19/01/2017

BB, un mythe français (Marie Céhère)

 

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par Jean-Michel Olivier

Le Général de Gaulle disait qu'il n'avait qu'un seul rival sur la scène internationale : le reporter Tintin. C'était faire peu de cas de Brigitte Bardot, une icône autrement plus encombrante, car universelle et vénérée. Vénéneuse, même. C'est ce mythe qu'interroge Marie Céhère dans l'excellent livre qu'elle consacre à cette fille de bourgeois qui rêvait d'être danseuse avant d'être repérée par un directeur de casting…

Car, bien sûr, rien ne prédisposait BB à faire du cinéma : une petite vie tranquille, des parents qu'elle vouvoyait, des cours de danse, une sœur plus douée qu'elle… Personne ne se souvient des premiers films de BB — et pour cause. Elle n'y fait qu'une apparition timide, y murmure une ou deux répliques et ne crève jamais l'écran, comme on dit. Pourtant, sur la pellicule, quelque chose se passe. Un frémissement. images-7.jpegUn éclair de lumière. Et cette bourgeoise aux goûts très « middle class » enchaîne les films et enchante les hommes qu'elle côtoie. Les acteurs (Samy Frey, Jean-Louis Trintignant) tombent comme des mouches. Et certains réalisateurs en font leur égérie (Roger Vadim, Louis Malle, Jean-Luc Godart). Sa carrière est lancée. Le mythe est en voie de construction. Pourtant, BB y semble indifférente. Ou plutôt elle fait tout pour demeurer une femme « normale », proche des Français, peu soucieuse de son aspect glamour (elle reçoit les journalistes en jeans, les cheveux dénoués et les pieds nus). 

images-5.jpegLes mythes ont la peau dure : ils naissent à l'improviste (qui aurait pu prédire une carrière fulgurante à cette brunette devenue blonde et assez médiocre comédienne ?), se développent, se ramifient, pour devenir, avec le temps, une parole et une image que l'on partage. Il suffira de quelques films (Et Dieu… créa la femme, Le Mépris, Une Femme est une femme) pour provoquer le scandale et assurer l'avenir du mythe. Ensuite, même quand BB mettra un terme à sa carrière, elle demeurera la femme la plus populaire de France, au point d'être statufiée dans toutes les Mairies de la République sous le traits de Marianne.

Marie Céhère (photo de droite) déplie le mythe avec finesse (et tendresse). Elle revisite la carrière de BB, film après film, éclaire les zones d'ombre et donne la parole à quelques témoins essentiels. Elle décortique, en particulier, le rapport difficile (paradoxal) que BB a entretenu avec le cinéma. images-8.jpegEt sa manière, libre et insouciante, de vivre son statut de star (Edgar Morin avait débroussaillé le terrain) en inventant une nouvelle « femme française », vive, drôle, mutine, moderne, suivant toujours les mouvements de son cœur (car le cœur a toujours raison).

Même ces dernières années, alors que le cinéma n'est plus qu'un souvenir, dans ses combats pour la cause animale ou ses déclarations quelquefois bleu marine, BB reste un mythe indépassable, un éclair de bonheur, un éclat de rire, que Marie Céhère restitue parfaitement dans son petit essai qui est d'abord un livre d'amour et d'hommage.

* Marie Céhère, L'art de déplaire, Pierre-Guillaume de Roux, Paris, 2016.

15/01/2017

Bienvenue dans le pire des mondes

Par Pierre Béguin

1984.jpgDans son fameux roman 1984, Georges Orwell pose ce principe que tout régime totalitaire doit canaliser la colère du peuple en la détournant sur un ennemi désigné. Il imagine alors le rituel des «Deux minutes de la haine». Il s’agit du moment de la journée pendant lequel le visage de l’«ennemi» de l’Ingsoc, un certain Emmanuel Goldstein, est diffusé sur des écrans. Le peuple est alors invité à laisser exploser sa rage contre cet ennemi bien entendu imaginaire, sorte d’épouvantail menaçant créé de toute pièce, un leurre qui, en détournant l’attention, permet à la menace réelle de s’imposer en douceur.

Osons cette hypothèse: et si des personnes comme Marine le Pen (ou un Eric Zemmour) en France et Christoph Blocher (ou un Oskar Freysinger) en Suisse – il y en a dans chaque pays – étaient devenues, au même titre que la Russie, les Emmanuel Goldstein des régimes occidentaux? Des régimes où la démocratie – qui peut encore nier cette évidence? – se voit petit à petit vidée de toute sa substance par le totalitarisme financier, certes plus soft pour la majorité d’entre nous (pour combien de temps encore?) mais diablement plus efficace. Peut-être suis-je naïf, mais je peine à voir dans ces figures diabolisées la menace extrémiste qu’il faut juguler en priorité. Et je reste sans voix lorsque des personnes semble-t-il intelligentes, à l’énoncé d’un argument de bon sens ou d’une vérité incontournable, se dressent sur leurs ergots au motif que cet argument, ou cette vérité, fait le jeu de l’UDC (ou du FN). Comme l’écrivait déjà Georges Orwell: «L’argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités car cela ferait le jeu de telle ou telle force sinistre est malhonnête en ce sens que les gens n’y ont recours que lorsque cela leur convient personnellement. Sous-jacent à cet argument, se retrouve habituellement le désir de faire de la propagande pour quelques intérêts partisans et de museler les critiques en les accusant d’être objectivement réactionnaires». Au fond, Elisabeth Badinter ne dit pas autre chose: «On ferme le bec de toute discussion sur l’Islam avec la condamnation absolue que personne ne supporte: Vous êtes raciste ou vous êtes islamophobe, taisez-vous!» Sauf qu’elle aurait pu ajouter que l’Islam n’est pas seul en cause: pour le meilleur ou pour le pire, le sionisme, le féminisme (aïe! je sens que ça va être ma fête), le panlibéralisme, et bien d’autres «ismes» se développent sur les mêmes ressorts. Au pays de Voltaire, il est impossible d’émettre la moindre critique sur certains «ismes» sans être accusé d’amalgamer, de stigmatiser, d’essentialiser des populations, ou sans être taxé de «iste» (machiste, raciste, fasciste, etc.) ou de «phobe» (homophobe, islamophobe, etc.) en tout genre. Au bout du compte, l’accusé, qui ne s’y reconnaît pas, préfère aller cultiver son jardin. Une démission en forme de pain bénit pour certains contempteurs. En réalité, sous couvert de respect des libertés et des droits, d’humanisme, de tolérance, de politiquement correct, c’est une vision antagoniste qui étend sa domination et fait son lit dans nos propres valeurs. La novlangue et sa chasse aux sorcières lexicales, en proscrivant, détournant, rebaptisant bon nombre de mots, participe activement de cette subversion. Dans 1984, c’est précisément ce que dit Syme à Winston: «Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée? A la fin nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer». Le raffinement de l’efficacité totalitaire ne consiste pas à interdire quelque chose mais à organiser les conditions pour que cette chose n’existe pas…

Si le fascisme est un régime fondé sur la dictature d’un parti unique, l’exaltation nationaliste et le corporatisme, il est indéniable que les thèses des partis dits d’extrême droite s’en font l’écho. Mais dans le monde actuel, plus sophistiqué, acquis à la globalisation, soumis au totalitarisme de la finance, à la gouvernance supranationale d’une élite intellectuelle, de multinationales et de banquiers mondiaux, ces thèses, pour une majorité de citoyens qui y souscrivent, constituent aussi un retour à l’autodétermination des peuples pratiquée dans les siècles passés, une sorte d’aspiration à remettre quelques règles (fussent des frontières) dans cette course effrénée à la déréglementation et au libre échangisme qui paupérisent toujours plus des pans entiers de la société. Une manière aussi de s’opposer à ces mots terribles de David Rockfeller écrits dans Newsweek en 1999, des mots qui sonnent comme un manifeste du néolibéralisme et une véritable définition du fascisme moderne incarné par la finance et les multinationales: «Quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble l’identité adéquate pour le faire». Alors oui, je l’avoue, à côté du pouvoir Goldman Sachs, des multinationales, des David Rockfeller et de l’ubérisation du globe qui dresse sans règle tout le monde contre tout le monde, Christoph Blocher et Marine le Pen me semblent bien inoffensifs, et leur insistance à rétablir des frontières, à revenir au pouvoir national, en ferait presque des Guillaume Tell en lutte contre la domination Habsbourg, ou des Vercingetorix contre l’Empire romain. Pour le moins des Emmanuel Goldstein que la gouvernance mondiale désignerait à la vindicte populaire comme la menace ultime. Populisme contre ploutocratie. Régionalisme contre globalisation. Le combat séculaire! Et tant pis pour les dinosaures qui croient encore au clivage gauche-droite!

