23/05/2016

Information et paranoïa

Par Pierre Béguin

Edgar Poe.jpgL’information, l’officielle d’une part, trop soumise au diktat économique et, donc, trop consensuelle pour être honnête, et celle d’internet d’autre part, des réseaux et des blogueurs, trop impulsive ou incontrôlable pour être crédible, peut vous rendre paranoïaque. J’y retrouve exactement les sensations éprouvées à la lecture de cette nouvelle extraordinaire d’Edgar Poe intitulée Le Système du docteur Goudron et du professeur Plume, traduite par Charles Baudelaire et adaptée pour la télévision par Claude Chabrol.

Dans le sud de la France, un narrateur anonyme, jeune homme enthousiaste et féru de physiologie de la folie, obtient la permission de visiter un établissement psychiatrique – qui ressemble à un château – réputé pour sa méthode originale appelée «système de douceur». Le directeur de l’établissement, un certain Maillard, lui apprend que ce système n’est plus pratiqué, malgré les succès qu’on lui attribuait, remplacé désormais par celui, plus contraignant et radical, du docteur Goudron et du professeur Plume. Le narrateur s’en étonne et demande au directeur en quoi consistait ce système de douceur: «A ménager les malades, à ne jamais les contrarier. Nous ne discutions aucune des fantaisies qui leur passaient par la tête. Non seulement nous feignions d’y croire, mais nous les encouragions. Aucun argument ne frappe un esprit malade comme le reductio ad absurdum. Si un pensionnaire se figurait être un poulet, le traitement se bornait à insister sur la vérité du fait, - à accuser le patient de stupidité, parce qu’il ne s’en montrait pas assez convaincu, - et à lui refuser toute autre nourriture que celle qui convient à des volailles. Avec un peu de blé et de gravier, on accomplissait des prodiges. Nous comptions aussi beaucoup sur d’innocentes distractions, telles que la musique, la danse, les exercices physiques, la lecture de livres. Et l’on ne prononçait jamais le mot de folie…»

Le système de douceur, précise encore le directeur, a été abandonné après que les patients, jouissant d’une trop grande liberté, eurent usurpé l’autorité de leurs médecins et infirmières en les enfermant tels des fous: «les gardiens se trouvèrent pieds et poings liés et jetés en cellules, où ils furent traités comme s’ils eussent été les fous, par ceux qui venaient d’usurper les fonctions de gardiens». Et Maillard de préciser: «Le complot avait été organisé par un lunatique qui s’était mis en tête qu’il avait découvert un système de gouvernement supérieur à tous ceux que l’on connaît. Il voulait faire l’essai de son invention et il enrôla les autres pensionnaires dans une conspiration qui avait pour but de renverser le pouvoir établi». Ainsi les fous conservèrent-ils une grande liberté tandis que les gardiens, enfermés dans des cellules, subirent un traitement proche de celui qu’ils prétendent infliger dorénavant aux fous selon les méthodes du docteur Goudron et du professeur Plume.

Combien de temps dura le règne des fous? demande le narrateur: «Oh! très longtemps! Tant qu’elle dura, ce fut une saison de franche lippée pour nos gaillards. Ils firent main basse sur la garde-robe et les bijoux de ma famille. Les caves du château étant bien approvisionnées, et les fous de bons diables qui boivent sec, ils s’en donnèrent, je vous le garantis!»

Mais les villageois, les visiteurs désireux d’inspecter la maison ont bien dû sonner l’alarme? interroge encore le narrateur: «Vous vous trompez. Le chef des rebelles était trop fin pour cela. Il n’admit aucun étranger, sauf, un jour, un tout jeune homme qui n’avait pas l’air d’avoir inventé la poudre. Il lui laissa voir le château pour s’amuser un peu aux dépens de l’intrus, puis il lui ouvrit la porte et l’envoya promener».

Durant le repas qui suit, le narrateur est de plus en plus mal à l’aise. De fait, tout est excentrique: les mets originaux et trop abondants (du lapin au chat, un veau agenouillé servi entier), des personnes habillées en décalage avec la mode de l’époque, des infirmières provocantes et surchargées de bijoux, une musique fort appréciée des convives mais se résumant à une «infinie variété de bruits» pour le narrateur, etc. Certains médecins se mettent à imiter les folies de leurs patients qui se prennent pour une théière, un âne, un fromage ou une citrouille. Le directeur lui-même, à l’aide des gardiens, doit intervenir pour calmer ces ardeurs théâtrales qu’il justifie, aux yeux du visiteur interloqué, par le comportement libéré des gens du sud et leur propension à l’alcool. Néanmoins, le doute s’insinue dans l’esprit du narrateur: qui sont les fous, qui sont les gardiens? Qui sont les patients, qui sont les médecins? Le directeur l’avait prévenu: «Ici, ne croyez rien de ce que vous entendez, et seulement la moitié de ce que vous voyez!»

Dans l’adaptation de Chabrol, si mes souvenirs sont exacts, le cinéaste va plus loin dans la confusion: le directeur prévient le jeune homme narrateur que les patients ont développé une sorte d’hystérie collective par laquelle ils croient être les médecins, les infirmières ou les gardiens enfermés par les fous qui ont pris le pouvoir. Et de fait, les malades affirment d’une seule voix ce que le directeur a prévenu qu’ils affirmeraient. Ils sont convaincants, n’est-ce pas? lance le directeur à son visiteur avec un coup d’œil complice. Et de surenchérir: vous allez voir, le plus convaincant, c’est le lunatique qui a organisé le complot et qui se prend pour le directeur. Quelques minutes avec lui et vous allez croire que c’est moi le fou dangereux, je vous le garantis!

«Quand un fou paraît raisonnable, il est grandement temps, croyez-moi, de lui mettre la camisole» prévient le directeur à l’adresse du narrateur déboussolé. Qui est ce qu’il prétend être? Qui croire? Qui dit la vérité? Qui simule? Qui ment? Je pense à cette phrase de l’apôtre Paul dans la lettre aux Galates: «Même si, moi, je venais vous dire autre chose que ce que je vous ai dit, il ne faudrait pas me croire». Dans cette absence de norme, de référence fiable, où tout peut se lire à l’envers, se trouve en germe l’effroi du monde moderne et son délire paranoïaque…

Quant à la fin de la nouvelle d’Edgar Poe, je vous la laisse découvrir. C’est plus sûr… vous pouvez me croire!

 

Le système du docteur Goudron et du professeur Plume, Edgar Poe, Poche 2003

 

20/05/2016

Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute

Par Alain Bagnoud

 

 

Il y a, en Pierre Béguin, la curiosité de démonter une montre pour voir comment elle fonctionne. Plus le mécanisme est complexe, plus il y prend de l'intérêt. Et mécanisme complexe il y a, dans l'affaire et le personnage dont traite son dernier livre, Condamné au bénéfice du doute. Inspiré par une célèbre affaire genevoise, ce roman met en scène un avocat et civiliste brillant, qui dirige un parti politique, a été bâtonnier de sa profession... On l'accuse d'avoir tué le père du nouvel amant de sa maîtresse. Il nie, il proclame son innocence jusqu'à la fin de ses jours, alors que tout l'accuse.

