29/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 48)

Épisode 48 : Impressions de Bali VIII : Marc Jurt, peintre et graveur (1955-2006)

Marc JurtNous sommes réunis (famille, amis et membres de la Fondation) afin de découvrir le Bali que Marc JURT, l’artiste suisse d’exception, a tant aimé. La nature luxuriante de cette île indonésienne faite de contrastes et de contradictions l’a profondément inspiré, telles les célèbres rizières de Jatiluwih cultivées sur les flancs d’une montagne où l’on perçoit au loin une lisière sans doute sauvage et débridée. Cette architecture captivante, qui n’a rien de naturel, ressemble fort aux terrasses travaillées du vignoble de Lavaux, toutes deux inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Deux événements nous attendent ce soir et mardi, à Ubud où Marc et sa femme Lucinda ont séjourné à plusieurs reprises. Tout d’abord, une célébration, dans les jardins royaux de l’Arma museum qui réunira deux fameux « balinologues«, Georges BREGUET et Jean COUTEAU, ainsi que le prince PAK AGUNG RAI pour rendre hommage à l’artiste [1]. Ensuite, une cérémonie selon les rites balinais se déroulera au bord de la rivière Sayan permettant à l’âme du défunt de se réincarner dans une nouvelle vie.

Marc JurtJe ne sais pas si Marc croyait aux esprits et en la réincarnation. C’est possible, car le doute a souvent raison des esprits même rationnels. Marc avait certainement l’esprit scientifique dans son travail. Il aimait la précision et la minutie de l’artisan comme l’exercice du chercheur qui classe et répertorie son travail tout en posant un regard articulé sur sa production. Il était l’observateur du monde qu’il créait. Peut-être un poète aussi. Il a d’ailleurs écrit des textes jusqu’à l’âge de 20 ans sans jamais les montrer.

Marc JurtEn quoi ton esprit créateur, Marc, espère-t-il se réincarner ? Désire-t-il prolonger l’œuvre intarissable de ta source : dessiner, peindre, sculpter, graver, inlassablement dans un état proche de la transe comme une patineuse voltigeant sur des plaques en acier ? Mais aimer organiquement le monde en observateur et en poète ou voler librement dans le cercle des gypaètes à l’abri des démons et des frontières alpines, lui suffirait-il ? Voudrait-il inscrire à nouveau ton empreinte dans un paysage de jets d’ombre et de lumière, de masse horizontale et de gerbe verticale ? Ici, dans la finesse d’un bassin d’eau entre illusion et réel ?

Marc JURT, La Lisière du bois n’est pas loin,1981, eau-forte et aquatinte en noir et bleu.

Marc JURT, L'Observateur, 1981, eau-forte et aquatinte en noir et bleu.

Photographie de Marc JURT.

[1]. Tous deux amis de Marc JURT et « balinologues », l’un est biologiste et anthropologue, l’autre historien de l’art et chroniqueur au magazine balinais NOW !, ils ont collaboré à deux ouvrages sur la culture, la perception du temps et les mythes balinais, l’un en français, l’autre en anglais. Un autre temps. Les calendriers tika de Bali, préf. d’Urs RAMSEYER (Paris, Somogy Editions d’art & Le Locle, Musée d’Horlogerie du Locle, 2002, 143 p.) et Times, Rites and Festivals in Bali (2013).

 

22/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 47)

Épisode 47 : Impressions de Bali VI : Corruption et volupté en Indonésie

« … les choses seront toujours plus faciles si l’on suit la pente dans le sens du courant. » Pramoedya Ananta Toer

Pramoedya Ananta ToerPramoedya Ananta Toer, dit PRAM, est l’un des écrivains indonésiens les plus respectés à l’étranger. Mort en 2006 à l’âge de 81 ans, il a écrit une œuvre considérable qui comporte près de 40 titres dont 8 romans traduits en français.  Pram commence sa carrière en tant que dactylo dans un journal nippon sous l’occupation japonaise de l’île, puis, peu après l’indépendance de son pays en 1946, il devient un journaliste engagé, ce qui lui vaudra plusieurs incarcérations. Du côté des indépendantistes, il soutient la politique anti-impérialiste et anticolonialiste du premier président de la République indonésienne, Sukarno. En 1966, lorsque Sukarno est contraint de transférer ses pouvoirs au général Suharto, Pram est accusé sans preuve d’appartenance au parti communiste indonésien. Il est d’abord emprisonné, puis déporté sur l’île de Buru où il est soumis à des travaux forcés. L’enfermement lui permet de poursuivre son œuvre tout en dénonçant les nombreuses formes d’injustice dont, entre autres, la politique discriminatoire envers la communauté chinoise.

Pramoedya Ananta ToerC’est en 1954 que paraît Corruption. Ce roman se situe dans les premiers temps de l’indépendance indonésienne. Le pays est en train de se construire. Les tentations de corruption sont d’autant plus grandes que le fossé entre les classes sociales se creuse. Bakir est un fonctionnaire de l’État. Il est marié et vit avec ses 4 enfants. C’est un bon père de famille et un chef respecté, mais peu ordinaire par les temps qui courent, car il roule avec un vieux vélo rouillé, porte toujours les deux mêmes chemises et ses souliers sont éculés. Sa famille occupe deux pièces d’une petite maison qu’elle doit partager avec des commerçants chinois, car il faut bien arrondir les fins de mois. De plus, les enfants réussisent bien à l’école et le passage au niveau supérieur va coûter très cher. Comment leur assurer une vie digne ? C’est alors que la tentation de s’enrichir commence à le travailler. Faut-il tout avouer et faire confiance à sa femme pourtant d’une loyauté exemplaire ? Faut-il garder ou renvoyer l’employé studieux, à qui il autorise de lire et d’étudier pendant les heures de bureau, mais qui semble l’espionner et décèler dans ses gestes le moindre signe de corruption ?

Pramoedya Ananta ToerÀ quoi sert d’être honnête si sa probité ne lui offre pas des conditions de vie décentes ? Avec une nouvelle cravate, du cirage et la location d’un taxi, il pourra en imposer. Plusieurs hauts fonctionnaires possèdent déjà une voiture et une maison dans les beaux quartiers, fument le cigare et boivent de l’alcool. Il est si facile pour lui de prendre au passage une commission sur les commandes passées par l’État aux entreprises internationales. Les Chinois sont les premiers clients sur sa liste. Le moyen de s’enrichir est donc simple, il lui suffit de passer à l’action.

