16/10/2017

Ten years after

Par Pierre Béguin

Le fait est passé inaperçu et on a bien failli l’oublier: le 11 octobre 2007 paraissait le premier billet de Blogres. Il s’intitulait Teodoro ou Valdinho, vivre ou se préserver? et l’on peut toujours le consulter dans les listes de parution.

Dix ans, 5 jours, deux membres fondateurs en moins (Olivier Chiachiari et Pascal Rebetez) mais deux apports de choix (Jean-Michel Olivier et Antonin Moeri) et surtout 1222 billets plus tard, Blogres est toujours vivant. Un  peu moins fringant certes, la faute à ses membres essentiellement virils, moins vigoureux, plus souvent au repos qu’apte à la besogne, et peut-être davantage occupés à labourer les sillons de l’écriture romanesque. Mais dix ans de plus justifient bien quelques signes de sénescence.

Or, donc, pour redonner à Blogres sa vigueur d’origine, nous avons admis en notre sein deux rédactrices à qui nous souhaitons une verve (désolé, pas de lapsus!) graphomaniaque intarissable: Corine Renevey et Cora O’Keeffe qui nous entretiendra de ses carnets hebdomadaires. Eh oui! Que les quelques féminocrates qui nous ont reproché (c’est tout à fait sérieux) d’être une congrégation misogyne d’affreux phallocrates aveuglés par leur libido dominandi se lèvent et rendent leurs Danettes! Pour ses dix ans, et même s’il l’avait déjà souvent fait, Blogres ouvre sa tribune – et plutôt deux fois qu’une – au sexe dit beau. Et si nous persistons (on ne se refait pas si rapidement) à douter qu’elles soient celui de l’homme, que ces dames soient au moins l’avenir de Blogres!

Cela dit, nous irons entre nous, autour d’une bonne table, fêter les dix ans de Blogres. Car ils appartiennent entièrement à Alain Bagnoud, Antonin Moeri, Jean-Michel Olivier et Pierre Béguin… Et bien entendu, à toutes celles et tous ceux qui nous ont suivis, nous ont lus, ont commenté nos billets (près de 3000 commentaires)  que nous remercions chaleureusement et à la santé desquel(le)s nous trinquerons pour la circonstance.

Salud!

 

14/10/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 3)

par Cora O'Keeffe

Épisode 3 : où il est question de gloires du matin, d’un hamac et d’un ermitage…

keeffe3.jpg Le manuscrit de Georgette’s Gardens * a été un hapax existentiel pour la lectrice que je suis. Je peux même dire que Cora est née de cette fascination des mots. Il suffit d’évoquer un massif de morning glories pour que ma rotation s’opère. La vigueur de leurs tiges pourtant si fines m’impressionne, tant elles sont volontaires quand elles s’enroulent autour d’un tuteur de fortune et si rapides à éclore. L’image qui en découle m’élève imperceptiblement et je me réjouis de ce bleu profond. Georgette les décrit avec une telle exactitude, une véritable sensualité que ces fleurs évoquent pour moi instantanément le jardin de mon ami Andy. Il avait loué à l’époque, dans le quartier de Little Italy à Toronto, un appartement de plain pied qui s’ouvrait sur un petit coin de verdure où il exerçait ses talents de jardinier. Je me souviens qu’il se plaignait souvent des chats du voisinage qui venaient déposer leurs crottes sur ses plates-bandes, pourquoi justement les siennes ? Mais qu’il était intarissable quand il racontait sa palissade recouverte de gloires du matin. Il m’appelait le dimanche matin avec son téléphone sans fil et se baladait pieds nus dans l’herbe, une mug de café dans l’autre main. J’imaginais sans peine le tableau qui s’offrait à nos yeux.


Tous les week-ends, je file avec mon bien-aimé dans notre maison de vacances à Publier, en France. Sur le terrain qui mène au lac poussent deux immenses chênes, j’y ai fixé un hamac. C’est là que j’aime lire suspendue au pied de leur souveraine majesté. Aujourd’hui je m’y suis installée confortablement, emmitouflée dans une couverture bien chaude. Les feuilles commencent à tomber autour de moi, je sens leur présence dans l’air. Le ciel d’automne est d’un bleu intense. Au fur et à mesure de la lecture, j’annote les pages avec un crayon. J’y laisse des ob_894612_sous-le-silence-eugenie-baud-bachten.jpgtraces rudimentaires dans la marge : un trait vertical ou deux selon l’impact, une croix pour le retentissement et un cercle pour les mots qui me cognent. Parfois j’écris des commentaires dans les respirations du texte.


En ce moment, à l’abri des chênes, j’y ai emporté le livre d’une artiste établie à Genève qui écrit et réalise des collages *. C’est l’histoire (si j’ai bien compris, car dans toute lecture il y a des zones d’aveuglement) d’une vocation qui prend conscience de ses origines. Ici, l’auteur lie sa nécessité d’écrire au don libre et sauvage de sa grand-mère, une chanteuse d’opéra qui avait la voix d’une Lorelei.

Bien qu’elle enchantât un public aux quatre coins du monde, elle anéantissait son entourage (ses quatre enfants surtout) par ses absences et sa désertion. (Comment lui pardonner la solitude de Rose, sa fille morte à vingt ans espérant encore la revoir un jour ? J’en ai les larmes aux yeux et j’aimerais 2017-10-14-PHOTO-00000133.jpgtellement mettre Rose dans un jardin. Peut-être que Georgette m’y aidera. Je suis sûre qu’il doit y avoir un jardin à inventer pour les personnages de roman, qui sont morts trop tôt, injustement, dans une solitude orpheline.)


L’auteur invente avec ses mots, la voix sublime qu’elle n’a pourtant jamais entendue et sonde le douloureux héritage d’Eugénie. Dénouer les fils de l’histoire familiale n’est pas sans risque, alors elle a besoin de protection, d’un espace pour écouter et accueillir la parole des ancêtres. Et ce lieu (je n’invente rien) est un jardin ! (Comme Georgette serait heureuse d’apprendre qu’il y a à Genève, un ermitage accueillant des migrants d’origine lointaine, ayant pour seul rempart, non pas des clôtures ou des haies de thuyas, mais des pivoines et des roses par-dessus lesquelles on peut se faire des signes, se saluer ! Peut-être même y a-t-il quelques gloires du matin).

 

 

13/10/2017

Frédérique Baud Bachten : une voix qui traverse les générations

par Corine Renevey

 

BACHTEN-collage.jpgNeuf ans après La Poupée de laine, chez le même éditeur, Frédérique Baud Bachten sort Sous le silence, Eugénie, un récit qui remonte le temps et sonde le destin de sa grand-mère paternelle, Eugénie, née à Genève en 1875.

Dans la Poupée de laine *, elle évoquait déjà la douloureuse question de la filiation à partir d’un fils « pris aux rets d’une folie sans identité » et mis sous tutelle contre son gré. D’où est venu le mal ? de quel sort jeté au travers des générations ? Dans ce récit sublime et poignant qu’il faut relire, la narratrice se débattait vertigineusement dans le piège d’une malédiction maternelle, encore pire que la folie. Le cri était lancé et le souffle venu des tripes, telle une voix lointaine, s’incarnait dans la magie des sons et la foi en un amour serein et inconditionnel.

La narration de Sous le silence, Eugénie s’est apaisée, résolument tournée vers la lumière et la réconciliation. La dernière partie du livre offre les plus belles pages de son écriture et nous révèle la naissance de sa vocation. « Cette flûte qui chante en moi, comment la mettre au monde ? Je n’ai que des rêves et des mots à ma disposition. Et si ta voix, grand-mère, me demandait simplement de répondre à ma propre vocation ? » Cette passion, elle la doit en partie à Eugénie, une grand-mère fantasque, qui a quitté le foyer conjugal et ses quatre enfants pour bachtenpoupee.jpgsuivre sa propre destinée, le chant. Un métier qu’elle exercera dans les colonies françaises du Maghreb et d’Indochine d’où elle enverra des cartes postales et des photos d’elle en tenues de scène. Elle incarnera le rôle-titre de Carmen, cette femme libre et scandaleuse qui séduit et contrarie les principes moraux.
La force de ce récit est d’avoir résisté en partie aux charmes de cette aïeule artiste et avant-gardiste, car le parcours cabossé de ses descendants est marqué par l’absence d’une mère et son silence déchirant. Avait-elle le droit de les abandonner à leur sort pour vivre son art aux quatre coins du monde et de suivre sa passion égoïstement ? Si au moins elle était devenue une diva de renommée mondiale, on lui aurait un peu pardonné.

ob_894612_sous-le-silence-eugenie-baud-bachten.jpgAfin de montrer l’héritage ambivalent d’Eugénie, l’auteur a trouvé l’astuce de se dédoubler. Ainsi, elle s’inscrit à la fois dans le personnage d’Émilie, la petite-fille d’Eugénie, qui se souvient de son enfance et de sa grand-mère comme d’un « silence, [d’]une suspension dans la phrase, [d’]une ellipse », et dans la voix off, qui assume le récit à la première personne, reconstituant l’histoire familiale à partir des archives laissées par sa tante. C’est elle qui interroge les fugues, les absences et l’exil qui ont imprégné son clan. C’est elle qui détient désormais la mémoire et le
devoir de transmission. Là où le témoignage d’Émilie s’interrompt, la voix de l’auteur prend le relais grâce à un immense travail de reconstitution qui la mènera sur la voie de sa propre vocation, car il faut combler les manques, inviter les migrants du passé, leur inventer un lieu de paix et d’accueil, un ermitage. « Avec mon jardin de fleurs pour tout rempart que saurais-je vous offrir comme abri sur la page ? »

Sous le silence, la passion d’Eugénie est libre et sème à tous vents les graines de sa folie. Certaines fleuriront jusque sur sa tombe en signe d’approbation. Ou de pardon.

 

* Frédérique Baud Bachten, La Poupée de laine (Grand-Saconnex, Samizdat, 2008, 78 p.).

** Frédérique Baud Bachten, Sous le silence Eugénie (Grand-Saconnex, Samizdat, 2017, 107 p.).

12/10/2017

Les trois mémoires (Corinne Desarzens)

par Jean-Michel Olivier

Unknown.jpegEn ce début d'automne, Corinne Desarzens n'y va pas de main morte : pas moins de trois livres, parus en même temps, portent sa signature. Il s'agit tout d'abord d'Honorée Mademoiselle*, un recueil de textes d'Emily Durham (1863-1944) réunis et traduits par Corinne Desarzens. Ensuite, il y a Couilles de velours**, au titre doucement provocateur, mosaïque littéraire qui rassemble des textes divers, dont l'unité, plus ou moins manifeste, tourne autour du sexe de l'homme. Il y a enfin Le Soutien-gorge noir***, une plongée dans le passé familial de l'auteur, de loin le livre le plus abouti des trois.

