13/04/2014

Shakespeare in France

Par Pierre Béguin

 

Shakespaere.PNG«Ce poète a l’imagination assez belle, il pense naturellement, il s’exprime avec finesse, mais ces belles qualités sont obscurcies par les ordures qu’il mêle dans ses comédies». Tel est le jugement porté par le bibliothécaire de Louis XIV à propos d’une édition en anglais des œuvres de Shakespeare figurant dans la bibliothèque royale.

Il fallut attendre 1745 pour qu’un certain Pierre-Antoine de La Place, par ailleurs fort méchant traducteur, publiât un Théâtre Anglais dont deux volumes étaient consacrés à Shakespeare. Si mauvaise qu’elle fût, la traduction permit pour le moins au public français de se familiariser quelque peu avec un poète jusque-là inconnu. Et lorsque Le Tourneur, en 1776, mit en souscription une traduction complète des œuvres de Shakespeare, beaucoup d’éminentes personnes s’inscrivirent: Louis XVI et Marie Antoinette bien entendu, mais aussi Catherine II, Georges III, Turgot, Necker, Diderot, Quantin de la Tour, etc.

L’ouvrage rencontra un immense succès. Si bien que – on pouvait s’y attendre – Voltaire jeta sur lui feu et flamme dans un Ecrit sur les tragédies de Shakespeare, lu solennellement à l’Académie française. Se posant en défenseur de la patrie, le résident de Ferney disait son fait à cet «histrion barbare» d’outre-Manche qui insultait Racine et Corneille... et, pire encore – devait-il penser in petto – sa Majesté le grand Voltaire en personne, dépositaire unique de la tradition dramatique classique qu’il était justement en train d’inscrire définitivement au panthéon des Lettres.

Ce ne fut qu’entre 1769 et 1792 que Ducis, un médiocre poète, porta sur la scène de la Comédie française successivement Hamlet, Roméo et Juliette, Le Roi Léar (sic), Macbeth, Jean-sans-terre ou la mort d’Arthur et Othello. Mais Shakespeare dut alors subir en France ce que le cinéma français doit subir maintenant aux Etats-Unis s’il entend être adapté: d’importants changements et modifications, en vue d’être accepté par un public aux goûts dressés par le classicisme et peu ouvert aux mœurs étrangères. Des modifications par ailleurs très significatives. Ainsi, dans Othello par exemple, le mouchoir brodé de fraises se transforme en un bandeau enrichi de diamants, le fameux oreiller en poignard et le dénouement funeste – à choix pour les cœurs sensibles – en une fin heureuse (le poison de Phèdre ne heurte pas la bienséance mais le poignard d’Othello si). De même, certains noms de personnages ne résistèrent pas à la traversée de la Manche: ainsi Desdémone devint-elle Hédelmone et Lady Macbeth Frédégonde. Quant aux mélanges des genres, pas de ça en France! Toutes les scènes comiques furent supprimées, et si Ducis tomba parfois dans le grotesque, ce fut involontairement par ses efforts trop évidents à n’user que du style noble.

Pourtant, ces adaptations eurent du succès et donnèrent même naissance, avant la fin du siècle des Lumières, à des parodies comme Roméa et Paquette, Le Roi Lu ou Le Maurico de Venise. Il fallut toutefois l’avènement du romantisme pour consacrer Shakespeare en France. Stendhal s’y attela. Dans son Racine et Shakespeare (1823), il établit qu’il faut aux hommes d’aujourd’hui des œuvres d’aujourd’hui, que l’art doit évoluer en même temps que l’histoire pour peindre une humanité en constant changement. Et qu’en ce sens, Shakespeare, bien que plus ancien que Racine, est plus proche de nous, plus moderne, car il a peint son siècle alors que Racine s’est installé dans une intemporalité qui ne nous concerne pas. De même, il n’a pas craint de saisir la réalité dans toute sa diversité et ses contradictions (il n’y a que le 19e siècle qui peut prétendre cela). Aux yeux de Stendhal, il nous offre par conséquent une image plus vraie de notre condition. Et le mélange des genres (comique et tragique) et des styles est sa grande supériorité sur Racine.

Victor Hugo fit le reste, identifiant Shakespeare au génie (Le Poète, 1835). Et voici le dramaturge anglais, incarnant dorénavant l’essence même du poète, devenu figure incontournable de ralliement, un mythe pour toute une génération romantique que nous constituons encore à maints égards. Mais il aura fallu bien plus de trois siècles, et des circonstances favorables, pour que les «ordures» shakespeariennes deviennent en France quintessence poétique. L’Europe culturelle, si elle est irrémédiablement en marche, elle non plus ne s’est pas faite en un jour…

 

N.B. Précisons, puisqu’il faut bien balayer devant sa porte, qu’un Othello imité de Shakespeare fut publié à Genève en 1785 par un ancien procureur général (ce qui ne risque plus d’arriver de nos jours). Là aussi certains changements paraissaient indispensables à l’auteur, notamment d’ôter absolument à Othello sa figure basanée…

 

 

 

06/04/2014

essai sur Beckett paru en 2006

 

par antonin moeri

 

 

 

«Les vies silencieuses de Samuel Beckett». Non, ce n’est pas une biographie. Ce sont quelques séquences, «alternances de vides et de pleins», quelques détails ou incidents qui persistent sous forme d’images: les allées et venues entre Paris et Dublin (où vit sa mère sévère et jalouse, grande bourgeoise chic «le bibi vissé sur un oeil bleu qui luit dans l’ombre» et avec laquelle Sam eut les conflits les plus violents), les nombreuses séances chez le psychanalyste au cours desquelles Sam tressaille, pleure et claque des dents, sa tentative manquée de travailler avec Eisenstein qu’il aurait rencontré chez Joyce, ses tribulations à travers l’Allemagne nazie (1936-37) où il fréquente les zoos, les cimetières, les cabarets (Karl Valentin) et les musées (Sam était fou de peinture). 

Il y a aussi la fascination pour l’oeuvre et le personnage de Joyce et, bien sûr, le plus important: «la recherche de la misère de ses mots, de la matière de sa parole, la recherche de sa langue impossible, de sa langue de dépossédé», une recherche que Beckett mènera dans la langue française (non dans la langue anglaise), la langue de Descartes, de Flaubert et de Proust dans laquelle il écrira coup sur coup, au septième étage d’un immeuble parisien: Mercier et Camier, Molloy, Malone meurt, L’innommable, Godot, Textes pour rien.

Nathalie Léger évoque également la rencontre avec Jérôme Lindon, lequel deviendra, grâce à Beckett, le grand éditeur français qu’il est devenu. Est également évoquée la banale petite maison grise que Sam fit construire à Ussy, où il allait se réfugier pour jardiner, écrire, «regarder les herbes essayant de pousser entre les pierres», où il construisit un haut mur rébarbatif autour du cube anodin pour se protéger des intrus. Il allait également à Ussy pour lire Leopardi et Maître Eckhart, traquer les taupes dans le jardin. 

