30/01/2015

Aude Seigne, Les Neiges de Damas

 

Par Alain Bagnoud

Les Neiges de Damas se présente comme un livre singulier. Qu'est-ce que c'est ? Un récit de voyage ? Un roman historique ? La relation d'un moment personnel difficile ? Tous ces aspects, le texte les intègre et les unifie autour d'un lieu, Damas, et d'un moment, la période où le personnage principal du livre a fait un séjour dans cette ville

En 2008, Alice a passé un hiver au Musée national de Damas avec son prof genevois de l'unité de Mésopotamie et un doctorant. Ils examinent et classent des tablettes sumériennes, tombent sur la relation de la vente d'un oiseau. Cette plaquette rare les sort des moutons qu'on s'échange à l'époque. Elle servira à l'auteur de point de départ à des rêveries sur ce qui se passait 1770 ans avant Jésus Christ.

Des rêveries qui se révèlent plus vivaces que la réalité. Enfouie dans son sous-sol, l'étudiante ne voit rien de Damas, ou presque rien. Elle est plongée dans une intériorité qui tournera, au retour, en crise psychique, dépression ou burn out, on l'appellera comme on voudra.

Les diverses périodes décrites dans Les Neiges de Damas composent un puzzle : la rencontre du professeur, quelques épisodes de son passé, la vie de l'oiseleur summérien, le travail au musée, l'écriture du livre, six ans après. Les genres se succèdent : confessions à la première personne, récit du séjour à la troisième personne, considérations sur ce qu'est devenue la Syrie depuis le séjour d'Alice, reconstitutions historiques, éclats de thérapie...

Mais ce qui pourrait être complètement discontinu tient bien le coup grâce au talent d'Aude Seigne et à une structure invisible. Celle-ci se construit à travers l'interrogation profonde que l'auteur se pose sur elle-même et sur un thème qui traverse tout le livre et lui donne sa force et sa tension : l'inassouvissement.

 

Aude Seigne, Les Neiges de Damas, Zoé

26/01/2015

"Fils" d'Antonio Hodgers

 

La Compagnie des Mots reçoit Antonio Hodgers le 3 mardi février autour de son livre Fils.

Soirées littéraires Premier mardi du mois de 18h30 à 20h Auberge du Cheval-Blanc Salle Le Box (sous-sol) Carouge - Place de l’Octroi TPG tram 12 : arrêt Place d’Armes

Animation: Pierre Béguin

Entrée libre

25/01/2015

Le millième de Blogres

 

Par Pierre Béguin

 

C’était en septembre 2007, sous l’ombre de la tonnelle, dans mon jardin. Blogres est né. Très vite Olivier Chiacchiari est parti. Serge Bimpage est passé en coup de vent, Pascal Rebetez s’est endormi et l’on attend impatiemment son réveil. Mais Antonin Moeri et Jean-Michel Olivier nous ont rejoints en chemin. Résultat: 1000 articles en 7 ans et demi d’existence! Une belle vie…

Chacun a trouvé naturellement sa voie, sans concertation aucune. Alain Bagnoud, puis Jean-Michel olivier se sont concentrés sur la littérature suisse romande. A eux deux, ils remplissent un rôle que les journaux ont abandonné progressivement: en critiques avertis, ils contribuent à faire connaître une littérature étonnamment vivace malgré l’étroitesse de ses frontières. Certains auteurs ne s’y trompent pas qui nous envoient régulièrement leur dernier livre. Antonin Moeri se dédie à sa spécialité, la nouvelle, dont il parle avec originalité et perspicacité. Quant à moi, je me tiens le plus souvent à l’écart des nouveautés littéraires pour embrasser des problématiques de la littérature française – et parfois étrangère – sur l’axe diachronique, du 17e au 21e siècle, et les relier parfois à l’actualité. Finalement, tout se complète très bien, sans aucune contrainte, en toute liberté. Deux ou trois repas annuels cimentent l’ensemble. Et la nave va! Pour l’instant, pas d’escale prévue. Chacun tient son poste…

Nous profitons de l’occasion pour remercier les presque quinze mille personnes qui nous lisent mensuellement et qui ajoutent des commentaires souvent pertinents à nos articles. Et puisque le mois de janvier permet toujours les voeux, nous profitons de l’occasion pour leur souhaiter des rêves à foison, l’envie furieuse d’en entreprendre certains et la possibilité d’en réaliser quelques-uns. Qu’ils sachent ou qu’ils puissent encore longtemps se souvenir du meilleur et oublier le reste,  résister à l’enlisement, à l’indifférence,  à l’injustice, se réveiller aux cris des enfants et s’endormir un livre à la main…

Bien à vous.

Blogres

 

 

 

23/01/2015

Soumission de Houellebecq

 

Par Alain Bagnoud

Parlons-en, puisque c'est le sujet littéraire de la saison. Moi aussi, j'ai lu Soumission, de Michel Houellebecq. Avec intérêt, il faut dire : même un médiocre Houellebecq est supérieur à la plus grande partie de la production actuelle.

Avec intérêt, donc, mais un peu d'écœurement. Non pas à cause de l'intrigue. Je la rappelle en bref : un président islamiste est élu dans une France du futur, et le narrateur du livre, un universitaire déprimé spécialiste de Huysmans, finit par se convertir.

Bien sûr, on peut voir dans cette histoire, qui est pleine de références littéraires, une fable sur le changement des mœurs. Huysmans s'était converti au catholicisme à cause de la beauté esthétique des cérémonies, de l'art sacré, de la littérature religieuse, de l'architecture et des cathédrales. Ici, le personnage franchit le pas à cause de la possibilité d'obtenir des jeunes épouses, puisqu'un prof d'uni vieillissant peut en avoir trois, et très jeunes : la dernière femme du doyen de l'université a quinze ans.

Ces fantasmes, cette projection, la société qui est décrite, la position politique de l'auteur, tout ça prête à débat. Évidemment, peindre une France régie par un Islam soft, c'est crier au loup qui s'approche. Cette position, semblable à celle des tenants de la droite dure, n'est évidemment pas la mienne. Mais parlons-en, ça fait des discussions de café, on se dispute, on précise sa position, c'est très bien.

Non, ce qui m'a écœuré dans le livre, c'est autre chose, qui tourne autour du personnage principal. Certes, ce n'est pas le premier des héros de Houellebecq qui est veule, conformiste, médiocre, égoïste, ne songeant qu'à son plaisir personnel.

Mais dans les autres romans de notre auteur, la veulerie était épinglée par l'humour, elle était mise à distance, si bien que sa description pouvait passer pour une sorte de dénonciation. Ici, l'humour essaie bien d'être présent, mais il ne fonctionne pas. Et c'est parce que, ai-je eu l'impression, on ressent une sorte d'adéquation entre le personnage et l'auteur. Ce qui fait que cette veulerie devient hélas, si on veut, le message du livre.