 

Que croire alors ? Pierre Béguin ne tranche pas et fournit les éléments pour que le lecteur puisse forger sa position, placé dans la position du juré d'assise. Mais cet intérêt à suspense du livre est peut-être supplanté encore par la plongée dans la personnalité d'un être complexe, fascinant, torturé et brillant, mené par une image de soi idéale, s'acharnant à coller à tous les stéréotypes de la réussite, très intelligent mais suicidaire, commettant des erreurs grossières et incompréhensibles pendant son procès, qu'un homme de bon sens n'aurait pas commises, qu'il soit coupable ou innocent.

 

C'est comme s'il y avait deux Maître Joncour : l'homme public et le personnage privé, très différent. C'est le cas de beaucoup de monde, mais ce qui fascine ici, c'est que Joncour lui-même se semble pas arriver à se voir, ni dans un rôle, ni dans l'autre. Il paraît manquer de l'élémentaire distance qui nous permet de considérer notre image avec un peu d'écart lucide.

 

Et pas par bêtise. Sa logique est impeccable, son intelligence vive, sa culture très étendue lui a fourni de nombreux exemples de fonctionnements humains. Rien de tout ça ne lui sert quand il s'agit de l'appliquer à lui-même. Cette intelligence semble désincarnée, fonctionner à vide, selon des schémas différents, comme si elle s'appliquait à des domaines qui ne communiquent pas entre eux, qui concernent des fonctionnements logiques, et non humains, comme si elle était coupée complètement du corps et de ses réactions.

 

De même sa vaste culture. Elle lui semble une protection plus que quelque chose de vivant, comme s'il se réfugiait dans des formes somptueuses et protectrices. Il s'en sert comme d'un ornement, essaie de la communiquer à sa maîtresse, aux idées un peu courtes, veut la parer d'érudition, la façonner, en pygmalion qui créerait une poupée idéale : charmes du corps, du vêtement et des références.

 

Pierre Béguin s'efforce d'ailleurs dans son écriture de retrouver les inflexions d'un Joncour amoureux du beau langage, qui parsème ses discours de références littéraires. Il y a du Balzac dans la description de la maîtresse en fille-fleur, quand Joncour la voit pour la première fois. Il y a du Hugo dans certains accents des discours concernant la justice, au début du livre... L'amplitude de ce style classique dix-neuviémiste, de ces phrases balancées, qui cherchent la nuance juste, servent le récit et lui donnent une cohérence forte : on se trouve dans la tête de Joncour, et son fonctionnement en est éclairé.

 

Même s'il est impossible tout compte fait de le comprendre complètement. Coupable, non coupable ? Pourquoi aurait-il tué cet homme presque sans raisons ? Pourtant, tout semble l'accuser même s'il nie. Donc, coupable, probablement, maître Joncour. Inexplicablement coupable, sauf si on suit l'auteur dans son analyse du personnage, qu'il a développée dans les colonnes du Temps (le 7 mai 2016) :

 

« Dans le mythe de Narcisse, c’est le reflet qui veut ignorer l’ombre. Ici, c’est l’ombre qui veut tuer le reflet. La revanche de l’ombre en quelque sorte. Le narrateur du roman se trouve dans une impasse. Tout comme son modèle d’ailleurs. Cette image idéale et désincarnée qu’il a construite de lui-même l’étouffe. Il la rend responsable de ses échecs amoureux. Si Philippe Joncour avait été moins pointilleux avec son image, la relation avec la femme qu’il aimait aurait sans doute eu un avenir. Il en a eu assez d’être cet homme admirable, au-dessus de tous. Sa tentation obsessionnelle du suicide ne vient pas d’une envie de se tuer mais, peut-être, de tuer cette image… »

 

 

 

Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, Bernard Campiche Editeur

 

19/05/2016

Présence de Marc Jurt (1955-2006)

par Jean-Michel Olivier

772533361.5.jpgIl a y dix ans, le 15 mai 2006, nous quittait Marc Jurt, artiste aux multiples talents, peintre et graveur, sculpteur et photographe, professeur au Collège de Saussure, à Genève, et grand voyageur. Marc Jurt, c’était aussi l’ami incomparable, toujours curieux des autres, généreux dans sa vie comme dans son œuvre, profond et drôle, en quête perpétuelle de beauté et de vérité (qui s’associent toujours dans son travail).

Marc Jurt est mort il y a dix ans, vaincu par une maladie contre laquelle il se battait depuis l’adolescence (et qu’il croyait avoir terrassé définitivement). Il laisse derrière lui une œuvre exceptionnelle par sa richesse et sa diversité : dessins, estampes, peintures, sculptures, photographies. Pour ceux qui l’ont connu, Marc avait tous les talents : il cultivait la création sous toutes ses formes, mais aussi l’amitié, la fantaisie, la douceur et la fidélité. Il bouillonnait de projets (que certains considéraient comme fous) : réaliser chaque semaine, pendant toute une année, par exemple, une gravure originale. Cela donne la série de 52 gravures de « Pas une semaine sans traces ».

Pari génial — pari tenu.

Autre défi, quelques années plus tard, l’immense chantier de Géographie parallèle, réalisé en collaboration avec l’écrivain Michel Butor : 349057970.25.jpegune suite unique de 50 travaux, que Marc considérait comme un sommet de son œuvre. Le peintre y multiplie les interventions et les strates, peinture, gravure, griffures, papiers collés, rehauts de plume et de crayon, tandis que l’écrivain y dépose ses mots. Dans cette œuvre à deux voix, exceptionnelle par son ampleur et son inspiration, les mots et les images se mêlent sans jamais se confondre : une galerie et une graphie qui l’une l’autre se gardent et se perdent de vue dans un jeu de miroir qui donne le vertige. Les tableaux sont écrits, comme les poèmes sont peints. Pourtant, on dirait qu’ils font corps, qu’ils sont faits de la même chair ou de la même pâte. Chacun accueille l’autre pour lui prêter sa voix, son souffle, sa matière.

 Au fil du temps — trente années de dessin, de gravure, de peinture — le trait de l’artiste a changé.

De l’hyperréalisme symbolique des premières gravures (on se souvient des tours de Manhattan dévorées par le lierre) à l’abstraction lyrique des dernières grandes toiles, le trait s’est à la fois dépouillé de l’inessentiel et enrichi de nouvelles expériences, de nouvelles sensations. 3371511979.jpgGrâce aux voyages, aux rencontres, aux aventures de la vie. Mais toujours il a gardé en point de mire son objectif : tracer l’élan, donner une forme visible à la force. Et cette force explose, irrépressible, dans les derniers tableaux réalisés alors que Marc luttait contre la maladie.

 Peindre la force, oui, sans jamais se laisser arrêter, emprisonner, réduire au silence.