Après maintes hésitations Bakir décide d’en finir avec la pauvreté. Ce n’est pourtant pas sa première femme qui le pousse vers l’ambition, ni ses amis d’enfance, mais cette jeune beauté, pense-t-il, cette fontaine de jouvence qui va lui redonner vie et vitalité. La spirale de l’enfer ne fait que commencer. Sur un fond de balade dans les rues de Djakarta des années 50, ce récit introspectif écrit à la première personne nous charme durablement, car on y respire l’air dégradé, mais ô combien envoûtant, de l’Indonésie.

Pramoedya Ananta Toer. Corruption, trad. de l'indonésien par Denys Lombard, (Éditions Picquier, 1981, 214 p.).

20/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 46)

Épisode 46 : Impressions de Bali V : le dernier voyage terrestre entre rites et modernité
©corah o'keeffeSur la route d’Amed, nous traversons le petit village de Culit. Près de 400 familles ont cotisé pour cette cérémonie funéraire alors qu’elles vivent pour la plupart dans un dénument presque total. Une crémation peut coûter cher d’où le sens développé de la collectivité et de l’entraide. Deux marchandes nous ont offert de l’eau sous le soleil de plomb, car elles n’ont pas le droit de faire commerce. Je crois bien que j’ai senti un tressaillement alors que je tendais un billet de 20 000 roupies (moins de 2 francs). Mon insistance n’a pas eu raison de son intégrité. Le taureau est prêt ainsi que la haute tour bariolée, la procession peut finalement commencer après plusieurs jours de préparatifs.

©corah o'keeffeLe long de la route principale, le cortège est organisé en groupuscules selon un ordre et des tâches bien précises. Ici, tout semble être réglé selon des rites immuables. En queue de cortège, les musiciens enjoués portent des gongs à l’aide de harnais recouverts d’un tissu carmin, d’autres font claquer les cymbales. Ils portent le costume traditionnel rouge et blanc alors que les autres, femmes et hommes, arborent le noir et blanc. Plus loin, la tour portée par des hommes forts, abrite derrière de longs voiles blancs, des cages à oiseaux qu’on ouvrira plus tard. Il n’y a pas de corps, semble-t-il, car c’est la première crémation dans ce village depuis 10 ans et les corps ont déjà été incinérés. Peut-être a-t-on déposé derrière les voiles les cendres, les piles de draps blancs pliés et l’image de chacun d’eux représenté. Pendant la procession qui prend par moment une allure empressée et cahotique, les prêtres, tout de blanc vêtus, s’y cramponnent. De part et d’autre de la construction pyramidale, deux imperturbables musiciennes jouent du métallophone étroitement lié à l’ensemble du gamelan.  L’une d’elles est la fille du policier qui est venu régulièrement nous IMG_2883.jpgdonner des informations sur le déroulement de la cérémonie. Lorsque l’imposante tour passe sous des fils électriques situés trop bas, son sommet articulé bascule vers l’arrière sous les cris d’encouragement de la foule. En tête du défilé, les femmes aux cheveux noirs noués portent sur la tête de magnifiques paniers tressés contenant des offrandes. Leur nombre est impressionnant.

La mort est un ensemble de rites de passage de la plus haute importance dans la vie des Balinais. Elle ne représente pas la fin du voyage terrestre comme en Occident, mais marque bien plus le passage de l’âme purifiée vers la réunification sereine avec les ancêtres et les dieux et vers une ©corah o'keeffepossible réincarnation. Si les rites sont expédiés et mal respectés, la collectivité peut craindre une forme de représailles, les exprits poursuivant leur errance et tourmentant les vivants. C’est pour cette raison, entre autres, que les Balinais respectent le culte des ancêtres. Nous sommes une fois de plus comme secoués entre traditions séculaires et ouverture à la modernité [1].

 

[1] Source : article passionnant de Franck MICHEL, « Mourir à Bali : Ngaben » que l’on trouve sur le site Bali autrement

15/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 45)

Épisode 45 : Impressions de Bali IV : Bali rêvé Bali réel

air sanih buleleng baliLes bains d’Air Sanih dans la région de Singarajah se situent dans un lieu retiré de toute activisme touristique. Hindouistes et musulmans s’y retrouvent dans la fraîcheur des frangipaniers et des palmiers qui bordent les deux bassins. Les deux religions y célèbrent des fêtes. Un temple est érigé au-dessus de la source d’eau glacée qui proviendrait, selon les croyances, du Lac Batour niché dans les montagnes plus au sud. Quelques enfants pataugent dans le serpent d’eau peu profonde. Ce parcours sinueux qui pourrait bien être un pédiluve, fait la joie d’un garçonnet qui nous suit en éclatant de rire. D’autres gosses ont une ligne de pêche, ils s’y mettent à trois pour traquer l’alevin. Eux ne se baignent pas, tant ils sont occupés. Ils n’ont bien sûr pas de tablette qui pourraient les distraire autrement. Les eaux se déversent dans la mer agitée en empruntant un petit canal où une Balinaise lave son linge. Le bassin principal est taillé dans la pierre naturelle, nous descendons avec prudence les marches recouvertes de mousse et glissons sans peine sur un tapis de cailloux colorés et agréablement arrondis.

Ces moments de vie s’enchaînent et se juxtaposent avec harmonie et nous sortent avec bonheur de la frénésie des marchands de plage qui nous harcèlent dès que nous nous sauvons de l’enceinte de l’hôtel.

Bali est une terre de contrastes et de contradictions qui nous ensorcellent à notre insu. Mythes et croyances, sirène et palais aquatique, houle et quiétude, rêve et réel s’y mélangent tant et si bien que même la réalité cache un songe ancien qui m’appartient. Est-ce le désir de l’ailleurs ? de fuir l’ennui et son carcan rocailleux ? Pour l’esprit occidental qui désavoue la contradiction, l’expérience balinaise est un parcours difficile à saisir fort de relativisme.

 

© Corah O’Keeffe : photo prise aux bains d’Air Sanih, Buleleleng, Bali.