On se souvient du Poisson-Tambour (Bernard Campiche éditeur, 2006), le récit haletant que Corinne Desarzens a consacré à son frère Frédéric, pêcheur sur le Léman, qui se jette un jour sous un train de la gare de Nyon. poisson-tambour_vignette.jpgCe portrait en absence débouchait sur une sorte de procès au cours duquel l'auteur interrogeait ses parents et l'entourage familial (et médical). Depuis, le frère jumeau de Frédéric s'est lui aussi suicidé. Et leurs parents, Monique et Jean-Pierre, sont à leur tour décédés. 

images.jpegÀ Sète, où vivait sa famille et où il travaillait, Jean-Pierre avait un rival : Jozsef, l'allure d'un prince hongrois, venu étudier l'œnologie en France après la guerre. Jozsef va courtiser Monique, qui l'aime, mais décide un jour de lui dire non. Le prince éconduit retournera en Hongrie, où il développera avec succès de nouveaux cépages. Mais les deux amoureux continueront à s'écrire régulièrement. À la mort de Monique, la narratrice se rendra à Budapest pour rencontrer ce fameux Jozsef qui lui demandera s'il peut continuer à lui écrire, comme il écrivait à sa mère. Elle acceptera et ils échangeront des lettres ou des cartes postales jusqu'à la mort de Jozsef. Pendant huit ans.

Le beau livre de Corinne Desarzens est à la fois une plongée dans les eaux troubles du passé et une interrogation sur le présent. Elle mène l'enquête en Hongrie, découvre les lettres de sa mère et l'allusion à ce fameux soutien-gorge noir qui donne son titre au récit. En même temps, elle fait un fait un travail de mémoire. Une mémoire fécondée par les mots, qui lui donnent corps et sens. Une mémoire — comme toujours chez Corinne Desarzens — chargée d'odeurs, de couleurs, de sensations à fleur de peau. « Je pense qu'il y a trois mémoires. De ce qui n'a jamais été : le fantasme. De ce qui a été vraiment : la vérité. De ce qu'on n'a pas pu recevoir : la réalité. On comprend si rarement les choses au moment où elles se déroulent. Juste un petit fil, imaginez. »

Pourquoi écrit-on ? Et surtout pour qui ? Il y a toujours un ou une destinataire aux lettres que l'on écrit. Les timbres hongrois illustrant la couverture du livre de Corinne Desarzens en témoignent. Parfois les lettres mettent des années pour parvenir à destination. Et la correspondance se poursuit au-delà de la mort. Elle porte en elle les cendres du passé. Et ces cendres éclairent le présent.

* Corinne Desarzens, Honorée Mademoiselle, éditions de l'Aire, 2017.

** Corinne Desarzens, Couilles de velours, éditions d'autre part, 2017.

*** Corinne Desarzens, Le soutien-gorge noir, éditions de l'Aire, 2017.

08/10/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 2)

par Cora O'Keeffe


Épisode 2 : Quelles clés ouvrent l'imaginaire ?

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Quel livre, suffisamment habile et riche en évocations, a la force de me transformer au point de me détourner de moi-même et de me plonger dans un exil encore plus profond que le mien ? J’aime aller à l’aventure par l’effet de paroles sortilèges, parfois nostalgiques, parfois fraîches, qui m’ébranlent et me dépouillent. J’aime la sensualité et le charme des mots sur la page, leur caractère policé, leur polyphonie baroque, leur exactitude qui s’abîme en moi dans une chute clairvoyante.

Il y a eu l’effet mystérieux du Grand Meaulnes où j’ai puisé un je ne sais quoi dans le sillon de cinq lectures consécutives, peut-être la clé d’un univers séparé, aux confins de l’adolescence. Il y a pour moi, aujourd’hui, l’effet de Georgette’s Gardens, un manuscrit de 250 pages qui m’est parvenu le 8 septembre dernier dans ma boîte de réception électronique*. Je tiens désormais dans les mains un objet curieux dont j’explorerai ici la magie envoûtante. C’est le roman (ou un long poème) de Georgette, une bibliothécaire à la retraite, qui a trouvé dans les livres une forme de réconfort. Elle vit à Toronto (comme moi dans mon ancienne vie où je l’ai peut-être rencontrée). Dans ses carnets, elle prend des notes en anglais bien qu’elle soit française d’origine. Mot à mot, elle invente des jardins imaginaires, des lieux paisibles où elle vient se ressourcer.

Comment la magie d’un livre opère-t-elle ? Comment un manuscrit se transforme-t-il en alter ego, en âme sœur ? Comme s’il y avait un avant et un après du livre. Un hapax, disent les philosophes. Quelque chose d’unique qui nous transforme brusquement et modifie nécessairement notre histoire.

Les livres ont ce pouvoir, je le sais. Mon bien-aimé écrit des livres, c’est sa passion secrète. Il écrit sur des femmes réelles et rêvées. Il a même consacré, dans son dernier ouvrage, un chapitre à notre rencontre, dans le hall de l’hôtel Skydome de Toronto. Vittorio, mon collaborateur et ami, était là aussi, ainsi que Claude, son ami et éditeur. Le personnage qu’il décrit et qui porte mon nom dans le roman n’est pas totalement moi évidemment, même s’il est vrai que j’ai eu le cœur mitraillé quand il a quitté le groupe au bras d’Annie R. et qu’ils ont disparu tous les deux dans l’ascenseur de l’Hôtel. C’est ainsi qu’a commencé notre histoire par les livres, les mots et les lettres.

Je m’appelle Cora O’Keeffe. Je vis à Genève où j’enseigne l’anglais. O’Keeffe est le nom de mon ex mari canadien.

 

 

01/10/2017

Les Carnets de Cora O'Keeffe (Épisode 1)

On nous a reproché, parfois, à Blogres, d'être un club exclusivement masculin. Ce qui n'était pas faux — même si, quelquefois, nous avons ouvert nos colonnes à des contributions féminines. C'est pourquoi, aujourd'hui, nous sommes particulièrement heureux d'accueillir parmi nous Cora O'Keeffe, enseignante d'Anglais à Genève et surtout grande lectrice. Elle nous fera partager, une fois par semaine, les plus belles pages de ses carnets. 

Blogres. 

Épisode 1 : Qui est Cora O'Keeffe ?

grand meaulnes,lecture,cora o'keeffe,toronto,francophonieIl y a longtemps, on m’a dit que j’étais une bonne lectrice. Je peux dire aujourd’hui que j’en suis enfin fière et que je courtise dans mon cœur ce compliment venant d’un homme brillant, un Français, très érudit, décoré des palmes académiques. Un éditeur francophone pour qui je travaillais dans le Canada anglophone. Pourtant, je ne suis pas une lectrice érudite, j’aime lire et certains mots me font chavirer. Certains me font même perdre la tête. C’est pour des mots écrits sur du papier lettre de l’hôtel Skydome de Toronto que j’ai traversé l’Océan. C’est de ce ravissement que je parle quand j’aime. Parfois, d’une lecture il ne me reste presque rien, rien d’analytique en tout cas, rien que l’on pourrait saisir dans quelque schéma. Je me suis d’ailleurs souvent sentie à l’écart, en perte de mots et de perspective quand on me demande si j’ai lu tel ou tel livre. Je manque sûrement d’intelligence. 


Chaque printemps je lisais Le Grand Meaulnes. Cinq années de suite à l’arrivée des beaux jours en mars quand la lumière change de teinte et devient d’une clarté éblouissante et reconnaissable entre toutes, je reprenais mon exemplaire tout écorné de l’année précédente et me mettais à le relire en pensant à Corinna Bille qui le chérissait tant. Peut-être était-ce une lecture clandestine qui ne m’était pas destinée et que j’observais avec fascination ? Peut-être était-ce un devoir de transmission qui me portait sans m’emporter ? Quelle magie a pourtant opéré alors que l’empreinte s’est fondue en moi ? Quelle trace me reste-t-il de mes lectures ? Une fête mytérieuse ? des adolescents en quête d’aventure ? un coup de foudre éclatant et explosif ? la disparition de la fiancée aux noces de Galais ? 

Je m’appelle Cora O’Keefe, je suis enseignante à Genève. J’écris pour Blogres, le blog des écrivains de la Tribune de Genève qui invite la lectrice que je suis à m’exprimer en toute liberté.

28/09/2017

Pâles lumières du passé (Isabelle Flükiger)

par Jean-Michel Olivier

FluckigerIsabelle.jpgIsabelle Flükiger nous avait bluffés avec son premier livre, Du Ciel au ventre (2003)*, escapade délurée de deux amies qui font route vers Paris. On pensait à Thelma et Louise, le road-movie de Rodley Scott, ou encore à Virginie Despentes. Dans cette voix, il y avait quelque chose de déjanté, de joyeux, d'irréductible.

Dans les livres suivants, Isabelle Flükiger a poursuivi sa voie, mais elle semble s'être assagie. Il y a six ans, elle se lançait dans l'écriture de Best-seller** (voir notre critique ici), un roman étonnant qui mêlait aux soucis quotidiens d'un écrivain les problématiques sociales de l'immigration, de l'exclusion et du racisme. 

Aujourd'hui, une fois encore, Isabelle Flükiger change son fusil d'épaule en nous donnant Retour dans l'Est***, un voyage d'une semaine en Roumanie, où la narratrice accompagne sa mère qui veut revoir le pays de son enfance.

La tonalité du livre — qui est un récit et non un roman — est plus grave que dans les livres précédents. C'est le récit introspectif d'une femme qui part en quête de ses racines. Sa mère, juive et roumaine, a quitté son pays pour venir s'établir en Suisse, où elle a rencontré son mari. La Roumanie, pour elle, est devenue le pays mythique de l'enfance et de l'adolescence. Un pays fantasmé qu'elle a transmis à sa fille Isabelle qui aimerait bien, cependant, en avoir lie cœur net. Elles décident de partir toutes les deux pour Bucarest. Mais sur place, que reste-t-il de ce pays fantasmé ? La mère entraîne sa fille dans les méandres de la ville encore marquée par la dictature des époux Ceausescu. « Ma mère et moi, nous marchons aujourd'hui dans un pays qui n'est plus le sien, c'est terminé. Je voulais savoir de quoi est faite la musique de mon enfance, mais ce n'est pas ici qu'il faut chercher. »

RetourEst.jpgAu fil des jours (le voyage dure une semaine), des paysages et des rencontres, Isabelle reconstitue des bribes de son histoire, ou plutôt de l'histoire de sa mère, dédaignée par sa propre mère et « trop gâtée » par son père. Ce faisant, elle espère réconcilier sa mère avec son passé, et mettre au jour ses propres racines. Mais l'histoire de sa mère est pleine de lacunes et de brèches. Et la lumière qui entre par ces brèches ne suffit pas à éclairer totalement le présent.  La fable de la lampe Gallé, illustrée par la couverture du livre, trouve ici tout son sens : le passé reste indéchiffrable et ne jette aucune lumière sur le présent. 

Reste l'amour d'une mère. Cette brèche, c'est « l'essence de la vie ». C'est grâce à elle que l'histoire se transmet, de génération en génération, de pays en pays, de déracinement en déracinement. 

Être soi, c'est être déchiré. Et Isabelle Flükiger parle très bien de ce déchirement.

Photo d'Isabelle Flükiger © Charly Rappo.

* Isabelle Flükiger, Du Ciel au ventre, roman, l'Âge d'Homme, 2003.

