28/04/2016

La Dame de la montagne (Olivier Beetschen)

par Jean-Michel Olivier

olivier beetschen,la dame rousse,roman,littérature romande,montagne,oirminaIl y a, au cœur du dernier livre d'Olivier Beetschen, La Dame rousse*, une légende fascinante : celle des « Fils de l'aigle », une famille au destin tragique (et glorieux) habitant une vallée perdue de l'Oberland bernois, dont les enfants, au XVe et XVIe siècle, s'illustrèrent comme farouches mercenaires lors des sanglantes batailles de l'époque. L'histoire de ces trois « fils de l'aigle » occupe la partie centrale du roman, ainsi que la légende de la dame rousse, une femme mystérieuse débarquant un jour chez les « Farouches », après avoir vaincu col et glacier en plein hiver, puis disparue dans la nature, et qui devint leur mère. Cette dame rousse — son fantôme — hante encore la région, comme l'imagination des voyageurs (et des romanciers).

Cette légende, magnifiquement racontée par Beetschen (qui trouve ici une occasion de déclarer son amour à la montagne), obsède deux amis d'enfance, Luc Riesen et Alain Baud,  qui entreprennent une ascension périlleuse en revenant sur les lieux de la légende de Pirmina. Car La Dame rousse est aussi l'histoire d'une amitié entre deux hommes, malheureux en amour, qui se connaissent depuis trente ans. Alain Baud est guide de montagne, féru de de mythes et de légendes et possède un caractère bien trempé, tandis que Luc Riesen, sortant à peine d'un divorce douloureux, cherche un sens à sa vie, interroge la nature et reste fasciné par la légende que son ami lui raconte.

Ces deux récits (la légende de Pirmina et l'amitié entre deux hommes) s'entrelacent de manière très subtile, égarant quelquefois le lecteur, qui perd le fil. On aimerait en savoir plus sur ces deux hommes, compagnons d'infortune, si différents et si proches l'un de l'autre, sur leur quête de sens, leur besoin d'affronter leurs limites et leur passion de la montagne. Si la légende des « Fils de l'Aigle » est menée à son terme (avec maestria !), dépliée dans ses moindres détails olivier beetschen,dame rousse,roman,littérature romande,montagne,légende(Beetschen a le sens, très rare en Suisse romande, de l'épopée et du symbole), et le récit de l'ascension évoqué dans une langue extraordinaire (précise, sensuelle et poétique), qui fait penser immanquablement à Ludwig Hohl, l'histoire de cette amitié virile laisse un peu le lecteur sur sa faim.

Plusieurs figures féminines hantent ce beau roman de la désolation et du dépassement de soi : Christine, la femme séparée du narrateur, Julie, l'épouse d'Alain partie à l'aventure en Amérique, et la Dame rousse, bien sûr, la belle Pirmina, qui représente à la fois le mystère féminin et l'esprit de la montagne. La fée et le démon. La tentatrice, mais également la salvatrice. 

Le roman se termine avec une autre femme, Edwige, rencontrée à la montagne et retrouvée, comme par enchantement, dans une bibliothèque de Fribourg. Quand Alain Baud était possédé par la folie de la montagne (et l'ivresse des sommets), Edwige aime s'enfoncer au cœur de la terre, dans les grottes, les crevasses, les glaciers souterrains. C'est là, d'ailleurs, dans les entrailles obscures de la terre, sous la peau des apparences, qu'elle entraînera Luc dans une dernière quête qui ressemble fort à une nouvelle naissance.

* Olivier Beetschen, La Dame rousse, roman, l'Âge d'Homme, 2016.

26/04/2016

Condamné au bénéfice du doute

A l’occasion de la sortie de son dernier livre Condamné au bénéfice du doute, Pierre Béguin se trouvera au Salon du Livre

  • Le jeudi 28 mai à l’espace suisse, entre 14 h et 15 h, pour une table ronde animée par Quentin Mouron
  • Le jeudi 28 avril au stand des éditions Bernard Campiche, entre 15h et 17 h, pour une séance de dédicaces
  • Le dimanche 1 mai au stand des éditions Bernard Campiche, entre 14 h et 16 h, pour une séance de dédicaces.

 

Le mardi 3 mai, de 18.30 à 20 h, la Compagnie des Mots organisera son traditionnel apéritif littéraire autour de ce roman inspiré d’une très célèbre affaire judiciaire genevoise.

Auberge du Cheval-Blanc, place de l’Octroi, Carouge, entrée libre.

Au plaisir de vous rencontrer à l'une ou l'autre de ces manifestations.

 

24/04/2016

Vertiges de Sebald

 

par antonin moeri

 

À la dame qui gère l’Hôtel Sole à Limone sul Garda où il est descendu et qui lui demande ce qu’il écrit, le narrateur-scripteur répond : une sorte de roman policier. C’est effectivement un genre d’enquête que nous propose Sebald dans « Vertiges », celle d’un homme qui convoque certains souvenirs de deux voyages à Vienne et en Italie entrepris l’un dix ans plus tôt pour changer d’air après une passe difficile, l’autre deux ans plus tôt pour raviver des souvenirs estompés du précédent voyage.

Ce qui compte ici, ce n’est pas l’intrigue, ce ne sont pas les rebondissements mais les sensations de vertige qu’éprouve le scripteur craignant un début de paralysie… Cette fuite en avant dans les rues de Vienne, dans celles de Venise, de Milan, de Vérone nous est rapportée avec le scrupule d’un poète attentif aux moindres bruissements, aux moindres colorations, aux moindres détails offrant du sens à un homme en plein désarroi.

Terreur et minutes de joie intense alternent. Mais le sentiment d’inquiétante étrangeté domine. Des frissons de fièvre assaillent le « voyageur »… Le Palais des Doges fait songer à Casanova qui y fut incarcéré et à sa rocambolesque évasion, un 31 octobre, qui est le jour où notre « voyageur », assis dans un bar, est occupé par sa prise de notes.

Le sentiment d’inquiétante étrangeté rend ce « voyageur » suspect. Deux silhouettes ne le lâchent pas des yeux. Le « suspect » a l’impression d’être impliqué dans une ténébreuse affaire. L’aurait-on entraîné sans qu’il le sache dans une conspiration ? Il imagine des tueurs à ses trousses. La série de meurtres perpétrés à Vérone les années précédentes, jamais élucidés, cette série de meurtres ne le rassure pas… Pourra-t-il échapper aux griffes de l’Organizzazione Ludwig ?

