07.02.2010
Avatar
Par Pierre Béguin

Non! Il ne s’agit pas ici du titre du célèbre film de James Cameron mais de celui d’une nouvelle de Théophile Gautier. Une nouvelle – je l’avoue – dont je n’eusse jamais parlé si le film éponyme ne battait pas tous les records d’affluence. J’espère ainsi lâchement profiter de cette confusion pour attirer sur Blogres de nouveaux visiteurs et faire exploser les statistiques afin d’améliorer notre dernier classement indigne dans la liste des meilleurs blogs de la Tribune. Comme Méphistophélès attire Faust en lui faisant voir l’image d’Hélène dans le miroir magique. C’est d’ailleurs par cette comparaison que Gautier annonce le piège par lequel le docteur Balthazar Cherbonneau attire le comte Olaf Labinski pour procéder, au moyen d’un baquet mesmérique, au transfuge de son âme. Car avatar, rappelons-le, c’est d’abord l’appellation donnée à chacune des incarnations de Vishnu. Et, par extension, au transfuge des âmes dans un corps étranger, opération sur laquelle repose conjointement la trame du film de James Cameron et celle du récit fantastique de Théophile Gautier. Les comparaisons ne s’arrêtent d’ailleurs pas là. Dans les deux cas, le héros souffre d’un mal que l’avatar doit guérir. La différence, on s’en doute, c’est que, dans le film, les multiples avatars permettent la renaissance du héros à un ordre nouveau où règnent bons sentiments et amour de l’autre, alors que, dans la nouvelle, ils aboutissent à sa mort.
Mais quel est ce mal incurable qui mine lentement Octave de Saville et auquel les médecins n’entendent rien? Le mal du siècle. Le mal romantique. Clairement désigné comme une forme de mélancolie. Dans la nouvelle, le mot lui-même est associé au soleil noir de la célèbre gravure de Dürer. Par un curieux avatar en écho, la gravure et l’oxymore qui lui est attaché ont inspiré le poème «El Desdichado» de Nerval, un poème de Gautier et, plus tard, de Victor Hugo. De même, Octave est le masculin d’Octavie, personnage éponyme d’une nouvelle des Filles du feu, dans laquelle la mélancolie du narrateur, en proie à un chagrin d’amour inconsolable, se double de celle de la jeune fille poursuivie par la fatalité. Gautier et Nerval ne sont pas amis d’enfance, ils n’ont pas signé des articles d’une même main (G.G. pour Gérard Gautier) sans que leurs œuvres respectives n’opèrent entre elles quelques avatars.
Donc, Octave de Saville est incurablement mélancolique à cause de son amour sans espoir pour la Comtesse Labinska. Incurablement, car la mélancolie, comme l’a très bien définie Freud, est le contraire du processus de deuil. Là où le sujet entreprend de se séparer de l’objet disparu, dans la mélancolie il lui est impossible de se détacher de l’objet perdu et de réinvestir ailleurs son énergie libérée, ce que finit par réussir le héros du film de James Cameron. Ayant le bonheur d’avoir réalisé l’impossible – la passion dans le mariage –, Prascovie Labinska ne parvient jamais à convaincre Octave de l’impossibilité de son amour. De désespoir, ce dernier consulte l’étrange docteur Cherbonneau – personnage type des récits fantastiques – qui lui propose de transfuser son âme dans le corps du comte Labinski, l’époux adoré de Prascovie, et celle du comte dans le sien. Le double avatar se déroule comme prévu. Sauf que la comtesse, très intuitive et éclairée par la force de l’amour, réalise la supercherie: elle reconnaît l’âme d’Octave dans le corps de son mari et refuse alors de se laisser approcher. Métamorphose inutile! L’étrange docteur Cherbonneau réitère donc l’opération en sens inverse. C’est là que tout se complique. Si le comte retrouve son âme, celle d’Octave s’envole et ne parvient plus à retrouver son corps originel. Diablerie du docteur? Sûrement. Car le Diable est le grand diviseur – en grec, «celui qui désunit». Ainsi, ultime avatar, Cherbonneau s’empresse de quitter son vieux corps pour venir animer le jeune corps d’Octave de Saville…
L’homme ne peut se faire Dieu impunément. Octave n’est pas Zeus. On l’a compris, Avatar s’inscrit dans ces récits qui revisitent le mythe d’Amphitryon: Zeus, amoureux d’Alcmène, fidèle à son mari Amphitryon, prend l’apparence de l’époux adoré pour engendrer Héraclès. De même, Merlin permet à Uther de prendre les traits du Duc de Cornouailles pour posséder sa femme Igrayne et engendrer le futur Roi Arthur. De même, grâce au docteur Cherbonneau, Octave se métamorphose en mari de Prascovie pour se faire aimer de cette femme fidèle et pure. Mais, contrairement à Alcmène et Igrayne, Prascovie ne se laisse pas duper par les apparences et voit l’âme à travers le regard de l’amant passionné. Octave ne parvient pas à ses fins et en meurt. Pour les pauvres humains que nous sommes, le dédoublement est toujours catastrophique, comme ne cesse de le répéter la littérature romantique du XIXe siècle, avant que Freud ne conceptualise cette forme d’avatar sous le terme de schizophrénie.
Au début du XXIe siècle, grâce à Hollywood, l’avatar est enfin couronné de succès. Il était temps!
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05.02.2010
Les Infortunes de la vertu, par le Marquis de Sade
Alain Bagnoud
On reparle beaucoup du Marquis de Sade, dans ces régions, à cause du dernier livre de Jacques Chessex, Le dernier crâne de M. de Sade, que l'on trouve en piles dans toutes les librairies, sous cellophane publicitaire, et qui se vend avec abondance.
C'est le cas où deux écrivains se soutiennent mutuellement. La notoriété actuelle de Chessex, celle de Sade se réunissent et se conjuguent. Deux écrivains, car Sade, seigneur arrogant et libertin impie qui a donné un nom commun à la langue française, était surtout un auteur, qui se voulait tel, et qui avait deux faces.
Il a publié pendant la Révolution des oeuvres officielles signées et des oeuvres anonymes et clandestines, bien plus intéressantes que les autres. Je n'avais pas pensé grand bien des Crimes de l'amour. J'ai trouvé magnétique Les Infortunes de la vertu, première version (1787) de Justine ou les Malheurs de la vertu. Ce livre, écrit quand il était encore en prison sous la royauté, lui a valu la prison sous la Révolution puis l'enfermement chez les fous.
Parce qu'il est obscène, mais surtout subversif. La pauvre Justine veut faire le bien et ne récolte que tourments et malheurs alors que les méchants sont récompensés. Des dissertations rousseauistes démontrent que le mal est dans la nature et qu'il lui est indifférent. Zadig de Voltaire est cité pour prouver qu'il n'est pas de mal dont il ne naisse un bien.
Toute la machinerie fantasmatique est assez voilée dans Les Infortunes. Les pratiques elles-mêmes sont éludées, signalées simplement, paraphrasées, mais pas décrites explicitement comme le marquis s'acharnera à le faire au fur et à mesure des versions successives qui dilateront le texte. Le texte se construit sur des oppositions. Entre vertus publiques et vices privés, entre le désordre de la débauche et l'ordre des endroits où elle se pratique, maisons bourgeoises ou, emblématiquement, couvent réglé parfaitement, avec une minutie et une organisation qui accusent ce qu'on y fait.
C'est une question de mise en scène, mais aussi une démarche artistique. Il y a une figure de style qu'on peut accoler à cette esthétique, et c'est elle qui donne à la prose de Sade cette flamboyance: c'est l'oxymore.