Le lecteur n’échappe pas aux séjours de Sam et Suzanne à Malte, à Tunis, à Tanger. Quelques mots sur Suzanne, cette professeur de piano qu’il a rencontrée sur un court de tennis, qui coud quand il écrit, qui achète de la nourriture bio, qui n’aime pas beaucoup les coquetèles, qui range la vaisselle quand il reste immobile dans le noir. Et puis, il y a la rencontre avec Roger Blin, leur collaboration, leur amitié indéfectible.

Ce petit essai est écrit avec beaucoup de tact et d’élégance. Style elliptique et clair pour essayer de cerner un éblouissement, ce qu’on pourrait appeler une conversion à l’écriture, pour essayer de comprendre comment ont pu naître des textes aussi parfaits que «Oh les beaux jours», «La dernière bande», «Premier amour» ou «L’innommable». Mais comment dire cet éblouissement? Sinon en rôdant inlassablement autour de l’essentiel, «comme si tourner autour d’une sorte de pot vous réservait des moments exquis». (R.Walser)

 

 

Nathalie Léger: Les vies silencieuses de Samuel Beckett, Allia, 2006

03/04/2014

Dino Risi ou les mémoires d'un monstre sacré

3659768030.6.jpegOn ne vous fera pas l'injure de présenter Dino Risi (1916-2008), l'un des derniers monstres sacrés du cinéma italien ! On lui doit une cinquantaine de longs métrages, depuis Vacanze col gangster (1952) jusqu'à Le ragazze di Miss Italia (2002), en passant par ces films-cultes que sont Pain, amour, ainsi soit-il (1956), Les Monstres (1963), Sexe fou (1973) ou encore Parfum de femme (1975). On ne présente pas un monstre pareil, donc : on lui tire son chapeau !

C'est pourquoi il faut lire, toute affaire cessante, son livre de mémoires, intitulé précisément Mes monstres*, qui reconstitue, avec une précision de peintre ou de photographe, tout l'univers du cinéma italien de l'après-guerre…

Rien ne prédisposait ce fils de médecin milanais au 7ème Art : il avait entrepris des études de psychiatrie quand la seconde Guerre mondiale a éclaté. Il se réfugie en Suisse, poursuit distraitement ses études et fait surtout connaissance avec les jeunes femmes de la région qui l'invitent volontiers dans leur lit. C'est en Suisse, par la même occasion, qu'il suit les cours de Jacques Feyder, autre réfugié artistique, qui développent en lui la passion de la mise en scène.

De retour en Italie, il va entrer dans le cercle très fermé des réalisateurs à succès. Chaperonné par Alberto Lattuada, images-4.jpegil va d'abord écrire des scénarios pour les autres, puis, peu à peu, réaliser lui-même les histoires qu'il écrit. Il excelle, comme on sait, dans les films à sketches, où sa verve satirique s'exprime à merveille.

Dans Mes Monstres, Risi ressuscite le fantôme de ses amis disparus, les inoubliables Mastroianni, Sordi, Tognazzi ou encore Vittorio Gassman. Ces acteurs, dans la vie, jouent leur propre rôle. Et Dino Risi n'a pas beaucoup à se forcer (et à les forcer) pour qu'ils crèvent l'écran, comme on dit. Car ils sont tous des monstres : monstres d'égoïsme, de séduction (de vrais machos ! diraient les féministes), mais aussi d'humanité, de drôlerie, de générosité.

Des monstres humains, tellement humains…

Comme il excelle dans les films à sketches, Risi est le meilleur, également, dans les saynètes, histoires irrésistibles, anecdotes cocasses, qui toutes, sous sa plume, deviennent des fables de la condition humaine. Qu'il évoque cette étrange dactylo qui refusait d'écrire le mot « cunnilingus », le regretté Coluche ou encore une escapade d'Hitler, Risi a la plume aussi savoureuse que la caméra. Bien sûr, en même temps qu'on revit les riches heures du cinéma italien, on a un pincement au cœur de nostalgie, car cette époque inventive, légère, profonde, est révolue. Les comédies d'aujourd'hui sont souvent lourdingues et laborieuses. Alors que notre époque aurait besoin de satiristes pour la démystifier…

Lisez donc cette galerie de monstres sacrés et attachants : c'est toute l'humaine condition qui défile sous nos yeux !

* Dino Risi, Mes monstres, édition de Fallois-l'Âge d'Homme, 2013.

30/03/2014

autopadrefiction

 

par antonin moeri

 

 

«Comment peut-on être artiste et avoir des enfants?» pourrait être le thème de «La corde mi». «C’est quoi être père?» pourrait en être un autre, ou bien «Pour qui j’écris?» Dans ce roman, la narratrice n’écrit pas pour sa mère triste, plongée dans des dépressions sévères. Elle écrit plutôt pour son père, un curieux père absent-présent, psychorigide et enfermé dans une bulle de mystère mais dont Anne-Lise Grobéty vante un genre de courage, une force d’âme. Ce roman est une interrogation sur la paternité, puisque les pères on les découvre après leur mort.

Ce que j’aime dans ce livre bouleversant au style à la fois familier et altier, qui permet de sentir le flottant, l’entre-deux, les limbes, le rêve et la cruauté du réel, ce que j’aime dans ce livre c’est qu’il n’a rien, mais strictement rien de nostalgique, sentiment si apprécié de nos jours par les foules béates en quête de célébrations, d’authenticité et de pain campagnard, de costumes traditionnels et de visages rougis par l’air et le chasselas.

Rien de tout ça chez Anne-Lise Grobéty mais un regard. Oui, ce roman est une leçon de regard, une leçon de points de vue. En effet, les foyers de perception ne cessent de varier, de tourner, d’échapper, forçant le lecteur à une attention de tous les instants, comme dans les romans de William Faulkner. Qui parle? À quel moment parle-t-il? Dans quel lieu parle-elle? Est-ce la fillette de quatre, huit ou douze ans? Est-ce la narratrice qui convoque des souvenirs? Est-ce Gaston (le père de la narratrice), le maître-luthier chez qui Gaston a appris son métier, l’adolescente qui découvre l’amour avec un jeune violoniste talentueux qui «monte» mais qui, in fine, préfère les hommes, la mère écrasée par les substances chimiques, le chef de la clinique psychiatrique où Rémi, le frère de Gaston, est enfermé depuis quinze ans? C’est ce travail sur les points des vues qui me remplit d’admiration.

Et puis, il y ces évocations incomparables de paysages enneigés, d’atmosphères parfois étouffantes parfois pénétrées d’une douce lumière d’un jaune mirabelle (évocations d’odeurs de laques et de bois fin taillé à la gouge), les jeux de langage, l’humour à fleur d’adjectifs, ces mots que l’on fait danser dans sa tête ou qu’on essaie comme un vêtement jusqu’à ce que ce vêtement nous aille, cette capacité unique de mettre en scène ou en résonance l’absence, le manque, le néant, la colère et la reconnaissance, la jubilation et la déréliction.

