24/05/2013

Valérie Poirier, ivre avec les escargots

Ce livre est né d'une circonstance heureuse. Il existe dans le canton de Neuchâtel une Association pour l'aide à la création littéraire (AACL), qui « vise à constituer, à raison d'un ouvrage par an, une collection d'auteurs neuchâtelois invités à traiter du thème du temps en résonance avec un lieu vernaculaire, nommé ou non, de leur choix. » Ce qui veut dire, en bref, qu'elle finance un auteur pour écrire sur la région.

Heureuse initiative, qui a donné des livres intéressants. On en trouve la liste sur le site des Editions d'autre part, qui les publie fidèlement depuis 2001.

Contactée par cette association, Valérie Poirier, qui vit actuellement à Genève et écrit pour le théâtre, est retournée à la Chaux-de-Fonds, où elle avait séjourné dans les années 70. Ce rapatriement est la matière du premier texte de son recueil, Ivre avec les escargots.

La narratrice retrouve la ville trente ans plus tard, arpente ses rues, repère des bâtiments qui évoquent ses souvenirs, retrouve des visages ou des personnes, confond la mère et la fille vieillie... Et c'est parti pour une suite de textes qui relatent ses années écoulées entre l'enfance et l'adolescence, lorsque la narratrice et sa mère habitaient dans la ville du haut.

Plus que de nouvelles, on pourrait parler d'un petit roman autobiographique éclaté, cohérent. On trouve une véritable unité dans ces fragments, unité de temps, de lieu, de thèmes, de ton, donnée par un regard, une expérience, une personnalité.

L'observation de Valérie Poirier a l'avantage de l'exotisme : née à Rouen en 1961, elle est française, ce qui marquait sa différence avec les gens du lieu. Autre singularité : elle vivait seule avec sa mère.Valérie Poirier

Ces petits décalages nourrissent une vision distante, ironique, pénétrante. Valérie Poirier fait revivre l'ambiance de ces année post-hippies, plus ou moins teintées d'ardeur révolutionnaire, enfoncées encore dans le conformisme des générations précédentes.

Ceux qui ne les ont pas vécues découvriront ainsi l'esprit d'une époque. Les autres s'y retrouveront avec plaisir, emportés par la langue de Valérie Poirier, qui ne s’embarrasse pas de nostalgie, vise plutôt au récit enlevé.

De plus, ces récit apportent postérieurement des découvertes à la gent masculine. Votre serviteur les a faites, qui est sensiblement de la même génération que l'auteure.

A maintes reprises, en la lisant, il a eu des révélations rétrospectives. Des mystères se sont éclaircis, des arcanes lui ont été révélées, des comportements lui sont devenus soudain clairs. « Ah, c'est comme ça qu'elles pensaient à l'époque ! »

Mais elles prenaient bien soin de cacher.

 

Valérie Poirier, Ivre avec les escargots, Collection lieu et temps, Editions d'autre part

17/05/2013

Encore chéri ! par Antonin Moeri

 

Par Alain Bagnoud


 

Encore-cheri---MOERI.jpgAntonin Moeri, éminent Blogreur, vient de publier un dernier recueil de nouvelles sous un titre bien choisi : Encore chéri ! Une bonne manière de savourer la langue de cet authentique écrivain.

 

Un homme explique sa visite à un masseur, qui se trouve être un ancien brigadier et accueille ses clients en rangers et veste de policier déboutonnée. Une amazone initie un jeune homme à la sodomie. Un taulard explique comment il a étranglé une joggeuse en training rose qu'il voulait seulement aborder. Un homme assiste au procès d'un escroc et observe la mère du prévenu. On retrouve aussi le « forcené de Bienne », Peter K, qui avait tiré sur des policiers plutôt que se laisser expulser de chez lui. Il y a aussi des sujets plus frais que ces faits-divers : des garçons amoureux, des jeunes couples attirés par Paris. Une grande variété de thèmes, donc, inscrits dans le réel.

 

Cependant, ce qui fait l'intérêt de ces textes, c'est moins leur objet que leur forme. On sait que Moeri travaille surtout sur le flux verbal. C'est là dedans que sont l'originalité et le talent de notre auteur.

