31/01/2016

scalpel railleur

antonin moeri

 

En lisant «Le Hérisson» de Ludwig Hohl, je songeais à «La Métamorphose» de Franz Kafka. On ne saurait parler de parenté entre ces deux auteurs (sinon qu’ils ont écrit, tous deux, en allemand et qu’ils sont devenus les plus grands stylistes de langue allemande) mais une certaine ironie, cruelle et nuancée, leur est commune.

Dans un récit de Hohl, un narrateur externe évoque la situation d’un homme et d’une femme mécontente à qui il faudrait accorder quelques jours de repos. Contrairement au narrateur de Kafka (dans «Un petit bout de femme»), le personnage masculin de Hohl n’a pas bonne réputation. Des psychologues, des neurologues, bientôt un avocat et un notaire vont tout faire, selon les principes de la raison et de la bonté, pour convaincre cet homme d’accorder trois jours de repos à sa femme, puis trois semaines, les trois jours n’ayant naturellement pas suffi à la guérir. Or trois semaines ne suffisant pas, les docteurs de l’âme convainquent l’homme d’accepter un élargissement de la cure: des heures de franche détente en compagnie du psy, quatre soirs par semaine, dans des établissements où l’on peut s’éclater. L’homme a beau se révolter, il est pris dans un engrenage. Il a beau se laisser guider par des principes de bonté et de raison, il doit lâcher prise, car les médecins et les vieilles dames pensent que sa femme (pour que soit possible un débloquage psychologique) devrait prendre un amant. Quant au problème du divorce, il sera vite réglé: l’homme serait aussitôt débouté s'il mettait les pieds au mur, comme on dit, puisque les rapports de police témoignent d’un penchant, chez cet individu, à l’ivrognerie. Après quoi, les bonnes âmes convaincront notre homme de s’embarquer pour le Brésil car sa présence, ici, dans ce pays, sur ce continent, constituerait «un obstacle au plein épanouissement intérieur» de son ex-femme.

Dans le récit de Kafka, la situation est inversée. C’est un JE qui raconte. La petite femme avec laquelle il semble vivre est mécontente. Cette perpétuelle irritation touche cependant le narrateur qui se demande si la petite femme ne va pas «porter cette cause sur la place publique». Or les gens ne partagent pas l’opinion de la petite femme au sujet de l’homme, même si quelques fouineurs voudraient bien savoir ce qui se passe... En attendant l’intervention des fouineurs, le narrateur se demande comment il pourrait apaiser la petite femme (il est pratiquement impossible de satisfaire à ses exigences). Un ami conseille au narrateur de prendre ses distances, de faire par exemple un voyage. Ce serait la plus mauvaises des solutions, car cela éveillerait le soupçon. Nous le répétons, les gens ont une bonne opinion du narrateur. Cette affaire est une affaire strictement privée et si l’on ne fait pas de vagues, l’homme pourra encore longtemps mener la vie qu’il a menée jusque là, «en dépit de toute la fureur de cette femme».

Crauauté farce chez ces deux auteurs qui, dans une langue claire et dégraissée, convient le lecteur à enlever ses lunettes. Des perspectives certes différentes mais une véritable allégresse à pulvériser l’esprit de sérieux. Une rapidité d’évocation qui fait la supériorité de certains langages cinématographiques.

 

Franz Kafka: «Un petit bout de femme» dans «Un Jeûneur», GF, 1993 Ludwig Hohl: «Raisonnable et bon» dans «Tous les hommes presque toujours s’imaginent», L’Aire, 1981

29/01/2016

Paolo Cognetti, Le Garçon sauvage

 Par Alain Bagnoud

 Paolo Cognetti, Le Garçon sauvageTous ceux qui s'intéressent à la montagne (c'est mon cas) ne peuvent qu'être intéressés par le livre de Paolo Cognetti, Le Garçon sauvage.

 

Le récit se présente comme une autobiographie. À 30 ans, après avoir vécu un très mauvais hiver milanais qui l'éloigne de l'écriture, l'auteur décide de monter pendant quelques mois dans le Val d'Aoste. Il connaît bien la région pour y avoir passé ses vacances plusieurs années de suite quand il était enfant.

 

L'endroit paradisiaque où il a vécu ses étés a disparu, transformé, modernisé. Mais il s'installe pas très loin, dans une ancienne bergerie, pourvue tout de même d'un confort sommaire. Après avoir apprivoisé la solitude, notre jeune homme rencontre d'autres habitants de la région, un nostalgique des temps anciens, ou encore deux jeunes gens qui tiennent un refuge d'altitude. Ce séjour permet finalement à Paolo Cognetti de se reprendre et de retrouver l'écriture.

 

Nous avons affaire ici, comme on le voit, à deux aspects bien connus de la montagne : montagne mystique, celle qui rapproche de Dieu (ici : l'écriture) et éloigne des hommes et de leurs soucis, et montagne guérisseuse, celle que l'on voit apparaître dans le livre Heidi de Joanna Spyri (la petite Clara retrouve la santé grâce à elle), ou dans La Montagne magique de Thomas Mann.

 

Le livre de Cognetti se place entre ces deux aspects. Pudique et mesuré, très suggestif, il est écrit avec une économie de moyens qui cherche la sobriété et le ton juste. Visuel, descriptif, mais également sensible, il nous donne donc une version renouvelée des grands mythes de la montagne salvatrice.

 

 

 

Paolo Cognetti, Le Garçon sauvage, Editions Zoé

 

24/01/2016

Bienvenue dans le futur!

Par Pierre Béguin

Il y a de ces associations d’idées! En sortant d’une représentation de la fameuse pièce d’Octave Mirbeau, Journal d’une femme de chambre, je tournais malgré moi dans ma tête cette phrase de Célestine prononcée en conclusion de sa longue expérience dans les maisons les plus huppées aux services des bourgeois «honnêtes» : «Si infâmes que soient les canailles, ils (sic) ne le sont jamais autant que les honnêtes gens!»

Et j’ai pensé alors au bail-in bancaire qui vient d’entrer en vigueur au 1 janvier 2016, en catimini bien sûr, sans information ni vote – mais si le vote servait à quelque chose, comme disait Coluche, il y a longtemps que le citoyen en serait privé. Qu’est-ce donc que le Bail-in, me direz-vous? Le bail-in c’est l’autorisation désormais parfaitement légale accordée aux banques – avant tout aux établissements certifiés too big to fail, c’est-à-dire reconnus d’importance systémique – d’amortir les créances non garanties d’un établissement défaillant et de les transformer en fonds propres. En d’autres termes, en cas de faillite d’une banque, les actionnaires d’abord, puis les créanciers et les épargnants devront assumer financièrement les pertes et procéder eux-mêmes à un sauvetage déclaré nécessaire pour la stabilité de l’Etat. En clair, on privatise le renflouement des banques mal gérées en s’emparant légalement de l’argent des épargnants. Banquiers incompétents, financiers sans scrupules, hommes d’affaires et politiciens véreux, tous ont maintenant sécurisé leur avenir par une directive européenne qui légalise le vol de l’épargne. E la nave va! Jusqu’au prochain naufrage dont on a déjà prévu le renflouement. Mais celui-là laissera le citoyen sans ressource. Que voulez-vous, mon bon Monsieur, les Etats sont exsangues, la pression fiscale a atteint ses limites, il faut d’une manière ou d’une autre alimenter un système qui nourrit bien ses décideurs – surtout ceux qui n’ont pas été élus – même s’il a par ailleurs largement fait la preuve de ses carences, pour ne pas dire de sa dangerosité!

Finie donc la garantie de l’Etat en cas de défaillance bancaire (le bail-out)! Traumatisés par la crise de 2008, par la faillite de Lehman Brothers et les sauvetages à coups de milliards de Goldman Sachs ou de l’UBS coulant sous le poids de leurs inconcevables subprimes et autres malversations, les Etats se désengagent et refilent le problème aux épargnants. Décidément, dans la finance comme dans la nature, il ne fait pas bon être au bout de la chaîne. Mais, me direz-vous, si le bail out consiste à octroyer à l’Etat la possibilité de prendre l’argent du contribuable pour renflouer une banque en difficulté, et le bail-in à permettre à ladite banque de puiser directement en toute légalité dans l’argent des épargnants, les deux cas de figure reviennent à un tour de passe-passe pour masquer un vol: in fine, c’est toujours le citoyen qui perd et les banquiers qui gagnent. Eh oui! Vous avez tout compris. En dépit de tous leurs efforts, les premiers s’appauvrissent; en dépit de – ou grâce à – leur incompétence, et malgré les malversations, les seconds s’enrichissent. Et c’est pour ça qu’en Suisse, par exemple, il y a un Parlement avec pleins d’élus provenant des conseils d’administration des milieux bancaires ou des compagnies d’assurances. Et même qu’au moment où il faut voter pour eux, on ne vous dit surtout pas qu’ils font partie de ces conseils d’administration. Ne nous étonnons pas en conséquence que les milieux bancaires (et ceux des assurances) parviennent à faire passer systématiquement par le canal politique des décisions parfaitement contraires aux intérêts du citoyen. En l’occurrence, dans le cas qui nous intéresse, la différence pour le citoyen c’est que, avec le bail-out, il pouvait toujours manifester a posteriori son mécontentement ou son désaccord jusque dans les urnes tout en conservant son compte en banque, alors qu’avec le bail-in, il se retrouve fauché tout en ayant absolument rien à dire…

Car les personnes présentes dans les bureaux de la Réserve fédérale à New York pendant ce fameux week-end de septembre 2008 qui a vu la faillite de Lehman Brothers n’ont pas oublié: il fallait trouver une autre solution à l’alternative entre faillite dévastatrice et sauvetage par l’Etat. Le bail-in s’est alors imposé au cœur des réformes post-crises. Et c’est la crise chypriote, en 2013, qui lui a servi de laboratoire: tous les dépôts supérieurs à 100 000 euros ont été taxés à hauteur de 47%, une logique confiscatoire alors sans base juridique qui s’identifiait de facto à du vol pur et simple. Mais la faillite bancaire fut évitée, et de Chypre, on n’en parle plus! Pour cause, trois ans plus tard nous voilà tous chypriotisés à l’insu de ce qui n’est même pas notre plein gré.

