17/10/2014

Maxime Maillard, monsieur vitesses, entretien

Par Alain Bagnoud

Pour son premier livre, paru aux editions d'autre part, Maxime Maillard nous propose un singulier et intéressant petit livre. On y suit les fragments d'une vie particulière. Le recueil explore les étrangetés du quotidien et quelques formes d'écriture. Ses courts chapitres, composés d'épisodes brefs, sont ponctués par des dialogues irrésistibles. Intrigué, j'ai posé quelques questions à l'auteur, auxquelles il a bien voulu répondre. Voici le résultat :

Peux-tu me parler de la notion de vitesse dans ton livre.

Maxime Maillard : Oui, bien volontiers, mais il faudrait plutôt l'envisager au pluriel, comme dans le titre. Les vitesses sont de plusieurs ordres: il y a celles que nous passons quand nous sommes dans un véhicule et que nous débrayons pour accélérer ou ralentir. Passer des vitesses est une manière pour le personnage du livre d'accéder à une autre forme d'expérience du monde. Avant cela, son périmètre de déplacement se réduit à l'appartement de ses parents, au trajet vers son lieu de travail, à cette maison surplombant le lac où il se rend en vélomoteur, et où il rencontrera celui qui lui apprendra à conduire. Mais les vitesses, ce sont aussi celles qui nous traversent et nous émeuvent, déterminent nos humeurs, nos actions, nos impressions. Le langage courant est d'ailleurs truffé d'expressions servant à décrire ces états intérieurs à travers le lexique cinétique: "je vis à cent à l'heure", "J'ai l'impression de vivre au ralenti", "aller à fond la caisse", "débraye mon gars". Michaux a eu à ce propos une formule qui m'avait intriguée. Il écrit quelque part: "L'homme: un être à freins". L'effort d'une vie consiste peut-être de ce point de vue à tenter de nous défaire de nos freins et d'accéder à nos propres vitesses qui peuvent être aussi des formes d'immobilité, des lenteurs contemplatives, des élans relationnels, des désirs. "monsieur vitesses" explore l'expérience d'un arrachement au milieu à travers une succession de péripéties, qui sont autant d'accélérations et de décélérations conduisant peu à peu vers une forme d'envol, d'apaisement.

Le recueil est soigneusement composé. Quelles contraintes as-tu suivies et pourquoi? Quelle a été sa genèse?

 Il est né dans un atelier d'écriture que j'ai suivi en marge de l'université à Genève, il y a de cela huit ans. C'était un exercice frontal. Nous devions créer un personnage. Comme j'entretenais à cette époque un compagnonnage avec un petit cousin de ma famille, un être qui m'avait vu naître, qui m'était familier, mais dont l'étrangeté m'interpellait, je me suis inspiré de lui pour faire l'exercice. A ma grande surprise, mon texte fut choisi par la dizaine de participants à l'atelier pour faire l'objet d'un cycle d'écrits durant l'année. Par la suite, et comme je continuais de le fréquenter sporadiquement, j'ai tenté de raconter son histoire en la romançant à la troisième personne. Mais cela ne fonctionnait pas. C'était fade, il y avait trop de distance, et je ne parvenais pas à lui donner une consistance littéraire. J'ai alors tenté de trouver un autre angle, de sortir du sillon biographique et du traitement linéaire, en essayant de saisir les articulations déterminantes de cette vie en cours. C'est ainsi que j'ai exploré d'autres formes, comme la saynète, la prose courte, le poème rimé. Je cherchais à capter des situations existentielles, des rythmes, des enchaînements, si bien que j'ai peu à peu accumulé un matériel assez hétérogène, une sorte de carriole de brocanteur.  Ce n'est que plus tard, sur le conseil de Pascal Rebetez, mon éditeur, que j'ai repris cet éventail de pièces dépareillées, en cherchant à l'organiser. Je me suis alors rendu compte que cette matière était animée par deux tentations, l'une poétique, et l'autre romanesque. J'ai voulu préserver cette  tension entre le souffle concentré, elliptique, de l'écriture poétique et le développement plus ample de séquences romanesques qui emportent le lecteur. La prose s'est alors imposée, une prose souple et rythmée, construite comme une succession de tableaux ou séquences, reliées à la fois par des fils romanesques et par une texture d'images. C'est pourquoi ce livre tient plus du recueil, de la rhapsodie que du roman ou du récit.

"Ce n'est pas une biographie" mais ça se lit quand même comme une biographie. Qu'est-ce que tu entends par "Essai d'immersion"?

Une biographie déchargée de ses référents temporels, topographiques, de sa prétention à l'exhaustivité, du pacte de vérité qui la lie aux faits et gestes de celui ou celle dont elle retrace le parcours. C'est cela un essai d'immersion: privilégier l'expérience du corps à celles des faits, tenter d'entrer dans la perception d'un autre en utilisant aussi bien ce que l'on sait que les vides et les zones d'ombre où l'imagination peut respirer.  Dans "monsieur vitesses", il n'y a guère d'unité affirmée de temps et de lieu, mais des indices très concrets d'une époque (le blouson à col fourré, l'Alfa Roméo 164, le plaisir de la conduite sur des routes clairsemées) d'un certain milieu social (l'appartement, le père postier bibliomane, la mère qui coud), et d'une géographie qui, de temps à autre, dit son nom. On comprend que certaines scènes se passent non loin, dans le pays de Vaud, avec ses paysages vallonés, ses routes entortillées autour de collines où trônent de petites chapelles, ses forêts de sapins où refluent les souvenirs olfactifs d'une enfance en plein air. Mais ce n'est pas de moi dont je parle même si j'y mêle ma voix. Je ne me raconte que de manière différée, à travers cet effort d'immersion qui vise d'abord un autre. La première personne du singulier s'est imposée pour des raisons de proximité, et parce que le "il" ne fonctionnait pas. Elle me permettait une plus grande liberté pour accéder à ce que je pressentais être lui. C'est bien entendu un effort en partie vain, car l'altérité n'est approchable qu'en vertu de ce mouvement qui nous replonge en nous-même pour y trouver un écho. Il y a bien des choses dont je n'ai pu parler car elles m'étaient trop étrangères. En ce sens, je suis aussi dans ce "je", mais comme un espion, ainsi que le suggère l'épigraphe de Kerouac, un espion bienveillant.

Quelque chose à dire sur les conversations téléphoniques?

Et bien... c'est le moment où la dualité du "je" se découvre, où les deux voix se font face et s'échangent sans se confondre. C'est aussi un dispositif que je trouvais intéressant, qui me permettait d'introduire un petit décalage en terme de point de vue et de traitement. Ces conversations téléphoniques constituent un leitmotiv, un élément rythmique du livre. Elles structurent et suggèrent autrement ce qu'éprouve le personnage, de façon plus directe et percutante. Ca permet parfois une grande économie de moyens. Par exemple:

"- Qu'as-tu fait pour le 31?

- J'ai attendu qu'on soit demain"

Maxime Maillard, monsieur vitesses, éditions d'autre part

Maxime Maillard, monsieur vitesses, entretien

Par Alain Bagnoud

Pour son premier livre, paru aux editions d'autre part, Maxime Maillard nous propose un singulier et intéressant petit livre. On y suit les fragments d'une vie particulière. Le recueil explore les étrangetés du quotidien et quelques formes d'écriture. Ses courts chapitres, composés d'épisodes brefs, sont ponctués par des dialogues irrésistibles. Intrigué, j'ai posé quelques questions à l'auteur, auxquelles il a bien voulu répondre. Voici le résultat :

Peux-tu me parler de la notion de vitesse dans ton livre.

Maxime Maillard : Oui, bien volontiers, mais il faudrait plutôt l'envisager au pluriel, comme dans le titre. Les vitesses sont de plusieurs ordres: il y a celles que nous passons quand nous sommes dans un véhicule et que nous débrayons pour accélérer ou ralentir. Passer des vitesses est une manière pour le personnage du livre d'accéder à une autre forme d'expérience du monde. Avant cela, son périmètre de déplacement se réduit à l'appartement de ses parents, au trajet vers son lieu de travail, à cette maison surplombant le lac où il se rend en vélomoteur, et où il rencontrera celui qui lui apprendra à conduire. Mais les vitesses, ce sont aussi celles qui nous traversent et nous émeuvent, déterminent nos humeurs, nos actions, nos impressions. Le langage courant est d'ailleurs truffé d'expressions servant à décrire ces états intérieurs à travers le lexique cinétique: "je vis à cent à l'heure", "J'ai l'impression de vivre au ralenti", "aller à fond la caisse", "débraye mon gars". Michaux a eu à ce propos une formule qui m'avait intriguée. Il écrit quelque part: "L'homme: un être à freins". L'effort d'une vie consiste peut-être de ce point de vue à tenter de nous défaire de nos freins et d'accéder à nos propres vitesses qui peuvent être aussi des formes d'immobilité, des lenteurs contemplatives, des élans relationnels, des désirs. "monsieur vitesses" explore l'expérience d'un arrachement au milieu à travers une succession de péripéties, qui sont autant d'accélérations et de décélérations conduisant peu à peu vers une forme d'envol, d'apaisement.

Le recueil est soigneusement composé. Quelles contraintes as-tu suivies et pourquoi? Quelle a été sa genèse?