 

Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion

22/01/2015

Littérature et salon de thé

par Jean-Michel Olivier

Depuis mercredi, comme tout le monde, je vis dans la sidération. Impossible de penser à autre chose qu'au massacre des artistes géniaux qu'étaient Cabu, Wolinski, Charb, Honoré et Tignous ! Et depuis, à chaque instant, radio, télévision, journaux ravivent la plaie si douloureuse qui ne se refermera pas…

images-7.jpegPour faire diversion, j'écoutais Vertigo, sur La Première, qui recevais ce jour-là Metin Arditi. Je retrouvai le même Arditi, d'ailleurs, lundi dernier au Journal du Matin, invité de Simon Matthey-Doret (ici). Il y parlait de son dernier roman, Juliette au bain.*

D'un coup, d'un seul, on quittait l'abominable tuerie parisienne pour entrer dans un salon de thé de Champel, entre deux douairières aux cheveux bleus et un vieil avocat à la retraite. On était entre gens de bonne compagnie. On mangeait son mille-feuilles sans faire de miettes, en sirotant une tasse de thé à la bergamote. On était loin du monde, loin des larmes et du sang. Personne ne disait du mal de personne. On avait oublié Zemmour, Houellebecq, et même Finkielkraut.

On était à Genève, sur la planète Suisse, et on était bien.

Jamais la littérature (qui est un attachement vital au monde des hommes et des femmes) ne m'a paru si détachée de tout. Si vaine, si dispensable. Et la morale, bordel ? Elle régnait en maîtresse absolue. Bons sentiments, espoir œcuménique, fraternité béate. Dans ce salon cosy, on était loin de tout : du monde, des guerres de religion, des jeunes paumés des banlieue, de la modernité…

Si la littérature existe, elle est en prise directe avec le monde — ou elle n'est pas.

* Metin Arditi, Juliette au bain, Grasset.

20/01/2015

CEVA et citoyenneté, suite

 

Par Pierre Béguin

 

A propos de mon dernier billet CEVA et citoyenneté, je remercie cet habitant de Champel de son commentaire tout à fait édifiant. Interpellé sur les nuisances nocturnes des travaux du CEVA à Champel (qui n’excédaient pas 22 heures et ne reprenaient qu’à 6 heures, alors qu’à la Chapelle elles s’étendent sur toute la nuit), M. Luc Barthassat se fend donc d’une missive ainsi formulée:

 

«Je suis conscient des difficultés que génèrent les chantiers de l'importance du CEVA et des nuisances induites pour les riverains. Je peux vous informer que la convention de délégation du contrôle environnemental du chantier CEVA a été signée entre le Canton et l’OFT. Elle est entrée en vigueur le 9 septembre 2014 et elle permettra à mes services en charge de l'environnement, ainsi que je leur ai demandé, de suivre de près ce chantier en particulier pour le bruit. En ce qui concerne les horaires de travail je transmets votre alerte à la direction de projet CEVA qui vous répondra sur ce point. En effet, je sais que des instructions précises sont données aux entreprises quant aux travaux en période nocturne, cependant il est important que les riverains nous fassent part de leur ressenti afin que le chantier puisse faire les corrections nécessaires quand cela est possible. Je vous remercie donc pour votre alerte et vous prie de recevoir, Cher Monsieur, mes cordiales salutations.»

 

Le commentaire précise que, dès lors, les nuisances nocturnes dues aux travaux ont cessé. Conclusion: à Champel, tout laisse croire que M. Luc Barthassat peut faire quelque chose; à la Chapelle, interpellé sur le même problème, M. Luc Barthassat, selon ses propres paroles, ne peut rien faire. Quelle parfaite illustration de mes propos sur la citoyenneté à deux vitesses! Quelle crédibilité un élu peut-il conserver après cela?

 

M. Luc Barthassat, les habitants de la Chapelle aimeraient comprendre les raisons de cette incroyable disparité de vos pouvoirs selon qu’ils s’exercent d’un côté ou de l’autre de l’Arve. Par la même occasion, ils vous rappellent que tous les citoyens, de Champel ou d’ailleurs, sont à égalité dans les locaux de vote: chacun possède une voix le moment venu…

 

18/01/2015

faire grimper la température

 

par antonin moeri

 

 

 

Ma nièce de Los Angeles m’a offert pour Noël un joli petit livre publié aux coquines Editions La Musardine. Dix-sept textes d’auteurs différents, très divers de ton, de sensibilité et de férocité. Un point commun cependant: soumission ou insoumission à l’instinct de domination du ou de la partenaire. «Le taille-crayon» offre un exemple de ce genre de littérature. Son auteur, Octavie Delvaux, aurait vécu sur tous les continents (selon Wikipédia) à la suite de ses parents. «De cette enfance cosmopolite, elle a gardé le goût des voyages et des langues. Elle a fait de brillantes études littéraires à La Sorbonne, avant de vivre à Londres, Dublin puis Glasgow. Spécialisée dans la recherche de manuscrits médiévaux, elle intervient comme «visiting lecturer» dans plusieurs universités européennes. Son premier roman «Sex in the kitchen» s’est vendu à plus de vingt mille exemplaires».

Quelques années avant ce succès, Octavie Delvaux a écrit, pour un collectif d’auteurs, «Le taille-crayon». Une étudiante en géographie, Lucie Mercier, a besoin d’un travail d’appoint pour pouvoir terminer la rédaction de sa thèse. Le DRH Pierre Lambert peut décider d’engager ou de ne pas engager Lucie, «jeune femme blonde et élancée dont la plastique attire les faveurs des hommes». Le DRH, genre grimpion myso, traite Lucie avec mépris. Un sourire suffirait. C’est fait. Pierre sort du tiroir un taille-crayon. L’objet représente un homme à quatre pattes. «Le crayon se taille dans le fondement».

Tout en taillant son crayon, Pierre «déverse sa litanie d’embauche habituelle». Lucie devra gérer le standard. Pierre prendra Lucie pour cible et ne cessera de l’humilier en public. Devant l’insoumission de Lucie, Pierre fait tout pour la faire craquer. Il la convoque dans son bureau pour qu’elle fasse le ménage. Cette fois, c’en est trop. Lucie se présente «moulée dans une minijupe fendue... bustier très décolleté... bottes à talons aiguilles». Elle lui ordonne de baisser son pantalon et de se mettre à quatre pattes. Elle enfonce un gros crayon à dessin dans le sonore du dirlo. Avec des menottes, elle attache les poignets du porcelet au radiateur. En passant devant l’accueil, Lucie lance: «Lambert vous attend dans son bureau, ses adjoints et toi».