Le lecteur prend aussitôt le parti de la narratrice quand celle-ci subit les humiliations de son père mono-maniaque: tu ne seras jamais musicienne, t’es pas jolie, t’es dyslexique. Car elle parle de cette rive-là, cette narratrice nommée Luce: celle des délaissées, des blessées, avilies et offensées. Le résultat est magnifique. Une manière particulière de traiter la matière et les formes, une construction qui multiplie les bonheurs narratifs et dans laquelle vous désirez retourner comme on désire retourner dans la basilique Sainte-Sophie.

 

 

Anne-Lise Grobéty: La corde de mi, Campiche, 2006

28/03/2014

Antoinette Rychner, Lettres au chat

 

Par Alain Bagnoud


lettres_au_chat_120x172.pngIl se passe, dans ce petit livre d'Antoinette Rychner, ce que tous les propriétaires de chats craignent et attendent : la disparition de l'animal.

Et déjà, une correction. Les chats, évidemment, n'ont pas de propriétaires. Ils sont les maîtres des lieux qu'ils hantent, des maîtres tendres, câlins, souverains et un peu cruels, qui tolèrent avec grandeur ceux qui vivent sur leur territoire, des gens utiles pour la nourriture et les caresses.

Mais un jour, forcément, ils disparaissent. Ils ne reviennent pas de promenade, ils tombent du balcon, ils passent de toit en toit, et les murs du quartier fleurissent d'affiches. Des petits enfants pleurent, des adultes rêvent de fourrures, de ronronnements, de soirées sur les sofas, de poids sur le lit. C'est comme ça, c'est la vie.

antoinetterychner.jpgDonc, le chat Pépin a disparu. Prune, la petite fille, Aurélie, la mère, le coussin bleu puis le voisin placent des lettres dans la chatière. En creux, une histoire s'esquisse, du passé est évoqué, les relations évoluent. Ça donne un petit roman épistolaire charmant, doux, triste et cajoleur comme un félin de poche.

D'Antoinette Rychner, on avait déjà pu apprécier les nouvelles de sa Petite collection d'instants-fossiles, récits courts aux Editions de l'Hèbe (2010). Elle a deux enfants, écrit beaucoup pour le théâtre, et est citée en exemple avec raison par ceux qui veulent démontrer que l'Institut littéraire de Bienne, qu'elle a fréquenté entre 2006 et 2009, donne de bons résultats.


Antoinette Rychner, Lettres au Chat, éditions d'autre part

 

25/03/2014

morgue du sujet pensant

 

par antonin moeri

 

 

Dans une tribune de Libé, un cinéaste français réagit aux 36% de voix que le frontiste Philippot a engrangées à Forbach. Né à Forbach (cinquième ville du département de la Moselle), ce cinéaste est fier d’avoir pu quitter cette France moisie pour vivre dans une grande ville et faire partie de «ceux qui mangent bio, consomment des produits culturels, partent en vacances, ont des enfants dans les bonnes écoles, manifestent pour le mariage pour tous, parlent sans accent, lisent les livres d’Eribon». Il se considère comme un homme qui a trahi son milieu, un milieu de misère économique, affective, sociale et intellectuelle, un milieu peuplé de «gens qui parlent mal et fort, qui aiment la brutalité et le sport, s’habillent comme des ploucs, ne pensent pas, énoncent des conneries en buvant de la bière à longueur de journée, rotent leur haine des Arabes, des pédés, des lesbiennes, des bobos et des juifs».

Ce cinéaste est d’avis que, si le FN triomphe à Forbach dimanche prochain, ces «cons» l’auront bien mérité et que ce sera une raison pour ne plus y mettre les pieds, dans cet enfer. Il convoque alors le Forbach de son enfance, «terre solidaire qui a refusé le fascisme», où régnait la culture syndicale. Un Forbach idyllique qu’il oppose au Forbach actuel, peuplé de gens vivant sans emploi, sans argent, sans véritable cinéma, sans véritable librairie, sans perspectives, «sans tout ce qui permet de tenir debout, sujets pensants et agissants».

Je n’ai guère de sympathie pour les idées et le parti de Marine Le Pen mais je me demande si le mépris affiché de ce cinéaste pour «les cons, les ploucs qui énoncent des conneries à longueur de temps en buvant de la bière», les obscurantistes incapables de raisonner, c’est-à-dire de penser, je me demande si cette suffisance et cette morgue de «sujet pensant et agissant» ne contribuent pas à augmenter les rangs de celles et de ceux qui, dimanche prochain, voteront pour Florian Philippot.



23/03/2014

La maison de Saint-Jean

 

Par Pierre Béguin

 

 

 

Maison de Saint-Jean.PNG

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Le 20 mai 1899, après plus de 40 ans de résidence dans une des propriétés ayant appartenu aux Pictet puis aux Constant, mourut à Saint-Jean une des plus célèbres étoiles de la danse, admirée dans toute l’Europe du XIXe siècle: l’Italienne Carlotta Grisi.

Née en 1819, à Visinida, petite localité de Lombardie près de Montoue, elle commença dès l’âge de 7 ans le dur apprentissage de la danse à l’école de Milan où elle devint rapidement première danseuse du corps de ballet d’enfants à la Scala. Les premières ovations délirantes ne devaient guère tarder. En 1840, elle fait ses débuts à l’Opéra de Paris. Elle y rencontre Théophile Gautier dont elle allait devenir l’égérie. L’écrivain, de nature très maladroite avec les femmes un peu distinguées, fut condamné au platonisme mélancolique jusqu’à sa mort, lui écrivant tout de même un ballet (Gisèle), se rabattant sur les femmes servantes et les maîtresses domestiques, comme le fut pour lui Ernesta, la sœur de Griselda, cantatrice assez médiocre au physique quelconque, qu’il épousa faute de grives… : «Bon père, bon époux, ce bon Gautier, dont toute la vie a été détraquée par cette méprise : allant chez Carlotta Grisi, il s’est trompé de porte, est entré chez Ernesta, lui a oublié quelques enfants dans le vagin, qui l’ont amené devant monsieur le Maire»(Journal des Goncourt, 13 décembre 1857). Comme Candide avec Cunégonde devenue laide mais bonne pâtissière, Théophile Gautier se console avec l’excellent risotto d’Ernesta, dont ses amis du cénacle, Baudelaire en tête, se régalent. Même si, comme d’habitude chez Gautier, dans sa maison d’ouvrier artiste, les chaises n’ont que trois pieds, les cheminées fument, le dîner est en retard, les filles ne parlent que le chinois, la plus jeune – Estelle – se pose une mouche sur la joue en se servant, pour miroir, du manche de sa fourchette, et Ernesta «la Grisi» grogne toujours en menaçant de casser des assiettes sur la tête de son mari. Plus tard, Edmond de Goncourt comparera «la vieille Grisi», dans son ratatinement et son raccourcissement, à «un vieux singe phtisique»...

Pendant ce temps, sa célèbre sœur Carlotta, qui a connu à Paris le Prince polonais Léon Radziwill, vit une retraite dorée dans la magnifique maison de Saint-Jean, se consacrant entièrement à l’enfant qui va naître. De sa terrasse dominant le cours du fleuve, elle a vue jusqu’aux Alpes par-dessus la silhouette pittoresque de la ville où elle contemple la jonction des flots du Rhône et de l’Arve. Quelques mois plus tôt, en 1853, une chute dans un escalier lui a laissé une blessure à la jambe qui l’a contrainte à abandonner la scène au faîte de la gloire.