 

La plupart de ses nouvelles sont ou comprennent de longs monologues. Le narrateur 234643346.jpgou les personnages y entament des confessions, dans lesquelles le langage est primordial, qui se développent, pourrait-on dire, plus selon une une logique du discours que pour exprimer un contenu.

 

Par exemple, dans La Traque, basée sur l'histoire de Peter K, Antonin Moeri s'attache moins à comprendre le fonctionnement mental de cet homme pourchassé, à faire un portrait de lui, à déterminer ses motivations, qu'à se mettre à sa place, lui donner la parole et laisser se développer un discours où l'intérêt est souvent dans des évocations soudaines, comme celle de l'origine de la maison, « une ruine que son grand-père avait achetée en revenant du Texas où il a conduit des diligences. »

 

On se souvient de ce que disait Nabokov : la littérature est dans les détails. Et chez Moeri, de ce côté-là, on est gâté. Des images précises surgissent, incongrues, surprenantes, savoureuses, souvent sous forme d'énumération.  Par exemple, dans une autre nouvelle liée elle aussi à une maison, L'Augustin, le narrateur observe les dents du propriétaire d'une demeure praticienne et l'imagine « dévorer des foies de sanglier, des langues de bœuf, des saucisses de Francfort, des jarrets de veau, des râbles de lapin et des rognons de porc. »

 

Le langage chez Moeri obéit aussi à des règles de tension. La musicalité de la phrase affronte des changements de niveau soudain qui intègrent des mots plus communs (siphonné, fils de pute ). L'énonciation tenue est questionnée par l'irruption de structures parlées (la suppression de l'adverbe de négation ne dans les dialogues, par exemple.) Les longs monologues sont soudain remplacés par des dialogues courts qui s'enchaînent comme un échange de balles de ping-pong...

 

Tout ceci donne aux nouvelles d'Encore chéri ! leur saveur et leur étrangeté, et créent un style reconnaissable entre mille. Ce qui est, on le sait, la véritable marque d'un écrivain.

 

 

Antonin Moeri sera à La librairie le Parnasse le mercredi 22 mai à 19 h pour une rencontre autour de son livre. On pourra également l'entendre à la radio dans Entre les lignes (RTS2) le mercredi 29 mai de 11 h à midi, et dans l'émission Vertigo (RTS1)

 

16/05/2013

La douce folie de Ted Foster

Souvent, dans la littérature romande, on respire mal. L’air y est rare. Quelquefois on étouffe. Il y a des barreaux aux fenêtres. Des murs partout. La porte est verrouillée de l’intérieur. Et même, parfois, une corde est préparée au salon pour se pendre. Le monde entier se limite à une chambre. Pourquoi écrire ? Comment sortir de sa prison ?

DownloadedFile.jpegDans son dernier livre, Jon Ferguson, peintre, écrivain et coach de basket (il a entraîné à peu près tous les clubs de Suisse romande) prend le problème à rebrousse-poil. Et si la vraie libération, justement, passait par la prison ? Et si, pour devenir enfin celui qu’on pressent être, il fallait lâcher prise, comme on dit, se réfugier dans le silence et se faire interner ?

C’est l’étrange expérience que Ferguson raconte dans La dépression de Foster*, un roman bref et incisif, qui se passe en Californie, où l’auteur est né en 1949. Un matin, Foster aperçoit sur la route un serpent mort, écrasé par une voiture. Deux jours plus tard, le serpent a disparu, mangé par un autre animal ou lavé par la pluie. Cet événement banal va déclencher chez Foster une crise profonde, aussi brutale qu’inattendue. Il s’enferme dans le silence. Il fait le vide en lui. Peu à peu, il se déconnecte du monde des vivants.

Dans l’asile où on l’interne, il mène pendant 18 mois une vie de Chartreux, refusant d’adresser la parole à quiconque. Il n’est pas malheureux. DownloadedFile-1.jpegAu contraire, médecins et infirmières sont aux petits soins. Il mange à heure régulière. Il fait de longues promenades dans le parc. Il reçoit de temps à autre la visite de sa première épouse. Sa seconde femme, Glenda, vient également le visiter, avec sa petite fille, Gloria. Elles se doutent de quelque chose. Mais quoi ? Foster est-il vraiment fou ou joue-t-il la comédie de la folie ? Et pourquoi garde-t-il le silence ?