** Isabelle Flükiger, Best-seller, roman, éditions Faim de siècle et CousuMouche, 2011.

*** Isabelle Flükiger, Retour dans l'Est, récit, éditions Faim de Siècle, 2017.

17/09/2017

Éric Bulliard : Prix Édouard Rod 2017 (Laudatio)

 

par Corine RENEVEY

Nicolas Bouvier : Si c'était la solitude que j'étais venu chercher ici, j'avais bien choisi mon île. 

 

Prix Rod, 2017, BulliardC’est toujours un plaisir de parler des livres qu’on aime surtout si c’est un livre, comme celui d’Éric Bulliard, qui nous transforme.

Dans le Poisson-scorpion, Nicolas Bouvier nous décrit l’île paradisiaque de Ceylan comme une émeraude accrochée au cou de l‘Inde, pourtant l’auteur nous met en garde, dès les premières pages, car il existe des lieux, qui malgré leur beauté, sont maléfiques. Ils agissent sur nous et il faut alors les quitter à tout prix. On se souvient que Bouvier s’échappera in extremis de son île comme d’une prison qui était en train de lui « brûler les nerfs ». J’imagine que Saint Kilda est peut-être un de ces lieux à la fois enchanteur et infernal.

Parti en 2014 dans l’archipel des Hébrides, au large de l’Écosse, Éric Bulliard entremêle à ses notes de voyage, les épisodes marquants de l’histoire de ses habitants, de leur installation comme vassaux de l’intendant MacLeod de Harris dès le Moyen-Âge à leur demande d’évacuation en août 1930. Tous épuisés tant la vie y était devenue impossible. L’évacuation de l’île est d’ailleurs un des seuls cas où une population abandonne sa terre ancestrale, la jugeant trop hostile, pour s’expatrier vers une terre plus accueillante. Saint-Kilda est désormais un lieu inscrit au patrimoine de l’UNESCO comme le site naturel et historique le plus inaccessible au monde.

Prix ROD 2017 — Mousse BOULANGER.jpgDans ce premier roman, Éric Bulliard superpose plusieurs époques de l’histoire de Saint-Kilda, faisant surgir les fantômes du passé tout en scrutant les étonnants paysages, du cimetière aux cleits — ces vestiges des temps anciens, composés de pierres plates en forme de dôme et recouverts de gazon qui servaient à stocker la nourriture et à abriter les moutons en hiver. Au fil des siècles, les Saint-Kildiens se sont pourtant habitués au climat rude, aux orages fréquents et à la mer si peu clémente que les bateaux ne peuvent y accoster.

Coupés du monde extérieur, les îliens ont appris à s’organiser sans chef ni hiérarchie. La notion même d’individu y est relative, tellement ils sont solidaires et unis jusque dans la mort.

La tradition veut que chaque année, pour assurer l’apport en protéines de la communauté pendant l’hiver, on désigne les plus valeureux pour aller chasser dans les colonies de fulmars sur l’île voisine de Stac an Armin, le plus grand sanctuaire d’oiseaux de l’Atlantique nord pendant la période de reproduction. Ces hommes, juste accrochés à une corde au bout d’un pieu, dévalaient la falaise escarpée en pêchant avec une canne des centaines d’oiseaux et pillant leurs nids.

Éric Bulliard raconte qu’en 1727, des chasseurs, partis pour 10 jours sur l’île de Stac an Armin, resteront 9 mois bloqués sur les arêtes de cette falaise surgie des mers à attendre le bateau de retour.

Prix ROD 2017 — Adieu à Saint-Kilda.jpg« Ils ont passé tout un hiver, les dos collés à la pierre glacée, les mains et les pieds croutés de sang. Ils ne pensent plus, même Calum se tait désormais. Ils survivent encore un jour, puis un autre, et un autre, espèrent un rayon de soleil ou au moins une accalmie, que le vent arrête de nous hurler sa haine et la pluie de nous fouailler les joues brûlées par le froid (p. 67). »

Pourquoi n’est-on pas revenu les chercher ? Dans cette interminable attente, on a le temps d’imaginer quelque drame qui aurait pu expliquer l’abandon. Mais ni le désespoir, ni l’ennui, ni l’immobilité de ces hommes n’auront raison de leur instinct de survie. Ils tiendront bon alors qu’il leur suffisait de lâcher prise pour en finir.

« Ils restent là parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire, par instinct, plus animaux qu’humains (p. 68) ».

La vérité, ils l’apprendront quand, une fois sauvés par l’arrivée du bateau de l’intendant MacLeod of MacLeod, les valeureux chasseurs comprendront que leur communauté a été décimée par l’épidémie de variole suite à un contact avec le monde extérieur. Les îliens n’avaient apparemment pas développé de système immunitaire contre le virus.


PRIX ROD 2017 — Gabor KRISTOF.jpgDe tels exemples montrent bien que Saint-Kilda n’a rien d’un paradis terrestre, bien au contraire. Et que son histoire est une longue série d’évasions, de fuites, d’échappatoires, car la nature, qui est au cœur de la vie des îliens, reste indomptable et résiste à toute forme d’implantation humaine. Aucun arbre ni aucune plante n’y poussent malgré les persistantes tentatives d’y cultiver un potager. Seule la religion y trouvera un terreau fertile et les îliens, restés pour la plupart illettrés, vont devenir de fervents croyants.

Peut-être que la configuration de cet archipel y est pour quelque chose ? L’impression d’être entouré de falaises abruptes et verticales, d’y être enfermé comme dans l’enceinte d’une prison où l’on s’en remet à Dieu ? Éric Bulliard risque la comparaison avec Alcatraz et les îliens deviennent alors, la métaphore de la condition humaine : forçats des temps reculés, soumis au bon vouloir des seigneurs, que la fuite vers la civilisation libèrera de la servitude à la fois naturelle, morale et religieuse.

Mais seront-ils maîtres de leur destin une fois qu’ils auront fui la malédiction de leur naissance ?

Dans la seconde partie du livre, Éric Bulliard brosse de magnifiques portraits de ces exilés, tels Ewen Gilies — un des 17 survivants de la traversée du Priscilla. Chercheur d’or en Australie, puis en Californie, il s’établira finalement au Canada.

L’auteur évoque aussi le sort des étrangers importés sur l’île, avant tout des évangélistes plus ou moins « dégueulasses » tels que John MacKay, « une sorte de gourou, trop heureux d’assouvir sa volonté de puissance, mais malheureusement sincère, probablement, dans sa folle dévotion ». Ou le moderne Neil MacKenzie qui montre l’usage des tables, alors que les îliens mangeaient à même le sol. Ou l’instituteur Dugald Munro dont la femme apprend aux villageoises à tricoter autre chose que des chaussettes et qui participeront tous deux à l’évacuation de 1930.

On sent, au fil de la lecture, naître la colère de l’auteur. Et la nôtre aussi. D’abord ténue, puis implacablement puissante lorsqu’il s’agit d’évoquer l’injustice au cœur de cette histoire : la déportation au fil des siècles de plusieurs centaines d’êtres humains dans le but de peupler une terre humide où « seule la peau est imperméable », et de servir un seigneur lointain et protecteur.


Et l'on est envoûté, à la lecture du livre, convaincu que la nature est plus forte que l’homme, qu’elle vomit toutes les tentatives de la dompter, que le rire moqueur des oiseaux rend cette injustice encore plus insupportable et qu’il était essentiel et responsable de rétablir une forme d’égalité, de justice en rapatriant la communauté de Saint-Kilda sous des cieux plus hospitaliers, plus … civilisés.

Prix ROD 2017 - Adieu à Saint-Kilda.jpgCe livre rend donc hommage à ces habitants qui, au moment du grand départ, laissèrent allumé le feu dans les cheminées et ouverte, la bible, à la page de l’Exode.

Pour terminer, c’est un livre qu’il faut lire car l’auteur nous fait part d’un voyage périlleux bien que sans danger réel pour les lecteurs si ce n’est celui d’être touché au cœur, comme ces journalistes qui nous attirent dans l’œil du cyclone, qui prennent des risques parfois inconsidérés pour nous donner à voir les forces puissantes et quelquefois maléfiques de la nature.

  • Éric BULLIARD, L'Adieu à Saint-Kilda, Charmey (FR), Éditions de l'Hèbe, 2017, 235 p.

27/08/2017

Noir désir

 

Par Pierre Béguin

 

 II y a quelque chose du conte dans le dernier roman de Jean-Michel Olivier (et pas seulement dans le dernier). Dans cette manière de faire avancer l’action – de la précipiter parfois – sans s’encombrer des motivations psychologiques ou morales des personnages. Ainsi va le conte: Candide, «quoiqu’il ait les mœurs fort douces», en deux lignes et d’un coup d’épée «vous étend (un) Israelite raide mort sur le carreau». Alors qu’il faut à Camus 180 pages pour expliquer cinq coups de feu tirés contre un Arabe sur une plage d’Alger. Ainsi va le roman…

Oui, il y a quelque chose du conte dans Passion noire, mais du conte burlesque, ou plutôt satirique. Si L’Amour nègre nous renvoyait à Voltaire, c’est à Villiers de l’Isle Adam et ses Contes cruels que m’a renvoyé Passion noire. Tant je suis convaincu que si le baron avait vécu la récente histoire du féminisme, il se serait accordé ce droit d’inventaire aussi burlesque que politiquement incorrect. Villiers n’a pas survécu au XIXe siècle mais Jean-Michel Olivier, pour la circonstance, a repris le flambeau. Espérons qu’il survivra à la vindicte féministe. A moins que ces dames militantes aient de l’humour... même si  humour et militantisme relèvent le plus souvent de l’oxymore…

Drôle, le roman l’est assurément. De quoi s’agit-il? Simon Malet, un écrivain non pas à succès mais connu, ou pour le moins reconnu, vit reclus au bord du lac Léman, à Pully, dans l’ombre de Ramuz. «Seul peut-être mais peinard» aurait chanté Léo Ferré. Les uniques relations qu’il entretient avec les femmes – à l’exception de sa mère surnommée Mégère – s’inscrivent dans les strictes limites du désir. Sauf qu’aujourd’hui – et notre écrivain en mesurera les conséquences –, le désir masculin, souvent, s’apparente à du sexisme, pour ne pas dire à du harcèlement: «Car la police de la pensée (qui a remplacé celle des mœurs) veille au grain et poursuit les langues déliées» précise Simon Malet. Il ne croit pas si bien dire, lui qui, sur le sujet, a la langue un peu trop déliée. Ces dames voudront lui faire payer cher son outrecuidance…

Car en tant qu’écrivain, Simon Malet est entouré de femmes : «En littérature, aujourd’hui, elles sont partout. Ce sont les femmes qui lisent des livres, accueillent les écrivains dans les Salons, les interviewent à la radio ou les invitent sur les plateaux de télévision, elles qui organisent des colloques ou des rencontres, elles qui animent des débats. On n’écrit que pour elles, dirait-on. La littérature est devenue une affaire de femmes». Des femmes redoutables, des intellectuelles pointues, des hystériques, des cinglées, des manipulatrices, toutes gravitent autour de lui et le harcèlent par mails ou par lettres jusqu’à l’hallali… «Elles rêvent de visiter mon âme. Pour y planter leur étendard», s’exclame Simon Malet qui pense naïvement pouvoir leur résister. Il faut admettre qu’il ne s’en tire pas trop mal, nonobstant son excès de confiance. Si bien qu’au deux tiers du roman, le lecteur – je dis bien le lecteur – peut encore croire à la survie du mâle. Il pose alors le livre un instant, ouvre la fenêtre, respire un bon coup et, tout en se demandant s’il va chasser le cerf, sabrer la gueuse ou envahir la Pologne, il se prend à chanter avec vigueur: «Non, non, non, non, Saint Eloi n’est pas mort, Car il bande encore, Car il bande encore!» A la fin, à l’image de Simon Malet, il lui faudra déchanter: le monde – celui dans lequel il vit du moins – appartient aux femmes, et la faiblesse de l’homme – son désir, son noir désir – le désigne à la défaite.