Certes, rétorquerez-vous, mais il y a depuis 2008 des soupapes de sécurité, les fameux stress-tests, les tests de sécurité bancaire. Sauf que, lorsque Chypre est entrée dans l’Union monétaire en 2008 précisément, ses banques ont passé les stress-tests les doigts dans le nez. Et encore en 2010 et en 2011: comptes certifiés par les plus grands cabinets comme Ernst & Young ou PricewaterhouseCoopers (qui avaient déjà, je crois, certifié à Genève les comptes de la banque cantonale juste avant sa faillite). C’est vous dire! Oui! C’est vous dire qu’en matière de finance plus qu’ailleurs, faire confiance c’est déjà mourir un peu…

Quand le bail-in est-il «actionnable»? Lorsque la survie de la banque n’est plus garantie (ce qui laisse une marge d’interprétation qui, personnellement, me fait un peu peur) mais au plus tard lorsque le ratio de fonds propres descend en dessous de 5%. Bigre! Au prochain Jérôme kerviel, on est morts! Outre que la légalisation du bail-in bafoue les règles élémentaires du droit de propriété (une dérive dénoncée récemment par… Wladimir Poutine lui-même), ce qui est insupportable, c’est qu’il revient à donner, sous caution juridique, une immunité financière et politique, comme d’autres bénéficient déjà de l’immunité diplomatique, à une caste privilégiée dont on a pu mesurer cette dernière décennie toute l’étendue de l’irresponsabilité, de l’incompétence, voire de la malhonnêteté. Et quand on bénéficie d’une telle immunité, nul besoin de faire son examen de conscience ou son autocritique. Pas davantage d’ailleurs qu’il n’est besoin d’être intelligent. On peut donc sans risque pronostiquer la prochaine crise bancaire et le vol des économies des petits épargnants qui n’ont pas, contrairement aux multinationales, la possibilité d’aller enterrer leur argent sous les tropiques de quelque paradis fiscal. Et je ne donne plus longue vie, maintenant que le bail-in est légalisé, à la garantie de CHF 100 000.- accordée par l’Etat à l’épargnant. De toute façon, aucun pays, à part peut-être la Suisse qui ne le fera pas, ne pourrait étendre cette caution à l’ensemble de ses épargnants…

Puisque les paradis fiscaux lui sont fermés, me direz-vous, le petit épargnant peut toujours enterrer ses économies dans son jardin (s’il en a un) ou les placer dans un coffre (une pratique de plus en plus répandue). Déjà qu’il faut pratiquement payer pour s’en déposséder sur un compte qui appartient désormais à la banque, pourquoi ne pas boycotter les dépôts bancaires et recourir aux bonnes vieilles méthodes ancestrales: l’incontournable cachette aux «sequins»? Eh! Cela aussi «ils» l’ont prévu. La parade est en préparation: on parle de supprimer concrètement billets et monnaie pour rendre l’argent purement virtuel. Adieu coffre, cachette, bas de laine et fric au noir! Et le E banking, à quoi croyez-vous que ça sert si ce n’est à nous rendre dépendant des banques? La révolution FINTECH (contraction de finance et technologie) n’a pas fini de surprendre… en mal. En résumé, nous serons complètement sous le joug d’établissements bancaires qui se sont déjà légalement approprié notre argent bientôt géré par des robots. Alors nos «sequins», aussi planqués soient-ils, n’auront pas plus de valeur qu’un rouge liard, si ce n’est en tant qu’objet de collection.

2016, sans tambours ni trompettes, dans l’indifférence la plus complète, marque l’avènement d’une ère nouvelle: dorénavant, plus personne n’est propriétaire de son épargne et des économies légitimement mises de côté après une vie de labeur. Finie l’indépendance, la liberté qu’octroie l’épargne à son détenteur! Avec la bénédiction de l’Etat, sous couvert de légalité, la dictature financière avance ses derniers pions. Elle sera bientôt totale... Avec tous les moyens de surveillance dont le citoyen est déjà l’objet à son insu, le tableau est complet. Orwell, à côté, c’est de la roupie de sansonnet.

Bienvenue dans le futur!

 

17/01/2016

registre épique

par antonin moeri

 

Ernest Hemingway a peut-être emprunté des éléments à une aventure qu’il aurait vécue pour écrire son dernier livre, peut-être a-t-il écouté le récit que lui fit un vieux pêcheur dans un bar cubain et a-t-il créé Santiago à partir de ce vieux pêcheur. Or l’histoire de Santiago en lutte avec un gigantesque marlin dont il finira par ne ramener que le «squelette» sur la plage, cette histoire raconte autre chose qu’une simple pêche sur l’océan.

Dans l’excellente bio de Anna Stüssi «Ludwig Hohl, unterwegs zum Werk», le projecteur est braqué sur les années 1904-1937, année où Hohl totalement démuni vint trouver refuge à Genève. On y apprend qu’en juin 1926, Ludwig se rend avec un ami dans la région de Bourg d’Oisans pour y entreprendre une périlleuse ascension. Sur un pan de neige, nos deux lascars découvrent un trou dans lequel ils se glissent, car l’entrée du refuge a disparu sous des masses de neige. On y apprend que l’ami nommé Kurt Müller souffre tout-à-coup de saignements de nez, de maux de tête et qu’il doit renoncer à poursuivre l’aventure. Un exploit que le jeune homme intrépide nommé Ludwig Hohl accomplira seul, lui qui aimait par-dessus tout les défis et l’air vivifiant des cimes.

Ce sont exactement ces éléments, parmi tant d’autres, que l’auteur reprendra dans un récit qu’il ne cessera de retravailler, de retailler, de polir pendant plus de quarante ans, puisque «Bergfahrt» ne paraîtra en Allemagne qu’en 1975, texte dont Hohl aura pesé chaque virgule, chaque mot, chaque comparaison, chaque silence puisque les mots ne sauraient tout dire. Texte lumineux, tendu et somptueux que les Editions Attila eurent la bonne idée de rééditer en français en 2007 et dans lequel la montagne joue un peu le rôle du grand cachalot blanc dans «Moby Dick» ou celui du grand marlin dans «Le vieil homme et la mer».

Il est difficile de rendre compte d’un récit aussi exigeant, dans lequel un narrateur externe relate la progression de deux puis d’un personnage, dans lequel il rend compte de leurs sensations, de leurs sentiments de joie, d’extase, de dépit ou de rage, dans lequel il décrit avec minutie les éléments du paysage: «Des rochers, de la neige, de la glace. Des arêtes noires se succédant comme des coulisses, des pics comme des tours dressées contre le ciel, à droite, à gauche, partout; plus bas, une grisaille d’éboulis...»

De nombreux cartons contenant des inédits de Hohl dorment aux archives littéraires suisses à Berne. À une trentaine de cahiers, l’auteur donna le nom «Epische Grundschriften» qu’on pourrait traduire par «Manuscrits épiques». Oui, c’est le mot qui vient à l’esprit, épique, lorsqu’on lit «Ascension». Le registre épique est l’un de ceux que privilégiait Ludwig Hohl.

Ludwig Hohl, Ascension, Attila, 2007

Anna Stüssi, Ludwig Hohl, Eine Biographie der Jahre 1904-1937, Wallstein Verlag

15/01/2016

Eugène, Le livre des débuts

Par Alain Bagnoud

 Eugène, Le livre des débuts,Eugène se tient au courant des mythologies urbaines. Son dernier livre convoque les images du monde, celles que nous apportent le cinéma, la littérature et les journaux. C'est une plongée roborative dans les imaginaires de notre époque.

 

Le livre des débuts convoque aussi nos fantasmatiques personnelles puisqu'il s'agit de rien moins que de finir virtuellement des romans dont le début nous est livré. Ils convoquent des lieux différents, des personnages qui semblent sortis des films de Kusturika ou des frères Coen, des constructions de suspense dont on ne peut s'empêcher d'imaginer la suite

 

Quelques exemples. Un coursier à vélo de New York transporte un cœur à transplanter. Soudain, des doutes l'assaillent. Ne s'agirait-il pas de celui de son père pompier ? Autre histoire : un mannequin ukrainien se fait recouvrir de chocolat suisse. Cette fille travaille pour financer ses études. On lui propose une somme faramineuse pour une nuit. Mais on précise : il ne s'agit pas de sexe. Cependant quand elle entre dans la pièce où elle gagnera cet argent, elle se dit que du sexe aurait été préférable. Préférable à quoi ? Chacun s'est déjà fait son cinéma dans sa tête.