12/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 44)

Épisode 44 : Impressions de Bali III : Walter Spies en rêvant

Bali s’apprivoise avec lenteur tant les apparences déroutent. Que peut-on savoir dans les couches imbriquées du réel ?

walter spiesL’œuvre de l’artiste Walter Spies est assurément liée à Bali. Il fut le plus aimé des Européens, celui qui a su approfondir la couleur des rêves et donner une forme à nos fantômes et nos peurs. Né à Moscou dans une famille de diplomates allemands, il fit des études à Dresde puis, lorsque la Première Guerre éclata, il fut emprisonné dans un camp de l’Oural. Après la guerre, il retourna en Allemagne, prit des leçons de peinture avec Oskar Kokoschka et étudia le piano avec Arthur Schnabel. Puis il devint l’assistant de l’un des maîtres de l’expressionnisme allemand, le réalisateur Murnau (Nosferatu le vampire). Son destin entre dans la légende lorsque le rajah de Yogyakarta l’invita dans son palais avec son petit orchestre. Le sultan fut intrigué par l’intérêt que ce jeune Allemand portait au gamelan et à la beauté des danseurs. Spies vécut 4 ans auprès de l’un des princes du palais, qui fut probablement son amant, et apprit au sein de la cour les subtilités de la culture javanaise. En 1927, il s’installe à Bali dans la région d’Ubud. C’est le coup de foudre définitif avec l’île [1].
walter spies

Spies crée des tableaux qui me troublent, fractionnés en petites scènes qui se juxtaposent en différents éclairages, deux rizières éloignées l’une de l’autre sur deux plans différents, un petit village, une vache et son gardien qui traverse, une trace incandescente qui mène au mont Agung. Ces tableaux peuplent mes rêves.

Je vois trois grâces dans un palais du rajah lors d’une cérémonie sacrificielle. L’une d’elles dégurgite un liguide bleu céruléen. C’est une fontaine pétrifiée et endiablée. L’athmosphère est inquiétante, habitée par des esprits. Des vampires surgissent de l’obscurité, un gamelan obstinément accompagne la transe. Réki, tolong ! à l’aide ! Le sage Réki répond à mon appel de l’au-delà, un bandeau sacré ceint sa tête. Il serre mes épaules, m’enveloppe. Sa chaleur m’accompagne au fond de mes entrailles à la source d’un mystère en apparence inépuisable. Sonde ! Réki a disparu lorsque j’émerge dans un état de somnolence.

Réki est la deuxième image de mon Bali rêvé.

 

Portrait de Walter SPIES.

Walter SPIES, A View form the Heights, 1934.

 

[1]. Je m’appuye sur l’excellent livre de Christine JORDIS qui consacre un chapitre à Spies : « Ubud et son héros chimérique, Walter Spies », Bali, Java, en rêvant, Paris, Gallimard, 2001.

 

09/07/2018

les Carnets de CoraH (Épisode 43)

Épisode 43 : Impressions de Bali II : Sanur

cafe batou jimbar« Tout Sanur y est » au Café Batu Jimbar ! Dans l’artère principale se trouve une large terrasse ombragée où la faune des touristes côtoie la population locale. On y trouve des mets à la carte, ainsi qu’en bordure de terrasse un buffet de cuisine traditionnelle préparé spécialement par les cuisiniers balinais. Je me laisse tenter par un nasi compour Bali. Il s’agit d’un volcan de riz ceint d’une variété de légumes tels que carottes, brocolis et lamelles de fruit du jacquier dont l’agréable saveur rappelle un mélange de mangue et d’ananas, et dont la texture une fois cuit, celle filandreuse d’un bœuf longuement mijoté. Ce « fruit du pauvre » pouvant peser jusqu’à 36 kgs, devient l’étoile montante des mets végétariens.

piscine laghawaNos amis, Lise et Georges Bréguet nous y attendent. Ils connaissent Bali comme leur poche, nous servent de guide dans Sanur car ils parlent tous deux l’indonésien. Nous percevons imperceptiblement dans leur récit le temps qui passe. Ils viennent dans l’ìle depuis plus de 40 ans et sont les témoins des changements récents dus à la mondialisation. Si le Bali des traditions ancestrales semble résister de façon immuable, le Bali marginal est en train de se métisser. Que restera-t-il des mythes et des cérémonies séculaires dans 5, 10 ou 15 ans ?

paul husnerNous entrons au supermarché de Sanur. À l’entrée du magasin trois Balinaises nous suivent d’un regard insistant. Se pourrait-il que les frontières entre les cultures deviennent d’un coup poreuses ? À la sortie du centre commercial, elles sont toujours là comme des vigiles, comme l’œil de big brother. Nous prenons ensuite le sentier qui mène de la piscine du Laghawa jusqu’à la plage de Sanur où nous percevons au loin le mont Agung toujours en activité. Une lumière très particulière baigne les lieux. C’est la lumière tant aimée du peintre bâlois Paul Husner qui élut domicile dans la maison de l’artiste belge Le Mayeur sur la plage de Sanur où il peignit ces prodigieuses scènes du bord de mer.

Nous laissons nos amis au café Retro. Nous les reverrons sans faute dans une quinzaine à Ubud !

Photographie du Café Batu Jimbar.

Piscine du Laghawa, Sanur.

Paul HUSNER, Sanur and Beyond : Selling Corn outside Museum Le Mayeur II, 2009.

08/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 42)

Épisode 42 : Impressions de Bali I

« À quoi sert de voyager si tu t’emmènes avec toi ? C’est d’âme qu’il faut changer, non de climat » Sénèque

JimbaranMettre le pied à Bali, c’est être sollicité de suite par une horde de chauffeurs de taxi qui brandissent des pancartes bricolées avec plein de noms occidentaux. On feint de chercher le nôtre pour gagner un peu de temps. Mais au final, on ne choisit pas, on est choisi. On se met d’accord sur le prix d’une course jusqu’à la plage de Jimbaran dans le sud bien qu’il ne corresponde pas au prix indiqué par les guides. Tout se négocie par milliers de roupies, voire centaine de milliers. La tête me tourne. Ici le pigeon est millionnaire. Je suis forcément déroutée avec ces épaisses liasses de billets qui sortent de ma poche.

La plage de Jimbaran est bien connue des surfeurs. Les vagues déferlantes engloutissent en permanence dans leurs tubes d’innombrables acquaplanchistes. Le spectacle à quelques mètres du bord vaut le détour. Mes pieds s’enfoncent profondément dans le sable lourd et mouillé. Il me force à ralentir le pas. Je traîne la patte. Des coraux fossiles et de petits coquillages foncés jonchent le sol de sable fin. L’envie nous prend alors de louer des transats pour la journée mais une fois l’affaire réglée, les prix montent quand le plagiste me voit arriver à la traîne. Il veut nous faire payer le transat une deuxième fois. Pas moyen de lui faire entendre raison. C’est un roc sans mémoire et je suis têtue. L’abîme se creuse dans la culture du tourisme.