Sauf que la «populace» a plus de bon sens que ne le pensent les David Rockfeller. Le Brexit et l’échec d’Hillary Clinton en sont deux preuves récentes. Les collusions entre les clintoniens et Wall Street pour favoriser le secteur financier – avec les ravages que l’on sait sur la classe moyenne – furent telles qu’une partie de la presse, même sous la tutelle financière, a dénoncé ce «gouvernement Goldman Sachs». Tout, même un Trump qui promet le retour aux frontières et aux règles de la Nation, oui, tout mais pas ça! Qu’un milliardaire excentrique, qu’une Marine le Pen – dans son programme du moins plus Gaulliste que n’importe quel Républicain –, qu’un Christoph Blocher puissent s’incarner en défenseurs des droits démocratiques ne soulignent pas uniquement le degré de détestation du corps électoral pour une classe politique dominante qui ne cesse de le trahir, mais nous donnent aussi une idée du système dans lequel trente-cinq ans de néolibéralisme globalisé nous ont fait entrer. Et ce n’est qu’un début: la pente est maintenant si forte qu’elle imprime, je le crains, un mouvement irréversible. Personnellement, je serais surpris que le Donald finisse son mandat: le pouvoir de ceux qu’il a battus – et qu’il n’aurait pas dû battre – est bien plus étendu que les milliards (et les scandales) qui ont fait sa renommée. La chasse au canard a d’ailleurs déjà commencé…

Mon premier billet de l’année 2016 dans Blogres s’intitulait «Bienvenue dans le futur». Il y était question de la légalisation du Bail-in et il se concluait par ces lignes: «Les financiers préparent la suppression des billets et de la monnaie pour rendre l’argent purement virtuel. Adieu coffre, cachette, bas de laine et fric au noir! Et le E banking, à quoi croyez-vous que ça sert si ce n’est à nous rendre dépendant des banques? La révolution FINTECH (contraction de finance et technologie) n’a pas fini de surprendre… en mal. En résumé, nous serons complètement sous le joug d’établissements bancaires qui se sont déjà légalement approprié notre argent bientôt géré par des robots. Alors nos «sequins», aussi planqués soient-ils, n’auront pas plus de valeur qu’un rouge liard, si ce n’est en tant qu’objet de collection. 2016, sans tambours ni trompettes, dans l’indifférence la plus complète, marque l’avènement d’une ère nouvelle: dorénavant, plus personne n’est propriétaire de son épargne et des économies légitimement mises de côté après une vie de labeur. Finie l’indépendance, la liberté qu’octroie l’épargne à son détenteur! Avec la bénédiction de l’Etat, sous couvert de légalité, la dictature financière avance ses derniers pions. Elle sera bientôt totale... Avec tous les moyens de surveillance dont le citoyen est déjà l’objet à son insu, le tableau est complet. Orwell, à côté, c’est de la roupie de sansonnet».

Pour 2017, je monte d’un cran: «Bienvenue dans le pire des mondes!», un titre que j’emprunte au dernier livre de Natacha Polony dont je ne saurais trop vous recommander la lecture. Si je ne vous ai pas convaincu, ce livre le fera. A moins que vous n’ayez peur de vous faire peur…

 

Georges Orwell, 1984, Folio, 1972 (1e publication: 1949)

Natacha Polony, Bienvenue dans le pire des mondes, éd. Plon, 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

12/01/2017

Portrait de l'artiste en lecteur du monde : les secousses du voyage (Jean-Louis Kuffer)

par Jean-Michel Olivier

images-2.jpegSans être un bourlingueur sans feu ni lieu (il est trop attaché à son nid d’aigle de la Désirade et à sa bonne amie), JLK parcourt le monde un livre à la main. C’est pour porter la bonne parole littéraire : conférences sur Maître Jacques en Grèce ou en Slovaquie, congrès sur la francophonie au Congo, voyage en Italie pour rencontrer Anne-Marie Jaton, prof de littérature à l’Université de Pise, escapade en Tunisie avec le compère Rafik ben Salah, pour juger, de visu, des progrès du prétendu « Printemps arabe ». JLK voyage pour s'échapper, mais aussi pour aller à la rencontre des autres…

Chaque voyage provoque des secousses et des bouleversements, et JLK n’en revient pas indemne.

En allant au Portugal, par exemple, JLK se plonge dans un roman suisse à succès, Train de nuit pour Lisbonne de Pascal Mercier, qui lui ouvre littéralement les portes de la ville. images.jpegSitôt arrivé, il y retrouve le fantôme de Pessoa et les jardins embaumés d’acacias chers à Antonio Tabucchi. La vie et la littérature ne font qu’une. Les frontières sont poreuses entre le rêve et la réalité.

images-3.jpegAu retour, « le cœur léger, mais la carcasse un peu pesante », son escapade lusitanienne lui aura redonné le goût (et la force) de se mettre à sa table de travail. Car JLK travaille comme un nègre. Carnets, chroniques, « fusées » ou « épiphanies » à la manière de Joyce. Mais aussi le roman, toujours en chantier, le grand roman de la mémoire et de l’enfance qui hante l’auteur depuis toujours.

« La mémoire de l’enfance est une étrange machine, qui diffuse si longtemps et si profondément, tant d’années après et comme en crescendo, à partir de faits bien minimes, tant d’images et de sentiments se constituant en légendes et se parant de quelle aura poétique. Moi qui regimbais, qui n’aimais guère ces séjours chez ces vieilles gens austères de Lucerne, qui m’ennuyais si terriblement lorsque je me retrouvais seul dans ce pays ont je refusais d’apprendre la langue affreuse, c’est bien là-bas que j’ai puisé la matière première d’une espèce de géopoétique qui m’attache en profondeur à cette Suisse dont par tant d’autres aspects je me sens étranger, voire hostile. »

DownloadedFile.jpegCe grand livre de la mémoire et des premières émotions, JLK le remet plusieurs fois sur le métier. Il s’appelle L’Enfant prodigue**, et le lecteur participe à chaque phase de son écriture, joyeuse ou tourmentée, exaltée ou empreinte de découragement. JLK nous raconte également les péripéties de la publication de ce récit aux couleurs proustiennes, en un temps très peu proustien, assurément, obsédé de vitesse et de rentabilité.

À ce propos, JLK rend compte avec justesse des livres, souvent remarquables, qui, pour une raison obscure, passent à côté de leur époque. Claude Delarue et son Bel obèse, par exemple. Ou les romand d’Alain Gerber. Ou même la poésie cristalline d’un Maurice Chappaz. Sans parler d’un Vuilleumier doux-amer. Ou d’un Charles-Albert Cingria, trop peu lu, qui reste pour JLK une figure tutélaire : le patron.

* Jean-Louis Kuffer, L'Échappée libre, lectures du monde (2008-2013)l'Âge d'Homme, 2014.