 L’œuvre de Marc Jurt n’est jamais fermée : c’est une maison ouverte au monde. Elle est à la fois singulière (on reconnaît son trait, sa griffe, au premier coup d’œil) et universelle. Les Orientaux comme les Occidentaux s’y retrouvent chez eux, tant Marc aime à jouer avec les matières (tissus, écorces d’arbres, papiers de riz ou de coton), à faire des clins d’œil, à tracer des passerelles entre les peuples et les civilisations.

images.jpegChaque tableau est une invitation à partager, à voyager. Il explore de nouveaux territoires, corrige nos vieilles mappemondes, revisite les cartes de géographie, de météorologie et d’aviation en les modifiant, par le trait et par la couleur, afin qu’ils coïncident, sans doute, avec cette géographie secrète qui est la sienne. Je ne peux m’empêcher de voir dans ce geste une sorte de magie blanche destinée à éloigner du corps, de son propre corps, les menaces invisibles de la maladie.

13139104_1736725213241346_3899861434588045104_n.jpgPas un jour, depuis dix ans, sans que je pense à Marc, son rire, sa curiosité, sa gentillesse, son amitié — son amour de la création. Il n’est plus là, mais ses œuvres nous parlent de lui. Le dialogue initié il y a trente ans se poursuit au-delà de la mort.

Car « la mort n’existe pas, écrivait le poète Tsernanski, il n’y a que des migrations. »

 

Pour celles et ceux qui s'intéressent à l'œuvre de notre ami, consultez le site de la Fondation Marc Jurt : http://www.fondationmarcjurt.ch

15/05/2016

quid des pamphlets de Céline?

par antonin moeri

 

Dans la première partie de son essai écrit à la fin du siècle passé, Eric Seebold présente un descriptif des quatre pamphlets, dans lesquels Louis-Ferdinand Céline donne libre cours à un délire raciste qui a consterné la plupart des critiques de l’époque.

En effet, Céline était, jusqu’à Mea Culpa, considéré comme un écrivain de gauche: pacifiste, pourfendeur des hypocrites, proche du populo, critique féroce de la bourgeoisie, vengeur des faibles. Quelques motivations de cette oeuvre pamphlétaire sont avancées: mésaventures personnelles, angoisse de mort à l’approche de la guerre, antisémitisme du père qui lisait avec passion les livres de Drumont.

La question que pose Eric Seebold est la suivante: comment un auteur qui, dans ses deux premiers romans, a ridiculisé le patriotisme, le courage, la famille, le travail, l’amitié, la foi, comment cet auteur a-t-il pu écrire des textes partisans dont l’invective farcie d’argot, la verdeur ordurière, l’outrance, la férocité forcenée sont telles qu’aucun antisémite de l’époque, ou presque, n’a pu les prendre au sérieux, ces textes?

Dans la seconde partie, Eric Seebold donne la parole à ceux qui ont parlé de ces pamphlets dans la presse de l’époque. On est étonné, aujourd’hui, de lire, à propos de «Bagatelles pour un massacre» et de «L’Ecole des cadavres», des phrases du genre: «chef d’oeuvre de la plus haute classe», «Céline n’est jamais meilleur que lorsqu’il est moins mesuré» (André Gide), «Céline est un sceptique qui s’amuse», «Le cri nécessaire et averti du suprême danger qui menace la civilisation», «un certain plaisir littéraire qu’il est seul à nous apporter», «il y a une manière de démesure qui touche à la grandeur» (Henri Guillemin), «je reconnais toujours un vrai livre quand j’en vois un» (Ezra Pound).

Sur le plan politique, personne ne considérait alors Céline comme fiable. Droite et gauche rejetaient cet agité farfelu qu’ils voyaient comme un dément, un paumé provocateur, un cinglé halluciné, donc un mauvais propagandiste...

Dans la presse plus récente (post-holocauste), on met l’accent sur l’irresponsabilité d’un Céline ayant «exprimé des passions qui menaient aux camps», on insiste sur la nausée que provoque la lecture de ces textes, on porte un jugement définitif sur ce «salaud», ce «vendu», ce «traître»!!!

Dans la troisième partie, Seebold étudie quelques procédés stylistiques utilisés par Céline dans les pamphlets (enchâssements, formules répétées, exclamations, superlatifs, néologismes, insultes, comique...) et il émet une hypothèse: ces quatre textes pourraient être considérés comme la recherche d’un second souffle. En effet, c’est à partir d’eux que la syntaxe se hache, vole en éclats, que les points d’exclamation et de suspension prolifèrent, que les trouvailles et les acrobaties verbales se succèdent à un tempo d’enfer, que ce qu’il est convenu d’appeler le style célinien se structure avec force.

Ce que suggère Seebold, c’est que, sans cette plongée dans les régions les plus nauséabondes de l’âme humaine, Céline n’aurait pas écrit, comme il les a écrits, les chefs-d’oeuvre incomparables que sont Féerie pour une autre fois, D’un château l’autre, Nord et Rigodon.

Ce petit livre, publié en 1985 et écrit par un partisan de la réédition des pamphlets (toujours interdits selon le voeu de leur auteur), pourrait intéresser tout lecteur que le scandale Céline irrite, révolte, sidère, ne laisse pas indifférent.

 

Eric Seebold: Essai de situation des pamphlets de Céline, Ed.Du Lérot, 1985

06/05/2016

Olivier Pitteloud, Dans l'ombre de l'absente

Par Alain Bagnoud

 

Olivier Pitteloud, Dans l'ombre de l'absenteVoici le premier roman d'un nouvel écrivain valaisan. Valaisan, car même si Olivier Pitteloud vit et travaille dans le canton de Fribourg, son livre évoque les montagnes et les villages des Alpes ; les ambiances qu'il suscite et l'écriture qu'il façonne sont liés au Valais.

 

Son histoire est plutôt noire. Le point de départ est le suivant : il y a eu un fait-divers, 20 ans plus tôt lors de la fête annuelle de la jeunesse. Une jeune fille a disparu. Trois personnages l'évoquent.

 

Le premier était timide, réservé. Il a côtoyé Marysa, n'a pas osé lui déclarer sa flamme. Il sait ce qu'elle est devenue, a surpris la scène qui a précédé sa disparition. Mais il n'en a parlé à personne. Et, c'est l'enjeu de ce livre : il se demande s'il va révéler ce qu'il connaît à la mère de la jeune fille.

 

Le deuxième personnage était tout l'opposé du premier. Ferdi, beau, décidé, audacieux,, tombait les filles, qui ne lui résistaient pas. Le soir du drame, il a entrepris Maryza. Elle a saisi sa chance : ce n'est pas tous les jours que le beau Ferdi s’intéresse à vous ! Mais tout s'est mal terminé. Ferdi croit que personne n'en a rien su, mais l'histoire le poursuit et trouvera son épilogue pour lui bien plus tard, dans une chambre d'hôpital, après un trajet psychologique complexe.

 

Le troisième personnage est le père de la jeune fille. Après la disparition de celle-ci, il se retrouve dans un labyrinthe de recherche et de suppositions, errant sur les traces de la disparue jusqu'à la folie, à la recherche d'un fantôme ou de réponses.

