19/12/2014

L’Aquarium et les röstis

 

par Anne Bottani-Zuber

AquariumDePreux-202x300.png

Le premier roman de Cornélia de Preux « L’Aquarium » raconte une histoire aux accents kafkaïens. C’est une histoire d’enfermement. Un homme s’obstine, emmène les membres de sa famille dans un huis clos dont ils ne sortiront pas indemnes. Ou ne sortiront pas tout court …

Ce livre a été réédité deux fois. Il a réussi à faire son chemin en Suisse alémanique. Un gymnasien de Nidwald, Hendrick Rogner, a traduit plusieurs passages, en a fait son travail de maturité et, avec ce dernier, a gagné le prix de la Oertli-ch. L’auteure vient d’être invitée à rencontrer trois classes du collège St Fidelis de Stans, qui ont étudié le livre.

Oui, vous avez bien entendu. Ceci s’est passé à Nidwald. Dans ce canton qui a supprimé l’enseignement du français à l’école primaire. Mais qui, on le sait moins, a également décidé de rendre obligatoire un séjour linguistique en Suisse romande pour les élèves du secondaire.

N’est-il pas paradoxal qu’un livre qui parle d’enfermement réussisse à faire ce que les politiques publiques peinent à réaliser : jeter des ponts entre la Suisse romande et la Suisse alémanique ?

Mais quand on connaît l’auteure, cela s’explique. Sa famille est d’origine autrichienne, elle a vécu en Valais, aux Etats-Unis, à Genève, à Berne, à Zürich, elle vit à présent à Lausanne … Elle est journaliste et traductrice. Et surtout, surtout, c’est une personne enthousiaste. Je la suspecte de se moquer éperdument de la barrière des röstis

.Il ne faut pas désespérer du fossé qui se creuse entre les parties linguistiques de ce pays. Il faut simplement un peu d’enthousiasme, un peu de curiosité. Et chacun, à sa place, jeter des ponts. C’est ce qu’a fait tout naturellement et sans grand discours Cornélia Mühlberger de Preux, écrivaine et citoyenne de ce pays.

Pour terminer, je vous livre un secret : on n’a pas fini d’entendre parler de ce roman …

L’Aquarium – Plaisir de Lire – Cornélia de Preux - 2012

 

18/12/2014

Qui était Dimitri ?

par Jérôme Garcin

images.jpegNé yougoslave, naturalisé suisse, il est mort au volant de sa camionnette, qui était à la fois sa couchette et sa bibliothèque. Il avait successivement grandi sous Tito, milité contre le système soviétique, frayé avec l'extrême droite, embrassé le nationalisme serbe et pris fait et cause pour Milosevic. Ses deux passions étaient le football et la littérature. Il pratiqua longtemps le premier en amateur et pour honorer la seconde, fonda, au milieu des années 1960, les Editions L'Age d'Homme. Il y publia les grands livres des grands dissidents (Vie et Destin de Grossman,  les Hauteurs béantes  de Zinoviev), les meilleurs écrivains suisses (Amiel, Ramuz, Cingria, Haldas, Chessex), et une flopée de têtes brûlées. Il s'appelait Vladimir Dimitrijevic. On le surnommait « Dimitri ». C'était une légende, c'est toujours une énigme.

Trois ans après sa disparition, celui qui fut l'un de ses auteurs, Jean-Michel Olivier, prix Interallié 2010 pour L'Amour nègre, lui consacre un roman où tout est vrai, où tout est faux. Dimitri se nomme ici Roman Dragomir. Son cadavre bouge encore, devant lequel viennent s'incliner sept de ses amis qui, les uns après les autres, témoignent d'un moment de sa vie: l'enfance belgradoise, l'exil en Suisse via l'Italie, la naissance de sa maison d'édition, la guerre en Yougoslavie et la gloire du paria.

Chose étonnante: plus on avance dans ce livre rythmé par des histoires d'ânes, pétrifiés ou bâtés, plus la biographie de cet homme semble s'éclairer et plus son mystère ne cesse de s'épaissir. ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriQui était vraiment cet éditeur célèbre installe dans «un pays de taiseux», qui ne répondait jamais au téléphone, ne payait ni ses fournisseurs ni ses auteurs, et dormait comme un SDF dans sa camionnette? Pourquoi ce fin lettré était-il si barbare et ce guerrier, si sentimental?

Comment cet anticommuniste pouvait-il être soudain rattrapé par la nostalgie de l'empire soviétique? Quelles étaient donc les femmes de ce célibataire toujours habillé de noir? D'où lui venait cette propension à fréquenter en priorité des monarchistes, des anarchistes, des poseurs de bombes, des agents doubles, des insoumis?

Dans une prose simple, sans graisse, protestante, Jean- Michel Olivier force volontiers le trait. C'est qu'il veut faire le portrait, et il y réussit, d'un « cheval fou », d'un « tyran magnifique », d'un franc-tireur insaisissable qui aimait les alcools forts, la viande rouge, les cigarettes américaines, les icônes du Moyen Age et les microfilms glissés dans les macarons à la pistache.

ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriLe romancier d'Après l'orgie aurait pu intituler ce livre : Après Dimitri. Car c'est en réinventant la vie de son éditeur et ami qu'il en fait, traversant le siècle dernier, une véritable épopée, où le tragique frôle parfois le comique. « Un bon joueur, disait Vladimir Dimitrijevic, est comme Don Quichotte: il est bizarrement fait, maladroit, filiforme, mais il est un excellent footballeur. »

Une manière, somme toute, d'autoportrait. Celui d'un Quichotte slave, dont Jean-Michel Olivier, fidèle jusqu'au bout, serait le Sancho Pança.

JEROME GARCIN

article paru dans L'Obs N° 2614, du 11 au 17.12.2014

14/12/2014

l'oncle d'Amérique

par antonin moeri

 

 

 

Dans un des plus beaux livres lus ces derniers temps, Sebald met en scène quatre personnages qui ont dû, un jour ou l’autre, quitter leur pays pour aller s’établir ailleurs. Le récit qui a particulièrement retenu mon attention est celui où l’on fait la connaissance d’Ambros Adelwarth, le grand-oncle du narrateur, un grand-oncle que ce narrateur n’a vu qu’une seule fois, en été 1951, quand ce narrateur avait sept ans.

Pour en savoir plus sur ce personnage au verbe choisi, le narrateur va se rendre en Amérique pour y interroger des membres de sa famille. La tante Fini par exemple lui apprendra que Ambros, à l’âge de quatorze ans, travailla comme groom au Grand Hôtel Eden à Montreux, où il apprit le français à la perfection. Il fut ensuite engagé au Savoy Hotel à Londres.

L’oncle Caismir racontera au narrateur qu’avant de devenir valet de chambre chez les Salomon, une des familles de banquiers juifs les plus riches de New York, Ambros a été le compagnon de voyage de Cosmo, le fils Salomon, connu pour ses extravagances et sa passion pour le jeu. Passion qui permit à Cosmo de gagner des sommes faramineuses.