Dans le warung d’à côté je mange une « salade verte ». Mon assiette, d’un rafinement extrême, me ravit. Les légumes sont variés et découpés avec soin. C’est la simplicité dans toute sa délicatesse. Une rencontre est alors possible.

Aujourd’hui dimanche, nous sommes attendus pour un brunch au Café Batu Jimbar. « Tout Sanur y sera ! » avise-t-on.

 

Photo privée ©Corah O'Keeffe

06/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 41)

Épisode 41 : « En route, le mieux c’est de se perdre. Lorsqu’on s’égare, les projets font place aux surprises et c’est alors, mais alors seulement, que le voyage commence. » Nicolas BOUVIER

georgia O'KeeffeJe n’ai pas tant le pied aérien si bien que voler au-dessus des nuages ne me réjouit pas vraiment. Je me plonge alors dans des rituels rassurants que proposent les vols de longue distance : s’enrouler dans une couverture, mettre les écouteurs et zapper les chaînes de musique et de cinéma, attendre le plateau repas en observant du coin de l’œil le plan du vol où s’inscrivent en direct les kilomètres parcourus (16 par minute !) Il suffit de passer de longues heures suspendus dans une capsule volante pour avoir l’impression de traverser des frontières aussi bien inattendues que réelles. S’ouvre alors un passage hors du temps vers le paysage rêvé. Que vais-je découvrir là-bas ? Mes attentes seront-elles comblées par l’évidente beauté des lieux et de ses habitants ? Y aura-t-il un peu d’épaisseur dans ce regard ravi ou bien l’œil de masse ne peut-il échapper aux clichés de surface ? Faudra-t-il s’imprégner jusqu’à théo meierl’os pour que l’expérience balinaise m'écarte de ma tendance naturelle à l’habitude et à l’ennui ? Arriverais-je à gratter le vernis, sonder ce qui peut jaillir de troublant ou d’effrayant sous le masque des apparences. L’île grouille d’esprits.

Au loin le volcan Agung est en activité. L’aéroport de Denpasar a été fermé vendredi dernier pendant quelques heures. Rien d’inquiétant selon les habitants de l’île, l’éruption n’était que phréatique, une brume de vapeur jaillissante alors que la lave frémit dans les entrailles. C’est la première image de ce voyage encore imaginaire que je retiens : la sensualité de l’île éruptive.

marc jurtSi mon désir de dépaysement est quelque peu flou, l’objectif de ce voyage est quant à lui bien réel : il s’agit de retourner sur les traces de l’artiste Marc Jurt qui fut enseignant d'art au Collège de Saussure à Genève. Il a toujours souhaité associer voyage et création. C’est à Ubud qu’il a installé son atelier de peinture et gravure au début des années 80. C’est lui qui va guider nos pas. Marc Jurt est décédé en 2006, beaucoup trop tôt, il avait tant de choses à exprimer encore. Ce fut un ami et un grand homme comme on dirait de quelqu’un qui nous devance dans sa saisie du monde et de son opacité.

Je mets enfin le pied à terre...

 

Georgia O'KEEFFE, Sky Above Clouds IV, 1965.

Theo MEIER, Landscape with Gunung Agung, Bali, 1948.

Photographie de Marc JURT lors d’un de ses voyages.

01/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 40)

Épisode 40 : « Un voyage de 1 000 kilomètres commence toujours par un pas » Lao Tseu

indonésieDans quelques jours, je pars pour l’île de Bali et de Java. Vous trouverez ici les traces de ce dépaysement, des notes, des impressions ou des poèmes, au gré du voyage comme des pauses bienvenues et régulières avec vous, chères lectrices et lecteurs.

S’il y a un ravissement avant d’entamer la route, c’est celui de rêver l’esprit nomade à tous crins, de répèter les noms merveilleux des lieux encore méconnus : Tanah Lot, Kintamani, lac Batur, Pura Luhur Batukaru, Danau Tamblingan, Yogyakarta, Borobudur… et de tracer (tel Nicolas Bouvier), dans le beurre d’une tartine les contours de l’île. Bali n’a-t-elle pas la forme d’un pyranha harponné en pleine mer ou celle d’un osselet curieusement assemblé dans la longue sbaliuccession des îles de l’archipel indonésien reliant Sumatra à la Nouvelle Guinée, comme la colonne vertébrale d’un monstre sacré partageant les eaux de l’Océan Indien et du Pacifique ? Certains y voient la perle d’un collier dégraphé du continent ou le grain symbolique (l’os ?) d’un chapelet bouddhique. Mon Bali ressemble aujourd’hui à cet esprit marin, laissant paraître une forme organique dans la masse opaque du monde océanique. Trouverai-je là-bas l’effroi provoqué par des esprits dérangés ou la magie naturelle d’un lieu que certains nomment sans réserve le « paradis terrestre » ?

« Tu ne peux pas voyager sur un chemin sans être toi même le chemin » Bouddha

bibliothèque de wanagriEn surfant sur la toile, j’ai découvert un curieux endroit où j’aimerais pousser la porte. Il s’agit d’une bibliothèque associative située à Wanagri dans la région montagneuse du nord de l’île. Cet endroit est géré par l’association Déroutes & Détours qui se donne pour tache de faire la promotion de la lecture dans ce coin reculé de l’île. On y trouve près de 4000 livres et le gardien des lieux, un certain Franck Michel propose une magnifique introduction à la littérature balinaise. J’y découvre les noms d’auteurs indonésiens tels que Pramoedya Ananta Toer ou Putu Oka Sukanta dont les livres m’accompagneront dans ce voyage. Ce coin de liberté sera-t-il une escale sur ma route ? Je rêve d’y ajouter à leur collection deux livres romands, l’un traduit vers l’anglais et l’autre qui se passe en partie à Bali.

À bientôt !

Pour en savoir plus sur la littérature balinaise : Brève introduction à la littérature balinaise de Franck MICHEL.