Construite par un Pictet, habitée par Samuel Constant (qui en eut l’usufruit à la mort de sa belle-mère en 1774), la maison de Saint-Jean accueillit des hôtes célèbres, de Bonaparte à Chateaubriand, en passant par Shelley. Avant d’être occupée par Mme Guillaume Fatio. Quand la construction du chemin de fer coupa la campagne en deux, les Fatio vendirent la demeure. C’est ainsi qu’en 1856 Carlotta Grisi devint l’heureuse propriétaire d’une des plus élégantes résidences des abords de la ville.

La maison de Saint-Jean fut démolie en 1904 et remplacée par des immeubles. Seul un dessin de M. Louis Blondel en conserve le souvenir (voir ci-dessus). Quant à Carlotta Grisi, l’étoile au firmament de la danse, elle repose au caveau de Châtelaine. D’autres étoiles parisiennes y sont venues un jour pour y déposer des violettes…

 

 

 

 

 

 

21/03/2014

Léonard Crot, Silences d'une ville

 


Par Alain Bagnoud

On va surveiller Léonard Crot de près. C'est une voix qui s'exprime, qui s'est déjà trouvée.

Il y avait eu un premier roman prometteur, Les Pommiers de la Baltique. Il y a aujourd'hui un recueil de nouvelles abouti, Silences d'une ville (Editions de L'Aire), qui montre sa maîtrise du langage, des ambiances, de la construction.

De quoi s'agit-il ? D'une ville tragique, qu'on dirait en attente de sa propre fin, avec son village de tentes peuplées de pauvres sur le bord du fleuve, ses niches à prostituées, ses fonctionnaires, ses artistes, ses marginaux, sa ville haute dont les habitants originaux ont vu leurs cabanes enserrées peu à peu par les hautes constructions.

Une des survivantes, au langage poétique, erre dans les labyrinthes administratifs pour se faire expédier les cercueils de ses amis à son nouveau lieu de vie. Un lanceur de couteaux maladroit et une dessinatrice d'escargots sont pris en charge par un agent plus enthousiaste que réaliste. Une prostituée usée se fait assaillir par ses collègues. Un poète disparu retrouve sa fille dans une incompréhension mutuelle.

Beaucoup d'artistes. L'auteur semble partager une certitude avec tous ses personnages créatifs, maladroits, sans réussite sociale ni même artistique : seule la forme donne du sens au monde.

Mais quelle forme ? Dans la deuxième histoire, le fils d'un père muré dans son travail invente un récit à partir d'une vieille photo : tsar, peinture, bague, poings serrés. Au cœur de celle-ci, le peintre André, au lieu de copier ce qu'il a sous les yeux, crée des scènes enchanteresses.

Léonard Crot, au contraire, met beaucoup de noir sur sa palette. Le résultat, lancinant, donne une vision sombre de la condition humaine, où tout semble désolé, sinon l'acte de création, dans une esthétique que pourrait cautionner la phrase d'Alfred de Musset : Les plus désespérés sont les chants les plus beaux.

 Léonard Crot, Silences d'une ville, Editions de l'Aire

20/03/2014

Les mille vies d'Alain Bagnoud

par Jean-Michel Olivier

images.jpegToute vie est imaginaire : les écrivains le savent mieux que quiconque. La vie se vit chaque jour à son rythme, avec ses joies et ses tourments, ses contingences surtout, mais pour la raconter, il faut être un autre. Beaucoup d'écrivains qui se livrent à l'autofiction, comme on dit, ne le savent pas ou font semblant de l'ignorer, c'est pourquoi leurs livres sont si mauvais…

Alain Bagnoud le sait, lui, qu'on n'écrit jamais que dans la peau d'un autre. Et que c'est l'autre, précisément, qui est parfois une multitude, qui a les meilleurs mots — les plus tranchants, les plus lucides — pour parler de soi.

C'est ce qu'il fait, en ce printemps presque estival, en publiant, d'un coup, trois livres complémentaires et différents. Trois modulations subtiles d'une même voix. La poésie avec Passer*, au Miel de l'Ours. Le roman, avec Le Lynx*, aux éditions de l'Aire. Et ce que j'appellerai, après Pierre Michon, les « vies minuscules », Comme un bois flotté dans une baie venteuse, aux éditions d'Autre Part, animées par l'excellent Pascal Rebetez.

La poésie de Bagnoud a son souffle et ses couleurs. Le roman nous rappelle la saga autobiographique de ce jeune homme de Chermignon (VS), flanqué de ses complices (dont l'inénarrable Gâchette), images-1.jpegde ses bonnes amies et de ses animaux tutélaires (ici le Lynx et ailleurs le Dragon). Le roman, qui reprend La Proie du lynx (2003), a été entièrement réécrit. Le rythme est plus alerte, l'intrigue plus resserrée. La nature y joue toujours un rôle central avec ses braconniers et ses bêtes sauvages. Bagnoud y livre une grande part de lui-même. Mais peut-être pas la plus importante…

C'est dans l'évocation des vies (plus ou moins) minuscules que Bagnoud se livre davantage. C'est là, aussi, où il est le meilleur…

Dis-moi ce que tu aimes et je te dirai qui tu es ! 

images-3.jpegDans ce petit livre épatant au titre poétique, Comme un bois flotté dans une baie venteuse*, Bagnoud nous confie ses passions. Ses idoles tutélaires. Comme beaucoup, il a rêvé d'être une pop-star : chanter sur scène, draguer les filles, chanter le blues comme personne d'autre. Et, accessoirement, mener une vie de bâton de chaise : sex, drugs and rock 'n' roll !

Un musicien incarne ce totem : le guitariste irlandais Rory Gallagher, décédé à 47 ans d'une cyrrhose du foie. Mais il y a d'autres vies rêvées, moins célèbres sans doute, moins destroy, comme la vie des grands-parents de l'auteur (magnifique évocation de la vie paysanne des années 60), de Georges Brassens aussi (à l'époque, comme on était Beatles OU Rolling Stones, il fallait choisir entre Brassens et Brel, et Bagnoud avait choisi le poète sétois), de la chanteuse Fréhel, surnommée « fleur de trottoir », qui connut la gloire, puis la déchéance, car « le chemin qui grimpe vers la gloire et celui qui dégringole courent chacun vers son but ». Il y a aussi l'évocation lumineuse d'un poète halluciné, Vital Bender (1961-2202), trop peu connu, car publié à compte d'auteur, qui marque tous ceux qui le rencontrent, dans le Valais des années 70 et 80. Destin tragique, talent ignoré, qui finit en suicide…

Des vies imaginaires se mêlent à ces vies réelles, puisqu'on croise, dans le livre de Bagnoud, Fernando Pessoa, le mystérieux poète de Lisbonne, l'homme au cent pseudonymes, et l'exquise Laure-Antoinette Malivert, poétesse injustement oubliée par les anthologies de littérature française ! À sa manière, la vie de Catherine Tapparel ressemble à un roman : Unknown.jpegdomestique du seigneur et maître Edmont Bille, illustre peintre valaisan, qu'elle finit par épouser, elle lui donne quatre enfants, dont Corinna Bille, notre plus grande écrivaine ! Bagnoud, qui est de la région, nous emmène sur les traces de l'immense Corinna, elle aussi trop dédaignée, sinon ignorée, entre le Paradou (ici, à gauche) de Sierre et le village de Vercorin, d'où Corinna (qui s'appelait Stéphanie) tire son nom de plume…

Par ses portraits tout en finesse, en sensibilité, Bagnoud nous aide à rendre justice à ces vies minuscules, silencieuses, dédaignées, qui sont restées dans l'ombre.