Jacques Chessex, Le dernier crâne de M. de Sade, Grasset
Sade, Les Infortunes de la vertu, GF
Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud
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04.02.2010
Écrire en Suisse romande (1)
Par Jean-Michel Olivier
Quelle place occupe un écrivain dans la société d’aujourd’hui ? Quel est son rôle, sa fonction, sa responsabilité sociale ? Est-il un médiateur ou un provocateur ? Est-il vraiment un créateur, vivant d’air et d’eau fraiche, au-dessus de toute contingence matérielle ?
Ces questions sont au cœur du dernier livre de Jean-François Sonnay, Hobby*, qui essaie d’y répondre d’une manière à la fois humble et exigeante en s’appuyant sur sa propre expérience. Tout a commencé, pour Sonnay, en 1972, avec une pièce de théâtre, Le Thé, puis des essais, des recueils de contes, des romans, d’abord à L’Aire, puis à L’Âge d’Homme et enfin chez Bernard Campiche. Même si elle est trop peu connue, l’œuvre de Sonnay est riche et variée, intéressante à plus d’un titre.
Mais revenons à Hobby. Pour écrire ses livres. Sonnay a choisi d’exercer plusieurs professions « alimentaires », le plus souvent au CICR. Avec l’argent gagné dans ses missions autour du monde, Sonnay s’est offert des plages de liberté et d’écriture. Jugez plutôt : en trente ans, il aura travaillé 17 ans dans l’humanitaire et 13 ans comme écrivain à temps complet.
Comment est-il venu à l’écriture ? Par élimination. Après avoir abandonné tous les domaines où il ne se sentait « ni génial, ni capable de progrès », comme la comédie, la musique et le cinéma. Écrivain par défaut, donc, mais obstiné, exigeant, rigoureux. Ce qui ne lui a valu ni statut privilégié, ni protection sociale, puisque la profession d’écrivain n’est pas reconnue par l’administration fiscale (revenus littéraires insuffisants). Mais la littérature, pour Sonnay, fait partie de son engagement politique et social.
Dans Hobby, Sonnay revient à son tour sur l’incontournable « question romande ». Pour l’auteur, la littérature romande n’existe pas : « c’est la réalité humaine qui m’intéresse par-dessus tout et celle-ci n’a point de passeport. » Il s’en prend à la thèse de Daniel Maggetti sur « l’invention de la littérature romande** » au XIXe siècle. Disons d’emblée, sur ce point, que les arguments de Sonnay datent un peu, et nous semblent peu concluants (qui connaîtrait Bouvier ou Chessex, en France et ailleurs, par exemple, si l’on n’avait pas défendu, à une époque, la littérature romande ?). Il n’empêche. La discussion est stimulante. Où se situe donc Sonnay ? « De nationalité suisse et de langue maternelle française, j’écris en français, je publie chez des éditeurs suisses et me définis comme écrivain français ». Peu importe le passeport. Il appartient à la famille des Simenon, Cohen, Cherpillod ou Camus.
Sonnay revient ensuite sur son expérience humanitaire, qui n’est pas insignifiante, ni purement alimentaire. Les livres qu’il a écrits se sont nourris de ses missions. Et ces missions l’ont convaincu d’un sentiment de communion avec la création entière et de solidarité avec tous les hommes.
Jouant le jeu de la vérité jusqu’au bout, Sonnay n’hésite pas à dévoiler des chiffres qu’on tient d’ordinaire secrets : les ventes de ses livres. On apprend alors qu’elles oscillent entre 182 exemplaires vendus pour Le Tigre en papier*** et 1846 pour Les Contes du tapis Béchir. Ce qui, en comptant largement les droits d’auteur (qui représentent, en moyenne, entre 5 et 10% du prix de vente de l’ouvrage) lui aura rapporté 380 Frs pour le Tigre et 5538 Frs pour les Contes. Pas de quoi nourrir un homme, encore moins une famille. Mais cela donne une idée précise de la réception de certains livres en Suisse. On peut imaginer aussi la disproportion entre la somme de travail investi (une année, voire deux ans d’écriture) et les faibles résultats pécuniaires que l’écrivain peut en tirer.
En conclusion, Sonnay réaffirme son engagement littéraire et humanitaire. Sa colère contre les injustices et les impostures n’a pas faibli. Au contraire, elle a grandi avec le temps. Sonnay cite Edmund Burke qui disait : « Tout ce qu’il faut pour que le mal triomphe, c’est que les hommes ne fassent rien. » Écrire, c’est lutter contre cette impuissance et cette inertie. Partout et toujours. Une tâche assez noble, en somme.
* Jean-François Sonnay, Hobby, camPoche, 2009.
** Daniel Maggetti, L’Invention de la littérature romande, Payot.
*** Jean-François Sonnay, Le Tigre en papier, camPoche, 2008.
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02.02.2010
SUISSE MOISIE
Par Antonin

Des écrivains suisses se sont spécialisés dans un genre: dénoncer leur pays replié sur lui-même, peuplé de gens frileux, têtus, stupides, craintifs, incultes, cupides, méfiants, racistes et j’en passe. Le texte de ces écrivains donne souvent dans le cliché télévisuel, c’est-à-dire l’absence de nuances. Dans “Hommage à la Suisse” (écrit en 1932, année de parution du “Voyage au bout de la nuit”), Hemingway s’est adonné à cet exercice de manière cocasse et féroce.
Buffet de gare de Territet. Un Américain de passage propose à la serveuse une partie de jambes en l’air pour trois cents francs. Prenant un air outré, celle-ci refuse. Un autre jour, un écrivain américain de passage commande un café. Il propose à la serveuse de faire la tournée des grands-ducs. Refus catégorique. L’Américain, qui vient de divorcer, offre à trois porteurs deux bouteilles du meilleur champagne. On parle du divorce, phénomène de société alors beaucoup plus répandu aux USA qu’en Suisse. Pour nos trois porteurs, le divorce est inconcevable. Quand il quitte l’établissement, l’écrivain épie par la fenêtre nos trois employés: au lieu de boire joyeusement la seconde bouteille de l’excellent champagne, ils demandent à la serveuse de remporter au bar la bouteille intacte. “Ça leur fait trois francs et quelques par tête”, se dit Johnson.
L’observation précise de la vie des vraies gens (expression d’une politicienne française passée au second plan) permet de raconter des histoires qui en disent plus que les stéréotypes véhiculés par la télé, les journaux et certains gendelettres. Je me disais, en lisant cet “Hommage à la Suisse”, que l’observation, quand elle tient à la fois de l’examen critique et de la contemplation, recueillait plus facilement mon adhésion. Avec très peu de moyens et un art consommé du dialogue, Hemingway offre l’image d’une certaine Suisse. Image qui, sur le plan littéraire, me semble plus efficace que les généralités proférées ici et là sur les banques, l’argent sale, la lâcheté des politiques, la frilosité, l’égoïsme, la peur, la xénophobie et le manque de maturité des habitants de ce petit pays plat, comme dit Georges Haldas.
Ernest Hemingway: Les Neiges du Kilimandjaro, Editions FOLIO
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31.01.2010
Banksters
Par Pierre Béguin
Dans mes récent
es lectures, une phrase d’Hermann Hesse, écrite en 1932, a particulièrement retenu mon attention: «La façon dont les Allemands repoussent mensongèrement toute responsabilité dans la guerre, la façon dont ils rendent responsables les «ennemis» et le Traité de Versailles de tout ce qui ne va pas chez eux, caractérisent, selon moi, une atmosphère de bêtise politique, de tromperie et d’immaturité qui contribuera beaucoup à l’explosion d’une prochaine guerre.» Rien de prophétique ni de génialement lucide dans ces propos. Simplement un raisonnement parfaitement logique appliqué à une observation pertinente.