Lecteur attentif de Sade, Casanova, Sacher-Masoch, Apollinaire, Aragon, Bataille, je me demande ce que la dite littérature érotique peut avoir de transgressif aujourd’hui. La toile permet à chacun d’assister aux scènes les plus extrêmes, dans lesquelles la cruauté accompagne (avec ou sans mots sales) la montée de la jouissance. L’individu pourrait ressentir une grande lassitude à voir ces scènes décrites dans une fiction littéraire avec moult détails: «chatte engorgée, clito au garde-à-vous, la queue dans le trou graissé, mes orteils disparaissent dans sa bouche..., je reviens avec un plug, les boules de geisha, ton vibro préféré et du lubrifiant..., je remarque la cyprine sur tes cuisses». Et pourtant, le texte imprimé, quand il n’est pas trop sot, offre un je ne sais quoi que ma nièce de Los Angeles n’aurait pas trouvé sur les sites pornos. Un je ne sais quoi qui s’appelle la distance.

 

 

In/Soumises: contes cruels au féminin, La Musardine 2012

CEVA et citoyenneté

 

Par Pierre Béguin

 

Si nous devions reconnaître à la construction du CEVA un grand mérite, ce serait de souligner à l’évidence ce que tout le monde pense tout bas: il y a deux catégories de citoyens, pour le moins. Et c’est ce que nous allons voir…

Donc on construit deux tunnels. L’un à Pinchat entre le Bachet et Carouge Fontenette, l’autre sous la colline de Champel, sitôt après l’Arve. Le tunnel de Pinchat, à la Chapelle du moins, atteint une profondeur maximum de 18 mètres, celui de Champel d’environ 40 mètres. La fin des forages au tunnel de Pinchat est planifiée pour l’été prochain, les forages au tunnel de Champel accusent deux ans de retard.

Voilà pour l’énoncé. Maintenant posons le problème:

Si l’on devait prévoir davantage de moyens acoustiques et accélérer les forages dans l’un des deux tunnels, lequel devrait-on choisir? «Trop fastoche!  répondrait n’importe quel cancre, le tunnel de Pinchat…» C’est évident, sauf pour nos autorités et les responsables du CEVA qui, en l’occurrence, remportent la palme de la «cancritude».

Car on a retiré des ouvriers du tunnel de Champel pour les mettre dans le tunnel de Pinchat où l’on fore toute la nuit (cf. CEVA de bruit et de fureur), contrairement au tunnel de Champel où l’on épargne le sommeil des habitants. Et alors que le tunnel de Champel est beaucoup plus profond, on a prévu pour l’exploitation du CEVA davantage de protections acoustiques que dans celui de Pinchat où la profondeur moindre laisse entrevoir la possibilité de nuisances.

Que faut-il en conclure? Sottise? A Genève, ce ne serait guère surprenant, mais tout de même… Alors? La rumeur prétend que les habitants de Champel auraient négocié le retrait de leur recours au profit d’une garantie accrue contre le bruit des trains. Mais la rumeur, on le sait, est si malveillante… Peut-on croire que, dans notre République, certains quartiers ou certaines communes sont systématiquement épargnés? Tandis qu’en d’autres lieux, les droits des citoyens sont bafoués? Purs propos de Café du Commerce, bien sûr…

Il n’en reste pas moins que si La Fontaine et Blaise Pascal habitaient Genève, ils auraient pu écrire, le premier nommé: «Selon que vous serez de Champel ou d’ailleurs…», le second: «Bruit en deçà de l’Arve, silence au-delà». Eh oui! Une certitude: pour nos autorités politiques, le citoyen de la Chapelle est beaucoup plus dommageable que celui de Champel. Même en ce qui concerne les centimes additionnels. Qu’il n’ait pas en plus l’outrecuidance de s’en plaindre et de demander une égalité de traitement!  Mais chuuuuut! Il est des choses  qu’on ne peut pas dire, surtout si elles sont vraies. On ne dira donc pas qu’on prévoit, pour le même projet, deux types de tunnel pour deux catégories de citoyens…

A part ça, dans les commentaires sur mon billet précédent CEVA de bruit et de fureur, une personne propose une solution amusante: que celles et ceux de la Chapelle qui ne peuvent dormir à cause du forage incessant se rendent sur le palier ou sous les fenêtres des responsables de projet et des autorités! Le message est donc lancé aux responsables: si vous n’allez pas à la Chapelle, la Chapelle ira à vous. Avec le sonomètre. Mais jusqu’à 60 décibels, donc, pas davantage! Promis?

Cela dit, ces bruits n’auront rien de solidiens. Et dans cas, contrairement à ce qui se passe à la Chapelle, l’intervention de la police sera autorisée. Entre collègues, faut bien s’entraider…

 

 

 

16/01/2015

CEVA de bruit et de fureur

 

Par Pierre Béguin

 

Pouvez-vous imaginer partager vos nuits, pratiquement sans interruption et pendant des mois, avec une machine à roto percussion qui perce votre sous-sol et qui produit, dans votre chambre à coucher, un bruit de marteau piqueur pouvant émettre jusqu’à 60 décibels?  Pour vous aider à vous représenter ce qu’un tel désagrément signifie sur votre sommeil, cliquez sur l'image ci-dessous:



Voilà! Maintenant vous savez. Et bien c’est exactement ce que doivent endurer des habitants de la Chapelle sur Carouge depuis mars 2014, c’est-à-dire depuis que le CEVA a débuté au Bachet le percement du tunnel de Pinchat. Le bruit incriminé, 24 heures sur 24, se propage par les sous-sols, fait vibrer les maisonsqui entrent alors en résonnance, avant de ressortir jusqu’à 200 mètres du lieu d’émission. A raison d’une avancée d’un mètre par jour, faites le calcul!

 Mais voyons! Chez nous, en Suisse, il existe des lois, des règlements, allez-vous rétorquer? Bien sûr! Et même de très sérieuses directives sur les mesures de construction et d’exploitation destinées à limiter le bruit de chantier, selon l’article 6 de l’ordonnance sur la protection contre le bruit du 15 décembre 1987, émanant de l’Office Fédéral de l’Environnement (OFEV). Très clairement, il est précisé une «limitation de durée de 7 heures par jour ou moins pour les travaux de construction très bruyants (08h00 – 12h00 et 14h – 17h00)». L’autorisation délivrée Par l’Office Fédéral des transports au CEVA, le 8 mai 2008, imposait clairement l’application de cette directive. Sauf que les responsables du CEVA bafouent ostensiblement la directive, qu’ils s’asseyent allègrement sur les lois et les règlements en poursuivant les travaux les plus bruyants 24 heures sur 24. Avec, comme de bien entendu, le consentement des services de l’Etat en charge du dossier, dont on imagine qu’ils ont reçu des directives en ce sens. Et que dire des députés eux-mêmes, probablement briefés par le Conseil d’Etat, qui n’ont, comme de bien entendu, pas traité une pétition reçue en juin 2014!En voilà une démocratie qui fonctionne bien! Il paraît, selon tout ce beau monde qui le proclame la bouche en coeur, que la loi ne concerne pas les bruits solidiens, à savoir ceux émis dans le sous-sol, mais seulement les bruits de surface. Comme si, quand on mesure avec des sonomètres jusqu’à 60 décibels dans une chambre à coucher, ce n’était pas des bruits de surface! Poussons le raisonnement jusqu’à l’absurde: dans votre cave, vous pouvezdonc faire le bruit que vous voulez! Enfin… à condition bien sûr que toutes les autorités vous appuient. Dans ce cas, comme les responsables du CEVA, vous pourrez faire preuve d’une mauvaise foi tout simplement hallucinante. Quel autre mot peut-on utiliser lorsque des collaborateurs du CEVA viennent constater un bruit assourdissant chez certains habitants et qu’ils se permettent ensuite de nier toute implication du chantier dans les nuisances même qu’ils ont constatées? Quant aux CFF, principaux bénéficiaires du CEVA, ils ne s’en privent pas! Leur arrogance, leur mépris, est proprement sidérant.