La tante Fini remettra au narrateur une sorte de journal qu’Ambros a tenu lors de son voyage (en compagnie de Cosmo) à Constantinople et à Jerusalem. Mais avant de vivre cette épopée haute en couleurs, le lecteur découvre, par la bouche de tante Fini et par celle du docteur Abramsky, les dernières années du grand-oncle. Le docteur Abramsky a connu Amros qui, par désir d’annihiler en lui toute capacité de réflexion, se soumit docilement aux séances d’électrochocs. Il nous apprend qu’Ambros, après ces nombreuses séances de torture, fut pris d’un raidissement progressif des membres et des articulations.

Le narrateur donne la parole à Ambros pour raconter le voyage en Orient. Notes très précises du genre: «Jamais vu une mer plus bleue. Réellement outremer». Pouvoir d’évocation digne d’un poète. Une réalité que les deux amis découvrent en frissonnant d’une joie enfantine. Près de la mer Morte, Ambros croit voir un gros lièvre foncé et un papillon aux ailes tachetées d’or.

L’enquête qu’a menée le narrateur auprès des siens pour en savoir plus sur un personnage qui l’intriguait, cette enquête minutieuse entraîne le lecteur dans un monde fictif qui n’aurait pu exister sans quelques traces: le calendrier de poche du grand-oncle, les récits de tante Fini, d’oncle Caismir et du docteur Abramsky. Un monde qui n’existerait pas sans l’approche nuancée (dénuée de toute forme de sentimentalité), sans la ronde des points de vue orchestrée par un passeur inspiré, chargé de conter ce qui a eu ou pourrait avoir eu lieu.

Cette manière de reconstituer une mémoire, dans une langue à la hauteur de l’effroi, est une manière particulière de mettre en scène des personnages déterritorialisés. Peut-être la plus belle façon de construire un roman.

 

 

W.G.Sebald: Les Emigrants, Actes-Sud, 1999


12/12/2014

Julien Sansonnens, Jours adverses

 

Par Alain Bagnoud

Le premier roman de Julien Sansonnens, Jours adverses, décrit la vie d'un trentenaire actuel. On y retrouvera les processus, les tics, les ambiances, les non-valeurs de la société actuelle. On y repérera aussi une recherche de sens, qui saisit Sam, le personnage principal, emblématique de cette génération, et perdu dans un labyrinthe carriériste absurde. Porté par une écriture contemporaine qui joue sur les niveaux de langue, le roman fonctionne bien et sa tentative de faire le portrait critique et ample d'une génération est réussie.

Sam a tout ce qu'il faut. Un poste dans une boite de communication qui lui permettra de monter, des petites amies draguées sur les sites de rencontre, un ami avec qui il se soûle au MAD. Pour ça, il a renoncé à une carrière de photographe, troquée en échange de la sécurité. Il vit à Lausanne, une ville qu'il voit différente au gré de ses humeurs et de ses états, entre petite ville provinciale qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, et cité hallucinée, labyrinthique et hostile.

Mais Sam n'est pas heureux. Mal intégré dans son travail, solitaire, n'adhérant pas à l'esprit de la boite, manquant des matinées après des soirées trop intenses, ne convoitant pas l'avenir que son métier lui offre. On le voit, dans des scènes houellebecquiennes, à une fête de Noël, à la cafétéria ou dans son bureau, désenchanté. De plus, il se fâche avec son meilleur ami qui se convertit à une vie petite-bourgeoise, apprend que son père a le cancer, fréquente une prostituée malgré sa relation avec une petite amie adorable. Sur un coup de tête, il démissionne.

Deuxième partie, très différente. Sam choisit de reprendre une buvette d'alpage au Crêt-Meuron, au-dessus de Neuchâtel. C'est un nouveau départ, qui semble lui réussir. Nouvelle fiancée, contacts humains, rencontre d'un vieux militant ouvrier, ancien horloger, avec qui il parle politique, lui, un ancien du Front Révolutionnaire Internationaliste des Travailleurs Solidaires, un mouvement trotskiste, dans lequel il a d'ailleurs rencontré un certain Julien Sansonnens, dont il n'a pas gardé un très bon souvenir. « Le pire c'était encore Julien Sansonnens, dont on lisait qu'il était l’étoile montante de notre organisation : ce petit merdeux se la jouait Che Guevara alors que ses parents étaient prof, son grand-père pharmacien et son arrière-grand-père directeur de banque ! Tu te rends compte ? »

Bref, tout semble aller mieux. On croirait aux vertus du retour à la nature si, à la fin, les démons de Sam ne reprenaient le dessus. Car tout se délite encore et il se retrouve seul avec son chien, dans une attente qui constitue une fin ouverte...

Quant à Julien Sansonnens, on pense à lire son livre qu'il ne se se la joue plus Che Guevara. Ou un Che Guevara très désenchanté. Né en 1979 à Neuchâtel, il est engagé à gauche, tient un blog littéraire, est critique littéraire à l'hebdomadaire Gauchebdo, travaille en Valais comme chercheur en santé publique.



Julien Sansonnens, Jours adverses, Editions Mon Village

07/12/2014

TRIBUNAL

 

 

par antonin moeri

 

 

 

 

 

Pour avoir assisté à des mises en accusation, des auditions de témoins, des plaidoieries et des lectures de jugements, je peux dire avec le narrateur de «Un exemple» que, dans un tribunal, défilent chaque jour «le vraisemblable, l’invraisemblable et même l’à peine croyable et l’absolument incroyable». Si ce narrateur affirme que «c’est le chroniqueur judiciaire qui approche le mieux la misère humaine et son absurdité», on peut raisonnablement le croire. On pourrait en conclure que la fréquentation des tribunaux est une excellente école pour qui désire raconter des histoires..

Mais le chroniqueur judiciaire gagne sa vie «en écrivant sur des crimes réels ou supposés». Il doit rendre des comptes à la direction du journal qui l’emploie et ne peut se permettre de déraper en désarticulant les faits, en mettant en discussion le moindre événement ou la moindre situation. Le chroniqueur doit obéir à des règles extrêmement précises qu’il ne peut, sous peine de licenciement, transgresser.

 

C’est précisément cette transgression qui excite la verve de l’écrivain Thomas Bernhard. Il laisse entendre qu’il serait devenu fou s’il avait dû, toute sa vie, exercer le métier de chroniqueur judiciaire. Dans «Un exemple», l’auteur-narrateur quitte l’espace sévèrement gardé des rédactions de journaux en convoquant le président Zamponi, «depuis des années le personnage le plus imposant de la Cour d’Appel de la Province de Salzbourg».

