02/07/2015

Littérature du rien

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par Jean-Michel Olivier

Si la littérature française (et donc romande) va si mal, aujourd'hui, c'est la faute à Flaubert. Pourquoi ? C'est lui, dans une lettre à sa maîtresse Louise Collet, qui a eu l'idée curieuse d'écrire ceci : « Ce que j'aimerais faire, ce qui me semble beau, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière. »

Ce mot d'esprit, que toute l'œuvre de Flaubert contredit, la modernité littéraire en a fait son mot d'ordre. On ne compte pas les héritiers, plus ou moins naturels, qui ont tenté d'écrire ce rien qui fascinait Flaubert. Sa postérité passe par Mallarmé, Gide, Beckett et, plus récemment, toute l'école du Nouveau Roman (Robbe-Grillet, Sarraute, Pinget, etc.) qui en a fait son maître.

En Suisse romande aussi, cette école a fait florès, surtout à l'Université, qui cultive le rien — c'est-à-dire la mort. Elle compte des écrivains aussi divers qu'Yves Velan, Jean-Marc Lovay ou images-6.jpegAdrien Pasquali, entre autres. 

images-1.jpegDernière en date de ces épigones, célébrée par l'Institution littéraire, qui aime la mort comme une seconde nature, la romancière valaisanne Noëlle Revaz. On se souvient de son premier roman, Rapport aux bêtes*, qui a retenu l'attention de Gallimard. Le second, Efina*images-3.jpegétait peut-être plus personnel, et plus intéressant. Hélas, le troisième, L'Infini Livre**, publié par Zoé, ne tient pas ses promesses. Ce long roman absurde et filandreux raconte la vie on ne peut plus banale de deux romancières à succès qui passent leur temps à promouvoir leurs livres (qu'elles n'ont pas écrits, ni lus) sur les plateaux de télévision. Tout sonne creux et faux dans ce roman interminable. Tout tourne autour de rien. Aboli bibelot d'inanité sonore (Mallarmé). Les personnages n'ont aucun relief. L'intrigue est inexistante. Le sujet, mille fois traité depuis dix ans, et brillamment, par François Bégaudeau, Brett Easton Ellis ou David Lodge, n'arrive pas à « prendre » le lecteur par le rire ou les larmes. Cela donne un roman hors sol, comme les tomates genevoises, détaché de la réalité, et flottant, sans enjeu, ni véritable poids, dans un ciel parfaitement éthéré (et vide).

images-4.jpegAvec L'Infini Livre, Noëlle Revaz semble toucher le fond. Espérons qu'avec le prochain livre elle rebondisse et retrouve le monde tel qu'il est, abandonnant les rivages où rien, jamais, ne se passe, n'arrive, ne touche le lecteur au cœur et aux tripes.

* Noëlle Revaz, Rapport aux bêtes et Efina, Folio.

** Noëlle Revaz, L'Infini Livre, éditions Zoé, 2014.

26/06/2015

"Vies minuscules", oeuvre majuscule VII

 

Par Pierre Béguin

 

Vie de la petite morte

 

«Ma sœur naquit en 1941…» La biographie annoncée pourtant ne s’écrira pas: «La pauvre petite sœur» n’a vécu que quelques mois…

 

De fait, cette dernière vie qui n’en est pas une, cette vie qu’une mort trop précoce a empêché d’être – conclusion sous forme d’élégie, de nénie même – noue la gerbe de toutes les précédentes vies. Nous sommes maintenant dans le présent de l’énonciation, le hic et nunc de l’écriture: «Il faut en finir. Nous sommes en hiver; il est midi; le ciel vient de se couvrir uniformément de bas nuages noirs…» Souvenez-vous de Spleen: «Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle…» Cette première allusion implicite à Baudelaire en annonce une autre, à peine moins implicite, au poème C des Fleurs du Mal: «La Servante au grand cœur (…) Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs…» Ainsi, souvent, procède Michon, dont le dernier chapitre s’inscrit dans la note même de ce poème de Baudelaire: «La pauvre petite, dit-on d’elle désormais. A Mourioux en effet, on répugne à dire mort, défunt, disparu; feu Untel même est rare; non, tous les morts sont pauvres, grelottant on ne sait où de froid, de faim indécise et de grande solitude, les morts, les pauvres morts, plus fauchés que des clochards, plus perplexes que des idiots…»

 

Alors quelles expressions, images ou périphrases pour désigner les enfants décédés? Chez les humbles, et à Mourioux donc, dit Michon, on a recours à cette croyance qu’un enfant mort, par miracle, s’est transformé en ange: «Ma sœur, mais quoi, c’était un ange aussi? Oui, la vie de l’ange était ce malheur. Le miracle, c’était le malheur». L’ange, c’est le messager, le go between qui relie l’ici et l’ailleurs, métaphore même de la fonction de l’écriture, à la fois miracle et malheur, comme le suggère Michon lors de l’enterrement imaginaire de sa petite sœur: «On la porta aux Cards, le noir dense la couvrit sous le marronnier, on la posa un instant sur le vieux seuil et un verbe patois obscur sur sa tête mêlée à la clarté du ciel des glycines offrit à son étonnement une langue angélique qu’au loin reprenaient en écho les ombres cézaniennes…» Car écrire, n’est-ce pas, pour celui qui a un pied dans l’ici, un pied dans l’ailleurs, la tentative vaine d’ajuster le visible aux songes? Dans cette très belle description de l’insuffisance des mâles, regroupés, gauches et mal à l’aise à l’enterrement du petit ange, c’est en réalité une superbe description de l’écrivain que formule Michon: «Elle eut le temps peut-être d’apercevoir que les mâles sont sans force, tout en poigne mais ne serrant là que le lointain, non les langes mais le nom, et que la chair profondément les ennuie, la chair toujours agitée qu’ils observent pourtant et tentent bien droitement d’aimer, tout empêtrés qu’ils sont dans la tâche d’ajuster le visible à leurs songes et de cette adéquation faire une ivresse enfin, mais immanquablement ils dessoûlent, l’enfançon pleure et la mère s’exaspère, ils sortent et tirent doucement la porte, sur le seuil dégrisés se payent de pauvre jactance, olympiens et perdus regardent leur ciel et leur bois, une fois encore font l’ange, vont boire…»

 

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La petite morte devient alors le paradigme de toutes les disparitions… mais aussi, comme lorsqu’elle apparaît aux yeux du narrateur sous les traits d’une jeune inconnue, le paradigme de toutes les renaissances. Car à cet hypothétique enterrement – sorte de jugement dernier sur le modèle de l’enterrement à Ornans de Gustave Courbet (ci-dessus) – c’est bien à une renaissance qu’on assiste, la renaissance par la fiction de tous les personnages des vies précédentes dans leur posture de paysans coupables, comme le suggère la référence aux Atrides lourdement chargés d’une terrible hérédité: «Peut-être se demandaient-ils à part soi quel sang noir s’était là révolté, quelles justes vengeances n’avaient fait de ce petit corps qu’une bouchée, quelle fille d’Atrée paysan on avait mangé». On y croise  toutes les figures de cet archaïsme mortifère qu’est la campagne profonde, on y rencontre, entre autres «fils prodigues et voyous, Dufourneau le tacite et Peluchet le parricide, ébouriffés comme des Jean-Baptiste…» Ils sont tous là, par le miracle de l’écriture qui fait apparaître ce qui avait disparu, qui donne vie à ce qui ne fut pas.

 

«A-t-il bien eu lieu», ce miracle? questionne l’auteur dans les ultimes paragraphes, pris d’un doute essentiel sur l’adéquation du contenant au contenu. Cette forme archaïque, ce Grand Parler qui convoque tous les prestiges de la rhétorique, ce style si élaboré, parfois jusqu’à l’affectation, convient-il à ces existences si humbles? se demande Michon, comme s’il voulait couper l’herbe sous le pied des inévitables critiques: «Ce penchant à l’archaïsme, ces passe-droit sentimentaux quand le style n’en peut mais, cette volonté d’euphonie vieillotte, ce n’est pas ainsi que s’expriment les morts quand ils ont des ailes, quand ils reviennent dans le verbe pur et la lumière. Je tremble qu’ils s’y soient obscurcis davantage». Son doute est si profond qu’il envisage même de reprendre ces vies minuscules en usant d’un autre style: «Si je repars à leur poursuite, je délaisserai cette langue morte, en laquelle peut-être ils ne se reconnaissent point».

 

vies.jpgAinsi se comprend le choix du Saint Thomas de Vélasquez pour la couverture de l’édition en Folio. Michon s’en expliquera plus tard dans Le Roi vient quand il veut (Albin Michel, 2007): «Parce que Saint Thomas est la figure du doute. Et son doute n’est pas le doute méthodique, mais un doute beaucoup plus retors, qui creuse un individu en massacrant en lui ce qu’il a de plus cher. Et s’il y a une chose dont je doute, c’est de ce qui me fonde, c’est-à-dire la littérature, comme Thomas doutait de ce qui le fondait, c’est-à-dire l’incarnation du Christ et la résurrection». Pourtant, la suite d’optatifs qui rythment l’ultime paragraphe de ces Vies minuscules laisse entendre que les prétentions affichées dans la phrase d’ouverture ne sont pas sans fondement: «Qu’à Marsac un enfant toujours naisse. Que la mort de Dufourneau soit moins définitive parce qu’Elise s’en souvint ou l’inventa; et que celle d’Elise soit allégée par ces lignes. Que dans mes étés fictifs, leur hiver hésite. Que dans le conclave ailé qui se tient aux Cards sur les ruines de ce qui aurait pu être, ils soient». Car davantage encore que ces vies minuscules sorties de l’oubli par le miracle de l’écriture, c’est bien celle de l’auteur qui fut sauvée par ce même miracle. Michon ne s’en cache pas: le Saint Thomas de Vélasquez lui paraît «l’image même de la voix qui parle dans les Vies minuscules, cramponnée au livre de toutes ses forces comme si le livre allait la sauver». Et il l’a sauvée. L’écriture a rempli sa véritable fonction, non pas accoucher de la douleur comme une simple catharsis mais mettre au monde cet autre que l’écrivain aura reconnu et qu’au fond il a toujours été. Dans Vies minuscules, comme dans tout chef-d’œuvre, c’est bien le livre qui accouche de l’auteur et non l’inverse.