 

On suit l'un après l'autre ces trois personnages, dans une ambiance dense, étouffante, où la culpabilité se dispute à la tristesse. Le silence impose sa loi, rien ne peut se résoudre, rien ne peut se terminer faute d'aveu et de pardon. À commencer par celui qu'on se donne à soi-même.

 

Comme on le voit, ce récit pessimiste, donc, mais maîtrisé, mesuré, élaboré, se place dans une tradition littéraire romande, qui allie Ramuz, l'întrospection, l'analyse psychologique et le goût de la noirceur considéré comme une qualité littéraire. Mais l'exercice est réussi. Olivier Pitteloud est un auteur à suivre.

 

 

Olivier Pitteloud, Dans l'ombre de l'absente, roman, L'Age d'Homme

 

 

 

28/04/2016

La Dame de la montagne (Olivier Beetschen)

par Jean-Michel Olivier

olivier beetschen,la dame rousse,roman,littérature romande,montagne,oirminaIl y a, au cœur du dernier livre d'Olivier Beetschen, La Dame rousse*, une légende fascinante : celle des « Fils de l'aigle », une famille au destin tragique (et glorieux) habitant une vallée perdue de l'Oberland bernois, dont les enfants, au XVe et XVIe siècle, s'illustrèrent comme farouches mercenaires lors des sanglantes batailles de l'époque. L'histoire de ces trois « fils de l'aigle » occupe la partie centrale du roman, ainsi que la légende de la dame rousse, une femme mystérieuse débarquant un jour chez les « Farouches », après avoir vaincu col et glacier en plein hiver, puis disparue dans la nature, et qui devint leur mère. Cette dame rousse — son fantôme — hante encore la région, comme l'imagination des voyageurs (et des romanciers).

Cette légende, magnifiquement racontée par Beetschen (qui trouve ici une occasion de déclarer son amour à la montagne), obsède deux amis d'enfance, Luc Riesen et Alain Baud,  qui entreprennent une ascension périlleuse en revenant sur les lieux de la légende de Pirmina. Car La Dame rousse est aussi l'histoire d'une amitié entre deux hommes, malheureux en amour, qui se connaissent depuis trente ans. Alain Baud est guide de montagne, féru de de mythes et de légendes et possède un caractère bien trempé, tandis que Luc Riesen, sortant à peine d'un divorce douloureux, cherche un sens à sa vie, interroge la nature et reste fasciné par la légende que son ami lui raconte.

Ces deux récits (la légende de Pirmina et l'amitié entre deux hommes) s'entrelacent de manière très subtile, égarant quelquefois le lecteur, qui perd le fil. On aimerait en savoir plus sur ces deux hommes, compagnons d'infortune, si différents et si proches l'un de l'autre, sur leur quête de sens, leur besoin d'affronter leurs limites et leur passion de la montagne. Si la légende des « Fils de l'Aigle » est menée à son terme (avec maestria !), dépliée dans ses moindres détails olivier beetschen,dame rousse,roman,littérature romande,montagne,légende(Beetschen a le sens, très rare en Suisse romande, de l'épopée et du symbole), et le récit de l'ascension évoqué dans une langue extraordinaire (précise, sensuelle et poétique), qui fait penser immanquablement à Ludwig Hohl, l'histoire de cette amitié virile laisse un peu le lecteur sur sa faim.

Plusieurs figures féminines hantent ce beau roman de la désolation et du dépassement de soi : Christine, la femme séparée du narrateur, Julie, l'épouse d'Alain partie à l'aventure en Amérique, et la Dame rousse, bien sûr, la belle Pirmina, qui représente à la fois le mystère féminin et l'esprit de la montagne. La fée et le démon. La tentatrice, mais également la salvatrice. 

Le roman se termine avec une autre femme, Edwige, rencontrée à la montagne et retrouvée, comme par enchantement, dans une bibliothèque de Fribourg. Quand Alain Baud était possédé par la folie de la montagne (et l'ivresse des sommets), Edwige aime s'enfoncer au cœur de la terre, dans les grottes, les crevasses, les glaciers souterrains. C'est là, d'ailleurs, dans les entrailles obscures de la terre, sous la peau des apparences, qu'elle entraînera Luc dans une dernière quête qui ressemble fort à une nouvelle naissance.

* Olivier Beetschen, La Dame rousse, roman, l'Âge d'Homme, 2016.

26/04/2016

Condamné au bénéfice du doute

A l’occasion de la sortie de son dernier livre Condamné au bénéfice du doute, Pierre Béguin se trouvera au Salon du Livre

  • Le jeudi 28 mai à l’espace suisse, entre 14 h et 15 h, pour une table ronde animée par Quentin Mouron
  • Le jeudi 28 avril au stand des éditions Bernard Campiche, entre 15h et 17 h, pour une séance de dédicaces
  • Le dimanche 1 mai au stand des éditions Bernard Campiche, entre 14 h et 16 h, pour une séance de dédicaces.

 

Le mardi 3 mai, de 18.30 à 20 h, la Compagnie des Mots organisera son traditionnel apéritif littéraire autour de ce roman inspiré d’une très célèbre affaire judiciaire genevoise.

Auberge du Cheval-Blanc, place de l’Octroi, Carouge, entrée libre.

Au plaisir de vous rencontrer à l'une ou l'autre de ces manifestations.

 

24/04/2016

Vertiges de Sebald

 

par antonin moeri

 

À la dame qui gère l’Hôtel Sole à Limone sul Garda où il est descendu et qui lui demande ce qu’il écrit, le narrateur-scripteur répond : une sorte de roman policier. C’est effectivement un genre d’enquête que nous propose Sebald dans « Vertiges », celle d’un homme qui convoque certains souvenirs de deux voyages à Vienne et en Italie entrepris l’un dix ans plus tôt pour changer d’air après une passe difficile, l’autre deux ans plus tôt pour raviver des souvenirs estompés du précédent voyage.

Ce qui compte ici, ce n’est pas l’intrigue, ce ne sont pas les rebondissements mais les sensations de vertige qu’éprouve le scripteur craignant un début de paralysie… Cette fuite en avant dans les rues de Vienne, dans celles de Venise, de Milan, de Vérone nous est rapportée avec le scrupule d’un poète attentif aux moindres bruissements, aux moindres colorations, aux moindres détails offrant du sens à un homme en plein désarroi.

Terreur et minutes de joie intense alternent. Mais le sentiment d’inquiétante étrangeté domine. Des frissons de fièvre assaillent le « voyageur »… Le Palais des Doges fait songer à Casanova qui y fut incarcéré et à sa rocambolesque évasion, un 31 octobre, qui est le jour où notre « voyageur », assis dans un bar, est occupé par sa prise de notes.

Le sentiment d’inquiétante étrangeté rend ce « voyageur » suspect. Deux silhouettes ne le lâchent pas des yeux. Le « suspect » a l’impression d’être impliqué dans une ténébreuse affaire. L’aurait-on entraîné sans qu’il le sache dans une conspiration ? Il imagine des tueurs à ses trousses. La série de meurtres perpétrés à Vérone les années précédentes, jamais élucidés, cette série de meurtres ne le rassure pas… Pourra-t-il échapper aux griffes de l’Organizzazione Ludwig ?