DownloadedFile-2.jpegOn reconnaît, ici, les interrogations du philosophe. Car Ferguson, en grand sportif, est féru de philosophie — Nietzsche en particulier, auquel il a consacré un petit livre**. Et le serpent qui provoque la crise de Foster ressemble au cheval maltraité qui plongea Nietzsche dans la démence, un certain jour de janvier 1889, à Turin. À partir de ce jour, le philosophe allemand ne prononça plus un mot, se contentant de jouer et chanter de la musique.

Un psychologue, humain, plus qu’humain, va débrouiller les fils de sa folie et sortir Foster de son mutisme. Reprenant la parole, Foster devient « normal ». Il peut réintégrer le monde des humains, même si, au fond de lui, il est cassé. Il renoue avec sa famille (qui marche très bien sans lui). Il retrouve Maria, l’infirmière mexicaine qui venait le retrouver dans sa chambre, la nuit, pour lui prodiguer des gâteries. Il devient cuisinier dans un fast-food.

Que de questions, dans ce petit roman provocant et léger, sur la folie, la destinée humaine, le mariage, la dépression, le bonheur sur la terre !

« Nous naissons tous fous ; quelques-uns le demeurent », écrivait Beckett. C’est le destin de Ted Foster, qui a traversé le silence, pour devenir lui-même.

 

* Jon Ferguson, La Dépression de Foster, roman, Olivier Morattel éditeur, 2013.

** Jon Ferguson, Nietzsche au petit-déjeuner, L’Âge d’Homme, 1996.

09/05/2013

encore chéri!

 

"Encore chéri !" d'Antonin Moeri

 

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Douze. C'est un nombre symbolique.

 

Celui des tribus d'Israël, des apôtres de Jésus, des mois de l'année, des signes du zodiaque...

 

Douze, c'est le nombre de nouvelles du dernier recueil d'Antonin Moeri. Ce ne peut être un hasard...

 

Deux d'entre elles ont paru dans le numéro de décembre 2011 de la revue littéraire en ligne Coaltar. Les autres sont inédites.

 

Dans ces nouvelles, l'auteur ménage ses effets et ne ménage pas le lecteur. Je ne crois pas que cela sera pour lui déplaire quand il s'y plongera...

 

Un jeune garçon, réservé, timide, écrit des lettres énamourées à la plus belle fille de sa classe, dont le père est plus riche que le sien:

 

"Ce sont des dizaines de lettres qui furent écrites dans ce style qu'adoptent les amants ou les fous."

 

Une jeune femme est toute fière d'avoir ramené chez elle un beau mec. Quelque temps après, elle décide de se conduire avec lui comme une vraie salope sans trop savoir pourquoi:

 

"J'avais besoin de ça pour me sentir exister."

 

Un homme agonise sur un trottoir. Des passants s'adressent à lui sans qu'il ne comprenne ce qu'ils lui disent. Dans ses derniers moments, une langue continue d'aller et venir sur sa joue, un dernier instant bonheur:

 

"J'ai tout de même senti sur ma joue cette langue de chien, chaude, humide et délicieuse."

 

Un misanthrope habite une belle maison, qui intrigue le narrateur. Du coup il airmerait bien en savoir plus sur son propriétaire, qui lui répond d'une voix cinglante:

 

"Je veux bien parler de la baraque, mais le reste, motus, compris."

 

Un forcené, détenteur de trois flingues, refuse qu'on saisisse la vieille maison familiale et descend tout ce qui bouge et qui voudrait le contraindre à se rendre:

 

"Je ne céderai pas. C'est ma maison. La seule chose à laquelle je tienne. Je sauverai ton honneur, papa."

 

Le compagnon d'Odile en a marre d'elle. Elle s'achète de belles fringues et rentre de plus en plus tard de son travail, où elle doit sans doute draguer son chef. Dans un parc il rencontre un repris de justice fauché comme les blés. Il refuse pourtant net la proposition que le compagnon d'Odile lui fait:

 

"Je veux pas finir ma vie à l'ombre. Je veux tout faire pour mener une vie normale. Faut être complètement sonné pour envisager un pareil truc."

 

Un taulard se livre à un quidam qui voudrait écrire sur son cas. Il raconte comment son oeil a été attiré par une joggeuse en training rose, qu'il ne savait pas comment aborder. Il voulait seulement lui parler, mais cela ne s'est pas passé comme il voulait:

 

"Quelqu'un l'avait étranglée. Son oeil vert, je dis son oeil vert parce que l'autre était fermé, son oeil vert, injecté de sang, me fixait, comme si la dame avait voulu m'accuser."