Ce président Zamponi vient de condamner à douze ans de réclusion criminelle un «vulgaire maître chanteur». Après lecture du jugement, il se lève et déclare qu’il va faire un exemple. Il sort de sa poche un revolver armé et se loge une balle dans la tête. Le président Zamponi est tué sur le coup.

«Un exemple» est un des textes (réunis dans «L’Imitateur») où le pronom JE est utilisé. Le plus souvent, c’est un NOUS qui prend la parole. «JE vais faire part d’un incident unique». Avec ce JE, le chroniqueur devient tout à coup personnage de fiction. Démêler fiction et «réalité» ne résout rien, puisque l’auteur éprouve un vrai plaisir à déplacer cette frontière, à jouer avec elle.

Exprimer la vérité du réel est impossible en littérature. Le dédoublement permet à TB de se placer à distance des faits à rapporter et d’adopter, à l’égard de ces faits rapportés, un détachement qu’on pourrait appeler ironie. En effet, le métier de chroniqueur judiciaire l’aurait rendu fou s’il avait dû l’exercer toute sa vie.

 

 

Thomas Bernhard: L’Imitateur, Gallimard, 1981


04/12/2014

Le souffle de l'aventure (Jack Küpfer)

images-1.jpeg

par Jean-Michel Olivier

C'est surtout comme poète que s'est fait connaître Jack Küpfer, né à Moudon en 1966, imprimeur, puis marin au long cours. On lui doit en effet une Anthologie de la poésie romande d'hier à aujourd'hui (Favre, 2007), ainsi que plusieurs recueils de poèmes. 

Mais aujourd'hui, avec Black Whidah*, il abandonne les rivages éthérés de la poésie romande — toujours en quête de la rose bleue qui faisait tant rire Frisch ! — pour oser se lancer dans un voyage plein de périls et de péripéties. Car Black Whidah est d'abord un grand roman d'aventures. Chaque phrase est lancée comme une flèche. Et le lecteur, pas à pas, mot à mot, avance dans cette jungle foisonnante (et luxuriante) comme on traverse une mer agitée. On est loin des sanglots longs des violons nombrilistes ou des tourments d'écrivaines vaines en mal d'inspiration…

images-6.jpegIci, avec Küpfer, on part pour le grand large : la mer, toujours recommencée, le commerce des esclaves, l'histoire de l'Afrique négrière qu'il ne faut jamais oublier. On est en 1808. Le héros du livre, Gwen Gordon, écossais de naissance, puis marin et pirate à ses heures, accompagne un riche capitaine dans les forêts mortelles d'une région imaginaire, le Whidah, berceau de la magie vaudou. Bien sûr, rien ne se passera comme prévu. Et les péripéties abondent dans ce roman au souffle épique, très bien écrit, qui nous entraîne sur les traces (pas encore effacées) des négriers. 

L'aventure, ici, va de pair avec une critique sociale qui n'est jamais binaire, ou dogmatique. C'est tout l'intérêt du roman. On se prend d'affection pour ce Gordon (lointaine réminiscence de l'Ingénu de Voltaire?) qui traverse la vie comme un bateau la haute mer. Le port se fait attendre, comme toujours. Mais une fois arrivé, le corps couvert d'embruns, on ne peut que se dire : quelle aventure ! Et quel livre !

* Jack Küpfer, Black Whidah, Olivier Morattel, éditeur, 2014.

30/11/2014

kamikaze social

 

 

par antonin moeri

 

 

 

        Les habitants des villes vivent les uns sur les autres, dans une proximité qui peut devenir insupportable. Les nuisances sonores peuvent conduire au meurtre. Imaginez un SDF qui s’installe dans le hall de votre immeuble. Un type arrogant qui se nourrit de la souffrance des locataires, qui ne cesse de pérorer, d’écouter au milieu de la nuit la radio à plein tube et qui, en même temps, aide une locataire surchargée à porter ses paquets, aide un paraplégique à monter au deuxième quand l’ascenseur est en panne. Un type qui s’estime plus haut que les autres car il épluche les journaux récupérés dans les poubelles et fait des théories à n’en plus finir. Un type sans scrupule qui chie devant l’immeuble et baise Martine dans le hall.

Comment vont réagir les locataires? Une dame voudrait expulser Martin mais, quand elle appelle les flics, on lui conseille d’appeler les services sociaux. Et puis, il y a tous ceux qui tiennent à faire connaître leur idée de l’humanisme. On voudrait aider le clodot: lui donner un sandwich, un peu d’argent, une tomate, un vieux veston. Ce que pointe Mathieu Lindon dans ce roman, ce sont les pensées, les réactions, les comportements des gens dits normaux devant la saleté, la misère, la déchéance, la déviance. C’est la peur qui gagne les intégrés accrochés à leur job, la peur des locataires l’oeil rivé au judas, craignant que leur tranquillité ne soit piétinée.

Le lecteur se demande qui prend en charge le récit. On dirait une oreille qui entend tout, un oeil qui voit tout. Il y a les ragots, les on-dit, les commentaires, les réflexions sur la vie sexuelle des uns et des autres, sur les quantités de médicaments absorbées, les bribes de conversations captées au moment d’attendre l’ascenseur ou de composer le code d’entrée. L’affaire se corse quand Martine hurle qu’elle a été violée. Ramdam. Attroupement. Flics. Enquête qui n’aboutit pas. Et puis, un matin, mort de Martine. Assassinat ou suicide? On l’ignore. Finalement, le SDF arrogant s’en va comme Charlot, à pas tremblants, avec un petit baluchon, après avoir dit: «Je suis Martin le Maudit. Comme dans le film de Fritz Lang».

Vouloir mettre en scène dans un roman la tribu des parias, des exilés, des marginaux, des exclus, ce projet est séduisant mais difficile à réaliser. Me souviens du roman d’un jeune auteur anglais «Même les chiens», dans lequel évoluent des racailles camées dont les comportements, les paniques, les pratiques sexuelles, les allées et venues sont saisis à travers le regard des chiens, c’est du moins l’impression qui m’en est restée, l’impression également d’un roman auquel j’ai donné ma totale adhésion...

Le ton détaché, les nombreux commentaires de l’auteur, les clins d’oeil, le viol invraisemblable de Martine et sa mort improbable laissent une curieuse impression quand on ferme le livre de Lindon. Comme si le lecteur, ne pouvant croire à cette «histoire», était prié de rester sur le seuil.

 

 

 

Mathieu Lindon: Les hommes tremblent, POL, 2014

28/11/2014

Sylviane Chatelain, La Boisselière

 


Par Alain Bagnoud

Un vieux château au cœur de la forêt, ancienne maison de retraite, perd ses pensionnaires, son personnel, sa mémoire, dans une ambiance de fin du monde. Il reste cependant pour ceux qui s'y trouvent un lieu de paix, une protection contre le monde qui l'assiège.