Le conseiller d’Etat Luc Barthassat, chef du département incriminé, est lui aussi venu constater les nuisances sur place. Il a eu ces mots historiques: «Je ne peux rien faire». De deux choses l’une: soit il ne peut vraiment rien faire et alors on se demande bien à quoi il sert s’il ne peut intervenir contre une transgression aussi évidente de la loi, soit il ne «veut» rien faire et il s’assied sur les lois même  qu’il est censé faire respecter. Dans les deux cas, il se montre incapable de s’élever à la hauteur de la fonction pour laquelle il a été démocratiquement élu. Que des gens doivent quitter leur domicile en pleine nuit avec enfants et brosses à dent pour un hôtel salvateur, que des enfants ne dorment pas avec les possibles répercussions sur leur santé et leurs résultats scolaires, que des lois fédérales soient bafouées avec le consentement de son département, le conseiller d’Etat Luc Barthassat, qui par ailleurs dort très bien du sommeil du juste dans un coin du canton épargné par les méfaits du CEVA, le conseiller d’Etat Luc Barthassat donc s’en moque allègrement! Eh oui! Il y a à la Chapelle une nuisance plus assourdissante encore que celle produite par le CEVA, c’est le bruyant silence de Monsieur Luc Barthassat!

Il est un autre silence assourdissant qui ne laisse pas de surprendre: celui de la presse. Si Léman bleu s’est déplacé pour consacrer un reportage à ce qu’il faut bien considérer comme un scandale couvert par les autorités cantonales elles-mêmes , les autres médias, La Tribune de Genève, Le Temps, la Télévision ou les radios, se taisent étrangement, faisant planer quelques soupçons quant à leur implication dans les problèmes régionaux, pour ne pas dire quant à leur autonomie. Au cas où ces instances médiatiques ne seraient pas au courant, puissent-elles trouver dans ces lignes les informations qu’elles devraient être les premières à diffuser…

Pour leur gouverne, une plainte a été déposée par les riverains – dont l’association, précisons-le, est favorable à la construction du CEVA – pour contraindre la direction du CEVA et les entreprises concernées par le chantier à respecter la loi et les directives auxquelles elles sont soumises, à savoir de s’abstenir de tous travaux de forage du tunnel dans le secteur concerné entre 19 heures et 7 heures le matin. Plus conciliants que la loi elle-même, les habitants de la Chapelle! Mais peut-être un peu naïfs… Selon le planning du CEVA, les forages devraient se terminer l’été prochain. Je reste convaincu que la plainte se perdra sous un dossier et qu’elle n’en ressortira pas de sitôt, en tout cas pas avant… disons septembre prochain. On fait le pari? Comptez sur moi pour vous tenir au courant!

A part ça, tout va très bien, citoyens, tout va très bien! Que ceux qui peuvent dormir continuent à dormir! Dans quelques années – mais sûrement pas en 2017 comme prévu, et malgré ce forage continu hors loi – avec un dépassement budgétaire important qui plombe déjà tous les autres investissements – mais sans une Gare pourtant nécessaire à Carouge Fontenette –  vous pourrez vous rendre à Annemasse en douze minutes. Enfin, pour les quelques usagers que cela intéresse…

Ah! Un dernier mot: si des responsables du CEVA ou des élus genevois veulent passer quelques nuits à la Chapelle sur Carouge, ils sont les bienvenues. Des habitants se feront un plaisir de leur laisser leur chambre à coucher. Et si, dans le même temps, ils pouvaient céder la leur, ce serait encore mieux. Qu’ils en soient remerciés d’avance!

P.S.  Ci-dessous un extrait de la brochure de l’Office Fédérale de la Santé Publique, prouvant clairement que le CEVA, avec le soutien du département, transgresse allègrement la loi:

«Le sommeil est perturbé à partir d'un niveau sonore nocturne de 40 à 50 décibels déjà. On se réveille plus souvent, ce qui entraîne de la somnolence ainsi qu'une baisse de l'attention et des performances le lendemain.

La loi sur la protection de l'environnement et l'ordonnance sur la protection contre le bruit (OPB) ont pour but de protéger la population contre le bruit nuisible ou incommodant. A cet effet, la Confédération a défini une méthode d'évaluation et des valeurs limites d'exposition concrètes pour les principaux types de bruit. Celles-ci ont été fixées de manière à ce que les immissions restantes ne dérangent pas de façon notable le bien-être des personnes touchées.

Les valeurs limites d'exposition sont arrêtées dans l'ordonnance sur la protection contre le bruit (OPB) et s'appuient sur la loi sur la protection de l'environnement:

Les valeurs de planification sont appliquées pour la réalisation de nouvelles installations bruyantes et pour la délimitation et l'équipement de zones à bâtir destinées à des bâtiments à usage sensible au bruit (logements).

Les valeurs limites d'immission définissent les seuils à partir desquels le bruit dérange considérablement le bien-être de la population. Elles s'appliquent aux installations bruyantes existantes et aux permis de construire pour des bâtiments à usage sensible au bruit (logements).

  • Les valeurs d'alarme sont un critère utilisé pour définir l'urgence des assainissements et de la pose de fenêtres antibruit.

