15.05.2012

quid des pamphlets?

 

par antonin moeri

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Dans la première partie de son essai écrit à la fin du siècle passé, Eric Seebold présente un descriptif des quatre pamphlets, dans lesquels Louis-Ferdinand Céline donne libre cours à un délire raciste qui a consterné la plupart des critiques de l’époque. En effet, Céline était, jusqu’à Mea Culpa, considéré comme un écrivain de gauche: pacifiste, pourfendeur des hypocrites, proche du populo, critique féroce de la bourgeoisie, vengeur des faibles. Quelques motivations de cette oeuvre pamphlétaire sont avancées: mésaventures personnelles, angoisse de mort à l’approche de la guerre, antisémitisme du père qui lisait avec passion les livres de Drumont. La question que pose Eric Seebold est la suivante: comment un auteur qui, dans ses deux premiers romans, a ridiculisé le patriotisme, le courage, la famille, le travail, l’amitié, la foi, comment cet auteur a-t-il pu écrire des textes partisans dont l’invective farcie d’argot, la verdeur ordurière, l’outrance, la férocité forcenée sont telles qu’aucun antisémite de l’époque, ou presque, n’a pu les prendre au sérieux, ces textes?

Dans la seconde partie, Eric Seebold donne la parole à ceux qui ont parlé de ces pamphlets dans la presse de l’époque. On est étonné, aujourd’hui, de lire, à propos de «Bagatelles pour un massacre» et de «L’Ecole des cadavres», des phrases du genre: «chef d’oeuvre de la plus haute classe», «Céline n’est jamais meilleur que lorsqu’il est moins mesuré» (André Gide), «Céline est un sceptique qui s’amuse», «Le cri nécessaire et averti du suprême danger qui menace la civilisation», «un certain plaisir littéraire qu’il est seul à nous apporter», «il y a une manière de démesure qui touche à la grandeur» (Henri Guillemin), «je reconnais toujours un vrai livre quand j’en vois un» (Ezra Pound).

Sur le plan politique, personne ne considère Céline comme fiable. Droite et gauche rejettent cet agité farfelu qu’ils voient comme un dément, un paumé provocateur, un cinglé halluciné, donc un mauvais propagandiste. Dans la presse plus récente (post-holocauste), on met l’accent sur l’irresponsabilité de Céline qui «a exprimé des passions qui menaient aux camps», on insiste sur la nausée que provoque la lecture de ces textes, on porte un jugement définitif sur ce «salaud», ce «vendu», ce «traître».

Dans la troisième partie, Seebold étudie quelques procédés stylistiques utilisés par Céline dans les pamphlets (enchassement, formules répétées, exclamation, superlatifs, néologismes, insulte, comique...) et il émet une hypothèse: ces quatre textes pourraient être considérés comme la recherche d’un second souffle. En effet, c’est à partir d’eux que la syntaxe se hache, vole en éclats, que les points d’exclamation et de suspension prolifèrent, que les trouvailles et les acrobaties verbales se succèdent à un tempo d’enfer, que ce qu’il est convenu d’appeler le style célinien se structure avec force. Ce que suggère Seebold, c’est que, sans cette plongée dans les régions les plus nauséabondes de l’âme humaine, Céline n’aurait pas écrit, comme il les a écrits, les chefs-d’oeuvre incomparables que sont Féerie pour une autre fois, D’un château l’autre, Nord et Rigodon.


Ce petit livre, publié en 1985 et écrit par un partisan de la réédition des pamphlets (toujours interdits selon le voeu de Lucette Almanzor), pourrait intéresser tout lecteur que le scandale Céline irrite, agace ou exaspère.

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Eric Seebold: Essai de situation des pamphlets de Céline, Ed.Du Lérot, 1985


 

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11.05.2012

Bagatelles pour un massacre: un pamphlet antisémite de Céline

 

Par Alain Bagnoud

Je n'avais jamais lu les pamphlets de Céline, cet auteur dont j'admire les romans. Il fallait s'y mettre un jour, pour compléter ma vision du problème Céline. C'est en effet une grande question, et finalement de toutes les époques : la responsabilité morale du créateur. En a-t-il une ? Doit-il être jugé sur les seuls critères de l'esthétique ? Faut-il séparer les œuvres et les idées ?

Les réponses fluctuent d'après les périodes, entre la théorie de l'engagement et celle de l'art pour l'art. De nos jours, on a tendance à ne pas dissocier le contenu et la forme. Nous sommes dans une période idéologique. Y en a-t-il eu vraiment d'autres ?

Bref, les pamphlets. Ils ne sont plus republiés, non qu'ils soient interdits, mais d'après la volonté de Lucette Destouches, femme de Céline et centenaire, qui s'oppose à leur reparution parce qu'ils ont fait, dit-elle, tellement de mal : à elle et à son mari! Étant donné l'âge de Lucette, les textes seront probablement bientôt en librairie. On les trouve déjà en quelques clics sur le net.

C'est ainsi que j'ai obtenu Bagatelles pour un massacre. Le livre commence par une rencontre avec un ami juif de Céline, Léo Gutman (dont le modèle est René Gutman, personnage réel). Le narrateur, qui donne toutes les apparences d'être Céline lui-même, explique à Léo que seules les danseuses l'intéressent désormais. Il veut faire jouer un ballet, « La naissance d'une fée ». On lit ensuite le livret de ce premier ballet, puis d'un deuxième que Céline veut proposer pour l'exposition universelle de 1937. Tous deux sont refusés. A cause des Juifs, dit Céline (la majuscule est de lui). Vient ensuite un monologue intérieur ponctué par des rencontres avec deux personnages, Popaul (son modèle est l'artiste Gen Paul) et Gustin Sabayote, le cousin de Céline.

Autant le dire tout de suite, ça devient vite insoutenable. Les Juifs sont responsables de tout ce qui va mal et insultés avec une férocité variée.

Son délire et sa paranoïa provoquent deux sentiments alternés. Parfois on rit, tellement c'est énorme, comme devant un théâtre de guignol où on se retrouve devant de simples silhouettes sans contenu, et où l'intérêt est le plaisir du jeu, de la verve, la poursuite entre Guignol et le gendarme. Parce que dans son hystérie maladive, Céline trouve le ressort d'une inventivité, d'une créativité virtuose. Puis on retombe dans le référent, le réel, et on se sent avili par cette lecture, entraîné vers le bas, pris dans cette haine concentrée qui refuse de toutes ses forces la possibilité même qu'il y ait quelque chose de commun entre soi et d'autres, qui met toute son énergie à dresser des barrières et à nier les ressemblances, qui vise à la construction d'une altérité incommunicable.

On voit rapidement que pour Céline le mot juif ne recouvre pas seulement sa définition, c'est-à-dire « qui vit dans le royaume biblique de Juda ou qui en est originaire... qui appartient au peuple issu d'Abraham et dont l'histoire est relatée dans la Bible, qui appartient aux descendants du peuple ci-dessus... qui se réclame de la tradition d'Abraham et de Moïse » selon le CNRTL. Le mot enfle tellement qu'il n'a plus de référent, ou fantasmé à l'extrême. Céline maudit sous ce terme tout ce qui le contrarie. Les critiques qui n'ont pas aimé son dernier livre, Mort à crédit. Les artistes qui réussissent (Cézanne, Modigliani, Picasso). Les écrivains comme Montaigne, Racine, Stendhal, Maupassant... Les élites. Les hommes politiques. Les journalistes. Les riches. Les communistes... Tout le monde, en fait, est juif, à part lui et ses amis.