** Jean-Louis Kuffer, L'Enfant prodigue, éditions d'autre part, 2011.

07/01/2017

corps à corps

par antonin moeri

 

 Quand Gerti et Hermann (les deux personnages principaux de LUST d’Elfriede Jelinek, coll.Point) regardent des films porno dans le salon de leur villa bien aménagée, «l’entrée inopinée de l’enfant manque de dégénérer en une tragédie comparable au climat local». Il vient pour lire à ses parents «la liste de ses desirata, bourrée d’objets qui se font concurrence» et que lui seul, dans cette région peuplée d’ouvriers courbant l’échine, peut s’octroyer, au grand dam et à la colère des enfants de non-nantis qui ouvriront de très grands yeux devant le super scooter des neiges «pourtant interdit par l’Etat dans cette contrée» et que recevra sans faute le fils d’Hermann... Ayant vu son fils faire irruption dans le salon où les images hard défilent sur l’écran devant les voyeurs qui s’échauffent, la maman du petit «tente avec ses dents de tirer une couverture sur ses mamelons dénudés que le père à l’instant mordait encore». En vérité je vous le dis, le personnage de l’enfant doit avoir une fonction précise dans ce «roman» (Lust=plaisir, envie, désir, volupté, luxure) écrit avec un scalpel qui décortique les images véhiculées par la pub et autres langages, les mots du discours admis, les images figées, les expressions de tous les conformismes; cet enfant regarde par le trou de la serrure ou fait irruption dans le salon de la villa cossue; il a souvent vu le père mordre les tétons de sa mère ou plonger tête la première dans celle-ci (question de point de vue); il est instruit sur ce plan-là. Mais alors pourquoi assiste-t-il régulièrement, par le trou de la serrure ou en direct, à cette scène primitive qui (pour certains puritains) semble traumatisante et qui, je m’en souviens avec exactitude, me fit vomir en son temps? J’avais parfois le sentiment, en lisant LUST, que Jelinek utilise cet enfant (si j’ose dire) comme une métaphore: ne serait-ce pas l’attitude du lecteur qui serait ainsi mise en scène ou en accusation, ce lecteur qui semble se délecter en lisant les passages où le corps de Gerti (ses sillons, ses plis et ses callebasses) est maltraité avec une rare violence, celle dont use Jelinek dans son corps-à-corps avec la langue allemande?

29/12/2016

Régis Debray, fin de siècle

par Jean-Michel Olivier

images-5.jpegComme l'ornithorynque ou le panda, l'Intellectuel Français (ou I.F. pour reprendre le sigle inventé par Régis Debray dans un livre passionnant*) est une espèce en voie de disparition. Héritier lointain de l'Intellectuel Originel (ou I.O.), dont les plus fameux spécimens s'illustrèrent lors de l'affaire Dreyfus, l'I.F. voit aujourd'hui sa fin venir, supplanté par l'I.T. (ou Intellectuel Terminal) qui ne pense plus en terme en droit ou d'éthique, mais exprime ses humeurs au jour le jour — de préférence dans les pages “ Débats ” de Libération ou du Monde — dans l'espoir d'en tirer un bénéfice médiatique immédiat, et d'occuper la scène intellectuelle.

Intervenir dans la vie politique, pour un écrivain ou un philosophe, aura toujours été, depuis un siècle au moins, une spécialité française. On se rappelle Zola accusant, dans l'Aurore, l'Etat d'avoir condamné injustement Dreyfus. Accusation reprise par Anatole France, Barrès, Péguy, Proust et quelques autres I.O., lesquels, après maintes attaques, polémiques et menaces, eurent enfin gain de cause.

Cet engagement de l'intellectuel, qui se doit de toujours prendre position dans le débat politique de son époque, va se développer au cours du XXe siècle. En France, ses grandes figures morales seront tour à tour Gide, lorsqu'il dénonce au retour d'un voyage en URSS les conditions de vie de ce pays ; Sartre, bien sûr, qui force l'I.F. à s'engager dans le débat politique et à choisir son camp, souvent de manière péremptoire ; Raymond Aron qui, au sortir de la deuxième guerre mondiale, s'oppose à Sartre en défendant des positions tout autres ; mais aussi David Rousset ou Pierre Vidal-Naquet.

images-3.jpegLe point de rupture, qui pour Régis Debray marque la fin de l'I.F et sa transformation en I.T. (ou Intellectuel Terminal), advient au début des années 70 avec l'arrivée sur la scène médiatique des “ Nouveaux Philosophes ”. Plus de débat d'idées, désormais, plus d'affrontements de haute tenue, comme les querelles entre Sartre et Camus, mais des opinions assénées tels des coups de gourdin. Même si Debray cite peu de noms, on reconnaît sans peine ici la bande à Bernard-Henri Lévy, Glucksmann et autres Finkelkraut qui représentent les nouveaux maîtres du prêt-à-penser. Leur coup de génie ? Occuper les media et faire du débat d'idées un spectacle permanent. Ê“ L'I.T. a un ton judiciaire, mais un ton au-dessus du juridique. Il fait métier de juger, et non d'élucider : plutôt dénoncer qu'expliquer. Sa question préférée ? " Est-il bon, est-il mauvais ? " Elle en cache une autre, beaucoup plus grave à ses yeux : " Et moi, me retrouverais-je, ce faisant, du bon ou du mauvais côté ? "”

Etre toujours là où quelque chose se passe (quitte à faire du tourisme médiatique comme BHL ou Bernard Kouchner). Toujours du bon côté, bien sûr — c'est-à-dire des bons sentiments ou du politiquement correct. Ne jamais s'engager sur le terrain du vrai débat philosophique (laissé aux purs spécialistes, philosophes de métier, réputés illisibles), mais raisonner en termes de chiffres plus ou moins trafiqués, de slogans péremptoires et de comparaisons démagogiques (voir les chroniques de Jacques Julliard, Alain Minc ou Jean-François Revel).

* Régis Debray, I.F. suite et fin, Folio, Gallimard, 2001.

22/12/2016

Je suis mort un soir d'été (Silvia Härri)

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par Jean-Michel Olivier

En lisant Je suis mort un soir d'été*, le premier roman de Silvia Härri, on ne peut s'empêcher de penser au beau film de Marco Tullio Giordana, Nos plus belles années (La meglio gioventù) : même évocation de la maladie mentale, des fameuses inondations de Florence et des anges de la boue, même périple à travers l'Italie des années de plomb (1970-80). Mais la comparaison s'arrête là. Alors que le film de Giordana ressuscite l'épopée d'une génération, le roman de Silvia Härri s'attache à un drame plus intime : un secret de famille (l'un des thèmes de prédilection de la littérature romande). 

C'est Pietro qui raconte ici son histoire, et dévoile peu à peu le secret qui le hante : la maladie de sa petite sœur (autisme ? maladie dégénérative ?), très vite envoyée en institution. images-3.jpegCe secret va le poursuivre jusque dans sa nouvelle vie, quand il s'installera en Suisse, à Genève, pour faire le tramelot, puis entreprendre des études d'architecte. Pourquoi garde-t-il ce secret ? Sans doute par lâcheté, ou par désir de rompre définitivement avec son passé. 

Appelé au chevet de sa sœur en fin de vie, Pietro se retrouve confronté à un passé qu'il croyait oublié, mais qui ne passe pas. Maladie, gangrène des rapports familiaux, fuite et exil, folie. Il y aurait là matière de plusieurs romans ! images-2.jpegSilvia Härri effleure beaucoup de thèmes sans jamais les approfondir, ce qui a pour effet que le lecteur baigne dans un flou artistique qu'il aimerait voir se dissiper. Il n'échappe pas, non plus, à quelques puissants clichés sur Genève et la Suisse (« C'est encore une ville grise, froide, pleine d'immeubles anonymes et de gens sur leur quant-à-soi. ») Je suis mort un soir d'été ressemble à l'ébauche d'un roman qui pourrait être mieux construit, et allégé de ses scories un peu conventionnelles.