Les nerfs sont à vifs. Il se sent traversé de part en part quand une main féminine lui effleure l’épaule sur la terrasse de l’hôtel. Tout se trouble devant ses yeux, comme s’il regardait le monde au travers de lunettes qui ne sont pas adaptées à sa vue… Il veut découvrir les lieux où Kafka a séjourné en 1913, en proie à un immense désarroi.

Si le « voyageur » est revenu en Italie, sept ans après son premier séjour brusquement interrompu par d’insoutenables angoisses, c’est à la fois pour raviver des souvenirs estompés et pour obtenir des éclaircissements sur le séjour que fit le Docteur Kafka au bord du Lac de Garde… Sur la terrasse de l’Hôtel Sole, le « suspect » travaille à son livre sous l’œil intrigué de la patronne. Il fait des transpositions « pour tenter de relier des événements qui lui paraissent relever d’un même ordre d’idée ».

Cette mosaïque de souvenirs, de faits divers, de rêves, de choses vues ou imaginées, de digressions érudites et de photographies est fascinante à plus d’un titre… Le lecteur se sent entraîné dans un univers auquel l’acte d’écrire donne un sens. Un livre où l’auteur peut consacrer quatre pages à Pisanello, une demi-page au passage de « péniches lourdement chargées, la ligne de flottaison à fleur d’eau ».

 

 

W.G.Sebald : Vertiges, Actes Sud Babel, 2012

22/04/2016

Stéphane Montavon, Crevures

 Par Alain Bagnoud

 

Stéphane Montavon, CrevuresIl semble que les textes de Crevures aient été rédigés il y a une vingtaine d'années, puis retravaillés, revivifiés. Le résultat en tout cas inhabituel.

 

Il y a, dans les meilleurs moments de Stéphane Montavon, quelque chose d'un Maurice Chappaz contemporain qui aurait remplacé le Valais par le Jura, le blanc par l'ecstasy, et qui irait s'encanailler dans des boîtes queer. Pour l'imagerie de son recueil, on peut aussi citer Bosch, Céline, Léon Bloy et d'autres allumés de la représentation.

 

On trouve dans ses courts textes du lyrisme, de l'orage, de l'épique, du verbeux aussi. Parfois ça décolle en fusée : jaillissements des mots, des résonances, des timbres, musique, ivresse des formules, danse.

 

Stéphane Montavon, CrevuresParfois c'est beaucoup, c'est trop, il y a comme un surplus de distillation. Le lyrisme tourne en préciosité, le lecteur perd sa respiration et choppe le tournis, les phrases deviennent un jeu formel qui paraît gratuit.

 

Quoi qu'il en soit, ce recueil allumé et sonore est une curiosité qui n'a pas son pareil et vaut la découverte.

 

 

Stéphane Montavon, Crevures, éditions d'autre part

 

Stéphane Montavon est né en 1977 dans le Jura suisse. Il enseigne le français à Bâle où il vit. Après Bolidage, docu-poème polyphonique, Crevures est son deuxième ouvrage publié.(r-diffusion.org)

 

17/04/2016

Littérature à SOLEURE

Antonin Moeri a la chance d’être invité aux Journées Littéraires de Soleure, voici les heures où il donnera de sa personne.

 

Fr, 06-05-16, 14:00 Scène extérieure sur la Klosterplatz, lecture Aussenpodium Klosterplatz

 

Sa, 07-05-16, 12:00 Littérature dans l'obscurité Palais Besenval Literatur im Dunkeln Modération: Jean-Marc Meyrat

 

Sa, 07-05-16, 18:00 Lecture et interview Stadttheater Studio Arici Modération: Geneviève Bridel

 

15/04/2016

Olivier Beetschen, La Dame rousse

Par Alain Bagnoud

 Olivier Beetschen, La Dame rousseAvec La Dame rousse, Olivier Beetschen nous propose un roman à plusieurs niveaux qui s'emboîtent habilement et qui tournent autour d'un thème, annoncé par le titre.

 

Qui est cette dame rousse ? Dans le texte de Beetschen, elle recouvre plusieurs figures féminines. Il y a la guérisseuse Pirmina, racontée par une légende du XVème siècle, qui a fui le village de Leuk dans le Haut-Valais, traquée par l'évêque de Sion qui la trouvait un peu sorcière. Il y a une fée qui sauve le narrateur imprudent, perdu sur le glacier de la Plaine-Morte, et le ramène à la vie et à la civilisation, représenté ici sous la forme des remontées mécaniques de Crans-Montana. Il y a une étudiante bien réelle, que le narrateur, Luc Riesen, ramène en voiture, alors qu'elle faisait du stop dans le froid, et qui l'entraînera peut-être vers sa perte...

 

Ces trois figures sont-elles la même personne ? C'est ce que le narrateur se demande à la fin. Une fin d'ailleurs cyclique qui ouvre des directions plutôt qu'elle n'en ferme. Le texte en effet renvoie le lecteur à une nouvelle lecture et à une interprétation des éléments qui composent le récit.

 

Celui-ci, si on en fait le résumé, raconte l'excursion de deux amis dans la montagne. Luc Riesen, divorcé, a deux filles qui constituent pour lui l'essentiel. Elles l'aident à ne pas mourir quand il se retrouve dans la montagne hostile.

 

Luc suit Alain Baud, féru de légendes, guide de montagne et érudit, qui mène également une recherche historique sur le mercenariat des Suisses au Moyen-Âge. Alain considère les excursions alpines comme des expériences spirituelles plutôt que comme du simple sport. Ceci le conduira à vouloir dépasser ses limites, dans une quête d'absolu qui aura figure de destin.

 

 Olivier Beetschen, La Dame rousseLe roman, outre les portraits bien menés de ces deux personnages, propose également une histoire de leur amitié. Très bien écrit, il balade le lecteur à travers différents lieux de Suisse romande.

 

Il y a Fribourg, la Gruyère, Lausanne, La Lenk, village dont est originaire Luc et où Alain a vécu un moment fort, le Wildstrubel, dans les Alpes bernoises. Et, surtout, le glacier de la Plaine Morte au-dessus de Crans-Montana, paradoxe de beauté sauvage et de tourisme de masse.

 

Dans la disposition géographique que propose Beetschen, les villes s'opposent à la montagne, comme le quotidien s'oppose à l'exploit et à la neige. L'imaginaire, lui, est du côté de l'altitude. Celle-ci semble distiller, réorganiser les éléments pour les faire passer dans une autre dimension, qui contient la légende, l'érotisme, le mysticisme et même la mort, mais une mort apaisée, une mort qui fait sens.