Bien que Céline revienne finalement toujours à son obsession, il a d'autres cibles. L'alcoolisme des Français. Les communistes. L'URSS (superbe description de Saint-Pétersbourg vers la fin du livre). Ou ses confrères écrivains.

Il oppose le français « lycée » qu'ils parlent tous (un français de robots, dit-il, enjuivé, naturellement), et son style à lui, qui transmet et provoque l'émotion, un style lié à la vraie vie. Ce sont des oppositions classiques : l'école-la vraie vie, l'intellect-l'émotion. Le problème, assure-t-il, c'est que les critiques juifs des journaux juifs (tous les journaux, répète-t-il), pCélinerônent le français « lycée » et blackboulent ses livres parce qu'ils ne veulent pas que son émotion atteigne les lecteurs aryens et leur fasse sentir quelque chose qui les réveillerait de leur esclavage. D'autres attaques visent les livres traduits, notamment de l'anglais, ceux de Faulkner, Dos Passos, Lawrence, Huxley, Shaw, livres, dit-il évidemment, de juifs ou d'enjuivés, célébrés, couronnés par des prix, achetés par les lecteurs. Ce qui fait que les siens ne se vendent pas.

Profondément dérangeant, Bagatelle pour un massacre permet en fait de mieux comprendre le fonctionnement de Céline, qui fut raciste toute sa vie. A ce moment de son existence (on est en 1937), il proclame un antisémitisme dont il ne s'excusera jamais. Plus tard, forcé par les circonstances de se taire sur le sujet, il va se fixer sur une autre cible : les Chinois.

C'est qu'il croit aux races, et à la lutte entre elles. Il aurait trouvé ses idées chez Gobineau, dans L'Essai sur l'inégalité des races humaines, que je n'ai pas lu. Ce livre, d'après les encyclopédies, crée l'idée du mythe aryen. Mais les Aryens, la race la plus vitale, risqueraient pour Gobineau de se dissoudre dans le métissage. Le principe de vitalité s'étant ainsi affaibli jusqu'à mourir, la civilisation disparaîtra.

Ces idées sont présentes chez Céline. Il croit dur comme fer à la guerre entre les races, chacune cherchant à dominer les autres, à les mettre en esclavage pour son propre profit. Il semble ne pas craindre les noirs, se concentre plutôt sur les asiatiques, dont la force vitale lui semble dangereuse malgré leur abrutissement par l'opium.

Sa vision des juifs est différente : nous sommes déjà conquis par eux, fantasme-t-il en 1937. Ils se seraient installés à la tête de toutes les sociétés européennes, disposeraient de tous les pouvoirs qu'ils concentrent encore, et les aryens seraient devenu leurs serviteurs, leur bétail. Ceci quelle que soit la forme du gouvernement. En URSS, par exemple, ils dominent tout. On lui rétorque que Staline n'est pas juif ? C'est une preuve de plus de leur fourberie : ils ont mis un paravent pour qu'on ne les découvre pas.

Cette paranoïa sert à Céline pour comprendre ses échecs et faire porter ses ressentiments sur une cible. Elle explique tout. Les échecs et les refus ? A cause des Juifs. La mévente de ses ouvrages ? Le dernier tableau de Gen Paul qui n'est pas accepté au salon ? Les Juifs. La guerre menace ? Les Juifs. La société s'enfonce dans la décadence ? La publicité abrutit tout le monde ? Les Juifs, les Juifs...

On se croirait face à un de ces braillards de bistrot, souvent ennuyeux à force de ressasser, parfois ordurier, au ton populiste et abject, écœurant de bassesse, mais dont la conversation est bourrée de fusées jaillissantes. C'est tellement grotesque qu'on en rirait sans arrière-pensée, pris dans l'inventivité verbale de ce grand écrivain, qui rend ce délire électrique. Car Céline est un éblouissant manieur de langue, d'une énorme créativité.

On en rirait, disais-je, s'il n'y avait pas tout ce qui a suivi 1937.

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08.05.2012

mots rares

 

par antonin moeri

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Il m’arrive de lire le livre d’un auteur qui aime particulièrement les mots peu usités. Je me souviens des séances de traduction avec Madeleine Hohl qui me disait: «Quand trois ou quatre mots se présentaient à l’esprit de Ludwig, il choisissait toujours le plus courant». En lisant le dernier livre de Nicolas Fargues, le lecteur sent que cet auteur aime particulièrement l’usage de mots rares, très spécialisés ou peu employés. Ainsi parle-t-il, avec la malice du premier de classe qui prouve une fois de plus son intelligence, des «incisives supérieures linguoversées et jaunies d’un maniaco-dépressif». Alerte! Où trouver le sens du mot linguoversé? Autre expérience du même genre avec le «trolley en polycarbonate».

Il est vrai que je n’ai pas l’habitude de voyager en avion. Je connaissais l’existence de ce bagage pour en voir vu dans la rue, dans un tram, devant un guichet ou à l’aéroport (les rares fois où j’ai pris l’avion), mais je ne connaissais pas le ou les mots pour désigner ce bagage très courant à l’heure du transport aérien à prix plancher et que n’importe quel péquin peut se procurer dans une grande surface. J’avais déjà utilisé le mot «trolley» pour désigner le véhicule public où je suis susceptible de monter le vendredi pour me rendre à la gare, mais je n’avais jamais entendu quelqu’un utiliser ce mot pour parler de cette fameuse valise à roulettes que les voyageurs tirent, la main énergiquement serrée sur la poignée qui couronne une tige en alu.

Vous me direz: «Mais enfin, Monsieur Vermisseau, vous ne connaissez pas la langue anglaise, vous ne savez pas que «to troll» veut dire rouler et que «trolley» signifie chariot ou petit wagon qui roule!» En effet, je n’ai jamais appris cette langue (je suis allergique à l’anglais d’aéroport), préférant de loin l’italien, le russe, l’allemand ou l’arabe, langues dont les musiques sont agréables à mon oreille. Vous voyez que je fais un très mauvais lecteur de Fargues, dont «La Ligne de courtoisie» me plaît cependant. Je vous en dirai les raisons la semaine prochaine.


Nicolas Fargues: La Ligne de courtoisie, POL, 2012

 

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04.05.2012

Les prochains de Pascal Rebetez

Par Alain Bagnoud

Les prochains, Pascal Rebetez

Il y a Yves, enterré depuis trois ans, un acteur plein d’auto-dérision et de verve, drôle, provocateur, que la bouteille a conduit jusqu'au cimetière, en passant par quelques années tristes sur son divan à se soûler avec de mauvais alcools devant la télévision. Il y a Nicole, la Mamie blanche, venue à Ouagadougou pour enseigner la philosophie et qui, cinquante ans plus tard, veuve et sans enfants, fait vivre sur sa retraite une trentaine de personnes dans sa petite maison, famille adoptive qui l'adore et qu'elle adore. Il y a le Tcho, le fils des voisins d'enfance, le camarade en mal d'utopie, fraternel et chaleureux, qui finit volontairement asphyxié par le moteur de sa tondeuse à gazon...

Et bien d'autres. Vingt-cinq personnes que Pascal Rebetez a croisées ou connues et dont il parle avec empathie. Vingt-cinq portraits de quelques pages, pour dire l'amitié, la tendresse ou la compassion.

Les prochains. « Tout homme ou l'ensemble des hommes par rapport à l'un d'entre eux », dit le Larousse. « Personne, être humain considéré comme un semblable », dit le Petit Robert.