* Silvia Härri, Je suis mort un soir d'été, Bernard Campiche Éditeur, 2016.

18/12/2016

avant Godot

par antonin moeri

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maison de Sam à Ussy-sur-Marne

 Dans une salle de la Kunsthalle de Hambourg, le visiteur tombe sur un tableau stupéfiant: un homme de dos, debout sur un rocher, devant une mer de brume. Une oeuvre devant laquelle un jeune auteur resta sans voix en octobre 1936, un auteur qui ne sait pas alors ce qu’il va faire de sa vie, qui a rompu avec toute possibilité de carrière et qui «fera de son inadaptation un ressort, de son échec une occasion, de son impuissance l’obligation de créer».

Cet auteur s’appelle Beckett et celui qui, quatre-vingts ans après lui, s’est retrouvé devant «Le voyageur au-dessus de la mer de nuages» de Caspar David Friedrich, celui-ci se nomme Stéphane Lambert, essayiste belge qui avance l’hypothèse suivante: les tableaux du peintre allemand auraient abordé, aux yeux du jeune Beckett en plein désarroi, «ce que les mots peinent à exprimer».

Si l’homme de dos dressé devant la mer de brume peint par Friedrich fascina autant l’essayiste que l’oeuvre et le visage quasi minéral de SB, c’est qu’il trouve un point commun aux deux artistes: d’un empêchement, d’une infirmité, d’une inadéquation, du pire, ils ont extrait une singulière énergie pour atteindre, «à l’issue d’une obscure plongée, cette surface où se rejoignent les solitudes».

Un autre tableau de Friedrich laissa SB sans voix: «Deux hommes contemplant la lune». Ces deux êtres anonymes, de dos, unis par «une sereine complicité», se dressent dans un paysage désolé; ils ont l’air d’attendre quelque chose, le regard tourné vers un ailleurs éclairé par la lueur lunaire. Cette «sereine complicité» entre deux êtres aurait touché «une zone extrêmement sensible» chez un SB désorienté... L'image des «deux hommes fraternellement réunis» lui aurait insufflé, au milieu des doutes et des élans brisés, «une infime confiance en la fertilité du désastre».

La «lumière d’entre-deux-mondes où baigne la mémoire» que Friedrich créait à partir de souvenirs, sensations, aspirations réagencés dans un autre ordre, on retrouve cette lumière dans une pièce que Beckett écrira douze ans après son étonnant voyage en Allemagne nazie: «En attendant Godot», où apparaisent deux solitaires, «de ceux qui n’ont pas de gîte, des maladroits, des damnés, des faibles, des infortunés».

Lambert voit une évidente parenté entre le duo, l’arbre, le ciel, la lune du peintre allemand et le duo, l’arbre, le ciel, la lune de l’écrivain irlandais. C’est cette rencontre précisément entre un univers et un autre en gestation qui déclencha l’écriture de ce petit livre, une écriture mêlant chronologie, enquête, subtiles considérations, visions poétiques, interrogations sur le propre cheminement de l’essayiste.

Comment l’émotion ressentie devant un tableau a-t-elle pu cheminer, vivre dans l’espace clos de la boîte crânienne d’un artiste, jusqu’à l’écriture de «Godot»? A cette question, l’auteur de donne pas de réponse mais sa rêverie nous fouette le cuir, donne envie de partir sur-le-champ à Hambourg, puis à Dresde, Berlin, Hanovre, pour revoir les tableaux de ce peintre à qui il était interdit d’adresser la parole les jours où il peignait le ciel.

 

Stéphane Lambert: Avant Godot, Arléa 2016

15/12/2016

Rêver Venise avec Pierre-Alain Tâche

par Jean-Michel Olivier

images-6.jpegDe Goldoni à George Sand, de Musset à Rilke, de Casanova à Sollers, Venise est la ville du monde qui a le plus inspiré les écrivains — un passage obligé pour les poètes. Elle inspire, aujourd'hui, un très beau livre à Pierre-Alain Tâche, l'un de nos meilleurs écrivains.

Constitué de deux parties — l'une écrite en 2009 et l'autre en 2015 —, Venise à main levée* nous entraîne dans le dédale des ruelles de la ville. À la fois promenade, où le poète se laisse guider par le hasard, et rêverie ou divagation. Attentive, l'oreille perçoit la musique des voix, le clapotis de la lagune, une femme qui chantonne dans la rue. Et l'œil est aux aguets, perdu dans la folie du carnaval ou visitant la Biennale d'art contemporain, la prison pour femmes de la Giudecca ou le cimetière San Michele.

Le regard est curieux, et prompt à se laisser surprendre et à s'émouvoir. « Est-ce un visage que je cherche au tarot des façades ? » Il y a, dans cette errance bienheureuse, une quête du mystère — et de la femme. À Venise, elle porte tous les masques : artiste de rue, marchande de souvenirs, lavandière étendant du linge à sa fenêtre. Et le poète ne cesse de les arracher…

La poésie de Tâche est faite d'instantanés d'une rare précision (d'une rare justesse), comme saisis au vol, à main levée. Dans une langue à la fois musicale et sensuelle, Tâche esquisse les visages inconnus, les paquebots à quai, les Carpaccio entrevus à la Scuola San Giorgio dei Schiavoni. Il rend justice à la Sérénissime — cette ville qui demeure un miracle.

Venise à main levée est sans doute l'un des plus beaux livres, et l'un des plus personnels, de ce grand poète vaudois.

* Pierre-Alain Tâche, Venise à main levée, Le Miel de l'Ours, 2016.