 Il est né dans un atelier d'écriture que j'ai suivi en marge de l'université à Genève, il y a de cela huit ans. C'était un exercice frontal. Nous devions créer un personnage. Comme j'entretenais à cette époque un compagnonnage avec un petit cousin de ma famille, un être qui m'avait vu naître, qui m'était familier, mais dont l'étrangeté m'interpellait, je me suis inspiré de lui pour faire l'exercice. A ma grande surprise, mon texte fut choisi par la dizaine de participants à l'atelier pour faire l'objet d'un cycle d'écrits durant l'année. Par la suite, et comme je continuais de le fréquenter sporadiquement, j'ai tenté de raconter son histoire en la romançant à la troisième personne. Mais cela ne fonctionnait pas. C'était fade, il y avait trop de distance, et je ne parvenais pas à lui donner une consistance littéraire. J'ai alors tenté de trouver un autre angle, de sortir du sillon biographique et du traitement linéaire, en essayant de saisir les articulations déterminantes de cette vie en cours. C'est ainsi que j'ai exploré d'autres formes, comme la saynète, la prose courte, le poème rimé. Je cherchais à capter des situations existentielles, des rythmes, des enchaînements, si bien que j'ai peu à peu accumulé un matériel assez hétérogène, une sorte de carriole de brocanteur.  Ce n'est que plus tard, sur le conseil de Pascal Rebetez, mon éditeur, que j'ai repris cet éventail de pièces dépareillées, en cherchant à l'organiser. Je me suis alors rendu compte que cette matière était animée par deux tentations, l'une poétique, et l'autre romanesque. J'ai voulu préserver cette  tension entre le souffle concentré, elliptique, de l'écriture poétique et le développement plus ample de séquences romanesques qui emportent le lecteur. La prose s'est alors imposée, une prose souple et rythmée, construite comme une succession de tableaux ou séquences, reliées à la fois par des fils romanesques et par une texture d'images. C'est pourquoi ce livre tient plus du recueil, de la rhapsodie que du roman ou du récit.

"Ce n'est pas une biographie" mais ça se lit quand même comme une biographie. Qu'est-ce que tu entends par "Essai d'immersion"?

Une biographie déchargée de ses référents temporels, topographiques, de sa prétention à l'exhaustivité, du pacte de vérité qui la lie aux faits et gestes de celui ou celle dont elle retrace le parcours. C'est cela un essai d'immersion: privilégier l'expérience du corps à celles des faits, tenter d'entrer dans la perception d'un autre en utilisant aussi bien ce que l'on sait que les vides et les zones d'ombre où l'imagination peut respirer.  Dans "monsieur vitesses", il n'y a guère d'unité affirmée de temps et de lieu, mais des indices très concrets d'une époque (le blouson à col fourré, l'Alfa Roméo 164, le plaisir de la conduite sur des routes clairsemées) d'un certain milieu social (l'appartement, le père postier bibliomane, la mère qui coud), et d'une géographie qui, de temps à autre, dit son nom. On comprend que certaines scènes se passent non loin, dans le pays de Vaud, avec ses paysages vallonés, ses routes entortillées autour de collines où trônent de petites chapelles, ses forêts de sapins où refluent les souvenirs olfactifs d'une enfance en plein air. Mais ce n'est pas de moi dont je parle même si j'y mêle ma voix. Je ne me raconte que de manière différée, à travers cet effort d'immersion qui vise d'abord un autre. La première personne du singulier s'est imposée pour des raisons de proximité, et parce que le "il" ne fonctionnait pas. Elle me permettait une plus grande liberté pour accéder à ce que je pressentais être lui. C'est bien entendu un effort en partie vain, car l'altérité n'est approchable qu'en vertu de ce mouvement qui nous replonge en nous-même pour y trouver un écho. Il y a bien des choses dont je n'ai pu parler car elles m'étaient trop étrangères. En ce sens, je suis aussi dans ce "je", mais comme un espion, ainsi que le suggère l'épigraphe de Kerouac, un espion bienveillant.

Quelque chose à dire sur les conversations téléphoniques?

Et bien... c'est le moment où la dualité du "je" se découvre, où les deux voix se font face et s'échangent sans se confondre. C'est aussi un dispositif que je trouvais intéressant, qui me permettait d'introduire un petit décalage en terme de point de vue et de traitement. Ces conversations téléphoniques constituent un leitmotiv, un élément rythmique du livre. Elles structurent et suggèrent autrement ce qu'éprouve le personnage, de façon plus directe et percutante. Ca permet parfois une grande économie de moyens. Par exemple:

"- Qu'as-tu fait pour le 31?

- J'ai attendu qu'on soit demain"

Maxime Maillard, monsieur vitesses, éditions d'autre part

16/10/2014

« Éloignez-vous de moi ! » (petit hommage à Jacques Derrida)

par Jean-Michel Olivier

4105864202.3.jpegJ'ai rencontré Jacques Derrida en 1978, mais je le connaissais déjà grâce à ses livres qui jouaient aux confins de la philosophie, de la psychanalyse et de la littérature. La littérature surtout : son écriture si poétique, joueuse, riche en harmoniques.

Cette année-là, Derrida avait été invité par l'Université de Genève (le professeur de Muralt, je crois) à venir donner un séminaire de philosophie. Dans sa (fausse) candeur, le département de philo lui avait octroyé une minuscule salle de cours, rue Candolle. Quand il est arrivé, JD a dû se frayer un passage à travers une meute d'étudiants serrés comme des sardines, certains assis (les plus chanceux), les autres debout dans la salle, dans le couloir et dans les escaliers, jusqu'à la rue…

Le brave de Muralt était très étonné…

On dédoubla le cours et envoya alors notre visiting professor philosopher à l'École de Chimie, dans un laboratoire hérissé de tuyaux et de robinets. JD donna donc des cours de philosophie chimique (ou de chimie philosophique), ce qui l'amusa beaucoup…

Nous sympathisâmes. Les cours étaient bondés et passionnants. Ils se prolongeaient à une table du Landolt. Puis la soirée s'égrenait en promenades interminables à travers la ville. Nous finissions la nuit au Bagdad, une boîte interlope de la rue Neuve-du-Molard, à boire et à danser sur la musique orientale.

Après son dernier cours genevois, JD m'invita à venir suivre son séminaire à l'École Normal Supérieure de la rue d'Ulm. J'y allai tous les mercredi, en voiture bien sûr, et parquai mon épave presque devant la Sorbonne (heureuse époque!). 

Je fus ravi de le revoir et JD, aussitôt, me demanda où je logeais. Nulle part. Je n'avais pas d'hôtel, pas d'adresse parisienne. Il me proposa alors de m'héberger rue des Feuillantines. Sa femme, Marguerite (les Marguerite jouent un rôle important dans ma vie), psychanalyste de son état, y avait son cabinet. Je pouvais y dormir à la condition expresse de quitter les lieux avant l'arrivée du premier patient. Sinon, catastrophe… Pendant deux ans, je dormis donc sur le divan où tant d'hommes et de femmes venaient raconter leurs angoisses. De ma vie, je n'ai jamais aussi bien dormi.

En décembre 1982, il fut emprisonné dans une prison de Prague, images-1.jpegoù il allait participer à une soirée-débat avec Vaclav Havel. Grotesque mise en scène politique. Sur l'intervention de François Mitterrand, il fut vite libéré.

J'ai revu JD plusieurs fois depuis cette époque de bohème. Il s'est toujours montré très attentif, curieux de ma « carrière », de mes idées, de mes désirs. Il m'a encouragé à écrire et m'a aidé à publier mes premiers textes (avec l'aide de Louis Aragon). En matière d'écriture, je lui dois beaucoup.

La dernière fois que je l'ai vu, c'était plusieurs années avant sa mort, dans son bureau de l'École des Hautes Etudes, il m'a pris dans ses bras, m'a demandé si j'écrivais toujours, si je lisais ses livres. Puis il m'a dit : « Éloignez-vous de moi. Oubliez tout ce que j'ai écrit. Ne pensez qu'à la langue. Votre langue. Suivez les mots de vos désirs. »

images.jpegComme je m'étonnais, il a repris : « Oui, pour écrire, il faut toujours prendre ses distances. Surtout par rapport aux livres qu'on aime. Continuez à écrire. C'est votre vie. Creusez les sillons de la langue. Votre langue. Et éloignez-vous de moi. »

J'ai appris sa mort en octobre 2004, alors que je me trouvais dans les Cinque Terre avec ma femme et ma fille. L'année d'avant, j'avais perdu la vue comme lui, mon ami Jackie, l'avait perdu plusieurs fois. Nous avions tous les deux des rétines fragiles.

Pas un jour ne se passe sans que je repense à ses paroles. 

Testament et oracle.

* On lira avec beaucoup de profit la belle biographie de Jacques Derrida par Benoît Peeters (Flammarion).

12/10/2014

Lettres de SAM

antonin moeri

 

 

Combien de fois ai-je entendu mon vis-à-vis me rétorquer: «Ah mais tu nous fatigues avec ton Beckett, ce théâtre de l’absurde, ce minimalisme fade et grisâtre, cette délectation morose, cette lassitude et cet essoufflement d’un type qui n’avait rien à dire ou si peu...» 