 

C'est ainsi avec toutes ces nouvelles, ces débuts de roman. Chacun pourrait constituer un excellent départ de scénario. Les possibilités y sont indiquées, les lieux sont visuellement prenants, tout incite à l'imaginaire. Les indices qu'Eugène nous donne font de la fin de ces textes un moment où les possibilités explosent dans l'esprit du lecteur.

 

Ils constituent l'équivalent de ce qu'on appelle traditionnellement une chute, c'est-à-dire une surprise finale. C'est une chute plurielle, ici, un fourmillement soudain des possibles, amené avec virtuosité.

 

Eugène, Le livre des débuts, romans, l'Age d'Homme

 

14/01/2016

Lecture à deux voix à la Galerie

 

Mercredi 20 janvier à 19 h

 

Sarah Olivier et Jean-Michel Olivier 

liront des extraits à deux voix

d'un roman à paraître

 

Passion noire

 

La Galerie, rue de l’Industrie 13, Les Grottes, Genève

 

Entrée libre

07/01/2016

Une farce éclatante (Guy Chevalley)

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par Jean-Michel Olivier

Le titre, à première vue, n'est pas très engageant : la cellulose est une fibre constitutive du bois, qui entre dans la composition du papier, mais que l'homme ne peut digérer. Pourtant Morlan, l'un des protagonistes de Cellulose* de Guy Chevalley, dévore un dossier, qu'il croyait perdu, pour éviter la honte de dire qu'il l'a retrouvé ! Cette crise de papyrophagie va bientôt toucher d'autres personnages du roman, comme dans une pièce de Ionesco où tout le monde est frappé de rhinocérite…

On le voit : tout démarre sur les chapeaux de roue. Un employé sans histoire (et qui ne veut pas en avoir) se trouve brusquement pris dans un engrenage fatal, dont il ne se sauvera qu'en devenant lui-même un criminel. L'intrigue de Cellulose est un peu mince, mais diablement bien entortillée par Guy Chevalley, dont c'est le premier roman. L'essentiel est ailleurs : dans la galerie de personnages étranges et hauts en couleur ; dans le rythme du récit, qui est haletant ; dans la langue, enfin, de Chevalley qui frappe par sa justesse et sa verve.

images.pngLes Chuques d'abord, Gustave et son épouse Éliane, obsédés par les poules qu'ils élèvent et les bonnes manières : un couple qu'on dirait droit sorti de Belle du Seigneur (les Deume), surprenant et coincé — si genevois.  Les van Driessche, ensuite, dont la femme, Isabelle, a quitté le domicile conjugal et abandonné ses trois insupportables rejetons au père irresponsable (très belle description d'un dîner au McDo!). Il y a enfin Lisa Knecht, une psy excédée par ses patients, sur lesquels elle balance une partie de son mobilier. Sans oublier un infirmier qui n'aime pas les femmes et quelques dirigeants d'entreprise qui croient faire votre bonheur en vous offrant une promotion que vous ne souhaitez pas…

Cellulose commence comme une nouvelle de Gogol (Le Nez, par exemple), mais tourne bien vite à la farce, une farce énaurme, les personnages étant happés dans une spirale vertigineuse qui les entraîne loin de tout réalisme. Et cette farce, avouons-le, est éclatante de santé ! Quelle jouissance à brosser, puis à accompagner ces personnages à la fois singuliers et banals ! À chaque ligne, on revit le plaisir que l'auteur a goûté en les mettant au monde (et en scène). Il y a du souffle et du talent dans ce premier roman prometteur en diable.

La première édition de Cellulose est épuisée, nous souffle son excellent éditeur Olivier Morattel. Ne ratez pas la seconde édition !

* Guy Chevalley, Cellulose, roman, Olivier Morattel Éditeur, 2015.

27/12/2015

épopée sans action

par a.m.

 

Je ne sais plus qui disait:”La vocation de l’art est d’interroger et interpréter le monde à sa façon propre”. Peut-être est-ce un universitaire parlant de Proust qui a écrit cela. J’aime beaucoup cette phrase. J’y pensais constamment en lisant les entretiens de Peter Handke avec Peter Hamm (Editions Bourgois). L’auteur de Lent retour y parle d’un”regard bon et actif qu’on pourrait bien appeler un idéal, une manière de laisser-être les autres”. Ce regard ne peut se déployer que dans la solitude, quand le pas se libère et que la joie arrive. Une joie mêlé de douleur qui “renforce l’imagination, le désir ou le rêve, le souvenir, aussi”. Le silence actif de Wittgenstein est alors évoqué.

Les adultères, les intrigues ténébreuses, les détournements d’argent ou d’avion, les assassinats de banquiers célèbres, les mensonges d’Etat, les déplacements de populations (sauf peut-être dans « Le voyage hivernal ») ou le tourisme sexuel n’ont jamais été le sujet d’un récit de Handke. Les questions qu’il se pose lorsqu’il construit un livre sont celles qu’il se posait, enfant:”Où se termine l’univers? Quand le temps a-t-il commencé? Pourquoi je suis moi? Et toi, et toi, toi?”

“Ce qui vous saute aux yeux et s’engouffre dans votre nez, ce dont on vous rebat les oreilles tous les jours” ne peut fournir matière à raconter, Handke préfère les marges, le “nebendraussen”. Il compare l’acte d’écrire à “l’acte de descendre dans la cave et de retourner les pommes qui reposent là, pour que le parfum en soit conservé”. Faire apparaître de manière épique le temps, “laisser apparaître le temps dans des catégories sensuelles” fascine l’auteur du Malheur indifférent plus que les événements de la Grande Histoire.

En lisant ces entretiens, on est frappé par la cohérence d’une existence et d’une entreprise littéraire. Qu’il parle de Franz Kafka, de Thomas Bernhard, de Hermann Lenz, d’Emmanuel Bove, d’Anton Tchékhov ou de Ludwig Hohl, de l’internat catholique où il découvrit les romans de Dickens et ceux de Balzac, qu’il parle de ses premiers succès au théâtre, de l’éclatement de la Yougoslavie, de son installation dans la banlieue parisienne, de son travail journalier, de sa fille, du suicide de sa mère ou des interminables marches dans les forêts slovènes, Handke nous invite à explorer ce moment où “la vie brille vraiment dans toute son ampleur et sa somptuosité”.

Selon Peter Hamm, qui eut l’idée du portrait filmé dont ces entretiens sont tirés, les livres de son ami Handke sont”une grande tentative pour promouvoir une nouvelle confiance dans le monde”. En tous les cas, Vive les illusions! donne envie de relire l’épopée sans action que représente l’oeuvre de P.H.

24/12/2015

La vérité sur l'affaire Voltaire (François Jacob)

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par Jean-Michel Olivier

Sur Monsieur de Voltaire — né François-Marie Arouet, puis devenu Arouet de Voltaire — on croyait tout savoir grâce aux biographie de René Pomeau, Max Gallo, Pierre Lepape, Jean Orieux, Pierre Milza (et j'en passe). Eh bien non ! Il manquait un livre qui conjugue avec bonheur le récit d'aventure et l'érudition…

Ce petit livre, que l'on doit à la plume savoureuse et savante de François Jacob*, nous permet d'emmener Voltaire où qu'on aille et de le suivre dans les péripéties d'une vie qui donne plus d'une fois le tournis. Cela commence, comme on sait, par une date de naissance imprécise (21 février ou 22 novembre 1694 ?) et une ascendance contestée. François-Marie ne peut être le fils de son père, ancien notaire au Chatelet : il se rêve de noble lignée. L'adolescent fait ses humanités au Lycée Louis-le-Grand, chez les jésuites. Il commence à écrire. Déjà son caractère impétueux provoque des remous : il passera quelques mois à la Bastille, dans un « appartement d'une extrême fraîcheur ». Puis, très vite, les premiers succès au théâtre et en poésie. Il se fait bastonner par le duc de Rohan, envoyer une seconde fois à la Bastille et décide de s'exiler en Angleterre.

Le plus fascinant, dans la vie de Voltaire, c'est sa capacité de transformer ses défaites en victoires, et ses malheurs en bonheur (on appelle aujourd'hui cela la résilience). Là-bas, il apprendra l'anglais en quelques semaines, lira tout Shakespeare, Pope, Chaucer, et se liera d'amitié avec Jonathan Swift, l'auteur des Voyages de Gulliver, qui lui donnera le goût des contes.

Retour en France, nouveaux succès. Voltaire se révèle un maître en placements financiers (voire en spéculation). Il s'enrichit, écrit à tour de bras. Ses pièces sont acclamées à la Comédie Française. Surtout, il rencontre la charmante (et brillante) Émilie du Chatelet. C'est avec elle qu'il va se retirer au château de Cirey, où il passera désormais son temps à écrire et à faire toute sorte d'expériences de physique, dans le sillage d'Isaac Newton, dont il admire les livres. François Jacob nous fait revivre les épisodes tumultueux de cet amour, qui se terminera en tragédie : madame du Chatelet meurt six jours après avoir donné naissance à une fille (qui n'est pas de Voltaire). Le philosophe est inconsolable. Il quitte Cirey et se tourne vers la Prusse, où Frédéric II l'appelle depuis longtemps. La bonne entente ne dure pas : Voltaire est un penseur imprévisible, un vif-argent qui ne tient pas en place, et n'est pas dépourvu de défauts, qui sont aussi ses qualités (jalousie, susceptibilité, versatilité, goût de la provocation, ironie mordante).