11/12/2016

Désir d'immortalité

Par Pierre Béguin

Goethe.jpgDans L’immortalité, Milan Kundera met en scène une rencontre entre Goethe et Hemingway, dialoguant sur les chemins de l’au-delà. Rien, mais absolument rien de commun entre Goethe et Hemingway, me direz-vous! Il faut croire que, dans l’au-delà, Goethe (comme chacun d’entre nous, je suppose) préfère deviser avec d’autres voix que celles – Herder, Höderlin, Bettina – qu’il a entendues sa longue vie durant. Quoi qu’il en soit, comme Hemingway se plaint des innombrables biographies plus ou moins fantasques qu’on lui consacre, Goethe lui répond: «C’est l’immortalité, que voulez-vous. L’immortalité est un éternel procès». Et Hemingway de renchérir: «L’homme peut mettre fin à sa vie. Mais il ne peut mettre fin à son immortalité. Une fois qu’elle vous a pris à bord, vous ne pouvez plus jamais redescendre, et même si vous vous brûlez la cervelle, comme moi, vous restez à bord avec votre suicide, et c’est l’horreur. J’étais mort, couché sur le pont, et autour de moi je voyais mes quatre épouses accroupies, écrivant tout ce qu’elles savaient de moi, et derrière elles était mon fils qui écrivait aussi, et Gertrude Stein était là et écrivait, et tous mes amis étaient là et racontaient tous les cancans, toutes les calomnies qu’ils avaient pu entendre à mon sujet, et dans toutes les universités d’Amérique une armée de professeurs classaient tout cela, l’analysaient, le développaient, fabriquant des milliers d’articles et des centaines de livres…» Des biographies et des cancans, et encore des cancans et des biographies… Mais qui s’intéresse encore aux livres du célèbre romancier américain?
Voyant Hemingway trembler, Goethe lui prend la main et, pour le calmer, lui raconte son dernier rêve. La scène – assez confuse précise Goethe – se déroule dans une petite salle de théâtre de marionnettes où l’on joue son Faust. Mais quand l’écrivain regarde la scène, il s’aperçoit que la salle est vide. Embarrassé, déconcerté, il regarde autour de lui et reste cloué de stupeur: tous les spectateurs se sont regroupés derrière la scène et, les yeux écarquillés, l’observent avec curiosité. Quand leurs regards se croisent, tous se mettent à l’applaudir. Alors, horrifié, Goethe comprend que ce n’est pas le spectacle qui intéresse les gens, mais lui-même; non pas Faust mais Goethe! Et il sait que, dorénavant, plus jamais il ne se débarrassera d’eux, qu’ils seront toujours là à le regarder, éternellement, lui et non pas son œuvre… cette œuvre qu’il voulait immortelle et qui n’aura rendu immortel que son créateur. Car l’œuvre importe peu, c’est celui qui a gagné une parcelle d’immortalité qu’on veut toucher, l’idole, l’immortel susceptible de transmettre une once de ses pouvoirs surnaturels (John Lennon se plaignait de ce que des handicapés interpellaient les Beatles pendant leurs concerts pour réclamer un miracle, comme d’autres deux mille ans plus tôt, interpellaient Jesus).
Soif de célébrité, désir d’immortalité. Stars mégalomanes et paranoïaques, fans obsessionnels, célébrités de pacotille, voire tueurs en série en quête de reconnaissance ou fanatiques prêts à se faire exploser pour une infime parcelle d’immortalité. Epidémie du monde moderne, décuplée par les réseaux sociaux et internet: plus besoin de construire une œuvre, désormais inutile là où quelques mots peuvent suffire. La création? «Non mais, allô quoi!» On est célèbre parce qu’on parle de soi – qu’on sait faire parler de soi –, non pas parce qu’on a fait quelque chose qui justifierait cette célébrité. Des cancans, toujours des cancans! Et puis, après une certaine somme de cancans, une biographie, peut-être… Aucun lien nécessaire entre mérite et succès: si les êtres célébroïdes d’avant internet n’étaient souvent rien d’autre que des artefacts culturels générés par des stratégies médiatiques dans le but de satisfaire des intérêts économiques, chacun peut maintenant, à coups de provocations, d’attitudes scandaleuses (célébrité et transgression sont dorénavant intimement liées), se construire gratuitement sa propre célébrité et assouvir son désir d’immortalité… un court instant. Célébrité, immortalité pour tous! Paradoxe: dans un monde cultivant le style individuel comme antidote au nivellement qu’entraîne le principe de l’égalité démocratique, l’importance croissante de l’image, voire du scandale, dans la vie quotidienne illustre parfaitement l’essor de la société de masse: la nécessité narcissique de se distinguer pour être distingué.
Quand j’ouvre mon ordinateur, je suis assailli d’informations futiles sur des célébrités qui n’ont strictement rien produit pour justifier ce statut, et dont je n’ai personnellement jamais entendu parler. Alors je songe à ce dialogue dans l’au-delà entre Goethe et Hemingway, au rire du romancier américain devant l’incroyable accoutrement du grand poète allemand que Kundera lui a confectionné pour la circonstance: visière verte sur le front, fixée autour de la tête par une cordelette, emmitouflé dans un énorme châle multicolore, avec ses pantoufles aux pieds… «C’est à cause de Bettina que je suis ainsi accoutré, se justifie Goethe (car l’amour de Bettina pour le grand poète n’était, encore et toujours, rien d’autre qu’un désir d’immortalité). Partout où elle va, elle raconte son grand amour pour moi. Et je sais qu’elle trépigne de colère de me voir déambuler ici sous cet aspect: sans dents, sans cheveux et avec cet objet grotesque au-dessus des yeux… »
Ridicule! Au fond, sur internet ou ailleurs, ça ressemble à cela, l’immortalité…
 
L’immortalité, Milan Kundera, Ed. Folio, 1990

08/12/2016

Régis Debray : le rebelle modeste

par Jean-Michel Olivier

images-5.jpegPour ceux qui aiment vagabonder loin des idées reçues, les livres de Régis Debray sont un feu d'artifice, et une fête de l'intelligence. Bien sûr, il y a parfois, chez le lecteur, une impression d'insuffisance devant l'érudition (jamais étalée comme la confiture) de cet écrivain-philosophe qui possède l'une des plus belles plumes de la littérature française. Mais Régis Debray est un modeste, un « rebelle modeste » comme il aime à se définir lui-même, qui vient après le révolutionnaire, le contestaire et le dissident, et cette modestie, qui n'est pas de façade, accompagne tous ses livres, et nous le rend proche.

Un candide à sa fenêtre* qui vient de paraître en Folio est le deuxième volet des Dégagements que Debray a entrepris de publier dès 2010. Le livre a la forme d'un dé à six faces (au pluriel) qui partirait de « Frances » pour aboutir à « Littératures », en passant par les « Mondes », les « Politiques », les « Philosophies » et les « Arts ». images-7.jpegVaste programme, en vérité ! À la manière de Roland Barthes, Debray éclaire les mythes contemporains en les passant au scanner de l'histoire et de la géographie (trop oubliées), de la philosophie et de la politique. Il aime à suivre les destins parallèles  de Victor Serge et Walter Benjamin, par exemple, ou de Julien Gracq et Claude Simon qui, bien que contemporains, ne se croisent jamais. Il réfléchit sur la postérité (ou l'absence de postérité) en remarquant, chez la plupart des auteurs « dont on parle », l'oubli des références, ce qui l'amène à revenir sur l'idée de génération, d'émulation et d'éducation.

Mais comment devenir une référence ? « La passage de la trouvaille à la marotte puis à l'ouvre-boîte est un long chemin. L'inventeur doit au long des années creuses droit son sillon, sans lorgner sur le voisin, tout entier à son idée fixe. Et fermer sa porte aux collègues et concurrents qui font de même dans la pièce à côté. »

images-2.jpegRégis Debray, dans Vie et mort de l'image**, fut le premier à insister sur la révolution numérique en montrant ce qu'il advient quand on passe de l'écrit à l'écran, et de la graphosphère à la vidéosphère. Dans l'histoire de l'humanité, la technique est toujours primordiale : « les lions, les blattes et les ouistitis n'ont pas d'histoire, parce qu'ils n'ont pas d'outils. (…) L'homo sapiens est ce curieux animal qui transmet ses outils à son petit-fils, donc transforme son milieu, et ce faisant, se transforme lui-même. » 

Debray revient sur cette rupture, qui est à l'origine aussi d'une fracture sociale (entre les gens « connectés » et les autres), en analysant, par exemple, l'importance des tweets (140 signes) qui ont remplacé, pour les hommes politiques, les programmes et les longs discours (Donald Trump ne s'exprime que par tweets). Comme à son habitude, l'auteur adore les raccourcis provocateurs (mais stimulants) lorsqu'il écrit : «Le prêtre, sorcier déchu ; le poète, prêtre déchu (dixit Baudelaire) ; le chanteur, poète déchu ; le rappeur, chanteur déchu ; etc. Les « c'était mieux avant » ont tort de se plaindre. Chaque dégradation vaut régénération. » Rousseau ne disait pas autre chose…

Désenchantement, détachement, dégradation : tout le livre illustre à merveille ce désengagement qui est désormais la position du « candide à sa fenêtre ». Pourtant, Debray ne cède jamais aux sirènes du catastrophisme — même s'il déplore le déclin du discours politique, par exemple (de Mitterrand à Chirac, de Chirac à Sarko, de Sarko à Hollande) ou l'imposture de l'art contemporain : « Quand le visiteur n'en a pas les moyens, est mise à sa disposition une équipe de « médiateurs culturels présents de midi à minuit », à l'instar des équipes paroissiales des sacristies pour guider le néophyte, et lui expliquer la démarche, le geste, l'interrogation, la problématique du prophète, bref l'intérêt caché du défaut d'intérêt apparent. »

La littérature, aujourd'hui, comme le cinéma, n'échappe pas à ce constat désabusé : on n'invente plus rien, mais on recycle, on cultive le second degré, on ricane, on copie, on revisite, on détourne, on pastiche : c'est le règne du sampling, du remake, du remix. « Suprématie de la recherche sur la trouvaille, et de l'alambiqué sur le brut. Tout devient resucée, et pas d'original qui n'appelle ses pastiches. C'est la jactance à l'envers. » Il appelle de ses vœux le retour du truculent et du coupant, de l'héroïque et de l'épique (mais reconnaît qu'il n'est plus assez jeune pour faire « gros, gras et grand » !)