  • Les valeurs limites d'exposition sont plus strictes pour les zones d'habitation pure que pour celles où des activités artisanales sont également autorisées (degrés de sensibilité dans le tableau). Ces valeurs sont généralement les suivantes:

 

Degré de sensibilité
(DS) 

Valeur de planification (VP)
en dB(A)

Valeur limite d'immission (VLI)
en dB(A)  

Valeur d'alarme (VA)
en dB(A)   

  

Jour

Nuit

Jour

Nuit

Jour

Nuit

Détente 

50

40 

55 

45 

65 

 60

II

Habitation

55 

45 

60 

50 

70 

65 

III 

Habitation/artisanat

60 

50 

65 

55 

70 

65 

IV 

Industrie

65 

55 

70 

60 

75 

70 

 

 

 

 

 

 

 

15/01/2015

Craintes et espoirs après les tueries islamistes

11/01/2015

en mémoire de Georges Haldas

Au début des années quatre-vingts, je mange un couscous avec Georges Haldas. Il me dit que le cinéma traverse la même crise que la littérature à une certaine époque. Belles descriptions de paysages parce qu’il n’y a plus rien à dire sur l’homme, ses espérances, ses illusions, ses appétits, ses drames, ses souffrances. Ne sachant donner à voir l’homme, tel cinéaste change de lunettes à chaque film. Lunettes roses pour tel film. N’étant pas satisfait des lunettes roses, il chausse des lunettes noires pour le suivant. Et le tour est joué.

 

Haldas me dit au milieu du repas: «J’aime les femmes, leurs cheveux, leur voix, leur peau, c’est un mystère, c’est la sensibilité, alors que l’homme est buté, volontaire. Quand une femme me regarde, c’est autre chose».


 

Haldas m’apprend que Giorgio Strehler était à Genève pendant la guerre, qu’il montait des pièces à la Comédie, qu’il vivait avec une femme qui l’a beaucoup aidé, financièrement et moralement. Puis il dit je ne sais plus à quel propos: «On ne se tue pas par amour pour une femme. On se tue parce qu’un amour, n’importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, dans notre misère, dans notre état désarmé, dans notre néant» - «L’acceptation des faiblesses humaines est le seul témoignage de vraie force» 

 


 

Il parle de l’enthousiasme et de ceux qui ne sont pas ou plus capables d’enthousiasme. «Ce sont ceux qui n’acceptent pas la souffrance qui n’ont pas d’enthousiasme. Celui qui est capable d’enthousiasme est prêt à endurer la souffrance, la déception, la désillusion. Les timorés ne sont pas capables d’enthousiasme. Les égoïstes non plus».


 

Il dit que, chez un grand artiste, il y a les deux composantes de la vie: l’atrocité, les camps de concentration, l’innommable d’un côté et, de l’autre côté la transparence, l’aube, l’arbre qui fleurit, la mère qui caresse son enfant, l’homme qui mange des filets de perches avec son fils, celui qui boit une bière dans la pénombre, la jeune mendiante qui sourit. Il prend Baudelaire comme exemple du grand artiste. «Celui qui impose sa vision ennuyée et morne de l’existence est un menteur, un imposteur. Le vrai poète sait transfigurer le monde, il sait entendre les mélodies, il sait voir les détails boulversants. Il danse et jongle avec les mots, exemple Robert Walser».

 

 


antonin moeri

 

26/12/2014

Sexe, Père Noël et Cie

Par Pierre Béguin

 

A passé huit ans, elle y croit, ma fille. Elle y croit encore au Père Noël. Plus vraiment celui qui vient à la maison avec sa hotte sur le dos avant le repas de famille parce que, lui, il n’a pas les vrais souliers du Père Noël et il porte une fausse barbe. Mais celui qui vient durant la nuit de Noël, auquel on a transmis les souhaits de cadeaux, celui qu’on ne voit jamais et qu’on aimerait bien surprendre en flagrant délit de cheminée. A celui-ci, elle a laissé un mot avec une tranche de panettone. Et ce Père Noël là, le vrai, a mangé la tranche de panettone avant de déposer sous le sapin  les cadeaux qu’elle désirait…

La petite souris, elle y croit et elle n’y croit plus. Tout de même, une petite souris qui apporte la nuit quelques pièces qu’elle pose à côté de la dent, c’est étrange! Elle doute, oui, mais puisqu’il faut croire pour avoir quelques pièces, alors croyons!

Le Père Fouettard, peut-être fait-elle semblant d’y croire pour se donner des frayeurs. Elle ne l’a jamais vu, mais quelqu’un a dû lui dire que c’était un vieux monsieur barbu qui venait fouetter les enfants la nuit avec un martinet. Au fond, elle n’a pas peur. Jamais le Père Fouettard n’est entré dans la maison, et elle sait qu’il n’y entrera jamais. Papa veille…

Oui! Le Père Noël, la petite souris, le Père Fouettard, elle y croit et elle n’y croit plus. Elle doute. Elle croit quand ça l’arrange… Mais le sexe, maintenant, elle sait. Elle sait que le pénis des messieurs durci, se tend, pour mieux pénétrer dans le vagin et déposer les spermatozoïdes qui vont féconder l'ovule et qui donneront des bébés. Elle a été choquée quand le psychologue lui a expliqué ce phénomène à l’école au cours d’éducation sexuelle. C’est dégoutant! qu’elle nous a lancé en rentrant à la maison, moi, je ne veux pas que ça m’arrive! Pas de quoi s'inquiéter, certes. Et d'ailleurs, je ne m'inquiète pas, je m'interroge...

A moi, on m’avait expliqué les mêmes choses, avec des dessins, en première année du Cycle. J’avais treize ans. C’est fou ce que les enfants ont mûri depuis! De nos jours, c’est en 5P (anciennement, pour nous, 3e primaire) qu’on leur tient à peu près ce langage. Les années précédentes, c’était un peu plus tard dans le cursus primaire, mais il paraît – selon les psychologues – que ce n’était pas assez tôt. Huit ans, neuf ans, ce doit être le bon âge…

Personnellement, j’ignore quel est le bon âge, s'il y en a un. Mais je sais – parce que le simple bon sens me l’enseigne – qu’il existe des mondes incompatibles entre eux, des mondes qu'il faudrait éviter d'interconnecter. Et un monde où peuvent exister le Père Noël, la petite souris et le Père Fouettard n’a que faire de celui où le pénis des messieurs durci, se tend, pour mieux pénétrer dans le vagin… La virginité, la vraie, celle de l’ignorance, c’est le dernier cadeau du Père Noël. Que le DIP soit bien certain de ne pas en priver les enfants trop tôt!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

24/12/2014

Solal Aronowicz, Une résistance à toute épreuves, faut-il s'en réjouir pour autant? - Mais oui.

 

Florian Eglin avait publié en 2014 Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal, roman brutal et improbable, dont on avait du bien ici. Voici que sort cette année, toujours aux Editions la Baconnière, la suite des aventures de son anti-héros. Ce nouveau volume a lui aussi un titre choc : Solal Aronowicz, Une résistance à toute épreuves, faut-il s'en réjouir pour autant? C'est l'occasion de quelques questions à l'auteur.

 

Ce volume est le deuxième d'une trilogie : comment se compose-t-elle, comme évolue-t-elle ? En d'autres termes, considères-tu les trois volumes comme les trois chapitres d'un seul texte ou se veulent-ils différents, et en quoi ?