Parmi toutes ces femmes, certaines sont facilement reconnaissables sous leurs pseudonymes: par exemple, Annie Ernaux (à qui va ma grande admiration littéraire), Julia Kristeva, la compagne de Sollers, ou encore Sylvianne Agacinsky, égérie de Jospin et principale inspiratrice du féminisme – option naturaliste – dans les années 90. Pour d’autres, on peut hésiter: telle cette Nancy Bloom, la Chienne de Garde, qui enseigne les études genre dans une université du Michigan où elle réussit, après maintes tentatives, à inviter Simon Malet pour un colloque en compagnie des plus grandes intellectuelles du féminisme. Notre auteur se tirera de ce piège grâce à un heureux hasard.

Rappelons que le concept du genre, tout droit sorti des universités américaines, et largement influencé par le behaviorisme comme le féminisme façon Beauvoir le fut de l’existentialisme, se substitue à sexe et désigne un fait psychologique par lequel on se sent homme ou femme et l’on adopte les comportements propres à l’une ou à l’autre de ces identités. Ainsi Nancy Bloom est-elle un avatar de Judith Butler, professeur à Berkeley et grande prêtresse de la littérature genre (lire Trouble dans le genre). Mais la description de ce colloque – qui n’est pas sans rappeler ceux qu’on trouve sous forme parodique dans l’excellent roman de Laurent Binet La septième fonction du langage (ou Qui a tué Roland Barthes?) –  est avant tout l’occasion pour Jean-Michel Olivier de tourner en dérision les excès du gender studies à la sauce américaine, de souligner ses paradoxes, ses contradictions, voire ses absurdités, et de mettre en évidence ses effets désastreux sur l’éducation des enfants soumis strictement à ce concept. Ainsi de la propre fille de Nancy Bloom, la petite fée Morgane, l’adolescente rebelle, avec laquelle Simon Malet s’accordera une fugue aux chutes du Niagara, en même temps qu’une victoire éphémère sur l’aréopage féministe. Avant la chute. Des pages jouissives qui valent à elles seules le détour…

Le roman est assurément drôle, ai-je prétendu. Mais il possède aussi son côté sombre, sa beauté noire. Sa métisse, devrais-je dire, à l’image de la beauté de Ramuz lorsqu’elle s’incarne sur terre: à Evian justement, en face de Pully (et Simon Malet croit stupidement que le lac le protège), il y a Marie-Ange Lacroix, la Mystique, au nom triplement connoté, avec laquelle Simon a la faiblesse d’entretenir une correspondance qu’au fond il ne souhaite pas. Toute la différence est là: pour une femme (et pour Musset), une porte est ouverte ou fermée; pour un homme, elle est toujours entrouverte. André Breton n’avouait-il pas qu’il laissait systématiquement la porte de sa chambre à coucher entrouverte dans l’espoir qu’une belle inconnue pût y entrer. On le comprend, cette porte entrouverte, par laquelle s’introduira Marie-Ange pour clouer Simon sur la croix de sa vengeance, symbolise le désir, ce noir désir consubstantiel à l’homme. Si, dans l’évangile selon Saint Jean, au commencement était le verbe, dans l’évangile selon Saint Simon, au commencement était le désir. Un désir dont l’écriture n’est pour lui qu’une émanation: «L’écriture attire les corps plus encore que les âmes. Dans les mots passent une telle force érotique qu’elle doit finir un jour par s’exprimer charnellement», précise-t-il. A la fin, vaincu par Eros et par une superbe fellation, il écrira à Marie-Ange ces mots de la défaite: «On ne désire pas une femme parce qu’elle est belle. Non. On la juge telle parce qu’on la désire. Le désir est la blessure première. Le mouvement d’un corps vers un autre corps. La fêlure. Freud parlait de pulsion. Je préfère le désir». C’est la vieille blessure! se plaignait Lancelot…

Ainsi le désir précède-t-il la beauté, il la façonne, il la crée. «Un signe de beauté est une joie pour toujours» prétendait Oscar Wilde. Un signe de beauté est une souffrance pour toujours, pourrait lui rétorquer Simon Malet. Car la beauté est malédiction, elle sème le trouble, la discorde chez les hommes, comme dans la Beauté sur la Terre, citée maintes fois en référence dans le roman. Mais cette beauté, chez Ramuz, même lorsqu’elle s’incarne sous les traits d’une jeune cubaine, reste évanescente, idéale, hors de toute possession. Marie-Ange Lacroix, elle, se donne entièrement… pour un instant, le temps de crucifier Simon sur l’autel du désir, et de lui faire «perdre la tête». Pour ancrer cette thématique dans l’Universel, Jean-Michel Olivier fait citer la Bible à son personnage. C’est là, dans cette référence, que se situe le véritable sens du roman: «C’est l’histoire de Salomé, fille d’Hérodiade et belle-fille d’Antipas. Pour l’anniversaire de son parâtre, Salomé invente la fameuse danse des sept voiles. Au son de la musique, elle se dépouille, un à un, de ses voiles qui la protègent. C’est peu dire qu’Antipas est séduit: il tombe raide dingue de sa belle-fille! Il est prêt à tout lui donner: son argent, son royaume, son pouvoir. Mais Salomé veut autre chose: la tête de Jean-Baptiste, qu’Antipas a emprisonné, car il a osé critiquer son mariage. En acceptant de tuer Jean-Baptiste, le Tétrarque sait qu’il signe son arrêt de mort…» Pas de désir sans voiles! Ainsi la beauté s’avance-t-elle toujours masquée. Comme Marie-Ange Salomé dansant devant Simon Antipas…

Avec Passion noire, Jean-Michel Olivier signe l’un de ses meilleurs livres. A l’image du grand Saint Eloi, l’écrivain en lui n’est pas mort. On  s’en réjouit…

 

Jean-Michel Olivier, Passion noire, Edition l’Age d’Homme, Lausanne, 2017

 

 

24/08/2017

Un univers singulier (Vincent Kappeler)

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par Jean-Michel Olivier

Si vous aimez les livres singuliers, qui ne ressemblent à aucun autre, ne passez pas à côté du dernier livre de Vincent Kappeler, Les jambes d'abord sont lourdes*. 

Le titre, d'abord, est une merveille, qui reste suspendu au-dessus de la tête du lecteur tout au long du récit, une énigme qui se verra résolue (ou non) dans les dernières lignes du livre.

Les personnages. ensuite, improbables comme la vie elle-même, qui voyagent d'un pays à l'autre (la Chine, Paris, la Suisse) sous des masques divers (Amandine Lenoir est une espionne dépressive et Claude Ramirès est chargé de récupérer des arriérés d'impôts pour la ville de Lausanne), absurdes ou seulement de circonstance. Il va sans dire que ces personnages à première vue loufoques vont se croiser et croiser leur destin dans le livre.

Unknown-2.jpegL'esprit de fantaisie — si rare dans nos contrées sérieuses — souffle sans relâche sur ces pages pleines de péripéties et de surprises (qui permettent à l'auteur, en passant, de se venger d'une scolarité sans doute un peu difficile). Kappeler a inventé un univers. Libre au lecteur d'y pénétrer. Mais cet univers est riche et singulier : il ne ressemble vraiment à aucun autre. Et le lecteur y évolue avec un plaisir renouvelé à chaque page.

* Vincent Kappeler, D'abord les jambes sont lourdes, éditions l'Âge d'Homme, 2017. 

23/08/2017

Passion noire de Jean-Michel Olivier

Par Jean-François Duval

 

Une Passion noire. C’est par cette expression que, d’entrée de jeu, le narrateur du nouveau roman de Jean-Michel Olivier paru à l’Age d’homme désigne ce qui donne un sens à sa vie : l’écriture, la littérature. Il a 35 ans, lit Michel Leiris (fameux auteurs de L’Age d’homme…). De sa mère qu’il surnomme Mégère (Kerouac appelait la sienne Mémère), il a les yeux verts et l’on ne sait de qui il tient son long nez sinon peut-être de Pinocchio, car tous deux jouissent du même merveilleux privilège de faire de l’affabulation leur terrain de jeu favori. Un domaine où l’on se régale jours et nuits (comme dans cet autre roman d’Olivier, Nuit blanche, 2001) de quantité de mots et de phrases d’une précise et limpide exactitude. Mots dont le narrateur avoue se nourrir avec une belle et exigeante fringale.

En cela le narrateur de Passion noire, qui se nomme Simon Malet, se révèle à l’évidence l’un des avatars de J.-M. Olivier lui-même, qui nous a déjà donné de bien beaux romans, depuis La mémoire engloutie (Mercure de France, 1990) jusqu’à L’Amour nègre, prix Interallié 2010.

Jolie trajectoire pour un auteur romand dont, il faut y insister, l’écriture apparaît certainement comme l’une des plus fluides en Suisse romande, tant l’auteur semble faire preuve d’une déconcertante aisance et facilité (par opposition à la pesante lourdeur qu’on trouve chez tant d’autres). De J.-M. Olivier le lecteur a souvent l’envie de dire : cet écrivain-là écrit comme il respire.

Le narrateur cependant ne l’ignore pas : attention aux passions noires, elles sont vénéneuses ! D’autant plus quand il s’agit de littérature, tant la part de l’écrivain en ce bas monde – aujourd’hui plus que jamais – est devenue maudite. Qui s’y frotte s’y pique. Même si ses livres ne sont pas sans remporter quelque succès, le narrateur de Passion noire pourrait bien l’apprendre à ses dépens (n’y aura-t-il pas un retournement final ?). Il a son lectorat, un nom, des fidèles (surtout féminines) qui le suivent, une certaine reconnaissance. En dehors du temps qu’il peut consacrer au roman qu’il a en chantier, il lui faut naturellement nourrir son public de bien d’autres façons que par son seul talent d’écriture, c’est-à-dire satisfaire et répondre aux sollicitations et obligations qui sont celles de tout écrivain d’aujourd’hui. Il est invité à des colloques, en Europe, en Afrique, aux Amériques où il croise et retrouve ses pairs, soumis au même diktat. Il faut le savoir : les aventures et les tribulations d’un écrivain au XXIe siècle ne le cèdent souvent en rien à celles d’un Chinois en Chine.

C’est un secret de polichinelle : les événements littéraires – salons, rencontres, lectures, séances de dédicaces, etc – sont aujourd’hui devenus d’une importance capitale pour tout auteur qui souhaite percer et acquérir une certaine visibilité aux yeux du public. C’est d’ailleurs sans doute pourquoi plusieurs romanciers d’aujourd’hui se sont emparés de cette problématique pour en faire la thématique même de leurs ouvrages, en l’abordant d’un regard résolument critique (on pense par exemple au roman de François Bégaudeau, La Politesse, Verticales, 2015, qui serait à placer sur le même rayon que Passion noire).