C'est un plaisir de cheminer avec Debray dans ses flâneries autour du monde, dans les musées ou chez les grands auteurs, même si elles sont « mélancoliques, cocasses ou injustes ». En fin de course, il demande au lecteur son indulgence. C'est inutile. Il nous aura ouvert les yeux sur tout ce qui nous déroute et nous trompe. Et, en particulier, sur l'époque (notre époque) qui nous met en scène.

* Régis Debray, Un candide à sa fenêtre (Dégagements), Folio, Gallimard, 2016.

** Régis Debray, Vie et mort de l'image, Folio, Gallimard, 1992.

04/12/2016

jeu de massacre

par antonin moeri

 

Dans le jeu de massacre que constitue «Holzfällen» de Thomas Bernhard, les personnages sont radiographiés par un narrateur implacable qui éprouve un malin plaisir à les passer à la moulinette, comme on dit, tous ces artistes ou pseudo-artistes réunis pour un dîner dit artistique. Il y a le compositeur alcoolique et caractériel Auersberger, il y a le comédien du Burgtheater (équivalent à Vienne de La Comédie Française), propriétaire d’une villa dans un quartier résidentiel, il y a une prof de lycée qui nourrit une très haute estime d’elle-même, il y a deux jeunes écrivains qui ne cessent de ricaner dans un coin et puis il y a Joanna, qu’on vient d’enterrer après son suicide, une fille de cheminot qui avait rêvé d’une carrière d’actrice, qui contribua au succès d’un artiste-tapissier, lequel artiste laissa tomber Joanna pour aller poursuivre sa carrière à Mexico aux côtés d’une fille de ministre...

Mais le portrait le plus féroce, dans cet étonnant jeu de massacre, est celui d’une romancière qui n’a jamais quitté Vienne, qui a patiemment creusé son trou dans le fromage des subventions, des prix régionaux et des bourses officielles. Une romancière qui se sent rabaissée dès qu’elle n’est plus au centre de l’attention. Une femme grosse, grasse et laide qui, vêtue de sa robe tricotée de sa propre main, «vit depuis des décennies dans l’illusion d’être la plus grande romancière, voire la plus grande poétesse d’Autriche». Une romancière qui avait obtenu un petit article élogieux au sujet de son premier roman, «ce qui lui avait suffi pour rester plantée à Vienne». (Le narrateur ne mâche pas ses mots pour évoquer ce personnage: «La Virginia Woolf viennoise, cette créatrice de prose et de poésie faisandées qui, sa vie durant, n’a jamais baigné que dans son kitch petit-bourgeois (...) Elle mange sa soupe comme toujours, à sa manière, le petit doigt de sa main droite pointant toujours au moins un centimètre trop haut»).

Une romancière qui, pour justifier ses arguments, se sent obligée de rappeler qu’elle fut l’élève du célèbre professeur Kindermann et que le célèbre professeur Kindermann avait écrit, dans une de ses brillantes dissertations... Une romancière qui, pour se sentir exister, se sent obligée de contredire systématiquement l’acteur du Burg qui est au centre de toutes les attentions (dialogue très tendu digne d’être joué sur la scène d’un théâtre de la cruauté). Cette romancière observe haineusement le narrateur à qui, vingt ans auparavant, elle faisait lire à haute voix les lettres d’amour que lui envoyait un chimiste devenu entretemps son mari, un narrateur à qui elle fit connaître, vingt ans auparavant, presque tous les écrivains importants du XX e siècle, un narrateur qu’elle hait maintenant de toutes les fibres de son gros corps flasque parce que ce narrateur, au point culminant de leur relation, lui a filé entre les doigts pour ne plus jamais la revoir.

La charge la plus violente est portée lorsque ce JE-narrateur nous raconte comment cette romancière s’est comportée à l’enterrement de Joanna, enterrement qui venait d’avoir lieu. Cette romancière aime se présenter comme une bonne Samaritaine, éprouvant avec componction une compassion sans bornes pour le compagnon de la défunte parce que celui-ci est un gagne-petit... elle ne ressent pas la moindre honte en s’armant d’une boîte de cigares vide afin de quémander de l’argent destiné à payer les frais des funérailles, geste qui plongera le compagnon de la défunte «dans le plus grand embarras de sa vie». Si le narrateur a quitté au bon moment cette romancière névrosée qui n’a «jamais fait que se livrer à une forme abjecte de mise en scène destinée à illustrer sa vocation sociale», c’est parce qu’il n’a pas voulu être dévoré par cette femme chez qui il a pourtant passé des centaines d’après-midi à lui lire à haute voix du Joyce, du Saint-John Perse, du Pavese, du Valéry, du Pirandello, une femme à qui il devait presque tout à l’époque, dont il fut sans doute follement amoureux mais à qui il n’a jamais pardonné «d’écrire une prose sentimentale sans valeur et des poèmes sentimentaux également sans valeur... de développer un art personnel si misérable et de pratiquer un dilettantisme effroyable».

C’est une mise à mort à laquelle le lecteur assiste dans cette «irritation». Celle d’un personnage fat et prétentieux, aigri et irritable, d’humeur instable et de caractère mauvais qui, étant tombée dans la fosse commune de l’esprit petit-bourgeois, aurait plutôt sa place dans la fosse où on a installé Joanna (la fille de cheminot gâtée par une mère qui a «prévenu et réalisé autant que possible chacun de ses souhaits»), trou profond dans lequel la Virginia Woolf viennoise a, dans un mouvement du bras hautement théâtralisé, lancé une rose.

 

Thomas Bernhard: Des arbres à abattre, Gallimard, 1987, FOLIO, 1997

01/12/2016

Une ténébreuse affaire (Serge Bimpage)

images-4.jpegpar Jean-Michel Olivier

Tout est crypté, ou presque, dans le dernier roman de l’écrivain genevois Serge Bimpage. Le titre, tout d’abord, La Peau des grenouilles vertes*, qui ne trouve son explication qu’à la page 109 (allez-y voir vous-mêmes, si vous ne me croyez pas !). Le nom des personnages ensuite : un écrivain suisse, exilé malheureux à Paris, qui s’appelle Claude Duchemin, fait penser à Claude Delarue, disparu en 2011. Un cinéaste amateur de havanes, rencontré dans le TGV, évoque immanquablement le prophète de la Nouvelle Vague (il s’appelle Jean-Luc Gaddor). Quant à la trame du roman (l’enlèvement de la fille d’un artiste célèbre), elle fait penser à l’affaire Dard, survenue en 1983, à Genève, qui avait fait grand bruit. Ici, Joséphine Dard (voir ici son interview) devient Albertine Onson, et son père Frédéric, Nils Onson. Quant à Bimpage, qui aime les masques et les pseudos, il devient Nazowski (surnommé Naze). Mais ne nous y trompons pas : La Peau des grenouilles vertes, malgré les apparences, n’est pas un roman à clés : c’est une enquête, passionnante et fouillée, autour d’un fait divers qui met en évidence toutes les facettes de l’âme humaine — ses ombres et ses lumières.

Qui est Naze ? Un nègre d’écriture. « Un raconteur de vies », comme il se nomme lui-même. Il a quitté le journal pour lequel il travaillait pour se mettre à son compte, et écrire, car telle est sa passion, et son ambition. Il est le scribe fidèle, le témoin attentif, qui va donner forme (et cohérence) aux vies qu’on lui raconte. Qui connaîtrait Socrate si Platon n’avait pas retranscrit fidèlement ses paroles, et sa philosophie ?