Remplaçons «guerre» par crise et «Allemands» par Banques et nous serons aussi confortés dans nos prévisions que l’Histoire a conforté Hermann Hesse dans les siennes. Personnellement, je ne changerais qu’un seul mot: «bêtise». Si les bonnes intentions de réglementation étatique se sont envolées, si la Bourse se redresse, si les OPA abondent, si les bonus explosent, si les lifeprimes ont remplacé avantageusement les subprimes, si tout refleurit de plus belle comme au bon vieux temps de tous les excès une année après un des plus grands tremblements de terre financiers qu’ait connu notre planète capitaliste, ce n’est pas seulement que nos Banksters – comme on les surnomme maintenant, moitié banquiers moitié gangsters – soient d’une sottise incorrigible. Pas seulement. Ils ont parfaitement compris que la prééminence que leur accorde le système capitaliste sur les secteurs économique et politique leur octroie de fait un statut d’intouchables. Ainsi, ces nouveaux maîtres du monde sont installés sur leur Olympe comme l’étaient les dieux grecs sur le Leur. Et leurs actes restent aussi gratuits pour eux qu’ils tissent tragiquement la destinée humaine. Si le vaudeville olympien entre Héphaïstos, Apollon et Aphrodite n’a de conséquence que sur Pasiphaé et sa descendance, si les pulsions érotiques ne représentent pour Zeus qu’un viol gratuit qui engendre pourtant chez les humains la guerre de Troie et la mort d’Agamemnon, il faut bien admettre que, sur le Mont Finance, les conséquences de la sottise, de l’esprit de lucre et de l’amoralité semblent aussi gratuites qu’elles sont dramatiques sur le peuple de la plaine, contraint de pratiquer une sorte du christianisme à l’envers: la Rédemption des dieux par l’homme qui doit prendre sur ses épaules les péchés du monde financier. Exactement comme l’a fait la Confédération avec l’UBS. Qu’il faille d’abord sauver la Banque, on le comprend. Mais qu’on renonce ensuite à punir les coupables, c’est démocratiquement insoutenable. Ce faisant, la Confédération a tout simplement endossé une responsabilité qui ne lui incombait pas mais qu’il lui faut maintenant assumer face aux Etats-Unis avec des conséquences aussi prévisibles que désastreuses dont les petites gens, comme disait Simenon, devront en finalité payer le prix. Depuis quand un gouvernement s’offre comme responsable des agissements illicites d’une entreprise privée? Et comme il n’est plus question de redimensionner le monstre, ni même de le soumettre au contrôle étatique (toujours ce fameux dogme libéral qui aura causé tant de dégâts, avec ce paradoxe insoutenable: être responsable des agissements d’une entreprise sans pouvoir légitimement les contrôler), on peut s’attendre, dans trois ou quatre ans, sans risque de se tromper, à une nouvelle crise, comme Hermann Hesse s’attendait à une nouvelle guerre, avec ses conséquences habituelles sur l’emploi, les économies, les retraites et le pouvoir d’achat des frères humains. Quand on bénéficie de l’immunité financière, politique et juridique comme d’autres bénéficient de l’immunité diplomatique, il n’est nul besoin de faire son examen de conscience ou son auto critique. Pas davantage d’ailleurs qu’il n’est besoin d’être intelligent.
Bien sûr, que le
pouvoir du Dieu Finance – ce nouvel Olympe – détermine, selon son bon vouloir, d’une manière inévitablement tragique le sort des pauvres mortels n’est de loin pas nouveau. En 1930 – une année qui n’est pas sans correspondance avec 2010 –, dans un merveilleux petit roman, Rhum, hélas peu connu, Blaise Cendrars nous en fait la démonstration édifiante en reconstituant, par la technique du collage, la biographie de l’aventurier Jean Galmot, ce Don Quichotte du XXe siècle mort en Guyanne en 1928 dans des circonstances mystérieuses pour s’être attaqué aux règles de l’oligarchie financière. Rhum dit tout en un peu plus de cent pages. Quelques citations prises au hasard en soulignent la remarquable actualité:
«Dénoncer les crimes de l’argent est une gageure dans un pays soumis à une oligarchie financière à qui appartiennent toutes les forces agissantes: la justice, la presse. Que peut-on attendre d’un peuple domestiqué? L’esprit ne connaît d’autres nourritures que les journaux de nos maîtres.»
«Pourquoi, malgré les plaintes multiples et motivées, laisse-t-on en liberté les administrateurs de la Banque industrielle et de la Société des Banques de Province, dont les responsabilités s’expriment par des centaines de millions? Bien mieux! Ces responsables continuent à siéger, à discuter les lois et à prendre part à la direction des affaires du pays!»
«Personne ne les a jamais vus, ces terribles Maîtres de la Terre, mais leur présence est si patente que l’on pourrait presque écrire leur biographie.»
«Ce sont eux qui ont tout fait, la guerre, la paix, la révolution, les tremblements de terre, les épidémies, les naufrages, comme ils font la crise et les krachs.»
Ainsi ne cesse de se répéter au cours de l’Histoire les rapports de force entre un être impuissant et un maître invisible. Les pouvoirs des dieux grecs régissaient la destinée des mortels dans l’Antiquité, le Seigneur régnait sur son vassal au Moyen Âge. Aujourd’hui, de cet Olympe moderne où se joue la grande kermesse néolibérale, les trois Parques – Presse, Justice, Etat – tissent la destinée humaine sous la tutelle cynique du Dieu Finance. Et les effets de manches, les déclarations intempestives, les contorsions démagogiques de la rhétoriques davosienne pour calmer le bon peuple ne font que draper politiciens et Présidents d’atours grotesques. On fait semblant d’y croire pour se rassurer mais, au fond, plus personne n’est dupe malgré les efforts mensongers de la presse pour maintenir l’illusion: l’Etat, seul garant du cadre démocratique, est mis sous tutelle par la Finance, soit parce que des politiciens n’en sont que les pions, soit parce qu’elle prend en otage la dette publique qu’elle s’est précisément efforcée de creuser par tous les moyens pour justifier a posteriori, sous le prétexte de résorber les déficits étatiques, l’affaiblissement programmé des Etats. Bénéfice des crises à répétition.
Que peut encore l’individu dans cette sinistre mascarade? Je laisse le soin à Blaise Cendrars, par la plume de Jean Galmot auquel il s’est parfaitement identifié, de répondre à cette question: «Il faut choisir: être libre ou être esclave. La vie n’est féroce pour vous que dans le milieu bourgeois qui vous oppresse. Si vous croyez à la beauté, à la justice, à la vie, tentez votre chance, allez-vous en!»
10:02 Ecrit par Les auteurs associés dans Ça nous énerve | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
29.01.2010
Suisse à droite sans limite?
Par Alain Bagnoud
Ce livre collectif est salutaire. Il s'attache à mettre à jour les mécanismes de l'UDC, à montrer comment ce parti a fait pour peser de tout son poids sur la politique et les mentalités suisses depuis une quinzaine d'années, les entraînant ainsi dans son orbite.
On y voit que l'UDC ne s'appuie pas seulement sur un peuple mythifié et fantasmatique qui s'opposerait à des élites tout aussi insaisissables: des intellectuels ont aussi été séduits. Vous les connaissez. Ils servent la soupe dans les médias: rédacteurs en chefs ou sociologue paradant à la télévision, dont le rôle est de proclamer que l'UDC « fait tomber les tabous » et « pose les vraies questions ». Une manière d'insinuer qu'il est légitime de s'attaquer aux plus faibles.
Des analyses précises décortiquent les rouages de la machine populiste. François Masnata en fait une étude sociologique, Jérôme Meizoz interroge son rapport à la culture, Bertrand Müller examine sa relation à l'Histoire, Jean-Michel Dolivo dénonce les atteintes à la liberté, etc.