 

Olivier Beetschen, La Dame rousse, L'Age d'homme

 

14/04/2016

Sur une image d'Ursula Mumenthaler

Urban 10.jpg

Le regard, tout d’abord, se porte vers le ciel et les hauts bâtiments qui se découpent sur le blanc infini. C’est le skyline d’une ville américaine. Ce pourrait être New York ou Chicago. Des villes debout, résistant à la pluie et à l’usure du temps. Où les hommes vivent comme des fourmis, et les gratte-ciel s’élèvent comme des prières vers un dieu invisible. Chaque maison est une stèle : une pierre de mémoire.

Puis l’œil descend lentement vers le sol, la terre des hommes ou le plancher des vaches. Mais il ne trouve rien. Pas un homme dans les rues, ni une poignée de terre. Pas une touffe d’herbe folle. L’eau a tout envahi. New York est devenue Venise. On imagine, faits comme des rats, les hommes terrés au sommet des gratte-ciel, priant ou envoyant des messages de détresse.

Car le déluge a commencé…

Certains, frappés d’une insondable mélancolie, ont jeté l’ancre au pied de leur maison. Ils sont la proie des souvenirs. Ils attendent que l’eau monte jusqu’au trentième étage pour retrouver, encore une fois, leur ancienne chambre d’enfant, partager un dernier repas devant le poste de télévision et revenir au temps béni d’avant la catastrophe. Ils se croyaient invulnérables et, dans leur fausse candeur, ils n’ont rien vu venir…

Les plus riches et les plus téméraires, comme Noé, ont pris la mer au mot. Avec femme et enfants, ils ont sauté sur des embarcations de fortune, vidé leur coffre-fort, emmené avec eux leur chat, leur canari, leur cochon d’Inde, leur chihuahua. Ils n’ont rien oublié, pensent-ils. Du passé ils ont fait table rase et vont aller refaire leur vie ailleurs, sous d’autres cieux, sur d’autres terres. Ils partent sans regret, sans nostalgie. Derrière eux, ils ne laissent que des ruines. Après nous, le déluge. Il doit rester une île déserte quelque part, se disent-ils. Un continent sauvage, ignoré par les cartes marines, où tout recommencer à zéro.

Sur la mer écumeuse, les bateaux tanguent voluptueusement.

Il y a, dans cette image, une angoisse et un rêve. Le déluge n’est pas à venir, ni derrière nous : l’eau est en train de monter, inexorable, et le désastre a commencé. Nous sommes au cœur du temps. Dans un tourbillon de mémoire. La beauté, disait le poète, est un rêve de pierre. Et ce rêve se réalise, pour Ursula Mumenthaler, dans une ville pétrifiée. Une ville toujours debout, mais bientôt engloutie, comme nos souvenirs.

Le ciel est vide. Les buildings nous regardent telles des pierres tombales.

Et la mer est immense, tumultueuse, encombrée de bateaux qui dérivent sans avoir où aller.

 Jean-Michel Olivier

« Sur une image » d’Ursula Mumenthaler

10/04/2016

D'après une histoire vraie

Par Pierre Béguin

Nathalie Sarraute ne croyait pas si bien dire en annonçant l’ère du soupçon. La grande majorité des lecteurs actuels exige du vrai, du réel, de l’authentique, et tient tout personnage pour une escroquerie, toute fiction pour incompatible avec son exigence de vérité. Cette tyrannie est telle que la mention «D’après une histoire vraie» devient monnaie courante en exergue d’un film, remplissant même une véritable fonction marketing: «D’après une histoire vraie», c’est le pendant cinématographique (ou littéraire) de l’étiquette AOC sur un produit ou un vin, une (prétendue) garantie de qualité et, souvent (hélas!) de succès.

Par son refus parfois obstiné de toute écriture détachée du réel, le lecteur signifie son besoin du vrai comme repère. Il cherche à le démêler de la fable, il le traque dans un livre jouant sur l’ambiguïté, et il se sent en fin de compte arnaquer par la plus petite parcelle de fiction. Il y a beaucoup de naïveté dans cette exigence. Quiconque a tenté d’écrire un récit (auto)biographique le sait: le récit, ça n’existe pas. Toute écriture de soi qui se donne pour vraie est encore toujours (comme disait notre cher Dragonetti) du roman. La quête du réel reste illusoire, inaccessible à la traque de l’écriture. Quoi que l’on écrive sur soi, sur sa vie, sur ses proches, on ne quitte pas la fiction: «Dès qu’une vérité fait plus de cinq lignes, c’est du roman» écrivait déjà Jules Renard, qui s’y connaissait, il y plus d’un siècle.

Voilà pourquoi j’avais exigé de mon éditeur parisien qui n’en voulait pas la mention «roman» sur mon livre Vous ne connaîtrez ni le jour ni l’heure, alors même que tous les événements qui y figurent sont parfaitement biographiques: qu’on écrive sur soi ou sur sa famille, c’est encore toujours une histoire qu’on se raconte. Et en l’occurrence, la mienne ne fut certainement pas celle de mon frère. Qu’aurait-il pensé si j’avais donné à ma version la caution d’authenticité en l’affublant du label «récit»? Mais Dieu qu’il fut fastidieux d’avoir à se justifier à chaque interview ou commentaire de lecteur! Car la question de la fiction ou de la biographie fut à ce point récurrente qu’elle vampirisa toute autre forme d’interrogation. Comme si là seulement se concentrait l’essentiel. Je crois pouvoir affirmer au nom de mes collègues que cette question de la part autobiographique d’un texte est celle qui agace le plus l’écrivain.