 

Quant à moi, serais-je parvenu à donner envie à quelques personnes de lire ce trésor des lettres françaises que j’aurais rempli mon rôle. Un rôle que, par incapacité, conformisme, ou plus vraisemblablement par nécessité économique, les medias ne remplissent plus, s’en déchargeant parfois sur leur blogosphère. Mais je le crains: Guillaume Musso et Marc Levy ont encore de beaux jours devant eux, hélas! Et Michon n’est pas prêt d’entrer dans la Pléïade…

 

25/06/2015

"Vies minuscules", oeuvre majuscule VI

 

Par Pierre Béguin

 

Vie d’Arthur Rimbaud

 

La vie d’Arthur Rimbaud, une vie minuscule? Non, bien sûr. Au reste, on la chercherait en vain dans la table des matières. On trouvera Vie du père Foucault et Vie de Claudette dont nous n’avons pas parlé. Mais Vie d’Arthur Rimbaud, rien! Et pourtant elle est omniprésente dans toutes ces vies minuscules, dans les références, les allusions, les citations, en négatif derrière certains épisodes ou personnages. Et d’abord dans les lieux. Charleville – «Charlestown» comme l’appelait Rimbaud – avait pour le futur poète maudit les allures d’ennui et de prison qu’ont pu avoir Mourioux et la Creuse pour le jeune Michon. Le patois, la ferme, l’austérité, la bigoterie, l’absence du père, cet héritage de misère, d’obéissance et de souffrances qu’on se passe de générations en générations sont pour le narrateur autant de motifs d’identification. Et plus tard, la drogue et les saisons en enfer…

 

Il y a pour Michon, dans tous ces personnages qui fuient l’austérité campagnarde de leur enfance, un Arthur Rimbaud en puissance. A commencer par Antoine Peluchet: «Il s’en fût fallu comme d’habitude d’un cheveu, je veux dire d’une autre enfance, plus citadine ou aisée, nourrie de roman anglais et de salons impressionnistes où une mère belle tient dans sa main gantée la vôtre, pour que le nom d’Antoine Peluchet résonnât dans nos mémoires comme celui d’Arthur Rimbaud». Et lorsqu’André Dufourneau quitte définitivement Mourioux pour l’Afrique, c’est avec la détermination et les mots même du poète maudit: «Ma journée est faite, je quitte l’Europe». C’est aussi aux mêmes types de pères de substitution que s’attache épisodiquement le narrateur: «Et même les pères imaginaires que je substituais au mien étaient de pâles figures: un instituteur trop prolixe, un ami de la famille trop taciturne…» Comment ne pas voir, par exemple, dans le vieux professeur Achille qui s’est pris d’affection pour le grand Backroot une figure parodique d’Izambard, le jeune professeur de français, premier lecteur et premier substitut de père d’Arthur: «Achille s’approchait en élevant sa grosse voix soudain rieuse, posait lourdement sa main sur l’épaule de l’enfant qui rougissait; il questionnait, patient et grondeur avec quelque ironie, s’enquerrait de la lecture du moment; le petit bredouillait et, un peu honteux, montrait l’ouvrage; alors Achille lâchait théâtralement l’épaule, se rejetant en arrière considérait Roland ou ouvrant de grands yeux stupéfaits, mimait une admiration incrédule qui déployait comme un drapeau tout ce visage de vieux castrat (…) Voilà qui est remarquable! Voilà qui est étonnant! On lit donc déjà Flaubert!»

 

De fait, les références ou allusions directes à Rimbaud, bribes de citations en clins d’œil complices au lecteur qui saurait les reconnaître, sont récurrentes dans les Vies minuscules. Comme par exemple l’expression des sirènes africaines de Dufourneau – «du côté des jardins de palmes, chez un peuple fort doux» – ou encore la description de Peluchet en Amérique – «sobre naturellement» – empruntées aux Illuminations. Jeune paysan mal né, le narrateur fantasme la figure de l’écrivain sous les traits d’Arthur Rimbaud, et associe sa future trajectoire à celle du poète maudit. Même s’il n’entrera véritablement en littérature qu’à l’âge où son modèle s’apprêtait à quitter l’existence…

 

C’est dans le chapitre de conclusion, Vie de la petite morte, que le narrateur relate ce moment où, enfant malade et alité, il fit la connaissance d’Arthur Rimbaud: «C’était dans l’Almanach Vermot (…) L’article était illustré d’une mauvaise photo de fin d’enfance où Rimbaud comme toujours boude, mais paraît ici plus fermé s’il se peut, obtus et indécrottable, attifé et désordre (…) Le titre aussi m’attira, que je lus par erreur: Arthur Rimbaud, l’éternel enfant, quand il fallait lire l’éternel errant». Les similitudes biographiques entre leurs deux destinées frappent le jeune Michon. L’identification est immédiate: «J’avais d’autres Ardennes par la fenêtre, et mon père, s’il n’était pas capitaine, s’était enfui comme le capitaine Frédéric Rimbaud; j’avais au moulin de Mourioux lâché en mai des bateaux frêles, peut-être déjà lâché ma vie (…) Puis Rimbaud avait une sœur qui en dépit de tout l’avait aimé, de loin servi, tutélairement veillé si loin de Charleville dans les dernières sueurs…» D’une certaine manière, l’entrée en littérature de Michon s’est cristallisée un jour noir de son enfance dans les maigres pages d’un Almanach Vermot. Sans le savoir, il s’est alors «tendu un piège dont les mâchoires se referment»…

 

Sept ans après la parution des Vies minuscules, Michon consacrera un livre entier au poète de Charleville, Rimbaud le fils, une biographie qui va bien au-delà du factuel, magnifique lieu de questionnement sur l’acte créateur, la fonction de la poésie et l’éclosion du génie…

 

Suite demain

 

24/06/2015

"Vies minuscules", oeuvre majuscule V

 

Par Pierre Béguin

 

Vie de Georges Bandy

 

michon2.jpgAu long de son évolution, dans son rapport avec le langage, dans ses prêches même, l’abbé Georges Bandy, davantage qu’un simple personnage dont Michon raconterait la vie, est surtout une sorte d’allégorie de la littérature. Une écriture de la littérature, pourrait-on dire, comme une incarnation...

 

Abandonné par son amie, le narrateur tombe dans la disgrâce. Drogue, alcool, il va de crises en crises. Jusqu’à l’hôpital psychiatrique de la Ceylette où il reconnaît l’abbé Bandy dont la brillance du discours fut, pour ce fils de paysan, la révélation même du beau langage: «Il était pourtant méconnaissable. Le temps l’avait empaysanné; l’arrière campagne l’avait des pieds à la tête oint de son huile épaisse, lourdement odorante. Là-dessus, une autre onction, plus aiguë et pire: le visage était couperosé à l’extrême, sous une buée l’œil s’absentait…» Oui! Le beau, le brillant abbé Bandy est devenu un pochard couperosé!

 

Commence alors l’analepse. Le narrateur se souvient quand, enfant, il le vit la première fois apparaître en chair et en chaire: «Bandy, chamarré, entra à l’autel de Dieu. L’homme était beau, sûr, et d’un geste si juste bénissant les fidèles qu’il les tenait d’autant plus à distance, à bout de bras. J’aurais voulu pleurer, et ne pus que m’extasier: car les mots soudain ruisselèrent, ardents contre les voûtes fraîches, comme des billes de cuivre jetées dans une bassine de plomb; l’incompréhensible texte latin était d’une netteté bouleversante; les syllabes sous sa langue se décuplaient, les mots claquaient comme des fouets sommant le monde de se rendre au Verbe; l’ampleur des finales mimant avec l’exact retour du prêtre dans l’envol d’or de la chasuble au Dominus vobiscum, était une basse insidieuse de tam-tam fascinant l’ennemi, le nombreux, le profus, le créé. Et le monde rampait, se rendait: au terme de cette nef soudain ensoleillé sans effet, au sein de cette campagne si verte, dans les odeurs et les couleurs, quelqu’un, au verbe embrasé, savait se passer des créatures…» Comme le narrateur enfant face à la révélation du Beau Parler, nous restons fascinés par un tel style. Comment peut-on écrire aussi bien à une époque où l’on essaye de faire passer les facilités de la phrase courte, la mise au ban de l’adjectif, de la métaphore, de la rhétorique et les relâchements syntaxiques pour le sommet de la modernité?! Heureusement, il y a Michon!

 

Mais le beau style a ses dangers, ses faiblesses. Retenons, dans la citation ci-dessus, les syntagmes «tenir les fidèles à distance» et «se passer des créatures». L’évolution de l’abbé Bandy nous éclairera à leur propos. Pour l’heure, Bandy le flamboyant, sous le regard enamouré de quelques paroissiennes, quitte l’église le regard rivé sur la fuite d’un oiseau pour se diriger vers une énorme moto noire, une des premières BMW exportée: «Il alluma une cigarette blonde: Mourioux ne connaissait pas ce luxe, cette odeur quasi liturgique, femelle, cléricale; il en tira quelques bouffées, la jeta, referma son blouson et, ayant d’un geste ineffable, digne d’un grand dignitaire jadis en chasse, pris à pleines mains et jeté tout le poids de sa soutane sur la jambe d’appui, il enfourcha l’énorme bécane et disparut».

 

Seule la grand-mère du narrateur, qui a passé l’âge du crêpe blanc et des voilettes, reste sceptique: «Il s’écoute parler». La messe de Bandy était certes un spectacle, une œuvre d’art aux fastes langagiers époustouflants, mais elle manquait de profondeur, d’empathie, d’humanité; «elle tenait à distance les fidèles», «elle savait se passer de créatures». Le narrateur le comprendra plus tard: «Il s’enivrait des échos de son verbe, s’émouvait de l’émoi qu’il causait aux chairs des femmes et aux cœurs des enfants, en un mot il faisait du charme. Sa messe impeccable était une danse de séduction; les noms y éclataient comme les plumes d’un oiseau à la parade; la perfection chatoyante des consonances latines était le complément de la chasuble aux couleurs cycliques (…) Qui cherchait-il à séduire? Dieu, les femmes, lui-même?»