Tout ceci pose finalement la question de savoir dans quel pays nous voulons vivre. Celui que conçoit l'UDC? Une Suisse qui suggère que les pauvres sont des salauds, qui fait la chasse aux plus faibles, aux chômeurs, aux handicapés, sous prétexte de soit-disant abus, qui favorise aveuglément l'accumulation de l'argent et du pouvoir dans un petit nombre de mains? Une Suisse incapable d'affronter les problèmes posés par le monde actuel et qui se focalise sur des boucs émissaires? Une Suisse qui se sent élue face au Mal incarné par l'étranger et le cosmopolite? Une Suisse dont la culture serait faite par les fanfares, les chœurs d'hommes, les festivals folkloriques et les poèmes d'Oskar Freisinger?
Suisse à droite sans limite? Jean-Michel Dolivo, Bertrand Müller , Martial Gottraux, François Masnata, Jérôme Meizoz, Grégoire Müller, Jean-Pierre Tabin et Pierre Raboud, préface de Daniel de Roulet, Editions de L'Aire
11:25 Ecrit par Les auteurs associés | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
28.01.2010
Le pire et le meilleur de la télé
Par Jean-Michel Olivier
Curieuse coïncidence : les deux émissions passent le même jour, et presque en même temps. La première s’appelle Tard pour Bar : c’est tous les jeudis vers 22h30 sur la TSR. La seconde s’appelle La Grande Librairie : c’est également le jeudi, mais plus tôt, vers 20h35 sur France 5. Avec ces deux émissions, qui prétendent toutes deux présenter l’actualité culturelle et littéraire, la télévision nous propose, chaque semaine, le pire et le meilleur.
Le pire, tout d’abord. C’est Tard pour Bar sur la TSR. Nous assistons, jeudi après jeudi, au même débat futile réunissant des invités parfaitement interchangeables venus donner la réplique à un animateur qui ne manque pas une occasion d’étaler son inculture et de ramener sa fraise. La vedette, c’est lui, bien sûr, Michel Zendali. Les livres ? Il ne les lit pas (cela pourrait influencer son jugement). Le théâtre ? Il n’y va pas (ce n’est pas très gai). Quant au reste, l’« actualité culturelle », il en délègue la responsabilité à une charmante jeune femme, Ushanga, qui a deux minutes chaque semaine, montre en main, pour la présenter à l’écran. La seule séquence originale de l’émission est constituée par un micro-trottoir réalisé quelque part en Suisse romande avec quiproquos, double sens et clins d’œil tout à fait savoureux. Mais rien, bien sûr, sur l’actualité du livre, les expositions, les concerts. En un mot : la création en Suisse romande (les créateurs sont rarement invités à Tard pour Bar)
Le meilleur, maintenant. C’est donc tous les jeudis sur France 5 à partir de 20h30. Cela s’appelle La Grande Librairie et c’est animé par François Busnel, un ancien journaliste du magazine Lire. Intelligent, subtil, compétent (il a lu tous les livres dont il parle) et surtout doué d’un sens de l’accueil et de l’écoute tout à fait inconnu chez son concurrent culturel (qui ne songe qu’à couper la parole à ses invités et à se mettre en évidence). Et que propose donc Busnel ? Chaque semaine, c’est un feu d’artifice. Excusez du peu : il a fait venir l’écrivain américain Paul Auster pour un entretien exclusif (et en français !) de deux heures ! De même avec James Ellroy. Il est allé rendre visite à Philip Roth à New York. Il a bien sûr convié à son émission Jacques Chessex, Pascal Quignard, Laure Adler, Amélie Nothomb, etc. Par exemple, sa dernière émission réunissait Marie Darrieussecq, Jean-Jacques Schuhl et Philippe Sollers. Plateau exceptionnel qui a ravi non seulement les amateurs de livres, mais aussi ceux qui aiment les rencontres (et les dialogues) au sommet. François Busnel aime les livres et les écrivain(e)s. Cela se voit et cela s’entend. Il aime les rencontres et les débats. Il est à la fois humble et compétent, heureux surtout de recevoir ses invités.
Alors ce soir, n’hésitez pas, rejoignez tous La Grande Librairie : l’une des rares émissions littéraires que propose la télévision. C’est en effet sur ce plateau, à partir de 20h30, tous les jeudis, que cela se passe.
08:30 Ecrit par Les auteurs associés dans Ça nous énerve | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : télévision, tard pour bar, la grande librairie, livres
26.01.2010
Nuit et brouillard
Par Antonin

Avant de lire les lettres de Céline en Pléiade, je voulais me replonger dans les années noires, pour tenter de saisir un peu mieux les dérives haineuses et les contorsions roublardes de ce créateur d’un style épileptoïde.
“Dans la bibliothèque privée d’Hitler”, j’apprends que les livres favoris d’Adolf n’étaient pas ceux de Schopenhauer et de Nietzsche, auteurs bien trop subtils, nuancés et abstraits pour ce fanatique de brasserie, mais ceux d’auteurs inconnus ayant donné libre cours à des élucubrations sur l’ésotérisme, l’occultisme, le racisme. Notre lecteur avide aimait aussi Robinson Crusoë, La Case de l’Oncle Tom, Don Quichotte et les romans de Karl May (Winnetou).
Puis, je lis attentivement un essai que Cioran appréciait: “Un certain Adolf Hitler”. Après avoir présenté la fulgurante ascension du tribun populiste, ses spectaculaires réalisations et ses premiers succès militaires, Sebastian Haffner pointe les erreurs, les fautes, les graves erreurs stratégiques de ce hâbleur qui aimait jeter de fausses connaissances à la tête de son public, qui ne se sentait à l’aise qu’avec des auxiliaires de service: chauffeurs, gardes du corps, secrétaires.
“L’espèce humaine” de Robert Antelme me ramène à ce que je préfère: l’espace littéraire. Pas l’ombre d’un gémissement, nulle invention étincelante ni ficelle ni stratégie d’auteur ni besoin d’expliquer dans ce livre inquiétant qui n’est pas un énième témoignage mais un constat implacable, froidement mené au présent ou au passé selon l’intensité de la scène. Le lecteur entre dans le crâne et le ventre d’un résistant français détenu dans un camp au centre de l’Allemagne bombardée au phosphore. Il perçoit en direct ce que voit, entend, sent, se rappelle un homme “réduit à l’irréductible (...), attaché à vivre de manière abjecte”.
Ni esclave ni animal mais un sujet évidé, bouté hors de l’espèce humaine (on pourrait dire désespécé), sujet-rebut, sujet-déchet tel que le SS désire le voir et dont la seule jouissance est de fixer un regard exténué sur le morceau de pain jaune que tient distraitement celui qui agonise, ce même morceau de pain sec sur lequel se jetteront les autres, ceux qui ont faim et qui n’ont pas la force de se révolter contre le manque de nourriture, le froid, la saleté, le barbelé, la cruauté, l’arbitraire d’un pouvoir total.
Vous l’aurez compris, “L’espèce humaine” est un grand livre qui, dans un style elliptique, parataxique et neutre, interroge le sens des mots VIVRE et EXISTER. Quant aux lettres de Louis-Ferdinand Destouches (deux mille pages), je vous en parle une autre fois.
01:50 Ecrit par Les auteurs associés dans Ça nous interpelle | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
24.01.2010
Histoire de Madeleine
Par Pierre Béguin
Hiver 1894. Oasis de Biskra.
André Gide et le peintre Paul Albert Laurens, ivres de liberté, les sens brûlants, sont fort occupés à s’envoyer en l’air quand survient la statue du Commandeur et sa poigne de pierre: la mère de Gide n’a pas hésité à faire le voyage en Algérie pour ramener son fils débauché dans la bonne voie de la
morale puritaine et anticharnelle. Fin de la récréation.
Mais fin de courte durée. Une année plus tard, c’est la statue du Commandeur qu’on enterre.