C'est en se penchant sur la vie des autres, connus ou illustres inconnus, que l'écrivain fait son portrait. Non, pas d'autobiographie ici ! Mais ce qu'on pourrait appeler une hétérobiographie. Se raconter à travers les autres. Faire son portrait en décrivant, dans le miroir, non pas sa propre image, mais le visage que nous tendent les autres : tous ces visages aimés ou disparus qui constituent, en fin de compte, notre visage.

Trois livres à lire, donc, pour mieux connaître Alain Bagnoud et apprendre beaucoup sur soi.

* Alain Bagnoud, Passer, Le Miel de l'Ours, 2014.

Le Lynx, roman, éditions de l'Aire, 2014.

Comme un bois flotté dans une baie venteuse, éditions d'Autre part, 2014.

16/03/2014

Conférence lecture avec Pierre Béguin

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14/03/2014

Reynald Freudiger, Le Roman de Madame Pomme

 


Par Alain Bagnoud

Il faut, d'abord, imposer Le roman de Madame Pomme à tous les centres de formation d'enseignants comme ouvrage principal. Deuxième mesure : les directions des lycées, collèges, etc. les offriront aux professeurs. Le livre sera également fourni aux parents d'élèves et aux élèves eux-mêmes. Et, bien entendu, il est conseillé à tous ceux qui ont étudié dans une école. C'est ainsi que tous ceux qui fréquentent ou ont fréquenté le monde scolaire acquerront la pointe de dérision et de malice qui leur permettra de relativiser les situations vécues et de réenchanter leur quotidien.

La délicieuse Madame Pomme (c'est un surnom) pose en effet sur ses activités d'enseignante un regard naïf et audacieux. Férue de littérature, elle fait des épopées avec les menus incidents qui animent une heure de cours. Avec elle, et grâce à l'humour badin de l'auteur, les difficultés et les tensions se transforment en enchantements.

Une suite de récits brefs, d'épisodes mettent notre héroïne en situation : dans ses classes, pendant le voyage d'étude, dans la salle des maîtres ou dans les cafés où elle croise ses élèves. Une forme du texte qui est liée à l'histoire de sa composition.

Madame Pomme a d'abord été un personnage de blog, livrée en feuilleton hebdomadaire par Reynald Freudiger. Rien d'étonnant en somme. On sait qu'internet devient le lieu littéraire du work in progress et le premier moment de la confrontation avec le lecteur.

Pourquoi en faire un livre, donc ? C'est ce que Freudiger explique ici : « Mais le feuilleton, un jour, s’achève, et alors l’œuvre change de statut: elle se fige. Or ce qui est figé convient très mal à Internet, où tout est mouvement et actualisation, de sorte que la question d’une publication papier doit au final se reposer (pour peu bien entendu que l’on accorde à l’œuvre achevée de la valeur en soi). »

Et, ce que je pourrais ajouter, c'est que l'ensemble, plutôt que le discontinu, sied bien à Madame Pomme. Autre avantage : les dessins d'Albertine qui illustrent l'ouvrage en écho très réussi.

Les esprits chagrins qui feuilletteront le livre affirmeront que mon flot de louange est motivé par la vanité. Il advient en effet que Madame Pomme me cite. Page 53.

Eh bien, c'est vrai. Je suis très fier d'être un personnage de Madame Pomme, et de côtoyer ainsi l'auteur lui-même. À la fin du livre, en effet, en guise de catharsis, l'enseignante se résout à commencer un roman : Les Aventures de Monsieur Freudiger, « le tableau d'un enseignant qui a la sotte prétention d'être écrivain. »

Et un excellent écrivain, dont on avait déjà pu savourer La Mort du prince bleu et Àngeles, qui lui avait valu le prix du Roman des romands en 2012.

Tenez, un petit cadeau en guise de conclusion. Le quatrième de couverture :

« Madame Pomme descend plus ou moins directement de Don Quichotte et de Candide. Les temps, évidemment, ont bien changé, mais ce sont là, indéniablement, des ancêtres. Un peu plus bas dans l’arbre généalogique, plus proches aussi de Madame Pomme, on trouve le Docteur Festus et Madame Bovary. Et parmi les cousins et les parents plus immédiats, on peut distinguer Monsieur Songe, Plume, Marcovaldo, Oreille rouge et Un certain Lucas. Sans oublier Le Petit Nicolas. En pensant à ses glorieux ancêtres et à ses proches cousins, Madame Pomme est prise de vertige. Puis elle soupire en haussant les épaules. »

Reynald Freudiger, Le Roman de Madame Pomme, L'Aire

13/03/2014

Vie de château à Sigmaringen

par Jean-Michel Olivier

349057970.34.jpegSigmaringen ! Pour les Allemands, c’est le château des ducs de Hohenzollern, l’une des plus prestigieuses familles allemandes. Pour les Français, ce nom rappelle un épisode cruel de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale : c’est à Sigmaringen, en effet, dans le château sublime des Hohenzollern, que le gouvernement de Vichy, en septembre 1944, obligé de quitter la France, trouve un refuge provisoire…

Cet épisode pathétique a déjà donné lieu à un célèbre roman de Louis Ferdinand Céline, D’un château l’autre*, magnifique description de l’atmosphère « fin de monde » de Sigmaringen dont Céline a été non seulement le témoin ironique, 767650979.11.jpegmais aussi un acteur important en tant que médecins (il y avait deux médecins français pour près de 1000 fuyards : le docteur Ménestrel et le docteur Destouches, alias Céline). Il faut lire ou relire ce roman qui mêle souvenirs personnels, portraits au vitriol et divagations sur les orgies des soldats, les maladies, la défaite programmée des Allemands, les promenades avec le maréchal Pétain, etc.

Aujourd’hui, c’est Pierre Assouline, grand reporter, biographe et bloggeur, qui revisite ce château de légende dans son roman, Sigmaringen**. L’angle de vue est intéressant : c’est le majordome des Hohenzollern (obligés par les nazis de quitter le château) qui prend en compte le récit avec l’œil, pas tout à fait neutre, car francophile, d’un observateur étranger.

