13/07/2014

Caisse unique, un choix alibi?

Par Pierre Béguin

Ainsi donc vais-je devoir bientôt me prononcer sur la future forme que prendra l’assurance  maladie. Un vote de pur principe, malheureusement, sur une réforme de structure, non de contenu, comme de bien entendu. On a décidément l’art de mal poser le problème…

Sur le principe justement, celui de la caisse unique paraît plus logique, plus cohérent, que la privatisation d’un service qui devrait, par définition, échapper à la notion de profit. Mais, en fin de compte, quel est l’objectif du vote, si ce n’est de contenir des coûts qui ne cessent d’exploser? Sur ce point, si j’augure mal du système actuel qui a largement fait la preuve de son incompétence, j’augure encore plus mal de la caisse unique. Mon interrogation porte avant tout sur deux points: la rémunération des médecins, des spécialistes essentiellement, et le sort réservé, en cas d’acceptation, aux fonds de réserve actuels.

L’énorme majorité des médecins, on s’en rend bien compte, a tourné sa veste. Traditionnellement acquis aux bienfaits d’un libéralisme qui les a copieusement nourris, ils penchent maintenant pour la caisse unique. La raison? Très simple. Les assureurs ayant quitté la table des négociations, ils pensent, à juste titre, que l’Etat sera un partenaire plus conciliant pour leurs revendications. Ce qui laisse présager des rémunérations à la hausse et, donc, des primes qui suivront la même courbe ascendante. Alors qu’un des problèmes, même s’il est noyé parmi d’autres, réside justement dans la scandaleuse rémunération de certains spécialistes. Près de 7000 francs au gynécologue pour une césarienne, 4000 à l’anesthésiste. Avec les autres frais aussi nombreux qu’onéreux, ça vous met l’intervention à plus de 30000 francs (et encore, je vous parle d’un temps que les moins de 10 ans ne peuvent pas connaître). Normal diront certains. Ce qu’on ne dit pas assez, c’est que ces rémunérations ont explosé sous la Lamal. Expérience personnelle: entre 1991 et 1996, pour la même intervention dans la même clinique, les honoraires de l’anesthésiste avaient déjà passé de 800 à 2500 francs. Qu’est-ce qui justifie une telle augmentation? Et comme tout le monde se sucre au passage… Un petit exemple plus frappant car inscrit dans la routine quotidienne: pour certains analgésiques, il faut encore une ordonnance. Donc, à moins que vous ne connaissiez personnellement le médecin,

1.      Vous téléphonez à l’assistante; au mieux elle vous envoie l’ordonnance et vous facture  17 francs le téléphone; au pire, elle vous donne rendez-vous…

2.      Vous allez à la pharmacie qui vous facture taxes et honoraires de conseil.

3.      Vous payez le médicament beaucoup plus cher pour contribuer aux frais de recherche des entreprises pharmaceutiques.

En fin de compte, le simple analgésique vous coûte au mieux près de 50 francs, au pire beaucoup plus, alors qu’il n’en vaut pas plus de 5. Que pourrait bien changer à ce gaspillage la caisse unique? Une simple réforme de structure, comme d’habitude, qui n’est ni plus ni moins qu’un aveu d’impuissance, qu’un leurre visant à faire admettre au citoyen que l’explosion des primes est une fatalité qu’il faudra affronter en socialisant le système, c’est-à-dire en lui donnant une caution étatique. En attendant que lesdites primes soient intégrées aux impôts et noyées ainsi, leurs augmentations avec, dans l’océan des dépenses. A la clé, bien sûr, une explosion de l’imposition... Ce sont des réformes de fond qui sont nécessaires, non pas un changement d’étiquette…

Mais le pire reste les fonds de réserve, le véritable scandale de la Lamal. En cas d’acceptation, qu’adviendra-t-il des milliards (?) accumulés dans la plus totale opacité. Et si la caisse unique doit reconstituer une réserve, on n’ose imaginer l’impact sur les futures primes… A ce sujet, et plutôt que de me répéter, je me permets de ressortir un billet que j’avais mis sur Blogres il y a moins de deux ans sous le titre Un scandaleux transfert de propriété. Après relecture, je n’en change pas un mot:

«On aura tout entendu!

De la proposition la plus cyniquement stupide, celle de l’UDC qui veut rendre l’assurance maladie facultative, à la plus inutilement lancinante, celle des socialistes et leur incontournable caisse unique, en passant par la suppression des hautes franchises, l’interdiction de modifier une franchise pendant trois ans, l’établissement de réseaux de soins (qui aboutiraient inévitablement à un rationnement desdits soins et à une médecine à plusieurs vitesse), chacun y va de sa solution. La plupart du temps au seul bénéfice des compagnies d’assurance.

Le peuple, lui, reste sceptique. Il a raison. Il a mis au rancart les réseaux de soins. Seuls quelques illuminés soutiennent la proposition udécéiste, et moins de 40% des sondés penchent pour la solution socialiste. Dont on ne voit pas par quel tour de magie elle pourrait contribuer à régler le problème essentiel de l’assurance maladie: empêcher les primes de grimper (on voit très bien en revanche comment elle pourrait contribuer à les faire exploser). Les deux solutions tiennent d’ailleurs davantage du dogme que du pragmatisme (les socialistes, sous couvert de caisse unique, espèrent en réalité étatiser le système, et les libéraux restent indécrottablement prisonniers du dogme de l’équilibre du marché et de leur stupide croyance en la supériorité du privé sur l’Etat). Et c’est bien pour cette raison qu’elles ne séduisent pas. Les gens veulent des soins et des primes qui ne transforment pas leur budget en peau de chagrin. On n’est pas sorti de l’auberge! Malgré toutes ces incantations lénifiantes, les primes vont continuer d’augmenter. Bientôt, la moitié de la population sera subventionnée. Totale schizophrénie d’un système qui prévoit une assurance sociale à but non lucratif gérée par des entreprises privées, avec actionnaires et dividendes, et qui confie l’offre (générant la demande) à des médecins dont on ne voit pas pourquoi l’éthique serait supérieure à celle d’un garagiste (il faut bien faire tourner la baraque, non!)

Oui, on aura tout entendu. Sauf (à ma connaissance du moins) une proposition pourtant évidente qui, certes, ne règlera pas à elle seule le problème, mais qui pourrait donner un cadre plus stable à la Lamal: unifier les fonds de réserve, confier leur gestion à la Confédération et lier leur répartition en fonction du nombre d’affiliés à chaque caisse maladie. Actuellement, la gestion des fonds de réserve reste floue, et au seul pouvoir des assurances. La polémique sur les réserves des caisses maladie dure pourtant depuis des années. Rien ne bouge. On n’ose imaginer ce qui se trame dans ce puits à milliards. Et on craint le scandale national qui pourrait éclater un jour...

Dans tous les cas, leur gestion est absurde. Il est facile de démontrer comment elle contribue à l’augmentation des primes: plus une caisse maladie comprend d’adhérents, plus elle augmente ses fonds de réserve; en cas d’exode vers une autre caisse maladie, la première conserve ses fonds de réserve, la seconde se voit dans l’obligation de les augmenter et, donc, d’augmenter ses primes. De là à en conclure que la première aurait intérêt à des exodes successifs, aussi massifs que ponctuels... C’est du moins la question que je me posais lorsque Mme Ruth Dreifuss, par ailleurs femme intelligente, sage et respectable, expliquait durant son mandat l’augmentation des primes d’assurance maladie par l’immobilisme des assurés qui, selon elle, ne jouaient pas le jeu de la concurrence. Et d’encourager le peuple dans cette voie qui ne peut qu’aggraver le problème. Nous prenait-elle pour des idiots? A titre d’exemple, en 2010, Assura, le vent en poupe grâce à des primes compétitives, craignait un rush de nouveaux clients, estimant que son taux de réserve de 35% pourrait alors fondre à moins de 12% et entraîner d’importantes hausses de primes menaçant sa compétitivité.

Car, en plus des frais administratifs engendrés par tout changement d’assurance, les fonds de réserve ajoutent aux dépenses à chaque mouvement. J’ai payé des primes depuis trente ans à l’assurance X. Qu’on m’explique pourquoi la part de fond de réserve que mes primes ont accumulé ne me suit pas automatiquement en cas de changement de caisse! Allez donc! Cadeau à l’assurance! Pire. Formidable – et inadmissible – transfert de propriété qu’on peut sans autre assimiler au vol légalisé d’un bien qui devrait de facto appartenir aux citoyens assurés.

Dans certains cantons – c’est le cas à Genève – des assurances ont transféré le surplus des fonds de réserve dans d’autres cantons pour éviter des augmentations de primes. La solidarité, d’accord! Mais tout de même, faudrait voir à ne pas exagérer! Si les primes sont calculées au niveau cantonal, pourquoi les réserves le sont-elles au niveau national? Seul le parti radical genevois, avant de devenir libéral, avait déposé une résolution demandant au canton de Genève d’exiger la transmissibilité des réserves accumulées par un assuré lorsqu’il change de caisse maladie. On a même pensé à prendre des mesures d’urgence consistant à faire introduire par le législateur fédéral une disposition dans la Lamal prévoyant l’appartenance strictement cantonale des fonds de réserve et l’interdiction de tout transfert dans d’autres cantons (qu’est-il advenu de tout cela?) Mais d’unification des fonds de réserve, il n’en fut jamais fait mention. On n’en veut pas, tout simplement. La véritable question est de savoir pourquoi.