Dans Passion noire, Simon Malet joue le jeu tout en en ayant parfaitement conscience : il semble bien que désormais le public ne sache plus vraiment jouir d’un livre à moins qu’il ne soit implicitement convenu qu’on puisse mettre un visage sur le nom de son auteur, le regarder à la télévision, le rencontrer, lui dire son admiration, souligner les points communs qu’on entretient certainement avec lui (« Ah, vous exprimez magnifiquement ce que je ressens ! »).

Voilà : la littérature tient désormais, pour le lecteur, dans un exercice d’admiration perpétuel, comme si d’ « admirer » l’amenait lui-même à se sentir davantage exister, à la façon d’un reflet, comme dans un miroir. Conséquence pour l’auteur : il est bien malgré lui amené à devenir l’INTERLOCUTEUR VIRTUEL de ses lecteurs et surtout lectrices, non pas en tant qu’écrivain mais en tant que personne. C’est-à-dire qu’on exige de lui qu’il jaillisse en lieu et place de son œuvre elle-même ! Si l’œuvre est lue, ce n’est que dans la mesure où elle offre un miroir dans lequel la lectrice (puisque le lectorat est essentiellement féminin) pourra se découvrir si belle, si belle… et mieux se révéler à elle-même. Si bien que le malentendu est le plus souvent complet : au contact de ses lectrices et pourvu qu’il n’ait pas écrit un simple roman à l’intrigue purement policière, tout auteur d’aujourd’hui s’aperçoit après trois phrases échangées que celles-ci n’ont pas lu, pas compris le livre qu’il a cru écrire…

Tout cela, le narrateur de Passion noire l’a très vite appris. Il s’y est fait, tous les auteurs s’y font. Il reçoit quantité de lettres de lectrices, ne répond qu’à quelques-unes, le plus souvent excédé, car il y a de la furie chez certaines admiratrices (chers amis écrivains, vous le savez comme moi). Il a compris ce dont témoignent des siècles d’histoire littéraire, depuis le roman courtois de Chrétien de Troyes jusqu’à Femmes de Sollers ou Cinquante nuances de Grey : ce sont les femmes qui lisent (les hommes ont autre chose à faire, comme de regarder un match de foot ou siroter une bière).

Mais au fond, si l’on passe sur les épopées homériques et les chansons de geste médiévales, la littérature a-t-elle jamais été faite pour le genre masculin ? Répétons-le : tout auteur qui pratique les salons du livre d’aujourd’hui le vérifie de manière objective et chiffrée : les femmes composent le 95% des gens qui s’arrêtent devant les stands, réclament des dédicaces, taillent une bavette avec l’auteur. Oui, l’écrivain qui ne veut pas mourir idiot doit écrire pour les femmes.

Disons-le par parenthèse : c’est à quoi ont dû se résigner non sans consternation d’illustres auteurs du passé comme Chateaubriand, Vigny, Balzac… Les uns et les autres ont dit leur accablement, leur malheur, leur honte même d’avoir déchu à ce point, en tant que « grands hommes », d’en être réduit à se servir de la plume plutôt que de l’épée. Flaubert est lâchement allé jusqu’à déclarer « Madame Bovary, c’est moi ». Même le barde d’Astérix, une sorte de sentimental et larmoyant Lamartine avant l’heure, témoigne à quel point l’activité littéraire, dès le départ, a pu passer comme ridicule et féminine en regard des exploits du tout puissant Obélix et du tout aussi viril et énergique petit Gaulois.

D’où l’une des premières leçons à tirer de Passion noire : il faut être bien courageux, avoir les couilles bien accrochées, au jour d’aujourd’hui, pour écrire encore des romans et croire encore que la littérature, comme au temps d’Homère et des grandes épopées, puisse avoir quelque semblant de virilité (je ne suis pas loin de penser que c’est pour cette raison-là que les nouveaux auteurs tendent à privilégier la veine du roman policier – le sang, le crime, les armes « font » virils et guerriers).

On l’a dit, le narrateur de Passion noire a pleine conscience de cette horrible fatalité. En dehors de sa mère, il est tout spécialement poursuivi par une universitaire américaine et – c’est littéralement le plus lourd de son calvaire – par une Marie-Ange Lacroix qui s’évertue à le persuader qu’on n’a jamais vu plus belles âmes sœurs que les leurs, que lui et elle sont absolument faits l’un pour l’autre, etc. Marie-Ange Lacroix, de lettre en lettre, exige de Simon Malet qu’il se rende enfin à cette évidence.

Avec ce décapant Passion noire, notre auteur poursuit dans une veine qui était déjà, au moins partiellement, celle de La Mémoire engloutie en 1990 : la satire, et tout particulièrement la satire sociale est omniprésente sous la plume de J.-M. Olivier. Et c’est alors du côté de Voltaire et de ses contes qu’il faudrait peut-être aller chercher des références (qui sait si l’auteur de Candide et de Zadig ne se serait pas emparé avec une même jubilation de la thématique qui a valu à J.-M. Olivier le prix Interallié pour L’Amour nègre ?)

Passion noire ne s’arrête cependant pas à la satire sociale, la critique va au-delà, elle est plus générale, touche plus profondément à nos représentations de la réalité. On pourrait avancer que J.-M. Olivier rejoint Guy Debord qui, dès les années 1960, avait dénoncé la « société du spectacle » vers laquelle nous avancions à grands pas, et dont la comédie littéraire d’aujourd’hui participe pleinement (au lieu de répondre à sa vocation critique). En fait, à cet égard, Passion noire franchit un nouveau seuil : plutôt que de dénoncer la société du spectacle comme Debord, ce roman-là, et voilà qui est littérairement très efficace, nous propose LE SPECTACLE LUI-MEME DE LA SOCIETE DU SPECTACLE. En quoi J.-M. Olivier, avec une belle persévérance et cohérence, poursuit dans la même veine que dans son avant-dernier roman, Après l’orgie (tout juste sorti en Livre de poche), titre légitimement inspiré de Baudrillard et de ses réflexions aiguisées sur les pouvoirs de la simulation.

«Miroir, mon beau miroir, dis-moi…»

 

      

20/08/2017

Fiction et ressources documentaires

Par Nabil Benali

 

Ecrire malgré les spécialistes de l’Histoire ? Je ne suis pas historien, mais auteur de fictions. Je ne prétends donc pas pouvoir proposer un point de vue académique ou argumenter en faveur d’une thèse scientifique, mais juste tenter de partager mon expérience dans l’écriture du roman historique.

Désirant raconter une histoire d’espionnage qui se passe dans l’Alger de la Régence turque et des corsaires barbaresques, j’ai naturellement consacré plusieurs mois à un intense travail documentaire, le genre exigeant une connaissance parfaite de l’époque — et même du quotidien de l’époque. Un écrivain de romans historiques doit, ce n’est qu’une image bien sûr, être capable sur le champ de se fondre parmi les gens de l’époque dont il parle si une machine à remonter le temps pouvait l’y emmener. Dans le cas de la Régence d’Alger, notamment la fin du XVe et le début du XVIe siècle, je me suis bien vite retrouvé au milieu d’un maquis de production historique qu’il n’était absolument pas évident de débroussailler. Et pour cause ! Avec son passé tumultueux et ses légendes passées au patrimoine universel, Alger a toujours séduit — et ne cesse de le faire— écrivains, peintures et poètes, photographes et musiciens. Delacroix, Dinet, Fromentin ou Vernet ont fondé l’école d’Alger en peinture. Les débuts de la photographie ont coïncidé avec l’occupation française de l’Algérie et les « nouveaux territoires » ont vu défiler les grands photographes qui dominaient les différentes expositions universelles… Mais comme Tunis ou Tripoli, quoi que chacune se distingue à sa façon, cette cité qui s’est imposée dès le XVIe siècle dans l’Histoire de la Méditerranée n’a pourtant pas fait l’objet d’une écriture historique qui, à défaut d’être définitive, puisse aujourd’hui cimenter un consensus entre les historiens et les spécialistes. Si tel était le cas, on disposerait enfin d’une Histoire d’Alger qui permettrait à ce magnifique théâtre de tant d’événements majeurs de disposer de son propre décor et de ses personnages bien définis, et même de ses accessoires ainsi reconstitués dans le moindre détail. Ecrire des histoires en se disant qu’on a reconstitué l’époque d’alors avec beaucoup de réussite deviendrait tellement plus simple.

Mais c’est loin d’être le cas. Plusieurs problèmes se posent s’agissant précisément de la ressource documentaire. Primo, sa rareté. La quasi-totalité des ouvrages décrivant Alger et sa vie politique, militaire et sociale d’alors ont été le fait de quelques auteurs occidentaux ; des chroniqueurs, des diplomates, des espions aussi — dont beaucoup étaient chargés de mesurer les murailles de la ville et de compter l’armée et son artillerie. Une partie du fonds documentaire sur lequel l’on peut s’appuyer également consiste en les correspondances entre le régent d’Alger et ses homologues européens, Français surtout. En face, presque aucun texte en arabe ou en turc ne nous est parvenu et à ce jour, la référence centrale pour parler d’Alger au tout début de la Régence turque demeure la « Topographie et Histoire générale d’Alger » et « l’Histoire des rois d’Alger », écrits par l’abbé bénédictin espagnol Diego de Haedo, lui-même détenu jadis à Alger. Pour certains, et cela est écrit de la sorte dans l’encyclopédie participative Wikipédia, ces deux livres sont l’unique référence sur Alger au début du XVIe siècle. En tout cas, aucune source n’est aussi détaillée s’agissant de la description de la ville et des us et coutumes de ses habitants.

Fouad Soufi, chercheur au Centre de recherches en anthropologie sociale et culturelle d’Oran, constate (dans une contribution disponible sur le site du Crasc) que « l’accès à l’information historique reste encore très difficile » et que « l’inexistence d’un service d’information sur l’histoire de l’Algérie, la mauvaise circulation de l’information historique, des ouvrages et des rares revues, l’absence de revue historique régulière ne facilitent pas la tâche (…)» Autre constat non moins important : les ouvrages les plus en vue, devenus par la suite le matériau d’une production documentaire largement diffusée, sont ceux écrits par les esclaves chrétiens de retour chez eux et témoignant des affres de leur détention dans les bagnes d’Alger.

Le plus célèbre de ces témoignages, encore publié à ce jour, reste celui d’Emanuel d' Aranda. Sans doute propulsés par la charge émotionnelle qu’ils dégagent ou à cause d’une actualité faite de kidnappings des ressortissants occidentaux par les groupes djihadistes (pour certains, c’est l’Histoire qui se répète), ces récits divisent néanmoins les historiens, suivant la rive de la Méditerranée sur laquelle ils se trouvent. Robert C Davis, dans « Esclaves chrétiens, maîtres musulmans » (éditions Jacqueline Chambo – 2006), représente aujourd’hui le travail le plus sérieux jamais fait sur la question (10 ans de recherches). Il a surtout la particularité de ne pas considérer que l’esclavage des chrétiens par les corsaires barbaresques fût basé sur un critère racial, mais il le replace, malgré son ampleur et ses affres, dans le contexte des conflits géopolitiques et économiques d’alors.