Lisant les lettres que Sam écrivait entre 23 et 34 ans, le lecteur se rend compte que les assertions du vis-à-vis sont des clichés. Grande est sa surprise de découvrir un individu d’une énergie peu commune, maîtrisant plusieurs langues à l’oral et à l’écrit, excellent pianiste, grand marcheur, visiteur assidu de la National Gallery, buveur de Jameson, nageur intrépide et cycliste infatigable, avide de découvrir, de scruter, de connaître, de sentir et de savoir, connaisseur précis de la musique (Prokofiev, Strawinsky, Hindemith...), de la littérature (Dante, Swift, Ramuz, Céline, Joyce...), de la peinture (Rubens, Patinir, Watteau, Corot...), du théâtre (Schiller, Shakespeare, Racine...) et de la poésie (Valéry, Trakl, Rimbaud...), un individu aimant déconstruire les oeuvres qu’il a choisi d’écouter, de voir, de lire ou de contempler, entretenant une salutaire distance avec ce qu’il est en train d’écrire: «si l’on peut utiliser cette merveilleuse expression», suggérant avec humour le dédoublement que permet l’acte d’écrire: «C’est un étrange sentiment que reculer instinctivement, bien loin de soi-même, et s’observer comme par un trou de serrure».

Les allers et retours entre Paris, Dublin et Londres sont nombreux. La relation que Sam entretient avec sa mère est épineuse. Une thérapie chez le docteur Bion à Londres s’impose. Beckett ne cesse de se prêter «à un crescendo de dénigrement des autres et de lui-même». Il s’intéresse aux maladies mentales, fait le tour des salles d’un hôpital psychiatrique «sans le moindre sentiment d’horreur, bien que j’aie tout vu, de la dépression légère à la démence profonde». Il marche entre huit et seize kilomètres chaque jour pour surmonter «un état consternant d’uniformité, de vide, d’apathie, de stupidité». 

Devant les innombrables refus d’éditeurs et devant les propos du genre «Pourquoi est-ce que tu ne peux pas écrire comme les gens te le demandent?», Beckett se décourage. Il envisage de travailler avec Eisenstein ou de piloter des avions, car écrire des livres que personne ne lira n’a pas de sens. Il titube et transpire dans un marasme mental qu’il essaie de conjurer en visitant les musées et les collections privées dans une Allemagne dirigée par une bande de funestes voyous (sept.1936-mars 1937).

Rompre avec sa mère et avec l’Irlande relève d’une nécessité vitale. «Elle voulait que je me conduise d’une manière qui convienne à l’automne de sa respectabilité analphabète ou au code bourgeois de mon père idéalisé». Il préfère se conduire en mauvais fils. Vivre à Paris est pour lui la seule possibilité. Il y fréquente Joyce, Peggy Guggenheim, Marcel Duchamp. Il lit Kant, Schopenhauer, Jules Renard. Un quidam le poignarde un soir. «Murphy» est enfin accepté par un éditeur londonien. On lui propose de traduire les «120 Journées de Sodome». On sent en Beckett un stratège précautionneux. Il admire le livre mais associer son nom à celui du divin marquis pourrait nuire à sa carrière.

Quand il rencontre Suzanne Deschevaux-Dumesnil sur un court de tennis, celle qui partagera sa vie, qui fera après guerre le tour des éditeurs français pour placer les manuscrits de Sam, qui se démènera pour promouvoir l’oeuvre de celui en qui elle a toujours cru et avec qui elle partage un goût pour la musique et l’écriture, quand il rencontre cette femme, Sam écrit à son ami McGreevy: «Il y a aussi une jeune fille française que j’aime bien, sans passion, et qui me fait beaucoup de bien». Il passe ses journées à somnoler et à traduire en français son roman «Murphy». Quand les Allemands envahissent la France, il demande à servir comme chauffeur d’ambulance et quand les troupes allemandes occupent Paris, il entre avec Suzanne dans ce qu’on appelle la Résistance. Il ne traduira jamais «Les 120 journées de Sodome». 

Ces lettres complètent magnifiquement la biographie de James Knowlson. Elles révèlent un Becket arrogant mais d’une belle insolence, peu enclin à respecter ce qu’on vous apprend à respecter ou à panthéoniser, préférant le regard aigu et féroce de celui qui ne poursuit qu’un but: affirmer loin des estrades une vision personnelle, une façon de percevoir et de voir le monde qui lui soit rigoureusement propre et, dans le même temps, organiser les règles d’une langue (le français en l’occurrence) selon cette vision très particulière. On pourrait dire au sujet de Beckett ce que Gide écrivait dans «Paludes»: «Il ne vaut que par ce qui le distingue des autres».

 

 

Samuel Beckett: Lettres, Gallimard, 2014

09/10/2014

Notre Dame du Fort-Barreau en Poche Suisse !

Pour fêter la réédition de Notre Dame du Fort-Barreau* dans la collection Poche Suisse, voici un entretien avec Jeremy Ergas, paru en 2008 dans le mensuel SCÈNES Magazine. 

Notre Dame_Couv_OK.jpegVotre dernier livre est un récit à la mémoire de Jeanne Stöckli-Besançon, une vieille dame atypique qui vous logea dans l’un des deux immeubles qu’elle possédait sur la rue du Fort-Barreau. Qu’est-ce qui vous a tant touché dans la personnalité de cette femme? Sa générosité, son ouverture d’esprit?

— D'abord son excentricité, à la fois vestimentaire et psychologique. Qu'il gèle, qu'il vente ou qu'il fasse soleil, elle portait des espadrilles imbibées d'eau, un vieux chandail troué, des bas de laine mités. Elle était vraiment fagotée comme l'as de pique et ressemblait à une clocharde. Son caractère, aussi, n'était pas facile, à la fois irascible et espiègle. Elle aimait à sonner à la porte de ses locataires avec la pointe de son pied, par exemple ! Elle ouvrait sa maison à toute une faune interlope. Aujourd'hui, à notre époque politiquement correcte, on dirait qu'elle était socialement inadaptée

Vous commencez Notre Dame du Fort-Barreau par la citation suivante de Georges Haldas: « Il faut donner beaucoup de soi pour n’être rien. » Ce livre est-il une façon de lui faire devenir quelque chose aux yeux des autres? Est-ce votre façon de lui rendre un peu de ce qu’elle vous a donné?

— Certainement. Je voulais lui rendre hommage parce qu'elle a constitué l'une des rencontres décisives de ma vie. Non seulement elle m'a accueilli quand je cherchais un appartement, mais elle m'a donné un lieu pour écrire : sans elle, tout aurait été infiniment plus difficile, et peut-être impossible. Je voulais aussi lui rendre justice, et rendre justice à toutes ces « vies minuscules », silencieuses, dédaignées, qui nous entourent et nous aident à devenir nous-mêmes.

Raconter l’histoire de Jeanne, c’est forcément raconter également celle de la rue Fort-Barreau et du quartier des Grottes. Pour vous, les deux semblent indissociables…

— Jeanne a le même âge que l'immeuble de son père où elle est née ! Et, de toute sa vie, elle n'a quitté le quartier des Grottes que quelques semaines, pendant la guerre (on raconte qu'à l'époque, elle se rendait de Champel, où elle logeait, à la rue Fort-Barreau en trottinette!). C'est devenu une figure légendaire du quartier. On la surnommait d'ailleurs la « Mère Teresa » des Grottes.

Ce récit est aussi l’occasion de faire le point sur votre propre parcours, de replonger dans le monde qui était le vôtre lors des années 70-80 qui constituèrent votre jeunesse…

— Oui. À l'origine, je voulais écrire une sorte de biographie de Jeanne, et de Jeanne seule. Mais je me suis vite aperçu qu'écrire sa biographie, douze ans après sa mort, alors que la plupart de ceux qui l'ont connue ont disparu, relevait de l'imposture. Je n'avais pas assez de témoignages, de documents. Je me suis aperçu aussi que ce qui comptait vraiment, c'était la relation. Jeanne avait avec moi une relation particulière à la fois d'affection, de confiance, de genérosité. Et c'est cela que j'ai voulu creuser…

Dans un passage de Notre Dame du Fort-Barreau, vous décrivez une humiliation publique subie par Jeanne dans une épicerie du quartier. Vous y aviez assisté, sans oser prendre sa défense. L’événement vous a marqué : vous vous en êtes voulu. Ce livre est-il une façon de vous racheter ? De prendre enfin sa défense?

— Il y a longtemps que cette scène d'humiliation, qui a réellement eu lieu, m'obsède. J'ai mis longtemps à en faire le tour, à comprendre la cruauté de l'épicière, à accepter ma propre lâcheté, puisque je n'ai pas ouvert la bouche pour défendre Jeanne. Incapable de parler, sur le moment, j'ai pris la plume, douze ans plus tard, pour la défendre ! Cela n'efface bien sûr pas l'injustice, ni la lâcheté, mais cela réhabilite peut-être la victime, et cela soulage ma conscience!

Au fil des pages, vous insistez sur la discrétion de Jeanne. Qu’aurait-elle pensé de ce récit? Avez-vous eu l’impression de violer sa sphère privée lorsque vous l’avez écrit, de pénétrer là où vous n’aviez pas le droit d’accès?

— Très bonne question! Jeanne était fille de pasteur. Elle cultivait la discrétion, l'effacement, le sacrifice de soi. Autant de valeurs protestantes inculquées par son père. Elle aurait sans doute trouvé exagéré le portrait que je fais d'elle. À la fois impudique et flatteur. Peut-être cela l'aurait-il mise mal à l'aise? Elle aimait le silence et le secret. Sa vie, comme sa mort, aura été très solitaire. C'était sans doute son choix. Mais lorsqu'on écrit sur quelqu'un d'autre, on est confronté à ce genre de dilemme : dire ou ne pas dire? Jusqu'où aller dans l'aveu, l'intimité ? Écrire est alors une sorte de viol. Mais comment faire autrement, si l'on veut rester fidèle à soi-même ?