Non pas une caisse unique donc, mais un fond de réserve unique, propriété des assurés et géré par la Confédération. Si la disparité des caisses maladie, et la concurrence qui s’ensuit, reste un garde-fou (peu efficace?) à l’explosion des primes, la gestion des fonds de réserve doit leur être retirée de toute urgence. Qu’on commence par là! On verra ensuite quel autre pas il convient de faire.

A moins que, privées de la manne des fonds de réserve, les compagnies d’assurance ne tiennent plus vraiment aux caisses maladie, si coûteuses et peu rentables, paraît-il...

Tiens, j’y pense! Moi qui croyais encore que les compagnies tenaient mordicus à conserver les primes d’assurance maladie de base pour servir d’appel d’offre aux assurances complémentaires, j’en viens à me poser cette question: la gestion privée des fonds de réserve, absurde pour le citoyen mais si profitable aux caisses, ne serait-elle pas pour quelque chose dans cette volonté de conserver, par tous les relais politiques possibles, la main mise sur les assurances maladie? Un scandaleux transfert de propriété? Poser la question, c’est y répondre…»

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

04/07/2014

"Du Gueulard au Paradis - Le retour de Dante"

 

Trois artistes investissent les anciens fours à chaux de St-Ursanne. Ça donne une exposition, du 22 juin au 27 juillet, et un catalogue. Tout ça est intitulé "Du Gueulard au Paradis - Le retour de Dante ». Le gueulard, comme je viens de l'apprendre, est l'ouverture située en haut du four, qui permet son alimentation.

Je n'ai pas encore vu l'exposition, mais j'ai le catalogue entre les mains. Notre ami Pascal Rebetez y a publié un intéressant journal, concis, évocateur, qu'il a nommé « Le retour de Dante », et qui couvre son quotidien du 18 novembre 2013 au 26 avril 2014, dans les marges de la préparation de cette exposition. Les images, sculptures, installations de Daniel Gaemperle et Jean-Pierre Gerber font écho à ce texte, de façon assez étonnante qui donne envie d'aller y voir de plus près.

Donc : la présentation ci-dessous d'Arcos, qui organise l'événement :



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Gaemperle, Gerber et Rebetez

Daniel Gaemperle, est né en 1954 à Alger mais est suisse d’origine, pays dans lequel il vit depuis l’âge de 8 ans. Il a une formation de dessinateur en bâtiment et est autodidacte en tant qu’artiste. Il s’est formé notamment en Espagne, au Japon, à Taïwan, au Portugal et aux Pays-Bas. Outre la peinture et le dessin, il est actif aussi dans la conception d’aménagements de bâtiments. Daniel Gaemperle est domicilié à Petit-Lucelle.

Daniel Gaemperle a notamment reçu une bourse de la Fondation Pro Arte de Berne et de nombreux premiers prix de sculptures ou de vitraux. Ses expositions ne comptent plus, de Chevenez au Noirmont, en passant par Laufon ou encore Saignelégier et Delémont, sans être exhaustif. Ses publications aussi sont nombreuses.

Jean-Pierre Gerber, 68 ans, est né à Tramelan mais vit aujourd’hui à Bienne, avec un atelier au Mont-Soleil. Il a fait des études de pédagogie puis de peinture à la Haute Ecole de Berne et de musique au Conservatoire de Berne et aux Hautes Ecoles de Zurich, Vienne et Salzbourg pour obtenir un premier prix de virtuosité avec félicitations du jury au Conservatoire de Fribourg. Il n’est pas étonnant qu’on le retrouve dans la peinture et la musique.

En effet, Jean-Pierre Gerber expose régulièrement en Suisse et à l’étranger (BexArts, Biennale de Florence, Prix Longines pour les Jeux 2012 à Londres), tout en participant en tant que soliste vocal à de nombreux concerts et représentations d’opéras dans le monde (Festival de Dresde, de Prague, de Vaison-la-Romaine, d’Autun).

S’il est Jurassien d’origine, Pascal Rebetez, vit entre le Valais et Genève. Né en 1956, il est connu pour ses activités journalistiques, de RFJ – Fréquence Jura à la Télévision suisse romande où il est l’auteur de nombreux reportages. Mais on lui doit en particulier la création des « Editions d’autre part », qui ont édité de nombreux ouvrages depuis 1997. Pascal Rebetez a publié lui aussi plusieurs livres et est l’un des auteurs jurassiens les plus connus. On pourra l’entendre aux Fours à chaux, notamment dans le cadre de vidéos.

Le catalogue de l’exposition reprend en outre un de ses textes, le « Carnet de Dante », en français et en allemand, accompagné de nombreuses illustrations d’œuvres des artistes présents.

Infos
L'association Arcos (Art Contemporain à St-Ursanne) met en place simultanément deux expositions cet été. Les oeuvres de Léonard Félix sont à découvrir dans le cloître de la collégiale, tous les jours de 10h à 12h et de 14h à 18h. Les anciens fours à chaux accueillent quant à eux l'exposition "Du Gueulard au Paradis - Le retour de Dante". Les horaires sont identiques à ceux du cloître.

03/07/2014

Une vie de Ming en Livre de Poche

DownloadedFile-1.jpegpar Jean-Michel Olivier

Je fais partie d'une génération qui a grandi avec les premiers livres de poche, lancés en février 1953 par Henri Filipacchi. Koenigsmark de Pierre Benoit (le n°1), L’Ingénue libertine de Colette, Les Clefs du royaume d’A.J. Cronin, Pour qui sonne le glas d’Hemingway…

Ils valent alors deux francs, soit à peine plus que le prix d’un quotidien, un peu moins que celui d’un magazine. Les débuts de cette nouvelle collection – qui deviendra une nouvelle manière de lire, démocratique et décontractée – sont modestes, et l’accueil du public, réticent : ne braderait -on pas la littérature en l'offrant ainsi au grand public ? L'un des responsables de la collection du Livre de Poche était un proustien distingué, un peu austère, portant un nom à particule : Bernard de Fallois…

La collection du Livre de Poche m'a toujours fait rêver et, même si je n'avais pas encore la vocation d'écrire (je voulais être footballeur),images-2.jpeg j'ai commencé à lire tous les nouvelles parutions, méthodiquement, au fil des mois, en me disant que j'en viendrai un jour à bout…

Travail de Sisyphe, bien sûr ! Mais j'en ai lu quand même plusieurs centaines…

Aujourd'hui, Bernard de Fallois a fondé sa propre maison d'édition et c'est mon éditeur (avec Andonia Dimitrijevic). Grâce à lui, j'ai l'assurance que tous mes livres seront repris dans cette prestigieuse collection qui me faisait rêver, étant enfant ! 

Le 4 juillet sort de presse, dans une édition revue et corrigée, avec une nouvelle couverture, Après l'Orgie, mon roman sorti il y a deux ans chez de Fallois-l'Âge d'Homme.

C'est un honneur et un bonheur immense. Voici ce que Christophe Passer écrivait sur les aventures de Ming, en 2012.

OLIVIERaprsl'orgie-#CC16A3.jpg.jpg« Deux ans après avoir obtenu le prix Interallié pour L’amour nègreJean-Michel Olivier développe brillamment son thème: suite ou méta-roman plutôt drôle, Après l’orgie consiste en un long dialogue entre Ming – la sœur d’Adam, le héros de L’amour nègre – et son psychanalyste. Confession pleine de rebondissements, on lit cette affaire d’un trait, porté par le sens de la satire d’Olivier, qui n’est jamais aussi bon que lorsqu’il décrit un univers contemporain qui tourne à vide entre mercantilisme, luxe et orgie des vanités, ce qui ne l’empêche pas d’aimer beaucoup ses personnages: la jolie Ming, sexy et peu farouche, adoptée comme Adam par Matt et Dol (une version trash de Brad et Angelina) raconte un imbroglio extravagant et tragicomique, passant de Shanghai à l’Italie en transitant par les cliniques suisses et les folies californiennes. C’est enlevé, c’est plein d’esprit, on se croirait dans Putain, ça penche, la belle et terrible chanson de Souchon, celle où l’on voit « le vide à travers les planches ». Christophe Passer

* Jean-Michel Olivier, Après l'Orgie, Le Livre de Poche, 2014.

29/06/2014

Le livre de Jean-Jacques BONVIN

par antonin moeri

 

 

Incipit sans pareil. On vous raconte au présent la naissance d’un enfant dont la laideur va effrayer les parents: le colérique papa (Roland) qui fume pipe ou gitanes en lisant le journal et la mère (Jacqueline) née dans un château fribourgeois. Roland avait commencé des études de médecine vite abandonnées. Quand il rencontre Jacqueline, il est tasteur de vins. Ils sont beaux tous les deux. Mariage. Elle astique le nid.

La mère de Jacqueline a le beau rôle dans ce roman. Elle s’occupe du petit à qui elle apprendra à lire et, surtout, à aimer lire. Elle lui lira plus tard de longs passages du Cardinal de Retz, «souriant avec une certaine gourmandise aux pires mensonges et aux coups tordus les plus répréhensibles». Elle entrouvrira pour l’enfant la porte de la chambre noire où, dans l’air saturé de gaz délétères, ondule le serpent entre les jambes d’un diable «couvert de poils et d’escarres» et celles d’un Krouchtchev «en veston démantibulé et aux dents gâtées». Le père de Jacqueline, avocat célèbre, ex-préfet de la Glâne, a écrit des articles, des vers, des pièces et «des chants exaltant héroïsme agricole et constance potagère».