De mal enchaîné, comme son Prométhée, André Gide se retrouve délivré des entraves puritaines maternelles. Il se compare d’ailleurs lui-même au «cerf-volant dont on aurait soudain coupé la corde». Retour express à Biskra? A lui les petits Algériens? Pas du tout. Deux semaines après la mort de sa mère, il épouse Madeleine. Disons plutôt qu’il ressuscite sa mère, tant Madeleine est aussi confite en dévotion que le fut la défunte. Après quelques mois de mariage, il précisera dans son journal qu’il les confond. Ce mariage blanc est donc l’expression logique, non pas des penchants pédérastiques de Gide comme on l’a parfois prétendu, mais de sa normalité: il n’a simplement aucune attirance pour l’inceste. On comprend alors la connotation menaçante de la métaphore du cerf-volant: Gide épouse Madeleine parce qu’il prend peur. Peur de cette liberté même qu’il réclamait encore attaché à la corde du puritanisme maternel. Peur de cette soudaine rupture d’amarre. Bateau ivre effrayé d’être le jouet des flots et du vent.
Combien d’hommes ai-je observé avec amusement se précipiter, sitôt libres, sur une Madeleine castratrice à la paresse geignarde, à l’incuriosité invalidante, à l’anorexie sensuelle, voire sexuelle? Car ce n’est pas tant la solitude qu’ils craignent que leur propre liberté, bien plus effrayante encore. N’est pas la chèvre de Monsieur Seguin qui veut. La plupart des hommes se contente de tirer sur la corde en espérant qu’elle ne lâche pas. Et si elle venait à se rompre, le soir même, le lendemain, on les verrait fébriles attendre leur Madeleine pour lui dire des je t’aime même si Madeleine elle n’aime pas ça. Simplement parce qu’ils ont peur de leur liberté et qu’ils n’osent se l’avouer.
L’histoire de beaucoup de couples, c’est un peu l’histoire de Gide et de Madeleine. L’histoire d’un tempérament primaire et d’un tempérament secondaire, attirés et rebutés l’un par l’autre, hésitant entre l’amour et la haine. L’histoire d’un Prométhée enchaîné volontaire à son Commandeur par peur de sa liberté. L’histoire d’une tension entre orexie et anorexie, entre l’absence de Madeleine et la nécessité de Madeleine.
Et même si cette Madeleine devait posséder les charmes gourmands du petit gâteau doré qui fondait délicieusement sur la langue de Proust, elle n’en serait pas moins qu’un enfermement volontaire dans une archéologie familiale pour mieux reconstituer le squelette de son enfance, qu’un refus de l’existence qui s’offre dans les possibles multiples de l’éternel présent. Un enfermement, un refus, qui pourraient bien être avant tout l’expression d’une peur de la liberté. Car l’écrivain lui aussi, le plus souvent, a épousé Madeleine. Et tous les jours, avec la poigne de pierre du Commandeur, elle lui intime l’ordre de se courber sur un clavier ou une feuille blanche. Et tous les jours il écoute cette voix souvent austère du devoir plutôt que le chant harmonieux des sirènes de la liberté. Parfois même – comble du paradoxe – pour parler de liberté.
Quand je regarde en arrière, une de mes plus grandes satisfactions, c’est d’avoir su vivre longtemps sans attendre Madeleine – la Madeleine de Gide m’ayant très tôt instruit. Mais je ne saurais dire en revanche combien de fois j’ai été la Madeleine de quelqu’une…
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22.01.2010
Roman des Romands: le prix
Par Alain Bagnoud
Le premier Prix du Roman des Romands, décerné par les lycéens de Suisse romande, a donc été attribué à La Main de Dieu de Yasmine Char, née, d'après le Culturactif, à Beyrouth en 1963 d'un père Libanais et d'une mère Française, et publiée par Gallimard.
A peine connu, ce verdict provoque des remous ou tout au moins un peu d'ironie dans le Landerneau. Je résume :
Ce Prix se définissait clairement, au delà de sa fonction pédagogique, comme une défense et illustration de la littérature romande. C'était son but, son projet affiché. Il y a eu des dizaines de rencontres avec des auteurs romands, des centaines de jeunes ont lu des textes d'ici. Un investissement énorme a été fait dans les écoles suisses par des professeurs de français de tous les cantons.
Est-ce que tous ces efforts ne sont pas dérisoires, persiflent certains, s'il s'agit, finalement, que soit couronné le livre Gallimard en lice? Quel est le message que donne le Roman des Romands en se déclarant germanopratin dès son coup d'essai? N'arriverons-nous jamais à vaincre nos complexes de provinciaux? Quel est l'avenir de la littérature romande si même les jeunes, qui devraient être dégagés de ces préjugés, jugent qu'il n'y a finalement de bon bec que de Paris? Etc.
Faute de pouvoir répondre à ces objections en parlant du livre primé, que je n'ai pas encore lu (mais on trouvera ici une critique de Jean-Michel Olivier, fin connaisseur des mouvements dans les lettres et les consciences, qui a d'ailleurs prévu et annoncé le résultat bien avant que les lycéens se soient même réunis), j'aimerais rompre une lance en faveur du Roman des romands. Je le connais de l'intérieur, puisque j'ai été un des auteurs qui ont participé à l'aventure.
Ce Prix a été une chance pour tous, écrivains, éditeurs, libraires et lycéens. Les livres sélectionnés ont connu une deuxième vie. Ils ont été lus par des personnes qui ne les auraient pas ouverts sinon. Les échanges entre les auteurs et les classes ont été d'une grande richesse, et l'expérience humaine forte. Les élèves ont découvert onze univers d'auteurs de qualité dont neuf sont publiés par des éditeurs suisses, et ont approfondi leur expérience de la lecture et de la littérature.
D'autre part, même si, dans son roman, elle parle d'une adolescence au Liban, Yasmine Char fait parfaitement partie de la littérature romande. Celle-ci, en effet, ne se définit pas (ou plus) par des thèmes, des lieux, un style ou une rumination, mais par le simple fait que quelqu'un appartienne au champ littéraire local. Or, notre auteur vit en Suisse depuis douze ans et est notamment administratrice à l'Octogone de Pully.
Enfin, on a dit que la littérature, qui était censée faire mieux comprendre le monde proche, n'aurait plus cette fonction pour les jeunes puisqu'ils se sont tournés vers un livre exotique. Mais leur choix montre plutôt, il me semble, un refus de l'étroitesse et des catégories.
D'ailleurs, il est fort à parier que les lycéens ne se soient pas posé toutes ces questions. Ils ont simplement privilégié un livre qui leur a plu par sa forme et son contenu, et ils ont eu bien raison.
La remise du prix aura lieu ce soir à la Comédie de Genève, à 18 heures 30 (6 bvd des Philosophes)
Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud
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21.01.2010
L'autre Chessex
Par Jean-Michel Olivier

On croyait tout savoir sur Jacques Chessex. Mais lequel ? Le romancier à succès, Prix Goncourt 73 pour L’Ogre, traduit dans une vingtaine de langues ? Le poète, le critique d’art, le chroniqueur ? Le peintre ? Mais il y a toujours un autre Chessex. Grâce à Michel Moret, nous découvrons Chessex épistolier. Dans un livre qui tient à la fois de l’hommage et de l’amitié, Une vie nouvelle*, il publie une vingtaine de lettres écrites entre janvier et avril 2005. Soit entre la naissance du Christ et sa Résurrection.
Jacques Chessex écrivait tout le temps. C’est un mythe qui agace beaucoup de monde. Il écrivait des romans et des nouvelles pour Paris. Des chroniques pour les journaux suisses. Des poèmes publiés chez Campiche et Grasset. Mais c’était également un fou de lettres. La légende, toujours, veut qu’il ait écrit près de 10'000 lettres au seul Jérôme Garcin (pour ma part, j’en ai reçu près d’une centaine). Parmi celles qu’il a reçues, Michel Moret a choisi d’en publier une vingtaine, en les accompagnant de leur fac-simile. C’est une très bonne idée. Car le style de Chessex passe d’abord par son écriture, sa graphie. Une écriture à la fois souple et aérée, presque sans rature, harmonieuse, précise. Une écriture où chaque mot, chaque lettre, même, compte.