Mais de mystérieux réfugiés apparaissent dans la région, fuyant on ne sait trop quel sinistre. Ils demandent l'hospitalité, certains repartent, d'autres s'installent. De nouveaux liens se créent, se désintègrent, inquiètent. Un drame menace, que tout le monde perçoit sans pouvoir le cerner. Quelque chose va se passer, le lecteur le devine, mais où, quand, et qui en seront les protagonistes, les victimes ?

Tout fuit, tout se délite, tout menace dans le nouveau roman de Sylviane Chatelain, La Boisselière. Un monde éclaté nous vient à travers une femme âgée qui perd la mémoire, à travers de vieux journaux intimes abandonnés...

Est-on dans l'avenir ? Dans un pays incertain ? Dans une vision déformée de la réalité que produirait la peur de l'autre et du monde extérieur ?
Pour créer son roman fascinant, Syviane Chatelain procède par touches, allusions, évocations, laissant le lecteur combler les vides de son récit. Du grand art.


Sylviane Chatelain, La Boisselière, Bernard Campiche éditeur

27/11/2014

Si vous passez dans les Rues basses…

Si vous passez dans les Rues Basses, aujourd'hui, entre 17h et 18h30, arrêtez-vous à la librairie Payot Rive gauche et venez me dire bonjour !

Jean-Michel Olivier_RG.JPG

25/11/2014

talent incontestable

par antonin moeri

 

 

 

De l’écrivain dont la critique officielle disait que la littérature allemande possédait en Alfred Andersch l’un de ses talents les plus sains et les plus indépendants, Sebald dresse un portrait plus nuancé. L’homme de plume en question a une haute idée de l’importance de son travail. Il a un besoin impérieux de légitimation, une insatiable soif de succès et de publicité. «Grand» est le qualificatif qu’il entend se voir appliquer. La gloire est son but, «une gloire qui dépasse le temps, l’espace et la mort». Il dit volontiers qu’il va surpasser Thomas Mann. Quand il publie «Zanzibar», le livre fait du bruit, la louange est unanime. «La littérature a eu raison du troisième Reich», affirme un journaliste. Gros chiffres de vente, projets prometteurs d’adaptation cinématographique.

Sebald se demande dans quel cadre s’inscrit l’oeuvre de ce Andersch, personnage qui s’est adapté aux lois instaurées par les nazis et qui, au lendemain de la défaite, s’est fait passer pour un «émigré de l’intérieur». Andersch est très doué pour réorganiser sa vie en fonction des circonstances. Il est capable de faire passer sa soumission et sa lâcheté pour un acte de bravoure, un défi héroïque. Afin de montrer au public d’après-guerre à quel point il est resté pur, original, moderne, créatif, fidèle à ses nobles engagements, il développe dans la bouche du protagoniste d’un de ses derniers romans une langue relâchée, cool, «authentique», un jargon qui aurait pu être en usage dans ce qu’on pourrait appeler la middleclass de l’époque.

Et cela pour se rapprocher des lecteurs, pour bien leur montrer qu’il est en phase avec eux. Il imagine par exemple un «type qui ne se met pas à compenser à plein tube quand sa femme le plaque (...) qui se demande si une touriste américaine se donnant des airs plutôt prudes finira par se laisser consommer à l’Excelsior par un bellâtre». Très sûr de lui, l’auteur produit un texte «sans la moindre trace de scrupule linguistique».

Avec une clairvoyance, une ironie et une rigueur intellectuelle qui rappellent celles d’un autre défenseur de la langue allemande, je veux parler de Karl Kraus, Sebald met à l’épreuve l’écriture, les images, les comparaisons d’un auteur talentueux, opportuniste, moralement compromis dans les années trente et qui occupa jusqu’en 1958 une position-clé sur la scène littéraire de la République Fédérale, «tour à tour rédacteur en chef de stations de radio, éditeur de revues, chef de file du grand reportage en Allemagne».

 

W.G.Sebald: De la destruction, Actes Sud, 2004

23/11/2014

Céline, réveille-toi!


Par Pierre Béguin

 

«On ne fait pas de bonne littérature  avec de bons sentiments» paraît-il. Si l’on en croit la célèbre phrase d’André Gide, l’époque actuelle, gorgée à l’excès de bons sentiments, ne laisse aucune chance à la bonne littérature, et à la création en général. Là où le politiquement correct passe tel le cheval d’Attila, plus rien d’original ne repousse.

Prenons une comédie à succès dont on nous annonce déjà l’inévitable suite: un couple aisé genre gaulliste vieille France avec ses préjugés et sa nostalgie d’un monde propre en ordre, quatre filles éduquées selon les bons principes, destinées à perpétuer la tradition familiale mais qui, bien ancrées dans le nouveau monde multiculturel, épousent successivement, au grand désarroi des parents, un juif, un arabe, un chinois et un noir, tous par ailleurs bons français. Jusque-là pas de problème! On a les ingrédients types d’une situation potentiellement comique. Mais soumis au carcan étouffant du politiquement correct, quel développement peut-on donner à ces ingrédients? La marge de manœuvre est si retreinte que toute la suite se décline sur du convenu, du cliché, de l’attendu: «Je te donne toutes mes différences / Tous ces défauts qui sont autant de chances…» comme chante l’autre. Et nous voilà donc partis pour une heure trente d’une histoire qui ne fait qu’illustrer ces deux vers jusqu’à la niaiserie.

Entendez-moi bien! Un tel monde me conviendrait parfaitement. Là n’est pas mon propos. S’il ne suffit pas de mauvais sentiments pour faire de la bonne littérature, il est clair que l’excès de bons sentiments produit immanquablement de la mauvaise littérature. Et à voir ce pauvre Christian Clavier, bouffi par l’âge, tenter d’épicer un peu un scénario forcément affadi par la bien-pensance, on se sent envahi par une vague de nostalgie: Ah! les années 70, provocatrices, iconoclastes, foisonnantes! Si Le Père Noël est une ordure reste une référence absolue du genre, c’est avant tout parce que ce film est fondamentalement méchant: les pauvres sont ignobles, le travesti est grotesque, l’étranger est chiant et l’humanisme de façade, une fois sa fine couche de vernis grattée, laisse voir toute sa veulerie. Le paradoxe est que, si ce film est toujours encensé, il serait probablement mis à l’index aujourd’hui. Même paradoxe pour les comiques: Desproges, Coluche, risqueraient l’interdiction de salle…

Je vais peu au cinéma, découragé par la production navrante. Trois fois cette année et toujours la même histoire! En Angleterre: début des années 80, Margret Thatcher livre un combat sans merci contre les syndicats miniers en grève dans le pays de Galles. A Londres, un groupement homos lesbiennes vient en aide, idéologiquement et financièrement, aux grévistes affamés. Que croyez-vous qu’il arrive? A la fin, certains mineurs engoncés dans leur préjugés «anti pédales» s’ouvrent – non! non! pas sexuellement, tout de même! Encore que… y ‘en a un qui fait pratiquement son «coming out» ‒ s’ouvrent, disais-je, à la délicatesse morale et esthétique des homosexuels; et de l’autre côté, certains homosexuels aussi citadins que désabusés, rebutés par les mœurs grossiers des mineurs ou atteints du SIDA, s’ouvrent aux dures réalités que doit affronter la classe ouvrière, retrouvant ainsi un sens à leur vie. Et tout ce beau monde de défiler côte à côte dans une gigantesque «demo» (manifestation) anti thatchérienne. Mineurs grévistes et homosexuels, même combat!