L’enfant inquiet, nerveux, curieux comme une fouine, ne tient pas en place. Il se vautre dans les «sermons, les prêches, les injonctions, les histoires à dormir debout» auxquels il ne croit pas mais qui le fascinent. Fascination qui n’est pas sans rappeler celle que connaît le narrateur devenu écrivain et aimant «se diluer dans le narratif venu d’ailleurs». La trottinette bleue aux pneus blancs, par exemple, a la même fonction dans ce livre que le vieux vélo Steyr-Waffenrad dans le récit «Un enfant» de Thomas Bernhard. Elle permet les échappées les plus folles, les virées les plus audacieuse dans les ruelles, aux environs et sur les remparts, jusqu’à la catastrophe que connaît le narrateur de TB sous une pluie battante, quand la chaîne du vélo se rompt, jusqu’à celle que connaît le narrateur de JJB, sous une pluie battante, quand sa trottinette va heurter un mur et que sa copine (également sur la trottinette) va se briser le crâne contre une borne de granit. Si j’attire l’attention sur la fonction de ces deux appareils de locomotion, c’est que les deux enfants, celui de JJB et celui de TB, sont perçus par leur entourage comme des affreux, des possédés, des monstres inéducables.

Dans une des plus belles pages du «Troisième animal», le lecteur entend la grand-mère lire à haute voix des histoires où il est question de Richard Coeur de Lion. «Elle lit avec la volonté têtue de bien dire, de bien prononcer, de me séduire moi, qui écoute et entends, à qui est destiné ce travail d’élocution». Cette grand-mère qui, levant les yeux du livre, se met à rire, donnant libre cours au «bonheur de se souvenir de ce qu’elle lit et a déjà lu». L’image de cette grand-mère offre un contraste poignant avec celle de la mère qui, après le déménagement de Romont (750 m) à Crans (1500 m), «où le fromage coule à flot comme le béton, où les montagnards ont appris les lois de l’offre, de la demande et de la fraude, où on élève des tours de vingt étages, des cliniques, des bowlings, où cheminent des chihuahuas perplexes entre les mains baguées de Milanaises et Parisiennes en lunettes noires et manteaux de fourrure», une mère qui, après ce funeste déménagement, disparaît de plus en plus souvent pendant que Roland descend ses canettes de bière en tapant des contrats sur une machine à écrire, une mère qui revient «plus maigre que jamais avec des yeux cernés d’opacité», sort d’un tiroir des dessins de barbus qui pourraient être des dessins de pieuvres, s’ouvre les veines avant d’être enfermée: coma insulinique, électrochocs, gavage psychotrope, profonde hébétude. Une mère qu’on retrouvera morte sur le canapé du salon.

J’ai souvent pensé à la mère du narrateur dans «Le Malheur indifférent» de Peter Handke, en suivant la trajectoire de Jacqueline. Mais d’où viennent ces barbus et ces pieuvres, ces créatures des profondeurs surgissant dans la tête de ces femmes qui, en se mariant parce que cela se fait, entrent «dans le tunnel dernier», vivent à l’ombre d’un mâle ombrageux et colérique ou seules dans un entourage hostile, puis s’effacent, maigrissent, se désintègrent, ne savent plus qui elles sont, disparaissent dans l’indifférence la plus totale? À cette question JJB ne répond pas... «Je ne sais pas comment le dire».

 

 

Jean-Jacques Bonvin: Le troisième animal, éditions d’autre part, 2014

22/06/2014

Z'avez dit réac'

 

Par Pierre Béguin

 

Goncourt1.PNGEn 1857, après une incursion dans un bistrot populaire en compagnie d’Henry Murger (auteur des Scènes de la vie de bohème qui servira de livret à l’opéra de Puccini), les frères Goncourt ne purent déguiser le dégoût et le mépris que leur avait inspiré cette expérience: «Oui, cela est le peuple, cela est le peuple, et je le hais, dans sa misère, dans ses mains sales, dans les doigts de ses femmes piqués de coups d’aiguilles, dans son grabat à punaises, dans sa langue d’argot, dans son orgueil et sa bassesse, dans son travail et sa prostitution, je le hais dans ses vices tout crus, dans sa prostitution toute nue, dans son bouge plein d’amulettes! Tout mon moi se soulève contre des choses qui ne sont pas de mon ordre et contre des créatures qui ne sont pas de mon sang».

Curieusement, en regard de ces propos,  les frères Goncourt n’étaient, parfois, pas dépourvu d’une certaine sympathie pour les pauvres. Edmond par exemple – certes moins «caractériel» que son cadet – a écrit, dans le Journal, des lignes très dures contre la répression officielle de la Commune de Paris en 1871. Mais les mots respirant la haine de la pauvreté et tremblant d’une peur inconsciente de la déchéance sociale traduisent fort bien leurs impulsions plus profondes. 

En réalité, leur préférence pour la vie sous l’Ancien Régime s’apparente au choix d’autres conservateurs et réactionnaires du XIXe siècle: la vie moderne est condamnable en raison de sa confusion et de sa désunion, de son abandon de tout principe d’autorité politique ou sociale, de son matérialisme vulgaire. L’égalité introduite depuis 1789 n’est qu’un leurre! Non pas que Jules et Edmond considéraient la société du XVIIIe siècle meilleure, moins injuste, mais du moins cette injustice-là avait-elle pour eux le bon goût de jouer en faveur des gens éduqués, principalement ceux dont le nom était muni de cette particule qui ornait le leur depuis deux générations à peine et à laquelle, paradoxalement, ils tenaient tant. Le XIXe siècle a libéré tous les courants inférieurs que contenaient solidement les digues de l’Ancien Régime: le matérialisme économique, les impulsions sociales primitives des basses classes, la vie casanière débilitante et terne de nos grands-mères. Aux yeux des Goncourt, échanger sa culture traditionnelle contre ces formes sociales dénaturées revenait, pour un pays comme la France, à s’offrir à la domination de ces éléments étrangers et barbares qui guettaient l’instant de la frapper de l’intérieur. Et parmi eux les juifs, contre lesquels l’animosité était une manière de traduire une nostalgie de structures sociales plus réduites, liées aux traditions d’une communauté qui jouissait encore de cette unité et de cette solidarité en passe d’être détruites par l’éclatement de la société moderne et la nécessité  de toutes-puissantes organisations de masse…

Mutatis mutandis, quelle différence avec un certain discours réactionnaire très actuel? Rien, ou si peu de chose… Les peurs et les attitudes sociales que traduisaient ces idées de décadence et de chute, de retour à la chienlit et à la bestialité, de refus des supra structures, ressemblent furieusement aux angoisses contemporaines. La crainte que l’attaque contre les distinctions sociales et les privilèges aristocratiques, au nom de l’égalité et de la satisfaction personnelle, se retournerait en fin de compte contre les principes individualistes au nom desquels elle était lancée – crainte qui sert de toile de fond à l’analyse d’Alexis de Tocqueville* – est toujours aussi vivace. On retrouve, par exemple, dans l’extraordinaire roman du colombien Fernando Vallejo La Vierge des tueurs des lignes sur la «populace» qui font étrangement écho, près d’un siècle et demi plus tard, à celles des Goncourt, nonobstant bien entendu la distance de mise entre auteur et narrateur: «…Nous avons continué vers l’avenue La Playa parmi la populace et les marchands des rues. Les trottoirs? Envahis par les étalages de camelote qui bloquaient le passage. Les téléphones publics? Démolis. Le centre? Dévasté. L’Université? Démantelée. Ses murs? Profanés par des proclamations haineuses «revendiquant» les droits du «peuple». Partout le vandalisme et la horde humaine: des gens, toujours des gens, encore plus de gens, et comme si nous n’étions pas encore assez, de temps en temps une bonne femme enceinte, une de ces putes de chiennes pondeuses qui pullulent dans tous les coins avec leur panse impudique dans l’impunité la plus monstrueuse. C’était la populace envahissant tout, détruisant tout, cochonnant tout avec sa misère crapuleuse. «Place, racaille puante!» Nous allions nous frayant un passage à coup de coude parmi cette tourbe agressive, laide, abjecte, cette race dépravée et infrahumaine, cette monstruothèque. Ce que vous voyez là, martiens, c’est le présent de la Colombie et ce qui vous attend tous si on n’arrête pas l’avalanche. Des lambeaux de phrases parlant de vols, de braquages, de morts, d’agressions me parvenaient aux oreilles, rythmés par les immanquables délicatesses de «bâtard» et «fils de pute» sans lesquelles cette race fine et subtile ne peut ouvrir la bouche. Et cette odeur de graisse rance et de friture et de bouche d’égout… Il est là! Il est là!  Ça se voit. Ça se sent. Le peuple est bien présent. Il s’autogénère, et quand la pauvreté prend des forces, elle se propage comme un incendie en progression géométrique. Le pauvre, c’est les couilles sans repos et le vagin insatiable…»

Edmond et, surtout, Jules de Goncourt – j’en suis convaincu pour avoir passablement pratiqué leur œuvre et, surtout, leur Journal – n’auraient pas renié un seul mot de cette diatribe. Comme pas mal de mes contemporains, et pas des moins respectables – parmi lesquels des intellectuels qui n’oseront jamais se l’avouer – ne renieraient pas celle des Goncourt. Et vous? Et moi? Une fois grattée la fine couche de principes et d’humanité que le bien-être matériel nous permet d’entretenir à bon marché pour le confort de notre conscience… Fasse l’avenir que nous n’ayons pas à trop en éprouver la résistance!