delphinedevigan.jpgC’est vous dire le plaisir – que dis-je, la jubilation! – que j’ai éprouvé à la lecture du dernier «roman» de Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie. Diaboliquement habile! Et jouissif! L’histoire commence le plus simplement par la rencontre d’une auteure – qui est aussi la narratrice – en panne d’inspiration, cherchant à renouer avec la fiction pour ne plus à avoir de compte à rendre avec le réel, et d’une lectrice rapidement intrusive et manipulatrice qui, elle, exige d’un livre du vrai, de l’authentique. Une rencontre qui semble placer l’histoire dans le registre d’un thriller psychologique, impression renforcée par l’exergue: une citation d’un célèbre roman de Stephan King dans lequel un écrivain, recueilli par une lectrice fan après un accident, est torturé par celle qui l’a sauvé et qui exige de son auteur idolâtré une autre fin à son dernier manuscrit. Sauf que, dans D’après une histoire vraie, comme le signifie le titre, l’auteure personnage et narratrice s’appelle Delphine de Vigan, que les lieux, les événements, les personnages, à commencer par son compagnon François (Busnel), se donnent pour véridiques, ce que le lecteur peut facilement vérifier et authentifier. La romancière multiplie à ce point les effets de réel que le lecteur – à commencer par moi –, tout naturellement influencé encore par le titre, s’installe dans un récit dont il déchiffre a priori les événements comme s’ils relevaient de la biographie. Et il souffre pour cette pauvre Delphine tout en s’offusquant de son inconscient de François devant la manipulation qui menace de tourner au drame, d’autant plus qu’il croit que ce qui est raconté a véritablement eu lieu. Avant de réaliser (pour moi, ce fut au tiers du livre, pour d’autres ce pourrait être avant ou après) qu’il est dupe d’un récit qui se donne pour la vérité par la seule accumulation des effets de réel, alors que tout – ou presque, probablement – n’est qu’invention, travestissement, imagination. Et de comprendre que l’unique personne réellement manipulée dans cette histoire, ce n’est pas cette pauvre Delphine mais le lecteur lui-même, et qui plus est manipulé par cette pauvre Delphine elle-même… Diabolique! Il y a du Barbey d’Aurevilly dans ce roman, dans la nature de la relation narrateur lecteur, dans la stratégie perverse du narrateur – de la narratrice en l’occurrence – qui attire le lecteur par une promesse non tenue, qui jouit de l’exigence de ce dernier en manipulant son désir, qui affirme son pouvoir pour mieux tenir sa victime dans l’évidence de sa dépendance.

Le projet littéraire apparaît alors d’autant plus clairement que Delphine de Vigan pousse l’ironie jusqu’à l’inscrire en toutes lettres au cœur même de son récit: écrire un livre entier qui se donnerait comme une histoire vraie, un livre qui laisserait croire au lecteur qu’il est exclusivement inspiré de faits réels, mais dont tout serait inventé. Comme se donne pour vraie la profession de foi littéraire exposée au fil des pages: laisser la fiction aux séries télévisées, bien supérieures aux romans en ce qu’elles offrent au romanesque un terrain plus fertile et un public plus large. Inutile de fabriquer des pantins! La littérature doit jouer franc jeu. Aux véritables écrivains de revenir à ce qui les distingue: rendre compte du réel, questionner sans relâche sa manière d’être au monde, remettre sans cesse en question la façon dont il pratique sa langue maternelle, créer une langue qui lui est propre, qui le relie à son passé, à son histoire… Qui Delphine de Vigan vise-t-elle? Annie Ernaux?

Diaboliquement habile, vous dis-je! Un bon conseil, précipitez-vous sur ce livre! Mais vous voilà prévenu(e): ce qui se donne pour vrai n’est pas forcément vrai; ce qui se donne pour faux n’est pas forcément faux…

Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie, J-C Lattès, 2015, prix Renaudot 2015

 

 

 

08/04/2016

Anne Pitteloud, En plein vol

Par Alain Bagnoud

 

Anne Pitteloud, En plein volQuand je pense au recueil En plein vol, les images qui me reviennent sont d'abord suscitées par la dernière nouvelle. Elle se passe en Inde. Une jeune voyageuse arrive dans un milieu de routards et de junkies occidentaux où elle croise quelques personnages marginaux. Ou, plutôt, ils seraient marginaux en Europe, mais ils sont tolérés et même respectés en Inde, où le rapport à la drogue n'est pas le même, où il est parfois sacré.

 Cette histoire indienne est composée des monologues intérieurs de plusieurs protagonistes. Chacun d'eux donne son point de vue sur ce qu'il vit. Cet accès à l'intérieur des êtres constitue d'ailleurs le point commun avec tous les autres textes du recueil.

 Les nouvelles ciselées d'Anne Pitteloud varient en effet les situations et les narrations : monologue intérieur, récit à la première ou la troisième personne. Mais quelque chose les lie. Anne Pitteloud se place en effet dans la lignée du récit psychologique et s'attache d'abord à montrer ce qui se passe dans la tête de ses personnages.

Anne Pitteloud, En plein volCeux-ci, surtout des femmes, sont analysés avec finesse. Certaines d'entre elles assument le rôle traditionnel que la société leur destine : par exemple cette vacancière qui rêve d'enfant, d'amis et de chez soi alors que son compagnon, bien loin de cette utopie familiale, ne songe qu'à fumer des pétards. D'autres échappent à leurs rôles : on voit dans les récits d'Anne Pitteloud que les femmes ne sont pas forcément maternelles avec les enfants, ou se montrent parfois dégourdies lorsqu'il s'agit de fantaisies érotiques très poussées... Pour les détails, lire le recueil !

 

Anne Pitteloud, En plein vol, éditions d'autre part

31/03/2016

Les écrivains ne meurent jamais

par Jean-Michel Olivier

Je dois vous avouer que 80% des livres que je lis me tombent des mains (un peu plus, concernant la littérature romande). Autofictions poussives, confessions pleurnichardes, polars mal ficelés, romans qui sonnent creux, best-sellers confits de niaiserie : la liste serait trop longue à établir.

« On publie trop, disait Jacques Chessex. Mais l'on n'écrit pas assez. » 

images.jpegPourtant, la littérature a d'autres trésors à offrir. Jim Harrison  par exemple (1937-2016), qui vient de nous quitter, après une vie passée à boire et à écrire, à faire ripaille et à pêcher le saumon, à aimer les femmes et les Indiens, du Michigan (où il est né) à l'Arizona (où il est mort). Une œuvre d'une sauvagerie essentielle, d'une liberté totale, d'une soif de vivre communicative. Il faut relire d'urgence La Route du retour ou Entre chien et loup, ou encore son autobiographie En marge (saluons, au passage, le talent de son inégalable traducteur, Brice Matthieussent, qui a su rendre la langue rude et burinée de l'auteur).

Parmi les auteurs essentiels, il faut relire aussi Violette Leduc (1907-1972) — peut-être la plus grande « écrivaine » française du XXe siècle. images-2.jpegUn style unique, une langue ciselée, une douleur qui transforme chaque phrase en flux poétique. Je relisais ces jours-ci L'Affamée, ce bref roman où Violette Leduc raconte son amour pour Simone de Beauvoir : amour, admiration, attirance — aimantation plutôt. On n'a rien écrit de plus fort sur le sujet. À part, bien sûr, L'Asphyxie ou La Bâtarde, ces chefs-d'œuvres absolus.

Pâques est le temps d l'espoir. Les écrivains ne meurent jamais.

* Jim Harrison, Entre chien et loup, La Route du retour, En marge, Éditions 10/18.