24/06/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 39)

Épisode 39 : Fin juin. L’École est finie !

gilles aillaudL’année scolaire se termine d’ailleurs toujours selon le même rituel : derniers cours de philosophie puis de français, moyennes, examens, résultats annoncés, conseils, inscriptions au degré supérieur. La dernière rencontre a normalement lieu lors des évaluations finales. Ce sont des moments de grand stress mais aussi de dépassement de soi car les élèves se battent comme des lions et certains ne lâchent rien comme s’ils jouaient de leur vie. J’aime cette lutte de haute tenue qui concentre les efforts accomplis tout au long de l’année. Sans en prendre pleinement conscience, ils ont acquis et manient de précieux outils. Notamment celui d’exprimer des idées qui se bousculent en eux et qui peinent à se dérouler sur le long terme tant ils vivent dans un monde où règnent l’urgence et l’immédiateté. Mon travail a porté ses fruits quand je les écoute mener de bout en bout une réflexion, quand après avoir lu Rousseau, ils estiment que les animaux sont, selon eux, plus libres que l’être humain car, malgré tout, l’oiseau vole dans les airs alors qu’ils se plient aux horaires et aux obligations du quotidienL’animal sauvage a quant à lui une liberté souveraine sauf, bien sûr quand il tourne en rond dans une cage. L’ultime image que je garde d’eux est un sourire, ou un regard reconnaissant qui donne tout son sens à la profession.

lilian thuramAdmirez leur esprit, certains jouent au Servette, ils seront peut-être les Lilian Thuram de demain, dénonçant les inégalités et louant les étoiles noires [1] qui ont, avant eux, tracé un chemin de vie. Nos adolescents ont du mérite qu’on se le dise ! Ici, je les félicite.

[1]. Lilian THURAM, Mes étoiles noires : de Lucy à Barack Obama et Manifeste pour l’égalité.

Gilles AILLAUD. Cage aux lions, 1967. Collection particulière courtesy Galerie de France,© Jacques Lhoir.

17/06/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 38)

Épisode 38 : L'erreur est tellement inhérente à l'esprit de l'homme que les fous se croient sages et les sages se croient fous [1].

georgia o'keeffe;Qu’est-ce que la folie ? S’agit-il d’une erreur de jugement, d’un point de non retour, d’une aliénation de ma liberté de choix, d’un hapax existentiel qui m’envoûte ou d’un saut salvateur dans le cocon de mon for intérieur ? Combien sommes-nous de fugitifs, rescapés ou prisonniers des rouages hasardeux de notre machine ingénieuse ? Ne suis-je pas de ces migrants qui ont franchi le seuil entre les deux rives, tels des sorciers ou guérisseurs piégés dans l’écart progressif entre le rêve et le réveil. Il faut être stoïcs ou funambules pour danser sur la ligne de fuite.

georgia o'keeffe;Certains fous portent une camisole chimique qui les rend à la fois nostalgiques d’anciennes visions et amputés de la sensation de joie (quelle triste sort !), d’autres s’élèvent pour mieux mériter leur oxygène car la folie s’alimente à sa propre source et croît en dehors de toutes limites. Mais le corps n’est-il pas le versant trouble de la déraison ? Il s’exalte à la seule vision d’un corps céleste, il y trouve même une voie mystique, une clarté organique, peut-être même ancestrale. Il se met à communiquer avec le silence des bêtes, trouve du sens dans la moindre œillade, répond à une présence qui est tue.



jean tinguelyLes objets aussi lui parlent, particulièrement ceux à résonance métallique, tels que la tuyauterie des radiateurs ou les vases communicants. C'est comme un chant des objets. Pour lors, le corps se met désormais à fondre, à s’émouvoir, à trembler et à pleurer de tout son soûl. Il ne joue pas un rôle. Il est l’intuition qui pilote ses émotions. Le cerveau apprécie ces sensations agréables, organise le transport céleste et se laisse ainsi emporter sur l’onde.

Qui du corps ou de la déraison aurait tort de glisser sur les arêtes vertigineuses de l’ivresse des sens ?

 

Georgia O'KEEFFE, Lake George, 1922.

Georgia O'KEEFFE, Nude Series I, 1917.

Jean TINGUELY. Untitles, 1970. 

[1]. Citation de Pierre-Claude-Victor Boiste (1800).

14/06/2018

Le souffle de la voix (Myriam Wahli)

par Jean-Michel Olivier

Unknown-2.jpegC'est un livre fait de petits riens, mais qui ne manque pas de souffle. Les phrases s'achèvent par des points, s'organisent en paragraphes, qui forment des chapitres (de longueur comparable). Mais pas de virgules. L'écriture, ici, épouse le souffle de la voix et joue sur l'oralité pour accueillir les petits riens de la vie quotidienne d'une ferme du Jura bernois. 

La fille, qui est la narratrice, reste souvent seule avec sa mère, pendant que ses trois frères vont à l'école et que son père part au travail. Les repas sont scandés par la prière et les journées par les longues escapades dans la montagne. 

Unknown-1.jpegCe rituel, fondé sur les rythmes de la nature, très présente dans le livre de Myriam Wahli, Venir grand sans virgules*, pourrait être immuable. Mais un jour, c'est le drame : le père perd son travail — et tout le fragile équilibre familial est menacé. Quelque chose, dans la langue, se brise et disparaît. Le monde bascule. La voix articulée abandonne ses repères. Les virgules, brusquement, s'effacent. 

Pour la jeune fille, c'est un rite de passage. « Comme les adultes quand ils racontent ils vous séparent tout comme avec des virgules pour que la vie soit plus digeste une bouchée pour papa une bouchée pour maman. »

Dans ces pages qui parlent d'attente et de libération, on sent que la narratrice cherche son second souffle. Le chômage du père, qui emporte avec lui les silences du langage, brise aussi l'ordre des apparences et offre à sa fille une chance d'évasion.

* Myriam Wahli, Venir grand sans virgules, L'Aire, 2018.

10/06/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 37)

Épisode 37 : Méditations sur la nature des bêtes

kim wangMéditation IV : Un déclic poussé à un raisonnement peut changer une vie. [1]

Quel regard porte l’être humain sur la bête ? S’agit-il d’une altérité radicale qui marque le seuil entre le propre de l’homme et le royaume silencieux des bêtes ? Ou s’agit-il d’une ressemblance lointaine et caverneuse pleine d’une présence vibrante au monde par sa vivacité ou sa forme ? Certains disent que le primate est notre cousin car il est à notre image. Pourtant, cette relation qui humanise l’animal n’est-elle pas en train de le dénaturer ? Le singe, chimpanzé ou bonobo qui aurait adopté au cours de sa très lente évolution un mode de vie et d’expression profondément humain, serait-il capable de transcender sa nature et devenir un être d’histoire et de savoir à l’image de l’homo sapiens ? Quel énigmatique déclic ou enchaînement hasardeux aurait déclenché une telle sortie de route ? Il est beaucoup plus certain que Sid et Nancy, le couple de pyranhas élevés en aquarium dans mon ancienne vie, agissent en prédateurs innocents et que l’âne de la montagne n’apprenne jamais à voler.

gilles aillaudMéditation V : Il n’y a pas de muets ni d’aveugles. Il y a des parlants et des voyants sur chaque rive [2].