Les nerfs sont à vifs. Il se sent traversé de part en part quand une main féminine lui effleure l’épaule sur la terrasse de l’hôtel. Tout se trouble devant ses yeux, comme s’il regardait le monde au travers de lunettes qui ne sont pas adaptées à sa vue… Il veut découvrir les lieux où Kafka a séjourné en 1913, en proie à un immense désarroi.

Si le « voyageur » est revenu en Italie, sept ans après son premier séjour brusquement interrompu par d’insoutenables angoisses, c’est à la fois pour raviver des souvenirs estompés et pour obtenir des éclaircissements sur le séjour que fit le Docteur Kafka au bord du Lac de Garde… Sur la terrasse de l’Hôtel Sole, le « suspect » travaille à son livre sous l’œil intrigué de la patronne. Il fait des transpositions « pour tenter de relier des événements qui lui paraissent relever d’un même ordre d’idée ».

Cette mosaïque de souvenirs, de faits divers, de rêves, de choses vues ou imaginées, de digressions érudites et de photographies est fascinante à plus d’un titre… Le lecteur se sent entraîné dans un univers auquel l’acte d’écrire donne un sens. Un livre où l’auteur peut consacrer quatre pages à Pisanello, une demi-page au passage de « péniches lourdement chargées, la ligne de flottaison à fleur d’eau ».

 

 

W.G.Sebald : Vertiges, Actes Sud Babel, 2012

22/04/2016

Stéphane Montavon, Crevures

 Par Alain Bagnoud

 

Stéphane Montavon, CrevuresIl semble que les textes de Crevures aient été rédigés il y a une vingtaine d'années, puis retravaillés, revivifiés. Le résultat en tout cas inhabituel.

 

Il y a, dans les meilleurs moments de Stéphane Montavon, quelque chose d'un Maurice Chappaz contemporain qui aurait remplacé le Valais par le Jura, le blanc par l'ecstasy, et qui irait s'encanailler dans des boîtes queer. Pour l'imagerie de son recueil, on peut aussi citer Bosch, Céline, Léon Bloy et d'autres allumés de la représentation.

 

On trouve dans ses courts textes du lyrisme, de l'orage, de l'épique, du verbeux aussi. Parfois ça décolle en fusée : jaillissements des mots, des résonances, des timbres, musique, ivresse des formules, danse.

 

Stéphane Montavon, CrevuresParfois c'est beaucoup, c'est trop, il y a comme un surplus de distillation. Le lyrisme tourne en préciosité, le lecteur perd sa respiration et choppe le tournis, les phrases deviennent un jeu formel qui paraît gratuit.

 

Quoi qu'il en soit, ce recueil allumé et sonore est une curiosité qui n'a pas son pareil et vaut la découverte.

 

 

Stéphane Montavon, Crevures, éditions d'autre part

 

Stéphane Montavon est né en 1977 dans le Jura suisse. Il enseigne le français à Bâle où il vit. Après Bolidage, docu-poème polyphonique, Crevures est son deuxième ouvrage publié.(r-diffusion.org)

 

17/04/2016

Littérature à SOLEURE

Antonin Moeri a la chance d’être invité aux Journées Littéraires de Soleure, voici les heures où il donnera de sa personne.

 

Fr, 06-05-16, 14:00 Scène extérieure sur la Klosterplatz, lecture Aussenpodium Klosterplatz

 

Sa, 07-05-16, 12:00 Littérature dans l'obscurité Palais Besenval Literatur im Dunkeln Modération: Jean-Marc Meyrat

 

Sa, 07-05-16, 18:00 Lecture et interview Stadttheater Studio Arici Modération: Geneviève Bridel

 

15/04/2016

Olivier Beetschen, La Dame rousse

Par Alain Bagnoud

 Olivier Beetschen, La Dame rousseAvec La Dame rousse, Olivier Beetschen nous propose un roman à plusieurs niveaux qui s'emboîtent habilement et qui tournent autour d'un thème, annoncé par le titre.

 

Qui est cette dame rousse ? Dans le texte de Beetschen, elle recouvre plusieurs figures féminines. Il y a la guérisseuse Pirmina, racontée par une légende du XVème siècle, qui a fui le village de Leuk dans le Haut-Valais, traquée par l'évêque de Sion qui la trouvait un peu sorcière. Il y a une fée qui sauve le narrateur imprudent, perdu sur le glacier de la Plaine-Morte, et le ramène à la vie et à la civilisation, représenté ici sous la forme des remontées mécaniques de Crans-Montana. Il y a une étudiante bien réelle, que le narrateur, Luc Riesen, ramène en voiture, alors qu'elle faisait du stop dans le froid, et qui l'entraînera peut-être vers sa perte...

 

Ces trois figures sont-elles la même personne ? C'est ce que le narrateur se demande à la fin. Une fin d'ailleurs cyclique qui ouvre des directions plutôt qu'elle n'en ferme. Le texte en effet renvoie le lecteur à une nouvelle lecture et à une interprétation des éléments qui composent le récit.

 

Celui-ci, si on en fait le résumé, raconte l'excursion de deux amis dans la montagne. Luc Riesen, divorcé, a deux filles qui constituent pour lui l'essentiel. Elles l'aident à ne pas mourir quand il se retrouve dans la montagne hostile.

 

Luc suit Alain Baud, féru de légendes, guide de montagne et érudit, qui mène également une recherche historique sur le mercenariat des Suisses au Moyen-Âge. Alain considère les excursions alpines comme des expériences spirituelles plutôt que comme du simple sport. Ceci le conduira à vouloir dépasser ses limites, dans une quête d'absolu qui aura figure de destin.

 

 Olivier Beetschen, La Dame rousseLe roman, outre les portraits bien menés de ces deux personnages, propose également une histoire de leur amitié. Très bien écrit, il balade le lecteur à travers différents lieux de Suisse romande.

 

Il y a Fribourg, la Gruyère, Lausanne, La Lenk, village dont est originaire Luc et où Alain a vécu un moment fort, le Wildstrubel, dans les Alpes bernoises. Et, surtout, le glacier de la Plaine Morte au-dessus de Crans-Montana, paradoxe de beauté sauvage et de tourisme de masse.

 

Dans la disposition géographique que propose Beetschen, les villes s'opposent à la montagne, comme le quotidien s'oppose à l'exploit et à la neige. L'imaginaire, lui, est du côté de l'altitude. Celle-ci semble distiller, réorganiser les éléments pour les faire passer dans une autre dimension, qui contient la légende, l'érotisme, le mysticisme et même la mort, mais une mort apaisée, une mort qui fait sens.

 

Olivier Beetschen, La Dame rousse, L'Age d'homme

 

14/04/2016

Sur une image d'Ursula Mumenthaler

Urban 10.jpg

Le regard, tout d’abord, se porte vers le ciel et les hauts bâtiments qui se découpent sur le blanc infini. C’est le skyline d’une ville américaine. Ce pourrait être New York ou Chicago. Des villes debout, résistant à la pluie et à l’usure du temps. Où les hommes vivent comme des fourmis, et les gratte-ciel s’élèvent comme des prières vers un dieu invisible. Chaque maison est une stèle : une pierre de mémoire.