 

Lorsqu’il se met en scène et se contemple dans son propre miroir, désincarné, sans empathie, le Grand Parler, comme la roue du paon, flirte avec le grotesque. Mais voilà qu’un jour – on ne saura jamais pourquoi – l’abbé séduisant, le théologien à l’éloquence brillante qui faisait l’ange comme certains insectes se font brindilles pour surprendre leur proie, a perdu la foi, celle de Don Juan qui est de plaire aux belles créatures: il est devenu un paysan alcoolique confessant des cinglés dans un hôpital psychiatrique. Une vieille mobylette a remplacé la rutilante BMW  et ses sorties, désormais, ne sont plus qu’une lamentable parodie de ses chevauchées de jeunesse: «Il écrasa le mégot sous sa botte, nous salua. Sa mobylette était appuyée  sur le mauvais crépis de la façade; il en saisit résolument le guidon, enjamba la machine et, la tête trop haute comme s’il regardait toujours les étoiles et refusait de déchoir sous cet œil aveugle et multiple, presque humain en somme, il pédala pour lancer le moteur; la pétrolette fit un maigre zigzag, il tomba». Mais l’abbé à terre a maintenant le regard du Seigneur au fond de ses yeux d’ivrogne, enfin «humain en somme». Il ne tient plus les créatures à distance, il les console, il partage leur sort, leur disgrâce, leur malheur. Enfin son discours s’est incarné…

 

Ainsi en va-t-il de la littérature: comme l’abbé Bandy, l'écrivain doit se confronter aux douleurs des hommes; et le style aussi doit «se pochardiser» pour laisser entrer l’humain; car «poétiquement toujours, sur terre habite l’homme», et le Grand Parler, loin de le tenir à distance, doit s’effacer pour lui offrir la place centrale. Au travers de l’histoire de Bandy, de cette disgrâce par l’alcool, miroir dans lequel il contemple la sienne, le narrateur comprend son erreur: tel un étudiant en Lettres, il idolâtrait la littérature, il en absolutisait le style. C’est en pratiquant, en écrivant, et en accordant la préséance aux «créatures», en partageant leur sort surtout si leur vie est minuscule, qu’il surmontera cet écueil. Le voilà bientôt prêt à devenir écrivain…

 

En remerciement, Michon offre à l’abbé Bandy deux belles morts imaginaires. L’une «hiéroglyphe accompli et forme consommée», tel qu’en lui-même, aurait dit Mallarmé. L’autre à la Saint-François d’Assise, dans une nature où le verbiage brillant a laissé place au langage simple des animaux qui, loin d’être «tenus à distance», retour définitif des créatures bannies, semblent s’adresser à l’abbé apaisé: «Quelque chose lui a répondu qui ressemblait à l’éternité, dans le verbiage fortuit d’un oiseau. L’ébrouement soudain d’un cerf proche ne l’a pas surpris; il a vu une laie venir vers lui avec douceur; les chants si raisonnables se sont accrus avec le jour; l’éclaircie de l’horizon a dévoilé un sous-bois de huppes, de geais, des plumages ocres et roses comme des fleurs, des becs attentifs et des yeux ronds pleins d’esprit (…) Il a relevé la tête, a remercié Quelqu’un, tout a pris sens, il est retombé mort».

 

Suite demain 

 

23/06/2015

"Vies minuscules", oeuvre majuscule IV

 

Par Pierre Béguin

 

Vie des frères Backroot

 

«Ce père sera le mien» avait affirmé le narrateur en conclusion de Vie d’Antoine Peluchet, soulignant par là une thématique clé du texte: la quête du père. Un père absent au prénom révélateur (Aimé), alcoolique et tôt disparu, qui ouvre par ces mots le troisième chapitre, Vies d’Eugène et de Clara: «A mon père, inaccessible et caché comme un Dieu, je ne saurais directement penser». Pour Michon, cette quête d’identification à l’absent passe naturellement par la déchéance et l’alcoolisme. De fait, plus nous avançons dans ce livre, plus le narrateur envahit le récit. Dans Vies d’Eugène et de Clara, l’autoportrait cruel, sombre, se précise au point qu’il ne fait plus aucun doute que ces Vies minuscules sont en réalité une biographie oblique et fragmentaire de l’auteur. Mais c’est au chapitre suivant, le plus long du livre, au cœur de toutes les problématiques michoniennes, et notamment celle du double,que nous nous arrêterons aujourd’hui.

 

Vies des frères Backroot commence par l’arrivée du narrateur au lycée, passage obligé vers cette terre promise: devenir écrivain. Sept ans d’internat est le prix à payer pour sortir de la condition de paysan et atteindre la grève vers quoi tendent les vagues. Mais cette entrée dans «le cœur du langage» se double d’une entrée dans le temps et dans la mort: «Quand mourront-ils, ceux dont je ne pourrai me passer et qui sont vieux?» demandait l’enfant sanglotant. «Quand tu seras au lycée» lui répondait la mère, fixant cette échéance alors si lointaine qu’elle se voulait rassurante: «Je n’avais rien oublié. J’abordais l’époque où les immunités tombent, où les cauchemars sont vrais et où la mort existe; mon appétit de savoir marcherait sur des cadavres: l’un n’allait pas sans l’autre».

 

Au lycée, très vite, il fait la connaissance des deux Backroot, frères ennemis, si pareils et si différents, si remplis d’amour et de haine l’un pour l’autre. Rémy, le petit, énergique, charmeur, malin; et Roland, le grand, rêveur, perdu dans ses lectures, mal adapté à l’existence, auquel, bien entendu, le narrateur va s’identifier. L’un est du côté de l’amour, l’autre de la littérature. Mais de sa face dérisoire, vide. Car Roland est aussi mauvais lecteur que Rémy est habile séducteur: «Il ne perçait pas le secret des auteurs, la belle robe qu’ils ont mise à l’écriture était trop agrafée pour que Roland Backroot, de Saint-Priest-Palus, non seulement pût la trousser, mais sût même s’il y avait dessous une chair ou du vent (…) Rémy, lui, savait bien qu’il y avait sous la robe des filles quelque chose, des riens qui se pouvaient intensément connaître…» La métaphore filée qui assimile les femmes à la littérature est un lieu commun: le texte devient une femme dont il faut percer le secret, un territoire qui se conquiert comme une femme. Rémy sait trousser les femmes, Roland ne sait pas trousser les textes. Les frères Backroot semblent illustrer parfaitement cette pensée de Chamfort: «Le fameux Ben Johnson disait que tous ceux qui avaient pris les muses pour femmes étaient morts de faim, et que ceux qui les avaient prises pour maîtresses s’en étaient fort bien trouvés».

 

Sauf qu’ici, contre toute attente, c’est celui qui savait comment s’y prendre pour réussir qui va mourir en premier, jeune encore. Comme pour confirmer que l’appétit de savoir marche sur des cadavres, le chapitre se termine par l’enterrement de Rémy Backroot, auquel se rend le narrateur, accompagné par quelques amis du lycée. Il y retrouve Roland Backroot et se souvient des frères ennemis dans une superbe évocation: «Ils apparaissaient en même temps dans la porte, même menton et teint batave, même folie flamande, même courte chevelure bâclée de brute, mais pas le même œil pour les filles ni la même main dans leur jupe, pas la même langue, et dans la salle suante, égarée, à la fête, le petit amoroso emballait les bergères sous le regard de l’autre qui faisait passionnément tapisserie jusqu’au matin; et, revenant dans le noir au camp des Merles, le petit avec des odeurs de filles dans les doigts et le grand avec peut-être dans ses paumes la marque de ses ongles, encore au coude à coude, encore d’un pas furieux, ils s’arrêtaient soudain comme un seul homme et sans se concerter se foutaient sur la gueule…»

 

Sans son frère, Roland ressemble au capitaine Achab accroché au dos de Moby Dick avant la noyade: «Je vis Roland, seul sur la tombe, posthume, mais tout droit et campé comme quelqu’un qui frappe: romanesquement, sottement, je pensai à un capitaine une dernière fois visible sur sa baleine blanche, qui déjà sous lui a sombré». Et le narrateur de s’identifier alors au narrateur de Moby Dick, Ismaël – dans la Bible, fils illégitime d’Abraham –, seul rescapé du naufrage pour en témoigner, auquel il empreinte cette ultime phrase: «Et moi seul j’échappai pour venir te le dire».

 

Les lecteurs de Melville connaissent les innombrables références du romancier aux Ecritures. Ils savent donc que cette citation est en fait tirée du Livre de Job. Souvenez-vous: quand Dieu décide que Job va devenir pauvre, tous les malheurs s’abattent sur lui; chaque témoin des catastrophes termine alors son récit par cette phrase qui revient comme un refrain: «Et moi seul j’échappai, pour venir te le dire». L’écrivain est un témoin survivant de catastrophes, avant tout de celles qui se sont abattus sur lui, comme Job, comme Pierre Michon, et dont il est rescapé miraculeusement. C’est aussi en ce sens que Vies minuscules est un témoignage majeur…

 

Suite demain

 

 

22/06/2015

"Vies minuscules", oeuvre majuscule III

Par Pierre Béguin

 

Vie d’Antoine Peluchet

 

Au début fut la relique. Celle des Peluchet que les femmes se transmettent de générations en générations au moment des naissances et des enterrements, témoin – et métaphore même – d’un vide: «Les Peluchet ont disparu avec le précédent siècle; le dernier, à ma connaissance, fut Antoine Peluchet, fils perpétuel et perpétuellement inachevé, qui emporta au loin son nom et l’y perdit. Ce nom tombé en désuétude, la relique l’a porté jusqu’à moi: objet de femmes et relais de l’une à l’autre transmis, elle pallie l’insuffisance des mâles et confère au plus stérile d’entre eux une manière d’immortalité, qu’une besogneuse descendance paysanne, pressée de mourir et d’oublier, ne lui eût certes pas assurée».

 

L’histoire d’Antoine Peluchet, c’est l’histoire d’une absence, d’un vide. Et le récit de son existence est là pour dire ce vide. Les tombeaux de Mallarmé cèdent ici la place à la relique héritée par le narrateur, premier homme depuis Antoine à la posséder et devenu par cet héritage même l’ombre de cette ombre: «Depuis si longtemps, je suis le plus près d’être son fils (…) nos destins diffèrent peu, nos vouloirs sont sans traces, notre œuvre n’est pas».

 

A nouveau, comme ce fut le cas avec André Dufourneau, le narrateur enfant s’identifie totalement à cette destinée d’exil, de révolte et de drame: «Comme moi, Antoine enfant fut conduit devant ces Lares…» Et l’adolescent de projeter dans l’exil de Peluchet sa propre problématique: «Ce qui lui importait – rage de quitter, sainteté ou vol de grands chemins, peu importe le nom de la fuite, refus et inertie en tout cas – était le fait non pas de tous (…) mais d’un seul au désir massif, fondateur stérile et solipsiste…» Les mots sont si vastes qui flottent autour des choses «comme des défroques achetées en foire», l’alouette s’envole si haut, et «si bellement». Pourtant, la terre n’est pas son ennemie, ni même son père, brutal parce que lui n’a pas les mots, qui aime tant son lopin et qui supporte mal cette langueur paresseuse du fils pour les travaux des champs: «Il faut alors imaginer qu’un jour, Toussaint perçut dans le fils – et n’en finit plus dès lors de percevoir – quelque chose, geste, parole, ou plus vraisemblablement silence, qui lui déplut: une pesée légère aux mancherons de la charrue, une paresse à vivre, un regard qui demeurait obstinément le même, qu’il se posât sur des seigles parfaits ou des blés où s’est roulé l’orage, un regard pareil à la terre innombrable et toujours la même».