Je ne suis pas anthropomane, soit une spéciste « folle du propre de l’homme » [3]. Certes la raison, l’historicité, l’innovation et le langage distinguent l’espèce sapiens du non sapiens. Mais le monde animal m’intrigue et m’émeut justement parce qu’il est à la fois proche de ma nature et autre. Cette altérité partielle et silencieuse me résiste d’autant plus qu’elle m’invite à l’échange mystérieux entre nos espèces. Le silence des bêtes est parlant comme leur regard est voyant. Les deux attestent de ma présence ici et maintenant. Bien que je reste sur le seuil de leur langage et de leur regard, je capte une forme d’activité vive et insondable. Leur monde intérieur (un possible reflet d'une captivité archaïque) est peut-être infranchissable. Est-ce la pointe de l’iceberg ? Sous l’eau, une vivacité qui me traverse et m’éveille à une forme de séduction.


déesse égyptienneMéditation
VI : Les chats gouvernent le monde. Ils nous envoient des ondes pour construire des maisons avec des radiateurs pour s’installer dessus [4].

Je cohabite depuis 19 ans avec Isis, la souveraine tigresse des lieux. Elle se couche sur le clavier, dérègle mystérieusement l’ordinateur, brouille les chiffres et les lettres, miaule même quand elle n’a plus faim. Elle cherche aveuglément mon regard et quand le contact s’établit, elle crie sans relâche téléguidant mes pas et mes gestes vers l’armoire à pâtée. Je finis toujours par céder. Qui d’Isis ou de moi, est la déesse de ce logis ?

 

IMAGES : Kim WANG. Monkey Art.

Gilles AILLAUD. Intérieur vert, 1964, collection particulière, Galerie de France. © Patrick Müller.

Déesse Bastet égyptienne de la musique à tête de chat.

 

[1]. Citation de Nicolas DELHASSE, philosophe.

[2]. Le vers est inspiré de William BLAKE : « Il n'y a pas de morts. Il y a des vivants sur les deux rives ».

[3]. Expression employée par Benoît GOETZ dans « Élisabeth de Fontenay, Le Silence des bêtes. La philosophie à l’épreuve de l’animalité, Paris, Fayard, 1999. », Le Portique [En ligne], 4 | 1999, mis en ligne le 11 mars 2005, consulté le 09 juin 2018. URL : http://journals.openedition.org/leportique/287.

[4]. Citation de Rémy Chauvin reprise par Boris CYRULNIK, éthologue, dans sa conférence sur l’Intelligence animale.

07/06/2018

Un testament poignant (François Conod)

par Jean-Michel Olivier

Unknown.jpegOn avait perdu la trace de François Conod, brillant auteur de trois romans et d'un recueil de nouvelles (dont Janus aux quatre fronts*, Prix des Auditeurs de la RTS 1992) et excellent traducteur de l'auteur alémanique Walter Vogt (six livres parus chez Bernard Campiche). Bien sûr, il y eut, en 2016, ce Petit Maltraité d'Histoire des religions (Slatkine), illustré par Mix et Remix. Mais Conod s'était fait oublier de la vie littéraire…

Il ressuscite aujourd'hui, grâce à son ami Bernard Campiche, qui publie un livre à la fois coup de poing et testament, Étoile de papier**. Ce récit bref et poignant raconte les quelques mois que l'auteur a passés dans un asile psychogériatrique de Lausanne. Interné contre sa volonté (pour des raisons aussi floues que nombreuses : alcoolisme, dépression, obsession du suicide), Conod va tenir une sorte de journal de bord de cette expérience douloureuse. Il raconte le quotidien de l'institution, les repas, les promenades, l'infantilisation des patients, la poigne de fer ou la gentillesse des infirmières, les visites de plus en plus rares, sur un ton à la fois grave et amusé. Il brosse le portrait de ses camarades de chambre, d'un réfugié africain qui ne parle à personne et qui sera bientôt renvoyé en Somalie, des horaires militaires de l'institution. Unknown-1.jpegConod adresse également une critique acerbe aux milieux médicaux (psychiatres, géropsychiatres, etc.) qui ne prennent jamais le temps d'écouter leurs patients ou édictent des règlements absurdes. Cette charge sonne d'autant plus douloureusement que Conod, interné contre son gré, n'a qu'un désir : rentrer au plus vite chez lui. Pour cela, il lui faudra ruser, mentir, rentrer dans le jeu des soignants. 

Ce cri de colère aux allures de testament laisse dans la bouche un goût de cendres : François Conod est décédé le 18 décembre 2017 à Lausanne, sans que l'on sache pourquoi, ni comment, à l'âge de 72 ans.

* François Conod, Janus aux quatre fronts, roman, Bernard Campiche, 1991)

** François Conod, Étoile de papier, Bernard Campiche, 2018.

03/06/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 36)

Épisode 36 : Méditations sur la nature des bêtes

Méditation I : Jamais Sid le pyranha ne perdit plus de temps qu’en écoutant la leçon du poisson rouge [1].

georgia o'keeffe;Quel regard porte le fort sur le faible ? Est-il reconnaissable entre tous et radicalement distinct de l’œillade ? Le pyranha a-t-il l’œil torve ou mauvais ou n’est-il qu’une gueule affamée ? Peut-il capter les mouvements, sentir le sang à distance avant de tracer ou de frayer ? Quel animal peut résister à l’assaut d’une force destinée à trancher les chairs avec l’efficacité d’une lame de guillotine ? Qui a une carapace suffisamment épaisse pour parer au danger ? Sid et Nancy étaient deux pyranhas d’appartement, extraits de leur milieu naturel comme deux instincts de survie à la dérive. Ils livraient un combat sans merci dans le varech artificiel de leur folie. La mort les délivrera. Les pervers, car l’enfermement est une forme de perversion, n’ont pas la capacité de se regarder, ils perçoivent uniquement la terreur et la traquent sans pitié. Leur vision est féroce. L’autre n’existe qu’en sa capacité de tenir le coup, d'endurer la souffrance. S’il ne fléchit pas comme le roseau, il s’effrite comme une oreille gelée.