 

 Dans son histoire de la France sous l’Ancien Régime, Tocqueville met la classe moyenne en garde contre le danger d’attaquer la société aristocratique au risque de détruire la stabilité sociale aussi nécessaire à la bourgeoisie qu’à la noblesse.

 

20/06/2014

Irena Brežná, L'ingrate venue d'ailleurs

Par Alain Bagnoud

editions_en_bas-brezna_l_ingrate_venue_d_ailleurs_couv-2.jpgL'ingrate venue d'ailleurs propose une autre voix que celles qui chantent dans l'immense concert satisfait de la suissitude enviable. Celle d'une étrangère, d'une immigrée, qui devient helvète sans se retrouver pour autant chantre des clichés traditionnels, comme c'est souvent le cas. On sait qu'il n'y a pas plus intransigeant qu'un converti. En nationalisme aussi. Les exemples abondent.

L'héroïne d'Irena Brežná, elle, n'a jamais renié ses valeurs pour se réfugier dans celles d'une nouvelle patrie fantasmée. Elle a construit à partir de sa trajectoire une nouvelle identité. Et la merveille est que celle-ci offre quelque chose de plus.

Nous sommes dans les années septante. Une jeune fille vient des pays de l'est, a grandi sous une dictature communiste, et se retrouve dans la liberté, la froideur et la tristesse helvètes.

Utilisant une langue inventive, avec un sens affirmé de la formule, une liberté de ton et de composition, Irena Brežná raconte la confrontation des valeurs, les réactions que provoque ce nouveau monde bizarre qui pratique le contrôle, l'obéissance, le sérieux, la politesse et le matérialisme.

Si le livre dégage une énergie formidable, il provoque également un peu de mélancolie, liée à cette période différente, dans laquelle les bourgeois n'étaient pas encore bohèmes, qui semble avec le recul une époque plus libre et plus contestataire. L'ambiance qui s'en dégage rappelle un peu les Faiseurs de kn-120308-1.jpgSuisses, film réalisée en 1978 par Rolf Lyssy. avec Emil, qui racontait les processus de naturalisation, ou évoque Frisch et Dürrenmatt, ces écrivains qui osaient encore critiquer le système.

Mais L'ingrate venue d'ailleurs ne se réduit pas à cet aspect et fait également le lien avec le présent. Les épisodes de l'odyssée personnelle de la jeune fille alternent avec des scènes plus actuelles. Devenue interprète, l'héroïne traduit les discours de migrants dans des hôpitaux, des tribunaux, des centres d'accueil. Ces vies dévastées qu'elle relate proposent un contrepoint tragique au récit caustique, amusant, parfois cruel, qui, par le miroir des années 70, nous demande ce que nous sommes devenus.

Traduit de l'allemand par Ursula Gaillard, L'ingrate venue d'ailleurs a obtenu le Prix fédéral de littératture 2012.

 

Irena Brežná, L'ingrate venue d'ailleurs, Editions d'en bas

 

 

19/06/2014

Après l'Orgie en Livre de Poche !

OLIVIERaprsl'orgie-#CC16A3.jpg.jpg

par Jean-Michel Olivier

Après L'Amour nègre (Prix Interallié 2010), voici Après l'Orgie, ou les aventures de la belle Ming chez le psy

Je me permets de reproduire ici le bel article que Michel Audétat avait consacré à mon livre dans Le Matin Dimanche.

« Ayant renoncé à cultiver son jardin, Candide avait repris du service en 2010 sous la plume de Jean-Michel Olivier : son ingénu s'appelait Adam, venait d'Afrique, se retrouvait adopté par un couple de stars hollywoodiennes, et la fable de cet innocent jeté dans notre hyper-modernité extasiée avait valu à l'écrivain genevois le prix Interallié de cette année-là. L'amour nègre ne l'avait pas volé. 

Aujourd'hui paraît Après l'orgie qui le prolonge. C'est le versant féminin de L'amour nègre : les aventures de Ming, la demi-soeur d'Adam dont il avait été séparé et qu'il avait retrouvée dans un pensionnat suisse à la fin du roman. La jeune femme se confie ici à son psychanalyste qui finit par y perdre son latin et son Freud: payé pour fouiller les profondeurs de la psyché, il se retrouve devant une Chinoise aux yeux bleus qui semble pure surface, vraie dans ce qu'elle paraît, dénuée de tabous et peut-être même d'inconscient.

 Ming en a des choses à raconter. Les années turbulentes dans la luxueuse hacienda de ses parents adoptifs. Ses amours nombreuses. Ses grossesses foireuses. Sa métamorphose par la chirurgie esthétique, en Suisse, à la suite d'un accident de voiture. Puis ses séjours en Italie où elle devient la cajoleuse favorite de «papi, le chef du gouvernement: cela débouche sur une scène d'apothéose hédoniste, au Colisée, dont on laisse l'agréable surprise au lecteur.

 Satirique, grinçant et dopé aux amphétamines, Après l'orgie est aussi un roman dialogué comme les aimait Diderot. Il emprunte son titre à un essai de 1990: « Que faire après l'orgie? », s'interrogeait Jean Baudrillard dans La transparence du mal. Bonne question. Que faire, en effet, quand on a tout libéré, les moeurs, le plaisir, l'art de ses contraintes, le commerce de ses entraves et le capitalisme financier du réel? C'est la question que nous lègue la modernité et à laquelle Jean-Michel Olivier confronte ses personnages. »

* Jean-Michel Olivier, Après l'Orgie, roman, Le Livre de Poche, 2014.

Dans toutes les bonnes librairies dès le 2 juillet !

15/06/2014

lettres de Sam

par antonin moeri

 

 

 

Beckett excelle dans l’art d’imaginer la vie des autres ou, plus simplement, une autre vie. Ainsi écrit-il à un ami qu’il s’est promené dans un parc à Londres et qu’il a vu un petit garçon en compagnie de sa nurse. Voilà que le jeune homme, revenu de la pissotière, ne retrouve plus le petit garçon et sa nurse. Il aimerait que sa mère vienne l’embrasser avant qu’il s’endorme. Il aimerait tomber amoureux, avoir un enfant pour engager une Nounou. «Il faut qu’elle ait un nez couleur de fraise et qu’elle suce des clous de girofle ou au moins des pastilles à la menthe». Passant sans transition à la nounou du parc, il poursuit: «Elle portait le gros ballon du garçon dans un filet à provisions et ils ont partagé une pomme verte». Tout ça est écrit dans une période de déréliction où «l’idée même d’écrire semble d’une façon ou d’une autre ridicule», où les éditeurs refusent ses textes, où il aurait envie de dormir 20 heures d’affilée et où il n’ouvre plus la bouche sinon dans les bars pour commander une stout ou dans les épiceries pour acheter une boîte de sardines. C’est peut-être en cela que cette correspondance est passionnante. On y voit, à travers hésitations, dégoûtations, désir de connaître tous les tableaux des plus grands maîtres, solitude, rage, désespoir, irritation et quête éperdue de sens, on y voit un individu devenir celui qui, dans Malone meurt, imaginera le gros Louis qui a du mal à joindre les deux bouts, un gros Louis édenté, dépeceur de porcs, «fier de savoir si bien dépecer les bêtes selon le secret que son père lui a transmis». Mais fallait-il, pour voir tressauter les étincelles dans la tête du jeune homme révolté, un pareil océan de notes, je dis océan car les notes prennent plus de place que les lettres, ce qui est assez époustouflant dans le cas d’un auteur comme Beckett. Le lecteur se demande d’ailleurs ce qu’eût pensé Sam de pareil débordement, de pareil zèle, de pareil empressement. Peut-être les organisateurs de ce projet pharaonique ont-ils voulu s’adresser à d’éminents spécialistes surchargés de diplômes obtenus dans les universités les plus réputées.

13/06/2014

Jean-Louis Kuffer, L’Échappée libre

Par Alain Bagnoud


ob_c3799c_echappee-libre-kuffer.jpgIl y a trois manières de lire L'Echappée libre (Lectures du monde (2008-2013), le dernier livre de Jean-Louis Kuffer qui vient de paraître à L'Age d'Homme.

 

La première, c'est de commencer par l'index pour voir qui y est, si on y est, et à irradier de là. La deuxième, plus vagabonde, consiste à piquer au hasard dans le livre, attiré par un sous-tire, « Du pasticcio », « Destination Bratislava »... La troisième est traditionnelle : commencer au début et finir à la fin.

 

Des trois, on fait son miel, mais je conseille la dernière.

 

L'ouvrage est en effet composé. Il commence par trois citations de Dostoievski, Ludwig Hohl et Proust qui évoquent la mort, et d'un bel avant-propos qui suggère ce que la mort et la vie se doivent et ce que la littérature leur doit.

 

On trouve dans la suite de l'ouvrage réflexions, pages de journal, évocations, souvenirs, compte-rendus de livre, récits de voyage interrogations sur la littérature, et les noisettes des noms et des anecdotes (une rencontre avec Sollers, un voyage en Italie, des retrouvailles avec Vladimir Dimitrievich ou le récit de la mort de Jacques Chessex).

 

Si les fidèles de Kuffer ont déjà pu lire beaucoup de ces textes sur le net, le livre leur donne une autre résonance en les insérant dans une trajectoire, un calendrier, en établissant entre eux un jeu d'échos et d'intertextualité.