** Violette Leduc, L'Affamée, L'Asphyxie (Folio) et La Bâtarde (L'Imaginaire, Gallimard)

20/03/2016

Condamné au bénéfice du doute

Vient de paraître:

 

condamne.jpg

 

Louis Kurmann est sauvagement assassiné un soir dans son pavillon de campagne. Six semaines plus tard, l’enquête désigne un surprenant coupable: Maître Philippe Joncour, avocat et civiliste de réputation internationale, chef d’un parti politique influent, notable au-dessus de tout soupçon. Un coupable inconcevable qui clame son innocence mais qu’un incroyable faisceau d’indices accuse. L’agitation du procès ne fait qu’aggraver un mystère que le verdict contradictoire ne parvient pas à éclairer. Condamné à sept ans de prison, Philippe Joncour, parvenu alors au crépuscule de sa vie, entend rouvrir son procès à sa manière en postulant la vérité des êtres plutôt que des faits ou des circonstances, et en confessant certains dessous ténébreux qui ne pouvaient s’exprimer dans le prétoire.

Philippe Joncour, dont l’innocence semble aussi improbable que la culpabilité est absurde, est-il un narrateur crédible ou indigne de confiance? Dans ce dédale de mentir-vrai, parviendra-t-il à convaincre son auditoire?

S’inspirant directement de la plus célèbre affaire judiciaire qui a secoué Genève au siècle dernier, l’auteur intègre à la confession de son personnage des fragments du procès, à la manière des chœurs de la tragédie grecque, transformant ainsi le roman en tribunal, et le lecteur en juré. A ce dernier finalement de rendre son verdict…

 

Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, Bernard Campiche Editeur, 2016

13/03/2016

le walser de sebald

par antonin moeri

 

Sebald a enseigné pendant dans de longues années la littérature de langue allemande dans une université anglaise. On imagine à quel point ses cours devaient passionner les étudiants, car il entretenait une relation très personnelle avec les auteurs ou les êtres qui l’intéressaient. Dans «Le Promeneur solitaire», Sebald nous apprend qu’il essaie de rendre hommage à ces gens ou à ces auteurs-là, de tirer son chapeau devant eux «en leur empruntant une belle image ou quelque formule particulière». Voyant les portraits de Walser à l’époque de Herisau, il a l’impression d’avoir son grand-père sous les yeux, un homme avec qui il s’est «promené dans une région ressemblant beaucoup à l’Appenzell».

Ce qui frappe Sebald sur ces photos, c’est la simplicité helvétique avec laquelle s’habille Robert, apparence rangée qui contraste «avec les airs de dandy bohème qu’il se donnait au début de sa carrière», époque où il commença de développer ce que Gilles Deleuze nomme une «littérature mineure»: «dépeindre en se moquant des détails insolites». Néologismes capricants; métaphores surprenantes; volubilité narrative; délicieuses digressions. Tout ce qu’il ne faut pas faire si l’on veut obtenir l’adhésion des commentateurs professionnels et des fonctionnaires culturels. Bricolages linguistiques «peu compatibles avec les exigences de la grande culture». Colifichets littéraires ne pouvant rivaliser avec les nouveautés coulées en bronze qui faisaient sensation au début du siècle passé.

Les personnages que Walser met en scène sont «des créatures étrangement irréelles qui apparaissent à la périphérie de son champ de vision (...) défilé ininterrompu de masques servant à la mystifcation autobiographique». Sebald compare ces personnages à ceux de Gogol, des personnages «qui ne savent plus très bien s’ils se trouvent au milieu de la rue ou au milieu d’une phrase», des personnages qui n’auraient pu, au grand jamais, surgir dans un roman ancré dans le terroir, un de ces romans qui avaient du succès dans les années vingt-trente. Walser entre alors en clandestinité. Sebald dit que l’auteur biennois se trouve «rejeté dans l’illégalité et les archives d’une véritable émigration intérieure».

Imaginons un instant la tête d’un dignitaire nazi lisant le livre d’un auteur qui parle «de la petite fille qu’il aurait aimé être, de la satisfaction qu’il éprouve à porter un tablier, de sa tendance à se sentir intéressant quand il est observé». Imaginons le dignitaire qui ne peut apprécier qu’une «littérature infectée par l’idéologie». Comme Kraus, Walser ne trouve pas les mots pour parler d’Hitler. «Par le biais d’une sorte de politesse anarchiste», il tient à distance les gesticulateurs sûrs de leur droit, lui qui était «tout sauf politiquement naïf».

C’est ce Walser-là qui accompagnait Sebald sur les chemins qui ne mènent nulle part. C’est par les yeux de cet auteur-là que Sebald s’imaginait voir le Seeland, l’île Saint-Pierre «baignant dans la lumière laiteuse et tremblante de l’aurore».

Lire un texte de Sebald sur un auteur par qui il s’est senti attiré, c’est se laisser dériver sous un ciel strié de longs filaments mauves, c’est retrouver l’allégresse que nous connaissons en découvrant d’autres rivages, c’est ressentir l’irrépressible besoin de relire «Le brigand», «L’araignée verte» et «Permettez-moi, madame».

W.G.Sebald: Séjours à la campagne, Actes Sud, 2005

11/03/2016

Julie Guinand, dérives asiatiques

  Julie Guinand, dérives asiatiquesOn peut beaucoup admirer, ces temps-ci, dans les journaux et sur les réseaux sociaux, les poses viriles, tatouées, testostéronées, des jeunes auteurs romands qui squattent le devant de la scène littéraire. Ces beaux jeunes gens musclés prennent tellement de place qu'on en oublierait qu'il y a également des femmes talentueuses dans le mouvement de renouveau actuel de la littérature romande!

 

Par exemple Xochitl Borel dont le livre L'Alphabet des anges fait une très belle carrière, accumulant les prix et les rééditions. Ou Julie Guinand, qui vient de sortir un livre aux éditions d'autre part, dérives asiatiques. Elle y évoque l'Orient et l'Occident, passe du Saut du Doubs à Tokyo, et propose des histoires contrastées qui interrogent les valeurs et les modes de vie avec finesse et intelligence.

 

Une des originalités de ces nouvelles, c'est que les personnages y constituent des fonctions. Ils sont le résultat d'un lieu, d'un milieu et des valeurs qui y ont cours. Habités par des manières de voir, par des mouvements de fond qui les dépassent et qui les constituent, ils sont le produit de leur époque, d'une époque qui unit les fonctionnements alternatifs et les désirs de confort.