Propos recueillis par Jeremy Ergas

* Jean-Michel Olivier, Notre Dame du Fort-Barreau, Poche Suisse, l'Âge d'Homme, 2014.

06/10/2014

L’assassinat de Rudolf Schumacher

Par Pascal Rebetez

 

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Bastien Fournier n'y va pas par le dos de la cuiller. Son roman a un modèle, qui plus est très connu. L'homme au catogan, désormais conseiller d'état valaisan, devrait se reconnaître un peu dans cet ébouriffant portrait qui commence comme une mascarade carnavalesque, avec tout ce qui fait un homme politique, quand c'est uniquement la vengeance, l'envie et l'ambition qui le tenaille. Portrait d'un médiocre égocentrique donc, mais ce n'est pas grave : il se fait trucider dès le début du roman.

 

Ce qui nous amène à un second type d'ouvrage : un polar aoc, bien goûteux et diablement efficace, avec du sang, du sexe et du fendant.

 

Il faut le dire, la littérature ici travaille sur l'indignation, le roman de Bastien Fournier trimballe son lot de dénonciations et de points de vue citoyens.

 

Le livre s'installe dans l'espace public, questionnannt la montée de l'extrême-droite tout autant que les petites lâchetés qui fait son lit.

 

C'est roboratif, drôle et engageant.

 

 

 

Bastien Fournier, L'assassinat de Rudolf Schumacher, L'Aire 2014, 160 pages

 

05/10/2014

Le temps des cathédrales

Par Pierre Béguin

 

Le dernier bulletin d’information de l’Eglise protestante Entre vous et nous présente en première page la photo de six nouveaux pasteurs avec ce titre: Devenir pasteur, quelle idée? Comme si, aujourd’hui, il y avait quelque chose d’anachronique, d’incongru, d’insensé même dans ce choix.

De fait, poètes et écrivains, depuis l’avènement des villes modernes – à savoir depuis la seconde moitié du XIXe siècle – se sont régulièrement posé la question de la place de la spiritualité dans la démence des cités monstrueuses où stades et supermarchés, véritables cathédrales des temps modernes, ont relégué les églises au rang de curiosités touristiques.

verhaeren.PNGEn 1895, le poète belge Emile Verhaeren publie Les Villes tentaculaires, sorte de promenade vertigineuse et hallucinée dans une gigantesque métropole, à la fois mythique et cruellement réelle, synthèse des grandes villes européennes du XIXe siècle finissant où bat le cœur troublé du monde moderne. Une vingtaine de tableaux naturalistes dénonçant les méfaits du matérialisme dominant. Au centre même de la ville, «comme un torse de pierre et de métal debout», non pas la Cathédrale mais la nouvelle religion des temps modernes: la Bourse. La frénésie qui y règne traduit le transfert des fonctions religieuses de l’ancienne cathédrale moyenâgeuse au nouveau monument: «L’or étalé sur l’étagère des mirages, Avec des millions de bras tendus vers lui, Et des gestes et des appels, la nuit, Et la prière unanime qui gronde, De l’un à l’autre bout du monde». La ferveur de cette foule fanatique en prière renvoie aux adorateurs du veau d’or, le culte hérétique qui célèbre l’amour de l’or lui tenant lieu de spiritualité: «De l’or! – boire et manger de l’or!». Oui, au centre de cette gigantesque métropole sculptée par l’explosion industrielle et le capitalisme triomphant, dans ce «monument de l’or», est né l’homme du XXe siècle dont la mort est programmée par son avidité même.

Et l’Eglise? Elle est bien là, rappelle Verhaeren, précédée d’une statue de moine et d’une fontaine où «les mères et les vieillards et les enfants Venaient baigner leurs maux». Hélas! L’emploi de l’imparfait est sans équivoque: menacée par le progrès et le culte de la technique, elle se réduit à une «image usée et tremblotante» liée désormais au passé, à ces premiers âges de l’humanité qu’on regarde avec condescendance. Sa verticalité même n’est plus que le vestige architectural d’une transcendance oubliée. Certes des foules de fidèles, pauvres et riches, se réfugient dans ce «palais de marbre noir», mais dans un ordre respectant les classes sociales et seuls les ostensoirs, «cristal et or», font encore luire «le cœur de la croyance». Le «large glas» que sonne son bourdon se confond avec «le râle Et le sursaut des cathédrales» et «les vitraux (…) semblent trembler Au bruit d’un train lointain qui roule sur la ville». «Dans la ville de la démence», qui réconfortera désormais cette innombrable population foulée par la misère et la détresse?

apollinaire1.PNGUne vingtaine d’années plus tard, dans cet hymne à la modernité qu’est Zone, où toute la gamme d’objets et d’expériences du progrès est introduite (lumières électriques, automobiles, aéroplanes, autobus, sirènes, sténodactylos), Guillaume Apollinaire, malgré son enthousiasme,  reconnaît un tort à la vie moderne: tout semble trop vite vieillir, passer de mode («ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes »). Le poète pressent que, dans son incessante nouveauté où plus rien n’a le temps de s’inscrire dans les consciences, le monde n’offre aucune certitude, vouant l’homme à l’errance. Aussi éprouve-t-il une certaine nostalgie de la foi, d’une vérité éternelle dépassant les modes: «La religion seule est restée toute neuve». Et Apollinaire d’entreprendre, dans une brève invocation, l’éloge du christianisme et du pape Pie X: «Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X». Quant au Christ, «qui monte au ciel mieux que les aviateurs», il fusionne avec le symbole même du progrès (les avions) dans une métaphore filée: «Pupille Christ de l’œil Vingtième pupille des siècles il sait y faire Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l’air Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder». Et pourtant, malgré le désir d’un point fixe dans ce tourbillon incessant, Apollinaire hésite à adhérer à la foi chrétienne par crainte du jugement des autres: «Et toi que les fenêtres observent la honte te retient D’entrer dans une église et de t’y confesser». Comme si l’attrait de la nouveauté vouait la foi, et l’engagement humaniste qui l’accompagne loin de tout fanatisme, à l’anachronisme, au passé désuet, à la condescendance, à la candeur infantile. Comme si, entre les deux, il y avait quelque chose d’irréconciliable.

Voilà pourquoi la récente consécration de ces six nouveaux pasteurs, le 28 septembre dernier, m’a rassuré, réjoui même, moi l’agnostique. Comme si je voyais là un signe que mes racines peuvent résister aux vents fous de la modernité, à son tourbillon de technique, de gadgets électroniques, d’angoisse du vide et de recettes de spiritualité en prêt-à-porter…

 

 

 

 

 

02/10/2014

Antoine Jaquier : prix Édouard-Rod 2014

Le 20 septembre, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, le prix Edouard-Rod 2014 a été remis à Antoine Jaquier pour son formidable roman Ils sont tous mortsVoici la laudatio que Corine Renevey, membre du Jury, prononça à cette occasion.

Henri Crisinel : « C’est là que m’attend Satan »

Il n’y a pas de drogués heureux (1977) disait le docteur Claude Olivenstein en 1977, Antoine Jaquier nous le rappelle et son roman qui n’est ni un témoignage ni une autobiographie, s’inscrit 36 ans plus tard dans cette lignée d’œuvres qui évoquent de manière saisissante l’univers des drogués, telles que Flash ou le Grand Voyage de Charles Duchaussois (1971), L’Herbe bleue ou Moi Christiane F (1978). L’humour, la vivacité du style et la poésie en plus !

prix rod,2014,antoine jaquier,l'âge d'homme,roman,drogues« Qui de Dieu ou du diable est le plus puissant ? » D’entrée de jeu, Antoine Jaquier ouvre le roman sur la question que pose Manu, l’autiste de la bande d’adolescents et qui trouve la réponse entre deux flots de fumée : « Dieu créa l’homme, Satan le flingue ». On pourrait peut-être ajouter à la lecture de ce roman : l’homme créa les paradis artificiels, la femme le salut, Satan la dépendance qui balise la descente en enfer. Dès lors s’amorce un combat inégal entre les forces du bien et du mal, entre la liberté et les dépendances trop chères payées, entre l’amour salutaire et l’esclavage, voire le tourisme sexuel, une lutte disproportionnée qui sera le fil rouge du roman. L’originalité de ce récit est justement de montrer avec drôlerie et lucidité, cette lente dérive de jeunes paumés qui rêvent d’expériences inédites et d’horizons lointains. L’auteur sait nous garder à distance de ce milieu glauque et désespéré.

images.jpegDans cette bande d’adolescents désœuvrés, il y a d’abord, Jack, le narrateur de 17 ans dont le frère aîné est héroïnomane et sidéen. C’est lui qui va raconter le destin tragique de ses camarades mêlant humour, autodérision et poésie.  Ensuite il y a Manu qui n’a pas inventé la poudre et qui a pour seule amie une télévision. Il boit, il fume, même ses ongles de pieds pour connaître l’autarcie (36), touche à l’héroïne pour conjurer sa peur. « On le surnommera Bhopal du nom de la ville sinistrée (87) ». Et puis, il y a Bob, apprenti agricole, qui vit l’autarcie grâce à son champ de ganja, c’est un ami qu’on ne choisit pas qui tient des propos racistes mais avec qui on fait avec, car il a toujours un truc à rouler. Il pratique la cruauté animale en fixant à l’aide de pinces à linge, les ailes de moineaux effarouchés sur un fil d’étendage (31). C’est lui qui va encourager Jack à se faire tatouer un dragon japonais sur le bras et l’initier aux champignons hallucinogènes. Et puis il y a Steph, le philosophe de la bande et Tony qui vit dans un appartement qui ressemble à une jungle : « la vraie avec la verdure et les bêtes ». Ensemble, on zone, on commence par la fumette (joint, narguilé, pipe à eau), on se réjouit déjà du prochain trip, on fait des mélanges de toutes sortes, on chasse le dragon et on se rend vite compte que tous ne sont pas égaux face aux dépendances. Il y a ceux qui s’en sortent en fumant occasionnellement et ceux qui, comme Jack, le narrateur sont incapables de maîtriser leur consommation.  « Si j’y touche, dit Jack, je m’inscris sur une liste d’attente pour l’enfer » (88). Malgré cette lueur de lucidité, Jack va y toucher et c’est à travers son expérience que l’on comprend que les effets de la dope le transportent loin, très loin dans un déni de réalité.