Puis l’œil descend lentement vers le sol, la terre des hommes ou le plancher des vaches. Mais il ne trouve rien. Pas un homme dans les rues, ni une poignée de terre. Pas une touffe d’herbe folle. L’eau a tout envahi. New York est devenue Venise. On imagine, faits comme des rats, les hommes terrés au sommet des gratte-ciel, priant ou envoyant des messages de détresse.

Car le déluge a commencé…

Certains, frappés d’une insondable mélancolie, ont jeté l’ancre au pied de leur maison. Ils sont la proie des souvenirs. Ils attendent que l’eau monte jusqu’au trentième étage pour retrouver, encore une fois, leur ancienne chambre d’enfant, partager un dernier repas devant le poste de télévision et revenir au temps béni d’avant la catastrophe. Ils se croyaient invulnérables et, dans leur fausse candeur, ils n’ont rien vu venir…

Les plus riches et les plus téméraires, comme Noé, ont pris la mer au mot. Avec femme et enfants, ils ont sauté sur des embarcations de fortune, vidé leur coffre-fort, emmené avec eux leur chat, leur canari, leur cochon d’Inde, leur chihuahua. Ils n’ont rien oublié, pensent-ils. Du passé ils ont fait table rase et vont aller refaire leur vie ailleurs, sous d’autres cieux, sur d’autres terres. Ils partent sans regret, sans nostalgie. Derrière eux, ils ne laissent que des ruines. Après nous, le déluge. Il doit rester une île déserte quelque part, se disent-ils. Un continent sauvage, ignoré par les cartes marines, où tout recommencer à zéro.

Sur la mer écumeuse, les bateaux tanguent voluptueusement.

Il y a, dans cette image, une angoisse et un rêve. Le déluge n’est pas à venir, ni derrière nous : l’eau est en train de monter, inexorable, et le désastre a commencé. Nous sommes au cœur du temps. Dans un tourbillon de mémoire. La beauté, disait le poète, est un rêve de pierre. Et ce rêve se réalise, pour Ursula Mumenthaler, dans une ville pétrifiée. Une ville toujours debout, mais bientôt engloutie, comme nos souvenirs.

Le ciel est vide. Les buildings nous regardent telles des pierres tombales.

Et la mer est immense, tumultueuse, encombrée de bateaux qui dérivent sans avoir où aller.

 Jean-Michel Olivier

« Sur une image » d’Ursula Mumenthaler

10/04/2016

D'après une histoire vraie

Par Pierre Béguin

Nathalie Sarraute ne croyait pas si bien dire en annonçant l’ère du soupçon. La grande majorité des lecteurs actuels exige du vrai, du réel, de l’authentique, et tient tout personnage pour une escroquerie, toute fiction pour incompatible avec son exigence de vérité. Cette tyrannie est telle que la mention «D’après une histoire vraie» devient monnaie courante en exergue d’un film, remplissant même une véritable fonction marketing: «D’après une histoire vraie», c’est le pendant cinématographique (ou littéraire) de l’étiquette AOC sur un produit ou un vin, une (prétendue) garantie de qualité et, souvent (hélas!) de succès.

Par son refus parfois obstiné de toute écriture détachée du réel, le lecteur signifie son besoin du vrai comme repère. Il cherche à le démêler de la fable, il le traque dans un livre jouant sur l’ambiguïté, et il se sent en fin de compte arnaquer par la plus petite parcelle de fiction. Il y a beaucoup de naïveté dans cette exigence. Quiconque a tenté d’écrire un récit (auto)biographique le sait: le récit, ça n’existe pas. Toute écriture de soi qui se donne pour vraie est encore toujours (comme disait notre cher Dragonetti) du roman. La quête du réel reste illusoire, inaccessible à la traque de l’écriture. Quoi que l’on écrive sur soi, sur sa vie, sur ses proches, on ne quitte pas la fiction: «Dès qu’une vérité fait plus de cinq lignes, c’est du roman» écrivait déjà Jules Renard, qui s’y connaissait, il y plus d’un siècle.

Voilà pourquoi j’avais exigé de mon éditeur parisien qui n’en voulait pas la mention «roman» sur mon livre Vous ne connaîtrez ni le jour ni l’heure, alors même que tous les événements qui y figurent sont parfaitement biographiques: qu’on écrive sur soi ou sur sa famille, c’est encore toujours une histoire qu’on se raconte. Et en l’occurrence, la mienne ne fut certainement pas celle de mon frère. Qu’aurait-il pensé si j’avais donné à ma version la caution d’authenticité en l’affublant du label «récit»? Mais Dieu qu’il fut fastidieux d’avoir à se justifier à chaque interview ou commentaire de lecteur! Car la question de la fiction ou de la biographie fut à ce point récurrente qu’elle vampirisa toute autre forme d’interrogation. Comme si là seulement se concentrait l’essentiel. Je crois pouvoir affirmer au nom de mes collègues que cette question de la part autobiographique d’un texte est celle qui agace le plus l’écrivain.

delphinedevigan.jpgC’est vous dire le plaisir – que dis-je, la jubilation! – que j’ai éprouvé à la lecture du dernier «roman» de Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie. Diaboliquement habile! Et jouissif! L’histoire commence le plus simplement par la rencontre d’une auteure – qui est aussi la narratrice – en panne d’inspiration, cherchant à renouer avec la fiction pour ne plus à avoir de compte à rendre avec le réel, et d’une lectrice rapidement intrusive et manipulatrice qui, elle, exige d’un livre du vrai, de l’authentique. Une rencontre qui semble placer l’histoire dans le registre d’un thriller psychologique, impression renforcée par l’exergue: une citation d’un célèbre roman de Stephan King dans lequel un écrivain, recueilli par une lectrice fan après un accident, est torturé par celle qui l’a sauvé et qui exige de son auteur idolâtré une autre fin à son dernier manuscrit. Sauf que, dans D’après une histoire vraie, comme le signifie le titre, l’auteure personnage et narratrice s’appelle Delphine de Vigan, que les lieux, les événements, les personnages, à commencer par son compagnon François (Busnel), se donnent pour véridiques, ce que le lecteur peut facilement vérifier et authentifier. La romancière multiplie à ce point les effets de réel que le lecteur – à commencer par moi –, tout naturellement influencé encore par le titre, s’installe dans un récit dont il déchiffre a priori les événements comme s’ils relevaient de la biographie. Et il souffre pour cette pauvre Delphine tout en s’offusquant de son inconscient de François devant la manipulation qui menace de tourner au drame, d’autant plus qu’il croit que ce qui est raconté a véritablement eu lieu. Avant de réaliser (pour moi, ce fut au tiers du livre, pour d’autres ce pourrait être avant ou après) qu’il est dupe d’un récit qui se donne pour la vérité par la seule accumulation des effets de réel, alors que tout – ou presque, probablement – n’est qu’invention, travestissement, imagination. Et de comprendre que l’unique personne réellement manipulée dans cette histoire, ce n’est pas cette pauvre Delphine mais le lecteur lui-même, et qui plus est manipulé par cette pauvre Delphine elle-même… Diabolique! Il y a du Barbey d’Aurevilly dans ce roman, dans la nature de la relation narrateur lecteur, dans la stratégie perverse du narrateur – de la narratrice en l’occurrence – qui attire le lecteur par une promesse non tenue, qui jouit de l’exigence de ce dernier en manipulant son désir, qui affirme son pouvoir pour mieux tenir sa victime dans l’évidence de sa dépendance.