1915680420.24.jpegOn revit ainsi les angoisses des hôtes fameux du château : Pierre Laval, Fernand de Brinon, Déat, les autres ministres de Vichy, les miliciens collaborationnistes, les rédacteurs de Je suis partout, etc. Tout ce beau monde essaie de se tenir au courant de ce qui se passe en France et attend avec effroi l’arrivée des troupes alliées. En essayant, tout de même, de tuer le temps comme ils peuvent. Promenades, discussions, petites scènes de trahison ou lâchetés ordinaires : Assouline restitue parfaitement l’atmosphère de ce château hanté digne du Château de Kafka.

On connaît la fin de l’histoire : tous les hôtes fameux de Sigmaringen (ou presque tous) ont été jugés et condamnés à mort pour trahison après la guerre. La plupart ont été exécutés. Le château n’est qu’une escale vers la mort. Et tout ce joli monde, politiciens, miliciens, journalistes, collabos, le pressentait déjà…

* Louis Ferdinand Céline, D'un château l'autre, Folio.

 ** Pierre Assouline, Sigmaringen, roman, Gallimard, 2014.

09/03/2014

Les bios d'Alain Bagnoud

 

 

par antonin moeri

 

 

 

On pourrait se croire dans les «Vies imaginaires» de Marcel Schwob, dont s’est inspiré Roberto Bolaño pour écrire l’excellentissime «Littérature nazie en Amérique latine». À partir de quelques éléments glanés dans Wikipédia ou ailleurs, Bagnoud envisage ses propres bios de Dumont, Fréhel, Brassens, Malivert, Pessoa & Co.

La différence avec Schwob et Bolaño, c’est que Bagnoud confronte son propre parcours de fils de vigneron devenu écrivain à ceux d’un guitariste célèbre ou d’une chanteuse de music hall. L’exercice est magnifiquement réussi, car le lecteur se laisse volontiers entraîner dans les méandres d’aventures aussi épiques et touchantes que dérisoires.

Celle d’une fille de cheminot par exemple, devenue livreuse de sel puis vendeuse de cosmétiques, qui sombrera dans l’alcool et la dope. Cette «authentique fleur de trottoir» (est-ce Bagnoud qui a trouvé cette image sublime?) chantera au Bataclan, aux Folies Bergères, alignera les amants en déclarant sa flamme pour «la gueusaille et les bagarres», puis vendra son corps dans les bordels de Constantinople. Quelques succès suivront, avec des rôles au cinéma.

L’auteur mêle ce destin à celui de Proust dont l’oeuvre paraît en Pléiade trois ans après la mort de la chanteuse dans une chambre sordide de maison close. «Le chemin qui grimpe vers la gloire et celui qui dégringole courent chacun vers son but».

Cette «rhapsodie biographique» ramène Bagnoud aux années 80 quand il faisait des piges pour un quotidien genevois (rubrique spectacles). Elle illustre à merveille le sentiment fait d’étonnement et de mélancolie qu’éprouve cet auteur pour «la vie qui passe» (il nous offre en même temps une plaquette de petites proses intitulée «Passer»). 

Mais Bagnoud sait également scruter au scalpel certains destins, il aime déconstruire les images convenues, analyser, disséquer, bref, focaliser l’attention du lecteur sur l’envers du décor et non poursuivre la «lettre à la petite cousine». Ainsi Catherine Tapparel devient-elle, sous la plume d’Alain, une héroïne de roman balzacien. Ce personnage fut domestique chez un peintre, «seigneur brillant, connu et talentueux», ami de Ramuz, Hodler, Rilke, Romain Rolland. Le seigneur étincelant finira par épouser la domestique qui lui fera quatre enfants, dont la petite Fifon à qui Catherine racontera «les histoires d’avant, le village, les drames, les familles, les traditions, le sens du clan, la soumission au regard de l’autre». Quand elle prendra l’initiative d’écrire, Fifon choisira comme prénom Corinna (Corin, nom du hameau d’où vient sa mère), prénom qui, associé au nom du peintre étincelant, Bille, donnera «Corinna Bille», dont l’oeuvre emporte l’adhésion sans réserve d’Alain Bagnoud.

Cette rhapsodie nous propose, dans un style tenu à la bride, des séquences où le IL (ELLE) de convention peut glisser en JE, ce JE qui est le plus exigeant des pronoms et qui change toute la perspective dès que l’auteur se glisse dans la peau de Fernando Pessoa.

 

 

Alain Bagnoud: Passer, Le Miel de l’Ours, 2014

                       Comme un bois flotté, éditions d’autre part, 2014

06/03/2014

Les fables de Marc Bressant

DownloadedFile.jpegC'est un monde singulier, qui traverse les époques, navigue de l'âge des cavernes aux voyages intergalactiques, embrasse toute l'humaine condition. On y croise des femmes au caractère inflexible, des hommes faibles ou entêtés, qui sont tous, à leur manière, des mutants : ainsi se présente au lecteur Brebis galeuses et moutons noirs*,  l'étrange livre de Marc Bressant, auteur d'une quinzaine de romans, dont La Dernière Conférence (Grand Prix du Roman de l'Académie française, 2008).

Ce monde singulier, qui est aussi le nôtre, Bressant le raconte en une soixantaine de petites fictions qui sont autant de fables ou de paraboles. Rien de lourd ni de didactique, pourtant, dans ces histoires riches de sens qui se lisent avec un plaisir immense.

À chaque fois, dans le cours naturel des choses, une mécanique trop bien huilée, images-1.jpegil y a un grain de sable. Une erreur. Un coup de folie. C'est parfois une femme, « belle comme un logiciel », qui décide d'interrompre le cours du Temps en détruisant toutes les horloges de sa ville, ou un lexicologue qui, constatant la pauvreté du langage à exprimer les excréments humains, décide d'enrichir la langue de nouvelles expressions. Ou encore (l'une de mes préférées) un soldat néerlandais, oublié par les siens dans la jungle de Bornéo, qu'on retrouve, vingt-sept ans plus tard, dans une forme physique exceptionnelle, mais parlant une langue incompréhensible avec l'accent perruche ! Ou encore deux gladiateurs qui, à l'instant de s'entretuer, alors que l'empereur est victime d'une crise d'apoplexie, sont frappés par le même coup de foudre…

Dans chaque fable, donc, un grain de sable. Une incongruité. Une anomalie. Marc Bressant, dans sa langue à la fois économe et impeccable, parle de brebis galeuses ou de moutons noirs. Et c'est bien de cela qu'il s'agit : l'Histoire n'est pas un long fleuve tranquille, mais une suite de révoltes, de ruptures, de miracles, diraient les Chrétiens. Ce qui la fait progresser, ce ne sont pas les gens « normaux », comme on dit, mais les fous, les originaux, les « brebis galeuses ». Et Marc Bressant en fait un inventaire précis et amusé, entraînant le lecteur au pays débridé et fertile de son imagination.

C'est la morale des fables de Bressant : il y a toujours un grain de sable pour enrayer la machine, toujours un mouton noir pour infléchir le cours des choses ou mettre en doute nos certitudes les mieux ancrées. Notre salut, d'ailleurs, vient de ces mutants dont la tête dépassent toujours un peu : c'est grâce à ces pestiférés, qu'on regarde comme des fous, que les grandes mutations se font. 