Fin 1754, il s'installe aux Délices, à Genève, où l'on peut encore visiter sa belle maison et son Institut (que dirige François Jacob). images-3.jpegIntense période de création (poèmes, pièces de théâtre, pamphlets divers). C'est là qu'il écrira son fameux Poème sur le Désastre de Lisbonne (1756), puis Candide (1758). Mais les relations avec le Consistoire genevois, qui ne goûte guère le théâtre, sont difficiles. Tensions, disputes. Voltaire fait ses bagages et va s'installer à Ferney, dans le pays de Gex, où il devient « le seigneur du village ». Polémique avec Rousseau, bien sûr, mais aussi incessant défilé, au château, de ses admirateurs venus de toute l'Europe. Il écrit son Traité sur la tolérance (1763) et met une dernière main à son Dictionnaire philosophique (1765), son grand livre. Il entretient une correspondance avec Catherine II, impératrice de Russie (comme son ennemi Rousseau, Voltaire est fasciné par le pouvoir).

images-2.jpegLouis XVI a remplacé Louis XV : Voltaire espère sortir de sa disgrâce parisienne, mais cela ne se fera pas tout de suite. Il décide de braver l'interdiction qui lui est faire de se rendre dans la capitale et arrive à Paris en février 1778. Il connaît un dernier triomphe à la Comédie Française et meurt le 30 mai, vers onze heures du soir, quelques semaines à peine avant son grand rival Rousseau.

Grâce à François Jacob, Voltaire nous est restitué dans toute sa richesse et sa complexité. Son petit livre, qu'on peut glisser dans sa poche, se lit comme un roman d'aventure, avec surprises et coups de théâtre, rencontres intempestives, bastonnade et fuite en carrosse. Sans oublier les incises facétieuses d'un homme qui, décidément, a du style.

* François Jacob, Voltaire, Folio biographies, Gallimard, 2015.

21/12/2015

sade scandale

par antonin moeri

 

Raymond Jean dresse le portrait enthousiaste d’un personnage qui n’a pas fini de scandaliser. Comme si le propre d’un écrivain était, non pas de plaire au lecteur mais de le choquer, de l’indigner, de l’horrifier, voire de l’insulter. Car Sade est avant tout un écrivain. En faire un cas, le classer dans la catégorie des monstres, des pervers sexuels, des dépeceurs de femmes, des fous à enfermer, est le propre des chiens de garde. Le jeune homme piaffant et violent que nous présente Raymond Jean est formé par les Jésuites. Le Don Juan fringant, hédoniste, joueur et prodigue aime surtout les danseuses, les actrices et les prostituées. Mais on doit marier le fils de bonne famille à une fille de bonne famille: Renée Pélagie de Montreuil.

La paix des chaumières ne représente pas un idéal pour Donatien. Il sera poursuivi par la police pour avoir exigé d’une petite ouvrière qu’elle le fouettât, qu’elle blasphémât, qu’elle piétinât un crucifix et chiât sur ce dernier. Libéré (Donatien est noble, voyons!), il donnera libre cours à son vertige de l’infini en compagnie de Rose Keller, une mendiante, «produit typique de la déchéance de la condition ouvrière». Il ligote la malheureuse sur un canapé et la fouette sur les fesses. Le circuit des commérages s’empare de l’affaire. La belle-mère de Donatien, Présidente de Montreuil, offrira une grosse somme à la victime pour qu’elle retire sa plainte. La victime fera monter les enchères..., tiens, ça rappelle l’affaire du Sofitel. Chaque fois que Donatien ira trop loin en organisant des parties fines au cours desquelles il commettra des infamies et que la rumeur s’enflera et que la machine judiciaire se remettra en marche, la belle-mère mettra tout en oeuvre pour sortir la famille de l’état de scandale.

Mais Donatien ira si loin dans la transgression des règles à respecter dans la société du XVIII e (on l’accusera d’empoisonnement, de pédérastie, de sodomie - crime alors passible de mort - d’enlèvement d’ados, d’inceste, d’incision, de furie sanguinaire...), il ira si loin que Madame de Montreuil non seulement donnera l’ordre de le faire enfermer mais voudra le faire passer pour fou. Ce que Raymond Jean met en avant dans ce portrait inspiré c’est la détermination avec laquelle certaines femmes ont pris le parti du «fils de famille fauteur de désordres». Des femmes prêtes à remuer ciel et terre pour venir en aide au prisonnier de Vincennes, des femmes dont il a provoqué l’admiration, la tendresse, l’émotion, des femmes prêtes à rencontrer les avocats, les magistrats, les hommes de loi. En première ligne, Madame de Sade, troublante complice de Donatien au cours des orgies organisées au château de Lacoste.

Enfermé, le marquis aurait pu reconnaître ses «fautes», exprimer le désir de s’amender. Il aurait pu faire un effort pour se réconcilier avec la «vie». Il préfère convoquer mille détails très délicieux (allusion aux épisodes qui se sont déroulés au château de Lacoste entre deux emprisonnements). Il préfère nager dans son bourbier. L’édification n’est pas de son goût. Les fantômes qu’il a formés au cours des «curieux épisodes», il doit les réaliser à présent. «Impérieux, colère, emporté, extrême en tout, d’un dérèglement d’imagination sur les moeurs qui de la vie n’a eu son pareil», voilà DAF. Il ne changera pas. Ce serait ainsi que, selon Raymond Jean, DAF serait né à l’écriture «littéraire». L’acte d’écrire comme geste libérateur.

Donatien lit énormément, travaille avec persévérance, réunit des notes, prépare ses dossiers pour mettre en scène un vieux trésorier, un abject magistrat, un banquier bossu, un avocat fameux, champions du stupre, blasés, abrutis par la débauche et l’ivrognerie. Des mangeurs de merde que Pasolini fera évoluer dans «SALO», film qu’on ne peut regarder sans des haut-le-coeur et dans lequel on ne retrouve pas une des qualités essentielles des «120 journées»: l’humour. En effet, comment ne pas éclater de rire quand on lit: «Il n’eut besoin que d’un seul jet pour combler le plat; de ma vie je n’avais vu un tel étron: il remplissait à lui tout seul un très profond saladier». Ce «reste de terre» dont les êtres «civilisés» ont honte, qu’ils font vite disparaître et qu’ils évitent d’évoquer, a une fonction précise dans «L’école du libertinage»: comme la crasse, la morve, la vermine, le souillé, le décomposé, le caca ne suscite pas le répulsion du libertin. Au contraire, il excite son désir. C’est dans la pleine lumière de la scène que les «historiennes» prennent la parole: le véritable organe de la volupté étant l’ouïe, seul un récit de l’abjection, au creux de l’oreille, peut faire entendre ce bruissement si doux que j’aimerais, avec Raymond Jean, appeler «littérature».

Raymond Jean: Un portait de Sade, Actes Sud, 1989

18/12/2015

Alice Rivaz, Sans alcool

Par Alain Bagnoud

 

Alice Rivaz, Sans alcoolZoé a la bonne idée de republier en poche un recueil d'Alice Rivaz, qui a paru d'abord à la Baconnière, en 1961. Sans alcool. C'est une excellente introduction à l’œuvre de cette écrivaine importante, qui a notamment donné son nom à un collège genevois, à un prix littéraire et à une rame de l'Intercity pendulaire des Chemins de fer fédéraux.

 

Les femmes chez Alice Rivaz (1901-1998) ne sont pas des gagnantes. L'auteure qui fut éprise de liberté et d'autonomie, est considérée comme une figure du féminisme. Elle défendit par sa vie et ses écrits la condition féminine. Mais sa stratégie littéraire consiste plutôt à montrer, grâce à des figures de femmes pathétiques, ce qu'une société basée sur le pouvoir masculin fait d'elles : des victimes.

 

Victimes touchantes, comme l'héroïne de la nouvelle éponyme, Sans alcool. À 44 ans, orpheline récente de ses parents à qui elle est toujours restée inféodée, elle se met à fréquenter les restaurants sans alcool. Dans les autres, évidemment, elle ne songe même pas à entrer. Cette nouvelle habitude lui apporte un regain de joie, d'imaginaire. Il ne se passe rien, elle ne fait pas de connaissance, même si elle a « les sentiments et l'expérience qu'on peut avoir à seize ans ».

 

Mais bientôt, notre héroïne perd son travail de bureau. Toutes ses tentatives pour se faire réengager échouent : trop vieille. Elle se retrouve démunie, pleine de dettes, sans ressources. Ça se finit mal, évidemment.

 

Il s'en est passé des choses depuis 1961. Désormais, une femme dans la quarantaine n'a heureusement aucun scrupule à sortir, à s'amuser, à faire des conquêtes, une femme dans la cinquantaine peut revivre une nouvelle adolescence. En 61, une vieille fille de 44 ans est condamnée à la solitude. Elle est enserrée dans un carcan moral, rigoriste, contraignant, comme toutes les héroïnes d'Alice Rivaz.

 

La nouvelle Sans alcool est composée comme un journal intime. Il y a d'autres techniques narratives dans le recueil, qui montrent la variété du travail de l'auteur : discours indirects libres, récits à la première personne, narrateur inconnu... Des outils grâce auxquels la talentueuse Alice Rivaz parvient à établir le portrait intérieur de ses personnages, à camper leur environnement aliénant, dans une langue élégante parfois mâtinée d'un brin de Ramuz.