Robert C Davis n’est cependant pas une opinion majoritaire en Occident. Le fait que la piraterie en Méditerranée a cessé au jour de la prise d’Alger par l’armée française en 1830 reste, à ce jour, l’argument le plus fort chez beaucoup d’historiens occidentaux pour soutenir, dans une lecture plutôt manichéenne, que sans les razzias qui ont été derrière l’asservissement de plus de 1.00.000 de chrétiens 3 siècles durant, jamais il n’y aura eu d’expédition contre Alger, de même que le projet de pacification par l’occupation coloniale qui s’en était suivi. Il arrive aussi que les lectures débordent du cadre euromaghrébin pour s’installer dans les polémiques mémorielles plus vastes. Une relecture de la course (ou de la piraterie) barbaresque est, par exemple, proposée par l’historien africaniste Bernard Lugan. Il considère, dans une réponse au dirigeant turc M. Erdogan lorsque ce dernier demandait à la France de s’excuser pour ses crimes coloniaux en Algérie, que la présence turque en Afrique du Nord a été « un génocide ». Il rappelle la longue liste des crimes des ottomans en Afrique du Nord, avant de donner son point de vue sur les razzias barbaresques : « Il s’agissait bien de piraterie et non de Course puisque les raïs, les capitaines, n’obéissaient pas aux règles strictes caractérisant cette dernière ». Et de dire que la recherche historique a « montré que son but n’était pas de s’attaquer, avec l’aval des autorités, à des navires ennemis en temps de guerre, mais que son seul objectif était le butin ».

Du côté algérien, on pense tout autre, bien entendu. On rappelle tout d’abord que c’était l’Eglise qui encourageait et utilisait les récits des captifs pour réunir davantage de dons et de soutiens à la rédemption de leurs coreligionnaires détenus à Alger. Des récits généralement écrits bien des années après leur retour à la maison et qui peuvent de facto manquer d’objectivité et de précision, voie d’honnêteté. On considère, de ce côté-là de la Mare Nostrum, que la question des esclaves chrétiens n’aura été, au vrai, que le prétexte du projet colonial, et on accuse même les homologues occidentaux de volontairement escamoter les courses menées par les chrétiens et qui faisaient à leur tour des détenus musulmans en Europe.

Dans ses recherches sur l’Algérie à l'époque ottomane, Lemnouar Merouche affirme, s’agissant de la course : « On sait que longtemps après sa disparition, elle a continué à imprégner les esprits des deux côtés de la Méditerranée, à travers le cliché sur «le nid de pirates» auquel répondait en écho le mythe de «l’âge d’or». Les belles pages de Braudel sur la course en Méditerranée ont rendu ce genre de procès complètement obsolète pour les historiens sauf à l’étudier en tant que composante des conflits de mémoire. » Plus explicite, Benjamin Stora rappelle que « l’histoire de l’Algérie produite par les historiens au temps de l’apogée de la splendeur coloniale française visait à expliquer pourquoi ce pays devait rester de toute éternité dans le giron de la France. C’était là le facteur central de légitimation du récit historique. La présence française remontait ainsi à l’Empire romain. Une insistance était mise sur la latinité de l’Algérie, avec un rattachement mythologique ancestral entre ce territoire de l’Afrique du Nord et l’Europe du Sud ».

Pour ce qui m’occupe, soit l’écriture d’un roman historique, je pense qu’écrire sur un pan de l’Histoire qui recèle une grande charge mémorielle, polémique et politique est tout sauf une chose aisée lorsqu’on cherche à placer son récit au cœur du véritable contexte de l’époque, avec ses faits avérés et son vécu démontré par la preuve historique. La douloureuse mémoire du passé colonial de la France en Algérie et les divisions qu’elle entretient interfèrent à tous les niveaux de la production historique depuis deux siècles et jusqu’à ce jour. Pour un auteur, c’est un devoir de faire en sorte qu’elle n’aille pas non plus polluer l’imaginaire et ce monde libre qu’est la fiction, toute vraisemblable qu’elle se doit d’être. La création littéraire n’a pas à s’embarrasser et encore moins à s’accommoder de ce que pensent les uns et les autres. Il est juste regrettable que le principe soit nettement plus facile à mettre en œuvre dans le roman moderne. Pas dans le roman historique où les murs et les témoins ne sont plus là, et où il ne reste pour reconstruire les premiers et convoquer les seconds que le précieux travail des historiens. Encore faut-il qu’eux aussi disent la même chose. S’entendront-ils un jour ? Je l’espère. Alger mérite bien cela. Elle qui fut la ville où Miguel de Cervantès a vécu, juste avant d’écrire Don Quichotte et inaugurer ainsi la merveilleuse aventure du roman…

 

Nabil Benali, auteur de « L’espion d’Alger » https://www.amazon.fr/Lespion-dAlger-nabil-benali/dp/1522081240/ref=tmm_pap_swatch_0?_encoding=UTF8&qid=1502658518&sr=8-1 "

27/07/2017

Saint-Kilda : une île aux portes de l'enfer*

par Corine Renevey

L’Adieu à Saint-Kilda est le premier roman du journaliste Éric Bulliard qui nous entraîne dans un récit à la fois envoûtant et lancinant comme l’antienne de Saint-Kilda qui sert d’incipit au livre :

We cannot return now / Nous ne pouvons plus retourner désormais

We cannot return now 

We have all gone over / Nous avons tout surmonté

We have all gone over 

We are all sure-footed / Nous avons le pied sûr

We are all sure-footed

 But we fall / Mais nous tombons »


16f2d6bbf2017b8d06425fdf9b1a0ced.jpgParti pour un « voyage d’une vie » en 2014 dans l’archipel des Hébrides au large de l’Écosse, un lieu désormais inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO comme le site naturel et historique le plus inaccessible au monde, l’auteur entremêle à ses notes de voyage, les épisodes marquants de l’histoire de ses habitants, de leur installation comme vassaux de l’intendant MacLeod de Harris dès le moyen-âge à leur demande d’évacuation en août 1930, tous épuisés tant la vie y était devenue impossible. L’évacuation de l’île est d’ailleurs un des seuls cas où une population abandonne sa terre ancestrale, la jugeant trop hostile, pour s’expatrier vers une terre plus accueillante. 

Si la chronique de Saint-Kilda est peu connue des lecteurs francophones, seuls une Histoire de Saint-Kilda de Kenneth MacKaulay et un ouvrage de Tom Steel, Saint-Kilda, l’île hors du monde, ont été traduits de l’anglais, le sujet n’en a pas moins inspiré des centaines d’ouvrages qui se retrouvent en partie répertoriés à la fin du livre et qui ont servi à l’évocation de cette île à la fois fascinante et inquiétante. 


th-7.jpegL’auteur superpose ainsi plusieurs époques de l’histoire de Saint-Kilda, faisant surgir les fantômes du passé tout en scrutant les étonnants paysages, du cimetière aux cleits, ces vestiges des temps anciens, composés de pierres plates en forme de dôme et recouverts de gazon, qui servaient à stocker la nourriture et à abriter les moutons en hiver. Au fil des siècles, les Saint-Kildiens se sont pourtant habitués au climat rude, aux orages fréquents et à la mer si peu clémente que les bateaux ne peuvent y accoster, encore moins en hiver. Coupés du monde extérieur, ils ont appris à s’organiser sans chef ni hiérarchie. La notion même d’individu y est relative, tellement ils sont solidaires et unis jusque dans la mort. 
th-4.jpegLa tradition veut que chaque année pour assurer l’apport en protéines de la communauté pendant l’hiver, on désigne les plus valeureux pour aller chasser dans les colonies de fulmars sur l’île voisine de Stac an Armin, le plus grand sanctuaire d’oiseaux de l’Atlantique nord pendant la période de reproduction.
Ces hommes, juste accrochés à une corde au bout d’un pieu, dévalaient la falaise escarpée en pêchant avec une canne des centaines d’oiseaux et pillant leurs nids. 

 
th-3.jpegL’auteur raconte qu’en 1727, des chasseurs partis pour 10 jours sur l’île de Stac an Armin, resteront 9 mois bloqués sur les arêtes de cette falaise surgie des mers à attendre le bateau de retour. « Ils ont passé tout un hiver, les dos collés à la pierre glacée, les mains et les pieds croutés de sang. Ils ne pensent plus, même Calum se tait désormais. Ils survivent encore un jour, puis un autre, et un autre, espèrent un rayon de soleil ou au moins une accalmie, que le vent arrête de nous hurler sa haine et la pluie de nous fouailler les joues brûlées par le froid (p. 67). » Pourquoi n’était-on pas revenu les chercher ? Dans cette interminable attente, on a le temps d’imaginer quelque drame qui aurait pu expliquer l’abandon. Ni le désespoir, ni l’ennui, ni l’immobilité n’auront raison de leur instinct de survie. Ils tiendront bon alors qu’il leur suffisait de lâcher prise pour en finir. « Ils restent là parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire, par instinct, plus animaux qu’humains (p. 68) ». La vérité, ils l’apprendront quand, une fois sauvés par l’arrivée du bateau de l’intendant MacLeod of MacLeod, les valeureux chasseurs comprendront que leur communauté a été décimée par l’épidémie de variole suite à un contact avec le monde extérieur, les îliens n’avaient apparemment pas développé de système immunitaire contre le virus.

De tels exemples montrent bien que Saint-Kilda n’a rien d’un paradis terrestre, bien au contraire. Et que son histoire est une longue série d’évasions, de fuites, d’échappatoires car la nature qui est au cœur de la vie des îliens, reste indomptable et résiste à toute forme d’implantation humaine. Aucun arbre ni aucune plante n’y poussent malgré les persistantes tentatives d’y cultiver un potager. Seule la religion y trouvera un terreau fertile et les îliens restés pour la plupart illettrés, seront convertis en de fervents croyants. 

Peut-être que la configuration de cet archipel y est pour quelque chose, l’impression d’être entouré de falaises abruptes et verticales, d’y être enfermé comme dans l’enceinte d’une prison où l’on s’en remet à Dieu. L’auteur risque la comparaison avec Alcatraz et les îliens deviennent alors la métaphore de la condition humaine : forçats des temps reculés que la fuite vers la civilisation libèrera de la servitude à la fois naturelle, morale et religieuse. Seront-ils enfin maîtres de leur destin une fois qu’ils auront fui la malédiction de leur naissance ? 