 

Car le rapport d’Antoine au monde n’est pas celui d’un paysan à sa terre. Le père ne lui pardonnera pas cette trahison. Alors il y eut cette terrible nuit du bannissement d’Antoine par Toussaint. Un regard dévoilé du fils dans lequel le père lit une exaspération, ou une indifférence, ou une morgue, ou peut-être une sorte de dignité sans cause. On crie dans la cuisine, on gesticule, on brandit un verre ou un livre, on tape du poing sur la table. «Enfin la vieille arrogance patriarcale retrouve son vieux geste définitif, la droite du père se tend vers la porte, la chandelle fléchit, le fils est debout (…) Il part, il n’est plus d’ici…»

 

Cette scène clé du bannissement, qui s’étend sur trois pages, est tout simplement superbe: longues phrases proustiennes ponctuées d’alexandrins, foisonnement d’adjectifs parfois à la limite de l’impropriété (mais d’une propriété supérieure) où rien n’est raconté mais où tout est décrit. La mère coupable se tient dans un coin, muette, sanglotante, le fils résiste, le père détient le pouvoir et la vérité. Souffrances, douleurs, peines, pauvreté, morts vaines et permanence du malheur, voilà ce que les Peluchet se transmettent depuis trente générations, voilà ce que le fils refuse d’endosser, voilà ce que le narrateur enfant, à l’écoute de cette histoire racontée par sa grand-mère, perçoit sans très bien le comprendre. Il le comprendra plus tard…

 

Antoine parti, «il me reste Toussaint», dit-il. De fait, c’est sur le père que le récit va focaliser. Car Toussaint n’existe plus désormais que par son fils banni: son destin, dès lors, est de subir la tragédie de ce bannissement. On ignore comment Antoine a vécu cette rupture, mais on saura précisément comment Toussaint, dépassé par les conséquences de son geste, déboussolé par cette absence, ce vide qui le réduit à la douloureuse impossibilité de transmettre, va vivre cette conscience d’un temps brisé où le passé démesurément va croître. D’abord, l’incrédulité: pourquoi fallait-il qu’Antoine le prît au mot? Puis, pour le père comme pour la mère, l’attente: «Ils attendent Antoine, en tremblant, en se rassurant et se torturant l’un l’autre, la passion de l’espoir dans son tourbillon les prenant, les rejetant, les laissant pour morts, en leur insufflant vie, un peu de vie qu’elle reprend, jette dehors aux chiens, servilement rapporte avec l’éclair d’un souvenir, un oubli bref, le reflet ponctuel d’un battant d’horloge». Ils attendirent un an, deux ans, dix ans peut-être. Un jour enfin, ils furent quittes du réel. Le deuil du fils achevé, Toussaint peut maintenant rêver la vie d’Antoine. Un événement va actionner ce rêve, un autre l’alimenter.

 

D’abord la découverte par le père de trois livres qu’Antoine a laissés lors de son départ précipité. Dont Manon Lescaut, le roman du grand bannissement d’un jeune aristocrate, Des Grieux, par son père incapable d’accepter les débordements passionnels de son fils pour une roturière de 15 ans prénommée Manon. Toussaint ouvre le livre, peut-être le premier qu’il n’ait jamais ouvert, le feuillette… Et, stupeur, il lui semble comprendre la mécanique incompréhensible des passions, les fuites la nuit en chariot, la fille perdue et le fils failli, les causes multiples des larmes et la mort écrite. Au travers des mésaventures de Des Grieux, c’est Antoine qu’il commence à comprendre: le roman lui a ouvert les voies du fils*. Enfin, il peut se mettre à sa place: «Toussaint, relevant la tête, vit par la fenêtre ce qu’Antoine enfant avait toujours vu: le clocher là-bas, la distance impalpable qui porte l’angélus, l’alouette suspendue ou un corbeau comme un chiffon noir; au-dessous de l’alouette, quelques ares de la terre des Peluchet…» Il prend alors conscience de la nature de poète de son fils, d’une autre relation au monde que celle du paysan à sa terre.

 

Ensuite, l’arrivée d’un nouveau personnage, «le Fiéfé de chez Décembre», qui vient aider Toussaint pour les labours. Fiéfé ressuscite Antoine à deux niveaux: il incarne le fils paysan que Toussaint aurait aimé avoir, il raconte aux autres villageois la vie imaginaire d’Antoine en Amérique (Des Grieux a connu enfin avec Manon, déportée aux Amériques pour prostitution, quelques mois paradisiaques avant la chute tragique): «On parla donc de l’Amérique et de l’ombre là-bas d’Antoine; et Fiéfé comme ses auditeurs voyaient en l’Amérique (…) un pays fortuné mais périlleux, coupe-gorge et caravansérail, où il y a des sinaïs de ronces et de canaans de fête villageoise; plein de filles perdues mais qui vous aiment de destins splendides ou désastreux…» A en croire Fiéfé qui capte son auditoire par ses boniments, Antoine aurait écrit du Mississipi et du Nouveau Mexique, «pays barbares au-delà de Limoges», il conduirait des locomotives noires sous le soleil d’El Paso, il aurait participé à la ruée vers l’or californien, il vivrait maintenant en bourgeois à l’orée du désert «avec une femme qu’on prenait pour son épouse légitime, qui allait à la messe en gants blancs dans l’église baptiste, mais qu’il avait gagnée aux dés dans un bordel de Galveston ou de Baton Rouge». On entend dans ces pages des accents de Madame Bovary, auxquels se mêlent des intonations de l’extraordinaire premier chapitre de La Beauté sur la Terre (Ramuz).

 

Et voilà que, peu à peu, le père se met à fantasmer la figure du fils. Ou plutôt, à se fantasmer dans la figure du fils. Il délaisse aux brandes et aux caillasses son lopin de blé noir: «Le soleil se couchait sur sa terre gâtée; là-dessus, le fils épars, le glorieux corps américain, faisait de l’or en Californie». Avant que le retour du réel ne brise définitivement le rêve: un fils Jouanhaut revient de Rochefort où il a fait son temps sous les drapeaux. Sa voix narquoise est catégorique: Antoine n’est pas en Amérique, il l’a vu, de ses yeux vu, embarquer pour le bagne de Ré. Fin de la rêverie pour Toussaint. Fin aussi des boniments pour Fiéfé qui s’effondre de la dissolution de son public. Ivre bientôt du matin au soir. Une vieille le découvre un après-midi à deux pas de son taudis, face contre terre parmi des envols de guêpes. Toussaint serre ce pantin mort dans ses bras en pleurant: Toine! Toine! Cette fois, il a définitivement perdu son fils dans cette seconde mort qui n’est pas celle d’Antoine.

 

«Le reste tient en peu de mots». Toussaint sombre dans un délire schizophrénique: «Quand j’étais à Baton Rouge…» Bientôt, il rejoint son fils: «Quand de toute évidence il le tint embrassé, il le hissa avec lui sur la margelle pourrie du puits dans quoi fougueusement ils se précipitèrent, leurs bras étreints, leurs yeux riants, leur chute indiscernable…» Demeure le narrateur, fin de race, le dernier à se souvenir, et qui se souvient d’Antoine, s’identifie au banni («Ce père sera le mien») ou à ces lieux qui l’attendent sous la prédominance du vent. Et encore cette sublime dernière phrase: «Il y aura chez un lointain brocanteur une relique à deux sous; il y aura de mauvaises récoltes de blé noir; un saint naïf et délaissé; (…) les miens ici et là dans du bois pourrissant; les villages et leurs noms; et encore du vent».

 

*J’emploie à dessein le lexique religieux tant sont nombreuses les références à la Trinité, jusqu’au «Toussaint pantocrator».

 

Suite demain

 

21/06/2015

"Vies minuscules", oeuvre majuscule II

 

Par Pierre Béguin

 

Vie d’André Dufourneau

 «Un jour de l’été 1947, ma mère me porte dans ses bras, sous le grand marronnier des Cards, à l’endroit où l’on voit déboucher soudain le chemin communal, jusque-là caché par le mur de la porcherie, les coudriers, les ombres; il fait beau, ma mère sans doute est en robe légère, je babille; sur le chemin, son ombre précède un homme inconnu de ma mère; il s’arrête; il regarde; il est ému; ma mère tremble un peu, l’inhabituel suspend son point d’orgue parmi les bruits frais du jour. Enfin, l’homme fait un pas, se présente. C’était André Dufourneau».

 

Enfant bâtard recueilli par les grands-parents du narrateur, André Dufourneau éprouve très vite le besoin d’ailleurs. Il s’enfuit, revient une première fois au village («Trente ans, et le même arbre qui était le même, et le même enfant qui était un autre»), avant de repartir pour ne plus jamais revenir. C’est tout. Mais le narrateur, sur les récits de sa grand-mère, arrange les événements de manière à donner sens à ces exils successifs, à ce retour inattendu. Hypothèses, interprétations: le drame de Dufourneau est reconstitué, et si la version villageoise ne correspondait pas à la vérité, elle n’en  resterait pas moins plausible. Mais surtout, elle fait sens pour le narrateur qui s’identifie parfaitement à cette destinée tragique.