En France: une famille d’immigrés indiens installe un restaurant indien en face d’un relais gastronomique bien français. Que croyez-vous qu’il arrive?  A la fin, le relais gastronomique à la réputation déclinante obtient sa deuxième étoile tant convoitée grâce au fils de l’immigré indien, génial cuisinier, qui produit des mets originaux en mélangeant recettes traditionnelles françaises avec recettes traditionnelles indiennes. En plus, les enfants s’aiment et s’apprêtent à concevoir, à l’image de la cuisine, une nouvelle génération aussi heureuse que multi ethnique…

Je le répète – ça fait vingt lignes que je l’ai dit et certains pourraient déjà l’avoir oublié – un tel monde me conviendrait parfaitement. Mes filles, à moitié colombiennes, sont d’ailleurs un merveilleux résultat de cette multi ethnie. Encore une fois, là n’est pas mon propos! Mais quand toute forme de création s’affadit, s’appauvrit, se délite sous les coups de boutoir de la bien-pensance, là c’est mon propos! Marre! Tout simplement marre de cette inlassable production de clichés estampillés politiquement corrects!

Tenez! Mercredi soir à Plan-les-Ouates, troisième film, suisse celui-là, et loin des grands circuits de production. On aurait pu espérer un formatage moins standardisé. Que nenni non point! Un couple divorcé, un enfant capricieux, paresseux, couvé par sa mère et qui ne voit plus son père, lequel père, par ailleurs, se moque bien de son fils: écrivain en panne d’inspiration, alcoolique, désespéré, fauché, poursuivi par les huissiers, il a bien d’autres chats à fouetter. Problème: la mère doit s’absenter un mois pour une série de conférences, le père doit donc garder l’enfant. Au début, bien entendu, ça se passe très mal. Que croyez-vous qu’il arrive? A la fin, l’enfant, ayant retrouvé l’affection de son père, a mûri, il n’est plus capricieux, et le père, ayant retrouvé l’affection de son fils, a repris sa vie en main, il a cessé de boire, et tout le toutim. Au passage, quelques allusions bien senties pour soutenir les couples pacsés, une conclusion en faveur d’une garde partagée (on ne peut qu’applaudir) et on vous livre l’ensemble dégoulinant d’émotion et bien ficelé dans un emballage formel assez convenu. Et tout le monde est content à la sortie de la séance! Même moi, mais pour la garde partagée uniquement. Car pour le reste…

Le pire, c’est qu’on ne peut pas en vouloir aux réalisateurs: ils n’ont tout simplement pas le choix. Avec un scénario moins convenu, leur film ne passerait pas la rampe des circuits de production, encore moins celle d’un public admirablement dressé par trente années de politiquement correct à réagir promptement contre le moindre écart à la bien-pensance, et encore moins celle des festivals tout aussi prompts à récompenser la première velléité d’allégeance à ladite bien-pensance.  Qu’on s’en rende compte: le politiquement correct, tel un vampire, est en train de vider de sa substance toute forme de création, comme il a déjà vidé toute forme de pensée! Céline, réveille-toi! Ils sont devenus fous!

«Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur!» disait Beaumarchais, par la voix de Figaro, en 1784.  Plus de deux siècles plus tard, que reste-t-il de cet esprit révolutionnaire? On veut de l’iconoclaste, de la méchanceté, de la contradiction, de la provocation, de la subversion, de la perversion même! Tout, mais pas cet insipide défilé de clichés fadasses, sans cesse ressassés et vidés de leur sens! Et dire qu’en attendant, on nous propose le dernier roman de David Foenkinos…

 

 

 

 

 

21/11/2014

Jean Prod'hom, Tessons

 

Par Alain Bagnoud

 

La beauté gratuite sauvée de l'eau. Il y aurait sans elle quelque chose d'absurde dans la collectionnite de Jean Prod'hom.

Mais quand on voit les photos de l'ouvrage qu'il consacre à ses trouvailles (Tessons, éditions d'autre part), on comprend, on approuve, on adhère. On se prend à rêver d'imiter ses gestes d'arpenteur des grèves et des rivages qui recueille des fragments si divers et parfois si beaux.

Ce que Jean Prod'hom appelle tessons, faute de mieux, ce sont des morceaux de vaisselle cassée, que la mer, le sable, le fleuve ont érodés. Le travail des artisans humains qui les ont élaborés et celui des éléments qui les ont brisés et polis crée parfois de pures merveilles. Il faut, pour qu'ils plaisent à Prod'hom, des couleurs, un reste d'image épurée, et des bords sculptés.

Le collectionneur, qui préfère sa quête aux monuments les plus fréquentés, se promène, baisse les yeux, admire et sélectionne. Puis, chez lui, il classe. Ça ne sert à rien, ça ne vaut rien, ça ne rapporte rien. C'est magnifique, parfois sublime.

Aux photos publiées de certains de ces objets, Prod'hom joint de très beaux textes. Ils expliquent la naissance et le développement de sa collection, réfléchissent sur le sens de ces objets et sur leur valeur, commentent certains lieux de cueillette.

Ces textes très écrits ne sont pas le plus petit charme du livre, qui se révèle un recueil étonnant, poétique et beau – comme les tessons choisis par Jean Prod'hom.

 

Jean Prod'hom, Tessons, éditions d'autre part

20/11/2014

Pour saluer Michel Butor

De tous les vaillants mousquetaires du prétendu « Nouveau Roman », immortalisés par la fameuse photo de groupe prise le 1er juillet 1958 devant le siège des éditions de Minuit, il est le dernier survivant. On y reconnaît Alain Robbe-Grillet (le pseudo-penseur du groupe), portant cravate et moustache, Claude Simon (le vrai poète), l'Irlandais Samuel Beckett au profil d'aigle, la romancière Nathalie Sarraute (très « genre »), le genevois Robert Pinget (le plus discret) et tout au fond, un homme au crâne déjà dégarni, qui se trouve là un peu par hasard, car il n'aime ni les groupes ni les théories fumeuses : Michel Butor.

Né en 1926, Butor a reçu déjà le Prix Renaudot pour La Modification, fantastique roman expérimental écrit à la deuxième personne du pluriel (« Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant. »), qui marquera son époque, et des générations d'étudiants en Lettres. 