 

On s'y repère grâce à des repères temporels, on constitue des histoires à épisodes (par exemple celle de son manuscritL'enfant prodigueet de sa trajectoire avant publication). Des constructions charpentent l'ouvrage, comme la conversation par correspondance entre JLK et Pascal Janovjak auteur francophone slovaco-franco-suisse vivant à Ramallah, qui constitue un petit roman épistolaire au milieu du livre.

 

kuffer_2006_grand.jpgLe livre, sous-titré Lectures du monde, couvre les années 2008 à 2013. il s'inscrit dan un cycle qui comprend Les Passions partagées, Lectures du monde (1973-1992) (Bernard Campiche 2004), L'Ambassade du papillon, Carnets 1993-1999 (Bernard Campiche 2000), Chemins de traverse, lectures du monde 2000-2005 (Olivier Morattel 2012), Riches Heures, blog-notes 2005-2008 (L'Age d'homme). 

 

Un travail considérable. Une curiosité insatiable à ce qui se fait ici et ailleurs. Une générosité d'ogre. Et une manière de vivre.

 

« Vivre, lire et écrire ne représentent à mes yeux qu'une seule démarche. Écrire m'est devenu aussi vital que respirer, mais écrire sans vivre ou sans lire, qui renvoie à la vie et à l'écriture des autres, me semblerait tout à fait vain. »

 

 

 

Jean-Louis Kuffer, L’Échappée libre (Lectures du monde (2008-2013), L'Age d'Homme.

 

12/06/2014

Humeurs barbares

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par Jean-Michel Olivier

Ta vraie patrie, ce sont les livres, depuis toujours. Et c’est là, au milieu des cartons éventrés et des piles de nouvelles parutions, que tu es véritablement à la maison. Chez toi. Toujours tu as un nouveau livre à me montrer. Un auteur inconnu à me faire découvrir. Un coup de cœur ou une révélation que tu as hâte de partager avec ton enthousiasme.

En grec ancien, ce mot désigne l’inspiration, voire la possession par le souffle divin. Plus tard, avec Pascal, Spinoza et Nietzsche, l’enthousiasme sera lié à l’expérience mystique, à la joie extatique, à une forme de dévotion jalouse à un idéal ou une cause. Mais aussi, dans un sens plus obscur, à une passion qui implique un esprit partisan, aveugle aux difficultés et sourd aux arguments adverses.

Pour moi, tu es cet esprit enthousiaste, au double sens du terme : un passeur d’exception, habité par une force mystique, effrayante de certitude, et un homme en proie aux démons partisans, capable de tout sacrifier aux idées qui l’animent.

Certains jours, je te vois, guilleret, une pile de livres sous le bras, impatient de me recommander tel classique de la littérature slave ou polonaise. D’autres fois, d’humeur plus sombre, tu es en proie aux mille soucis d’une maison d’édition qui affronte la tempête. Taciturne. Ombrageux. D’une ironie mordante sur tes collègues qui ont déjà rédigé le faire-part de ton enterrement, et même les écrivains que tu publies.

Peu de gens, dans cette humeur mélancolique, trouvent grâce à ses yeux.

Ah cette poétesse locale, Sibylle Mollet ! Toujours vêtue d’une ample robe à fleurs de papier peint, grande amie des dames patronnesses et de mademoiselle Porée, elle pratique depuis toujours une poésie minimaliste qui laisse au lecteur le temps de respirer !

« Ce n’est pas de la littérature, lances-tu, emphatique, c’est du goutte-à-goutte ! »

Et ce pauvre Dutonneau ! Tu l’as porté sur les fonts baptismaux, naguère, alors qu’il doutait de son talent, mais il a perdu toute forme d’intérêt le jour où il a quitté la Maison.

« Il y a dans la vie de chacun des rites de passage. Crois-moi : j’ai toujours défendu ses livres. Mais, à un moment, je lui ai dit : Étienne, il faut sortir de Pully ! Arrêtez le piano et les échecs ! Ne faites plus  qu’écrire. Entrez dans la vraie vie ! Cela l’a vexé, le chérubin ! Il se croyait au-dessus de la mêlée. Alors que son œuvre reste toujours à écrire. Un jour, nous avons refusé l’un de ses manuscrits parce qu’il n’était pas bon. Il en a pris ombrage. Il a claqué la porte de la Maison. Ensuite, bien sûr, comme tous ceux qui ont quitté le navire, il a invoqué des raisons politiques… »

Et la grande dépressive ! Cheveux bouclés, grands yeux noirs et ronds comme des billes, l’air constamment éberlué, sourire crispé à la Juliette Gréco… Son petit panier à la main, elle vient te voir à chaque fois qu’elle pond un œuf ! Mais toi, cruel, tu refuses son offrande… Trop de pathos, de vide grandiloquent ! Elle te quitte en pleurant. Elle va trouver la folle des éditions Chloé qui lui tend un kleenex et lui dit qu’elle est la meilleure écrivaine de Carouge, donc d’Europe, et donc du Monde entier…

« Ah le vieux grigou valaisan ! De temps à autre, il vient me voir, quand il descend de ses montagnes, besace au dos et bâton de pèlerin. Autrefois, j’ai eu le tort de publier une plaquette de poésie rupestre où figuraient quelques textes de lui. Depuis, il me réclame des fortunes ! Quand je lui dis que les affaires vont mal, il n’en croit pas un mot et menace de me traîner en justice ! Finalement, pour le calmer, je lui donne quelques livres et il s’en va sinon heureux, du moins rasséréné : il n’a pas eu à sortir son porte-monnaie… »

Et le Suisse de Paris ! Colossal et gourmand, teint rubicond, coupe de cheveux d’un moine trappiste, une prétention égale au moins à son humilité, écrivant nuit et jour des romans que personne ne lit, mais conservant l’espoir, toujours, que son génie soit reconnu par un Prix littéraire… Il t’envoie tout ce qu’il gribouille : articles, notes de blanchisseur, brouillons de livres ésotériques… Tu jettes tout à la poubelle, sans lire une ligne, il en fait une jaunisse. Tu es le pire éditeur que la terre ait porté ! Encore un type qui veut ta mort…

À chaque fois, c’est la même passion — ardente, joyeuse et communicative — mais à l’envers.

Illustration : icône de saint Roman.

06/06/2014

Jérôme Meizoz, Temps mort

 

Par Alain Bagnoud

On n'a pas besoin d'avoir vécu dans une campagne catholique pour prendre de l'intérêt au dernier opus de Jérôme Meizoz. Mais ceux qui, comme moi, partagent avec l'auteur une mémoire transmise par les générations précédentes, sentiront en eux quelque chose s'éveiller quand ils liront Temps mort.

Ce livre est le compte-rendu et le commentaire de la découverte qu'a fait l'écrivain, dans un grenier, des carnets de sa tante, celle qui lui a servi également de mère et de grand-mère, Laurette. Dans sa jeunesse, celle-ci était jaciste, présidente de la section Christ-Roi de Vernayaz, active dans le mouvement entre 1937 et 1945.

Le jacisme, qui, comme le relève Meizoz, évoque le mot fascisme, obéissait plutôt à une idéologie pétainiste. Sous ce nom un peu barbare, il faut lire le sigle J.A.C : Jeunesse agricole catholique.

Il s'agissait d'une organisation militante qui avait pour but, selon la brochure La J.A.C.F, pourquoi ? comment ? publiée en 1937, de « refaire une classe rurale franchement chrétienne ». Les réunions n'étant évidemment pas mixtes, Meizoz s'attache à l'analyse d'une section féminine, celle que présidait sa tante.

On trouve, dans les documents qui sont restés, de quoi examiner le mouvement et ses idées. Ses angles d'attaque politiques sont clairs : le chrétien doit servir la patrie, respecter les autorités et les patrons, craindre les communistes, prier pour que la Russie soit délivrée. Sur ces sujets, la prière est évidemment le seul moyen d'action des jeunes filles puisqu'elles n'ont pas le droit de vote.

Mais il en est d'autres sur lesquels elles peuvent agir. Des consignes strictes donnent forme à bien des actes de la vie quotidienne. La mode : vêtements jusqu'au cou, couvrant les genoux et les coudes. Le flirt, les plaisanteries déplacées, les discussions légères : les éviter. La danse : suspecte. La radio, la lecture : des dangers. Le corps : il ne nous appartient pas.

L'objectif est que ces jeunes filles de la campagne deviennent des épouses et des mères chrétiennes, ou à défaut des vieilles filles, situation tragique, le mariage étant la seule vocation civile.

Toute cette idéologie, qui était portée par une propagande efficace, s'est effondrée dans les années soixante. Elle reste familière à ceux qui, comme moi, ont été en contact avec ce monde-là. Familière aussi à Annie Ernaux, qui signe la préface du livre en rappelant cet idéal passé de la fille soumise livrée à la propagande de l'église.

Mais des idéaux, il en est d'autres. En partant de cet exemple jaciste, Temps mort nous fait réfléchir aux forces auxquelles nous sommes soumis, sans les voir, parce que la proximité nous aveugle. Il nous fait nous souvenir que l'individu, ses croyances, ses idées sont le produit d'une époque. Et que nous n'y échappons pas plus que nos aïeuls.