 

Car le drame de Dufourneau – dont le narrateur retiendra la leçon – réside dans son incapacité à faire le deuil de sa province. Plus exactement dans l’impossibilité pour ce paysan mal né d’acquérir «la Belle Langue». Et son erreur est d’avoir voulu utiliser cette langue comme un outil de domination, en jouant un personnage qu’il n’était pas. Tout commence quand la grand-mère du narrateur, qui l’a recueilli, lui apprend à lire. Dès lors, il cesse d’appartenir au présent: «Dans l’agonie du passé qui toujours commence, l’avenir se lève et aussitôt se met à courir». Sa voix s’anoblit avec ses ambitions, elle «s’efforce en des sonorités plus riches d’épouser la langue aux plus riches mots (…) Il ne sait pas encore qu’à ceux de sa classe ou de son espèce, nés plus près de la terre et plus prompts à y basculer, la Belle Langue ne donne pas la grandeur, mais la nostalgie et le désir de la grandeur». Il s’invente un passé à la hauteur de ses prétentions, se croit fils naturel d’un hobereau local. Son premier exil, et la découverte de la ville, le renvoie douloureusement à ses racines paysannes: «Il sut qu’il était un paysan. Rien ne nous apprendra comment il souffrit, dans quelles circonstances il fut ridicule, le nom du café où il s’enivra». C’est l’échec et le retour de Dufourneau au village. Avant un second et définitif départ pour l’Afrique: «Il partit comme jure un ivrogne, émigra comme il tombe». Pourquoi l’Afrique? Le narrateur imagine – car la biographie de Dufourneau reste avant tout fantasmée par le narrateur et sa grand-mère – le mobile majeur de ce choix: «L’assurance que là-bas un paysan devenait un Blanc, et, fût-il le dernier des fils mal nés, contrefaits et répudiés de la langue-mère, il était plus près de ses jupes qu’un Baoulé; il le parlerait haut et en lui se reconnaîtrait (…) elle lui donnerait, avec tous les autres pouvoirs, le seul pouvoir qui vaille: celui qui noue toutes les voix quand s’élève la voix du Beau Parleur».

 

Il en reviendra riche ou il en mourra, avait-il juré lors de son départ. Il en est mort. Assassiné par une révolte de ces esclaves noirs qu’il avait voulu soumettre, selon l’hypothèse romanesque de la grand-mère. Mais les prétentions de Dufourneau, et sa fin tragique qui en est la conséquence logique, ne sont-elles pas avant tout la genèse des prétentions du narrateur, ces fameuses prétentions dévoilées dans l’incipit? Et ces esclaves noirs que Dufourneau voulait soumettre, la révolte des mots insoumis, ceux de la Belle Langue inaccessible au paysan mal-né? Souvenons-nous: «…en mourir était l’alternative offerte aussi au scribe». Car le narrateur enfant, au récit de sa grand-mère, s’identifie totalement à ce paysan bâtard recueilli puis exilé: «Parlant de lui, c’est de moi dont je parle». Sa vocation d’écrivain se forge sur la destinée de Dufourneau. Comme lui, il partira. Comme lui, il en reviendra riche (de mots) ou il en mourra. Et l’on comprend alors que cette éloquence du style chez Michon, cette volonté de convoquer les trésors de la rhétorique à chaque phrase, de faire de l’or de chaque expression – métaphore même du sens – synthétisent ses prétentions de maîtriser la langue, de la soumettre comme Dufourneau chercheur d’or avait voulu soumettre les noirs, d’autant plus impitoyablement qu’il se défendait de reconnaître en eux l’image de ce qu’il n’avait cessé d’être – un paysan – et de parler – le patois: «Pour fuir ces travaux qu’il aimait et ce langage qui l’humiliait, il était venu si loin; pour nier avoir jamais aimé ou craint ce que ces nègres aimaient ou craignaient, il abattait la chicotte sur leur dos, l’injure à leurs oreilles; et les nègres, soucieux de rétablir la balance, lui arrachèrent une ultime terreur équivalant leurs mille effrois, lui firent une dernière plaie valant pour toutes leurs plaies et, éteignant à jamais ce regard horrifié dans l’instant qu’il s‘avouait enfin semblables aux leurs, le tuèrent».

 

La vie minuscule d’André Dufourneau n’a guère laissé de traces si ce n’est dans la fiction élaborée par une vieille paysanne, et dans ses échos sarcastiques qui ont marqué les désirs et les prétentions d’un enfant de la Creuse. Mais ce même enfant, devenu écrivain, la sort de l’oubli en lui donnant, dans «la Belle Langue aux plus riches mots», toute sa grandeur tragique…

 

Suite demain

 

 

 

20/06/2015

"Vies minuscules", oeuvre majuscule I

 

Par Pierre Béguin

 

La consécration absolue pour un écrivain francophone qui n’aurait pas obtenu le prix Nobel reste la publication de ses œuvres complètes dans la bibliothèque de la Pléiade, la référence ultime en matière de prestige et de reconnaissance littéraire. La plupart des auteurs publiés dans cette collection majeure des éditions Gallimard l’ont été bien après leur mort, quelques-uns – Céline, Sartre, Claude Simon entre autres – collaboraient à la publication de leur œuvre dans la Pléiade au moment de leur mort, très peu ont pu savourer cet honneur de leur vivant.

Qu’une telle marque de reconnaissance ait pu échoir à un écrivain comme Jean d’Ormesson, même à 89 ans, a quelque chose de déprimant. Surtout quand on considère celles ou ceux qui ne figurent pas encore dans la Pléiade, ou qui n’y figureront peut-être jamais, et qui le mériteraient bien davantage qu’un académicien, certes très médiatisé, mais finalement écrivain mineur.

 

michon1.jpgJe ne sais si Pierre Michon figurera un jour au catalogue de la Pléiade. Je sais que, s’il devait y figurer, ce sera sûrement bien longtemps après sa mort. Mais je sais surtout qu’il devrait y figurer avant n’importe qui d’autres. Sa production est mince, et sur le papier bible de la Pléiade elle n’aurait guère d’épaisseur, ses publications très espacées (un livre à peine tous les sept ans), et son œuvre, riche, intense, où le plus petit détail est essentiel, demande beaucoup au lecteur. Beaucoup trop pour qu’elle soit connue et médiatisée, tant il est vrai qu’à partir d’un certain degré de complexité un livre n’a plus droit aux colonnes des journaux, et encore moins à l’antenne. Car Michon convoque tous les prestiges de la rhétorique, jusqu’à l’affectation parfois, aux jouissances du Grand Parler. Un véritable festin pour le lecteur convié à partager l’idéal de Flaubert: des textes qui tiennent essentiellement par la force interne de leur style. Pierre Michon se pose comme le grand maître de la phrase française depuis Proust. Une sorte de littérature pure qui vaut avant tout par sa beauté formelle, où chaque mot brille de tout son éclat, parfois dans une légère défaillance sémantique. La démarche pourtant n’est pas qu’esthétisante. La forme dégage du sens. Mieux qu’aucune autre œuvre actuelle, celle de Michon réalise la symbiose parfaite entre deuil – une thématique sombre – et ivresse – une expression euphorique.

 

Pierre Michon est entré officiellement en littérature en 1984 avec ses Vies minuscules. Huit vies de personnages – disons plutôt de personnes tant la fiction ici n’est qu’un léger arrangement de la réalité – qui n’auraient pas mérité qu’on racontât leur destinée, en apparence insignifiante. Mais l’ensemble de ces vies compose un récit cohérent dans lequel on voit apparaître en négatif la vie même de l’auteur, qui devient ainsi le personnage principal, véritable fil conducteur de ces huit récits. Et cette entrée en littérature s’effectue par un incipit susceptible de devenir aussi célèbre que celui de La Recherche du temps perdu: «Avançons dans la genèse de mes prétentions». Avec son embrayage rhétorique, cet impératif inattendu et cette intervention immédiate d’un «je» inconnu, cette première phrase pose la thématique essentielle du texte, et par extension de toute l’œuvre de Michon. Quelles prétentions? Il faudra plusieurs pages pour commencer à distinguer les fragments d’une réponse: la prétention à devenir écrivain, à s’éloigner de sa province – le fin fond de la Creuse, le fin fond de la France profonde – à réaliser l’impossible trajet du patois à «la Belle Langue», comme d’aucuns passeraient des Verdurin aux Guermantes. Ou comment devenir écrivain quand on vient d’une région et d’un contexte que rien ne prédestine à un tel statut : «La province dont je parle est sans côtes, plages ni récifs; ni Malouin exalté* ni hautain Moco n’y entendit l’appel de la mer quand les vents d’ouest la déversent, purgée de sel et venue de loin, sur les châtaigniers». Comme Julien Sorel, fils de charpentier qui veut s’élever dans la hiérarchie sociale jusqu’à la noblesse, Pierre Michon, descendant d’une lignée de paysans, entend s’élever dans le langage jusqu’à sa plus haute exigence. Mais comme pour le héros de Stendhal, cette quête n’est pas sans danger: «Je ne savais pas que l’écriture était un continent plus ténébreux, plus aguicheur que l’Afrique, l’écrivain une espèce plus avide de se perdre que l’explorateur; et quoiqu’il explorât la mémoire et les bibliothèques mémorieuses en lieu de dunes et forêts, qu’en revenir cousu de mots comme d’autres le sont d’or ou y mourir plus pauvre que devant – en mourir – était l’alternative offerte aussi au scribe».

 

En mourir, Pierre Michon en fut proche: errance, désespoir, alcool, drogue, comme raconté notamment dans «Vie du père Foucault», en réalité celle du narrateur-auteur. Il survécut. Et le voici cousu de mots en or: une prose fortement marquée par son rapport à la littérature, de nombreuses citations ou références souvent masquées, et accessibles à une certaine culture, des phrases dont la construction repose sur la mesure, souvent des alexandrins, pour dire la ruralité, l’archaïsme des gestes ancestraux, les vieilles pratiques religieuses, les superstitions, le patriarcat, et aussi les révoltes des fils, les exils et les bannissements, la quête d’un ailleurs salvateur, géographique ou littéraire. Et l’alchimie, contre toute attente, miraculeusement se fait…

 

C‘est à cet itinéraire en plein cœur d’un chef-d’œuvre que j’aimerais vous convier durant une semaine dans Blogres, à raison d'un billet par jour, au long de cette œuvre majuscule que constituent ces  Vies minuscules, ces huit destinées anonymes, ces exils qui furent pour Pierre Michon les sirènes de son enfance aux chants desquelles il se livra pieds et poings liés dès l’âge de raison: «ces mots m’étaient une Annonciation et comme une Annoncée, j’en frémissais sans en pénétrer le sens; mon avenir s’incarnait et je ne le reconnaissais pas». Huit vies qui constituent pour «Pierrot» – comme on surnomme l’enfant Michon dans son village –  des leçons de vie qui le mèneront de la Creuse à la terre promise, du patois au Grand Parler, du fils de paysan au statut d’écrivain.

 

*Allusion à Chateaubriand, natif de Saint-Malo.

 

Suite demain 

 

 

19/06/2015

Alphonse Layaz, La Passagère

Par Alain Bagnoud

Soixante petits récits savoureux : c'est ce que propose Alphonse Layaz dans son recueil La Passagère (Editions de l'Aire).