Florian Eglin : Lorsque je suis arrivé à la fin de mon premier livre, tout de suite, je me suis rendu compte que non seulement je voulais continuer à écrire, mais encore que je ne voulais pas quitter mon personnage. Donc, quasiment dans la foulée, avant même d'avoir achevé la relecture des épreuves du premier, je me suis mis à écrire le deuxième. Cependant, ce qui me guide, c'est plutôt le plaisir et la nécessité d'écrire, « le projet littéraire », c'est sans doute un peu pompeux de le dire comme ça, est venu ensuite. Je me suis rendu compte de la direction que les choses prenaient alors que je rédigeais la fin du volume II. Arrivé à ce stade, j'ai décidé que l'ensemble formerait une trilogie, parce que la figure de Solal le mérite, parce que j'avais besoin d'un troisième opus pour lui donner sa véritable dimension et creuser un peu plus mon propos. Bien sûr, il y a chez moi le fantasme d'écrire dix tomes en tout, j'ai d'ailleurs en tête tout un cheminement qui le conduirait, après un périple méditerranéen et indien, (Venise, Alexandrie et Bénarès) jusqu'au Japon, mais le risque de stérilité et de redites me fait reculer, et puis, après trois ans, j'ai envie d'explorer d'autres chemins de traverse. Plus techniquement, je dirais que les deux premiers volumes se répondent et sont très liés, ils forment pour ainsi dire un diptyque, le troisième sera un peu à part, tant sur la forme que sur le fond, et il clôturera le cycle de manière assez nette, ce tout en ménageant, parce que je ne peux pas m'en empêcher, certaines ambiguïtés, des ambiguïtés qui pourraient par la suite servir, on ne sait jamais !

 

Il y a un premier niveau de lecture délirant, dans ton texte, qui concerne les péripéties de l'histoire, mais il me semble que ton ambition soit beaucoup plus élevée, que tu aimerais que le lecteur n'oublie pas de "rompre l'os et sucer la substantifique moelle". Peux-tu dire quelques mots là-dessus ?

 

Florian Eglin : De mon point de vue, Solal, c'est surtout un jeu littéraire, un jeu dans le sens où le fond, la substantifique moelle dont tu parles réside dans la forme. Lorsque j'écris, mon attention va d'abord aux mots, ensuite aux phrases et à leur agencement, puis aux références dont je peux truffer mon texte. Bien sûr, j'ai constamment en tête, ou presque, l'alchimique abréviation latine VITRIOL, je fais d'ailleurs en sorte que mon personnage ait cette possibilité à portée de mains (avec l'avertissement d'Élisa ou le cadeau de la pierre à la fin), mais sans qu'il la saisisse, ce con. La surface lui suffit. Comme s'il y avait un enseignement à tirer, un enseignement que je souhaite perceptible, mais pas trop, juste pour le lecteur. Ensuite, je dois reconnaître que si je lisse beaucoup le travail de la langue, les idées, je les laisse venir comme elles veulent, je prends ce qui monte. Par exemple, la mariée morte, c'est une ancienne terreur nocturne, je l'ai mise là, espérant m'en débarrasser, mais que faire de tout cela ? Les aventures de Solal, c'est un capharnaüm bien étrange dont certains recoins sont obscurs à moi-même et le côté maniaque de l'écriture, grammaticalement si complexe que l'ordre est parfois à la limite du compréhensible, c'est comme pour montrer que la barrière contre des forces noires et violentes à l'oeuvre sans cesse sous la surface est fragile. Des fois, j'ai l'impression qu'écrire Solal, c'est presque une tentative de soigner quelque chose chez moi.

 

La langue que tu utilises est très soutenue (passé simple, longues phrases balancées, construites, figures), rompue par instants d'effets oraux qui provoquent la surprise et induisent du comique. L'as-tu spécialement forgée pour raconter l'histoire de Solal ? Comment t'es-t-elle venue ? Vises-tu à travers elle des effets parodiques ?

 

Florian Eglin : Pour l'instant, c'est la langue solalienne, ça m'est venu comme ça, les incises, les subordonnées, cet écartement maximal entre le verbe et son sujet. J'avais écrit il y a plusieurs années un premier roman, mais le style était plus classique, moins sinueux. Je trouve que c'est une manière de donner de l'épaisseur au texte, de rendre semblable à une ligne de crête qui monte et qui descend. Pour l'oralité, l'argot, j'aime la rupture, je trouve que ça convient bien au style du personnage et puis certains mots sont simplement magnifiques. C'est peut-être une façon pour moi de me libérer des contraintes de mon métier qui demande que j'enseigne de manière normative. Description, narration, dialogue, langue soutenue, vulgaire, etc. Je me rends compte que j'aime explorer l'espace de la langue, un espace sans limites au sein duquel je peux articuler, plus ou moins discrètement, ce qui a construit mon rapport à la littérature, comme la mythologie ou, plus tard, les romans de chevalerie. Alors oui, ça crée des effets comiques, par le décalage, et c'est justement un des objectifs. Je dirais que ce qui se joue avec Solal, selon moi, est très grave, mais je ne voudrais pas que ce soit pris au sérieux. Ce qui arrive à ce type n'est pas drôle, cette incapacité à mourir enfin, mais il faut en rire et les effets de langue sont là pour ça.

21/12/2014

Premier exercice d'admiration

 

par antonin moeri

 

 

 

     Dans la conférence sur Rimbaud que Thomas Bernhard tint à Salzbourg en 1954 (il a 23 ans, l’âge qu’avait Rimbaud quand il cessa d’écrire), le futur auteur de «Maîtres anciens» dit son admiration pour l’intraduisible auteur de «La saison en enfer». TB ne se lance pas dans une analyse textuelle. Il fait un détour par la vie d’Arthur. «La vie des poètes n’a pas à être exhibée sur la place publique, mais la vie de Rimbaud a été si grande, si imposante, si insondable et pourtant aussi recueillie que celle d’un saint».

TB rappelle la précocité du poète français, son départ à Paris «pour voir la misère des gens et pour souffrir avec eux», sa «participation» à la Commune. De retour à Charleville, il écrit ses poèmes les plus enfiévrés (Le bateau ivre - L’orgie parisienne), poèmes qu’il envoie à Verlaine, l’artiste «habitué à graviter d’un salon littéraire à un autre». Ensemble, ils vont voyager. L’évadé permanent et le délicat poète catholique entretiennent une relation amoureuse passionnée. 