Les nègres sont utiles, et même indispensables, on ne le dira jamais assez…

Mais l’écriture n’est pas qu’une affaire de commande ou de métier. Naze s’en est vite aperçu. Elle plonge en lui ses racines profondes. Autrefois journaliste, puis nègre, il a toujours rêvé d’être écrivain. C’est ici que les choses se compliquent, et deviennent passionnantes.

images-3.jpegFasciné, depuis longtemps, par un fait divers (l’enlèvement d’Albertine Onson), Naze va mener discrètement son enquête, comme un limier, et écouter les témoignages (peut-on parler de confessions ?) des deux protagonistes de cette sinistre affaire. Le nègre, alors, devient psy : il écoute, interprète, essaie de débrouiller l’écheveau si subtil des paroles prononcées. Edmont K., le ravisseur, l’effraie, d’abord, puis joue au chat et à la souris. Aujourd’hui, on le classerait dans la catégorie des pervers narcissiques. C’est un manipulateur sans envergure, mais à l’ego tout-puissant. Naze reste fasciné, mais toujours sur ses gardes. Il reconstitue son enfance, les humiliations subies face à son père, ses déboires dans une société où il ne trouve pas sa place. L’arrière-fond criminel est parfaitement décrit, avec empathie, mais sans pathos. Edmont K. est un homme ordinaire, c’est là son drame, attiré par l’appât du gain, inconscient des souffrances qu’il peut (et va) causer.

Le cas d’Albertine est beaucoup plus intéressant. Sa vie croise celle de Naze en plusieurs points : elle devient l’amie de Claude Duchemin, que Naze admire, et qui lui lègue son appartement parisien. L’évocation de l’écrivain suisse exilé (alias Claude Delarue) est belle et émouvante (et pourrait être développée). Elle exerce sur Naze une attraction qui le poussera dans ses derniers retranchements. Car raconter la vie des autres, recueillir leurs paroles, n’est pas sans danger. On en dit toujours trop, ou trop peu. Naze est un scribe fidèle, certes, mais il sent les limites de son métier : la vérité ne se dit pas comme ça. Maquillée, travestie, elle ne sort pas toute nue de la bouche du bourreau, comme de celle de la victime. L’un et l’autre ne peuvent pas tout dire. Seul le roman — par son espace de liberté, ses voix multiples, ses spéculations, ses outrances — peut approcher la vérité du réel.

Et Naze en est le premier conscient…

À qui appartient une vie ? À celui qui la vit ou à celui qui la raconte ?

C’est le dilemme de Nazowski, et l’enjeu central de son livre. Comme Serge Bimpage, il y déploie ses multiples talents : journaliste, il mène une enquête au cordeau, se déplace, interroge les témoins, repère les lieux du crime ; fin psychologue (et maïeuticien), il sait accoucher les personnes qu’il écoute et les comprend sans les juger, comme dirait Simenon ; et en bon écrivain, il donne forme à ce chaos de vérités, serré comme un nœud de vipères, dont il extrait un roman à la fois vif et attachant, parfois désabusé, plein de surprises et de retournements de situation, qu’on ne lâche pas jusqu’à la dernière ligne.

* Serge Bimpage, La Peau des grenouilles vertes, roman, L’Aire, 2015.

27/11/2016

Café littéraire de Lucinges

Pierre Béguin sera l'invité du Café littéraire de Lucinges le lundi 28 novembre à 20 h 30 à la bibliothèque du village pour parler de son dernier roman Condamné au bénéfice du doute, inspiré de la célèbre "affaire Jaccoud". La soirée débat se déroulera à la bibliothèque du village.

25/11/2016

Le Blog littéraire de Philippe Renaud

Par Alain Bagnoud

Un nouveau blog littéraire dans le paysage du web ! Celui-ci est assez remarquable pour qu'on le signale.

 

D'abord à cause de la personnalité de son auteur. Philippe Renaud est bien connu de ceux qui s'intéressent à la littérature romande. Il l'a enseignée à l'université de Genève pendant des années, a écrit de nombreux articles et livres consacrés à des auteurs de chez nous et d'ailleurs - notamment un magistral Ramuz ou L’intensité d’en bas, paru à Lausanne, aux éditions de l’Aire, en 1986. Son activité d'écrivain englobe aussi un « roman-feuilleton pataphysique » ( Marcel Duchamp ou Les Mystères de la Porte, paru à Genève, aux éditions coaltar, en 2012) et de la fiction (Sept Histoires à rebrousse-poil, Vevey, éditions de l’Aire, 2013). Les curieux pourront voir les recensions que j'ai faites sur ces deux livres ici et ici.

 

Le Blog littéraire de Philippe Renaud

Deuxième raison de s'intéresser à ce nouveau blog littéraire: son originalité par rapport aux autres. Plutôt que suivre l'actualité à coups de nombreuses publications, Philippe Renaud a choisi un rythme mensuel et se propose de faire une exploration attentive et approfondie des livres auxquels il s'intéresse. Établissant un dialogue avec son lecteur, il déploie dans ses analyses une parole érudite, imagée et libre, si on en juge par sa première publication, qui examine les deux livres de Marina Salzmann.

 

« Je vous propose, y écrit-il, une excursion dans des régions encore peu explorées par la critique de cette œuvre si originale; mon propre parcours, qui s’inspire un peu de celui des nouvelles, laisse de côté certains aspects des deux ouvrages. S’il est nettement plus long qu’un article de journal, c’est à cause des, ou plutôt grâce aux richesses que l’on découvre à chaque pas... »

 

On trouvera la suite en suivant le lien suivant : Le Blog littéraire de Philippe Renaud

 

24/11/2016

Un (faux) polar haletant (Julien Sansonnens)

par Jean-Michel Olivier

images.pngLe polar est à la mode — même en Suisse romande ! Après les grands polars américains (Ellroy, Coben, Connelly), la vague des polars scandinaves (Stieg Larsson, l'extraordinaire Henning Mankel), voici venir les polars romands. On range dans cette catégorie toute sorte de romans (romans noirs, romans policiers) qui n'ont souvent rien à voir avec les polars américains ou scandinaves et qui — osons le dire — ne leur arrivent pas à la cheville.

images-2.jpegCe n'est pas le cas du deuxième livre de Julien Sansonnens, un auteur qui, comme il aime à le dire, « a un nom fribourgeois, est né à Neuchâtel, va être député vaudois et travaille en Valais ». Avec Les Ordres de grandeur*, Sansonnens nous donne un roman à la fois ambitieux et parfaitement construit, qui nous balade aux quatre coins de la Suisse romande.

Roman choral, Les Ordres de grandeur fait se croiser plusieurs personnages dont les destins se nouent, au fil des pages, dans une toile savamment tissée. Au centre du livre, Alexis Roch, un journaliste charismatique qui présente le Journal de 20 Heures sur une chaîne privée genevoise. On assiste d'abord à son irrésistible ascension, grâce à sa verve, son talent de communicateur, son entregent aussi, puis à sa chute, programmée dès le début, mais surprenante et bienvenue. images-3.jpegAutour de lui, gravitent des amis d'enfance, comme Michel Fouroux, un spin doctor (Marco Camino, clin d'œil à Marc Comina !), une beurette au destin malheureux, quelques politiciens véreux (dont un certain Schumacher, célèbre pour son catogan!) et bien sûr quelques inspecteurs de police.

Car le roman de Sansonnens a l'allure d'un polar : il commence par une (atroce) scène de viol, puis se déroule comme une enquête policière. Mais l'enquête, ici, n'est qu'un prétexte pour brosser le tableau d'une société obnubilée par le paraître, la réussite sociale, l'appât du fric et les petits arrangements entre copains. Même s'il force parfois le trait (c'est le côté jubilatoire du livre, quand l'auteur n'hésite pas à se lâcher!), Sansonnens démonte les rouages d'un univers politico-médiatique qui repose essentiellement sur de sales petits (et grands) secrets. Sans tomber dans la caricature, il sonde aussi le cœur de ses personnages avec intelligence et empathie — je dirais même une générosité et un humour assez rares dans la littérature romande (qui est souvent minimaliste et manifeste un humour involontaire).