 

Le sous-titre annonce des faits divers, et il y en a effectivement quelques-uns. Le récit qui donne son nom au livre parle par exemple d'un petit accident de tramway qui jette le narrateur contre une jolie voyageuse.

 

Mais on trouve aussi, dans le recueil, des contes, parfois inspirés par d'autres (La bonne aventure, qui explique pourquoi les Bohémiens ont le droit de voler sans pécher), des drames touchant à l'Histoire (Le camée et sa problématique du placement des enfants de filles-mères, jadis), des souvenirs (Le livre sur les quais où Alphonse Layaz raconte qu'il s'est retrouvé près de Manon Leresche qu'on venait scruter comme un phénomène)...

 

Ces sujets sont inspirés simplement, semble-t-il, par la fantaisie de Layaz et par ce que lui propose la vie : une scène, une évocation, un souvenir. Tout ce qui lui donne envie de saisir son stylo.

 

Il y prend du plaisir on le sent. Ces petits récits brillants sont des bijoux. Charmants et très bien écrits.

 

 

 

Alphonse Layaz, La Passagère, L'Aire

 

18/06/2015

Une pauvre Histoire littéraire en Suisse romande

PAR JEAN-MICHEL OLIVIER

web_litterarure4envoi--672x359.jpgOn attendait beaucoup — peut-être trop — de cette nouvelle Histoire de la littérature en Suisse romande, promue dans les médias avec des roulements de tambour. L'ancienne mouture, parue entre 1996 et 1999, aux Éditions Payot (qui n'existent plus), sous la férule de Roger Francillon, autrefois professeur à l'Université de Zurich, était pleine de lacunes et d'un dilletantisme assez burlesque. La nouvelle édition, revue et abrégée, qui compte 1726 pages, paraît aujourd'hui aux Éditions Zoé.*

Je ne dirai rien de la partie purement historique (critiquable, bien sûr, par ses partis-pris, mais intéressante), ni des chapitres sur la science-fiction, la BD ou le polar en Suisse romande (qui ne sont pas ma tasse de thé, je le regrette). images-1.jpegEn revanche, j'ai lu d'assez près la dernière partie de cette Histoire, consacrée aux écrivains contemporains. Le propos est général ; l'analyse, amorcée, ébauchée, mais rarement approfondie : on en reste à un travail d'arpenteur.

Chaque écrivain, dans une manière de dictionnaire, a droit à son articulet. On est frappé. d'abord, par les absents : rien sur David Collin, Sergio Belluz, Serge Bimpage… Trois fois rien sur cet immense lecteur (et grand écrivain) qu'est Jean-Louis Kuffer… Est-ce bien sérieux ?

Et les présents, alors ? La plupart sont réduits à quinze lignes paresseuses, affligeantes de pauvreté. Quant à ma propre notice, si j'ose ici mentionner mon modeste travail, elle est pompée sur Wikipédia, mais moins complète et mal écrite. On y trouve le résumé de de mes livres (j'en ai publié 25) et oublie le dernier en date, qui raconte la vie du plus grand éditeur de Suisse romande…

Je pourrais multiplier les exemples, les oublis, les lacunes. Ils sont légion. Le tout témoigne d'un amateurisme un peu triste, qu'on trouvait déjà dans les volumes parus en 1999. Certes, la Suisse romande est un petit pays, les bonnes plumes y sont rares, les critiques compétents encore plus. Et les Facultés de Lettres, en matière de littérature contemporaine, brillent par leur absence. Mais, quand même, pourquoi tant de médiocrité ? Pourquoi un tel manque de travail dans un pays réputé pour son sérieux ?

Les écrivains romands méritent mieux que cela.

* Histoire de la littérature en Suisse romande, Zoé, 2015.

14/06/2015

L'Arche de Noé

 

Monsieur Alain Jacquemoud, enseignant de français dans un collège genevois, me fait parvenir ce billet d'humeur où il est question d'une décision aberrante du DIP, et plus largement de ses dérives sur la question de la laïcité.

 

Pierre Béguin

 

 

Parents genevois, parents de France et de la vieille Europe, réveillez-vous. Vos enfants sont en danger. Depuis longtemps, ils sont sous perfusion mentale, un poison infiltre leur esprit, corrompt leur âme. Trop confiants, vous n'avez pas pu deviner son action. Trop absorbés, vous avez choisi de l'ignorer. Dans les deux cas, vous êtes bernés, floués, trahis.

D'où vient le mal? Non d'usines désaffectées, devenues lieux de détente nocturne, non de la rue, l'immonde rue, ni non plus de quelque mouvement de révolte qui serait né dans le cœur même de vos enfants. Non. Il vient de l'école, ce haut lieu de la pensée en devenir, et avec le sceau encore de toutes les autorités, à l'ombre tutélaire de Jules Ferry et des grands bâtisseurs du système scolaire helvétique.

Quelle est la nature de ce mal? Son nom est pluriel: héritage chrétien, dimension spirituelle, référence au sacré, fait religieux.

Où se loge-t-il? Mais partout. De la maternelle à l'université, du cours de français à ceux d'histoire ou de chimie. Présence massive ici, homéopathique là, évidence aveuglante ici, allusion subtile là. Oui, partout le poison agit puisqu'il n'est pas une discipline qui à un moment ou à un autre de son essor, dans le champ qu'elle parcourt, ne soit pas confrontée à la question de son propre sens, de sa valeur, de ses fondements idéologiques, lesquels sont plus ou moins déterminés par son ancrage dans le temps d'une civilisation, la nôtre précisément, la judéo-chrétienne.

Comment cela se fait-il, direz-vous, puisque l'école, depuis plus d'un siècle, est laïque? Vous savez bien que laïc n'a jamais signifié tabula rasa, liquidation du passé, oubli de la profondeur de temps dont nous sommes issus.

Que faire dès lors? C'est facile. Prendre exemple, et plus vite que ça, sur le DIP genevois qui, dans un sursaut moral qui met en exergue sa haute lucidité, vient d'interdire à des élèves de participer en tant qu'acteurs à l'opéra de Benjamin Britten intitulé L'Arche de Noé, ce qui les aurait amenés à chanter une prière. Vous avez bien lu: chanter un texte qui a la forme et la portée d'une prière, et non faire un acte de foi, chanter la gloire de Dieu ou s'agenouiller devant la Croix. Motif du refus: ce geste artistique contreviendrait au principe de laïcité. Ajoutons par souci de clarté que ce principe, personne, et depuis longtemps, ne songe à le contester le moins du monde. Mais là était le crime, là se logeait la bête. Elle est maintenant terrassée. Soit. Une poignée d'élèves sauvés, c'est bien. Mais quid de tous les autres, qui sont légion? Pour eux, il convient que le combat continue.

Parents, demandez avec la plus grande fermeté aux autorités scolaires de suspendre dès la prochaine rentrée l'enseignement du français, de l'histoire, de la philosophie, des langues, du droit, de l'histoire de l'art, des sciences elles-mêmes. Vous avez des réticences? Balayez-les. Car enfin, de Villon à Baudelaire et bien au-delà, en transitant par Pascal, il est partout question de Dieu. Prévert, que l'on fait lire dès le plus jeune âge, est un blasphémateur. Dante, Shakespeare charrient la question de l'enfer et du paradis dans toute leur œuvre. Goethe invente un héros dangereusement prométhéen. L'histoire se réfère sans cesse au religieux. La philosophie est traversée par la question de la transcendance. La peinture européenne n'en finit pas de dialoguer avec la Bible. Les sciences modernes se confrontent au créationnisme depuis leurs premiers balbutiements, etc…

Que restera-t-il au bout de cette purification? Des écuries propres, des âmes saines. Bref, l'essentiel. Qui pourrait avoir la forme et la substance d'un cours d'éducation civique, ou plutôt d'une leçon perpétuelle de laïcité. Magistrale, simple, intégrale. (Intégriste?) Et, à l'image de ce qui restera vivant dans l'Arche après l'opération, carrée comme le sabot de l'âne.

 

 

 

 

 

12/06/2015

Les enfants seuls de Céline Cerny

Par Alain Bagnoud

 

 

Les enfants seuls de Céline CernyCéline Cerny fait parler les enfants. Mais on n'est pas dans un paradis vert et rose. Les enfants seuls rappelle plutôt que les bambins sont des radars sensibles, intelligents, fragiles et implacables.

 

Céline Cerny s'attache aux moments forts où des révélations leur adviennent, quelquefois tendres, souvent brutales, parfois cruelles, qui produisent des ébranlements. De ceux que nous avons tous vécus, que ce livre ravive.

 

Il arrive dans les courts récits que les parents soient aimants. En général, ils apparaissent comme Jéhovah : tout puissants et incompréhensibles.

 

Les enfants seuls de Céline CernyMais les impressions qu'en reçoivent les enfants sont lucides. Ils vivent dans un système de règles qui s'imposent, qui se contredisent, qu'il n'est pas possible de contester mais qu'ils perçoivent clairement, et auquel ils s'adaptent. On ne juge pas – ou on commence de juger à l'adolescence, comme Valentine, quatorze ou quinze ans.

 

Valentine entre avec son cousin dans l'atelier de son grand-père peintre, qui ne la reconnaît pas, qui la prend pour l'amie de son petit-fils : « Je voyais la convoitise sourdre des coins de sa bouche, un vieux coq au cou dressé. Le grand-père affichait sa suffisance, un cavaleur au sourire inépuisable et dans ses yeux, une lueur torve et carnassière. »

 

 

Céline Cerny, les enfants seuls, éditions d'autre part,

07/06/2015

VIH, virus or not virus?

Par Pierre Béguin

Un virus est fondamentalement démocratique. Il se propage de manière aléatoire dans toutes les couches de la société, il ne reconnaît ni genre ni race ni frontières politiques, sociales ou géographiques. Or, les épidémies censées être causées par le VIH-SIDA diffèrent tant du point de vue clinique qu’épidémiologique: tandis qu’en Afrique elles semblent aléatoires, en Europe et aux Etats-Unis, elles sont fortement non aléatoires, touchant 80% des hommes et se limitant principalement à des groupes marginaux à risque.

Un virus n’est ni polyvalent ni polymorphe. Le virus de la rougeole, par exemple, n’est présent que chez les rougeoleux, celui de la grippe que chez les grippés. Avec la VIH-SIDA, une nouvelle ère a commencé: celle des virus polyvalents, polymorphes et tout-puissants, capables de causer une importante variété de maladies infectieuses dues à l’immunodéficience, mais aussi des pathologies n’ayant rien à voir avec le système immunitaire.