L'idée de semblable est ici essentielle. Épingler l'autre comme un papillon dont un entomologiste veut froidement exposer les caractéristiques n'intéresse pas Pascal Rebetez. Il s'attache à ce qui ressemble, ce qui rassemble. Ce qui fait qu'on est humain, difficilement parfois, dans la détresse, les différences, dans la dignité ou l'infortune.

Si on reconnaît ici ou là un personnage public (un écrivain, un acteur...) la plupart des modèles sont des humbles, de ceux qu'on croise sans toujours les remarquer, de ceux dont on parle rarement. Pour chacun d'eux, Rebetez cherche à suggérer l'intérêt et le mystère dans le tremblement de l'existence, quand la cuirasse se fissure et que l'humain surgit.Pascal Rebetez

Tout livre est bien sûr autobiographique. Celui-ci n'échappe pas à la règle. Il y a un vingt-sixième portrait en filigrane des textes. Non que Pascal Rebetez parle de lui-même, ou alors en passant, pour expliquer le rapport qu'il entretient avec l'un de ses prochains, pour définir les circonstances d'une rencontre ou le suivi d'une relation. Mais un portrait de l'auteur se dessine peu à peu : un homme curieux des individus, intéressé par les formes du monde et les manifestations du moi, de l'identité, du lien.

Un homme qui, pour écrire sur ses prochains trouve la bonne distance entre intérêt et respect, dans une langue travaillée par les rythmes de l'oralité, souple, coulante et expressive, qui colle au(x) sujet(s). Et ce n'est pas le moindre charme de ce recueil que l'adéquation de la forme et du fond.

 

Pascal Rebetez, Les prochains, vingt-cinq portraits, Editions d'autre part

 

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03.05.2012

Lucette Destouches a cent ans

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par Jean-Michel Olivier

Au mois de juillet, elle va avoir cent ans et vit toujours à Meudon, dans le petit pavillon qu’elle occupait avec son mari, Louis Destouches, médecin des pauvres et écrivain maudit. Plus connu sous le nom de Louis-Ferdinand Céline. Le plus grand romancier du XXe siècle.

Elle, c’est Lucette Almanzor, née en 1912, abandonnée par sa mère et devenue, à force de discipline, une danseuse hors norme. Lucette aurait pu devenir danseuse-étoile, mais une méchante blessure au genou l’en empêche. Pourtant, on ne quitte pas la danse comme ça. À défaut d’être étoile, Lucette invente la « danse de caractère » qu’elle enseigne toute sa vie. Et pas à n’importe qui : Simone Gallimard (l’épouse de Claude), Françoise Christophe, Judith Magre, Françoise Fabian, la femme de Raymond Queneau, entre autres célébrités, suivent ses cours. C’est Lucette, pendant vingt ans, qui fait bouillir la marmite de Céline, devenu infréquentable après la guerre. C’est Lucette, encore, qui s’occupe de publier les inédits de son homme, dont Rigodon, qu’il achève juste avant de mourir. Et c’est Lucette, toujours, qui s’oppose à la réédition des fameux pamphlets de son mari, au prétexte que ces livres ont causé son malheur, et ruiné la vie de Céline.

Dans un livre épatant, Céline secret*, écrit avec Véronique Robert qui la connaît depuis trente ans, Lucette raconte sa vie avant Céline. Et après lui. La première rencontre : « Il avait un côté Gatsby, nonchalant, habillé avec soin, décontracté, il était d’une beauté incroyable. » images-1.jpegNous sommes en 1934. Lucette a 22 ans, Céline 40 ans. Ils ne vont plus se quitter. Dans une de ses premières lettres, Céline lui écrit : « C’est avec toi que je veux finir ma vie, je t’ai choisie pour recueillir mon âme après ma mort. »

Comme d’autres (Valéry, Camus) Céline est fasciné par les danseuses. Il donnerait tout Baudelaire, écrit-il, pour un corps de danseuse ! Pendant longtemps, jusque dans ses derniers jours, Céline vient assister aux cours que donnait Lucette, au premier étage du pavillon de Meudon. Et l’on peut dire que Céline réalise, par les mots, ce que Lucette accomplit avec son corps discipliné : une danse totale.

Elle l’a suivi partout, de Montmartre à Sigmaringen, refuge en 1944 de la bande à Pétain, du Danemark, où son homme connaît la prison, à Meudon, où le couple vint s’établir après la réhabilitation de Louis. Peu de vies d’écrivains sont aussi tourmentées, et rocambolesques, que celle de Lucette et Louis Destouches.

À presque cent ans, Lucette ne mâche pas ses mots. Celle qui a tout partagé avec Céline, de 1934 à 1961, porte un regard sévère sur notre époque qui « donne au mépris de l’homme spirituel la violence d’une passion. » Ses confidences sur Céline, sa vie, son œuvre, son obsession de la mort, donnent à ce petit livre une force insolite.

* Lucette Destouches (avec Véronique Robert), Céline secret, Le Livre de Poche.

01.05.2012

carnaval forever

par antonin moeri

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Rien de plus invraisemblable qu’un nez trouvé dans un pain chaud, qu’un nez vêtu d’un uniforme et prenant la parole, qu’un nez arrêté par la police à l’instant où il monte dans une diligence pour partir à Riga. On est au comble de l’invraisemblable quand le propriétaire de ce nez, au bureau de la presse, veut faire paraître une annonce avec le signalement du nez disparu. Et au comble du burlesque quand, dans un élan de commisération, l’employé du bureau de la presse propose une pincée de tabac à priser au malheureux Kovaliov. D’ailleurs, Kovaliov le dit sans ambages: cette histoire est invraisemblable, c’est un rêve, une hallucination. Il se demande s’il n’a pas trop bu. Il pense qu’une veuve lui a jeté un sort parce qu’il a refusé d’épouser la fille de cette veuve.

Mais le plus étrange dans cette histoire déjantée, c’est cette inscription au-dessus de l’entrée de la boutique du barbier qui a découvert le nez de son client dans un morceau de pain: «On saigne aussi», et cette phrase que Kovaliov adresse au barbier «Tes mains puent toujours». Cette allusion à la puanteur a une fonction dans le récit puisque K., quand il aura retrouvé son nez et qu’il ira chez le barbier pour un rasage, demandera à ce dernier: «Tes mains sont-elles propres?» Comme si saleté et puanteur signalaient un passage, celui qui donne accès aux enfers, enfers promis à ceux qui ne peuvent réussir dans la vie. Car K. est venu à Pétersbourg pour y obtenir une place de vice-gouverneur et, éventuellement, épouser une femme riche. Or, comment séduire une femme riche, comment grimper dans l’échelle quand vous avez une crêpe fraîche à la place du nez?

Si l’on se rappelle que le nez et le pénis ont un point commun: tous les deux regorgent de sang durant l’excitation sexuelle, devenant ainsi plus sensibles, on se figure aisément le désarroi de Kovaliov quand, voulant séduire une jeune femme, il se souvient qu’à la place du nez il a désormais une crêpe fraîche. En perdant son nez, K. perd ce à quoi il tient le plus: reconnaissance, réussite, succès. Cette ablation du nez ne peut être que l’oeuvre du diable. En choisissant cet accessoire de carnaval comme pivot de son récit, Gogol nous montre de manière détournée (allégorique) à quel point les motivations de l’être dit humain peuvent être absurdes. Mais il ne se contente pas de pointer les bassesses, les petits complots et la vacuité de ses semblables (ce qui relèverait du banal constat d’un acariâtre), il fait évoluer tout ce petit monde sur la scène d’un théâtre de la cruauté qui n’est pas sans annoncer celui de Kafka et de Beckett. Avec eux il partage une vision carnavalesque de la vie et de la mort. Vision qui ne permet pas de dire si «l’imagination est le fruit du nez ou si le nez est le fruit de l’imagination».