 

Jérôme Meizoz, Temps mort, Editions d'En Bas

01/06/2014

La faute à Rousseau

 

Par Pierre Béguin

 

Rousseau.PNGRéfugié à Motiers-Travers, Jean-Jacques Rousseau, le 12 mai 1763, écrit au premier syndic de Genève cette lettre qu’il vaut la peine de retranscrire dans son intégralité:


«Monsieur,

Revenu du long étonnement où m’a jeté, de la part du Magnifique Conseil, le procédé que j’en devais le moins attendre, je prends enfin le parti que l’honneur et la raison me prescrivent, quelque cher qu’il coûte à mon cœur. Je vous déclare donc, Monsieur, et je vous prie de déclarer au Magnifique Conseil, que j’abdique à perpétuité mon droit de bourgeoisie et de cité dans la ville et République de Genève. Ayant rempli de mon mieux les devoirs attachés à ce titre, sans jouir d’aucuns de ces avantages, je ne crois point être en reste envers l’Etat en le quittant.

«J’ai tâché d’honorer le nom Génevois; j’ai tendrement aimé mes compatriotes; je n’ai rien oublié pour me faire aimer d’eux; on ne pouvait plus mal réussir. Je veux leur complaire jusque dans leur haine; le dernier sacrifice qui me reste à leur faire est celui d’un nom qui me fut si cher.

«Mais, Monsieur, ma patrie en me devenant étrangère ne peut me devenir indifférente; je lui reste attaché par un tendre souvenir, et je n’oublie d’elle que ses outrages. Puisse-t-elle prospérer toujours et voir augmenter sa gloire; puisse-t-elle abonder en citoyens meilleurs et surtout plus heureux que moi!

«Recevez, Monsieur, je vous supplie, les assurances de mon profond respect.»


Le geste, dans le fond comme dans la forme, souligne par sa grandeur même la mesquinerie de ce qui l’a motivé: la condamnation, par le Conseil de Genève, de l’Emile et du Contrat social, et le décret de prise de corps à l’égard de leur auteur, le 19 juin 1762. Mais surtout le refus fait à la famille Rousseau (le frère et les cousins de Jean-Jacques) par ce même Conseil de lui communiquer l’arrêté qui frappait l’écrivain et ses œuvres.

Ces procédés secrets furent ressentis par un certain nombre de citoyens rattachés au parti des Représentants comme un outrage plus grave envers l’ensemble de la bourgeoisie que ne le fut la condamnation elle-même. «L’affaire Rousseau», en s’inscrivant dans la chaîne des revendications bourgeoises contre l’arbitraire de l’oligarchie genevoise, allait désormais se jouer sur la scène politique. Considérée par les Représentants comme un acte de courage moral, l’abdication de Jean-Jacques, survenue presqu’une année après sa condamnation («je prends enfin le parti que l’honneur et la raison me prescrivent» précise-t-il dans sa lettre), devait donner l’exemple: Rousseau venait de semer la première graine de la révolution à Genève.

Curieusement, le premier acte de protestation, voire de révolte, s’éleva d’un des membres les plus en vue de cette oligarchie: Charles Pictet, ancien colonel, propriétaire à Cartigny, critiqua vertement la condamnation du Contrat social (il trouvait toutefois justifiée celle de l’Emile) et la position prise par les magistrats genevois et les membres du Petit Conseil. Dans une lettre adressée au libraire Emmanuel Duvillard, il précise: «La république se croit-elle comptable de la façon de penser de ses citoyens absents; elle aurait en ce cas bien plus à faire si elle eût à justifier, en matière de religion, les sentiments de la plupart de ceux qui vivent en son sein…» Plus loin, il ajoute que les magistrats éloignent de tout emploi public «les fauteurs de nouvelles opinions» pour n’y admettre que les zélés partisans de la religion et des anciennes mœurs. En révélant ainsi une attitude générale des familles du gouvernement, et du conformisme qu’elles exigeaient des candidats aux emplois publics, Charles Pictet dénonçait ouvertement la stratégie de l’oligarchie pour maintenir sa minorité au pouvoir.

Rendue publique par Duvillard sous l’injonction de son auteur, la lettre déclencha la colère des membres du gouvernement qui ouvrirent aussitôt une information, désignèrent des juges et refusèrent à l’accusé le droit d’être défendu. Pictet sera condamné à demander pardon publiquement à Dieu et à la Seigneurie, à voir sa lettre lacérée en sa présence, et ses droits honorifiques, tant en sa qualité de membre du Magnifique Conseil des Deux Cents que de sa bourgeoisie, suspendus pendant une année. Quant à Duvillard, jugé complice, il se verra privé des privilèges de sa bourgeoisie pendant six mois.

Une sentence sévère destinée à impressionner la bourgeoisie toujours prompte aux revendications et les Représentants toujours enclins à réclamer leurs droits. En vain. «L’affaire Rousseau», d’une certaine manière, par la grandeur du geste et la beauté du verbe qui l’accompagnaient, avait enclenché la machinerie révolutionnaire. A l’image de la lettre de Charles Pictet, bien d’autres protestations, insubordinations ou révoltes devaient bientôt s’en inspirer. On connaît la suite…

 

 

 

30/05/2014

Ezra enigma, Jean-Pierre Keller

 

Par Alain Bagnoud

Dans son roman, "Ezra enigma", Jean-Pierre Keller réhabilite Ezra Pound, un énorme poète, auteur d'une œuvre maîtresse, les Cantos. Celle-ci est réputée difficile. Elle devrait n'avoir cependant aucune peine à installer son auteur dans le panthéon des grands auteurs, s'il n'y avait pas un problème. Un problème politique.

Ezra Pound s'est placé dans le mauvais camp pendant la guerre. Intéressé par l'économie, cherchant une voie entre le libéralisme et le collectivisme, il a soutenu le fascisme italien. Installé en Italie dès 1924, il louait Mussolini, écrivait des articles dans La British Union of Fascists qui célébraient le dictateur italien. En 1939, revenu en Amérique, il a tenté de convaincre le Sénat de soutenir la politique mussolinienne.

Puis, de retour en Italie, il a commis l'irréparable en animant des émissions sur la radio officielle. « Il y défendait le fascisme, accusait la finance internationale et les Anglo-Américains d'être la cause de la guerre et faisait de la propagande antisémite. Ces allocutions lui vaudront de devenir le 26 juillet 1943 l'une des huit personnes de nationalité américaine et résidentes en Europe inculpées pour trahison. » (Wikipédia)

Du coup, les vainqueurs l'ont arrêté en 45, et mis dans un asile de fous pendant 13 ans, avant qu'il ne soit renvoyé à Venise.

Tout le roman de Keller, qui se lit comme un polar, tourne autour de cette figure. Il invente un étudiant attardé et falot qui subit une déconvenue dans ses études en citant un livre de Pound. Ce jeune homme va plus tard découvrir petit à petit l'homme, visiter les lieux où le poète a résidé, retrouver ses descendants, lire ses œuvres.

Servi par la chance ou le scénario rythmé de Jean-Pierre Keller, il fait la rencontre d'une prof d'uni américaine, une bombe blonde, sensuelle, libre, s'éprend d'une jeune fille, noue des relations amoureuses avec ces deux femmes fascinées par Pound. Un trio qui fait écho à celui du poète avec sa femme et sa maîtresse, ou à celui de la prof d'uni elle-même avec son mari et l'étudiant.

L'ambition de Jean-Pierre Keller est évidemment didactique. Dans le cadre qu'il fixe, dirigeant ses personnages dans un but que ces automates un peu typés ignorent, mais que l'auteur s'est fixé à l'avance, il cherche à imposer la figure de Pound, à comprendre sa trajectoire, à expliquer l'ostracisme que le grand poète subit encore, et à nous intéresser à son œuvre.



Ezra enigma, Jean-Pierre Keller, L'Age d'Homme

29/05/2014

Au nom du père (Pascal Bruckner)

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par Jean-Michel Olivier

Peu de textes, aujourd’hui, vous prennent à la gorge comme le dernier livre de Pascal Bruckner, intitulé Un bon fils*, qui trace une sorte de portrait croisé, en miroir, du père Bruckner par son fils Pascal, portrait sévère, mais juste, sans concession, d’une honnêteté et d’une intelligence très rares.

Dans une œuvre riche et dense, composée d’essais brillants (comme La Tentation de l’innocence, 1995) et de romans très singuliers (comme Lune de fiel, 1981, adapté au cinéma par Roman Polanski, images.jpegou Les Voleurs de beauté, 1997), Pascal Bruckner poursuit, depuis trente ans, une réflexion sur nos hantises et nos remords (Le Sanglot de l’Homme blanc), nos rêves d’innocence, nos paradoxes amoureux et nos désirs d’apocalypse. Sa pensée est souvent fulgurante, et volontiers provocatrice : Bruckner ne se range pas parmi les bien-pensants. Sur tous les sujets qu’il aborde, il jette une lumière nouvelle, inattendue, qui prend tout le monde à contre-pied.

Avec Un bon fils, l’essayiste français nous donne son meilleur livre : le plus personnel, à la fois, le plus cru et le plus cruel. Celui qu’il se devait d’écrire. Pour s’affranchir du fantôme de son père, d’abord, ce fantôme aliénant, infréquentable, et pour enfin être lui-même.