« Bon voilà c’est fait, dit Jack, j’ai touché aux drogues dures. Je concrétise ces années de préparation subliminale de la pub, de la mode, de l’école, du catéchisme, du cinéma et de la téloche. Ridicule expérience. Les mises en gardes de Maman, des copains, de Chloé, des éducateurs et des flics me paraissent bien hors de proportion face à l’effet dérisoire de cette étrange substance… Quel tintouin autour de cette poudre, c’est juste cool et ça m’apaise, j’en reprendrai demain. » (146)

Attente démesurée et surmédiatisée, déni des effets des drogues de la part de  Jack devenu accro dès la première prise.

En découvrant le milieu de la drogue, Jack vit ses premières expériences, d’abord avec Cynthia, la copine de Tony. Trop angoissé par cette soudaine intimité et trahison, Jack se soûle au whisky et finira dans un coma éthylique le jour de ses 17 ans. Il rencontrera lors d’une soirée chez Manu, la blonde Peggy, une esclave sexuelle prête à tout pour un snif de poudre blanche (82), et la belle Andalouse, sexy en diable, qui n’arrive pas à se faire un fix et que Jack aidera en dirigeant l’aiguille de la seringue dans sa jugulaire.

« J’ai hélas compris à quoi je dois servir ; elle n’arrive pas à s’injecter elle-même. (…) La fille est donc offerte, attendant mon office. (…) J’appuie sur la peau, l’aiguille perce d’abord puis pénètre la chair de quelques millimètres et soudain, le sang fait irruption dans la seringue. Sans hésitation, je tire un peu le piston, le sang et le liquide brunâtre se mélangent, puis je sais que c’est bon. Je balance la sauce, direct vers le cerveau sans passer par le start. (…) 

Je viens de faire un shoot dans la gorge d’une junky, sans avoir même appris. (…) Je me tourne vers la fille, elle est en petite culotte et machinalement, je lui soupèse un sein. Que la chair est misère sans son soufle vital. Je couvre l’Andalouse et rejoins le plumard. (…) J’avale deux Rohypnols et en quelques minutes, je m’endors paisiblement. (84-85) »

Dans cette métaphore sexuelle, tout est dit de la misère humaine : l’utilisation de l’autre comme moyen, l’apocalypse du désir et la fulgurance du fix ephémère et non partagé. Pourtant Jack ne renonce pas totalement à l’amour.

Il tombe amoureux de Chloé prénom qui signifie en grec, la « verdoyante », « l’herbe naissante ». C’est une employée de commerce de 23 ans, un peu paumée elle aussi, qui couche avec un mécène de 40 ans son aîné pour payer ses études et continue la relation avec lui même si elle devient financièrement indépendante. Elle rêve de changer de vie, de partir en Thaïlande, de travailler pour l’humanitaire et économise les 50 000 francs nécessaires au voyage. Jack et sa bande rêvent également d’évasion et doivent trouver un moyen rapide de se procurer l’argent. Ils planifient ainsi un double braquage à main armée avec prise d’otage. Pour réussir le coup du siècle, il leur faut un chef, ce sera Tony, le plus âgé de la bande, ancien taulard qui s’occupera pendant le double braquage d’attaquer le poste de police, un plan élaboré à la seconde près, un pacte scellé de leur sang, une consigne très stricte : pas de drogue avant l’action, une date, deux faux flingues, car il n’est pas question de blesser voire de buter quelqu’un. Pour cette bande de rigolos, habitués au vol à l’étalage dans l’épicerie du coin, il n’est plus question de voler des friandises et des carambars. On devient bien plus ambitieux et audacieux sous l’emprise de Tony.

Reste à gérer l’attente interminable, le manque et le trac. Avec les 365 000 francs volés, ils vont organiser leur départ pour Bangkok, la ville des anges. prix rod,2014,antoine jaquier,l'âge d'homme,roman,drogues
Mais surtout, ils vont employer toute leur énergie pour organiser le manque qui guette à tout instant et qui finit par occuper entièrement leur esprit. De la Thäilande, ils ne connaîtront que le triangle d’or et les plages du sud, les dealeurs et leurs clients essentiellement occidentaux, les courses de tuk-tuk, les bars minables à GI’s, les pubs touristiques où se mélangent non sans violence les Thaïs et les farangs, le tourisme sexuel… Cette gangrène qui mine les rapports entre indigènes et occidentaux.

Chloé, le personnage lumineux qui porte en elle la vie naissante, s’inquiète de cette consommation permanente, et se sent exclue du groupe. Elle veut profiter de son voyage, rencontrer les habitants, visiter les sites, aider les enfants démunis. Elle tentera de sauver Jack en lui demandant instamment d’entreprendre une cure de désintoxication dans le monastère de Tham Kabrok. Sans succès, Jack sait qu’il est devenu un toxico, un homme possédé par le manque, parano et solitaire, un handicapé du registre de la compassion (43) incapable de retenir la femme qu’il aime.

C’est à travers cette bande de pieds nickelés, rigolards et pathétiques, qu’Antoine Jaquier nous décrit le parcours d’une génération sacrifiée, la génération qui avait 17 ans en 1985. Soyons clairs, malgré son ton humoristique, ce livre n’est pas une incitation aux drogues. Bien au contraire, l’auteur décortique avec l’œil lucide de ceux qui connaissent le terrain, les pièges qui mènent de l’autre côté du bon sens et de la raison. Et c’est pour cela qu’il faut le lire, nous les adultes, les parents, les enseignants et le transmettre aux nouvelles générations.

* Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, l'Âge d'Homme, 2013. 

28/09/2014

galop d'essai

 

antonin moeri

 

 

 

 

 

«Mercier et Camier» est le premier roman que Samuel Beckett rédigea entièrement en français. Il s’agit d’un voyage qu’on pourrait dire immobile, car nos deux personnages ont beaucoup de peine à quitter l’enfer métropolitain. On ne sait même pas si ce voyage a vraiment eu lieu. («ils restèrent chez eux, Mercier et Camier, ils eurent cette chance inestimable»). Une scène de ce livre est emblématique. Mercier et Camier descendent d’un train omnibus. Ils entrent dans une auberge, sans doute avec l’intention de se restaurer. Le gérant de cet établissement improbable les prend pour des touristes et leur adresse les habituelles formules de bienvenue. Il ne cesse d’appeler son employé nommé Patrice.

Mercier décide de nommer ce gérant monsieur Gall, car dans ses rêves, ce gérant se nomme monsieur Gall. Monsieur Gall emploie des formules de politesse totalement inadéquates, du genre «Débarrassez-vous!» alors que Mercier et Camier n’ont rien à enlever. Quand Mercier passe commande, il exige une salade d’oursins avec de la sauce bouglé (ce qui ne veut rien dire) et un sandwich à la ploutre (la ploutre est un instrument servant à tasser la terre). «Patrice!» ne cesse de hurler le gérant. On apprend que ce gérant ne s’appelle pas Gall mais Gast.

On apprend également que Patrice n’existe pas, puisqu’il vient de mourir. Ce Patrice aurait dit, juste avant d’éteindre sa lampe: «A boire, Jésus, à boire!» Comme le gérant ne peut plus appeler Patrice, il appelle Thérèse qui déboule aussitôt, un torchon à la main. Le lecteur apprend que Camier est détective et qu’un dénommé Conaire a rendez-vous avec lui. Mais il est impossible de rencontrer Camier. Celui-ci est allongé sur le sol d’une chambre louée pour la journée, la main dans celle de Mercier. Ils ont vidé un flacon de whisky et dorment profondément.

On ne saura jamais pour quelle raison Conaire avait rendez-vous avec Camier, ici, dans un hôtel de banlieue, mais le lecteur aura assisté à une scène de grand-guignol qui pourrait être une scène de rêve dans laquelle on croise des fermiers, des marchands de bestiaux, une serveuse, un barman, un monsieur Graves et un monsieur Conaire, au cours de laquelle on entend la voix de monsieur Gast qui, ayant pris une position avantageuse, déclame un texte au sujet d’un hôte idéal, texte d’un lyrisme à la fois intense et contenu qui annonce les monologues de Lucky et de Hamm et qui préfigure les récits enchâssés de «Malone meurt». C’est pourquoi on peut considérer «Mercier et Camier» comme une rampe de lancement ou (autre image pour exprimer ce que je voulais dire dans ce petit papier destiné à d’improbables lectrices) comme un «galop d’essai».