 

C'est vrai pour Thomas, qui a fait ses études d'architecte à l'EPFL de Zürich. Habité par une vision d'habitation à l'échelle humaine, il construit près des Brenets un tulou, une maison traditionnelle chinoise ronde, dans laquelle il emménage avec sa femme asiatique et son fils. Thomas poursuit un rêve de développement durable et de cohabitation alternative et fraterne  Julie Guinand, dérives asiatiqueslle. Dans la plus grande incompréhension des valeurs de son épouse, qui, elle, voulait épouser un Occidental pour acquérir un mode de vie que son mari refuse. L'histoire douce-amère se termine de façon paradoxale, le tulou devenant finalement une discothèque branchée.

 

On voit par cet exemple la méthode de Julie Guinant, qu'accentue parfois par un peu de futurisme. Ses personnages incarnent des rôles qu'ils se donnent ou qu'on leur donne. La nanny de la première histoire est ainsi singulièrement représentative : c'est un robot avec toutes les fonctions adéquates, l'individualité comprise. Même quand ils sont fortement particularisés, (par exemple un artiste alternatif devenu célèbre grâce à une installation de sable et de fil de fer barbelé, repéré par un promoteur et collectionneur important), ils représentent les divers mouvements d'un siècle dont ils interrogent et mettent à nu les mécanismes.

 

Tout l'intérêt de l'écriture est là, dans ce regard tendre, neuf, sensible et lucide sur des valeurs qui habitent les gens et les isolent dans leur bulle, de sorte qu'ils sont souvent manipulés par ce qu'ils croyaient maîtriser. Un décalage qui est redoublée par l'écart des valeurs entre l'Asie et l'Europe, deux continents pris dans des mouvements sociaux de fonds.

 

 

 

Julie Guinand, dérives asiatiques, éditions d'autre part

10/03/2016

Le regard de Méduse

par Jean-Michel Olivier

images.jpeg« Regardez-moi dans les yeux ! » semble nous dire Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s. Mais où sont ses yeux ? Qui se cache derrière ces lunettes noires qu’elle a rendues célèbres ?

Pourtant, le regard, d’emblée, est distrait par une foule d’accessoires : le gobelet que l’actrice tient dans sa main gauche (que contient-il ?). La serviette blanche qu’elle porte au poignet. Ses avant-bras gantés de noir. La rivière de diamants qui brille à son cou.

Oui, tout, dans cette image, semble nous détourner de l’essentiel.

Mais c’est une ruse, bien sûr, imaginée par Blake Edwards, le réalisateur de Breakfast at Tiffany’s (1961), pour rendre le regard d’Audrey Hepburn plus mystérieux, et plus profond.

Car derrière ces Ray-Ban Wayfarer se cache le regard de Méduse.

Le regard qui fascine et qui tue.

Audrey Hepburn, égérie des sixties, c’est un look, un genre, une silhouette. À cent lieues des blondes artificielles à forte poitrine (Jane Mansfield, Marilyn Monroe) dont raffole le cinéma de cette époque. Un look distingué et discret. Un petit fourreau noir qui dégage les épaules. Deux boucles d’oreilles en diamant. Une silhouette frêle et longiligne.

Et surtout ces lunettes de soleil qui attirent le regard.

La femme moderne, la femme fatale, avance masquée, comme Audrey Hepburn. Impossible de saisir son regard. Ses secrets. Ses bonnes ou mauvaises intentions. C’est elle, sûre de son pouvoir, qui dicte les règles du jeu. Sur l’échiquier des sentiments, c’est elle, désormais, qui fait la loi.

Méfiez-vous des femmes qui portent des lunettes noires ! Elles sont irrésistibles. Armées de leurs Ray-Ban, elles partent à la conquête du monde. Personne ne peut les arrêter. Bijoux. Parfums. Voiture de luxe. Rien ne les rassasie. Le diable, dit-on, se cache dans les détails. Audrey Hepburn nous montre que l’essentiel, c’est toujours l’accessoire. Ici les lunettes noires, qu’elle a mises à la mode, et qui cachent son regard.

06/03/2016

air de cousinage

par antonin moeri

 

Le lecteur songe à «La Faim» de Knut Hamsun en lisant le récit «Et une nouvelle terre...» Hohl avait-il lu le roman de l’auteur norvégien lorsqu’il travailla aux huit ou dix versions de sa nouvelle? Le JE de Hamsun est un jeune homme qui se rêve écrivain, le IL de Hohl est un jeune homme qui se rêve peintre. On assiste, dans les deux récits, aux vagabondages et aux effets de la faim sur les protagonistes.

Andreas W., le «peintre» qu’imagine Hohl se voit abandonné de tous. Il rencontre un étudiant communiste qui, ayant le sens de l’Autre, lui offre à boire. Au bord du Danube (ah oui, l’histoire se passe à Vienne, où Hohl vécut de mai à décembre 1930), W. s’abîme dans une longue contemplation. Il sent les vagues couler en lui. Au cours d’une autre errance, la sensation de la faim devient si violente qu’il imagine un plat somptueux, nourriture revigorante qu’il n’avalera qu’en rêve.

C’est que les hallucinations ne cessent désormais d’assaillir le loqueteux qui tangue, chancelle, se traîne d’un banc à l’autre. Avec les deux schillings que lui donne une connaissance, il peut enfin s’offrir un repas. L’espoir monte alors en lui d’une nouvelle façon de peindre, plus fabuleuse. Mais le lendemain, nouvelles hallucinations. Il erre tel un cadavre et croise un bourgeois d’une élégance irréprochable. Poussé par une force obscure, W. assène un violent coup de poing à ce fat d’opérette. Intervention des flics. On emmène le «fou» dans un asile où un psychiatre, après quelques investigations, finira par affirmer: «La vie qu’il mène peut avoir une mauvaise influence sur son état mental».

La crise que Hohl met en scène est celle d’un individu que le manque de nourriture rend dingue. Après le seul repas pris pendant ces jours de détresse, W. rêve d’une maison à la campagne, où brille le soleil de la plénitude, où les grillons stridulent. Le narrateur norvégien fait le même genre de rêve: dans une salle où le soleil rayonne et où passe «la symphonie d’une musique ravissante», il sent les bras d’une femme autour de son cou, l’haleine de cette femme sur son visage. Le jeune homme qui se rêve écrivain et celui qui se rêve peintre sont tous deux victimes d’accès de rage subite et finissent par agresser physiquement et sans motif le premier quidam croisé dans la rue.

Hohl aurait-il lu «La Faim» en 1930 (roman publié en 1890). C’est en tout cas ce que lui reprocha le rédacteur culturel de la Frankfurter Zeitung en refusant son texte en 1932. Or Hohl affirma n’avoir pas lu une ligne de ce «roman» à l’époque où il travaillait aux différentes versions de «Et une nouvelle terre...».