 

Nicolas Gogol: Récits de Saint Pétersbourg, GF 1968

 

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27.04.2012

Bernard Frank, Romans et essais

 

Bernard FrankOn peut trouver tous les livres de Bernard Frank (1929-2006) publiés en un seul volume. Ses œuvres complètes.

C'est passionnant, Bernard Frank. Vous connaissez?

Né en 1929, garçon précoce, intelligent, Frank découvre pendant la guerre qu'il est juif. Il survit aux persécutions mais se réfugie dans la littérature. Comme Sartre est le plus important auteur vivant de l'époque, après la guerre, Frank le contacte sans vergogne et lui fait lire un manuscrit, Géographie universelle, excellent répertoire d'imaginaire et de rêverie littéraire. Du coup, Sartre l'engage à l'essai pour la rubrique littéraire de sa revue Les Temps modernes et lui propose une publication chez Gallimard.

Premier petit bémol. Frank, qui a 24 ans, préfère La Table Ronde. Cette maison d'édition lui promet un plus gros à-valoir. Le livre se fait remarquer. Son auteur savoure le succès et publie un an plus tard un gros roman, Les Rats, dans lequel apparaît Sartre en tant que personnage.

A mon avis, le livre n'est pas très bon. Et suit un autre échec. Les existentialistes, dont Frank parle avec provocation, sont agacés par son attitude, par son portrait de Sartre dans Les Rats, et par sa relation avec le grand écrivain.

Le genre est connu: un jeune homme extrêmement doué qui mêle provocations, insolences, paradoxes et intelligence pour se faire remarquer par le maître mûr, amusé et conscient du talent en devenir de son interlocuteur. Finalement Frank se fait virer des Temps modernes et rejeter par Sartre qui s'explique : « Bernard Frank est insupportable. Bernard Frank est un casse-pieds. ».

C'est un drame qu'il ressasse pendant 20 ans. Il reprend cette histoire sur des centaines de pages, tâchant de se l'expliquer.

Mais il rencontre un autre écrivain à succès: Françoise Sagan. Elle est jeune, elle gagne beaucoup d'argent. Frank arrête d'écrire, vit chez elle, se fait entretenir, boit comme un trou et joue à la roulette.

A plus de cinquante ans, il se range enfin. Mariage, paternité. Le Nouvel observateur lui offre une chronique littéraire hebdomadaire qui fait le bonheur de certains lecteurs dont j'ai été. Il y parle de livres, d'alcool, de cuisine: rien que des bons sujets!

Et puis il a de grandes connaissances littéraires, le sens de la formule, de l'humour, du cynisme, et un peu de méchanceté né d'un sentiment de sa supériorité. Ses coups de griffes sont délicieux. Tout ça ou presque est recueilli dans le volume chez Flammarion.

 

Bernard Frank, Romans et essais, Flammarion

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26.04.2012

Le regard de Méduse

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par Jean-Michel Olivier

« Regardez-moi dans les yeux ! » semble nous dire Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s. Mais où sont ses yeux ? Qui se cache derrière ces lunettes noires qu’elle a rendues célèbres ?

Pourtant, le regard, d’emblée, est distrait par une foule d’accessoires : le gobelet que l’actrice tient dans sa main gauche (que contient-il ?). La serviette blanche qu’elle porte au poignet. Ses avant-bras gantés de noir. La rivière de diamants qui brille à son cou.

Oui, tout, dans cette image, semble nous détourner de l’essentiel.

Mais c’est une ruse, bien sûr, imaginée par Blake Edwards, le réalisateur de Breakfast at Tiffany’s (1961), pour rendre le regard d’Audrey Hepburn plus mystérieux, et plus profond.

Car derrière ces Ray-Ban Wayfarer se cache le regard de Méduse.

Le regard qui fascine et qui tue.

Audrey Hepburn, égérie des sixties, c’est un look, un genre, une silhouette. À cent lieues des blondes artificielles à forte poitrine (Jane Mansfield, Marilyn Monroe) dont raffole le cinéma de cette époque. Un look distingué et discret. Un petit fourreau noir qui dégage les épaules. Deux boucles d’oreilles en diamant. Une silhouette frêle et longiligne.

Et surtout ces lunettes de soleil qui attirent le regard.

La femme moderne, la femme fatale, avance masquée, comme Audrey Hepburn. Impossible de saisir son regard. Ses secrets. Ses bonnes ou mauvaises intentions. C’est elle, sûre de son pouvoir, qui dicte les règles du jeu. Sur l’échiquier des sentiments, c’est elle, désormais, qui fait la loi.

Méfiez-vous des femmes qui portent des lunettes noires ! Elles sont irrésistibles. Armées de leurs Ray-Ban, elles partent à la conquête du monde. Personne ne peut les arrêter. Bijoux. Parfums. Voiture de luxe. Rien ne les rassasie. Le diable, dit-on, se cache dans les détails. Audrey Hepburn nous montre que l’essentiel, c’est toujours l’accessoire. Ici les lunettes noires, qu’elle a mises à la mode, et qui cachent son regard.

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24.04.2012

une langue qui colle à l'os

 

 

par antonin moeri

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Passage obligé pour certains écrivains: se demander non pas pourquoi ils écrivent mais comment leur est venue l’idée d’écrire ou bien: quand ont-il pris la décision d’écrire? Jean-Philippe Toussaint aurait pris cette décision dans un bus à Paris, «entre la place de la République et la place de la Bastille», à une époque où il ne lit pas tellement de livres mais où il découvre des auteurs qui le marqueront. C’est sur le conseil de sa mère qu’il lit «A la recherche du temps perdu», monument qu'il relira tout au long de sa vie. Toussait se revoit dans une pièce, en Algérie, lisant Proust, il revoit les pierres mal nivelées de la terrasse, il revoit la chaise que lui a fournie le lycée où il était professeur, il revoit le fauteuil bleu dans sa maison en Corse.

Autre moment décisif: quand il découvre «Crime et châtiment» et qu’il connaît «le frisson de m’être identifié au personnage ambigu de Raskolnikov». C’est sur les conseils de sa soeur qu’il a lu ce roman, roman «qui m’a ouvert les yeux sur la force que pouvait avoir la littérature, sur ses pouvoirs, sur ses possibilités fascinantes». S’identifier à un assassin peut avoir des conséquences fâcheuses ou orienter une vie dans un sens moins fâcheux. Pour Jean-Philippe Toussaint, le crime de la vieille usurière a été fondateur. Un mois après cette lecture, il s’est mis à écrire. Trente ans plus tard, il écrit toujours.

Il y a également, dans ce petit livre réunissant des textes parus pour la plupart dans diverses revues, une brève évocation de Jérôme Lindon et une brève évocation de Samuel Beckett, dans lesquelles transparaît sa grande admiration pour ces deux personnages hors du commun. Il se souvient du premier regard de Lindon, «incroyablement droit, infaillible, un regard qui évalue, qui jauge et qui juge». Quant à Beckett, il revoit nettement la scène de la première rencontre. Dans l’embrasure d’une porte, aux Editions Minuit, rue Bernard-Palissy: «d’abord les jambes extrêmement faibles, ensuite le manteau court, finement piqueté de laine grise». Plus tard, il enverra à l'écrivain irlandais «L’appareil-photo» et Lindon lira la fin de ce roman à haute voix, au chevet de Beckett, peu de temps avant sa mort («C’est une scène que j’ai beaucoup de pudeur à rapporter et encore plus d’émotion à imaginer»).