 

 

Samuel Beckett: Mercier et Camier, Minuit, 1970

27/09/2014

Julien Bouissoux, Une autre vie parfaite

 Par Alain Bagnoud

Une autre vie parfaite, c'est la vie qu'on aurait pu vivre, qu'on aurait voulu vivre, qui est à côté, ailleurs, derrière le temps ou derrière l'écran, et qui nous échappe. C'est ainsi que je comprends le titre du recueil de Julien Bouissoux, une suite de nouvelles prenantes, d'une tonalité sourde, lancinante, tendre et inconsolée. Julien Bouissoux. La bonne nouvelle de cette rentrée romande.

Julien Bouissoux n'est pas un débutant. Deux livres aux Editions du Rouerge, trois aux Editions de l'Olivier. Co-scénariste, en plus, du film Les grandes Ondes (à l'ouest) réalisé par Lionel Baier.

Son recueil de nouvelles cueille des personnages à un moment charnière. Des personnages plus tout jeunes, pas vieux non plus, disons autour de la quarantaine, vivant l'expérience d'une crise. Quelques résumés:

Dans la première histoire, un homme revient dans le village de son enfance. Il retrouve l'allée qui mène au stade et les vingt-deux arbres qu'il a plantés. C'était un travail d'intérêt public, infligé par les gendarmes après qu'il a été surpris à tirer au fusil sur des containers. Des gamins fument à l'entrée du stade. Il les aborde, leur offre des bières, finit par prendre un Glock dans le coffre de sa voiture, à le passer aux ados et à canarder un panneau de signalisation.

On ne sait pas qui est ce personnage, ce qu'il est devenu. On devine simplement quelque chose de trouble dans ses activités, dans sa manière de vivre, dans son revolver. Et cette revanche sur le passé. Il a un message mais il oublie de le dire aux gosses qu'il épate : «  Mais on peut survivre à tout. J'aurais dû le leur dire avant de partir. L'essentiel, à partir d'aujourd'hui, c'est de savoir rester en vie. »

PJulien Bouissouxlus loin dans le live, un employé est oublié par sa boîte dans un bureau, continue à toucher de l'argent sans avoir rien à faire. Un autre se perd volontairement en mer, sur un rocher, au fond d'une grotte, se cache des secours qui le cherchent. Des hommes jouent à des jeux vidéos, substituts plus excitants que la réalité. La seule femme héroïne d'une nouvelle a couché avec une star de cinéma, quand ils étaient tous deux ados, et attend son déclin pour qu'il lui revienne.

Tout ça serait complètement désespéré s'il n'y avait pas la dernière histoire. Un homme y hérite de la maison de son père mort. Il l'a détesté, lui et ses manies. Mais soudain, il décide de ne pas vendre, de s'installer avec sa famille, de créer un nouvel ordre dans cet endroit de contrainte. Un ordre de liberté, qui transforme le passé, le supprime, et crée de la joie là où il y avait de l'oppression.

La vie parfaite, suggère cette nouvelle, n'est peut-être pas seulement derrière, à côté, mais aussi devant, dans l'espoir de quelque chose qui adviendra. Peut-être.

Julien Bouissoux, Une autre vie parfaite, L'Age d'Homme

25/09/2014

L'Ami barbare au Rameau d'Or !

1622017_799672126722638_87065516519397162_n.jpgNe manquez pas demain, vendredi 26, à partir de 18 heures, à la librairie du Rameau d'Or (boulevard Georges-Favon, 1204 Genève), une discussion amicale et passionnée à propos de L'Ami barbare, entretien mené par l'excellente Marianne Grosjean (journaliste à La Tribune de Genève) !

Une surprise, délicieuse, attend toutes celles et ceux qui achèteront le livre…

Venez nombreux !

21/09/2014

Dickens ou les raisons d'un succès


Par Pierre Béguin

 

Dickens.PNGUne seule fois, alors que j’étais étudiant à Londres dans les 70’s, il m’a été donné d’assister à la manifestation d’une tradition encore très vivace jusqu’à la Seconde Guerre mondiale: le Dickens impersonator. Dans les théâtres de banlieue, un curieux artiste est censé imiter, à la demande du public, tel ou tel personnage célèbre (et ils sont nombreux) issu de l’œuvre de Dickens. Le public crie: «Mr Pickwick! Pip! Uriah Heep! Oliver Twist! La petite Nell!..». Et l’artiste, tirant de sa malle des vêtements et accessoires appropriés, se grime de manière à incarner le personnage désiré. Une telle tradition (tombée progressivement en désuétude après la guerre) souligne l’énorme succès populaire longtemps remporté par Dickens.

Comment un écrivain devient populaire? Il est impossible de cerner les causes d’un succès (ou d’un échec) littéraire tant elles sont nombreuses et, souvent, indépendantes de la qualité intrinsèque de l’œuvre (dans tous les cas, la chance ou la malchance y tient un rôle important). Avec Dickens, on peut en retenir facilement un certain nombre. Parmi les plus évidentes: rapidité réductrice empruntée à la comédie, humour fréquent mais jamais grinçant, recherche de l’oralité théâtrale, personnages figés dans quelques attitudes stéréotypées, trait forcé à la limite de la caricature, ou même du cliché (a-t-on déjà vu des nouveaux riches aussi exclusivement nouveaux riches que dans Notre ami commun?) intrigue pliée à ce que l’auteur suppose être la demande des lecteurs, abus des coïncidences heureuses, happy end, etc. Je me contenterai de développer les deux points suivants:

-          L’écrivain applique systématiquement à ses personnages, quel que soit le roman, une échelle des valeurs extrêmement simple, voire simpliste: d’un côté les bons anges, les élus, de l’autre les mauvais démons, les damnés. La balance qui les pèse ne prend en compte que leur degré de bonté. Au final, aux bons le Ciel, aux méchants l’enfer, même si le chemin qui mène à l’un ou à l’autre est souvent tortueux et plein de surprises. Et s’il arrive parfois que les méchants prospèrent ou que les bons soient sacrifiés, c’est pour pointer vigoureusement du doigt la honte de notre société. Mais généralement, tout ce que le personnage a généreusement donné lui sera rendu dans cette vie même au centuple, soulignant la précellence des qualités du cœur sur celles de l’esprit. Simplicité et bons sentiments sont indéniablement une clé du succès, qu’elle soit utilisée avec talent, comme Dickens, ou non, comme…

-          L’écrivain redoutait tant de n’être pas instantanément compréhensible pour son public qu’après avoir écrit quelques chapitres d’un nouveau livre, il éprouvait le besoin de les lire devant un cercle d’amis afin de vérifier leur impact émotionnel. Selon la réaction du public, il trouvait un encouragement à continuer sur la même voie, ou des pistes pour orienter différemment son histoire. Son besoin d’approbation est tel qu’il va – dit André Maurois (in Un essai sur Dickens) – «jusqu’à sentir la nécessité de ce frémissement immédiat que peut produire la lecture à haute voix». La gloire venue, il organisait des lectures publiques devant de vastes auditoires à qui il lisait des passages de ses romans non sans en modifier, le cas échéant, certaines lignes ou fin de chapitres pour en retirer davantage d’applaudissements.

J’ai pensé à cela – à cette conscience exacerbée de la réaction du public chez Dickens – il y a quinze jours à Morges, aux Livres sur les quais, en écoutant un auteur (Grégoire Delacourt en l’occurrence) s’indigner qu’un écrivain pût prendre en considération les réactions ou les attentes des lecteurs durant la rédaction d’un livre: vil opportunisme, aliénation de liberté du créateur, réduction de l’acte d’écrire à une opération marketing, du livre à un objet commercial… A ses côtés, Yann Queffélec était beaucoup plus nuancé.

Le véritable artiste, prétend la doxa, devance son temps et son public. Il lui impose sa vision nouvelle, il l’entraîne dans des contrées encore inexplorées. Il n’est pas, comme Dickens, à la remorque des idées reçues et des attentes souvent élémentaires de ses lecteurs. Ne les choquons pas! Ne les chagrinons pas! Mais donnons-leur des raisons d’espérer, de rire, d’aimer! Dickens aurait-il inauguré ce que nous qualifions aujourd’hui, avec un brin de mépris, de littérature de consommation?

Peut-être. Mais Dickens a toujours cet art de raconter qui, porté à son point suprême, coïncide avec une allègre et roborative morale du rebondissement, un art qui finit par épargner à notre vue des défauts pourtant bien visibles. Ce doit être cela le génie. Et une once de génie rend tout le reste dérisoire. Peu importe alors les clichés, les attentes du lecteur, les postures ou les choix d’écrivains. Moi, j’aime toujours Dickens malgré tous ses défauts. Il est d’autres écrivains qui ne les ont pas et que je goûte peu…

 

12/09/2014

Jérôme Meizoz, Saintes colères

 

Jérôme Meizoz se met en colère. Ou plutôt, il y a quelques années qu'il l'est, si on se base sur les textes réunis dans Saintes colères. Avec l'intelligence et la clarté qu'on lui connaît, notre auteur y attaque quelques cibles.

La principale semble bien être l'UDC. On sait que ce parti attise les antagonismes pour assurer son propre pouvoir, que sa stratégie consiste à dresser le peuple contre les élites. Meizoz s'interroge sur l'usage qui est fait de l'art dans le combat du parti agrarien.

Il examine les représentations d'Anker, le peintre favori de Blocher, qui diffuse une imagerie de kitsch nationaliste et de communauté rurale chaleureuse. C'est la culture des groupes folkloriques, du costume national et des chorales d'amateurs censées incarner ou représenter une identité chère à l'UDC.