Plutôt qu’une correspondance, c’est un soliloque que publie Michel Moret (qui a laissé de côté les lettres qu’il a lui-même écrites à Chessex). On entend que la voix du Maître. Tantôt sous forme de poème matinal (Chessex aimait se lever tôt), tantôt de récit de voyage (Chessex aime écrire dans le train), tantôt encore de méditation sur la nature ou le temps qu’il fait. On découvre dans ces lettres un Chessex qui n’est pas inconnu, bien sûr, pour peu qu’on ait fréquenté l’écrivain de Ropraz, mais un Chessex qui pose le masque, provisoirement, et ose montrer sa tendresse, ses coups de cœur (pour les livres du Père Longchamp) ou ses détestations (le dernier livre de Michel Onfray). Comme toujours, c’est brillant et injuste. Il y a une voix inimitable, un regard sur le monde, une présence.
Ce qui apparaît dans ces quelques lettres, entre naissance et résurrection, c’est le désir de légèreté, de dépouillement, de réconciliation de Chessex avec le monde et avec lui-même. Peu d’écrivains auront été aussi déchirés que Chessex. Ces lettres montrent qu’au-delà des blessures il y a cette volonté d’apaisement et d’allègement. Ce n’est pas un hasard si cette volonté est associée, dans ces lettres, avec la neige et le désir de Dieu (qui donneront la matière de deux livres à venir).
Ce petit livre, gage d’amitié et de reconnaissance, montre une autre facette d’un écrivain protéiforme, tout à la fois secret et lumineux. C’est une facette éphémère (de janvier à avril 2005), liée à un moment de la vie de l’écrivain. Une facette qui bientôt changera de couleur et d’aspect. Mais une facette importante pour qui veut mieux comprendre cet homme aux multiples talents qui a commencé par écrire des poèmes et s’est penché, à la fin de sa vie, sur le destin du crâne du Divin Marquis de Sade**.
*Jacques Chessex, Une vie nouvelle, lettres à Michel Moret, éditions de l’Aire, 2009.
**Jacques Chessex, Le dernier crâne de M. de Sade, roman, Grasset, 2010.
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20.01.2010
Epines dans ma chair
Par Tomoto
Les moments d’égarement m’ont toujours fasciné. Ainsi ai-je connu deux femmes dans ma vie qui, sous mes yeux, ont flirté avec l’abîme. La première était une actrice qui, se sentant pousser des ailes, voulut se jeter d’un septième étage dans un vide qui l’aspirait. Il lui arrivait régulièrement de faire l’amour avec des SDF qu’elle prenait pour le Christ. La seconde entrait dans les tea-rooms chic avec un gros transistor au volume poussé à fond. La patronne de l’établissement devait appeler les flics pour mettre un terme à ce charivari. Toutes deux auraient pu, pensai-je, raconter ce que la narratrice de Linda Lê raconte dans “Voix”.
Hospitalisée dans un centre de crise, celle-ci est assaillie par des voix qui “plantent leurs épines dans ma chair”. Les fragments de phrases, rapportées directement ou indirectement sans marques de ponctuation, composent avec les bribes de discours de la narratrice une partition vertigineuse. Une femme coiffée d’un chapeau évoque le petit foetus qui a disparu dans le trou de sa baignoire et qui voyage à présent dans les tuyaux. Parle-t-elle de son enfant ou de celui d’une “malade” qu’on appelle la philosophe?
La narratrice se sent poursuivie par les chiens et les envoyés de l’Organisation qui veulent sa mort. Elle tue son père une seconde fois en brûlant ses lettres. Elle enfonce la lame d’un couteau dans son bras. Les chiens de l’enfer veillent le père allongé sur une table de dissection. Des têtes coupées roulent sur le pavé. De grands lézards, dressés sur leurs pattes de derrière, passent sous sa fenêtre. Dans le métro, ces lézards font semblant de lire le journal. La narratrice lit Rimbaud sur un banc public. Dans une église, elle entend, au lieu de l’orgue, les hurlements des chiens à trois têtes.
Les deux femmes que j’ai connues n’ont pas raconté par écrit leurs moments d’égarement. Pour chasser les grands lézards qui ont tenté de l’entraîner dans un nid de flammes, Linda Lê a composé, dans une langue dépouillée à l’extrême, débarrassée de tout ornement et de tout sentimentalisme, un texte concis d’une troublante beauté. “L’air de l’enfer ne souffre pas les hymnes”, disait Rimbaud. Ou bien “Je ne suis plus au monde”. En commençant son récit, Linda Lê écrit “Je ne sais pas où je suis”. C’est en effet à “Une Saison en enfer” que je songeais en lisant “Voix”.
Linda Lê: Voix, Edition Bourgois, 1998
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17.01.2010
Pour Péguy
Par Pierre Béguin
Et quant à la
poésie, j’ai trois sensibilités particulières qui l’emportent en fin de compte sur toutes les autres: Aragon, Reverdy et Péguy. Les deux premières sont avouables, la troisième plus difficilement. Nul écrivain ne traîne le poids des clichés davantage que Péguy, victime des étiquettes nationaliste et catholique conservateur que lui a confectionnées à titre posthume le régime de Vichy. Peu lu mais beaucoup critiqué par ceux-là même qui ne l’ont pas lu, il est peut-être le poète le plus défiguré par les a priori.
Rien d’incompatible au fond entre catholicisme et socialisme. Emile Verhaeren était de cette veine. Charles Péguy aussi. Tout d’abord socialiste humaniste, c’est-à-dire pacifiste et internationaliste, dreyfusard, disciple de Jaurès et plutôt anticlérical, il évolue vers le nationalisme sous le double effet d’un caractère entier et de la menace allemande: «Une capitulation – affirme-t-il – est essentiellement une opération par laquelle on se met à expliquer au lieu d’agir». Plutôt la mort que la soumission. De fait, la première guerre mondiale sitôt commencée, Péguy, toujours pratiquement inconnu, arrive à peine sur le front qu’une balle lui transperce le sien. Un signe qui ne trompe pas. Péguy est l’exacte image de son style: loin des modes et des compromissions, il appartient aux tempéraments qui vont au bout de leur engagement, sans tricherie, sans concession, avec la détermination, le courage, la candeur, l’obsédant ressassement, l’infatigable rumination de ceux qui s’exposent et ne calculent jamais. Un approfondissement intérieur le ramène à la foi. Le voilà, sans contradiction, socialiste chrétien et nationaliste pacifiste. Le très beau Mystère de la charité Jeanne d’Arc unit les deux inspirations. Foi, espérance, charité sont au cœur de son œuvre comme de son christianisme qui prend sa source dans le mystère de l’Incarnation et qui préfère aux spéculations sur la transcendance l’enracinement dans le charnel, à l’arrogance de l’intellect l’humilité du spirituel. Que n’a-t-on pas dit sur son style! Répétitions, piétinements, lourdeurs, litanies perpétuelles qui tournent en rond et tracent leur sillon comme un paysan laborieux accroché à sa terre. Je dirais plutôt comme l’incessant flux et reflux des vagues sur le sable dont le souffle, imitant l’idée fixe et l’obstination, finit par dégager des vertus fascinantes. Laissez-vous seulement emporter par cette houle obsédante, par le bercement enchanteur de ces vagues, par le charme insidieux et hypnotique de leur mouvement, et vous verrez bientôt surgir de cette lourdeur, de cette pesanteur, par un miracle aussi sublime qu’inattendu, une puissance pleine de grâce: la beauté de l’écume et la légèreté des gouttelettes qui dansent entre ciel et terre. C’est le miracle du style de Péguy. Et peut-être aussi celui de la foi dont ce style, précisément, cherche à en suggérer le souffle silencieux. Reverdy, lui, suggère parfois le mystère divin dans les blancs du poème nés des décalages typographiques – dans les deux cas, nous sommes aux antipodes des affirmations de foi triomphante d’un Claudel qui me laissent insensible.