Ces discrètes évocations n’ont rien d’une hagiographie, où l’on prête à ceux qu’on prétend admirer de brillantes et rares qualités, et ce sur un ton grandiloquent qui ne pourrait qu’exaspérer un auteur comme Toussaint. «A force de travail, le travail inlassable sur la langue, les mots, la grammaire», l’emphase se dissout, laissant place aux quelques mots qui visent à l’essentiel, dans une «langue dénudée jusqu’à l’os».

Jean-Philippe Toussaint: L’urgence et la patience, Minuit, 2012

 

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20.04.2012

Les éclats de vie d'Yvette Z'Graggen

Par Pierre Béguin

Z'Graggen.PNGLa trajectoire d’Yvette Z’Graggen auteur (elle n’aimait pas l’emploi féminin du terme) est unique dans le monde littéraire romand. Tous les hommages qu’elle reçoit actuellement le rappellent.

En tant que personne, Yvette était aussi unique. Jamais je ne l’ai entendue émettre la moindre critique sur ses collègues écrivains, ce qui, dans le microcosme littéraire, est tout à fait exceptionnel. Elle n’hésitait pas non plus, si un manuscrit lui plaisait, à lui faire la courte échelle, là où d’autres lui auraient fait un croche-pied. Je lui dois probablement mon entrée aux Editions de l’Aire grâce à un roman qu’elle a soutenu et dont elle pensait qu’il allait devenir un best seller romand et remporter tous les prix. Elle s’est complètement trompée. Mais moi j’y ai gagné une amie.

Jamais hautaine, d’une attitude toujours digne et volontaire qui ni ne s’élève dans la prétention ni ne s’abaisse dans la flatterie, elle a vite gagné mon estime indéfectible. Elle avait surtout cette humilité bien sentie qui n’est pas tendance à la dévalorisation mais capacité à concilier exactement ce qu’on fait avec les talents qu’on a reçus pour le faire. Oui, Yvette était absolument sincère. Réservée, fière, mais sans fard et sans apprêts. Son œuvre est le reflet d’une personne qui ne triche pas. Et c’est peut-être également pour cette raison qu’elle a gagné un lectorat immense et fidèle.

Ces dernières années, elle ne sortait plus guère de son appartement. Son corps la trahissait irrémédiablement mais elle conservait l’esprit vif, la mémoire infaillible (quelle mémoire!) et la conscience lucide de son état. J’allais la voir souvent pour déjeuner. Le rituel était immuable. Je passais d’abord à la pizzeria du coin pour lui apporter sa «marguerite» traditionnelle. Puis je dressais les couverts. Après le repas, elle s’installait dans son fauteuil et nous passions des heures à discuter. L’année dernière, avant la parution de son ultime roman, elle angoissait tout particulièrement à l’idée que ce fût celui de trop. Mais la même angoisse l’avait déjà étreinte pour son avant dernier recueil (on avait longuement discuté du titre définitif; elle avait finalement trouvé Eclats de vie, bien meilleur que toutes les propositions que j’avais pu lui faire). Fin février dernier, après avoir pris congé d’elle, en attendant l’ascenseur, j’ai eu subitement l’impression que je ne le reverrais plus…

En juin 2011, pour la sortie de Juste avant la pluie, j’avais écrit notamment ces lignes:

«Yvette Z'Graggen montre qu'elle a toujours été, loin des effets de mode, une «indignée» jamais vraiment réconciliée avec sa réalité. Et que c'est bien à partir de cette insatisfaction chronique qu'elle invente depuis plus de cinquante ans des réalités verbales où se développent son désaccord avec le monde bourgeois, son intuition des déficiences, des vides, des scories autour de sa condition de femme. En ce sens, son œuvre est une insurrection permanente: Yvette Z'Graggen ne supporte pas les camisoles de force, et toutes ses «sœurs de papier», peu importe ce qu'elles lui empruntent, sont le fruit de cette insurrection qu'elle aura conduite, du début à la fin de sa longue vie, avec une vitalité, une dignité et une authenticité que ses nombreux lecteurs ont toujours su lui reconnaître.»

Et puisqu'Yvette doit maintenant confier à d'autres son mécontentement, son insatisfaction, ses révoltes, puisque cet ultime défi lancé juste avant la pluie n'aura plus que la conscience du lecteur pour résonner désormais, je souhaite à cette œuvre qu'elle soit encore longtemps entendue comme un appel à nos blocages, à nos possibles, à nos infinies directions. Car ce n'est pas parce que la vie est difficile que nous n'osons pas, c'est parce que nous n'osons pas qu'elle est difficile. Yvette, elle, comme «ses petites sœurs de papier», a souvent osé, dans sa vie comme dans son œuvre qui restera, pour ses fidèles lecteurs et lectrices, «une autobiographie du possible» aux multiples latences.

Au revoir Yvette, et merci!

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19.04.2012

La mémoire brûlée d'Yvette Z'Graggen

par Jean-Michel Olivier

Yvette Z'Graggen, grande dame des lettres romandes, vient de nous quitter, à l'âge de 92 ans. Son œuvre, qui a marqué la seconde moitié du XXè siècle, est à la fois l'œuvre d'une combattante et d'un témoin de son temps. En guise d'hommage, voici l'article que j'ai consacré, en 1999, à l'un de ses livres les plus importants, Mémoire d'elles.*

images.jpeg Toute l’œuvre d’Yvette Z’Graggen, qui trouve un grand écho en Suisse romande, est un questionnement minutieux du passé. Passé commun dans Un Temps de colère et d’amour (1980) ou Changer l’oubli (1989), quand l’écrivaine genevoise se penche sur le silence des sombres années de guerre. Mémoire individuelle quand elle cherche à revisiter, pour mieux en comprendre les secrets, le passé de sa propre famille.

C’est bien de cela qu’il s’agit dans Mémoire d’elles*, son dernier livre. Tout commence ici par deux lettres exhumées du silence, et datées de 1915 et 1916, dans lesquelles Jeanne, la grand-mère maternelle, écrit à sa fille Lisi (la propre mère d’Yvette Z’Graggen). Lettres exaltées, bouleversantes, pathétiques, qui disent à la fois le malaise de vivre et la souffrance d’aimer.

Lisant et relisant ces lettres, les seules sauvées d’une correspondance perdue, Yvette Z’Graggen va se glisser peu à peu dans le corps de Jeanne pour comprendre son tourment : la maladie inexorable (et encore sans nom) qui l’éloigne des siens, la rend étrangère à elle-même.

La déchirure

Bien vite, le drame se dessine : c’est celui d’une fille “ née trop tôt dans une société rigide, corsetée de conventions et d’interdits ”. z978-2-8251-0548-1.jpgSon destin est tracé : il ressemble au destin de toutes les femmes de cette époque : le mariage avec un homme ayant une bonne situation, les enfants à élever, les tâches ménagères. Mais Jeanne rêve d’autre chose : du grand amour d’abord, “ un don total, un partage sans réserve ”, de voyages, de liberté. Le plus étrange sans doute (mais il n’y a pas ici de hasard), c’est qu’elle rencontre cet amour dans la personne d’un dentiste viennois, jeune et séduisant, qu’elle va aimer jusqu’à la déchirure.