Le projet littéraire apparaît alors d’autant plus clairement que Delphine de Vigan pousse l’ironie jusqu’à l’inscrire en toutes lettres au cœur même de son récit: écrire un livre entier qui se donnerait comme une histoire vraie, un livre qui laisserait croire au lecteur qu’il est exclusivement inspiré de faits réels, mais dont tout serait inventé. Comme se donne pour vraie la profession de foi littéraire exposée au fil des pages: laisser la fiction aux séries télévisées, bien supérieures aux romans en ce qu’elles offrent au romanesque un terrain plus fertile et un public plus large. Inutile de fabriquer des pantins! La littérature doit jouer franc jeu. Aux véritables écrivains de revenir à ce qui les distingue: rendre compte du réel, questionner sans relâche sa manière d’être au monde, remettre sans cesse en question la façon dont il pratique sa langue maternelle, créer une langue qui lui est propre, qui le relie à son passé, à son histoire… Qui Delphine de Vigan vise-t-elle? Annie Ernaux?

Diaboliquement habile, vous dis-je! Un bon conseil, précipitez-vous sur ce livre! Mais vous voilà prévenu(e): ce qui se donne pour vrai n’est pas forcément vrai; ce qui se donne pour faux n’est pas forcément faux…

Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie, J-C Lattès, 2015, prix Renaudot 2015

 

 

 

08/04/2016

Anne Pitteloud, En plein vol

Par Alain Bagnoud

 

Anne Pitteloud, En plein volQuand je pense au recueil En plein vol, les images qui me reviennent sont d'abord suscitées par la dernière nouvelle. Elle se passe en Inde. Une jeune voyageuse arrive dans un milieu de routards et de junkies occidentaux où elle croise quelques personnages marginaux. Ou, plutôt, ils seraient marginaux en Europe, mais ils sont tolérés et même respectés en Inde, où le rapport à la drogue n'est pas le même, où il est parfois sacré.

 Cette histoire indienne est composée des monologues intérieurs de plusieurs protagonistes. Chacun d'eux donne son point de vue sur ce qu'il vit. Cet accès à l'intérieur des êtres constitue d'ailleurs le point commun avec tous les autres textes du recueil.

 Les nouvelles ciselées d'Anne Pitteloud varient en effet les situations et les narrations : monologue intérieur, récit à la première ou la troisième personne. Mais quelque chose les lie. Anne Pitteloud se place en effet dans la lignée du récit psychologique et s'attache d'abord à montrer ce qui se passe dans la tête de ses personnages.

Anne Pitteloud, En plein volCeux-ci, surtout des femmes, sont analysés avec finesse. Certaines d'entre elles assument le rôle traditionnel que la société leur destine : par exemple cette vacancière qui rêve d'enfant, d'amis et de chez soi alors que son compagnon, bien loin de cette utopie familiale, ne songe qu'à fumer des pétards. D'autres échappent à leurs rôles : on voit dans les récits d'Anne Pitteloud que les femmes ne sont pas forcément maternelles avec les enfants, ou se montrent parfois dégourdies lorsqu'il s'agit de fantaisies érotiques très poussées... Pour les détails, lire le recueil !

 

Anne Pitteloud, En plein vol, éditions d'autre part

31/03/2016

Les écrivains ne meurent jamais

par Jean-Michel Olivier

Je dois vous avouer que 80% des livres que je lis me tombent des mains (un peu plus, concernant la littérature romande). Autofictions poussives, confessions pleurnichardes, polars mal ficelés, romans qui sonnent creux, best-sellers confits de niaiserie : la liste serait trop longue à établir.

« On publie trop, disait Jacques Chessex. Mais l'on n'écrit pas assez. » 

images.jpegPourtant, la littérature a d'autres trésors à offrir. Jim Harrison  par exemple (1937-2016), qui vient de nous quitter, après une vie passée à boire et à écrire, à faire ripaille et à pêcher le saumon, à aimer les femmes et les Indiens, du Michigan (où il est né) à l'Arizona (où il est mort). Une œuvre d'une sauvagerie essentielle, d'une liberté totale, d'une soif de vivre communicative. Il faut relire d'urgence La Route du retour ou Entre chien et loup, ou encore son autobiographie En marge (saluons, au passage, le talent de son inégalable traducteur, Brice Matthieussent, qui a su rendre la langue rude et burinée de l'auteur).

Parmi les auteurs essentiels, il faut relire aussi Violette Leduc (1907-1972) — peut-être la plus grande « écrivaine » française du XXe siècle. images-2.jpegUn style unique, une langue ciselée, une douleur qui transforme chaque phrase en flux poétique. Je relisais ces jours-ci L'Affamée, ce bref roman où Violette Leduc raconte son amour pour Simone de Beauvoir : amour, admiration, attirance — aimantation plutôt. On n'a rien écrit de plus fort sur le sujet. À part, bien sûr, L'Asphyxie ou La Bâtarde, ces chefs-d'œuvres absolus.

Pâques est le temps d l'espoir. Les écrivains ne meurent jamais.

* Jim Harrison, Entre chien et loup, La Route du retour, En marge, Éditions 10/18.

** Violette Leduc, L'Affamée, L'Asphyxie (Folio) et La Bâtarde (L'Imaginaire, Gallimard)

20/03/2016

Condamné au bénéfice du doute

Vient de paraître:

 

condamne.jpg

 

Louis Kurmann est sauvagement assassiné un soir dans son pavillon de campagne. Six semaines plus tard, l’enquête désigne un surprenant coupable: Maître Philippe Joncour, avocat et civiliste de réputation internationale, chef d’un parti politique influent, notable au-dessus de tout soupçon. Un coupable inconcevable qui clame son innocence mais qu’un incroyable faisceau d’indices accuse. L’agitation du procès ne fait qu’aggraver un mystère que le verdict contradictoire ne parvient pas à éclairer. Condamné à sept ans de prison, Philippe Joncour, parvenu alors au crépuscule de sa vie, entend rouvrir son procès à sa manière en postulant la vérité des êtres plutôt que des faits ou des circonstances, et en confessant certains dessous ténébreux qui ne pouvaient s’exprimer dans le prétoire.

Philippe Joncour, dont l’innocence semble aussi improbable que la culpabilité est absurde, est-il un narrateur crédible ou indigne de confiance? Dans ce dédale de mentir-vrai, parviendra-t-il à convaincre son auditoire?