Méditation II : Quand tu vois un gypaète, tu vois une parcelle de génie ; lève la tête ! [2]

Georgia o'keeffe;Quel souvenir me reste-t-il de ce couple de pyranhas, perdu dans le temps, figé jusqu’à la mort dans un état captif et primitif au fond de la caverne ? Rien de plus qu’un désir d’échapper à la fatalité, au huis clos de verre et aux dogmes! Déployer mes ailes vers la chaleur, rejoindre le vol des poètes d’ici et d’ailleurs qu’est cette murmuration d’oiselles migrantes.

Méditation III : Un regard, et l'immensité est emplie [3]

Le CaravageCertains animaux ont le regard captif, tel l’aigle ou le prédateur, d’autres ont le regard ouvert, tel le gypaète ou l’âne du Caravage. C’est le regard de la tranquillité et non de la chasse ou de la conquête. Arrêtez-vous un instant sur le seuil de ce regard ! Que vous laisse-t-il entrevoir ? un miroir, une étendue lointaine ou peut-être même une pensée ? Dans cette contemplation silencieuse, l’animal, intelligent ou non, ouvre une dimension de « pur mouvement », de regard sans fin qui voit ce qu’il ne saisit pas [4]. Et ce regard appuie ma présence au monde sans me jauger, ni me mépriser, ni me rabaisser à l’état de chose. L’animal m’observe et cette pensée me réconcilie avec la nature des êtres.

Georgia O’KEEFFE, Black Place, 1944.

Georgia O’KEEFFE, Blue and White Abstraction, 1958.

LE CARAVAGE, Le Repos pendant la fuite en Égypte, 1596.

[1]. Le vers est inspiré de William Blake : « Jamais l’aigle ne perdit plus de temps qu’en écoutant la leçon du corbeau ».

[2]. Le vers est inspiré de William Blake : « Quand tu vois un aigle, tu vois une parcelle de génie ; lève la tête !  ».

[3]. Le vers est inspiré de William Blake : « Une pensée, et l'immensité est emplie ».

[4]. Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal.

31/05/2018

Un roman mosaïque (Virgile Élias Gehrig)

par Jean-Michel Olivier

Unknown.jpegNe vous attendez pas, avec Virgile Élias Gehrig, à une promenade de tout repos. L'auteur aime les méandres, les chemins de traverse, les déambulations rêveuses. Après trois livres à l'Âge d'Homme (un roman, un recueil d'aphorismes et des poèmes), il nous donne aujourd'hui une somme impressionnante, Peut-être un visage*, tant par son ampleur vagabonde que par son style baroque.

On commence à écrire — surtout en Suisse romande — dès que l'on sent sa vie s'effilocher, ses certitudes s'écrouler, son identité se perdre au fil des jours et des rencontres. C'est ce qui arrive au héros du roman de Gehrig, Thomas, qui souffre d'un mal étrangement helvétique : comme Nicolas Bouvier dans le Poisson Scorpion, il sent un beau matin son visage disparaître. Son épouse est enceinte de leur premier enfant, son père est à l'hôpital : pour conjurer (et cacher) cet effacement, Thomas va disparaître à son tour. Corps et biens. Lui, l'enraciné dans sa langue et son pays, va quitter sa belle Vallée natale : il abandonne tout pour partir et espérer, peut-être, renaître ailleurs.

Unknown-1.jpegC'est le fil conducteur de ce livre qui se lit comme un roman initiatique dont les pierres, de taille et de couleur différente, forment une sorte de mosaïque à la fois fascinante et difficile à suivre, parfois (les digressions sont nombreuses, on aimerait en savoir plus sur l'effondrement de Thomas). Le roman mêle des extraits de correspondance (les lettres du père), des bulletins d'actualité, des aphorismes, etc. Il change souvent de point de vue, même si la langue reste toujours fluide et musicale.

Comme Ulysse, errant d'île en île avant de retrouver Ithaque, Thomas sillonnera l'Europe (qui est le nom de sa première fille), fréquentera les cafés berlinois (où l'auteur a écrit une partie de son livre), il traversera la Croatie, l'Albanie et la Grèce, pour arriver, en fin de course, sur une autre île méditerranéenne : Chypre. C'est là que Thomas va rencontrer le Professeur Grigorios, ascète ou anachorète, puis s'initier au monde mystérieux des bibliothèques et reconstruire, peut-être un nouveau visage.

Le visage est un manuscrit, à lire et à écrire : les caractères qui le composent restent toujours à déchiffrer. 

Un beau roman, touffu, profond, original, qui porte une voix singulière.

* Virgile Élias Gehrig, Peut-être un vissage, roman, l'Âge d'Homme, 2018.

27/05/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 35)

Épisode 35 : La fièvre de l’or III

We make noise it's our choice it's what we wanna do [1]
sid vicious,nancy spungen,sex pistol,seventeenAvant de quitter l’appartement de Mississauga, Leonard O. nourrit Sid et Nancy, le couple de piranhas planqués au fond de l’aquarium géant. À l’aide d’un filet à mailles serrées, il transfère un des poissons rouges de son bocal vers l’étau de verre. La traque dure plusieurs minutes, bientôt le tandem infernal gobe la proie et s’enlise apaisé par le shoot protéiné dans les algues artificielles. La nature qui fait croître les uns au préjudice des autres est d’une force implacable car elle puise sa survie dans une battue sans issue. La folie de Sid bientôt exacerbée par la cage trop étroite, engloutira Nancy d’une pulsion aveugle et boulimique. Il ne restera presque rien du carnage, seul Sid, crevé sur son lit de gerbes aquatiques.

See my face not a trace no reality

Sommes-nous les pantins de ce piège sans merci que nous tend la nature ? Leonard O., l’homme au masque de gaze, l’être aux multiples fleuves de Volhinye au Royaume-Uni, avait besoin de ce spectacle stimulant. De plus, l’exigence de vitesse et de faux décors menait sa quête de l’Ouest. Il avait laissé une carrière prometteuse dans la politique pour un avenir qu’il devinait tracé dans la facilité et le succès à paillettes. L’anarchiste devenu golden boy et fils à Mummy ricanait intérieurement. Il ajusta sa cravate aux motifs kaléidoscopiques, glissa une cassette des Sex Pistols dans le baladeur et fila au pas de course vers le 103e étage de la plus haute tour bancaire. Le bruit assourdissant du groupe cogne à meurtrir les tympans. Le volume est au maximum de sa puissance. Sur son visage sybilin, aucune trace de la punk attitude.