St-Kildans.jpgDans la seconde partie du livre, l’auteur brosse de magnifiques portraits de ces exilés, tels que Ewen Gilies, un des 17 survivants de la traversée du Priscilla, chercheur d’or en Australie puis en Californie, qui s’établira finalement au Canada. Il évoquera aussi le sort des étrangers importés sur l’île, avant tout des évangélistes plus ou moins « dégueulasses » tels que John MacKay, « une sorte de gourou, trop heureux d’assouvir sa volonté de puissance, mais malheureusement sincère, probablement, dans sa folle dévotion » ou le moderne Neil MacKenzie qui montrera l’usage des tables alors que les îliens mangeaient à même le sol, ou l’institueur Dugald Munro dont la femme apprit aux villageoises à tricoter autre chose que des chaussettes et qui participeront tous deux à l’évacuation de 1930.

th copie.jpegOn sent au fil de la lecture, la colère de l’auteur sourdre. D’abord ténue puis implacablement puissante lorsqu’il s’agit d’évoquer l’injustice au cœur de cette histoire : la déportation au fil des siècles de plusieurs centaines de gens dans le but de peupler une terre humide où seule la peau est imperméable, pour servir un seigneur lointain et protecteur. On est envoûté en lâchant le livre, convaincu que la nature est plus forte que l’homme, qu’elle vomit toutes les tentatives de la dompter, que le rire moqueur des fulmars rend cette injustice encore plus insupportable et qu’il était essentiel de rétablir une forme de justice en rapatriant la communauté de Saint-Kilda sous des cieux plus hospitaliers, plus … civilisés. Ce livre rend donc hommage à ces habitants qui, au moment du grand départ, laissèrent allumé le feu dans leur cheminée et ouvert la bible à la page de l’exode.

* Éric BULLIARD, L'Adieu à Saint-Kilda, Charmey (FR), Éditions de l'Hèbe, 2017, 235 p.

11/07/2017

Sur "La Fée valse"

Par Jean-François Duval

 On ouvre le livre, on lit quelques pages, et tout de suite naît cette impression qu’à chacune d’elles les mots sont essentiellement là pour prendre tout leur bonheur, sous une multiplicité d’éclats. Et tout aussi vite l’on se dit « Mais qu’est-ce que c’est ? De quoi s’agit-il ? A quoi a-t-on affaire ici ? ». D’entrée de jeu (littéralement, car les mot sont bien là pour jouer), on éprouve ce plaisir si particulier d’entrer en déroute. Si La Fée valse est composé de plus d’une centaine de textes, la quasi totalité parvient à se tenir sur une seule page, comme si cette seule et unique page leur suffisait comme place de jeu. Comme si cet espace relativement réduit, à ne pas dépasser (par quelques imaginaires contraintes oulipiennes), justifiait et servait d’autant mieux leur profusion et leur éclatement.

A quel genre ce livre appartient-il ? Est-ce de la prose poétique ? De petits textes en prose ? Plus intrigant encore : où donc Jean-Louis Kuffer trouve-t-il ses sujets, ses motifs ? – car tous relèvent du jamais vu, le lecteur s’en avise très vite. Oui, où les trouve-t-il, cet écrivain-là ? Impossible à dire justement (sinon adieu la féerie vers laquelle pointe déjà le titre de l’ouvrage) tant la trame elle-même du recueil repose sur l’exigence d’une surprise, toute fraîche et toute neuve en ses mouvements, dans laquelle croquer – chaque fragment possédant sa saveur propre. « Maudite fantaisie ! », s’écrient d’ailleurs certains (dans le morceau intitulé Petit Nobel). La fantaisie ? « L’ennemi à abattre », poursuivent-ils. Tant pis pour ces mauvais esprits, bataille perdue : ce n’est certes pas dans La Fée valse que pareil assassinat se laissera commettre. Ici la fantaisie n’est pas à renverser, elle est reine.    

Bref, voilà un livre selon mon goût. Car aujourd’hui – et c’est l’un de mes désespoirs –, la situation de la littérature est telle que j’aime que l’on ne puisse rattacher une œuvre à aucun genre bien défini. Je suis contre les genres (même si je lis parfois des romans par un banal souci de distraction comme je regarderais une série télévisée, ce qui n’a rien à voir avec la littérature). S’écarter des genres établis, ne serait-ce pas encore la meilleure façon de ne pas reproduire les schèmes et formes convenues du passé, que perpétue le 90% des livres empilés sur les tables de libraires ? Mieux ! On fait d’une pierre deux coups : non seulement on s’écarte des chemins rebattus, mais le moyen est aussi idéal pour laisser libre cours à l’esprit d’invention. Voilà donc ce qu’on peut d’emblée poser à propos de La Fée valse : ce livre est de ceux qui appartiennent à une essence différente, comme disent les botanistes.

« Qu’est-ce que c’est ? » Essayons tout de même d’aller un peu plus loin dans cette question. Jean-Louis Kuffer (ou son narrateur) nous en fait l’aveu page 90 : « Quand j’étais môme, je voyais le monde comme ça : j’avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j’ai ramassé et recollé les morceaux comme ça, tout à fait comme ça, j’te dis, et c’est comme ça, depuis ce temps-là, que je le vois, le monde. » Qu’importe évidemment si la péripétie est véridique ou non. Ce qu’il vaut en revanche de noter, c’est ceci : tout l’art de Kuffer, en tant qu’écrivain, relève exactement du même genre d’entreprise.

Ce vitrail cassé d’un coup de fronde et dont on recolle les morceaux, c’est exactement le même vitrail qu’ambitionne d’être La Fée valse (en quoi le livre est bien à sa place dans la nouvelle et très belle collection « métaphores » créée aux éditions de L’Aire). Le livre de Kuffer est ainsi fait de morceaux, et l’on peut dire à son propos ce que dit l’un des textes à propos des tableaux de Munch : « Les couleurs ne sont jamais attendues et classables, chaque cri retentit avec la sienne …»

Voilà. La Fée valse tient du vitrail brisé et recomposé. C’est un ensemble de morceaux. Et qui dit ensemble dit aussi exigence d’harmonie. Une exigence qui, notons-le au passage, nous vient du fond des âges et des traditions. Dans le judaisme par exemple, la kabbale n’a pas d’autre fonction : à dessein, Dieu a brisé sa création comme il l’aurait fait d’un vase, et c’est à l’homme de recoller les morceaux, de recréer le monde. C’est aussi le travail de l’artiste véritable. Ecrivain, sculpteur, compositeur, peintre… Rien d’un hasard si La Fée valse fait parfois référence à quelques-uns des peintres préférés de l’auteur (Kuffer ne pratique-t-il pas l’art de l’aquarelle, du moins si j’ai bien compris ?). Surviennent donc ici et là les noms de Munch, Soutter, Valloton, Rouault, Van Gogh, Soutine… Ce qui confirme notre sentiment : La Fée valse est bien une histoire d’œil, un recueil composé de regards éclatés – mais pas seulement éclatés, répétons-le, puisque leur fonction est de recomposer le réel autrement, d’une façon d’autant plus lumineuse (la lumière du vitrail) qu’elle est poïétique.

On ne recompose pas non plus un vitrail sans que cela tienne de la quête. Et la quête, d’ordre fantasmagorique, est bien présente dans ce livre : ce peut être par exemple celle de la bague d’or de notre enfance, à propos de laquelle le narrateur (l’un des narrateurs car il faut y insister, La Fée valse tient dans un bouquet de voix) déclare : « Je n’ai pas fini de lui courir après… », avec cette conséquence qui laisse toute sa place aux jeux de l’amour et du hasard : «… au jeu de la bague d’or, déjà, ce n’était jamais celle que je voulais à laquelle il fallait que je me prenne un baiser-vous-l’aurez. » Ce livre se donne comme une poursuite. Et une poursuite joueuse, le jeu avec la langue n’étant pas l’un des moindres plaisirs qui soit ici délivré au lecteur.

S’il fallait trouver un dénominateur commun à ces morceaux, on dira que le principal est précisément celui-ci : le jeu avec la langue, charnelle, vivante, orale, riche de tours et d’expressions, enracinée aussi dans son propre passé, langue française vieille d’un millénaire, et pourtant toujours à se chercher, à se réinventer au travers de quelque trouvaille (Kuffer est très à l’écoute de la langue qui se parle aujourd’hui). On peut gager que l’ouvrage se prête très bien à la lecture en public.

Car c’est un bouquet de voix, il faut y insister : La Fée valse ne se contente pas de mettre en scène un seul narrateur. Non ! Multiples sont les voix qui se font ici entendre : les narrateurs sont plusieurs, tantôt masculins, tantôt féminins, tantôt singuliers, tantôt pluriels. Ce peut être « Je » mais ce peut aussi être « On », « Il », « Vous », « Nous » ou « Moi ». Qui parle ? (L’oralité tient une grande place dans ce livre). Eh bien, c’est la langue elle-même, dans sa diversité.

Une langue qui jamais ne se laisse prendre au piège d’une fermeture sur soi qui la figerait, mais qui se veut toujours en mouvement, autant qu’il est possible, à force d’explorations et d’inventivité. Ce qu’on sent là, c’est un goût de la faire fuser en expressions diverses, en tours de phrases surprenants… Reprenons la métaphore : c’est comme si l’écrivain s’amusait, page après page, à composer un bouquet à partir de fleurs choisies (les mots) dont tirer des assemblages neufs, originaux, frais, déconcertants.

On ne s’étonnera donc pas, comme il est normal devant un bouquet, que le plaisir soit non seulement verbal, musical, mais aussi visuel. Si bien que l’on va de page en page un peu comme on avancerait dans une riche galerie d’art, s’arrêtant et s’attardant devant chaque tableau pour le laisser infuser et pénétrer pleinement en soi. Que les amateurs de lectures rapides passent leur chemin !

Pour en revenir un instant à la question du genre : a-t-on jamais vu de la satire sociale dans la prose poétique (moi jamais, mais je ne sais pas tout) ? J’y vois une preuve de plus que La Fée valse s’écarte de ce genre-là, car de la satire sociale, il y a en bien, ici ! Ainsi lorsque, en ironiques Majuscules, il est question d’un tout jeune nouveau comptable du Service Contentieux de l’Entreprise. Ou de la personne préposée aux Ressources Humaines (curieuse expression qu’on n’entendait jamais dans les années 60). Le livre de Kuffer ne manque pas de moquer ainsi, par un effet de contraste, toute la distance qui sépare le monde de l’art de celui dont une certaine novlangue nous fait vainement miroiter les facettes, en dépit de son grand Vide. Passons.

Il y a un dernier point : La Fée valse se garde d’être explicite (où serait le mystère ? quel espace serait encore réservé à la fantaisie ?). Non, ces morceaux de féerie précisément ne visent pas à épuiser ce que la langue peut dire : en tout, le livre préserve la part de l’imaginaire, et finalement de l’incompréhensible. L’auteur sait très bien cela : pas plus que le fameux « Traité uniquement réservés aux fous » du Loup des steppes de Hermann Hesse ne s’adresse à tous (Hesse a soin de nous en prévenir), La Fée valse ne se laisse saisir par ce qu’il est convenu d’appeler le « lectorat », sorte d’entité vague composées d’amateurs de lectures faciles, digestibles à souhait, fourguées comme des plats prépréparés pour le plus grand nombre possible.

Non, La Fée valse, on l’aura compris, est à placer au rayon des livres rares.

 

Jean-Louis Kuffer, La Fée valse, éd. de L’Aire. Troisième titre paru dans la nouvelle collection « métaphores ». (Le livre y est un bel objet, idéal en soi, s’offrant comme un cadeau à faire aux autres ou à soi-même).

 

 

29/06/2017

L'art de la mosaïque (Jean-Louis Kuffer)

par Jean-Michel Olivier

images.jpegJournaliste, romancier, poète, essayiste, blogueur infatigable, mais aussi peintre et animateur de revue littéraire (Le Passe-Muraille, créé en 1992), Jean-Louis Kuffer a plusieurs cordes à son arc. Et une brassée de flèches dans son carquois. Également à l'aise dans le roman et la chronique littéraire (quiconque voudra connaître la vie littéraire en Suisse romande depuis quarante ans n'aura qu'à se plonger dans ses Carnets), il explore, dans chacun de ses livres, une nouvelle forme d'écriture.