« Heureux soient les fêlés, comme le disait Michel Audiard, car ils laissent passer la lumière ! »

* Marc Bressant, Brebis galeuses et moutons noirs, édition de Fallois, 2014.

03/03/2014

Anne Schwaller lit des nouvelles de Moeri sur Espace 2, du lundi au vendredi

 

Espace 2       de 16h à  16h30

 

Imaginaire

Claude Dalcher
 
du lundi au vendredi
 
JEUDI    6  Mars 2014
 
 
Antonin Moeri: Nouvelles (4/5)
Couverture du recueil "Encore chéri !". [éd. Bernard Campiche]
 

Couverture du recueil "Encore chéri !". [éd. Bernard Campiche]

Né à Berne, Antonin Moeri est parfaitement bilingue. Mais c’est en français qu’il transcrit son imaginaire sur la page. Maître de la brièveté littéraire, il s’amuse avec la langue, variant les thèmes, les lexiques et les musiques.

Les nouvelles choisies sont extraites de ses deux derniers recueils "Tam-tam d'Éden" & "Encore chéri !" parus chez Bernard Campiche Éditeur.


"Ville Lumière"

Interprète: Anne Schwaller
Réalisation: Claude Dalcher

02/03/2014

Liberté d'expression vs politiquement correct

Par Pierre Béguin

 

Aux Etats-Unis, seules trois restrictions limitent la liberté d’expression: le discours obscène, la pédopornographie et les discours performatifs (c’est-à-dire qui constituent une incitation directe à l’acte ou qui induisent des comportements dangereux pour la collectivité). Pour le reste, la liberté de parole est admise et parfaitement protégée par le premier amendement de la Constitution. Ainsi, on ne peut pas crier sans fondement «au feu» dans un concert bondé (cri qui induirait une réaction de foule dangereuse); ainsi, on ne peut pas clamer «il faudrait supprimer les vieux, les homos, les hétéros, les noirs, etc.»; mais on peut parfaitement dire, sous protection du premier amendement, «je n’aime pas les juifs, les noirs, les homos, etc.» ou défiler le dimanche le visage et le corps dissimulés sous un drap blanc en brûlant des croix (ceux qui ont vu une procession du Ku Klux Klan ont pu mesurer l’écart qui nous sépare en matière de liberté d’expression). En clair, les américains font la distinction entre le discours de haine (admis) et le discours d’incitation à l’acte de haine (interdit).

 

Cette distinction n’existe pas, ou peu, en Europe. Certes, contrairement aux Etats-Unis, nous avons une lourde histoire du discours génocidaire qui génère naturellement une forte méfiance des paroles de haine, les assimilant de facto à une incitation à l’acte. Ce qui peut expliquer que, entre le discours de haine et le passage à l’acte, là où les américains procèdent à un distinguo, les européens ne voient guère de nuances.

 

Mon propos n’est pas de prendre parti. Mais il faut bien admettre que la position européenne pose problème. Surtout parce que la nouvelle génération ne comprend pas bien, à tort ou à raison, l’amalgame effectué par le politiquement correct. Pour une énorme majorité d’entre elle, dire une chose ce n’est pas la faire. Et il n’y a probablement guère plus de profondeur dans leur engagement à «l’extrême droite» ou leur allégeance à des Le Pen qu’il n’y en avait pour notre génération à afficher des posters de Staline ou de Mao aux murs des chambres ou à insulter les forces de l’ordre. Le spectre d’Hitler, que certains ne manquent pas de ressortir immédiatement des tiroirs de l’histoire à la moindre velléité discriminatoire – ne procédant ainsi qu’à sa banalisation –, ou même le génocide juif sont devenus pour certains jeunes, avec le temps, une abstraction, au même titre que les guerres de religion l’étaient déjà devenues pour nos parents. Les années les ont naturellement sorties de la zone de méfiance légitime et du devoir de mémoire. Et se crisper sur des positions passéistes, vouloir à tout prix, au nom de l’histoire, répéter le même discours dans la même forme, me semble relever d’un manque de pédagogie. Le destinataire a changé. L’émetteur se doit d’adapter son discours éducatif à une génération qui n’est plus tournée vers le passé, que la culpabilité n’atteint plus, mais qui a conservé ce goût de la provocation dont nous avons, en notre temps, largement abusé.

 

«L’affaire Dieudonné», qui cristallise chez nous ce type d’antagonismes et qui semblerait, pour un américain, aussi surprenante qu’un défilé du Ku Klux Klan pour un européen, est un miroir grossissant de cette problématique, surtout à lire ses effets dans la blogosphère. Tout se passe comme si ceux qui combattent le politiquement correct s’attaquaient à un tropisme idéologique – fantasmé ou réel – commun au champ journalistique, auquel s’ajouterait l’idée d’une sorte d’aristocratie de la liberté d’expression comme privilège de la presse «officielle». C’est d’ailleurs une des principales critiques de Dieudonné: s’il avait été journaliste, prétend-il, il aurait pu dire ce qu’on lui a interdit dans son spectacle (même si aucun journal n’aurait publié ses paroles). En d’autres termes, les journalistes sont accusés de monopoliser le forum, de confisquer la parole publique aux dépens d’une promesse démocratique excitée par internet et les blogs. Bref, de faire ce qu’ils ont fait en toute légitimité pendant deux siècles... avant la révolution internet. Et c’est sûrement là que se situe le nœud du problème: la blogosphère, et plus largement les réseaux sociaux, en démocratisant les opinions, a fait exploser les privilèges et les aristocraties du discours, elle a décomplexé la parole en la libéralisant, elle a donné naissance, pour le meilleur ou pour le pire, à des millions de «journalistes indépendants» prêts à faire un sort à trente ans de politiquement correct, comme la génération soixante-huitarde a fait un sort au carcan moraliste de ses aînés. Difficile de penser pour la masse lorsque la masse a les moyens de s’exprimer. Et qu’elle bénéficie de porte-voix talentueux, reconnaissons-le. Avec un peu de recul, n’y aurait-t’il pas un soupçon de comique à entendre un Cohn-Bendit fustiger un Dieudonné? Et un peu d’étonnement à constater que les bons apôtres de la liberté d’expression sont parfois les premiers à vouloir la censurer lorsqu’elle ne s’exprime pas dans le «bon sens»? Qu’on appelle cette «dérive» du populisme pour mieux la discréditer ne changera rien à la donne. Du moins, c’est ce que je lis aussi entre les lignes de «l’affaire Dieudonné» et les prises de position de ses thuriféraires. Car il y a de tout dans le public enthousiaste de l’humoriste français, et même au moins un juif à en croire une interview faite à Nyon avant son spectacle...

 

Dans ce contexte, la position américaine, avec son distinguo pragmatique entre parole de haine et parole incitatrice à l’acte de haine, semble mieux armée pour s’adapter à cette nouvelle donne. La France, et l’Europe, feraient bien de s’en inspirer, tant leur combat, si radical qu’il s’emmêle parfois dans des contradictions qui font le jeu de l’humoriste, semble d’une autre époque et voué à l’échec...