Ce parti n'est d'ailleurs pas seul à irriter Meizoz. De façon plus globale, ceux qui jettent de l'huile sur le feu et avivent la haine l'exaspèrent. Il aimerait « inciter au calme les excités médiatiques ». Dans ces provocateurs qu'il vise, il y a par exemple Maître Bonnant, dont Meizoz soupçonne le masochisme caché et l'envie délicieuse de déplaire pour se faire fesser.

Il y a d'autres choses à faire que subir leurs discours, affirme notre auteur. La réaction est possible. Une réaction citoyenne de la parole. Celle même que Meizoz pratique dans son recueil.

Un deuxième grand axe de son livre touche au domaine de la littérature, abordée surtout sous l'angle sociologique. C'est un royaume, explique Meizoz, où règnent désormais les attachés de presse, qui désignent aux journalistes les quatre ou cinq bouquins dont il faut parler. Et tout le monde suit. La loi du marché a imposé le triomphe de M. Homais.

Du coup peut dominer le révisionnisme littéraire qui vise à purger par exemple les biographies de Cendrars de ses tentations antisémites. Du coup également, les stratégies planifiés de promotion ou de scandale peuvent s'installer.

Pour le montrer, Meizoz s'attarde sur l'affaire Richard Millet. On se souvient que Millet avait écrit un Éloge littéraire d'Anders Breivik. Son but était de provoquer un tapage littéraire bien agencé dans lequel il entendait prendre la place de la victime, du bouc émissaire honni de tous. Une stratégie à la Céline, qui devait donner à Millet la place éminente qu'il convoitait et n'arrivait pas à atteindre par ses publications...

S'il est attentif aux auteurs de France, Meizoz ne dédaigne pas non plus de ferrailler chez nous. Il critique ainsi Le Miel de Slobodan Despot, en ciblant les enjeux idéologiques de son livre, qui tourne autour de la guerre en ex-Yougoslavie. On connaît la position pro-serbe qu'avait prise jadis Despot. Le combat continue, semble dire Meizoz en analysant son livre : « Après avoir échoué à convaincre dans sa revue et par ses paroles dans les années 90, S.Despot recourt désormais à la littérature comme discrète perfusion idéologique. »

Autre analyse de Meizoz, celle du roman En finir avec Eddy Bellegueule, d'Edouard Louis, qu'on peut lire, affirme-t-il, comme une « ode (à l'insu de son plein gré) aux valeurs culturelles de la bourgeoisie ». L'auteur y misérabiliserait son milieu modeste et le massacrerait symboliquement. C'est en tout cas ce qu'un libraire spécialisé lui a reproché.

Un comportement auquel Meizoz est sensible. L'éducation, la question des élites, les valeurs qu'on sacrifie dans l'ascension sociale sont des thèmes qui le touchent de près, lui, le fils de mécanicien qui a rencontré les rejetons des bonnes familles genevoises ou vaudoises au collège de St-Maurice.

Mais il n'y a pas que des dénonciations dans ces textes, inédits ou publiés d'abord entre 2007 et 2014 . Ils se terminent par une belle célébration d'Henry Roorda et de la littérature. « Qu'une telle personne ait existé constitue un fort argument contre le pessimisme. Qu'elle se soit donné la mort en fournit un non moins solide contre l'optimisme. Match nul. Avantage : littérature. »

 

Jérôme Meizoz, Saintes colères, éditions d'autre part

05/09/2014

Mon premier jukebox littéraire

 

Par Alain Bagnoud

Ça se passera demain, samedi 6, au Livre sur les quais, à Morges.

Voilà comment ça se déroule. Il y aura cinq auteurs assis sur scène. En l’occurrence : Odile Cornuz, Antoinette Rychner, Mélanie Richoz, Sylvain Thévoz et votre serviteur. Devant chacune et chacun sera posée une petite caisse en bois munie d'une sonnette.

Robert Sandoz, guitariste et animateur, mène le jeu. Il sollicite les spectateurs qui lui proposent discrètement des mots. Puis, revenu sur scène, Robert en annonce un aux auteurs.

Ensuite, ébullition intellectuelle. Chacun cherche parmi ce qu'il a écrit un court texte ou extrait qui lui semble correspondre, thématiquement ou par association libre. Le musicien joue pendant cet instant de réflexion intense.

Le premier auteur qui trouve gagne le set. Il agite sa sonnette, se dirige vers la table, attend la fin du morceau et lit son extrait. Puis le jeu recommence avec un autre mot programmé par un spectateur.

À la fin, le vainqueur est couronné de lauriers. Peut-être. Peut-être pas. En tout cas, on se sera bien amusé.

Et des fâcheux disent encore que la littérature est ennuyeuse !

 

Jukebox littéraire. 17H15, Caves de Couvaloup. Avec Odile Cornuz, Antoinette Rychner, accompagnées d'Alain Bagnoud, Mélanie Richoz, Sylvain Thévoz et de Robert Sandoz (guitariste)

31/08/2014

Fiction policière de Sébastien Meier



MOURRIER À VEVEY          DE      SÉBASTIEN MEIER  

PAR LE COLLECTIF FIN DE MOI


THEATRE L'ORIENTAL

 

Mise en scène: Benoît Blampain      Jeu:     Murielle Tenger, 

 

Antonin Moeri,   Anne Ottiger 

 

Danse: Bastien Hippocrate et Claire Dessimoz

 

Un lundi matin de septembre, on retrouve à l’Oriental le corps sans vie d’un membre du comité de direction. Il s’agit visiblement d’un meurtre. Pour résoudre l’affaire, on fait appel aux talents reconnus de l’ancien commissaire de la police judiciaire de Lausanne, Jules Mourrier, reconverti en professeur de criminologie. 

Homme bourru, massif, Jules Mourrier a des méthodes d’un autre temps. Son fort: l’intuition. Son faible: le vin blanc. Suivez le commissaire dans les antres du théâtre, peuplé de suspects danseurs, cadres de multinationales de l’agroalimentaire ou politiciens.

Et découvrez, sur les pas de Mourrier, une création de danse contemporaine inédite signée Fin de Moi, et un exercice de lecture poussé à l’extrême.

 

17 AU 20 SEPTEMBRE 2014  

 

ME-JE-VE 20H | SA 19H



29/08/2014

Jean-Michel Olivier, L'Ami barbare

 

Par Alain Bagnoud

En romançant la vie de son éditeur, Jean-Michel Olivier a écrit un de ses meilleurs livres. Il est inspiré par la personnalité et l'existence de Vladimir Dimitrijević, l'éditeur passionné et polémique. JMO trace dans L'Ami barbare le portrait d'un homme ardent, acéré, un peu voyou, dont la vie en dents de scie est pleine de rebondissements. L'énergie qui se dégage de cette existence est communicative, même si (ou parce que) l'auteur prend pas mal de libertés avec son modèle. L'Ami barbare est en même temps un thriller, un conte de fée, un roman d'aventures et une célébration du livre.

Vladimir Dimitrijević, le créateur de L’Âge d'Homme, est donc transposé sous le nom de Roman Dragomir. Ce procédé est sans doute une manière, pour Jean-Michel Olivier de cerner en entier la légende d'un éditeur, d'englober toutes ses zones romanesques, y compris celles dont on sait peut de choses.

Le modèle en effet était secret. Il avait coutume de disparaître sans rien dire, de ne faire aucune confidence sur certaines périodes de sa vie. JMO s'amuse à les reconstituer.

Le dispositif narratif est le suivant : on se retrouve lors des funérailles de Roman, mort après un accident de camionnette. Les amis et les adversaires défilent devant le cercueil. On entend les pensées de certains d'entre eux, leurs souvenirs se succèdent et dressent petit à petit la biographie du mort. Lequel, à son tour, commente le cortège de ceux qui sont venus lui rendre hommage ou le défier une dernière fois.

Le premier monologue est celui d'un frère cadet, Milan. Il explique l'enfance, lors de la première guerre mondiale, à Belgrade, la résistance du père, la mort du premier des trois frères Dragomir. Ce ne sont pas des enfants de chœur, ceux-là. Turbulents, amateurs de foot, ils font les 400 coups dans la ville, à la limite de la loi.

Mais Roman en grandissant devine qu'il n'y a pas d'avenir pour lui dans la Yougoslavie de Tito. Il veut partir. Plusieurs tentatives échouent. Enfin, il passe la frontière

Une femme succède au frère, et raconte l'arrivée du héros à Trieste. Le réfugié se cache dans sa librairie, famélique, fiévreux, lit toute la journée. Elle l'apprivoise, lui fait découvrir la ville et ses écrivains, Umbeto Saba, James Joyce, Italo Svevo. Une relation se crée, qui tourne en histoire d'amour. Mais traqué par la police qui veut le renvoyer dans son pays natal, Roman disparaît purement et simplement un jour.

Pour se retrouver en Suisse où il devient joueur de foot. Plus précisément à Granges, ville horlogère. Il travaille comme garçon de café, puis cordonnier, avant de se faire engager au club local. Mais un accident a raison de sa carrière.

L'ami qui a créé avec lui sa maison d'édition raconte la suite, leurs premiers livres, les échecs, les obstinations, la quête du manuscrit génial, les errances dans une camionnette qui devient la maison de Roman. Les disputes aussi, entre lui le gauchiste, et Roman, le réac. Puis le succès avec la publication des grands livres de la littérature slave, dont l'éditeur récupère des manuscrits que les communistes avaient cru détruire.