Bref, un roman riche et vivant qui tient le lecteur en haleine jusqu'à la dernière ligne.

* Julien Sansonnens, Les Ordres de grandeur, éditions de l'Aire, 2016.

20/11/2016

Le "mauvais écrivain"

par antonin moeri

 

 

Me souviens des propos définitifs d’une critique dite littéraire qui affirma, lors d’une rencontre dite littéraire, qu’elle pouvait immédiatement évaluer la qualité d’un texte en repérant le nombre d’adjectifs et, surtout, d’adverbes utilisés par l’auteur qui lui avait envoyé son livre en songeant à un possible commentaire que cette dame pourrait faire dans un quotidien régional, cette dame qui savait avec exactitude et aplomb ce qu’écrire veut dire. Me souviens de la voix qui se fit alors entendre autour de ce qu’on appelle une «table ronde»: voix sonore, légèrement rauque, vibrante comme les palpitations d’une corde de harpe, voix qu’on pourrait presque dire pathétique et qui pouvait faire penser à celle d’une tragédienne. Pour cette dame bien habillée, il était absolument évident que la multiplication des adverbes ne pouvait que nuire à un texte. Il fallait, disait-elle, les supprimer tous pour que l’écriture se déploie avec toute sa force. J’ai souvent songé aux affirmations de cette professionnelle. Ayant ouvert un livre de Cingria, quelle ne fut ma surprise en découvrant dans un même paragraphe: «non moins, supérieurement, parfaitement, particulièrement, quasi, carrément». Ayant, le lendemain, ouvert un livre de Kertesz, je fus sidéré par la répétition ressassante des adverbes: «presque, peut-être, ensuite, sûrement, totalement, peu à peu, effectivement», une ressassante répétition voulue par un auteur qui travaille son écriture à même la langue et au travail de laquelle ni la ponctuation ni la syntaxe ni mes chers adverbes ne sont laissés au hasard. Ma dernière surprise, je la dois à un texte narratif de Ludwig Hohl, dans lequel les adverbes prolifèrent: «allerdings, übrigens, nämlich, überhaupt, eigentlich, einigermassen» pour n’en citer que quelques-uns. Une telle prolifération alimenta ma rêverie: peut-être signale-t-elle, cette prolifération, un scrupule, un tâtonnement, une délicatesse, une hésitation chez celle ou celui qu’on pourrait dire styliste. Ce n’est certainement pas à ce genre de styliste que songeait la critique dite «littéraire» lorsqu’elle affirma sur un ton péremptoire qu’une ressassante répétition d’adverbes signalait inévitablement le «mauvais écrivain».

18/11/2016

Le grand projet de Nicolas Kissling

 Par Alain Bagnoud

Le grand projet de Nicolas KisslingUn des intérêts du Grand Projet de Nicolas Kissling, c'est que le roman évoque l'immigration des années 50, c'est-à-dire la rudesse de la condition de saisonnier, un milieu de solidarité mais aussi de trahison et de pressions….

 

A cette période, des trains entiers de jeunes Italiens débarquaient en Suisse pour construire les barrages et les maisons. Peu formés, confinés, ils se retrouvaient dans un univers bien différent de celui de leurs rêves, et essayaient de s'organiser pour vivre entre eux, ou encore de s'intégrer.

 

C'est ce monde que découvre Antoine, le narrateur, secondo, graphiste genevois. Il déteste son père italien, mort quand il était tout petit, et qui avait la réputation d'être un mauvais mari, un coureur de jupon. Tout son amour filial va vers son beau-père, Marc, qui l'a élevé. Mais la mort de sa mère va changer la donne.

 

Grâce à sa sœur, Antoine découvre la jeunesse de ce père biologique. Ivo Castelli est venu de Bergame, en 1947. Cet Ivo a gagné à la loterie. Ou plutôt, il a découvert un trésor. Un vrai. Dans une maison destinée à être noyée au fond du barrage qu'il construit.

 

Ce qu'il va en faire est généreux. Mais il est dès lors obligé de mener une double vie, qu'on va découvrir peu à peu dans le livre. En même temps qu'Antoine décrit son existence dans un langage très oral, on suit le basculement de ses croyances et on découvre le passé de son père.

 

Ces passages alternent avec d'autres, écrits de façon plus neutre, qui racontent l'arrivée du père et la constitution de son « grand projet » solidaire. Sorte de Robin des bois idéaliste, Ivo prend des risques, accepte l'anonymat et le manque de reconnaissance – jusqu'à ce que son fils, un demi-siècle plus tard, lui rende justice.

 

Structurant ces éléments et ces découvertes, le roman est construit avec du suspense. Il y a même, comme dans tout bon roman à intrigue, une surprise finale.

 

 

 

Nicolas Kissling, Le grand Projet, Editions de l'Aire

 

17/11/2016

Exotisme et mélancolie (Elisa Shua Dusapin)

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par Jean-Michel Olivier

Hiver à Sokcho* est le premier livre d'une jeune auteur franco-coréenne, Elisa Shua Dusapin. Il se lit avec plaisir, même s'il a toutes les qualités et les défauts d'une première œuvre. 

Les qualités d'abord : une écriture fine et sensuelle, qui excelle à évoquer les sensations, les couleurs, les odeurs, les gestes du quotidiens : la narratrice travaille dans une pension d'une petite ville de Corée du Sud, elle préparer souvent à manger, décortique les poissons, découpe les légumes — et l'auteur exprime à merveille cette fête des sens. Un parfum de mélancolie, ensuite, qui imprègne le corps et le cœur de la jeune narratrice, perdue entre sa mère (qui vend des poissons), son amant mannequin (qui veut retourner à Séoul, dans la grande ville) et un hôte français de passage, dessinateur de bande dessinée, qui provoque chez elle angoisse et émoi amoureux. Une fraîcheur, enfin, dans l'atmosphère du livre, qui tient beaucoup à l'exotisme du récit, l'évocation d'un pays lointain et inconnu, ses habitudes, ses goûts alimentaires ou vestimentaires.

images-6.jpegQuelques défauts aussi. L'intrigue du livre est à la fois très mince et convenue : l'attirance (amoureuse ? intellectuelle ?) qu'exerce le Français sur la jeune Coréenne n'est jamais approfondie, ni questionnée, car l'auteur reste toujours en surface. On se doute bien que la jeune femme projette sur le dessinateur français l'ombre de son père, français également, disparu brusquement du tableau. Mais on n'en saura pas plus, hélas. Les personnages secondaires ne sont pas étoffés (Jun-Oh, l'amoureux de la narratrice ; Park, le patron de la pension). Les dialogues, ensuite, qui semblent écrits à l'emporte-pièce, ce qui est d'autant plus étonnant que l'écriture du livre est très soignée.

« Il fait si sombre…

— C'est l'hiver.

— Oui.

— On s'habitue.

— Vraiment ? »

Roman ? Récit ? Hiver à Sokcho ne porte aucun sous-titre. La question n'est pas sans importance, car le lecteur se demande souvent quelle est la part de fiction dans cette histoire qui hésite sans cesse entre le roman et le récit autobiographique. On ne peut s'empêcher de penser à Marguerite Duras ou, plus près de chez nous, à Yasmine Char — même si le livre d'Élisa Shua Dusapin n'a pas la profondeur (et le douleur) de ses intimidants modèles. Il n'empêche qu'elle fait preuve, ici, d'un talent prometteur et qu'on se réjouit de lire ses prochains livres.

* Elisa Shua Dusapin, Hiver à Sokcho, éditions Zoé, 2016.