 

 

Alice Rivaz, Sans alcool, Zoé poche

 

17/12/2015

Les plaisirs du dimanche soir (Jérôme Garcin)

plateau-cine1.jpg

par Jean-Michel Olivier

Qui mieux que Jérôme Garcin — qui dirige sa petite troupe de critiques  depuis 26 ans — était mieux placé pour parler du Masque et la Plume ?  Personne, évidemment. Dans un livre chaleureux, bourré d'humour et d'émotion, Garcin nous fait pénétrer dans le coulisses de cette émission, devenue culte, qui réunit tous les dimanches soirs, sur France-Inter, des centaines de milliers d'auditeurs. Les coulisses et les secrets, de fabrication comme de longévité : il est très rare qu'une émission culturelle ait une vie aussi riche et mouvementée…

images-4.jpegNos dimanches soirs* prend la forme d'un abécédaire où Garcin nous entraîne à sa suite, épelant les diverses facettes d'une émission, imaginée il y a soixante ans par le poète Jean Tardieu, qui ne devait parler, à l'origine, comme son titre l'indique, que de théâtre et de littérature. Animée, au départ, par François-Régis Bastide et Michel Polac — l'eau et le feu —, elle s'ouvrit ensuite au cinéma (ah ! les prises de bec entre Jean-Louis Bory et Georges Charensol !), puis à la musique et à la télévision. Et l'aventure, qui ne devait durer qu'une saison, se prolonge encore aujourd'hui, avec d'autres acteurs, pour notre plus grand plaisir…

Car Le Masque et la Plume, qui devait être une sorte de salon littéraire, assez proustien, se transformera bientôt en plateau de théâtre, avec ses comédiens, son velours et ses ors, sa mise en scène, ses coups de gueule et de sang, etc. Et Garcin, qui de son propre aveu n'était pas fait pour ça, dirigera bientôt sa petite troupe de comédiens-critiques de main de maître, et la baladera aux quatre coins de l'Hexagone. img_5959.jpgThéâtre, tribunal ou jeux du cirque ? Certains apprécieront ce joyeux brouhaha, où les piques et les saillies sont toujours de rigueur, d'autres se fâcheront tout rouge (tel Patrice Leconte) à force d'être éreintés par ces mauvaises langues qui ne résistent jamais à faire un bon mot, surtout s'il est méchant…

Garcin nous brosse une série de portraits attachants, où les morts côtoient les vivants (même s'ils sont de plus en plus nombreux). Il fait revivre avec brio les fantômes qui ont prêté leur voix à l'émission. Dans cet exercice — de mémoire comme d'admiration — Garcin excelle, comme il a excellé dans l'hommage rendu à son frère jumeau, Olivier**, images-3.jpeget comme il vient de le faire dans le livre magnifique qu'il a consacré à Jacques Lusseyran***, « l'aveugle clairvoyant », rescapé des camps de la mort et grand résistant. 

Chaque dimanche soir, en ouverture de l'émission, Garcin a pris l'habitude de lire à l'antenne des extraits du courrier reçu pendant la semaine. Il cite dans son livre des lettres extraordinaires, drôle, cocasses, émouvantes. Souvent, dans ces lettres, celui qui prend la plume avance masqué ! Les pseudonymes fleurissent, comme les jeux de mots et les canulars. Le Masque et la Plume a été l'une des premières émissions « participatives », comme on dit aujourd'hui. Et Jérôme Garcin, comme à l'ensemble de sa troupe de saltimbanques, rend un hommage vibrant aux millions d'auditeurs qui écoutent fidèlement l'émission en France comme en Allemagne, au Canada comme en Antarctique…

* Jérôme Garcin, Nos dimanches soirs, Grasset, 2015.

** Olivier, Folio, 2011.

*** Le Voyant, Gallimard, 2015.

12/12/2015

Benoît Damon, Ariana

Benoît Damon, Ariana

Du 23 septembre 2010 au 22 septembre 2011, Benoît Damon a écrit un poème par jour. 365 textes.

 

Le recueil qui les contient s'appelle Ariana. Un nom qui s'impose quand on lit les poèmes dont beaucoup ont été écrits dans le parc du musée du même nom, à Genève. On y retrouve donc des éléments récurrents, un sans-abri, la statue de Gandhi, les promeneurs des allées, le pavillon abritant la cloche de Shinagawa...

 

D'autres repères dans d'autres endroits rythment la lecture. Par exemple, au Salève, une citerne Texaco, du bétail... La plupart des lieux sont des décors familiers à l'auteur, si on excepte une percée d'exotisme qui nous entraîne en 2011 au Pérou, à Lima et ailleurs dans le pays.

 

Le livre est organisé en quatre parties, chacune d'entre commençant le premier jour d'une saison : automne, hiver, printemps, été. Avec, en supplément, un texte qui dépasse cette organisation temporelle, écrit le dimanche 2 octobre 2011, 132nd birth anniversary of the Father of the Nation, Gandhi, dont la statue a retrouvé ses lunettes : « c'est la troisième fois qu'il les perd. La distraction... ou peut-être un souvenir, on ne sait pas. »

 

Ariana. J'ai aimé ce livre. Belle réalisation de l'auteur genevois, qui capte le temps qui passe, les sensations, la vie directe et apaisée.

 

 

Benoît Damon, Ariana, Héros-Limite

 

 

 

09/12/2015

Le silence éternel des espaces politiques

Par Pierre Béguin

Le 20 novembre 2009 – soit une semaine avant la votation sur le CEVA que les politiques avaient tout fait pour éviter, mais finalement rendue nécessaire par l’énorme dépassement du budget – j’écrivais ces mots dans Blogres (cf. CEVA en Rade):

«Je m’interroge. Maintenant que sont avérées les pertes endémiques de l’exploitation du Stade de la Praille, maintenant que des voix s’élèvent sérieusement pour demander la destruction d’un ouvrage de 130 millions dont l’utilité est fortement remise en cause, maintenant que plus personne ne veut assumer les deux millions de perte annuelle d’exploitation, le silence éternel des espaces politiques m’effraie. Alors que, pour réclamer sa réalisation, les élus vociféraient de toute part, remplissant le canton de leurs coutumières jérémiades sur la difficulté de réaliser des grands projets à Genève, fustigeant la frilosité ambiante et la mesquinerie de certains ressortissants grincheux trop repliés sur leurs intérêts, brandissant les pires menaces quant à l’avenir de la ville sur la scène européenne et celui du Servette FC sur la scène internationale, et s’en prenant sans vergogne aux rares personnes (Christian Grobet en tête) qui osaient s’opposer à un projet de toute évidence mal ficelé, aux coûts non maîtrisés (plus du double en finalité!), aux conditions de rentabilités impossibles à remplir mais, bien évidemment, comme nos politiques en ont pris l’habitude, soigneusement cachées au c… de votant. Où sont ces forts en gueule? Que sont leurs thuriféraires devenus? Pourquoi ce silence? Où sont passés ces chantres de la turlute immobilière? Ces Nostradamus de l’économie genevoise? Ces fanatiques de la misère de l’homme sans eux? Ces grands maîtres de la menace et du catastrophisme? Où vocifèrent-ils maintenant? Ah! là je sais. Suffit d’écouter. Ecoutez… Voilà! Vous les entendez? Vous entendez ces mêmes vociférations, ces mêmes menaces, ces mêmes mensonges, ces mêmes prédictions, ces mêmes critiques sur les mêmes cibles avec les mêmes raisons. Tous unis derrière CEVA! Car si CEVA ne se réalise pas, la menace est claire: plus rien ne se réalisera à Genève, pas même la nouvelle Comédie, comme le prétend sans vergogne un élu socialiste. Pourquoi tant de mensonges?»

Je ne change pas un mot à ce billet: au silence politique et médiatique qui s’était installé après le fiasco avéré du stade de la Praille s’installe le même silence concernant le CEVA. Avant que le projet ne soit entériné par la votation du 29 novembre 2009, la moindre petite critique formulée contre ce projet entraînait réactions passionnées et même insultes de thuriféraires de tous poils. Et maintenant? Je ne trouve plus personne pour me contredire au «café du Commerce». A croire que cette panacée de la mobilité censée sauver Genève de l’étranglement ne réunit plus un seul partisan. Idem dans Blogres. Où sont passés tous ces messieurs (j’ai les noms!) aux prompts commentaires hautains, dédaigneux, voire insultants – la plupart cachés derrière des pseudos – en réaction à mes articles critiques écrits entre 2007 et 2009? Face aux mensonges avérés du CEVA: «Où sont ces forts en gueule? Où sont passés ces chantres de la turlute immobilière? Ces Nostradamus de l’économie genevoise? Ces fanatiques de la misère de l’homme sans eux? Ces grands maîtres de la menace et du catastrophisme? Que sont leurs thuriféraires devenus? Où vocifèrent-ils maintenant?».