Se détournant de la littérature, Rimbaud commence une seconde vie, celle d’un aventurier: Stuttgart, Belgique, Hollande, Java, Batavia, Égypte, Arabie où il travaille dans le négoce du café et des parfums, Harar où il devient agent général d’un comptoir britannique. Il étudie alors la métallurgie, la navigation, l’hydraulique, la minéralogie, la charpenterie, le sciage de bois, la verrerie, la poterie, la fonderie. «Il éprouve une soif de connaissances inédite». Mais il finit par s’ennuyer. L’impatience le gagne. Il veut rejoindre le Tonkin, l’Inde, le canal de Suez. En 1890, douleur au genou. On diagnostique une synovite aiguë. Retour à Marseille. Cancer. On lui ampute une jambe. Il aimerait retourner auprès des nègres. Agonie: retour au point où il avait abandonné la barbarie de la littérature. «Nul ne pourra lui enlever ce qu’il a créé». Il meurt, dans la foi, affirme sa soeur.

Pour évoquer les poèmes de Rimbaud, TB écrit: «Ce sont des incantations et des prophéties, des saisissements et des délires d’une puissance ensorcelante». Il ajoute qu’à trop parler de Rimbaud, on perd son temps, qu’il faut le lire, «le laisser agir dans son ensemble comme un rêve universel (...) Il ne faut pas contempler son oeuvre, mais la vivre et la souffrir avec lui».

Cette conférence est un document passionnant. Il montre le grand intérêt que TB a toujours porté à la littérature française, que ce soient Montaigne, Pascal, Racine, Saint-Simon, Vauvenargues, Voltaire, Péguy, Valéry, Claudel, Saint-John Perse ou Artaud. Il avait besoin de fouiller dans le nerf de la langue française. Il trouvait dans l’oeuvre des grands stylistes français un antidote aux brumes, aux approximations et aux boursoufflures de la plupart de ses contemporains.

 

 

 

Thomas Bernhard: Sur les traces de la vérité, discours, lettres, entretiens, articles.     Gallimard, Arcades, 2013

19/12/2014

L’Aquarium et les röstis

 

par Anne Bottani-Zuber

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Le premier roman de Cornélia de Preux « L’Aquarium » raconte une histoire aux accents kafkaïens. C’est une histoire d’enfermement. Un homme s’obstine, emmène les membres de sa famille dans un huis clos dont ils ne sortiront pas indemnes. Ou ne sortiront pas tout court …

Ce livre a été réédité deux fois. Il a réussi à faire son chemin en Suisse alémanique. Un gymnasien de Nidwald, Hendrick Rogner, a traduit plusieurs passages, en a fait son travail de maturité et, avec ce dernier, a gagné le prix de la Oertli-ch. L’auteure vient d’être invitée à rencontrer trois classes du collège St Fidelis de Stans, qui ont étudié le livre.

Oui, vous avez bien entendu. Ceci s’est passé à Nidwald. Dans ce canton qui a supprimé l’enseignement du français à l’école primaire. Mais qui, on le sait moins, a également décidé de rendre obligatoire un séjour linguistique en Suisse romande pour les élèves du secondaire.

N’est-il pas paradoxal qu’un livre qui parle d’enfermement réussisse à faire ce que les politiques publiques peinent à réaliser : jeter des ponts entre la Suisse romande et la Suisse alémanique ?

Mais quand on connaît l’auteure, cela s’explique. Sa famille est d’origine autrichienne, elle a vécu en Valais, aux Etats-Unis, à Genève, à Berne, à Zürich, elle vit à présent à Lausanne … Elle est journaliste et traductrice. Et surtout, surtout, c’est une personne enthousiaste. Je la suspecte de se moquer éperdument de la barrière des röstis

.Il ne faut pas désespérer du fossé qui se creuse entre les parties linguistiques de ce pays. Il faut simplement un peu d’enthousiasme, un peu de curiosité. Et chacun, à sa place, jeter des ponts. C’est ce qu’a fait tout naturellement et sans grand discours Cornélia Mühlberger de Preux, écrivaine et citoyenne de ce pays.

Pour terminer, je vous livre un secret : on n’a pas fini d’entendre parler de ce roman …

L’Aquarium – Plaisir de Lire – Cornélia de Preux - 2012

 

18/12/2014

Qui était Dimitri ?

par Jérôme Garcin

images.jpegNé yougoslave, naturalisé suisse, il est mort au volant de sa camionnette, qui était à la fois sa couchette et sa bibliothèque. Il avait successivement grandi sous Tito, milité contre le système soviétique, frayé avec l'extrême droite, embrassé le nationalisme serbe et pris fait et cause pour Milosevic. Ses deux passions étaient le football et la littérature. Il pratiqua longtemps le premier en amateur et pour honorer la seconde, fonda, au milieu des années 1960, les Editions L'Age d'Homme. Il y publia les grands livres des grands dissidents (Vie et Destin de Grossman,  les Hauteurs béantes  de Zinoviev), les meilleurs écrivains suisses (Amiel, Ramuz, Cingria, Haldas, Chessex), et une flopée de têtes brûlées. Il s'appelait Vladimir Dimitrijevic. On le surnommait « Dimitri ». C'était une légende, c'est toujours une énigme.

Trois ans après sa disparition, celui qui fut l'un de ses auteurs, Jean-Michel Olivier, prix Interallié 2010 pour L'Amour nègre, lui consacre un roman où tout est vrai, où tout est faux. Dimitri se nomme ici Roman Dragomir. Son cadavre bouge encore, devant lequel viennent s'incliner sept de ses amis qui, les uns après les autres, témoignent d'un moment de sa vie: l'enfance belgradoise, l'exil en Suisse via l'Italie, la naissance de sa maison d'édition, la guerre en Yougoslavie et la gloire du paria.

Chose étonnante: plus on avance dans ce livre rythmé par des histoires d'ânes, pétrifiés ou bâtés, plus la biographie de cet homme semble s'éclairer et plus son mystère ne cesse de s'épaissir. ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriQui était vraiment cet éditeur célèbre installe dans «un pays de taiseux», qui ne répondait jamais au téléphone, ne payait ni ses fournisseurs ni ses auteurs, et dormait comme un SDF dans sa camionnette? Pourquoi ce fin lettré était-il si barbare et ce guerrier, si sentimental?

Comment cet anticommuniste pouvait-il être soudain rattrapé par la nostalgie de l'empire soviétique? Quelles étaient donc les femmes de ce célibataire toujours habillé de noir? D'où lui venait cette propension à fréquenter en priorité des monarchistes, des anarchistes, des poseurs de bombes, des agents doubles, des insoumis?

Dans une prose simple, sans graisse, protestante, Jean- Michel Olivier force volontiers le trait. C'est qu'il veut faire le portrait, et il y réussit, d'un « cheval fou », d'un « tyran magnifique », d'un franc-tireur insaisissable qui aimait les alcools forts, la viande rouge, les cigarettes américaines, les icônes du Moyen Age et les microfilms glissés dans les macarons à la pistache.

ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriLe romancier d'Après l'orgie aurait pu intituler ce livre : Après Dimitri. Car c'est en réinventant la vie de son éditeur et ami qu'il en fait, traversant le siècle dernier, une véritable épopée, où le tragique frôle parfois le comique. « Un bon joueur, disait Vladimir Dimitrijevic, est comme Don Quichotte: il est bizarrement fait, maladroit, filiforme, mais il est un excellent footballeur. »

Une manière, somme toute, d'autoportrait. Celui d'un Quichotte slave, dont Jean-Michel Olivier, fidèle jusqu'au bout, serait le Sancho Pança.

JEROME GARCIN

article paru dans L'Obs N° 2614, du 11 au 17.12.2014

14/12/2014

l'oncle d'Amérique

par antonin moeri

 

 

 

Dans un des plus beaux livres lus ces derniers temps, Sebald met en scène quatre personnages qui ont dû, un jour ou l’autre, quitter leur pays pour aller s’établir ailleurs. Le récit qui a particulièrement retenu mon attention est celui où l’on fait la connaissance d’Ambros Adelwarth, le grand-oncle du narrateur, un grand-oncle que ce narrateur n’a vu qu’une seule fois, en été 1951, quand ce narrateur avait sept ans.

Pour en savoir plus sur ce personnage au verbe choisi, le narrateur va se rendre en Amérique pour y interroger des membres de sa famille. La tante Fini par exemple lui apprendra que Ambros, à l’âge de quatorze ans, travailla comme groom au Grand Hôtel Eden à Montreux, où il apprit le français à la perfection. Il fut ensuite engagé au Savoy Hotel à Londres.

L’oncle Caismir racontera au narrateur qu’avant de devenir valet de chambre chez les Salomon, une des familles de banquiers juifs les plus riches de New York, Ambros a été le compagnon de voyage de Cosmo, le fils Salomon, connu pour ses extravagances et sa passion pour le jeu. Passion qui permit à Cosmo de gagner des sommes faramineuses.

La tante Fini remettra au narrateur une sorte de journal qu’Ambros a tenu lors de son voyage (en compagnie de Cosmo) à Constantinople et à Jerusalem. Mais avant de vivre cette épopée haute en couleurs, le lecteur découvre, par la bouche de tante Fini et par celle du docteur Abramsky, les dernières années du grand-oncle. Le docteur Abramsky a connu Amros qui, par désir d’annihiler en lui toute capacité de réflexion, se soumit docilement aux séances d’électrochocs. Il nous apprend qu’Ambros, après ces nombreuses séances de torture, fut pris d’un raidissement progressif des membres et des articulations.

Le narrateur donne la parole à Ambros pour raconter le voyage en Orient. Notes très précises du genre: «Jamais vu une mer plus bleue. Réellement outremer». Pouvoir d’évocation digne d’un poète. Une réalité que les deux amis découvrent en frissonnant d’une joie enfantine. Près de la mer Morte, Ambros croit voir un gros lièvre foncé et un papillon aux ailes tachetées d’or.

L’enquête qu’a menée le narrateur auprès des siens pour en savoir plus sur un personnage qui l’intriguait, cette enquête minutieuse entraîne le lecteur dans un monde fictif qui n’aurait pu exister sans quelques traces: le calendrier de poche du grand-oncle, les récits de tante Fini, d’oncle Caismir et du docteur Abramsky. Un monde qui n’existerait pas sans l’approche nuancée (dénuée de toute forme de sentimentalité), sans la ronde des points de vue orchestrée par un passeur inspiré, chargé de conter ce qui a eu ou pourrait avoir eu lieu.

Cette manière de reconstituer une mémoire, dans une langue à la hauteur de l’effroi, est une manière particulière de mettre en scène des personnages déterritorialisés. Peut-être la plus belle façon de construire un roman.

 

 

W.G.Sebald: Les Emigrants, Actes-Sud, 1999


12/12/2014

Julien Sansonnens, Jours adverses

 

Par Alain Bagnoud

Le premier roman de Julien Sansonnens, Jours adverses, décrit la vie d'un trentenaire actuel. On y retrouvera les processus, les tics, les ambiances, les non-valeurs de la société actuelle. On y repérera aussi une recherche de sens, qui saisit Sam, le personnage principal, emblématique de cette génération, et perdu dans un labyrinthe carriériste absurde. Porté par une écriture contemporaine qui joue sur les niveaux de langue, le roman fonctionne bien et sa tentative de faire le portrait critique et ample d'une génération est réussie.

Sam a tout ce qu'il faut. Un poste dans une boite de communication qui lui permettra de monter, des petites amies draguées sur les sites de rencontre, un ami avec qui il se soûle au MAD. Pour ça, il a renoncé à une carrière de photographe, troquée en échange de la sécurité. Il vit à Lausanne, une ville qu'il voit différente au gré de ses humeurs et de ses états, entre petite ville provinciale qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, et cité hallucinée, labyrinthique et hostile.

Mais Sam n'est pas heureux. Mal intégré dans son travail, solitaire, n'adhérant pas à l'esprit de la boite, manquant des matinées après des soirées trop intenses, ne convoitant pas l'avenir que son métier lui offre. On le voit, dans des scènes houellebecquiennes, à une fête de Noël, à la cafétéria ou dans son bureau, désenchanté. De plus, il se fâche avec son meilleur ami qui se convertit à une vie petite-bourgeoise, apprend que son père a le cancer, fréquente une prostituée malgré sa relation avec une petite amie adorable. Sur un coup de tête, il démissionne.

Deuxième partie, très différente. Sam choisit de reprendre une buvette d'alpage au Crêt-Meuron, au-dessus de Neuchâtel. C'est un nouveau départ, qui semble lui réussir. Nouvelle fiancée, contacts humains, rencontre d'un vieux militant ouvrier, ancien horloger, avec qui il parle politique, lui, un ancien du Front Révolutionnaire Internationaliste des Travailleurs Solidaires, un mouvement trotskiste, dans lequel il a d'ailleurs rencontré un certain Julien Sansonnens, dont il n'a pas gardé un très bon souvenir. « Le pire c'était encore Julien Sansonnens, dont on lisait qu'il était l’étoile montante de notre organisation : ce petit merdeux se la jouait Che Guevara alors que ses parents étaient prof, son grand-père pharmacien et son arrière-grand-père directeur de banque ! Tu te rends compte ? »

Bref, tout semble aller mieux. On croirait aux vertus du retour à la nature si, à la fin, les démons de Sam ne reprenaient le dessus. Car tout se délite encore et il se retrouve seul avec son chien, dans une attente qui constitue une fin ouverte...

Quant à Julien Sansonnens, on pense à lire son livre qu'il ne se se la joue plus Che Guevara. Ou un Che Guevara très désenchanté. Né en 1979 à Neuchâtel, il est engagé à gauche, tient un blog littéraire, est critique littéraire à l'hebdomadaire Gauchebdo, travaille en Valais comme chercheur en santé publique.



Julien Sansonnens, Jours adverses, Editions Mon Village