 

28/02/2014

La trilogie de Karla

 


Par Alain Bagnoud

Ça fait du bien, quelquefois, de se replonger dans des polars éprouvés. Par exemple La Taupe, de John Le Carré (1974). Dans les services secrets anglais, après la deuxième guerre mondiale, un agent soviétique a réussi à grimper jusqu'aux premières places de la hiérarchie. Toute ressemblance avec les Cinq de Cambridge n'est évidemment pas un hasard.

Pour donner du ressort à son histoire, Le Carré soigne le contexte. Pas d'épisodes flamboyants, mais une recherche sourde et une qualité particulière de mystère. Le sentiment qu'il excelle à transmettre est que tous les individus sont d'une richesse insoupçonnables, que sous la façade, derrière la couverture, il y a une seconde vie, voire une troisième, en chacun.

Smiley, espion mis à la retraite, n'a pas le profil des héros. Corpulent, myope, réservé, il a pourtant des atouts. C'est un remarquable joueur d'échec qui sait faire oublier son intelligence pour tromper ses ennemis.

La Taupe est l'amant de la femme de Smiley, qui est chargé de le démasquer. Et Karla, le soviétique qui dirige tout à distance, est son ennemi personnel et son double. Ils se sont rencontrés lors d'un interrogatoire où Smiley était chargé de le retourner, sans succès. Carla lui a volé son briquet.

Le Carré, après le succès de son premier livre, reprend ses personnages dans Comme un collégien (1977). Il s'agit d'y capturer une taupe soviétique, une autre, infiltrée celle-là en Chine communiste. C'est un gros gibier, qui se négocie sur fond d'intrigues dans les différents services secrets alliés.

Il y a dans ce livre beaucoup plus d'action, plus de mouvement et moins de combat intellectuel à distance. L'agent de Smiley, « le collégien », ressemble d'avantage aux agents secrets convenus. Il est aventureux, entreprenant, séducteur, assoiffé d'action. Les épisodes se succèdent, à Hong Kong et dans la Chine. La ligne de l'intrigue est parfois tortueuse mais le sort réservé à Smiley ne change pas.

Les intrigues ont finalement raison du chef espion bedonnant, brillant mais d'apparence médiocre. Il avait été mis à la retraite dans La Taupe. Il est écarté à nouveau du service dans Comme un collégien, parce que son agent a foiré à la fin, mais surtout parce que le marigot politique est favorable aux crocodiles et pas du tout aux hommes intègres.

On le retrouve pourtant dans Les gens de Smiley (1980). Désabusé, nostalgique, allusif, elliptique, le livre apporte quelques éléments parfois obscurs que le lecteur doit développer et reconstituer. Un exercice fascinant.

Ça se termine par la victoire discrète mais définitive de Smiley sur son vieil adversaire soviétique, dans un monde de vieux agents mis à la retraite, d'indicateurs au rebut, d'ancien collaborateurs écartés.

Ces gens méprisés par les nouveaux services de renseignement découvrent, grâce à leurs réseaux et à leur mémoire, le moyen de coincer Karla dont la fille un peu folle est la faiblesse. Le stratège russe a pris des risques pour la mettre à l'abri en Suisse. On se retrouve ainsi à Berne, nid d'espion, et mémoire de la guerre froide. Berne, où Le Carré a étudié à l'université de Berne de 1948 à 1949. Berne, plaque tournante de l'espionnage. Qui l'eût cru ?

27/02/2014

Sollers joue les voyants

DownloadedFile.jpegJean-Luc Godard disait que pour faire un bon film, il faut une femme et un flingue. Pour Philippe Sollers, il faut de convoquer une femme, une ville et quelques livres…

À chaque fois, Sollers parvient à nous surprendre. Dieu sait pourtant qu'il a une œuvre impressionnante (plus de 70 livres), trop méconnue, hélas, ou mal lue, éclipsée par l'envergure du personnage, imposant lui aussi. Des essais (3000 pages de Fugues, de Guerre du Goût et de Défense de l'Infini !), des journaux et surtout des romans. Tous singuliers…

Le dernier livre en date s'appelle Médium*. Comme toujours chez Sollers, il démarre ailleurs, et en fanfare. Il suffit de prononcer le nom de Venise et la magie se met en marche… Un bistrot sur les quais, un Français qu'on s'amuse à appeler Professore, mais qui passe son temps à dormir et à rêver, une serveuse, Loretta, une masseuse un tantinet médium, Ada, et le roman démarre comme un voyage dans l'espace et le temps…

Pas d'intrigue, ici, ni de personnages pittoresques. DownloadedFile.jpegMais une rêverie au fil de l'eau du grand Canal, du corps des femmes, du silence et des livres. Comme toujours, on est vite emporté par le mouvement de l'écriture. On traverse l'époque. On passe d'un continent à l'autre. On voyage dans le temps et les esprits, comme un médium précisément : « personne susceptible d'entrer en contact avec les esprits. »

C'est l'occasion, pour Sollers, d'explorer et de chanter encore une fois Venise, la ville des Doges, des hommes de passage et des écrivains taciturnes. C'est l'occasion, aussi, de décrire la folie de l'époque infectée de télé, de zapping et de divertissements aux rires déjà enregistrés, de chansons débiles, où nuit et jour l'image et le bavardage règnent… La critique n'est pas neuve, certes. Mais Sollers, dans ce petit livre électrique, nous propose un antidote à cette folie, intitulé « Manuel de contre-folie ». « Poison ? Contrepoison. Blessures ? Cicatrices. Cauchemars ? Extases programmées. Mauvaise humeur ? Rires. Problèmes d'argent ? Augmentez les dépenses. »

Je ne connais rien de plus roboratif qu'un livre de Sollers : c'est une fête à Venise, pleine de musique et de rire, de sensualité, d'intelligence, de surprises…

Et de rencontres inattendues…

Dans chaque roman de Sollers, des écrivains ou des peintres, le plus souvent morts (mais les écrivains ne meurent jamais) viennent nous rendre visite. Dans L'Eclaircie, il y avait Manet. Dans Une vie divine, Nietzsche. Et dans Médium, il y a ce cher Isidore Ducasse, dit Comte de Lautréamont (ci-contre). images.jpegUn amour de jeunesse de Sollers. Ça tombe bien : c'est aussi mon amour de jeunesse. Son fantôme rôde ici entre Venise et Paris, l'époque moderne et la Commune. Plutôt que Les Chants de Maldoror, Sollers revisite ici les Poésies de Ducasse. En montrant qu'elles collent parfaitement à notre époque, car les écrivains sont des médiums : ils voient (dans) l'avenir, prédisent les catastrophes, sont en avance sur leur temps…

« Je suis le Médium, écrit Sollers, et le double de quelqu'un qui dure. »

C'est la magie de la littérature de convoquer sans cesse des fantômes qui sont plus vivants que les vivants et n'arrêtent pas de nous surprendre !

* Philippe Sollers, Médium, Gallimard, 2013.