Oui, tiens! Où vocifèrent-ils maintenant? C’est curieux, je n’entends rien… Les caisses de l’Etat doivent être vraiment vides. Là, pas besoin d’être Nostradamus pour jouer les Cassandre: sur la fonction publique et les contribuables, très bientôt «it’s a hard rain‘s gonna fall…»

 

 

 

07/12/2015

CEVA, mensonges et bande dessinée II

Par Pierre Béguin

CEVAbd.jpgLa toute récente publication d'une bande dessinée satirique sur les tromperies du CEVA nous avait amené hier à en faire un rapide tour d'horizon. Voici la suite promise:

Mensonge sur la création d’emplois

Avant la votation de novembre 2009, un des principaux arguments des milieux libéraux, bien entendu, était la promesse de créations d’emplois et d’importantes retombées financières pour Genève. Un peu comme pour le stade de la Praille, en quelque sorte… Le 30 novembre 2009, au lendemain de la votation, Monsieur Gabriel Barrillier, député radical, ancien secrétaire général de la FMB et co-président du comité Pro-CEVA, jubilait dans la Tribune de Genève: «Ce projet va générer du travail pour mille personnes et l’essentiel sera attribué à des entreprises suisses et genevoises». La poisse! Ce Cassandre de l’économie a oublié la loi qui oblige à faire des appels d’offre dans toute l’Union européenne. En termes de concurrence, Genève ne fait pas le poids! Résultat? Plus de 90% du gros œuvre est attribué à des groupes non genevois, dont 41,1% au consortium Vinci France qui ramasse le jack pot: le traitement des déchets du chantier devisé à 319 millions de francs. Problème: les lieux de stockage se situent dans la région d’Avignon, ce qui nécessite près de 400 kilomètres de camionnage. Le bilan écologique (outre les 1300 arbres abattus) est aussi catastrophique que le bilan économique. On imagine alors une astuce: faire une grande plage entre l’actuelle «baby plage» et la Nautique, histoire de recycler subrepticement une partie des déchets du chantier. Le WWF met le holà à cette proposition écologiquement dangereuse, soutenue pourtant – pour ne pas dire imaginée – par le très vert et inénarrable Bob Cramer.

Mensonge à la commune de Carouge

Ayant judicieusement recouru contre le CEVA, Carouge obtient du Conseil d’Etat, contre le retrait de son recours, la promesse d’un tracé souterrain dans le Val d’Arve. Promesse d’ivrogne, comme il se doit: «Carouge fâchée: l’Etat n’a pas tenu ses promesses» (Tribune de Genève, 8 août 2011). Pensez-vous! Déjà que les coûts explosent, avec l’exigence carougeoise, c’est Hiroshima! Et bien entendu, pour la gare à Carouge Fontenette, faudra faire ceinture, c’est le cas de le dire! En compensation, la gare du Bachet, bien que située au Grand-Lancy à près d’un kilomètre et demi du centre carougeois, est renommée Carouge-Bachet. Un nouveau coup de baguette sur l’axe paradigmatique et le tour est joué! En l‘occurrence, il faut bien reconnaître que les élus carougeois ont fait preuve d’une naïveté hallucinante, et c’est un euphémisme…

Mensonge aux riverains du CEVA

Bien que s’étant engagé contractuellement à respecter les directives fédérales stipulant que les travaux bruyants, au-delà de 45 décibels, ne pouvaient s’effectuer la nuit, les entreprises mandatées poursuivent les forages 24 h sur 24. Des forages qui atteignent 65 décibels dans les chambres à coucher, contraignant pendant des mois tout un quartier, enfants compris, à des nuits blanches très éloignées de Seattle. Les responsables du CEVA commencent par nier toute implication avant d’invoquer une aberrante nuance entre bruits solidiens et bruits aériens pour se disculper, poussant leurs arguties jusqu’au cynisme et à la mauvaise foi la plus crasse. Ni l’OFT ni le DETA, pourtant dûment et intensément sollicités, n’interviennent, cautionnant ainsi un déni de justice inimaginable ailleurs qu’en république bananière. J’ai longuement commenté en début d’année ce lamentable épisode dans Blogres (voir CEVA de bruit et de fureur, et CEVA hors loi notamment) pour ne plus m’y attarder aujourd’hui. Sauf que ça recommence… Après une année de perturbations et d’échecs en justice, les riverains croyaient en avoir terminé avec les bruits. Que nenni! Il faut détruire la dalle en béton ayant servi aux travaux de forage pour poser le revêtement et le radier définitifs. Les bruits sourds de masse qui ébranlent les maisons succèdent à ceux de marteaux-piqueurs qui faisaient entrer les murs en résonnance. Pourtant, un tout ménage émanant des CFF, responsables du CEVA, – un tout ménage que j’ai sous les yeux – précise explicitement que la «démolition de la piste se déroulera durant les horaires standards de journée uniquement». Nouveau mensonge! A la Chapelle, «la nuit remue», et ce n’est pas du Henri Michaux, croyez-le! Un recours est déposé par les riverains en colère au Tribunal administratif fédéral le 17 juin 2015. Tribunal qui tergiverse bien entendu, avant d'ouvrir un œil sous la menace d’un déni de justice. Le 23 novembre 2015, le CEVA répond au maire de Lancy: «Concernant le bruit en lui-même, nous vous assurons que le CEVA respecte la directive sur le bruit des chantiers édicté par l’OFEV, qui ne s’appliquent toutefois pas aux chantiers souterrains, comme ceux des tunnels, qui peuvent provoquer de sons solidiens et non aériens». Double mensonge, cette fois! Là, le CEVA fait fort, qui prétend respecter une directive qui ne s’applique pas, alors qu’en réalité il ne respecte pas une directive qui s’applique.

Les perturbations dues à la construction du CEVA laissent entrevoir celles générées par son exploitation, d’autant plus qu’à ce niveau, à part le tunnel de Champel mieux loti en la matière (eh oui! A Genève, il y a citoyens et citoyens!) on a plutôt rogné sur les budgets, et pour cause! Si l'on en croit le site de l'AMMFG, le coût de mesures anti bruits adéquates serait dérisoire (environ 1% du budget). Dans le tunnel de Pinchat en tout cas, elles ne seront pas adoptées sous le prétexte d'une densité insuffisante d'habitants (alors que le PLQ d'une future densification, lui, est déjà adopté!) La véritable raison, on la connaît: les mensonges sur le budget nécessitent toutes les astuces et arguties pour en limiter les conséquences, quitte à construire mal ce qui a déjà été mal conçu. Une hérésie qui a fait dire opportunément au journaliste Charles-André Aymond sur Léman Bleu le 29 septembre 2011: «A Genève, on pourra s'amuser au calme mais on ne pourra pas dormir au calme». Preuve surtout que le mensonge entraîne le mensonge...

Mensonge sur les coûts d’exploitation

En fait de mensonge, à ce niveau c’est plutôt l’omerta. Ces coûts n’ont jamais été clairement chiffrés. Il y a longtemps, il m’a semblé entendre au passage quelque chose comme 30 millions. Chiffre dérisoire! C’était il y a longtemps… Cela dit, quand on sait que l’exploitation du seul stade de la Praille coûte bonbon et que ce dernier nécessiterait déjà 25 millions pour sa complète remise en état, on peut craindre le pire pour le CEVA. Ce qui semble acquis, c’est que la Convention avec les CFF met à charge du canton, et donc des contribuables, les déficits d’entretien et d’exploitation du CEVA, à payer annuellement, et que le canton devra débourser d’emblée 165 millions censés couvrir la participation de Genève aux frais annuels non supportés par les CFF. La dette n’a pas fini d’augmenter… ou la fonction publique de descendre dans la rue! Voire les deux…

Aux mensonges du CEVA, il faudrait ajouter ceux de la presse qui s’est fait le porte-parole inconditionnel du projet. Ainsi, la Tribune de Genève, fidèle à sa position de paillasson approbateur de la politique genevoise, a longtemps encouragé tout éloge et censuré toute critique. Ce n’est qu’une fois les travaux commencés qu’elle s’est mise à relayer les grognes et les doléances. Mais il a fallu attendre près d’une année pour qu’elle se fasse enfin l’écho du calvaire enduré par les riverains durant les forages de nuit (Antoine Grosjean, dans la Tribune du 26 mars 2015).

CEVA2.jpgTant de mensonges et d’omerta laissent mal augurer de l’avenir d’un projet qui ne s’est finalement imposé que par tromperies successives, à la hussarde et sans véritables consultations. Et pourtant… je l’ai écrit et répété depuis 2007 dans Blogres: il s’en est fallu de peu pour que ce projet ne tournât en une réalisation bénéfique pour Genève, au lieu de virer progressivement à la pire Genferei de l’Histoire d’un canton qui n’en manque pourtant pas…

Il nous reste à remercier l’AMMFG, et son président M. Wolfang Peter, de se faire l’observatoire et la mémoire des errances du CEVA, et de nous en restituer les mensonges de manière ludique, au travers d’une bande dessinée satirico-comique très bien illustrée, en 64 pages aussi pertinentes qu’impertinentes, par le dessinateur genevois Simon Tschopp. Intitulée Super CEVA dans la ville, elle est disponible pour la modique somme de dix francs dans les librairies Payot et dans les kiosques Naville. Achetez-là, c’est un devoir de citoyen!

A lire ou relire aussi sur Blogres, entre autres:

CEVA et rhinocérite

Contre CEVA

 

 

 

06/12/2015

CEVA, mensonges et bande dessinée I

Par Pierre Béguin

CEVAbd.jpgExcellente initiative de l’Association pour une meilleure mobilité franco-genevoise (AMMFG) que cette publication d’une bande dessinée satirique sur les errances, les mensonges et les tromperies des responsables et autres thuriféraires du CEVA. Ne serait-ce que pour en conserver la mémoire là où le citoyen – et les politiques comptent là-dessus – aurait une fâcheuse tendance à oublier. Comme le disait Max Planck, fondateur de la théorie des quanta: «Le mensonge ne s’impose jamais entièrement par lui-même, mais ses adversaires finissent toujours par mourir».