C’est peu dire que Bruckner, comme tant d’autres, règle ses comptes avec son père — mari volage et violent, nostalgique de Vichy et antisémite forcené — : en même temps, c’est la force du livre, il lui rend grâces de sa violence et de ses haines, de l’éternelle colère de l’homme déclassé et ruiné à la fin de sa vie : cet homme qui avait tellement peur qu’on prenne son fils unique pour un Juif…

Unknown.jpegUn bon fils est à la fois un portrait terrifiant et lucide (le père), une autobiographie qui raconte la naissance d’une personnalité (le fils) et un roman de formation qui montre comment, à partir d’une enfance abusée (coups, menaces, corrections diverses) on peut tout de même s’en sortir, et aller jusqu’au bout de sa liberté. «Rentrer dans l’intimité de notre famille, c’était comme soulever une pierre sous laquelle grouillent les scorpions. » Et Bruckner de soulever, l’une après l’autre, avec peur et fascination, toutes les pierres qui forment l’édifice familial…

Né dans un famille « bilingue dès le berceau », ayant appris l’antisémitisme en même temps que le français, Pascal va chercher très vite à sortir de la geôle familiale. Par la maladie, d’abord, la tuberculose, qui l’obligera à fréquenter les sanatoriums des Alpes suisses (Leysin). Par ses études, ensuite, qu’il poursuivra à Paris, entre autres avec Roland Barthes, loin de ce père toxique et de cette mère qui « se punit pour punir son mari ». Les livres demeurent une arme sans égale contre la tyrannie et le meilleur moyen de chasser ses démons.

« Comment sortir de son enfance ? Par la révolte et par la fuite, mais surtout par l’attraction : en multipliant les passions qui vous jettent dans le monde. La liberté, c’est d’additionner les dépendances ; la servitude, d’être limité à soi. »

À la fois détestable et fascinante (un père reste un père !), la figure paternelle, longtemps tenue à distance, revient hanter son fils à la fin de sa vie. Son épouse est morte (en mourant, à ses yeux, elle est devenue une sainte !), il est grevé de dettes et il devient peu à peu un Diogène acariâtre et pouilleux. Pascal, en bon fils, va s’occuper de ce père encombrant à qui il conseille, malgré tout, de faire un Stefan Zweig — autrement dit : de se suicider…

Chaque fils, qu’il le veuille ou non, devient un jour le père de son père. C’est inscrit dans nos gènes : le lot de notre humanité. C’est ainsi que Pascal, parfois désemparé face à ce père qui fanfaronne à l’hôpital, insulte les infirmières africaines et doit subir plusieurs amputations, ne lâchera jamais prise. Il accompagnera jusqu’au bout ce père qui rêve de « la domination mondiale de la race aryenne et du règne de la Bête de proie ».

Magnifiques pages, à la mort du tyran, écrites par un fils qui refuse d’être le bourreau de son père. « Je n’ai qu’une certitude : mon père m’a permis de penser mieux en pensant contre lui. Je suis sa défaite : c’est le plus beau cadeau qu’il m’ait fait. »

Et enfin : « J’espère rester immortel jusqu’à mon dernier souffle. »

Un grand livre.

Pascal Bruckner, Un bon fils, Grasset, 2014.

25/05/2014

la queue du ouistiti

par antonin moeri

 

 

Le JE qui prend ici la parole désigne à la fois un auteur, un narrateur et un personnage. En effet, l’auteur utilise des souvenirs personnels, les manipule, les transforme pour produire un récit haletant, dans un style vif donnant une impression à la fois d’ardeur et de légèreté.


Le personnage est vieux et faible. Il tente de revenir sur son passé. Trois vieilles scènes le hantent. De sa mère, il ne montre qu’un tronc, elle gesticule, monstre à tentacules, apparition fantomatique. Il entend faiblement les cris de cette mère blanche et si mince. Il croise un cheval blanc qui brille au soleil.


Dans le second souvenir, le père est évoqué. «Nous étions là-haut dans la montagne, adossés à un énorme rocher face à la mer lointaine». Un père qui, heureusement, est mort quand le narrateur était jeune, sans quoi ce narrateur aurait pu devenir prof. «Je serais peut-être quelqu’un à l’heure qu’il est... considéré et respecté... au lieu de traîner la savate sur les mêmes vieux chemins par tous les temps».


La voix que le narrateur entendait au cours de ses marches interminables sur les sentiers caillouteux ou à travers les grandes fougères, cette voix lui apparaît «comme un ouistiti à la queue touffue assis sur mon épaule à me tenir compagnie». Si ce narrateur ne parlait à personne, les questions ne cessaient de lui remonter «du fond d’un vieil abîme», comme celle-ci: «Ai-je tué mon père?» Questions que le vieil homme ne se pose plus, lui qui descendra bientôt en enfer alors que ses parents ont dû monter au paradis.


En attendant cette échéance, il convoque un troisième souvenir: le regard que lui a porté le cantonnier Balfe, «vieille brute en haillons courbée en deux dans le fossé et me visant de biais de sous le bord de son vieux feutre». Ce personnage est également mort à présent. Au narrateur ne reste que les mots, cette voix marmonnant autour de lui, et sa rage, ses coups de bâtons dans les fougères où il se voit trébucher puis assailli par une meute de rongeurs qui vont attaquer sa vieille carcasse.


Lire Beckett, que ce soit un roman, une pièce de théâtre, un poème ou un bref récit comme celui-ci, vous transporte comme seules peut-être la musique de Schubert ou celle de Chostakovich peuvent vous transporter. Beckett a écrit en anglais «D’un ouvrage abandonné», après le succès de Godot, dans un moment de délicieuse sérénité que le lecteur peut éprouver en sentant la queue touffue du ouistiti assis sur son épaule.

 

 

Samuel Beckett: Têtes mortes, Minuit, 1967

22/05/2014

Portrait de l'artiste en lecteur du monde (fin) : le désir des anges

DownloadedFile-1.jpegCette brève plongée dans L’Échappée libre serait très incomplète si je ne mentionnais l’insatiable curiosité de l’auteur, vampire avéré, pour les nouvelles voix de la littérature — et en particulier la littérature romande.

Même s’il n’est pas le premier à découvrir le talent de Quentin Mouron, il est tout de suite impressionné par cette écriture qui frappe au cœur et aux tripes dans son premier roman Au point d’effusion des égouts*. Oui, c’est un écrivain, dont on peut attendre beaucoup. De même, il vantera bien vite les mérites d’un faux polar, très bien construit, qui connaîtra un certain succès : La Vérité sur l’affaire Harry Québert**,d’un jeune Genevois de 27 ans, Joël Dicker. JLK aime allumer les mèches de bombes à retardement qui parfois font beaucoup de bruit…

On peut citer encore d’autres auteurs que JLK décrypte et célèbre à sa manière : Jérôme Meizoz, Douna Loup ou encore Max Lobe, extraordinaire conteur des sagas africaines.DownloadedFile-3.jpeg Toujours à l’affût, JLK est le contraire des éteignoirs qui règnent dans la presse romande, prompts à étouffer toute étincelle, tout début d’enthousiasme, et qui sévissent dans Le Temps ou dans les radios publiques. Même s’il se fait traiter de « fainéant » par un journaliste deL’Hebdo (comment peut-on écrire une ânerie pareille ?), JLK demeure la mémoire vivante de la littérature de ce pays, une mémoire sélective, certes, partiale, toujours guidée par sa passion des nouvelles voix, mais une mémoire singulière, jalouse de son indépendante.

Si cette belle Échappée libre s’ouvrait sur l’évocation du père et de la mère de l’auteur (sans oublier la marraine de Lucerne, berceau de la mémoire) et les retrouvailles émouvantes avec le barbare Dimitri, le livre s’achève sur la venue des anges. Une cohorte d’anges. images-3.jpegCes messagers de bonnes ou de mauvaises nouvelles, incarnés par les écrivains qui comptent, aux yeux de JLK, comme le singulier et intense Philippe Rahmy, « l’ange de verre », dont le dernier livre, Béton armé, qui promène le lecteur dans la ville fascinante de Shanghai, est une grâce.

Dans ce désir des anges, qui marque de son empreinte la fin de cette lecture du monde, on croise bien sûr Wim Wenders et Peter Falk. On sent l’auteur préoccupé par ce dernier message qu’apporte l’ange pendant son sommeil. Message toujours à déchiffrer. Non pas parce qu’il est crypté ou réservé aux initiés d’une secte, mais parce que nous ne savons pas le lire.

Lire le monde, dans ses énigmes et sa splendeur, pour le comprendre et le faire partager, telle est l’ambition de JLK. Cela veut dire aussi : trouver sa place et son bonheur non seulement dans les livres (on est très loin, ici, d’une quelconque Tour d’Ivoire), mais dans le monde réel, les temps qui courent, l’amour de sa bonne amie et de ses filles.

Et les livres, quelquefois, nous aident à trouver notre place…

L’Échappée libre commence le premier jour de l’an 2008 ; et il s’achève le 30 juin 2013. Évocation des morts au commencement du livre et adresse aux vivants à la fin sous la forme d’une prière à « l’enfant qui  vient ». Cet enfant a le visage malicieux de Declan, fils d’Andonia Dimitrijevic et petit-fils de Vladimir. C’est un enfant porteur de joie — l’ange qu’annonçait la fin du livre. « Tu vas nous apprendre beaucoup, l’enfant, sans t’en douter, Ta joie a été la nôtre, dès ton premier sourire, et mourir sera plus facile de te savoir en vie. »

Toujours, chez JLK, ce désir de transmettre le feu sacré des livres !