En se basant sur les mêmes critères que pour toutes les autres maladies de type viral, le VIH devrait provoquer le SIDA dans les semaines suivant l’infection. Or, il nécessite, prétend-on, une période de latence de 5 à 10 ans après l’apparition de la réaction immunitaire antivirale. De même, toutes les maladies vénériennes, dès qu’elles ont été sexuellement transmises, provoquent une infection dont les symptômes sont manifestes après quelques jours, contrairement au «virus» du SIDA qui ne provoquerait une séroconversion qu’après plusieurs semaines ou mois.

Voici trois constatations parmi beaucoup d’autres que d’éminents scientifiques toujours plus nombreux – et parmi eux plusieurs prix Nobel – formulent pour mettre en cause la version officielle qui veut qu’un virus, appelé virus de l’immunodéficience humaine (VIH), soit la cause de l’épidémie SIDA. Ces opposants à la thèse officielle, qu’ils suspectent d’être manipulée par les grands groupes pharmaceutiques, sont appelés les «dissidents». Des illuminés?

Rappelons tout d’abord que, de 1981 à 1984, en considérant que l’immunodéficience constituait le dénominateur commun à cette apparition d’une nouvelle épidémie qui semblait frapper les milieux homosexuels de manière non aléatoire, de nombreux chercheurs de pointe, confrontés à ces cas soudain d’effondrement du système immunitaire, ont suspecté plusieurs causes pour expliquer cette nouvelle pathologie, parmi les plus évidentes l’utilisation de substances toxiques et le style de vie des malades (malnutrition par exemple). Ce n’est qu’à partir de 1984 que des chercheurs du gouvernement américain ont émis l’hypothèse qu’un virus était la cause de cette nouvelle pathologie. Bientôt, on annonça, aux Etats-Unis et en France (on se souvient de la controverse entre les professeurs Gallo et Montagnier, le premier se voyant finalement contraint de partager son petit pactole avec le second), avoir découvert un agent infectieux, le VIH, à qui l’on attribua la responsabilité exclusive du syndrome.

Dès lors, en 1985, le public fut averti qu’un terrible fléau menaçait le genre humain, par un battage médiatique – «fort bien orchestré» prétendent les dissidents, et qui fit dire à Coluche que «le SIDA est une maladie qui se transmet médiatiquement» – dont le résultat fut de susciter un vent de panique dans la population.

Pourquoi, alors que la malnutrition et l’usage de substances dangereuses pour le système immunitaire (drogues, certains médicaments, sang transfusé) étaient parfaitement connus et documentés comme causes d’immunodéficience, l’hypothèse du virus seule prévalut? Pourquoi, alors que les premiers cas de SIDA observés et décrits faisaient tous mention d’usage de drogues dures (poppers) et qu’il était connu que ces malades, tous homosexuels, ne s’étaient jamais rencontrés, donc n’auraient pas pu se contaminer l’un l’autre, contre toute évidence a-t-on privilégié la thèse de la maladie infectieuse? Parce que les recherches, principalement aux Etats-Unis, devenaient un big business qui exigeait des crédits énormes. Selon les dissidents, tant que les malades étaient seulement des homosexuels drogués, leur nombre n’était pas suffisant pour justifier des crédits monumentaux. D’où «l’invention» du SIDA hétérosexuel, soi-disant échappé du premier groupe à risque par le chaînon des bisexuels. Sonnèrent alors les clairons du malheur: ainsi libéré de ses premières frontières, le fléau, sous la forme d’un monstrueux virus, allait faire des ravages dans le monde, décimant des populations entières. Dès lors, les crédits publics se mirent à pleuvoir… et ils pleuvent toujours. Voici venu le temps du SIDA business. Quant aux scientifiques, comme le concède l’un d’entre eux, ils vont naturellement là où se trouvent les crédits. D’autant plus que l’omerta contre les opposants à la thèse du virus fut radicale: suppression des crédits de recherche, censure des principales revues scientifiques, statut universitaire contesté, etc.

Sauf que… Trente ans plus tard, toujours pas le moindre petit vaccin en vue. «Et pour cause» ironisent les dissidents. Pire: non seulement il n’existe à ce jour, toujours selon nos dissidents, très strictement aucune preuve de la contagiosité du SIDA, aucune investigation n’a jamais réussi à mettre directement en évidence, chez un malade du SIDA, la moindre particule virale, ni la moindre particule de rétrovirus. En clair, le VIH reste insaisissable. Trente ans de recherche et des montagnes de dollars plus tard, le microbe est toujours virtuel. Mais le plus monstrueux, accusent les dissidents, c’est que la communauté scientifique n’a rien trouvé de mieux que de traiter des patients immunodéficients à l’aide de produits immunodépresseurs, aggravant ainsi leur état au lieu de l’améliorer, et que cette médication dangereuse est parfois prescrite à des personnes en parfaite santé, sous le prétexte qu’un test sérologique positif les avait classées dans la catégorie des victimes d’une prétendue infection. Un test dont la pertinence est bien évidemment contestée.

Voici fortement schématisés et résumés les principaux postulats énoncés par le Docteur Etienne de Harven, professeur d’anatomopathologie à l’Université de Toronto, dans son livre Les dix plus gros mensonges sur le SIDA, paru aux éditions Dangles en 2005. Il y aborde entre autres les questions suivantes:

  • Si le VIH est la cause du SIDA, pourquoi le SIDA touche-t-il de nombreuses personnes qui s’obstinent à rester séronégatives?

  • Pourquoi, même chez un malade en phase terminale, les chercheurs détectent-ils si peu d’activité virale qu’elle serait incapable d’affaiblir le système immunitaire?

  • Comment se fait-il qu’aucun rétrovirus n’ait jamais provoqué la moindre maladie chez l’homme, sauf le VIH?

  • Pourquoi le fait de posséder des anticorps contre un virus est-il le signe que le corps réagit favorablement, excepté dans le cas du VIH?

  • Comment le VIH peut-il provoquer des dizaines de maladies dont certaines n’ont rien à voir avec l’immunodéficience?

  • Pourquoi les personnes séropositives correctement nourries, n’absorbant ni stupéfiants ni médicaments antiviraux et ayant correctement géré leur stress ne développent-elles pas de SIDA?

  • Pour quelle raison le SIDA touche-t-il massivement les hommes dans les pays développés et préfère-t-il les femmes dans les pays pauvres?

Et bien d’autres questions pertinentes encore. Que les choses soient bien claires: parfaitement béotien en la matière, je ne saurai prendre parti. Mais puisque nous avons deux yeux, deux oreilles, et même deux lobes de cerveau, nous pouvons  entendre deux sons de cloche et appréhender deux théories opposées sans que ne s’embrouillent nos neurones. Comme le disait Scott Fitzgerald cité en exergue par l’éditeur: «Le signe d’une intelligence supérieure est de pouvoir entretenir simultanément deux idées contradictoires dans son esprit, et de continuer d’agir». A celles ou ceux capables d’une telle ouverture, je recommande vivement cette lecture.

 

Les dix plus gros mensonges sur le SIDA, Etienne de Harven, Jean-Claude Roussiez, Dangles éditions, 2005

05/06/2015

Plaine des héros

Le beau Géo était plein de promesses. Auteur de théâtre à succès, manieur de mots, cultivé, Prix Schiller. Et antisémite virulent. Cette haine l'a poussé vers la politique. Fondant un journal satirique, Le Pilori, qui s'attaquait aux juifs, aux francs-maçons aux politiques, aux élites, il a également créé un parti fasciste, dont il est devenu le chef unique et incontesté. Sa devise : « une doctrine, une foi, un chef ». C'est ce parti qui a mis en accusation deux socialistes, Léon Nicole et Jacques Dicker, l'arrière-grand-père de l'écrivain, en 1932. Dans la contre-manifestation qui suit, l'armée tire sur la foule.

 Georges Oltramare (1896-1960). On savait depuis quelque temps qu'Yves Laplace préparait un livre sur lui. Qui ne venait pas. La première partie de Plaine des héros met en scène cette difficulté.

 Le narrateur, tout à son sujet, erre géométriquement entre la station service Tamoil où il prend son café le matin et la plage de l'ONU, convoquant les ombres d'Oltramare et de ses fidèles, évoquant le fantôme sans que rien ne se déclenche, sinon l’accélérateur de particules du CERN. Ses effets bizarres sur la temporalité font communiquer les époques et cohabiter présent et passé.

 Laplace a besoin pour ses livres d'un Neveu de Rameau. Ici, au début de Plaine des héros, un excentrique fantasmé tente de jouer ce rôle, un acteur échappé du Grand Théâtre en costume de scène éclatant. Ça ne donne pas grand chose. Du coup, Laplace a recours au cousin Bernard, infirmier assistant dans un EMS, amateur de tourisme sexuel en Asie, qui était le héros de ses deux derniers romans. Bernard échoue aussi à donner de la verve et du sens au livre. Le début du roman écrit donc l'échec d'écrire un roman.

 Il faut un troisième excentrique pour que tout démarre. Grégoire Dunant, féru de linguistique comparée et chansonnier, en outre neveu par alliance de Georges Oltramare (sa mère était sœur de sa femme), fils illégitime d'un compositeur juif. Son père, Casimir Oberfeld, avait travaillé pour Fernandel notamment sur la chanson Félicie aussi. Il a été déporté à Auschwitz en 43 et est mort lors de l’évacuation du camp. Plaine des héros

Grégoire Dunant, du coup, a eu plusieurs pères de substitution, dont son oncle antisémite Oltramare, qui l'aimait beaucoup. Dans une tournée musicale en Russie, que le narrateur suit en photographe, Dunant lui parle du politicien, relayant la fascination qu'éprouve Laplace pour un homme qui devrait au contraire lui répugner. C'est la deuxième partie de Plaine des héros.

Tout ce matériel trouble va faire les délices de l'écrivain, qui en exploite les double-fonds, les questionnements, les ambiguïtés. On ne s'attend pas à des simplifications avec notre auteur et on n'est pas déçu. Le texte est enlevé et éclairant. Et, cerise sur le gâteau : autant qu'homme politique qui a choisi le mauvais bord et s'est retrouvé à Sigmaringen avec Pétain et Céline, Oltramare est portraituré en auteur qui ne tient pas ses promesses. Ce qui parle à beaucoup de monde.(À tous les écrivains - ou presque.)