Ces mensonges, la bande dessinée, véritable mémoire de la genèse tourmentée du CEVA, en dresse une liste exhaustive. En voici les principaux:

Mensonge sur les coûts

De loin le plus grossier. D’abord estimé en 2002 lors de sa présentation par Robert Cramer, puis confirmé en 2007, le budget plafonnait à 941 millions. En 2008, Mark Muller y ajoute 10% de dépassement. Mais en 2009, c’est 57% d’augmentation. On en est à 1,478 milliards avant le premier coup de pioche. Mark Muller monte alors aux créneaux pour affirmer qu’aucune autre demande de crédit complémentaire ne sera désormais présentée. Croix de bois, croix de fer… Grossier mensonge, pure propagande, énorme tromperie sur le dos des votants qui permet toutefois aux pro-CEVA de gagner le référendum du 29 novembre 2009. Depuis, Mark Muller s’excuse, il a eu un empêchement qui le dispense de répondre, au nom du gouvernement genevois, aux citoyens qui pourraient exiger des comptes sur une tromperie ayant contribué – il y en a eu bien d’autres – à fausser le résultat du vote. En 2014, c’est 1,567 milliards, budget garanti définitif par monsieur Luc Barthassat en personne. C’est vous dire si c’est du lourd… en matière de promesse! Comme de bien entendu, en 2015, on en est à 1,767 milliards. Et tout le monde sait – je l’avais écrit dans Blogres en 2009 – que la facture finale dépassera allègrement les 2 milliards, sans même prendre en considération les dépenses importantes qui incombent aux communes se situant sur le tracé. Ce gigantesque dépassement remet déjà en cause l’adoption de normes anti-bruit (il faut bien sauver la face), la construction de la future comédie, sans parler de l’entretien de bâtiments scolaires ou autres infrastructures repoussé aux calendes grecques. Bref, le CEVA plombe déjà tout investissement pourtant souhaité ou nécessaire. Même les libéraux, si furieusement partisans, à part ceux de Cologny, de la traversée de la Rade, se sont opposés à la dernière proposition, reconnaissant que le moment était mal choisi en regard des finances genevoises à l'agonie. C'est vous dire si le CEVA contribue à mettre à sac les caisses de l'Etat. Mais chuuuuut! On n'en parle pas... il y a d'autres raisons plus "porteuses" à mettre en évidence – Tiens! Pendant qu'on y est, je ne peux résister à une petite piqûre de rappel concernant les 3 milliards qui furent nécessaires à recapitaliser la Banque Cantonale après l’incurie, pour ne pas dire l’arnaque gigantesque des milieux immobiliers; escroquerie pour laquelle le Tribunal a jugé qu’il n’y avait ni responsables ni coupables… mais des personnes à dédommager à coups de millions (!!!) Ce rappel n'a rien à voir avec mon propos mais ça fait du bien de le dire...

Et puisqu’on fait ici devoir de mémoire, outre celles de Mark Muller, rappelons également ces autres promesses de politiciens sur le budget CEVA, avec le décalage temporel plus drôles que des promesses d’ivrogne. A tout seigneur, tout honneur, Robert Cramer, dans le GHI du 8 mars 2007: «Le budget de l’ordre du milliard de francs sera tenu (…) Je demande à être jugé sur pièces. Depuis que je suis au gouvernement, aucun projet n’a dépassé l’enveloppe qui lui a été allouée.» C’est tout jugé, et sur pièces, monsieur Robert Cramer. Dommage que les citoyens qui vous ont renouvelé leur confiance aient la mémoire si courte! Le Conseil d’Etat in corpore dans un communiqué de presse du 29 octobre 2009 (avant la votation donc): «CEVA ne coûtera pas 2 milliards comme le prétendent les opposants». N’oublions pas Guy Mettan, député radical et président d’Alprail, dans la Tribune de Genève du 19 novembre 2009 (toujours avant la votation): «Le CEVA est bon marché car il ne coûte que 650 millions de francs à Genève (…) Les imprévus géologiques sont intégrés au budget général.» Et tant d’autres inepties et mensonges dont je vous épargnerai la liste fastidieuse. Il suffit de retenir que les menteurs désignés à la vindicte populaire, juste avant la votation de 2009, furent systématiquement ceux qui dénonçaient la tromperie du budget, et non ceux qui mentaient à son propos, probablement en toute connaissance de cause. Et pour celles ou ceux qui veulent en savoir davantage, allez sur le site de l'AMMFG (ceva-geneve-mobilite.ch) - une association à laquelle je n'appartiens pas, mais je vais y penser... - ou consultez dans Blogres les articles que j’ai consacrés au CEVA de 2007 à 2009 et lisez les commentaires qui suivent. Edifiant! Il y a même des noms… parmi beaucoup de pseudos, bien entendu!

Mensonge sur la nature du CEVA

On a laissé croire aux genevois que le CEVA était un métro à l’image du M2 lausannois. Beaucoup d’ailleurs, lors du vote du 29 novembre 2009, ont voté pour un métro, ignorant qu’il s’agissait en réalité d’un train lourd de grandes lignes. Au reste, le M2 lausannois comporte 14 stations sur 5,9 kms alors que le CEVA aura 7 gares échelonnée sur 16,1 kms. Quant au nombre de passagers prévus, il est quatre fois inférieur au M2. Faire moins bien avec des coûts supérieurs, c’est toute la différence entre Genève et Vaud, et c’est ce qu’on appelle finalement une Genferei. D’abord désigné «train transfrontalier», le CEVA a reçu la glorieuse et fausse appellation de métro par crainte que «transfrontalier» ne fasse croire à un investissement en faveur des Savoyards. Ah, la belle désescalade! Un coup de baguette magique sur l’axe paradigmatique et le voilà nommé «métro genevois». Puis, l’image du CEVA se ternissant, les professionnels de la communication ont imaginé un concours pour lui trouver un nouveau nom. Ne m’appelez plus jamais CEVA! Désormais my name is Express… Léman Express! Sauf que…

Mensonge sur la mobilité urbaine

Le CEVA, rappelons-le, suit le tracé obsolète imaginé au 19e siècle et adopté en 1912 (!!!) sans tenir compte d’actuels ou futurs points névralgiques du territoire genevois. Par exemple, une gare surdimensionnée à Champel dont les habitants ne voulaient pas (par crainte des incivilités inhérentes à toute gare, je suppose) qui nécessitera un couloir en pente sur 400 mètres (s’il est construit) pour rejoindre ces points névralgiques, eux, que sont l’hôpital et l’Université. Un couloir – là, c’est certain – idéal à l’épanouissement d’incivilités et sûrement dangereux passé les heures de pointe. Je me réjouis de voir comment la police va régler ce problème… Le M2 lausannois, lui, bénéficie d’une station sous le CHUV. Cherchez l’erreur! Pas de gare à Carouge Fontenette, pourtant nécessaire (reliée par télécabines) à la mobilité des futurs Grands Esserts sur le plateau de Vessy. Rien à la douane de Bardonnex où les embouteillages sont pourtant monstrueux. Rien aux Cherpines dont on ignore à ce jour comment les milliers d’habitants prévus pourront quitter et regagner leurs foyers autrement que par un futur tram au trajet lent et tortueux... et qui devra déjà décharger la douane de Bardonnex. Mais une gare au Bachet dont les accès sont soit inexistants (depuis Veyrier) soit saturés (depuis Saint-Julien), même par l’autoroute de contournement. Et j’en passe, et des meilleurs…

Elisabeth Chatelain, députée indépendante, ancienne députée socialiste et co-présidente du comité Po-CEVA, dans la Tribune de Genève du 30 octobre 2009 (encore avant la votation): «Le CEVA sera utile aux Genevois pour effectuer leurs déplacements en ville». Vous plaisantez, M’ame Chatelain! Conçu sur un tracé défini il y a plus d’un siècle et visant alors à relier les réseaux ferroviaires français et suisses en évitant le centre urbain, le CEVA n’a pas vraiment vocation à désengorger l’agglomération genevoise. Comme a fini d’ailleurs par le reconnaître un politicien à court d’arguments, pour la mobilité urbaine les genevois disposent du tram, le CEVA étant avant tout conçu pour le trafic nord-sud. Oui, mais…

Mensonge sur le réseau français

Outre le fait que CEVA ne touchera que la région d’Annemasse, soit moins d’un quart du trafic pénétrant, il reste dépendant des infrastructures ferroviaires françaises et des P+R adéquats. Or, les premières sont vétustes et les seconds insuffisants, voire inexistants. Quelle utilité au CEVA, déjà peu adapté aux impératifs de la mobilité genevoise, s’il ne s’accompagne pas d’un développement du réseau au-delà d’Annemasse et s’il n’est pas appuyé par des parking-relais importants autour des gares? A titre indicatif, la modernisation de la gare d’Evian ne prévoit que 120 places de stationnement. Pour le reste, on rappellera que les genevois ont refusé (à tort?), en mai 2014, un crédit de 3 millions pour cinq P+R en territoire haut-savoyard, en ignorant pour la plupart – mais en supputant la tromperie – que ce crédit faisait partie d’une enveloppe de 240 millions d’euros promis par Genève pour financer d’autres projets du même type en France. Le mensonge, avant la votation du 29 novembre 2009, consistait à laisser croire qu’il existait en France un engagement ferme pour développer le réseau ferroviaire en région savoyarde. Si engagement il y avait, il n’était que verbal et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il tarde à se réaliser. Et au vu des déficits de dizaines de milliards d’euros dont souffrent les institutions ferroviaires françaises, on doute que de tels engagements puissent être tenus. Quant à la belle unité franco-genevoise, elle a commencé à battre de l’aile dès qu’il a fallu trouver des accords engageant investissements et espérant rendements: chaque pays voulait sa propre rame, sa propre gestion du matériel roulant et ses propres conventions de travail. Là, c’est franchement mal parti! Il se trouve même de mauvaises langues pour prétendre que les grèves actuelles de la fonction publique ne sont que roupie de sansonnet face à celles qui paralyseront bientôt cette future star de la mobilité transfrontalière.