220px-Michel-Butor.jpgIl avait publié, auparavant, Le Passage de Milan et L'Emploi du temps, romans out aussi virtuoses. Deux ans plus tard, il publiera Degrés, son quatrième roman. Et le dernier…

Par la suite, Butor s'ingéniera à brouiller les pistes, comme si la notoriété acquise par ses premiers livres lui pesait. Il écrira de la poésie, plusieurs volumes d'essais sur la littérature (les fameux Répertoires I-V), des textes qu'on peut qualifier d'expérimentaux, des traductions et un nombre important de livres d'artistes, conçus en étroite relation et collaboration avec des peintres, des graveurs, des sculpteurs…

Ces textes, Butor les classe méticuleusement par année. Il y en a une centaine chaque fois. Regroupés en 60 cahiers. Faites le compte : ce sont plus de mille poèmes écrits dans les marges de tableaux, de dessins ou de gravures. Butor, qui aime à jouer avec les nombres, s'y donne des contraintes formelles. Pour accompagner cinq gravures de tel peintre, il écrira cinq poèmes de cinq strophes de cinq vers de cinq syllabes, par exemple…

Aujourd'hui, grâce à Bernard de Fallois, Butor nous donne à lire les poèmes écrits en 2008-2009, à propos d'artistes ou d'amis de longue date. images-4.jpegCela s'appelle Sous l'écorce vive*. Par la variété des rythmes, des sons et des couleurs, Butor y déploie toute la palette de son talent de peintre des mots. Une palette à la fois très « tenue » et très exubérante.

Une belle préface de Marc Fumaroli ouvre ce recueil qu'il faut déguster à sa juste valeur, et sans restriction.

À signaler que Michel Butor sera l'invité, jeudi 19 novembre, de La Grande Librairie, la meilleure émission littéraire du moment, animée par François Busnel sur la 5.

* Michel Butor, Sous l'écorce vive, poésie au jour de jour, 2008-2009, éditions de Fallois, 2014.

17/11/2014

poète de la honte

 

 

par antonin moeri

 

 

 

Un récit de Kafka est assez troublant. Celui qui prend en charge la narration est un petit pont de montagne construit au-dessus d’un torrent glacé. Personne ne l’a franchi depuis longtemps. «J’étais dur et froid, tendu au-dessus d’un ravin (...) Les pans de mon habit flottaient à mes côtés». Le pont parle également de ses doigts et de ses orteils. Il attend. Il ne peut pas faire autre chose qu’attendre. Et voilà que ce pont (c’est lui le foyer de perception) entend le bruit d’un pas humain allant dans sa direction. Le pont s’adresse à lui-même: «Raidis-toi, prépare-toi à supporter le poids d’un passager. S’il perd l’équilibre, montre de quoi tu es fait. Rejette-le de l’autre côté, sur la terre ferme!»

L’inconnu éprouve la solidité du pont avec la pointe de fer de sa canne. «Avec cette pointe de fer, il releva derrière moi et arrangea les pans de mon habit. Il enfonça la pointe de sa canne dans ma chevelure en broussaille et l’y laissa longtemps tandis qu’il regardait probablement d’un air farouche autour de lui». L’inconnu saute tout à coup à pieds joints sur les reins du pont qui ressent une violente douleur sans comprendre ce qui lui arrive. Le pont veut savoir ce qui lui fait si mal. Il se retourne pour se rendre compte. Mais un pont, voyons, ne peut pas se retourner! Il s’effondre, il est fracassé et empalé par les roches aiguës qui l’ont toujours regardé d’en bas, du fond des eaux déchaînées.

Le grand spécialiste de la Shoah Saul Friedländer, dans son magnifique «Kafka poète de la honte», attire notre attention sur ce récit où Kafka donne libre cours à un phantasme. Or la plupart des allusions à une vive attirance pour les garçons, dont celle fixée dans son Journal quand Kafka séjournait au sanatorium nudiste de Jungborn «Deux beaux garçons suédois avec de longues jambes qui sont si galbées et tendues que le meilleur moyen d’y aller serait avec la langue», la plupart de ces allusions ont été caviardées par l’exécuteur testamentaire Max Brod qui pensait bien faire en livrant à la postérité une image retouchée de Kafka.

Brod voulut donner de Kafka «l’image d’un saint esquivant toute tentation matérielle au profit de la littérature». Heureusement, cette image est mise à mal dans le livre de Friedländer qui nous invite à revisiter les textes d’un auteur qui les aurait écrits, ces textes, «dans un véritable état d’exaltation, voire d’extase».

 

 

Saul Friedländer: Kafka poète de la honte, SEUIL, 2014

16/11/2014

Impôts, splitting et Valais

Par Pierre Béguin

Dans la perspective de la prochaine votation, un article paru dans Le Temps du 12 novembre vient opportunément me rappeler que l’inégalité devant les impôts ne concerne pas seulement les forfaits fiscaux ou les différents traitements de catégories de revenus, à savoir ceux qui n’en paient pas du tout (environ 30000 à Genève, à ce qu’on dit), ceux qui en paient trop et ceux qui n’en paient pas assez. Elle concerne aussi le traitement différencié entre couples mariés et concubins, notre arlésienne helvétique. On se souvient que, depuis 1984, le Tribunal fédéral exige que les couples mariés et les concubins soient égaux devant les impôts. Ce qui n’est toujours pas le cas pour les doubles revenus! Trente ans d’injustice d’Etat! Ça doit se commémorer, tout de même, non! J’en profite d’ailleurs pour rappeler en passant que cette inégalité s’étend également aux rentes AVS (une rente et demie pour les couples mariés, deux rentes pour les concubins) et aux diverses subventions (assurance maladie, logement, etc.) Et dire que le mariage a toujours la cote, paraît-il! Mais à quoi pensent-ils donc, tous ces jeunes?

D’autant plus que ces inégalités ne sont pas près de prendre fin. Les partis se neutralisent en deux camps de force égale: le PLR et le PS d’un côté, pour une fois réunis mais pour des raisons opposées, qui prônent en l’occurrence la seule solution vraiment équitable, une imposition individuelle reposant sur l’idée que chaque personne est responsable de ses impôts (comme de ses actes) face à la loi, qu’elle que soit sa situation privée; et le PDC et l’UDC de l’autre qui continuent de nous enfumer avec la notion de splitting, c’est-à-dire de maintien de la taxation par couples assortie d’un abaissement du taux fiscal. Avec pratiquement un divorce sur deux, il faut bien admettre que la première solution est non seulement plus juste, plus sensée, mais aussi mieux adaptée à l’air du temps. Alors pourquoi cette résistance du PDC et de l’UDC? Par adhésion aveugle à la notion de cellule familiale? Sûrement pas. Pour l’UDC, on suit à peu près la logique: femme au foyer, donc pas de double revenu, donc pas de cumul de salaires, donc pas d’injustice fiscale. Mais pour le PDC? Moi, pour tout vous dire, s’il est un parti dont je n’ai jamais compris la logique, c’est bien le PDC. Je dois être définitivement beaucoup trop protestant pour saisir les subtilités du jésuitisme…