Souvent, je lis ou relis quelques vers de Péguy. Je l’ai toujours convoqué dans les circonstances religieuses importantes qui ont marqué mon existence, de l’enterrement de mon fils aux baptêmes de mes filles. Du Mystère des saints Innocents au Porche du mystère de la deuxième vertu, ses vers ont résonné dans le temple. Et à chaque fois, spontanément, sitôt la fin du sermon, presque toute l’assemblée, sous le charme et l’émotion, est venue me demander qui était l’auteur de si beaux poèmes. Ceux qui connaissaient Péguy de réputation sans jamais l’avoir lu, à l’annonce de son nom, ont semblé exprimer une manière de grimace, à l’image de leur déception. Tant pis pour eux! Moi, loin des clichés et des a priori – que mes proches s’en souviennent! – à mon enterrement, je veux du Péguy!
10:06 Ecrit par Les auteurs associés dans Ça nous séduit | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
23.12.2009
Les cycles
Par Tomoto
La tante d’une amie et sa soeur ne quittaient pas leur sac Longchamp. Elles étaient fières de parader dans les rues de Lausanne, de Londres ou de Téhéran avec, pendu au bras, le fameux sac en toile qu’on peut plier pour le rendre plus petit et le transporter plus facilement. Les tantes de cette amie naviguaient dans un monde qu’on pourrait dire bourgeois. En tous les cas, le rêve de ces filles de paysans était d’en faire partie. La maroquinerie de luxe représentait par conséquent l’objet du désir. Elles mettaient tout en oeuvre pour obtenir l’objet qui leur conférerait le statut tant convoité. Ce qu’on peut comprendre, s’agissant de femmes ayant appris à laver le linge au lavoir, à traire les vaches et à confectionner le boudin.
Ma fille fréquente un cycle de quartier sensible. Elle étudie le latin dans une classe composée presque exclusivement d’adolescentes. Depuis quelques semaines, elle rentrait au domicile la mine renfrognée, répondait agressivement à mes questions. Elle préparait avec moins d’ardeur ses auditions au Conservatoire Populaire. Il a fallu “parler” avec elle, comme disent si bien les parents bobos. Je les ai entendues, elle et sa mère, conférer à voix basse au salon ou dans la cuisine. Je me suis demandé quel pouvait être le sujet de ces longs échanges.
Quand je vis, un jour, ma fille arriver, le fameux Longchamp au bras, je compris pourquoi elle avait retrouvé le sourire. Toutes mes copines en ont un, dit-elle. Oui, pensai-je, toutes les copines du cycle de quartier sensible possèdent un sac esthétiquement correct pour y glisser leurs classeurs d’anglais, de gym et de cuisine.
L’Histoire se reproduit-elle en se singeant elle-même, comme disait Marx? Dans l’univers de la compétition mondialisée, il n’est pas seulement nécessaire d’innover. On peut également recycler.
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20.12.2009
Borges francophobe?
Par Pierre Béguin
José Luis Borges
était francophobe. C’est d’ailleurs aussi parce qu’il était francophobe qu’il a poussé la provocation jusqu’à préférer Genève à Paris. Et à s’y faire enterrer.
D’où lui venait sa francophobie? Peut-être du fait qu’il devait beaucoup à la France et à sa culture. Beaucoup trop. A commencer par sa célébrité, non seulement en France et en Europe, mais également chez lui, à Buenos Aires. Son itinéraire littéraire dépend lui aussi largement de l’influence française, plus précisément de la Nouvelle Revue française, groupe à tendance puritaine qui prêchait la rigueur (littéraire bien entendu), la réserve, l’épargne des moyens, et dont plusieurs membres – Caillois, Gide, Paulhan – contestaient la suprématie du roman jusqu’à y être plutôt hostiles. Cette fronde contre le roman, qui participait d’une mouvance de la culture française de l’entre deux guerres (voyez Paul Valéry), a vraisemblablement exercé une influence décisive sur la pensée du jeune intellectuel argentin. Entre ses premiers écrits, par exemple Evaristo Carriego (publié en 1930) – monographie sur un poète de tangos des bas-fonds de Buenos Aires – et Fictions ou L’Aleph, ses chefs-d’œuvre, on voit tout ce que Borges a dû rejeter comme scories extralittéraires – couleur locale, saveur des faubourgs ou poussière des rues – pour arriver à la quintessence d’une prose désincarnée. Certes, quiconque connaît un tant soit peu l’Amérique latine sait que l’Argentine ne ressemble à aucun autre pays latino américain, que Buenos Aires est aussi proche de Paris qu’elle est différente de Quito, de Bogota et de Rio. Que les grandes étendues vides de la pampa s’opposent radicalement aux parures baroques et à l’exubérance des villes et paysages de ses voisins du nord. Et, donc, que seul un écrivain argentin pouvait à ce point s’imprégner de la culture française et s’éloigner autant de celle de son continent.
La précision et la concision stylistiques de Borges sont absolues. Son économie, son laconisme placent ses écrits à des lieues des gros romans luxuriants à l’imagination flamboyante de la tradition latino américaine, au baroque et aux excès du réalisme magique. Un de ses personnages, le peintre Marta Pizarro, dit de la langue espagnole «qu’elle est moins apte à l’expression de la pensée qu’à la vanité bavarde». Puisque Borges l’affirme (on sent bien que le peintre est son porte parole), osons surenchérir aux mépris des clichés. L’espagnol, spécialement en Amérique latine, est une langue «bavarde», abondante, exubérante, d’une grande expressivité émotionnelle, mais conceptuellement imprécise. Elle exprime la manière d’être d’un peuple pour qui l’émotif et le concret prévalent sur l’intellectuel et l’abstrait, pour qui les idées s’incarnent davantage dans des sensations et des émotions, bref dans du vécu, que dans un discours logique – ce qui expliquerait, selon Mario Vargas Llosa, qu’en espagnol la littérature soit si riche et la philosophie si pauvre. A l’inverse, plus proches de ceux d’un Gide ou d’un Valéry par exemple, les textes de Borges contiennent toujours un plan conceptuel et logique qui prévaut sur tous les autres. Un monde épuré, clair et désincarné qui tend vers une spéculation de caractère philosophique ou théologique. La phrase suivante, tirée du prologue du Jardin aux sentiers qui bifurquent (1941), exprime bien la conception littéraire de Borges: «Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cent pages une idée que l’on peut très bien exposer oralement en quelques minutes». Notre auteur suppose donc que tout roman se résume au développement d’une thèse – sous forme de concepts, de conjectures, de spéculations, de théories – que les éléments fictionnels ont pour simple fonction d’habiller, de camoufler, comme le feuillage le fait du tronc. A la nuance que cet habillage est totalement superflu et ne revêt pour lui aucune valeur esthétique ou artistique. Imaginez Les Trois Mousquetaires ou La Chartreuse de Parme réduits à quelques concepts! Cette peur, ce dédain de l’abondance, l’amène donc à supprimer de la fiction la plupart des éléments qui en fondent le genre. Certains y verront une purification, d’autres un appauvrissement. Sans vouloir trancher, je dirais que Borges est à la fiction ce que Giacometti est à la sculpture. Placez une sculpture de Giacometti à côté d’une sculpture de Botero et vous aurez une idée de ce qui le sépare de ses collègues du réalisme magique, comme Garcia Marquez par exemple.