S’inspirant directement de la plus célèbre affaire judiciaire qui a secoué Genève au siècle dernier, l’auteur intègre à la confession de son personnage des fragments du procès, à la manière des chœurs de la tragédie grecque, transformant ainsi le roman en tribunal, et le lecteur en juré. A ce dernier finalement de rendre son verdict…

 

Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, Bernard Campiche Editeur, 2016

13/03/2016

le walser de sebald

par antonin moeri

 

Sebald a enseigné pendant dans de longues années la littérature de langue allemande dans une université anglaise. On imagine à quel point ses cours devaient passionner les étudiants, car il entretenait une relation très personnelle avec les auteurs ou les êtres qui l’intéressaient. Dans «Le Promeneur solitaire», Sebald nous apprend qu’il essaie de rendre hommage à ces gens ou à ces auteurs-là, de tirer son chapeau devant eux «en leur empruntant une belle image ou quelque formule particulière». Voyant les portraits de Walser à l’époque de Herisau, il a l’impression d’avoir son grand-père sous les yeux, un homme avec qui il s’est «promené dans une région ressemblant beaucoup à l’Appenzell».

Ce qui frappe Sebald sur ces photos, c’est la simplicité helvétique avec laquelle s’habille Robert, apparence rangée qui contraste «avec les airs de dandy bohème qu’il se donnait au début de sa carrière», époque où il commença de développer ce que Gilles Deleuze nomme une «littérature mineure»: «dépeindre en se moquant des détails insolites». Néologismes capricants; métaphores surprenantes; volubilité narrative; délicieuses digressions. Tout ce qu’il ne faut pas faire si l’on veut obtenir l’adhésion des commentateurs professionnels et des fonctionnaires culturels. Bricolages linguistiques «peu compatibles avec les exigences de la grande culture». Colifichets littéraires ne pouvant rivaliser avec les nouveautés coulées en bronze qui faisaient sensation au début du siècle passé.

Les personnages que Walser met en scène sont «des créatures étrangement irréelles qui apparaissent à la périphérie de son champ de vision (...) défilé ininterrompu de masques servant à la mystifcation autobiographique». Sebald compare ces personnages à ceux de Gogol, des personnages «qui ne savent plus très bien s’ils se trouvent au milieu de la rue ou au milieu d’une phrase», des personnages qui n’auraient pu, au grand jamais, surgir dans un roman ancré dans le terroir, un de ces romans qui avaient du succès dans les années vingt-trente. Walser entre alors en clandestinité. Sebald dit que l’auteur biennois se trouve «rejeté dans l’illégalité et les archives d’une véritable émigration intérieure».

Imaginons un instant la tête d’un dignitaire nazi lisant le livre d’un auteur qui parle «de la petite fille qu’il aurait aimé être, de la satisfaction qu’il éprouve à porter un tablier, de sa tendance à se sentir intéressant quand il est observé». Imaginons le dignitaire qui ne peut apprécier qu’une «littérature infectée par l’idéologie». Comme Kraus, Walser ne trouve pas les mots pour parler d’Hitler. «Par le biais d’une sorte de politesse anarchiste», il tient à distance les gesticulateurs sûrs de leur droit, lui qui était «tout sauf politiquement naïf».

C’est ce Walser-là qui accompagnait Sebald sur les chemins qui ne mènent nulle part. C’est par les yeux de cet auteur-là que Sebald s’imaginait voir le Seeland, l’île Saint-Pierre «baignant dans la lumière laiteuse et tremblante de l’aurore».

Lire un texte de Sebald sur un auteur par qui il s’est senti attiré, c’est se laisser dériver sous un ciel strié de longs filaments mauves, c’est retrouver l’allégresse que nous connaissons en découvrant d’autres rivages, c’est ressentir l’irrépressible besoin de relire «Le brigand», «L’araignée verte» et «Permettez-moi, madame».

W.G.Sebald: Séjours à la campagne, Actes Sud, 2005

11/03/2016

Julie Guinand, dérives asiatiques

  Julie Guinand, dérives asiatiquesOn peut beaucoup admirer, ces temps-ci, dans les journaux et sur les réseaux sociaux, les poses viriles, tatouées, testostéronées, des jeunes auteurs romands qui squattent le devant de la scène littéraire. Ces beaux jeunes gens musclés prennent tellement de place qu'on en oublierait qu'il y a également des femmes talentueuses dans le mouvement de renouveau actuel de la littérature romande!

 

Par exemple Xochitl Borel dont le livre L'Alphabet des anges fait une très belle carrière, accumulant les prix et les rééditions. Ou Julie Guinand, qui vient de sortir un livre aux éditions d'autre part, dérives asiatiques. Elle y évoque l'Orient et l'Occident, passe du Saut du Doubs à Tokyo, et propose des histoires contrastées qui interrogent les valeurs et les modes de vie avec finesse et intelligence.

 

Une des originalités de ces nouvelles, c'est que les personnages y constituent des fonctions. Ils sont le résultat d'un lieu, d'un milieu et des valeurs qui y ont cours. Habités par des manières de voir, par des mouvements de fond qui les dépassent et qui les constituent, ils sont le produit de leur époque, d'une époque qui unit les fonctionnements alternatifs et les désirs de confort.

 

C'est vrai pour Thomas, qui a fait ses études d'architecte à l'EPFL de Zürich. Habité par une vision d'habitation à l'échelle humaine, il construit près des Brenets un tulou, une maison traditionnelle chinoise ronde, dans laquelle il emménage avec sa femme asiatique et son fils. Thomas poursuit un rêve de développement durable et de cohabitation alternative et fraterne  Julie Guinand, dérives asiatiqueslle. Dans la plus grande incompréhension des valeurs de son épouse, qui, elle, voulait épouser un Occidental pour acquérir un mode de vie que son mari refuse. L'histoire douce-amère se termine de façon paradoxale, le tulou devenant finalement une discothèque branchée.

 

On voit par cet exemple la méthode de Julie Guinant, qu'accentue parfois par un peu de futurisme. Ses personnages incarnent des rôles qu'ils se donnent ou qu'on leur donne. La nanny de la première histoire est ainsi singulièrement représentative : c'est un robot avec toutes les fonctions adéquates, l'individualité comprise. Même quand ils sont fortement particularisés, (par exemple un artiste alternatif devenu célèbre grâce à une installation de sable et de fil de fer barbelé, repéré par un promoteur et collectionneur important), ils représentent les divers mouvements d'un siècle dont ils interrogent et mettent à nu les mécanismes.

 

Tout l'intérêt de l'écriture est là, dans ce regard tendre, neuf, sensible et lucide sur des valeurs qui habitent les gens et les isolent dans leur bulle, de sorte qu'ils sont souvent manipulés par ce qu'ils croyaient maîtriser. Un décalage qui est redoublée par l'écart des valeurs entre l'Asie et l'Europe, deux continents pris dans des mouvements sociaux de fonds.

 

 

 

Julie Guinand, dérives asiatiques, éditions d'autre part