Mensonge sur le trafic des trains de marchandises

Et puisqu’on vient de parler des futures rames, rappelons qu’initialement – et suite à des problèmes dus à des convois de marchandises très dangereuses à La Praille – les promoteurs du CEVA, pour rassurer le citoyen, avaient juré leurs grands dieux que les trains de marchandises ne circuleraient pas sur cette ligne. On parle d'ores et déjà d'exceptions… avant d’ouvrir les voies à toutes sortes de convois pas vraiment identifiés circulant sous Genève. Promis, juré!

Non! Ce n'est pas fini! La liste des mensonges dénoncés dans la bande dessinée Super CEVA dans la ville est encore longue. Nous y reviendrons demain dans Blogres pour un second volet...

 

29/11/2015

Pap's par Gilbert Salem

Je ne puis résister à l'envie de vous faire lire le beau texte de Gilbert Salem paru dans le journal 24 Heures.

 

Il capte les voix humaines et les réenchante

 

 A l’heure où paraît son sixième roman, l’infatuation ne l’étouffe pas comme d’autres écrivains suisses de sa génération. Antonin Moeri a la modestie souriante. Il s’intéresse moins à la politique qu’aux voyageurs qu’il entend parler dans le tram 14 de Genève, où il vit depuis trente-cinq ans, comme dans le train qui souvent le conduit vers Lavaux. Il y possède une maison familiale et peut remuscler son corps de sexagénaire en faisant de l’aviron sur le Léman.

«Ces gens ordinaires, j’enregistre leurs conversations les plus banales, car elles traduisent plus justement que tout discours les désarrois actuels, l’absurdité du temps qu’on vit.» Une absurdité à la fois bouffonne et tragique, comme chez Samuel Beckett, qu’il avait failli rencontrer à Paris quand il y était comédien, grâce au metteur en scène Roger Blin, le créateur de Fin de partie en 1957. Il prise tout autant Thomas Bernhard, le grand auteur autrichien, Robert Walser et Ludwig Hohl, dont il traduit les livres quand la rédaction de ses propres écritures lui en laisse le temps.

Il y reporte ces paroles capturées au vol, consignées auparavant dans des carnets. Mais il se fait un devoir de les reciseler à sa manière, les réenchanter, quand il faut tout mettre «au propre» sur la page blanche, puis sur l’écran. «J’ai un ordinateur, mais il me faut d’abord rédiger manuellement. Je n’ai pas de parti pris contre les ordinateurs, mais je crois que, chez moi, il y a un lien direct entre la main et le cerveau.» Et Antonin Moeri de rire de cette assertion qui sonne prétentiarde. Un rire qui fait rayonner son visage et le pencher de côté à la manière des oiseaux.

Pourtant, dans la sérénité de ses yeux vert amande, qui ont l’élégance de ne jamais quitter les vôtres, on ne discerne point la saillie de curiosité, l’acuité d’observation qui fait la force de la douzaine de livres – romans, récits et nouvelles – qu’il a publiés depuis vingt-six ans, d’abord à L’Age d’Homme, par l’entremise de Jean-Louis Kuffer, puis chez Bernard Campiche. Des proses au style très maîtrisé, mais aérien, picaresque, avec une dimension musicale. Et d’un réalisme troublant, car on y devine une part prépondérante d’imagination. L’auteur n’en disconvient pas: «La vie réelle n’a pas les mêmes structures que la vie dans l’écriture; dans ce livre, Pap’s, je raconte la vie de mon père à partir de cahiers à couverture noire qu’il m’avait remis, que je n’ai voulu lire que quinze ans après sa mort, en 1990.»

 

La vie réelle n’a pas les mêmes structures que la vie dans l’écriture

 

Antonin Moeri a fini par s’en inspirer pour narrer l’existence de son père, Emile, en citant souvent des extraits exacts de son journal intime de voyage au Moyen-Orient, de médecin malgré lui, d’hédoniste au cœur triste. Car il admirait les peintres et les poètes, était un ami de Charles-Albert Cingria et rêvait sans y croire, et sans espoir, de devenir à son tour un écrivain. Il légua à son fils, avant de mourir, une valise en cuir contenant des souvenirs inavoués. «Il avait peut-être sa petite idée», reconnaît Antonin Moeri.

«Pap’s», c’est le surnom qu’il donne à son papa, dont il ne trahit jamais les réflexions mais dont il embellit à son gré poétique l’épopée grandiose et le destin tragique. Rejeton d’un facteur des Postes, Moeri père étudia la médecine sans savoir qu’il deviendrait un jour le cardiologue le plus important de Vevey. A Berne, il épouse une laborantine qui y enfante Antonin et, deux ans après, une fille qui deviendra flûtiste classique. La famille séjourne trois ans à Mexico, revient en Suisse, à Zurich, où les enfants apprennent le Schwyzerdütsch. Une étape à Clarens dans un vieux manoir, puis installation à Vevey, où Antonin fait ses premières écoles avant de les continuer à Lausanne, au Gymnase du Belvédère.

«Durant mes scolarités, j’ai eu des problèmes de comportement, mais c’étaient peut-être des désirs de discipline.» Il trouvera celle-ci à la fameuse école de théâtre de Strasbourg, en y subissant la férule de professeurs exigeants. Suivront des tournées en France avec Peter Brook entre autres. Mais son expérience théâtrale prend fin à Genève en 1980, lorsqu’il doit incarner le personnage d’Aumerle dans le Richard II de Shakespeare, mis en scène par François Rochaix, au Théâtre de Carouge. «Je m’y suis trouvé si mauvais acteur que j’ai quitté la scène définitivement.»

De cette expérience, Antonin Moeri a hérité une diction impeccable de comédien. Et un goût du ping-pong dramaturgique qui rend si vivants ses dialogues romanesques. Mais ses héros à lui ne se veulent pas shakespeariens. Ils babillent dans le tram 14.

 

Son nouveau livre «Pap's» 
Antonin Moeri 
Bernard Campiche Editeur

 

27/11/2015

Daniel Abimi, Le Baron

Par Alain Bagnoud

 

On pourrait dire que Le Baron de Daniel Abimi est le meilleur roman de la rentrée, si c'était un roman. Mais non. Qu'est-ce que c'est donc que ce livre ? Une biographie, une confession ? « Récit », annonce l'éditeur.

 

« Le temps d'un récit, Daniel Abimi s'est mis dans la peau de Laurent, dit le Baron. » Le Baron est un personnage bien réel, truculent, théâtral, plein de verve, de vitalité et de saveur. Ce qui pose la question des relations littéraires entre l'auteur et son personnage.

 

Il y a trois cas possible quand un écrivain fait un livre basé sur un être réel qui se raconte. Celui-ci peut décider de signer le texte et de remercier son nègre en petits caractères dans une formule sibylline. Le nom des deux peut apparaître sur la couverture. Ici, on n'a que celui d'Abimi, bien que très vite, le lecteur comprenne que toute la matière vient des souvenirs du Baron.

 

Cela signifie que l'auteur assume complètement la forme du texte. D'où une question intéressante : quel est l'état premier des confidences du Baron, et qu'est-ce qui en a été fait littérairement ?

 

On ne peut s'empêcher de s'interroger sur le va-et-vient entre les deux acteurs du récit en lisant ces anecdotes qui évoquent Céline, San-Antonio, Rabelais. Des anecdotes passionnantes pour une vie hors norme.

 

Le Baron, fils de villageois, se crée un personnage et une légende pour reprendre en 1976 une boîte de nuit à Lausanne, Le Johnnie's. «  La canne, le monocle, le nœud, tout en noir. Je m'étais même inventé un arbre généalogique de sang bleu, le titre qui va avec et un château quelque part en France. »

 

Ce sont les années bénies, entre la libération sexuelle des années soixante et le sida des années 80. Il y a une explosion de folie, de liberté, dont le Baron profite, qu'il accompagne, dans la boîte de qui se croisent des hétéros, des homos, des mignons, des travestis, des tapineuses, où se mêlent toutes les classes sociales.

 

Le Baron, règne sur tout ça, picaresque, attirant, bisexuel : il a commencé tout jeune sa carrière amoureuse en se faisant dépuceler par sa cheffe de buffet, puis en couchant avec la mère, la fille, et le beau fils. Et comme dans toutes les bonnes histoires, il y a un meurtre, la chute d'un homme mythique, qui se relève, etc.

 

Un vrai roman, je vous dis...

 



 

Daniel Abimi, Le Baron, Bernard Campiche Editeur