DownloadedFile-4.jpegChaque livre est une Odyssée qui raconte les déboires et les mille détours d’un homme exilé de chez lui et en quête d’une patrie — qui est la langue. L’Échappée libreexplore le monde et le déchiffre comme si c’était un livre. L’auteur part de la Désirade pour mieux y revenir, comme Ulysse, après tant de pérégrinations, retrouve Ithaque.

Il y a du pèlerin chez JLK, chercheur de sens comme on dit chercheur d’or.Une quête jamais achevée. Un Graal à trouver dans les livres, mais aussi dans le monde dont la beauté nous brûle les yeux à chaque instant. 

* Quentin Mouron, Au point d'effusion des égouts, Olivier Morattel éditeur, 2012.

** Joël Dicker, La Vérité sur l'affaire Harry Québert, de Fallois-l'Âge d'Homme, 2012.

18/05/2014

O funestes étoiles gelées!

Par Pierre Béguin

Dans une semaine commencent les examens de maturité avec leur traditionnelle épreuve inaugurale: la dissertation de français. J’ai en ce moment une pensée particulière pour tous ces collégiens et collégiennes qui vont se confronter aux inévitables sujets célébrant les pouvoirs magiques d’une poésie hantée par l’azur et le grand soir. Enoncés chéris des professeurs mais aussi hermétiques aux étudiants que pourraient l’être le polonais ou l’hébreu. Je n’ai pu résister à l’envie de compulser mes archives (récentes). En voici quelques échantillons:

«Le poète à venir surmontera l’idée déprimante du divorce irréparable de l’action et du rêve » (André Breton)

  • «Qu’est-ce qu’un poète, sinon un traducteur, un déchiffreur?» (Baudelaire)

  • «Le poète, en des jours impies, vient préparer des jours meilleurs»  (Victor Hugo)

  • «La poésie est cette démarche qui, par le mot, l’image, le mythe, l’amour et l’humour m’installe au cœur vivant de moi-même et du monde» (Aimé Césaire)

  • «La poésie est un signe que le monde peut et doit survivre» (Anne Périer)

Dans les énoncés de cette dernière décennie, au seul Collège Calvin, j’en recense encore une bonne dizaine du même tonneau qui mythifie la poésie et ses pouvoirs prométhéens. Oui, les profs adorent ça! La faute à Baudelaire surtout, puis au jeune «voyant» de Charleville qui le révérait («un vrai dieu», Baudelaire!) Qu’on se rappelle tout ce que la poésie a suscité depuis d’affirmations sur les pouvoirs qu’on lui prête en termes de connaissance, de création, de révolte et de changements. Baudelaire considérait la poésie comme un moyen de découverte: par son mécanisme analogique, la métaphore transfert le concret dans l’intelligible. Dans l’ivresse des mots qu’il invente et l’illusion des «nominalistes», Rimbaud alla plus loin: ni plus ni moins changer la vie. Mallarmé aussi donnait mission au verbe poétique de révéler le sens de toute chose, même s’il débouchait sur le vide. Pour lui, seule la poésie conférait un semblant d’être à l’insubstance. Musique révélant l’illusion de toute chose. Musique du néant. Avant que les surréalistes ne donnassent à la poésie une efficience d’incantation, et le pouvoir de changer le monde en le «repassionnant». Même Claudel, dans ses jeunes années, revendiquait pour le poète chrétien le privilège de répondre au «mystère», d’épuiser une interprétation «figurative» de la Bible, se proclamant ainsi en mesure d’expliquer ce que chaque chose signifie.

Bien entendu, pour tous, la pauvreté de la récolte contraste avec l’abondance des promesses. Au bout du compte, de l’océan des paroles ne gisent sur le sable que quelques malheureux coquillages, comme un signe dérisoire de beauté (ce qui est déjà beaucoup, je vous l’accorde…) Certains auront la lucidité de redimensionner leurs prétentions, voire de reconnaître leur faillite. A commencer bien entendu par Rimbaud. Le Bateau ivre l’annonce clairement dans un cri qui retombe: les dernières strophes sont une prophétie de l’échec. Et cet atroce scepticisme dont on entend la plainte dans Vie: «On ne part pas»! Le voyant sent bien que son grand geste prométhéen se résume en un triste jeu d’enfant agenouillé au bord d’une flaque. L’apostolat terrifiant du «grand maudit» avorte en simulacre grotesque. Les promesses de la voyance ne furent que gesticulations et vociférations. Ce que tumultueusement elles claironnaient «ne sera rien de plus, rien d’autre que des vers» (dixit Marcel Raymond). De même, le pari sur la mort qui clôt Les Fleurs du Mal entérine à sa manière les déconvenues de l’élévation et sa trajectoire icarienne.

Quant à Claudel, dans ses dernières années, il formula sur l’art et la poésie des jugements sévères: «On n’est pas créateur, mais on s’arrange tout de même pour être fabricant» (Evangile d’Isaïe). Il opposait aux artistes, dont le but – prétendait-il – n’est jamais «qu’une délectation», le labeur sérieux des savants «qui consacrent leur vie à la vérité». Mais en 1921 déjà, dans le plein midi de sa force, il dénonçait dans la poésie son piège et sa trahison: «O funestes étoiles gelées!» (Ode jubilaire pour Dante) Une plainte qui fait écho à la rage de Rimbaud: «Je hais maintenant les élans mystiques et les bizarreries de style… Maintenant, je puis dire que l’art est une sottise». Et, avant lui, au jugement sans appel de Lamartine: «Les vers? Des jeux qui profanent l’âme plus qu’ils ne l’expriment».

Pour ceux-ci, et pour bien d’autres poètes encore qui n’ont pas toujours eu l’honnêteté de l’admettre, la poésie elle-même avait fini par apparaître comme une duperie, un faux semblant – une fausse monnaie dirait Gide: on a bouffé toute sa poésie, on s’est bien payés de mots, voilà tout! Ce qui m’avait attiré d’amblée dans le nouveau roman, c’était précisément cette mise à mort de la duperie des mots. Et j’ai toujours trouvé que le plus admirable chez Rimbaud, c’est son silence. Un silence qui attirait aussi Claudel mais qu’il n’a jamais su rejoindre, tant il n’était, lui, pas l’homme des renoncements…

Voilà, collégiens et collégiennes – si vous me lisez – ce que je voulais vous rappeler avant que, bientôt, sans en croire un traître mot mais pour faire plaisir à votre correcteur, vous ne fassiez de la surenchère facile sur les prétendues vertus prométhéennes de la poésie. Comme l’écrivait Céline, toujours «le tyran est dégoûté de la pièce qu’il joue bien avant les spectateurs». Les profs et les poètes n’échappent pas à cette règle. Les incantations, les révélations, les «changer la vie», les «fils du soleil», les envols et les grands soirs poétiques ne sont que leurres. Alors de l’azur redescendons sur terre jusqu’à Nicolas Bouvier:

«La poésie, c’est une incitation à la brièveté: dire bonjour, lancer un gros caillou et se barrer»…

Bonne chance tout de même!  

 

16/05/2014

Marie Perny, Les Radieux

 

Par Alain Bagnoud

Les Radieux, Le premier roman de Marie Perny arrive comme une heureuse surprise. Sa polyphonie confronte les générations, les cultures, et s'interroge sur le sens à donner à l'art.

Voici l'intrigue : un peintre octogénaire reconnu, dont les ciels ont fait la célébrité, croise dans un supermarché un jeune homme dont la profondeur des yeux marrons l'émeut. Puis, nouvel aspect du garçon : il insulte la caissière et suit le peintre jusque chez lui. Bientôt, l'atelier de celui-ci brûle, et on arrête le voyou aux yeux marrons, Bryan, qui est placé dans une institution, en montagne.

Une grande partie des toiles du peintre a disparu dans l'incendie et à la suite des dommages collatéraux ('intervention des pompiers). Mais cet événement, au lieu de détruire l'artiste, va le mener dans une nouvelle voie personnelle et créative.

Fasciné par la lueur qu'il avait aperçue d'abord dans le regard de Bryan et par son acte destructeur qui lui en semble l'exact contraire, il part sur ses traces, s'installe quotidiennement dans la cité d'où celui-ci provient, cité qui s'appelle justement les Radieux. Assis sur un banc, il dessine les enfants, apprivoise les mères, puis les pères à la faveur d'une collecte de sang, fait enfin connaissance avec la maman de Bryan et obtient de lui rendre visite.

Ça se passe mal. Puis le contact se noue par lettres. Mais Bryan meurt d'une overdose avant la deuxième visite. Entre temps, il avait expédié au peintre quelques travaux artistiques faits dans un séminaire de création. Rien d'intéressant, sinon un auto-portrait que le peintre va reprendre, reproduire en une série qui revivifie son œuvre en la poussant vers l'humain et les mots.

« Qu'avons-nous fait de cet enfant ? » se demande le peintre. Le destin de ce garçon détruit par des forces sociales qui lui échappent lui fait se poser la question de l'art : à quoi sert-il ? Que peut-il ?

Composé de plusieurs monologues, tirés du journal du peintre que sa fille a récupéré ou reconstitués par elle, Les Radieux confronte les niveaux de langage et dresse une galerie de portraits généreux. Cette interrogation sur la création, le malheur, l'humanité, la bienveillance a trouvé une forme tout à fait intéressante.

Marie Perny a également été musicienne, chanteuse, comédienne. Elle travaille sur des broderies, des « textiles textuels ». Son site est .



Marie Perny, Les Radieux, L'Aire