Cela dit, quand on sait que l’imposition individuelle, à moins d’une augmentation en conséquence, diminuera considérablement la masse financière imposable – à l’image exacte de l’injustice fiscale actuelle – et qu’elle doublera, ou presque, dans le même temps la charge administrative (beaucoup plus de taxations donc de taxateurs) on comprend que l’imposition fiscale en Suisse n’est pas prête d’accueillir l’équité élémentaire en son sein, par ailleurs si peu accueillant (vous me suivez?) Tous les cantons du reste, si prompts à brandir l’étendard de la justice citoyenne, refusent tout net celle de la fiscalité, pour les deux raisons que je viens d’évoquer. Mais on n’est plus à une incohérence près…

En attendant Godot, et puisque la Suisse ne connaît pas (encore?) la notion de foyer fiscal comme en France, les couples mariés (avec enfants) peuvent toujours faire comme ce couple de ma connaissance qui, fatigué de ces tergiversations politiques, a décidé de tourner à son avantage l’injustice dont il était victime: divorce purement administratif, pensions des enfants assez élevées (et donc déductibles d’impôts), adresse fictive pour le mari et mi-temps pour la femme qui, du coup, se retrouve en situation de précarité, avec subventions et tout le toutim. Au final, un gain impressionnant. Mais alors vraiment impressionnant, je ne vous dis pas! Mieux qu’une taxation individuelle. Preuve qu’un divorce orchestré en toute complicité peut enrichir le couple au lieu d’appauvrir l’homme. Au point, je l’avoue, d’être presque tenté par l’expérience. D’autant plus avec ma retraite qui approche. Ah! Si seulement ma femme était d’accord…

Bon! D’autres pourraient essayer «exilé fiscal en Valais». Puisque, là-bas, quand on ne possède pas la bourgeoisie on est de toute façon des étrangers, ça pourrait peut-être fonctionner. Et comme c’est en Valais que les forfaits fiscaux sont les plus intéressants… Personnellement, ce qui me retient, ce serait d’avoir des plaques d’immatriculation valaisannes. Divorcer, passe encore! Mais rouler avec des plaques valaisannes, même en Valais, ça non! Faut pas exagérer! Je préfère encore payer mes impôts, aussi inéquitable que soit ma taxation…

 

14/11/2014

Blaise Hofmann, Les Marquises

 

Par Alain Bagnoud

Après avoir assisté, sur l'île de Ua Huka, au Festival des arts marquisiens qui réunit quatre cents danseurs et percussionnistes venus des six îles habitées de l'archipel, Blaise Hofmann écrit ses impressions qu'il publie sur son blog avec quelques photos. Il en communique l'adresse à quelques amis de là-bas qui la diffusent sur les réseaux sociaux.

Quinze commentaires anonymes furibards suivent. On accuse l'écrivain de vouloir foutre la merde, d'écrire des conneries, de faire de l'ironie mal placée, de porter un regard d'étranger sur un spectacle fait pour les locaux, etc.

En relatant cet épisode au début de son nouveau livre, appelé simplement Marquises, Blaise Hofmann pose immédiatement et clairement la question du statut de l'écrivain voyageur. Venu d'une culture qui lui fait observer celle des autres avec un regard particulier, ne pouvant pas plus adhérer complètement à cette dernière que s'en distancier totalement, il n'est ni un ethnologue dont le métier est de comprendre et d'expliquer, ni un moraliste chargé de juger. Il doit se situer quelque part entre les deux. Et sa raison d'être, sa raison d'écrire, c'est sa subjectivité.

Autant dire que ce qui fait l'intérêt d'un écrivain voyageur, outre son talent, c'est sa personnalité, sa manière d'être, son regard. Et malgré ce qu'en ont dit les Marquisiens qui se sont sentis heurtés par sa façon de relater un festival chargé de recréer une identité et des traditions qui avaient quasiment disparu et qu'on a reconstitués, Blaise Hofmann trouve un ton juste et bien à lui pour parler de ce qu'il voit.

Pourtant, il ne s'attaque pas à quelque chose de facile. Les Marquises, sujet rebattu, fantasmatique. Terre d'asile de Gauguin et de Jacques Brel, qui tirent la couverture à eux, ce qui fait dire à certains natifs fâchés que leur lieu de vie se doit d'être autre chose qu'un cimetière d'étrangers célèbres.

Brel, l'idole de l'adolescence. Celui qui a peut-être mené Hofmann vers ces îles. Celui que les jeunes locaux ne peuvent sentir après avoir dû apprendre par cœur les vers de sa chanson. « Et par manque de brise, le temps s'immobilise... » Un Brel dont la maison n'existe plus et dont l'image orne une tombe et des restaurants. Un « étranger célèbre ».

Il n'est pas le seul à avoir ce statut. Voyager dans ces territoires, c'est forcément se confronter à ceux qui en ont parlé, à Jack London, à Pierre Loti, à Herman Melvile, à Victor Segalen, à Robert Louis Stevenson, à tant d'autres.

Mais un écrivain voyageur ne doit pas craindre d'affronter les visions les plus illustrées, semble penser Blaise Hofmann. Il fait ainsi le grand écart avec Estive, son succès, un livre qui se passait dans un alpage où notre homme gardait des moutons.

Le sujet est différent mais la méthode est la même. S'il se réfère parfois à l'histoire ou aux récits d'autres voyageurs, Hofmann parle surtout de ce qu'il découvre. Parcourir ces îles le mène vers des découvertes qui tiennent à ce qu'il est. Un voyage, c'est d'abord celui qui le fait.

Hofmann est un sportif au contact facile. On le voit marcher, beaucoup, nager, dormir dehors, vivre quatre jours sur une île déserte, rencontrer des gens qui l'hébergent, qui lui parlent, qui lui racontent leur quotidien.

L'empathie que le voyageur éprouve pour ceux qu'il croise ne cède pourtant jamais à la complaisance. Son ironie légère est un des charmes de son écriture, concise, sans un mot de trop, avec parfois de brusques effets d'accélération et des ellipses suggestives.

Écrire sur les Marquises, pour Blaise Hofmann, c'était une gageure, un risque pris consciemment, on le devine. À ce défi, l'écrivain tire, et très bien, son épingle du jeu.

 

Blaise Hofmann, Les Marquises, Zoé

09/11/2014

les coulisses du rire

par antonin moeri

 

 

 

 

 

Quelle réaction peut provoquer ce genre d’histoires contées par un narrateur au comble de l’excitation?

Dans une auberge autrichienne où il s’est toujours bien senti, ce narrateur lie conversation avec un groupe de tailleurs de pierres. L’un d’eux raconte un fait qui l’a marqué dans sa vie. A dix-sept ans, il est monté sur un clocher particulièrement haut. Pour un peu, il aurait pu tomber dans le vide et se tuer. Pour un peu, ajoute-t-il avec insistance, il aurait été dans le journal (comme Nabilla qui vient de poignarder son Thomas chéri dans une chambre d’hôtel à Boulogne-Billancourt).