Exagération mise à part et plus sérieusement, quand on mesure le fossé culturel entre une région marquée par la raison, la retenue, l’ordre, la gravité, unifiée par Descartes et Voltaire, étouffée par les banques et par la peur de perdre, et la disparité anarchique des pays ibéro américains où le rêve, la magie, l’illusion ne se distinguent guère de la réalité, de la religion, du projet, on voit à quel point Borges s’est éloigné de sa culture et de ses origines pour se franciser. D’où probablement sa francophobie comme garante d’une identité menacée tour à tour d’éclatement ou de dilution. Souvenons-nous qu’il a poussé l’iconoclasme jusqu’à s’affilier au parti conservateur, en pleine hystérie sartrienne, sous le prétexte que les hommes de cœur épousent de préférence les causes perdues. Et quand on sait, outre sa francophobie, que le tempérament sec du«Genevois» Borges n’éprouvait pour le tempérament généreux du «Vaudois» Simenon qu’un mépris aussi tranchant que définitif, on se dit que, décidément, Borges et Genève étaient destinés à se rencontrer pour l’éternité.
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18.12.2009
Des Anges mineurs, par Antoine Volodine
Par Alain Bagnoud
Elli Kronauer, Manuela Draeger, ou Lutz Bassmann qui a un site ici et un blog là (entre aures) sont les principaux écrivains du genre qui s'appelle le post-exotisme. Un genre nouveau dont je n'ai lu pour l'instant que Des anges mineurs, d'Antoine Volodine.
Ce dernier nom vous semble peut-être plus familier que les précédents. En fait, tous sont des hétéronymes d'un seul homme né en 1949 ou 1950 à Lyon ou à Chalon-sur-Saone, qui a commencé par publier dans une collection de science-fiction, chez Denoël, avant d'émigrer vers les prestigieuses maisons Minuit, Gallimard et Seuil.
Les mystères autour de cet écrivain font partie d'une stratégie littéraire globale. Volodine veut justement miner la notion d'auteur, et construit pour cela une œuvre très cohérente.
Le post-exotisme est, selon lui, « une littérature étrangère écrite en français », « une littérature de l’ailleurs qui va vers l’ailleurs ».
Des anges mineurs contient 49 petits récits, appelés des narrats, qui peuvent se lire dans l'ordre ou en miroir, le premier correspondant avec le 49, le 2 avec le 48, etc. On comprend peu à peu qu'ils sont racontés par un personnage, Will Scheidmann, mais finalement, celui-ci a peut-être été rêvé par une Maria Clémenti, nous révèle le narrat 43. Bref: pas plus de narrateur que d'auteur.
Des personnages par contre, mais mal définis, dont les noms reviennent au fil des pages, parfois au premier plan, d'autres fois en arrière-plan, dans une mini comédie humaine balzacienne. Les décors sont ceux d'une sorte d'Asie des steppes. Ça se passe dans une époque post-apocalyptique. Ça va vers la disparition, la destruction, l'extinction.
Des gens errent ou campent dans des ruines, l'Histoire est finie, les génocides et les catastrophes ont eu lieu, il n'y a plus d'espoir. La seule ouverture est un humour noir dévastateur.
Une écriture radicale, un univers onirique, sombre, habité par le chamanisme, l'hallucination: dire que ça change de ce qu'on lit habituellement est un euphémisme.
Antoine Volodine, Des anges mineurs, Points Seuil
Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud
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16.12.2009
Saga Le Corbusier
Par Tomoto

En 2006, Echenoz nous donnait un étonnant livre intitulé Ravel. Avec une écriture un peu maniérée, élégante, épurée, l’auteur mettait en scène un compositeur dont la petite taille, les complets, les pyjamas et les eaux de toilette le fascinaient. J’avais trouvé très beau ce petit livre tout en me demandant à quel genre il appartenait. Echenoz avait retenu quelques éléments de la bio de Ravel et il en faisait un objet littéraire singulier.
Le livre de Nicolas Verdan qui vient de sortir chez Campiche m’y fait penser. Cette fois, c’est un architecte qui fascine l’auteur: Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier. On le voit entrer dans la mer dont on retirera son corps sans vie et, dans une adresse que je trouve réussie, le narrateur parle à l’oreille du célèbre artiste, évoquant les heures significatives de son existence: voyages aux Indes, en Algérie, aux États-Unis, au Liban, au Brésil, pays où il allait mettre en oeuvre ses projets.
“Taillant votre crayon, vous cherchez le bon angle... Vous mesurez, vous calculez, vous trépignez d’impatience, les lunettes embuées par la sueur du front”. On voit les premières automobiles dans les rues d’Athènes. Puis on voit les officiers nazis dans les rues de Paris. Verdan nous montre alors un Corbu stratège mû par une seule considération, celle de son intérêt bien compris, un as de la combinazione libéré des préjugés et de la morale boutiquière, qui traverse les années noires avec habileté, n'oubliant jamais l’objectif à atteindre mais ne voulant pas voir ce qui se passe à Drancy en mars 1943, sachant se rapprocher des “résistants” au moment opportun.
Nicolas Verdan nous montre surtout un créateur habité par son “démon”, allant chercher auprès des négresses, des danseuses et des putains cette inspiration dont il aura besoin pour concevoir et réaliser ses projets les plus audacieux. En effet, le descendant des Cathares dévore la vie avec une énergie et une sensualité qui laissent songeur. Ce sont alors parmi les plus belles pages du livre: odeurs de citron, de iode et d’anis. L’origan, la tomate et le poivron. Le chant des cigales. Le poisson grillé que le lecteur de Don Quichotte et de Zarathoustra partage avec les amis du Cap-Martin.
Dans son “Ravel”, Echenoz nous présentait, avec une maîtrise incroyable et dans une langue inimitable, un papillon qu’on voudrait fixer dans une boîte. Il esquissait le profil d’un génie insaisissable. Verdan nous fait plutôt entrer dans un nid de flammes, dans un bouillonnant chaudron de rêves, de fantasmes, de pulsions, de désirs et d’ambitions qui justifient, à mon avis, ce titre magnifique: Saga Le Corbusier.
Nicolas Verdan: Saga Le Corbusier, Edition Campiche, 2009
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14.12.2009
Berluscogné
par Pascal Rebetez
J’avoue avoir céder à l’allégresse lors du visionnage des images montrant l’agression dont a été victime le Président du Conseil italien. La même qu’en regardant le méchant au catch se faire ratiboiser. Je me croyais plus humano-centré, eh bien non ! Le malheur de certains autres me fait plaisir. Mea culpa. Est-ce parce que ce vieux bellâtre teint, lifté, gominé me sort par les yeux ? Ou est-ce que de le savoir intouchable - malgré ce qu’on suppose de ses activités, de son enrichissement, de ses liens avec la mafia, de sa connerie étalée et imposée via les médias qu’il possède – nous avait frustrés de justice immanente ?
C’est alors que « le dent pour dent » nous venge et nous rassure, bien davantage que toutes les tentatives de la justice qui essaie de nous faire croire que les hommes sont égaux devant la loi. Puisque tout citoyen a droit a son avocat. Du coq transalpin au bonnant d’âne genevois, me saute alors une autre pensée malsaine, à l’écoute d’un vénérable Maître dont les diatribes et le génie de la langue épatent nos médias qui ont toujours raffolé des chants du cygne, surtout les plus alambiqués. Ce bâtonnier a une si grande image de soi-même et de ses talents qu’il réfute l’idée même de la solidarité et de la compassion, ces vertus « destinées aux médiocres ». En l’entendant, je me suis surpris à lui souhaiter, non pas une fin de vie humiliante - il s’en approche trop - qu’une belle et grosse et longue rage de dents. Dents pour dents, comme pour Berlusconi.
Mais, aïe, vous n’avez pas un sédatif ? On ne doit pas souhaiter de mal aux gens. Maman, je te le promets, je ne le ferai plus.
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