Ludwig Hohl: Et une nouvelle terre... dans Le petit Cheval, L’Aube 1991 Knut Hamsun: la Faim, Livre de Poche, 2004

03/03/2016

Bref éloge des salons*

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par Jean-Michel Olivier

Au commencement, il y a le désir ; s’il n’y a pas de désir, il n’y a pas de commencement.

En 1986, je lance, avec deux amis proches (Anne de Charmant et Frank Fredenrich) une revue culturelle : SCÈNES Magazine. Le désir était fort. Et un peu inconscient. Il n’y avait pas, en Suisse romande, de magazine exclusivement consacré à l’actualité artistique. Le pari était fou. Il tient toujours, 30 ans plus tard.

La même année, Pierre-Marcel Favre et quelques autres (dont l’éditeur Vladimir Dimitrijevic) lancent à Genève le premier Salon du Livre et de la Presse. C’est un pari risqué. images-3.jpegÀ l’époque, il suscite des sourires gênés ou des remarques acerbes. La Suisse est un petit pays : qui cela peut-il bien intéresser ? On n’aime pas, chez nous, les têtes qui dépassent. Et, au Salon du Livre, il y a beaucoup de têtes qui dépassent…

Lors de l’inauguration, je m’en souviens, les stands n’étaient pas si nombreux (et beaucoup étaient vides). Les journaux de la place, qui avaient accepté de jouer le jeu, occupaient les postes les plus en vue. Avec SCÈNES Magazine, nous avions un emplacement stratégique. Cela nous permit de présenter notre toute nouvelle revue à une foule de lecteurs, plus ou moins curieux, dont une grande partie s’abonnèrent sur-le-champ (c’est au Salon du Livre que la revue recrute le plus de nouveaux abonnés). Pour moi, ce fut également l’occasion de croiser, au carrefour des allées, des écrivains que je rêvais de rencontrer, comme Antonio Tabucchi, Pascal Quignard, Jacques Chessex, Alexandre Zinoviev, Pascal Bruckner, Bouthaina Azami (photo ci-contre) images-2.jpeget tant d’autres. De ces rencontres inopinées, autour d’un verre de vin ou d’une tasse de café, est née une amitié qui dure encore...

Au fil des ans, le Salon s’est transformé. Des journaux ont disparu (Le Journal de Genève et La Suisse). D’autres sont apparus (Le Temps). Il a pris, peu à peu, des allures de grand souk — ce qui a découragé certains visiteurs qui s’y rendaient chaque année. Trop de bruit ! Trop de remue-ménage ! Les livres aspirent à la solitude et au silence de la lecture.

Lieu de rencontre, d’échange et de débats, le Salon du Livre est devenu indispensable. Pour les éditeurs, qui peuvent exposer leurs livres. Pour les auteurs, qui peuvent rencontrer leurs lecteurs (s’ils le souhaitent). Pour les journalistes, qui voient se rassembler, à cette occasion, tout le petit monde littéraire, dispersé aux quatre coins de la francophonie. Pour le public, enfin, c’est-à-dire vous, moi, qui peut se retrouver autour d’une passion commune pour la littérature.

* Ma contribution au magnifique ouvrage édité par Isabelle Falconnier et Adeline Beaux à l'occasion du 30è anniversaire du Salon du Livre de Genève.

 

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28/02/2016

Le naufrage de la Bourgogne

Par Pierre Béguin

bourgogne1.jpgLa problématique migratoire qui préoccupe tant l’Union européenne, qui la secoue dans ses principes, qui l’enfonce dans ses contradictions et qui ne la laissera certainement pas indemne, me renvoie à ce passage du roman d’André Gide, Les Faux-Monnayeurs, où Laura raconte à Vincent le naufrage de La Bourgogne*:

«… J’avais dix-sept ans, j’étais excellente nageuse; et pour te prouver que je n’avais pas le cœur trop sec, je te dirai que, si ma première pensée a été de me sauver moi-même, ma seconde a été de sauver quelqu’un. Rien ne me dégoûte autant que ceux qui, dans ces moments-là, ne songent qu’à eux-mêmes. Il y eut un premier canot de sauvetage qu’on avait empli principalement de femmes et d’enfants. La manœuvre fut si mal faite que le canot, au lieu de poser à plat sur la mer, piqua du nez et se vida de tout son monde avant même de s’être empli d’eau (…) Je ne comprends même plus bien ce qui a pu se passer; je sais seulement que j’avais remarqué, dans le canot, une petite fille de cinq ou six ans, un amour; et tout de suite, quand j’ai vu chavirer la barque, c’est elle que j’ai résolu de sauver (…) Je me souviens seulement d’avoir nagé assez longtemps avec l’enfant cramponnée à mon cou. Elle était terrifiée et me serrait la gorge si fort que je ne pouvais plus respirer. Heureusement, on a pu nous voir du canot et nous attendre, ou ramer vers nous. Le souvenir qui est demeuré le plus vif, celui que jamais rien ne pourra effacer de mon cerveau ni de mon cœur: dans ce canot, nous étions entassés, une quarantaine, après avoir accueilli plusieurs nageurs désespérés, comme on m’avait recueilli moi-même. L’eau venait presque à ras du bord. J’étais à l’arrière et je tenais pressée contre moi la petite fille que je venais de sauver, pour la réchauffer et pour l’empêcher de voir ce que, moi, je ne pouvais pas ne pas voir: deux marins, l’un armé d’une hache et l’autre d’un couteau de cuisine; et sais-tu ce qu’ils faisaient? … Ils coupaient les doigts, les poignets de quelques nageurs qui, s’aidant des cordes, s’efforçaient de monter dans notre barque. L’un des deux marins s’est retourné vers moi qui claquais des dents de froid, d’épouvante et d’horreur: «S’il en monte un seul de plus, nous sommes tous foutus. La barque est pleine.» Il a ajouté que dans tous les naufrages on est forcé de faire comme ça; mais que naturellement on n’en parle pas…»