 

Yves Laplace, Plaine des héros, Fayard

Silvia Härri, Nouaison

Par Alain Bagnoud

 

 

Nouaison. « Nouer (verbe intransitif): passer à l'état de fruit. » Il s'agit dans ce livre de Sylvia Härri de conception, d'enfantement, de naissance. Mais rien de niais, rien de mièvre. (On peut le craindre avec de tels sujets.) Rien de poético-précieux. (On pourrait le craindre avec ce titre.) Tout est profond, signifiant. De courts chapitres ramassés évoquent les difficultés physiques à concevoir, l'envie d'enfant, le corps, ses troubles, ses dérèglements, la médecine, l'intervention, la grossesse. La forme est allusive, l'écriture dense. Nouaison est un de ces livres qui parviennent à saisir du sens, de la gravité, à refléter ce qui fait l'importance, l'intérêt et le tragique de la vie.

 

Silvia Härri, Nouaison, Bernard Campiche éditeur

 

01/06/2015

Jean Chauma, A plat

Par Alain Bagnoud

 

Jean Chauma, A platLivre après livre, Jean Chauma creuse son sillon. Il a un champ bien à lui, nourri par des expériences antérieures, du temps où il était voyou. Ce milieu-là, celui des années 70 et 80, est son Combray.

 

Le héros de son dernier roman, A plat, s'appelle Jean. C'est un colosse. Il vit maritalement avec une femme qui a trois filles d'une union antérieure. Elles l'appellent « papa chéri », ça ne lui déplaît pas.

 

Jean Chauma, A platJean a cent kilos, une gueule de brute, des complets bien coupés. Il est bien intégré dans sa banlieue, boit l'apéro avec les flics, visite ses beaux-frères, un Arabe qui tient un boui-boui, un autre qui possède une salle de jeux, fait la tournée de ses sœurs, dont celle qui est assez mal vue dans la famille parce qu'elle a décidé de s'élever socialement et de faire des études : elle a passé un CAP de coiffeuse-esthéticienne.

 

Jean a le temps. Il ne travaille pas. Mais de temps en temps, il s'affuble d'un postiche et braque une bijouterie avec un de ses beaux-frères et un ami d'enfance.

 

A plat raconte une de ses journées. Qui finira mal. Parce que la cible est mal choisie. Parce que Jean se met à réfléchir.

 

Cette montée vers le braquage n'est pas le seul intérêt du livre. Chauma excelle à dépeindre les voyous de l'intérieur, leur vision de la vie, leur sens de l'instinct, et à dépeindre par petites touches les relations hiérarchiques de la banlieue.

 

A plat, Jean Chauma, fictio, BSN press.

 

28/05/2015

Ecrits du Valais à la Cave Valaisanne - Fureur de lire

 

Écrits du Valais 1572-2014
Pascale Güdel, Alain Bagnoud, Antonin Moeri, Pascal Rebetez

Ecrits du Valais à la Cave Valaisanne - Fureur de lire Lectures alpines
JEUDI 28 MAI
La Cave Valaisanne
18h30

Kaléidoscope à la fois nuancé et éclatant, l’anthologie Écrits du Valais (éd. d’autre part) présente les textes d’auteurs, bien vivants ou disparus, francophones et germanophones, connus ou anonymes, qui se répondent au-delà des différences de genres et d’époques. Le maillage serré et chamarré de l’expression littéraire de ce morceau de territoire particulièrement fécond, tant les plumes sont nombreuses et de qualité, entre glacier du Rhône et lac Léman, sera défendu par quatre lecteurs, dans un petit coin de Valais au cœur de Genève.
Durée: 1h00

24/05/2015

James Salter versus Kerouac

 

 Par Jean-François Duval

   Parution en ce mois de mai de la traduction française de «Pour la gloire», tout premier roman de James Salter, aux éditions de L’Olivier. L’édition originale avait paru en 1956 sous le titre «The Hunters», chez Harper & Brothers, à New York.  C’était la dernière pièce de l’œuvre de Salter qui nous manquait encore en français.

   J’ai rencontré James Salter en 2000 à Manhattan. Il m’avait proposé de déjeuner ensemble à l’Algonquin. Nous y sommes restés plus de trois heures à discuter. Au vu des photos que j’avais découvertes de lui dans la presse, je l’imaginais forcément de haute taille, or à ma surprise il ne dépassait pas 1m70, idéal tout de même, songeais-je, pour se glisser jadis dans le cockpit de son FA 18. L’un des premiers chasseurs à réaction de l’histoire de l’aviation, grâce auxquels les pilotes de l’US Air Force combattaient les redoutables Mig soviétiques sous le ciel de Corée. Nous avons autant parlé de littérature que de la guerre dans les airs.

   Cette publication est bienvenue. Pourquoi ? L’an dernier, L’Olivier a publié le dernier volumineux roman de Salter, «Et rien d’autre», dont la rédaction s’est étendue sur quelque trente ans. C’est, de tous les romans de Salter (aujourd’hui âgé de 90 ans), celui qui a rencontré le plus grand succès médiatique ; immédiatement traduit en de nombreuses langues, il a tout de suite figuré dans la liste des bestsellers. Or, du moins c’est mon avis, «Et rien d’autre» est très loin de ce que Salter nous a donné de meilleur («Une vie à brûler», «Un sport et un passe-temps»).

   D’où cette mienne impression : jusqu’à «Et rien d’autre», on avait le délicieux sentiment, en lisant Salter, qu’il restait toujours légèrement en deçà de son talent, qui paraissait immense. La sortie de «Et rien d’autre», soudain, a fait prendre conscience de ses limites.

L’ouvrage se perd dans la narration de maints épisodes superflus, le lecteur se lasse, s’ennuie, se dit que Salter s’égare en prenant la direction d’horizons incertains – où est passée sa maîtrise de pilote ? Bref, peut-être Salter n’aurait-il jamais dû laisser publier ce roman, qui fait ressortir les quelques faiblesses jusqu’alors camouflées de son art d’écrivain. On l’aimait pour ses fulgurances, son style étincelant, fuselé, pour ses feintes ! hélas «Et rien d’autre» n’est plus qu’une dernière et vaine voltige (à la courbe bien trop longue de surcroît) qu’il aurait dû nous épargner (ce roman nous ramène d’ailleurs beaucoup trop à terre, il n’y est pas question d’aviation, mais d’intrigues sentimentales où la quête amoureuse n’offre qu’un très maigre substitut à la dimension épique (elle a toujours quelque chose d’aérien) de ses romans précédents (y compris «L’homme des hautes solitudes» qui narre l’impossible quête d’un alpiniste américain du côté de Chamonix et du Mont-Blanc).  

   Il en va tout autrement de ce «Pour la gloire», aujourd’hui proposé par les éd. de L’Olivier, qui relate les tentatives du capitaine Cleve Connell pour devenir un «as» parmi les pilotes de chasse, en abattant au moins cinq avions ennemis. On retrouve là (et pour cause, puisque c’est le Salter des tout débuts, celui qui est tout entier saisi par son effort pour devenir écrivain) un roman de cette fulgurance étincelante qui a fait dire de lui, par ses pairs, qu’il est «un écrivain pour écrivain».

   Si je considère la littérature américaine de cette époque, un point en particulier me paraît intéressant : «Pour la gloire» («The Hunters»), je l’ai dit, paraît en 1956. Soit un an avant «Sur la route» de Kerouac. Les trajectoires de ces deux écrivains s’étaient déjà croisées avant la guerre, dans les années 1930. Tous deux faisaient alors des études secondaires supérieures dans la même école privée à New York, la Horace Mann School. Né en 1922 et de trois ans l’ainé de Salter, Kerouac avait pu entrer dans cette école plutôt chic grâce à une bourse (on espérait beaucoup de ses qualités de footballeur américain). Encore adolescent, donc «un grand» aux yeux du jeune Salter, il publiait déjà des nouvelles et des récits dans le journal de l’école. Salter était épaté, et certainement, la «fibre» de romancier qu’il sentait déjà vibrer en lui, le poussait, plus ou moins consciemment, à mettre ses pas dans ceux de son aîné. Son père l’inscrit cependant à West Point. Salter devient pilote, se bat en Corée, tout cela retarde d’autant sa carrière d’écrivain (il écrit à ses heures «perdues», ce qui n’est guère facile à l’armée). La parution de «The Hunters» précèdera pourtant de un an celle de «Sur la route» (elle aussi considérablement retardée, pour d’autres raisons).

   «Sur la route» devient immédiatement un bestseller. «The Hunters» passe inaperçu. On trouve pourtant dans ses deux romans la même exaltation d’une quête existentielle, à travers ce qu’on peut appeler la mise en forme des «temps forts» d’une vie (ses sensations sur la «route» pour Kerouac, ses sensations de pilote de chasse pour Salter). Les deux livres illustrent d’ailleurs parfaitement les deux voies qui s’ouvraient alors pour le roman américain. Celle qu’inaugurait Kerouac était évidemment beaucoup plus novatrice : avec lui, la littérature devenait jazzée, un art dont les références étaient beaucoup plus musicales que picturales. Salter, lui, se satisfait des canons du roman traditionnel, on est encore dans la filiation d’Hemingway précisément (en quoi ses romans sont «plus faciles» à lire que ceux de Kerouac).      

   N’empêche ! l’exigence d’une littérature existentielle est bien là. Et dans son «rendu», Salter lui apporte une sorte de précision aiguisée qui vaut d’être goûtée, parce que Salter, contrairement à tant d’auteurs révolus du XXe siècle, ne perd jamais de vue le risque de la «corne du taureau», dont la conscience de la présence, lorsqu’on se mêle d’écrire, était intimement liée pour Leiris à l’acte même d’écrire.

   Un troisième roman, très différent, marque aussi cette époque, paru tout juste avant les deux que je viens d’évoquer : Lolita de Nabokov, en 1955. D’une certaine façon, on peut penser que Lolita marque le point d’orgue – magnifique et ironique – d’une certaine conception de la littérature : Nabokov conçoit encore le rôle d’écrivain, et celui du narrateur, comme celui d’un joueur, fût-il pervers ou perfide (la nymphette, à la façon d’une pièce de sucrerie, offre le plus pur condensé de l’esprit du début des 50’s). A l’inverse, Kerouac et Salter – et c’est là un point de rupture – engagent résolument l’art littéraire sur les voies d’un sérieux retrouvé et fondamental (mais non pas ennuyeux), sans nul doute commandé par les angoisses de l’époque qui s’ouvre et les menaces qu’elle recèle. Pour l’un et l’autre, l’enjeu est à nouveau d’imaginer et d’explorer, existentiellement parlant, les voies d’un salut possible. 

James Salter, «Pour la gloire», L’Olivier, mai 2015.