Dans un hôtel de Sils Maria, le narrateur mange à la même table que des gens assommants. Tellement assommants qu’ils réussissent à dégoûter le narrateur de Nietzsche. Le narrateur les a tellement détestés, ces gens assommants que, devant les cercueils contenant les corps des commensaux tués dans un accident de voiture, il a continué de les détester.

Dans une autre histoire, il est question d’un acteur comique qui a toujours rempli les salles où il se produisait et qui, se trouvant un jour au sommet d’une falaise près de Salzbourg, affirme à un groupe de touristes qu’il va se jeter dans le vide. Ce qui fait hurler de rire ces touristes. L’acteur leur aurait dit que c’était tout à fait sérieux et il se serait effectivement jeté dans le vide.

Lancer une rumeur pour dégommer un concurrent est une pratique courante dont on préfère ne pas parler. C’est précisément ce dont va parler le démoniaque narrateur emmerdeur, parce que son mobile c’est d’écrire ce dont personne ne parle. Dans une petite ville autrichienne s’est installé il y a des années un photographe dont on a raconté qu’il s’était livré à des actes pédophiles. Raison pour laquelle personne n’a voulu se faire photographier par ce photographe qui dut fermer boutique. Les ragots ont été répandus par un photographe concurrent qui peut désormais raconter avec plaisir que son confrère s’est suicidé.

 

Le lecteur éprouverait-il le sentiment, en lisant ces lignes, que tout est absurde sur cette bonne vieille terre? Que la nature humaine est décidément plus perverse qu’angélique? Aurait-il envie de rire en lisant ces brefs récits? Jois avouer que l’histoire du tailleur de pierres qui, POUR UN PEU, aurait pu se tuer en tombant dans le vide et qui, POUR UN PEU, aurait été dans le journal, je dois avouer que cette histoire a déclenché chez moi un rire tonitruant. J’ai aussitôt craint le pire. Me suis demandé si je réussirais à passer un test de santé mentale. Je ne parviens pas à dire pourquoi la lecture des mini-récits réunis dans «L’Imitateur» me réjouit à ce point.

Peut-être parce que je sens que l’auteur traque quelque chose avec une passion délirante. Thomas Bernhard a été chroniqueur judiciaire et, jusqu’à la fin de sa vie, il a épluché les micro-trottoirs avec enthousiasme. Il a vu défiler devant lui des personnages aux destins incroyables. Il se sert ici de faits divers, de rumeurs, d’histoires entendues ou vécues, d’articles amoureusement découpés dans les journaux pour cingler de son martinet à noeuds les cuisses et les fesses d’une humanité (autrichienne en l’occurrence) qu’il entend livrer au regard impitoyable et au jugement féroce d’un lecteur au bord du fou rire.

La parodie du langage journalistique mêlée à une écriture d’une foudroyante précision met ce fouettage à distance. C’est peut-être dans ce décalage que se crée l’espace de liberté qui permet au lecteur de rire.

 

 

Thomas Bernhard: L’Imitateur, Gallimard, 1981

06/11/2014

Pour saluer Frédéric Pajak, Prix Médicis de l'essai 2014

par Jean-Michel Olivier

images-4.jpegVoilà une nouvelle qui nous réjouit : Frédéric Pajak a reçu, hier, le prestigieux Prix Médicis de l'essai pour son Manifeste incertain*, qui en est déjà à son troisième volume. L'œuvre de Pajak est aussi riche que singulière. Elle compte une vingtaine de livres, la plupart « illustrés » de ses propres dessins (mais le dessin, chez Pajak, n'illustre pas le texte : il l'accompagne et le prolonge).

Pour lui rendre hommage, je reproduis une note écrite il y a quelques années, à l'occasion de la publication de Humour, une biographie de James Joyce**. 

On ne présente plus Frédéric Pajak, dessinateur et écrivain né en 1955 dans les Hauts-de-Seine, mais vivant en Suisse depuis longtemps. Après s'être occupé de la revue artistique Voir, dans les années 80, il a publié son premier livre chez Bernard Campiche, en 1987. C'était un roman : Le Bon Larron. Mais l'ouvrage qui l'a fait connaître, c'est incontestablement L'Immense solitude, paru en 1999, et couronné par le Prix Dentan. Dans ce livre, Pajak invente une forme parfaitement originale, qui désormais est sa marque de fabrique : le texte et le dessin y sont si intimement liés qu'ils doivent se lire ensemble, à chaque page, d'un même regard. Ce n'est pas un livre illustré, ni une nouvelle forme de BD, mais un alliage à la fois fascinant et puissant entre les mots et les images, qui sont comme mis en miroir. Tantôt l'image reflète le texte, tantôt elle le prolonge, tantôt même elle prend son contre-pied : à chaque fois, pourtant, entre les mots et les dessins, il y a un décalage, qui s'avère être fécond.

Après Nietzsche et Pavese, après Apollinaire et ses Lettres à Lou, voici la vie d'une autre icône de la littérature mondiale : James Joyce et ses errances à travers l'Europe (Dublin, Paris, Trieste, Pola, Zurich,). Joyce toujours accompagné de la belle Nora et de ses deux enfants, au destin douloureux, Giorgio et Lucia. images-2.jpegJoyce toujours flanqué de son ange gardien Stanislaus, qui est aussi son frère et son homme à tout faire. Grâce aux dessins de Pajak (qui passe ici à la couleur, ce qui ne va pas toujours de soi, tant son dessin aux tensions dramatiques s'accommode mieux, à mon avis, du noir et blanc) nous suivons pas à pas, à la première personne, le chemin solitaire de l'auteur d'Ulysse. Une misère qui lui colle à la peau, des ennuis de santé, une absence presque totale de reconnaissance : voilà le lot du grand James Joyce - sans parler de son goût pour la dive bouteille (le vin blanc suisse plutôt que le whisky irlandais), de ses dépressions et des soucis qui lui cause la maladie de sa fille Lucia, schizophrène.

images-1.jpegMêlant sa vie à celle de Joyce, Pajak nous raconte l'histoire de son amitié pour Yves Tenret, complice de longue date et spécialiste du grand James. Comme dans ses précédents ouvrages, il s'agit donc d'une autobiographie croisée, d'un jeu de miroirs qui permet à Pajak de se mettre en scène (et en question) dans son travail. Même si, dans Humour, la paraphrase semble trop abondante (il existe déjà des dizaines de biographies de Joyce), le résultat est remarquable par son pouvoir d'évocation.

* Frédéric Pajak, Manifeste incertain, éditions Noir sur Blanc, 2014.

** Humour, une biographie de James Joyce, par Frédéric Pajak, PUF, 2001.