Bien entendu, dans l’intention d’André Gide, ce récit n’est pas à prendre au premier degré: il sert avant tout de métaphore propre à illustrer les fondements de son éthique individualiste. La barque, c’est le moi qu’une foule de sentiments délicats assaille, sentiments qui s’agrippent à la sensibilité et auxquels il convient de couper les doigts et les poignets pour les empêcher de prendre pieds et de faire sombrer le cœur. Ainsi toutefois se dessinent les prémices de l’Übermensch: «j’abomine les médiocres et ne puis aimer qu’un vainqueur» précise Laura à Vincent en conclusion de son récit. Et le vainqueur est celui qui sait le mieux couper les doigts et les poignets des sentiments qui pourraient l’affaiblir. Reste à savoir si un tel vainqueur, au dangereux potentiel, est digne d’admiration… Retenons toutefois que, dans l’exemple qu’en donne André Gide, cette sorte d’éthique du surhomme provient directement du sentiment d’impuissance, et donc de honte, qu’éprouve Laura devant la tragédie qui s’est déroulée sous ses yeux. Comme si le dégoût de soi pouvait se transcender par la conceptualisation d’une morale qui justifie l’élimination du plus faible…

Si l’on éclaire ce récit à la lumière de la problématique migratoire actuelle, on y trouve le condensé des sentiments qui ont agité l’Europe, de l’empathie et des mains tendues à la fermeture des frontières, de l’acceptation résignée d’une situation intolérable à ses tentatives de justification, voire, de plus en plus, à ses brutalités qui s’exercent parfois sur les femmes et les enfants migrants. Certes, me direz-vous, la barque européenne est loin d’être pleine, mais un tel constat, livré à la peur des eaux tourmentées, reste très subjectif: pour beaucoup, la barque est déjà pleine; pour les autres, il pourrait s’agir d’une question de temps: à quel moment la peur du flux migratoire – cette peur qui fait ressurgir la bête – justifiera aux yeux du plus grand nombre qu’on coupe les mains et les poignets de celles et ceux qui s’accrochent désespérément au rêve européen? Car l’intégration économique n’est pas le volet principal du problème, même s’il focalise tous les débats; les événements du 31 décembre dernier, à Cologne et ailleurs – et s’ils étaient concertés, murmure-ton? – ont montré qu’il en était d’autres, plus complexes, plus redoutables, plus sournois peut-être, dans tous les cas à même de faire chavirer les valeurs de l’Occident. Comment, par exemple, gérer les pulsions sexuelles frustrées des centaines de milliers d’hommes en pleine force de l’âge qui sont déjà montés – ou qui s’apprêtent à monter – dans la barque? En leur expliquant les bonnes manières et le respect occidental, comme le proposent Messieurs Sérieux et Mesdames Raffinement? Sur le long terme éventuellement, mais dans l’immédiat…

Dans son récit du naufrage de La Bourgogne, Laura, bien que d’emblée dégoûtée par l’égoïsme du sauve-qui-peut et risquant sa vie pour en sauver une autre, n’en vient-elle pas à accepter l’insoutenable, avant de transformer son expérience en une éthique du surhomme pour justifier la honte de sa passivité forcée? La logique migratoire poussée à l’extrême – et si on n’en était qu’au début? –, il est à redouter que ce choix s’impose à chacun d’entre nous, à un moment ou à un autre. Quant à moi, je le confesse, j’espère lâchement ne pas vivre l’instant où il pourrait m’incomber. Cet instant révélateur où je me retrouverai face à mes principes, et vraisemblablement face à ma propre incohérence…

*La Bourgogne était un paquebot éperonné par un navire anglais dans la nuit du 3 au 4 juillet 1898. En proie à une ablutophobie démentielle et contagieuse, les passagers ont jeté femmes et enfants hors des canots de sauvetage, tapé avec les rames sur la tête de celles et ceux qui nageaient à proximité, mordu ou coupé les mains de tous les autres qui s’agrippaient aux rebords. Le lendemain, les survivants avaient complètement oublié leurs atrocités et se pressaient en larmes au bureau de la Compagnie, implorant des nouvelles des femmes et des enfants qu’ils avaient eux-mêmes tués…

 

 

26/02/2016

Salon du livre, Alain Bagnoud, Tristane Banon

Je viens de recevoir le livre commémoratif du Salon du livre et de la presse de Genève. 30è. Les auteurs témoignent. Très beau, très chic. Avec un problème (pour moi) : la fin de mon texte a sauté. J'avais prévu une sorte de petite chute badine. Mais ça se termine très platement. Pas de petite chute badine.

 Elle a glissé vers la page suivante. Si bien que le témoignage de Tristane Banon (Bagnoud-Banon, vous suivez?) commence par ma chute. Celle-ci ne peut qu'y gagner, me direz-vous, dans ce charmant environnement. Mais je ne suis pas sûr que le texte de Tristane Banon y gagne.

 Enfin, voici le texte entier :

 

La vendeuse

 Une de ces années où, comme souvent au salon du livre, j'étais assis derrière une pile en regardant les gens passer, j'ai appris quelque chose. Il y avait à côté de moi une femme qui travaillait dans la communication, et avait créé son entreprise. Elle signait son premier livre, un roman. Une novice, donc. Et pourtant, quelle aisance ! D'abord dans la manière de capter l'attention des passantes (car c'était son créneau, elle ne visait que les lectrices). Elle se tenait debout et les appelait. « Bonjour ! » Une voix grave, sensuelle, où on percevait en même temps de la chaleur et du respect. Si on lui répondait, on était cuit : « Est-ce que vous aimeriez découvrir un livre amusant ? » C'était le sien. A celles qui hésitaient : « Un livre écrit par une femme, pour des femmes. Lisez au moins le quatrième de couverture ! » D'un geste de prestidigitateur, elle retournait un exemplaire, le mettait dans les mains de la cliente. Quand celle-ci, après avoir parcouru le petit texte de présentation, voulait rendre l'ouvrage, l'écrivaine se contentait de la fixer en souriant, n'esquissait pas le moindre geste et empêchait par sa position l'accès à la pile où la visiteuse aurait pu reposer l'exemplaire. Puis elle plaçait les derniers arguments, une manière aussi de consoler la cliente qui s'était fait piéger : « Vous verrez, c'est très drôle, vous allez passer une bonne soirée, oublier vos ennuis... » La passante finissait par acheter. J'étais émerveillé. Pourquoi n'y a-t-il pas des séminaires de vente pour écrivains ? Cette dame pourrait les donner. On s'inscrit, elle nous coache et ça va chauffer dans le salon. L'un en train de haranguer la foule, l'autre proposant ses trois meilleurs livres pour le prix de deux, le dernier initiant des soldes jusqu'à épuisement du stock, avec le complice bien placé dans la foule qui se rue en avant, billet tendu, pour provoquer le mouvement d'achat ! Personnellement, je serai là, sourire chaleureux, œil de prédateur. Je vous dirai bonjour. « Est-ce que vous aimeriez découvrir un auteur rigolo ? » Ce sera moi !