Élevée dans la peur, entre un père violent et une mère effacée, Jeanne va bientôt donner naissance à une petite fille, Lisi, qui bouleverse son existence. Une nouvelle terreur l’habite, peuple ses nuits de cauchemars, l’empêche de s’occuper comme elle le désirerait de son enfant. Comme elle s’éloigne de cette petite fille qu’elle chérit, elle s’enferme lentement dans le silence, devient méconnaissable, est internée à plusieurs reprises. C’est cette folie à jamais mystérieuse dont Yvette Z’Graggen essaie de démêler les fils, en renouant, comme elle le dit, avec sa mère et sa grand-mère. C’est-à-dire avec une part mystérieuse d’elle-même.

* Yvette Z’Graggen, Mémoire d’elles, L’Aire, 1999.

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17.04.2012

plaisir ou jouissance?

par antonin moeri

 

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Le célèbre journaliste allemand André Müller demande, entre autres, à Thomas Bernhard s’il pense au lecteur quand il écrit. TB répond qu’il ne pense à aucun lecteur, qu’il prend simplement «plaisir à écrire». Ce «plaisir à écrire» a retenu mon attention car j’ai entendu, l’autre jour, sur les ondes de la radio, un écrivain dire avec suffisance qu’il «jouissait» devant son ordinateur quand il en frappait les touches. TB compare l’activité «écrire» à celle du danseur, celle du joueur de ping-pong, celle du cavalier, du nageur ou de la femme de ménage. «Tout le monde, quelle que soit l’activité, arrive par la répétition obligatoirement à une perfection».

Et le célèbre journaliste d’enchaîner avec la question bateau: «Est-ce qu’écrire, ce n’est pas toujours rechercher un contact?» A quoi TB répond vivement: «Je ne suis pas un écrivain de trottoir qui entretient deux secrétaires pour répondre aux lettres et lécher le cul du premier imbécile venu. Ce qui me fait avancer, ce n’est rien d’autre que d’être le plus seul possible». Sur quoi l’auteur autrichien donne libre cours à sa haine des mères et des familles: «Les gens disent qu’ils vont avoir un petit poupon, mais en réalité ils ont un octogénaire qui pisse l’eau de partout, qui pue et qui est aveugle et qui boite et que la goutte empêche de bouger». Pour terminer, il reconnaît que sa situation ne peut être que celle d’un grotesque.

Je me demande si le «jouir» qu’évoque l’écrivain interviewé à la radio a quelque chose à voir avec le «plaisir» qu’évoque TB. J’imagine un vin de qualité qu’on boit à petites lampées et les phrases prononcées entre ces gorgées et je me dis, on pourrait qualifier ça de plaisir, alors que l’ivrogne levant allègrement le coude pour avaler d’un trait son gros rouge, on devrait avec Lacan qualifier ça de jouissance. Mais l’écrivain interviewé à la radio ne devait pas songer à cette nuance quand il a évoqué sa jouissance devant le clavier, il voulait simplement dire qu’il prenait son pied, tel un rocker qui prend le sien (de pied) en hurlant sous les sunlights de la salle des sports. Comparaison qu’apprécie l’auditeur radiophonique, car il peut se la représenter (cette comparaison).

T.Bernhard: Récits 1971-1982, Quarto, Gallimard,  2007

 

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15.04.2012

Contre Platon

Par Pierre Béguin

Ma fascination pour la littérature fut précoce. Ma résistance à la philosophie fut tenace. Elle dure encore. Je ne me suis le plus souvent aventuré dans ce territoire que contraint par des connaissances «colatérales» nécessaires à mes études. Et je reste songeur devant le peu de savoir que j’en ai conservé. En réalité, les catéchismes, les modèles de pensée, et surtout ces constructions conceptuelles, certes sublimes mais inhabitables, m’ont toujours rebuté. Surtout ces philosophies du platonisme qui s’efforcent de créer l’illusion trompeuse d’une épiphanie de la raison, d’un système d’idées sans cerveau, sans neurone, sans chair, venu d’ailleurs, de plus loin, de plus haut, hors de tout sujet qui penserait à partir d’une existence propre.

Car toute pensée présuppose un lieu matériel où elle s’incarne, toute idée une autobiographie qui la justifie, toute philosophie une physiologie qui la précède. L’esprit pur n’existe pas. Au début est la chair. Une chair qui jouit, qui souffre, qui transpire et qui vibre de passions, d’émotions, de pulsions, de désirs, de frustrations. Non pas le mode platonicien de la médiation des grands concepts pénétrant quelques élus comme le Saint-Esprit descend du Ciel et se pose sur une âme élective, mais une pensée qui monte des entrailles, suinte du corps et se façonne dans la gangue de l’expérience. Et je me détourne instinctivement des philosophes qui ne laissent aucune place à la confidence ou à l’expérience personnelle. Toute idée est d’abord la justification d’un état de fait ponctuel, point de convergence d’une idiosyncrasie et du destin qui lui est inséparable. D’où l’évidence qu’on en change comme de veste et qu’il est vain de mourir pour elle, comme le chante Brassens.

Là, à mon sens, réside l’attrait et la force de la littérature. A l’exception des quelques impasses ou chemins sans issue où elle s’est parfois égarée, la littérature est avant tout une égodicée, selon l’heureux néologisme de Jacques Derrida (in Donner la mort, 1999), c’est-à-dire, en référence à la Théodicée, une manière de dire et de penser (plus largement une manière d’autobiographie) qui procède de la justification de soi. La pensée y importe moins que la rencontre des circonstances et du corps souffrant qui construisent la réflexion. La littérature est du côté de l’Etre, non pas de l’Idée. Et lorsqu’elle réduit le premier à une simple incarnation de l’autre, loin de toute complexité et contradictions, elle accouche d’un texte raté, comme Les Mains sales de Sartre, par exemple.

Onfray.PNGJ’ai retrouvé, avec un certain plaisir narcissique, dans l’essai de Michel Onfray, La Puissance d’exister (Grasset, 2006) l’exposition et le développement de ce postulat de jeunesse que le temps n’a jamais réussi à ébranler en moi. Le philosophe ouvre son propos par un chapitre intitulé Autoportrait de l’enfant, dans lequel il rapporte l’expérience traumatisante de son entrée en orphelinat, et du sentiment d’abandon qui lui est consubstantiel («Je suis mort à l’âge de dix ans»). Non pas comme une confidence autobiographique générant pathos et compassion, mais comme le rappel du lieu même où désormais puise sa parole, s’incarne sa pensée: «L’histoire de l’être s’écrit là, avec cette encre existentielle et cette chair qui se dérobe, ce corps qui enregistre animalement la solitude, l’abandon, l’isolement, la fin du monde». Point de départ d’un réquisitoire contre la philosophie phagocytée par le platonisme, contre le fantasme de l’ontologique désincarné, réhabilitation des philosophes sceptiques et manifeste hédoniste circonscrit à des propositions philosophiques modestes mais viables, permettant d’améliorer sa propre existence là où rien n’est donné et où tout reste à construire: «Refuser de faire de la douleur et de la souffrance des voies d’accès à la connaissance et à la rédemption personnelle; se proposer le plaisir, le bonheur, l’utilité commune, le contrat jubilatoire; composer avec le corps et ne pas proposer de le détester; dompter passions et pulsions, désirs et émotions, et non les extirper brutalement de soi. L’aspiration au projet d’Epicure? Le pur plaisir d’exister… Projet toujours d’actualité».