 

Il devait comparaître au tribunal, non pas comme prévenu, mais comme juré. Finalement il n'avait pas été retenu, mais, ayant pris un congé pour ça, il était resté pour assister à l'audience au cours de laquelle le prévenu devait être jugé pour vol, par contumace:

 

"J'ai alors vu une petite femme d'un certain âge, assise sur une chaise, les épaules agitées par des spasmes, la tête penchée, on aurait dit qu'elle souffrait d'un torticolis aggravé par les frasques de son fils qu'elle avait imaginé d'une irréprochable honnêteté."

 

Sacha, étudiant en droit, converse avec Lou, étudiante en philo. Il lui raconte Paris tel qu'il la voit par les yeux d'une mystérieuse femme, Lara Krieg:

 

"Pourquoi m'avoir parlé de cette Lara je-ne-sais-plus-comment?

- Parce que tu ne connaissais pas Paris. J'ai très envie de visiter cette ville avec toi."

 

Il sèche l'école. Son père lui a offert une belle montre, de haute précision, pour son anniversaire. Cette montre l'obsède:

 

"Ce n'est pas un tic-tac qu'elle fait sur la table, c'est une sorte de tsig-tsig très doux. On dirait qu'elle me regarde. Elle est couchée sur le flanc."

 

Des hommes ont le fantasme de la masseuse nue sous sa blouse. Lui c'est le fantasme du brigadier masseur, en rangers et veste déboutonnée:

 

"J'ai presque peur quand il se penche au-dessus de ma tête, que son torse peu poilu effleure mon front et qu'il tire brusquement ma cage thoracique vers lui."

 

Léonore a fière allure "avec ses longs cheveux blonds, ses yeux bridés et ses bottes camarguaises". Elle est "flanquée d'un animal monstrueux". Elle sera sa première fois, et une fois mémorable:

 

"Tu sais, ce que j'aime faire, c'est former les jeunots, les initier, leur apprendre les joies, les vraies joies! Je trouve ça extra."

 

Il la revoit de nombreuses années plus tard...

 

Un jeune garçon peut aussi être sentimental, comme une fille. Une femme se comporter comme un mec. La mort être merveilleuse. Un homme riche garder jalousement un jardin secret. Un repris de justice vouloir se ranger. Un taulard, peut-être fou, ne plus savoir ce qu'il a fait réellement. Un homme devenir forcené quand on touche à son passé. Un homme présent à une audience ne garder que l'image de la mère du prévenu. Un homme ne savoir dire les choses que très indirectement à la femme qu'il désire. Un écolier tranquille en apparence être très destructeur dans la réalité. Un homme fantasmer très fort grâce à un autre. Une jeune femme experte dans les plaisirs d'adultes retomber en enfance quand elle subit des ans l'irréparable outrage.

 

Toutes les histoires qu'Antonin Moeri raconte sont, certes, des histoires caractéristiques de notre époque, mais elles réservent bien des surprises comme dans la vraie vie. L'imprévisible est éternel...

 

Des dialogues permettent de respirer un peu après de longs paragraphes, dont les phrases sont suffisamment courtes toutefois pour ne pas essoufler le lecteur et, au contraire, le tenir en haleine.

 

Une fois refermé le livre, nous pouvons nous dire que la forme de la nouvelle en accentue le caractère dense. Ce qui ne peut pas nous laisser indemne, mais nous offrir matière à réflexions sur l'humaine condition et à interrogations sur le pourquoi de certaines de nos actions.  

 

Francis Richard

 

Encore chéri! et autre nouvelles, Antonin Moeri, 160 pages, Bernard Campiche Editeur

 

 

05/05/2013

Concours Poetika


CoNcOuRsPoEtiKa 

Thème libre. Inscription jusqu'au 31 mai 2013 sur le site : www.poetika17.com
 
Premier Prix : une tablette tactile ou un chèque de 100 euros
+ 2 entrées au Grand Parc du Puy du Fou
+ autres invitations de nos partenaires

Autres prix :
Deux entrées adultes au Grand Parc du Puy du Fou
Une croisière promenade sur la Charente valable pour 2 personnes
Des invitations pour les châteaux, parcs et musées nationaux et Région Poitou-Charentes
Des invitations au Zoo de la Palmyre, au Paléosite, à la Corderie Royale, aux Grottes de Matata et du Régulus, au Parc Viticole du Cep Enchanté, au Musée des Commerces d'Autrefois, etc
Un livre-photos sur la Charente Maritime (Editions Sud-Ouest)
Diplômes

A vos plumes ! 