Aujourd'hui, avec La Fée valse*, son dernier livre, Kuffer entraîne le lecteur dans un vertige de personnages, de scènes fantasmées, de situations drolatiques ou tragiques, cruelles ou surprenantes. Ce sont des textes courts (une page au maximum), vifs, colorés. Chacun pourrait être le germe ou le noyau d'un roman. Mais Kuffer les garde à l'état de pépites. D'éclats. D'éclairs de poésie.  Si l'écriture — selon le mot de Cingria — est « l'art de l'oiseleur », Kuffer possède celui de la mosaïque. Chaque texte est une pierre savamment peinte (une miniature) qui trouve sa place et son sens dans l'ensemble du livre. 

Unknown.jpegLe plus étrange, dans ce livre foisonnant et singulier, c'est que cette mosaïque humaine bouge et danse sans cesse. À peine a-t-on fixé un personnage qu'un autre le remplace ou entre dans la danse. Ici c'est une valse à trois temps au rythme tantôt rapide, voire effréné, tantôt mélancolique (« valse mélancolique et langoureux vertige » disait Baudelaire). Le lecteur, à chaque page, est pris dans ce vertige et invité, sans cesse, à changer de cavalier. Ce qui fait tout le charme et le force de cette Fée Valse qui fait danser les mots et valser les personnages de toutes les époques, de tous les pays, de toutes les langues. 

* Jean-Louis Kuffer, La Fée valse, éditions de l'Aire, 2017.

16/06/2017

Information ou désinformation

Par Pierre Béguin

Dans son émission de jeudi dernier, le téléjournal (le TJ, comme on dit) se fend d’un reportage de deux minutes sur le CEVA, le début du percement du tunnel de Champel et, accessoirement, sur les problèmes trop souvent occultés que génère ce chantier pharaonique. On aurait pu s’attendre à deux minutes d’information, ce fut plutôt deux minutes de désinformation. Quand on entend le chef des infrastructures CFF dire la bouche en cœur «qu’on propose dans toute la Suisse les mêmes règles, les mêmes normes, sans passe-droit», on croit rêver. Comment ce Monsieur pourrait-il ignorer que les oppositions des résidents de la Chapelle reposent justement sur le fait que les normes antibruit adoptées dans le tunnel de Champel sont bien supérieures à celles prévues dans le tunnel de Pinchat, quand bien même ce dernier est moins profond que celui de Champel? Comment peut-on prétendre appliquer les mêmes règles dans toute la Suisse alors que, sur un même tronçon, à un kilomètre de distance, les normes sont différentes? Faudrait-il conclure à un grossier mensonge pour désinformer les genevois? Et comment les responsables du reportage peuvent-ils laisser passer des affirmations (volontairement?) fausses sans veiller à une rectification par les parties concernées.

De même s’irrite-t-on à entendre M. Barthassat reprendre avec virulence le sempiternel refrain des autorités contre toute forme d’opposition: «Il est inadmissible qu’on prenne les genevois en otage… », refrain déjà entendu des dizaines de fois avec les mêmes accents culpabilisateurs. Comme me le disait il y a peu un ancien conseiller d’Etat et avocat dont je tairai le nom : «Les habitants de la Chapelle ont renoncé à faire valoir leurs droits en ne faisant pas opposition au CEVA». La formulation dit tout: faire opposition à un projet, c’est faire valoir ses droits; ne pas faire opposition, c’est y renoncer. Comment l’Etat peut-il s’offusquer d’oppositions citoyennes parfaitement légales lors même qu’il s’agit là du seul moyen pour ces citoyens de faire valoir leurs droits, irrémédiablement bafoués en cas d’abstention. Et celles ou ceux qui ne me croiraient pas feraient preuve d’une très grande naïveté. Je l’ai dit et je le répète: faire opposition est l’unique moyen de ne pas se retrouver écrasé. Et c’est bien ce qui s’est passé à la Chapelle: rappelons que les habitants de Champel se sont vus octroyer des mesures antibruit adéquates en compensation du retrait de leur opposition, alors que ceux de la Chapelle, ayant stupidement renoncé à toute opposition pour souligner leur adhésion au projet, se sont vus octroyer des mesures antibruit minimales, pour ne pas dire insuffisantes aux dires d’ingénieurs qui ne sont pas payés par le CEVA. Alors quand une sottise de l’Etat (et M. Barthassat s’est bien gardé de le souligner) a donné aux habitants de la Chapelle une seconde chance de formuler une opposition, ils ne se sont pas faits prier, expérience à l’appui cette fois, surtout après avoir dû affronter l’exceptionnelle mauvaise foi des autorités et des responsables du CEVA, et les nombreuses nuits sans sommeil dues au percement sauvage du tunnel – sauvage car totalement hors loi. Mais cette précision, les journalistes l’ont allègrement coupée au montage, comme d’autres d’ailleurs...

Enfin, une précision encore pour prévenir de futurs mensonges: quand l’Etat pointera d’un doigt accusateur les opposants pour justifier les dépassements budgétaires, ne vous laissez pas berner! Le budget du CEVA a explosé depuis longtemps, dépassant allègrement le seuil limite promis lors de la votation de 2009. Il suffit de savoir que les déchets du tunnel sont envoyés par camion à 400 kilomètres d’ici dans le sud de la France pour comprendre que ce n’est pas quelques oppositions légitimes qui changent la donne. Mais de cela, on n’en parle pas, comme de bien entendu…

 

 

01/06/2017

Deux personnages en quête de sens (Antoine Jaquier)

par Jean-Michel Olivier

images.jpegOn met un peu de temps à entrer dans le dernier roman d'Antoine Jaquier, Légère et court-vêtue*, qui oscille entre le roman noir et le portrait d'une génération passablement paumée. À quoi cela tient-il ? À l'intrigue, d'abord, qui ne démarre vraiment qu'après la page 50. Aux deux personnages principaux, ensuite, Tom et Mélodie, qui assument à tour de rôle le fil de la narration (une bonne idée). Archétypes de la « génération Y » (nés entre 1980 et 1999), Mélodie tient un blog sur la mode et Tom est photographie. Ils vivent les deux à Lausanne et passent leur temps à se tromper, se disputer ou se séparer. Tom a le démon du jeu et Mélodie une soif de reconnaissance qui va la mener logiquement à Paris où elle pénétrera enfin ce milieu de la mode qui la fascine. 
Comme dans les meilleurs romans noirs, Tom poursuivra sa chute, inexorable, tout au long du récit, en s'accrochant tantôt à Mélodie, tantôt à Dardana, une belle (et vierge, paraît-il) marchande d'amour albanaise qui le plaquera à son tour. 

Le troisième livre de Jaquier ne manque ni de punch, ni de rebondissements, souvent inattendus. images-1.jpegOn pense à bien sûr à son maître en écriture Philippe Djian (photo de droite), qui préfère la vitesse à l'approfondissement des personnages et des situations, la musique de la langue aux descriptions balzaciennes. Chez Jaquier aussi, tout va vite. On aimerait que Tom ait plus de bouteille, que Mélodie ait plus de chair et de lucidité. L'un et l'autre semblent entraînés dans un tourbillon d'événements qu'ils sont bien incapables de contrôler. 

Unknown.jpegPourtant, Jaquier frappe juste : les deux personnages principaux appartiennent bien à cette génération du marketing, du culte de l'apparence (la mode et la photo), des jeux video, des Pokemons (et du Club Dorothée). Génération d'enfants gâtés qui peinent à trouver leur place dans une société de plus en plus cruelle. Il accompagne ses deux héros dans leur quête d'identité (et de sens). Il les décrit avec la patience et le regard critique d'un entomologiste. Même si Légère et court-vêtue n'a pas la force (bouleversante) de son premier roman, Ils sont tous morts**, il vaut la peine de s'y plonger pour mieux connaître cette génération qui semble avoir toutes les cartes en main, mais ne sait pas comment les jouer.

* Antoine Jaquier, Légère et court-vêtue, roman, éditions de la Grande Ourse, 2017-

** Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, Poche Suisse, l'Âge d'Homme.

02:22 Publié dans Lettres romandes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jaqju |  Facebook |  Imprimer | | |

29/05/2017

Un roman noir et bien tassé (Jean-François Fournier)

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par Jean-Michel Olivier

Jean-François Fournier aime les alcools forts, les femmes et les cigares cubains. Il a été journaliste, grand bourlingueur, a dirigé la rédaction du Nouvelliste et est aujourd'hui délégué culturel de la Commune de Savièse. À son actif, il compte une bonne dizaine de livres, romans, pièces de théâtre, essais (sur le peintre viennois Egon Schiele). En tout, on le voit, c'est un ogre. À l'appétit féroce, infatigable, toujours en quête de nouvelles expériences et de nouvelles émotions.

En cela, il ressemble beaucoup à Scott F. Battle, le héros de son dernier livre, sobrement intitulé Le Chien*. Disons tout de suite : c'est un des plus grands livres de ce début d'année, fort comme un pur malt, noir comme un expresso bien tassé. 

Unknown-2.jpegQui est le Chien ? Le rédacteur en chef d'un quotidien américain (le Post ?), qui a beaucoup roulé sa bosse, connaît tout ce qu'il faut savoir (et ne pas publier) sur le monde politique, a consacré sa vie à défendre une certaine idée du journalisme. Malgré sa carrière brillante, le Chien est un être fracassé. Sa femme et deux de ses enfants sont morts dans un accident de la route (là même où Edward Kennedy a laissé mourir sa secrétaire, noyée dans sa voiture). Le troisième enfant est condamné par la maladie. N'ayant plus rien à perdre, le Chien va jouer son va-tout et se lancer dans une quête éperdue  à travers l'Amérique pour retrouver son père, tout d'abord, puis revoir son fils malade qui lui a été arraché. Le roman de Fournier tourne alors au road-movie. Un récit haletant, violent, désespéré. Cet homme qui a tout perdu s'accroche au mince espoir de revoir son père, qui s'avère bientôt être une sorte de psychopathe, qui aime à découper l'oreille gauche des cambrioleurs qui s'aventurent chez lui ! 

Dans sa quête, le Chien est accompagné par Kerry, une femme rencontrée dans un diner, personnage mystérieux et sensuel. Tout au long de ces pages sombres et pleines de poison, on sent que le Chien joue sa vie à quitte ou double. Sa quête n'est pas accessoire, ni superficielle. Il y va de sa vie. Et Fournier, d'une plume admirable, excelle à rendre cette violence essentielle (la violence qui habite tout être désespéré). Violence des relations humaines, des sentiments, des drames qui s'abattent sur Scott F. Battle. On sent, bien sûr, chez Fournier, l'influence des grands romanciers américains : Jim Thompson, Fitzgerald, Joyce Carol Oates, Jim Harrison. Il en a le souffle et la verve. Son roman noir nous accompagne longtemps après que nous avons tourné la dernière page.

* Jean-François Fournier, Le Chien, éditions Xénia, 2017.