A déguster sans tarder.

 

Michel Onfray, La Puissance d’exister, Le Livre de Poche, Biblio essais, 2010

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12.04.2012

Les perdants magnifiques

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par Jean-Michel Olivier

Journaliste, écrivain, éditeur, Pascal Rebetez aime les gens. De préférence les gens de l’ombre, les oubliés, les humiliés, les taciturnes ou les bavards, les orgueilleux et les dépossédés, ceux qui vivent à côté de nous, exclus des vanités mondaines et dans la marge ardente. Il va à leur rencontre. Il les observe et les écoute. Il s’imprègne de leur souffle. Il restitue leur voix singulière et muette. Les contours d’une présence.

L’écrivain et journaliste jurassien, établi à Genève depuis des lustres, a eu la bonne idée de réunir en volume* une vingtaine de ces portraits, tous issus d’une rencontre mémorable. Veuf inconsolé ou clochard dormant à la belle étoile, écrivain réfugié chez sa mère ou peintre de hauts-reliefs où se mélangent les os de chats et de souris, comédien de théâtre à la dérive ou agrégée de philosophie jouant les Mères Teresa à Ouagadougou, ce sont tous des perdants magnifiques. La vie les a laissés en rade. Ou ils ont refusé de monter dans le train du succès ou de l’amour. Depuis, ils hantent les marges. Ils dorment dans les jardins publics. Ils écument le zinc des bistrots (c’est là que l’auteur, très souvent, les rencontre, autour d’un verre de vin partagé).

Autant de « vies minuscules », de destins fracassés, de paroles avortées ou restées dans l’œuf. Ces vies modestes, silencieuses, singulières, nous les côtoyons chaque jour. Le plus souvent sans nous en apercevoir. Elles sont toutes proches, à portée de voix et de main. Pourtant, nous les laissons passer sans ouvrir la bouche, ni faire un geste pour les retenir. Ce sont tous nos prochains.images-3.jpeg

Parti à leur rencontre, Pascal Rebetez restitue nous seulement leur voix, mais aussi leur présence. Chacun des portraits qu’il brosse dans son livre est vivant et contrasté, comme ces instantanés qui saisissent à la fois les couleurs et les parfums, les visages et les voix. De l’ensemble se dégage une humanité chaleureuse et souffrante. Une fraternité secrète qui, comme les îles disséminées d’un archipel, nous relierait en profondeur sous la mer.

C’est à travers les autres que Pascal Rebetez se cherche. Depuis toujours. Et quelquefois se reconnaît dans le reflet à peine tremblé de ces visages entraperçus dans le brouhaha d’un bistrot ou le silence des montagnes, l’espace d’une rencontre.

 

* Pascal Rebetez, Les prochains, éditions d’autre part, 2012.

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10.04.2012

auteur comique

par antonin moeri

 

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Après quelques pages de commentaires enthousiastes sur les agréments qu’offre durant la journée la Perspective Nevski à Saint Pétersbourg, Gogol réduit la focale sur le bord de la nuit. «C’est l’heure mystérieuse où les lampes versent sur tout chose une lumière merveilleuse et attirante», «on devine que ces promeneurs subissent une sorte d’impulsion vague», «de minces ombres glissent le long des murs des maisons». Après avoir attiré l’attention du lecteur sur les propos de Pirogov et Piskarov «L’as-tu vue celle qui a de beaux cheveux bruns... ses traits, l’ovale du visage, le port de tête, quel rêve!», Gogol adopte le point de vue du jeune et timide peintre Piskarov pour nous raconter comment celui-ci va suivre la belle («Une chevelure aussi brillante que l’agate couronnait un front d’une blancheur éblouissante») dans un état d’ivresse amoureuse («le trottoir se soulevait et fuyait sous ses pas», «le pont se gondolait et son arc se rompait», «les maisons se retournaient et se dressaient sur leurs toits») jusque dans un bordel où le spectacle des femmes vendant leurs charmes aux clients le fait déguerpir. Peu après minuit, un laquais frappe chez Piskarov: «La demoiselle chez laquelle vous vous êtes rendu m’a ordonné de vous demander de venir chez elle».

Il arrive dans un palais où la foule se presse. Il essaie de retrouver la belle inconnue qui ne cesse de lui échapper. Mais tout ça ne fut qu’un rêve! Piskarov ne parvient plus à dormir, il prendra de l’opium qui lui permettra de revoir la belle en gentille mami assise à la fenêtre d’une maison de campagne et, en revenant sur terre, il maudit la belle qui l’obsède. Il ne mange plus et attend chaque soir «la visite de la vision adorée». Et voilà qu’un jour, notre héros se met à nourrir un projet exemplaire: il veut épouser la pute et la sortir ainsi de son enfer. Il revoit la belle qui rentre d’une nuit alcoolisée. Il lui dépeint toute l’horreur de la vie qu’elle mène et lui propose une autre existence: elle ferait de la couture pendant qu’il peindrait. Une autre fille se moque de lui. Il part en courant. Le lendemain, il se suicide.

Cette histoire est suivie d’une seconde histoire que je trouve moins intéressante. Celle de la putain sublime me plaît, car c’est une histoire drôle, je veux dire que Gogol est un auteur comique (comme Kafka, Proust, Faulkner, Joyce, Céline), il développe sur un canevas bébête une prose satirique qui n’épargne personne: fonctionnaires débonnaires, aristos épuisés, bourgeoises caquetantes, artistes présomptueux, officiers idéalistes, secrétaires poudrées, moustaches gominées, favoris bien entretenus, chapeaux bizarres, tailles d’une finesse exquise, sourires à sens unique, redingotes en castor, souliers délicieux, étudiants en manque. Et le jeune peintre, dans la Perspective Nevski, se fait tout un cinéma dans sa tête en feu, il imagine la belle à ses côtés, cousant en regardant son époux oeuvrer. Stéréotype de la chaumière paisible, rêve de petit bourgeois inquiet, pâle et craintif. Quel sens le peintre peut-il donner à sa vie quand il découvre que son rêve est celui d’un homme ridicule? Il ne peut que se trancher la gorge. Je remercie François Bélanger de m’avoir rappelé l’existence de ce récit troublant. Je comprends mieux à présent pourquoi Gogol était un des écrivains préférés de Thomas Bernhard. Au lieu de se rendre à la soirée artistique chez les Auersberg, le narrateur de «Les arbres à abattre» dit qu’il aurait mieux fait de rester chez lui et de lire Gogol. En effet, l’humour cinglant et sans concession de TB rappelle celui de l’auteur russe.

 

 

Gogol: Récits de Pétersbourg, GF, 1968

 

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05.04.2012

Le petit vélo de Cingria

images-2.jpegpar Jean-Michel Olivier

Connaissez-vous Cingria ? Lequel ? me direz-vous. Alexandre le peintre, le verrier, le mosaïste ? Ou Charles-Albert, l’écrivain vagabond, le musicien, le vélocipédiste ? Parlons de ce dernier. Un sacré numéro. Unique dans la littérature française. Inclassable. À la fois minutieux, désinvolte et pétri de tous les talents artistiques.