Roman devient alors un homme important dans le milieu de l'édition. Mais tout va changer avec les guerres de Yougoslavie, vues dans L'Ami barbare à travers les yeux d'une femme. Roman y prend le parti de ceux que l'Occident considère comme les méchants, ne croit pas à ce que les médias racontent, y voit de la manipulation, de la désinformation, de la propagande.

Ici, le récit devient vague. Ceux qui connaissent la trajectoire du modèle qui a inspiré Roman Dragomir en trouveront la fin un peu complaisante. On aurait aimé plus de précision et d'engagement sur l'action du héros, qu'on voit simplement retourner dans le pays natal, en prenant conscience finalement de ce qu'est cette guerre. L'éditeur y erre, passif, un peu perdu, un peu déboussolé, sans que le lecteur comprenne la direction qu'il donne pendant ce temps à sa maison d'édition, et ce à quoi il la fait servir. Puis plus tard, revenu au pays, il affirme à une critique littéraire avoir reconnu ses torts.

Il s'agit d'un roman, dira-t-on, mais le modèle est si présent derrière la figure de fiction qu'on ne peut s'empêcher de penser que L'Ami Barbare tente de corriger de façon politiquement correcte la figure d'un éditeur, et d'absoudre quelqu'un qui, lui, a toujours assumé ses positions.

En tout cas, sa défense obstinée des Serbes lui vaut l'anathème des milieux intellectuels. Elle se répercute sur les livres qu'il publie et qui ont désormais de la peine à se faire de la place.

Jusqu'à un dernier épisode. Jean-Michel Olivier, auteur de L'Amour nègre, fait intervenir un mystérieux écrivain, Pierre Michel, qui écrit La Passion noire. Il a rencontré Roman dans une clinique des bords du Léman et va devenir son scribe, son confident. Tout se termine avec l'achèvement de cette Passion noire, inspirée par Roman, qui est un de ses derniers plaisirs, au point qu'il pleure de joie en le recevant.

Transposition ? Rêves romanesques ? Portraits à clés ? Il y a un peu de tout ça dans le roman. Les intéressés repéreront beaucoup de personnages du milieu littéraire: des auteurs, des critiques, les collaborateurs de l'Age d'Homme, facilement reconnaissables.

Le livre peut ainsi se lire comme une suite de portraits à clé. Un certain nombre de private jokes feront également le bonheur des initiés. Mais le livre ne s'adresse pas seulement au petit milieu littéraire.

Son plus grand intérêt, c'est de faire vivre l'existence fébrile, exceptionnelle, hasardeuse, audacieuse, d'un forban littéraire un peu louche, débordant d'énergie, controversé, dont les livres ont été finalement la grande passion.



Jean-Michel Olivier, L'Ami barbare, L'Age d'Homme/de Fallois

28/08/2014

À propos de L'Ami barbare, par Jean-Louis Kuffer

DownloadedFile.jpegD’un souffle épique et d’un humour rares, le nouveau roman de Jean-Michel Olivier évoque, dans un flamboyant mentir-vrai, la figure de Vladimir Dimitrijevic, grand éditeur serbe mort tragiquement en juin 2011.*

La légende est une trace de mémoire, orale ou écrite, qui a toujours permis à l’homme d’exorciser la mort et de célébrer ses dieux, ses saints ou ses héros.

VladimirDimitrjevic (1934-2011), Dimitri sous son surnom de légende vivante, ne fut ni un saint ni un héros ! Pourtant la vie du fondateur des éditions L’Âge d’Homme relève  du roman picaresque à la Cendrars que  Jean-Michel Olivier, son ami, en a tiré avec une verve sans pareille. Des ingrédients que lui a servis la vie, il a fait un plat de fiction pimenté à souhait.  Dimitri, qui ne tirait jamais le couteau nine  fréquentait les bordels à notre connaissance, se serait régalé  en se retrouvant dans la peau d’un fou de foot et de femmes qui délivre un âne aux pattes prises dans la glace, casse la figure de ceux qui le rabaissent et fustige ceux qui « freinent à la montée » en terre littéraire plombée par le calvinisme. Dans la foulée, aux foutriquets médiatiques  qui prétendent que rien ne se passe dans nos lettres depuis la disparition de Chessex,  l’auteur de L’Amour nègre prouve le contraire en célébrant tout ce qui vit et vibre, par le livre, ici autant que partout !    

Brassant la vie à pleines pages, fourmillant de détails tragi-comiques, L’Ami barbare déploie un récit à plusieurs voix  autour d’un cercueil ouvert. En celui-ci repose Roman Dragomir, alias « le dragon », mort dans un terrible accident de la route mais parlant comme il a vécu, tour à tour chaleureux et véhément. Tendre au vu de sa fille gothique ou de ses fils de diverses mères. Vache envers telle dame patronnesse de la paroisse littéraire romande ou tel vieil ennemi juré au prénom de Bertil. Avec son soliloque alternent les dépositions de  sept témoins majeurs, qui évoqueront les grandes étapes de sa vie passionnée.

Voici donc Milan Dragomir, frère cadet (fictif) du défunt, brossant le tableau hyper-vivant d’une enfance en Macédoine puis à Belgrade, marqué par la passion du football et des livres, mais aussi par la guerre, le père emprisonné (d’abord par les nazis, ensuite par les communistes) et l’exil que son frère continue de lui reprocher comme une trahison. Dimitri était fils unique, mais l’invention des frères Dragomir est une belle idée romanesque, autant que la figure récurrente d’un âne à valeur de symbole balkanique et biblique à la fois.

La suite des récits alternés entremêle faits avérés et pures affabulations. Une libraire juive de Trieste, Johanna Holzmann, évoque le premier séjour de Roman à Trieste, en 1954, sous le signe d’une passion partagée. C’est un personnage rappelant d’autres romans de Jean-Michel Olivier, mais l’exilé en imper à la Simenon a bel et bien passé par le Jardin des muets. De même Dimitri fut-il, en vérité, footballeur à Granges, comme le raconte l’ouvrier d’horlogerie et gardien de but Georges Halter, surnommé Jo. Les Lausannois se rappellent le libraire yougoslave mythique de chez Payot, au début des années 60, et Christophe Morel, en lequel on identifie le fidèle Claude Frochaux, est le mieux placé pour ressusciter  ce haut-lieu de la bohème lausannoise que fut le bar à café Le Barbare aux escaliers du Marché. Quant à la fondation des éditions La Maison, dont Roman Dragomir fera le fer de lance des littérature slaves plus ou moins en dissidence, elle est narrée au galop verbal par le même Morel, compagnon de route athée et libertaire aussi fidèle à Roman qu’opposé à ses idées de croyant « réac » lançant du « vive leroi ! » sur les barricades de Mai 68… 

Avec Roman Dragomir, l’âme slave rayonnera de Lausanne à Paris et Moscou, et c’est une dame russe voilée qui poursuit, devant le cercueil, le récit des tribulations de l‘exilé bientôt confronté à l’implosion de son pays. Révolté par la propagande occidentale diabolisant sa patrie, Roman Dragomir défendra celle-ci avant de découvrir, sur le terrain, l’horreur de la réalité. Sur quoi l’écrivain Pierre Michel, double transparent de l’auteur, décrit l’opprobre subi par son ami en butte à la curée des « justes ».

Un magnifique épisode, évoqué par la dame russe, retrace la visite d’une inénarrable cathédrale de livres, dans une usine désaffectée, en France voisine où l’éditeur génial a stocké des milliers de livres. Mausolée symbolique, ce lieu dégage une sorte d’aura légendaire. Or ce dépôt pharaonique existe bel etbien ! Et c’est de la même aura que Jean-Michel Olivier nimbe le personnage du « dragon » Roman, que les amis de Dimitri se rappellent aussi bien.

À un moment donné, Christophe Morel avoue n’avoir parlé que des qualités de Roman Dragomir, alors qu’il faudrait plusieurs livres, selon lui, pour détailler ses défauts. Pour autant, L’Ami barbare n’a rien d’une apologiemyope : c’est un roman de passion et d’amitié, une stèle à la mémoire d’ungrand passeur dont les derniers mots ont valeur d’envoi : « La vie seule continue dans les livres. Priez pour le pauvre Roman ! »

 Jean-Michel Olivier. L’Ami barbare. Editions de Fallois/ L’Âge d’Homme, 292p. 

* Article paru dans L'Hebdo du 21 août 2014.

23/08/2014

Une autre face de Michel Buhler

Buhler.PNGDans le cadre de la Compagnie des Mots, Pierre Béguin et Serge Bimpage recevront

Le 2 septembre 2014 à l’Auberge du Cheval Blanc, Place de l'Octroi, à 18h30

Le compositeur, chanteur, interprète et écrivain Michel Buhler. Le chanteur, tout le monde connaît. Mais c'est un autre aspect de Michel Buhler - l'écrivain - que vous pourrez découvrir à la Compagnie des Mots. Un artiste authentique dans le vrai sens du mot, généreux et surprenant, comme nous le découvrirons autour de son beau livre "Jura".

Qu'on se rassure, il nous en poussera également quelques-unes! En 2013, cet ami de Gilles Vigneault a reçu le Prix Jacques-Douai pour sa contribution à la chanson francophone. Bref, la soirée ne manquera pas de charme ni de poésie. Venez nombreux pour une nouvelle soirée de partage! 

Mardi 2 septembre, au Box (Auberge du Cheval-Blanc), de 18h30 à 20h.
Entrée libre, sans réservation.