I don't work I just speed that's all I need

John August senior l’attendait entre deux rendez-vous d’affaires dans son cabinet de courtage perché au sommet de la First Canadian Place. Un vol de gypaètes cerclait la tour de verre, libre et magnifique, scrutant la trace d’un os à déglutir. Père et fils contemplaient le chemin parcouru depuis le Blitz. « Trouve l’étoile qui brille au firmament de ta destinée, Fils. Elle tracera ta voie. Je t’offre une situation à bâtir. Oriente ta perspective dans l’angle de la réussite et le champ des possibles s’ouvrira devant toi comme les plaines d’Abraham aux Britanniques. Je suis parti de rien, aujourd’hui je suis plein aux as. J’attire les courtisans et les joueurs de poker comme des mouches et les coupes de champagne que je leur sers, ne sont jamais assez pleines tant ils sont avides. Leurs rêves sont souvent médiocres c’est pourquoi ils aiment mon succès. » La vie n’était qu’un jeu, une succession de hasards et de bonne fortune. Leonard O. n’avait pourtant pas les illusions paternelles. Il détestait le cigare et Maria, la marâtre. Que lui racontait le vioque sur le sacrifice et les plaies d’Abraham ? Avait-il vraiment trouvé le sésame au Canada, lui qui se faisait appeler J.A. dans les milieux de la haute finance ? Leonard O. était resté un punk anarchiste, et Corah, l’étrangère, était sa drogue préférée.

 

Photo de Sid VICIOUS. Source : https://www.imdb.com/name/nm0895965/

Clip de Nancy SPUNGEN. I'm Your Favorite Drug. 

[1]. Paroles de Seventeen de Sid Vicious, Sex Pistols.

20/05/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 34)

Épisode 34 : La fièvre de l’or II

Tout voyage a une destination que le voyageur ignore.  [1]

georgia o'keeffe;La fièvre gagne les migrants excités à l’idée d’un monde nouveau, immanquablement meilleur, qui s’offre à eux. Toronto, ville en pleine expansion façonnée par des vagues de migrants venus y réaliser le rêve des premiers commencements avec une nostalgie de gamins où des hordes de bergers à cheval chantent les soirs d’orage autour d’immenses troupeaux, où la pensée magique aspire à une révélation des secrets de la fortune que seuls quelques sorciers se transmettent. Tous, partagés entre plusieurs terres, plusieurs cultures ou langues, à la recherche d’un miracle capable d’apaiser les maux des grands dérangements, que sont les déplacements forcés ou les unions désirées. Arriver en terre inconnue, c’est revenir au point zéro, vers cette inconnue qui nous tend des bras de fer. C’est parfois un acte de liberté qui nous met au tapis.

 

 Seul l’homme qui réalise la liberté rencontre la destinée.

Quel or es-tu venu chercher ?

Quelle conquête de l’ouest as-tu imaginée ?

Quel songe poursuis-tu ?

 

georgia o'keeffe;Leonard O. [2] n’est pas un pure laine, ni un migrant, c’est un secundo de l’Alberta, qui a quitté Edmonton pour Mississauga à l’âge de 15 ans. Il coule en lui une infinité de rivières de Volhynie et d’Angleterre, une histoire d’origines complexes sur fond d’annexions, d’exils et de menaces. Sa mère, Johanna, est née dans la communauté de Bruderheim des frères moraves au nord d’Edmonton, elle parle l’allemand des émigrés protestants. C’est une multiple déracinée dans les strates d’une histoire mêlée entre oppression et liberté. Est-elle de Russie, de Pologne ou d’Ukraine ? slave ou galicienne ? missionnaire ou anabaptiste persécutée ? pionnière ou barbare ? artiste ou vandale ? L’amour fraternel est sa devise.

John August senior, quant à lui, a fui les bombardements menés par la Luftwaffe sur Londres et trouvé une forme de survie loin du Blitz dans les postes canadiennes. Il parle l’anglais avec l’accent du vieux continent. Il était ambitieux et tenace quand il épousa la timide Johanna en la sortant de sa charitable communauté. Leurs familles avaient toutes deux réussi à fuir la tyrannie des puissants, mais Johanna avait la solidité morale des résidents, alors que lui assumait le caractère volage des vagabonds. Il lui fit découvrir les affres d’une union hasardeuse. D’abord, ils déménagèrent plusieurs fois au fil des emplois sur la Transcanadienne. Ensuite il eut quelques maîtresses quand ils s’établirent dans une résidence luxueuse de la banlieue de Toronto. Johanna lui posa alors un ultimatum : « Le couple c’est moi et toi, je et tu pour la vie, sinon c’est moi ou l’autre ! ». En homme traqué, il choisit naturellement l’autre. C’est ainsi qu’il épousa Maria en secondes noces, bien qu’elle eût déjà enterré trois maris. Maria était une Irlandaise au caractère bien trempé, une veuve envoûtante qui avait su faire accroître sa fortune grâce à un réseau minutieusement entretenu dans la politique locale. Mais avant tout, elle savait lui georgia o'keeffe;prodiguer les soins dont il avait tant besoin. Leonard O. est donc l’enfant cabossé d’un poignant divorce, le rejeton d’un père à qui tout semblait réussir, le fils médusé de Mommy et le beau-fils d’une marâtre qu’il percevait comme une voleuse d’hommes.

Que reste-t-il de ces errances dans la masse de nos couples ? Quelles routes s’ouvrent à nous dans la trajectoire de nos migrations ? Sommes-nous libres d’en dessiner les contours  ou faisons-nous semblant d’y échapper ?

 

 

Georgia O'KEEFFE, Blue, Black and Grey, 1960.

Georgia O'KEEFFE, Abstraction Blue Wave With Three Circles.

Georgia O'KEEFFE, Print Blue II, 1916.

[1]. Martin BUBER (d’origine galicienne par son grand-père), La Légende de Baal-Shem.

[2]. Leonard O. a été mon premier mari cf. Épisode 33 des Carnets.