Né à Genève en 1883, il fait partie de la génération des grands dynamiteurs de la littérature : Joyce, Kafka, Proust. Il pourrait être aussi connu que ces géants. Mais Charles-Albert, très vite, après des études inachevées à Saint-Maurice, a choisi les chemins de traverse. L’école buissonnière. Il étudie d’abord la musique à Genève et à Rome. Puis il sillonne l’Europe en train et à vélo. Comment vit-il ? Il survit. Petits boulots. Articles qu’il publie dans les revues et les journaux, ici et là. Conférences qu’il donne devant une poignée d’auditeurs. Quand il s’arrête quelque part, il loge dans une chambre de bonne, à Fribourg, à Lausanne, à Sion. Son fidèle vélo partage sa couche — même quand il habite sous les toits.

Parfois, il défraie la chronique en emmenant chez lui un ragazzo romain ou en giflant l’aristocrate Gonzague de Reynold. Il passe quelques jours en prison. On le libère. Il reprend son vélo, ses bourlingages. À la différence de Nicolas Bouvier, autre écrivain aux semelles de vent, il ne lutte pas contre la dépression. Cingria est un pèlerin heureux.

En témoignent les centaines de pages qu’il consacre aux petits riens de la vie quotidienne. images-1.jpegUne rencontre furtive. L’atmosphère d’un bistrot enfumé. La beauté d’une fleur ou d’un air de musique. Il n’a pas son pareil pour photographier, d’un coup d’œil et de langue, un paysage, un regard, un bord de mer au crépuscule. « L’écriture est un art d’oiseleur, et les mots sont en cage avec des ouvertures sur l’infini. » Le génie de Charles-Albert, c’est d’ouvrir toutes grandes ces cages. De rendre aux mots leur liberté.

Il faut relire Cingria. C’est le moment. Même s’il est encore trop méconnu en France, on le découvre en Suisse grâce aux éditions L’Âge d’Homme qui viennent de republier les premiers tomes de ses Œuvres complètes (Pierre-Olivier Walzer, grand connaisseur de Cingria, avait réuni, de 1967 à 1980, une admirable édition de ses textes).

images.jpegParallèlement, la revue littéraire Le Persil lui a consacré un numéro spécial. Et Charles-Albert a droit à un hommage exceptionnel dans la collection Le Cippe**, dirigée par le poète et critique Patrick Amstutz. On y retrouve les signatures de Jean Starobinski, Jacques Réda, Jean-Georges Lossier, Patrick Kéchichian, Alexandre Voisard et tant d’autres. Une excellente invitation à relire ce vagabond des lettres à l’érudition stupéfiante, au savoir toujours savoureux.

 

* Charles-Albert Cingria, Œuvres complètes, L’Âge d’Homme, 2011.

** Cippe à Charles-Albert Cingria, éditions Infolio, 2011.

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03.04.2012

poe à l'époque de twitter

 

 

 

par antonin moeri

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On retrouve dans les nouvelles de Poe un schéma récurrent: un homme (le narrateur) commet un crime, il ne peut vivre avec ce secret, il attire l’attention des gens sur l’endroit où se trouve le cadavre. Dans «Le coeur révélateur», cet homme (qu’on imagine en prison quand il rédige son texte) avoue au lecteur qu’il est très nerveux, qu’il a un sens de l’ouïe surdéveloppé. Il est au service d’un homme riche, dont l’un des yeux ressemble à celui d’un vautour. «Chaque fois que cet oeil tombait sur moi, mon sang se glaçait». Il décide alors de tuer ce vieil homme pour se délivrer de cet oeil diabolique.

Chaque nuit, vers minuit, il entre dans la chambre du vieux, dirige la lumière de sa lanterne sur celui qui dort et dont l’oeil est, par conséquent, fermé. Il ne pourra accomplir son oeuvre que la huitième nuit. Dans un état d’extrême excitation, il rit. Le vieux se réveille. Le narrateur voit l’oeil grand ouvert, «d’un bleu terne et recouvert d’un voile hideux qui glaçait la moelle dans mes os». Il entend le battement de coeur du vieux. Ce bruit jette en lui une terreur monstrueuse et devient de plus en plus fort. Le narrateur précipite le vieux par terre et le tue en renversant le lit sur lui. Il lui coupe la tête, les bras et les jambes qu’il dissimule sous les planches du parquet. Il efface toutes les traces.

A quatre heures, trois policiers se présentent. Un cri avait été entendu. «Le cri c’est moi! Le vieux est en voyage». Le narrateur les conduit dans la chambre où le crime a été commis. Il installe sa chaise «sur l’endroit même qui recouvre le corps de la victime». Un tintement se fait entendre. Le son augmente. L’assassin essaie de le couvrir en parlant fort et beaucoup. Il se demande si les gendarmes l’entendent, ce bruit infernal. Il est sûr qu’ils l’entendent. Il n’en peut plus. «Arrachez les planches! C’est là!»

Adopter le point de vue du criminel pour raconter ce genre de folie est efficace. Ce n’est pas la confession du crime qui importe ici. Ce qui importe, c’est la minutie avec laquelle Poe décrit le processus menant au crime. Ce procès saisit le lecteur à la gorge et l’entraîne tout au bord d’une falaise, où la pulsion de mort vous aspire dans le gouffre. C’est «la violence du conflit qui s’agite en nous», à l’instant où l’ombre l’emporte sur la lumière, qui intéresse Poe. En quoi il nous rappelle que la littérature a quelque chose à voir avec le MAL et qu’elle ne peut se contenter de tisser des liens sympa avec l’autre, rôle que jouent à la perfection Internet, ses réseaux sociaux, la fête des voisins, celle des vignerons et celle du livre.

 

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30.03.2012

Le Siegmaringen de Céline

par Alain Bagnoud

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C'est grâce à une hallucination due à la fière que, dans le début D'un château l'autre, reviennent à Céline les souvenirs de Siegmaringen. Comme s'il fallait un état tout à fait exceptionnel pour faire revivre un moment si exceptionnel.

La mise en scène est habile. Céline se décrit sur son lit, en train de se tourner et de se retourner, et les scènes arrivent l'une après l'autre, font partie de ce délire, ont un côté hallucinatoire. Tout est vrai, sans doute, mais la fièvre donne une portée outrancière aux événements.

La description des toilettes, par exemple: Ferdinand et Lili ont une chambre à l'hôtel Löwen, en face des wc. Un peuple immense en proie à la diarrhée (mauvaise alimentation) et gorgé de bière vient s'y soulager, ça forme des ruisseaux énormes qui suivent le corridor et envahissent la chambre du docteur.

Autres scènes insensée : les descriptions de la gare surpeuplée, la promenade de Pétain et de ses ministres, à la queue-leu-leu selon la hiérarchie, et le demi-tour impeccable après qu'un fou qui s'est proclamé amiral les arrête devant le Danube pour éviter les sous-marins ennemis...

A ces scènes à la Bosch s'opposent les lieux. Une petite ville de conte de fée, son château jadis habité par les Hohenzollern, les bois autour. Et au-dessus, la RAF et les déluges de feu!434658.jpg

Il y a une inflexion dans D'un Château l'autre, un changement de ton, quand on passe des rencontres personnalisées du château aux scènes collectives de Siegmaringen. Les foules, les soldats du Reich en transit dans la gare qui chantent sur trois tons, les monceaux de femmes enceintes, les Français de la milice, les malades, les fous, les foules, avec comme attributs, la pisse, le foutre et la diarrhée.

Chez les individus, ce ne sont plus les matières qui sortent du corps, mais les sons, des sons faux. Des dialogues irrésistiblement drôles et de mauvaise foi.

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