03/05/2013

Hommage à Yvette Z'Graggen

couv_zgraggen.jpgCe soir, sur le stand des Editions de l'Aire, au Salon du Livre, à 18 heures, présentation de Souvenirs d'Elle, un recueil de témoignages et d'hommages à Yvette Z'Graggen, cette grande écrivaine qui nous a quittés en avril 2012. Ce livre rassemble des textes d'Annik Mahaim, Pierre Béguin, Janine Massard, Véronique Wild, Françoise Fornerod et votre serviteur.

Voici ma contribution à cet hommage collectif.

L’un de mes grands regrets, c’est d’avoir peu connu Yvette Z’Graggen (née en 1920, de père suisse-allemand et de mère hongroise, et décédée ce printemps). Bien sûr, nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. Je l’ai invitée à venir parler de ses livres devant mes élèves du collège. Je l’ai croisée, ici et là, lors d’une rencontre d’écrivains. Je garde d’elle le souvenir d’une femme constamment à l’écoute, sur le qui-vive, si j’ose dire, élégante, à l’œil brillant de curiosité et de malice. Mais je n’ai pas le sentiment de l’avoir véritablement connue.

Heureusement, il y a ses livres !

Nombreux, divers, originaux. Une œuvre militante, mais jamais limitée, qui vivifie la mémoire des femmes.

Car toute l’œuvre d’Yvette Z’Graggen, qui a trouvé un grand écho en Suisse romande, est un questionnement minutieux du passé. Et en particulier de l’histoire des femmes, si souvent méconnue ou refoulée.

Passé commun dans Un Temps de colère et d’amour (1980) ou Changer l’oubli (1989), quand l’écrivaine genevoise se penche sur le silence des sombres années de guerre. Mémoire individuelle, aussi, quand Yvette cherche à revisiter, pour mieux en comprendre les secrets, le passé de sa propre famille.

    C’est bien de cela qu’il s’agit dans Mémoire d’elles*, paru en 1999. Dans ce récit, tout commence par deux lettres exhumées du silence, et datées de 1915 et 1916, dans lesquelles Jeanne, la grand-mère maternelle, écrit à sa fille Lisi (la propre mère d’Yvette Z’Graggen). images-1.jpegDes lettres exaltées, bouleversantes, pathétiques, qui disent à la fois le malaise de vivre et la souffrance d’aimer. Lisant et relisant ces lettres, les seules sauvées d’une correspondance perdue, Yvette Z’Graggen va se glisser peu à peu dans le corps de Jeanne pour comprendre son tourment : la maladie inexorable (et encore sans nom) qui l’éloigne des siens et la rend étrangère à elle-même.

    Bien vite, le drame se dessine : c’est celui d’une fille « née trop tôt dans une société rigide, corsetée de conventions et d’interdits ».

Son destin est tracé : il ressemble au destin de toutes les femmes de cette époque : le mariage avec un homme ayant une bonne situation, les enfants à élever, les tâches ménagères. Mais Jeanne rêve d’autre chose : du grand amour d’abord, « un don total, un partage sans réserve », de voyages, de liberté. Le plus étrange sans doute (mais il n’y a jamais de hasard), c’est qu’elle rencontre cet amour dans la personne d’un dentiste viennois, jeune et séduisant, qu’elle va aimer jusqu’à la déchirure.

    Élevée dans la peur, entre un père irascible et une mère effacée, Jeanne va bientôt donner naissance à une petite fille, Lisi, qui bouleverse son existence. Une nouvelle terreur l’habite. Elle peuple ses nuits de cauchemars. Elle l’empêche de s’occuper, comme elle le désirerait, de son enfant. Comme elle s’éloigne de cette petite fille qu’elle chérit, elle s’enferme lentement dans le silence, devient méconnaissable, est internée à plusieurs reprises.

C’est cette folie à jamais mystérieuse dont Yvette Z’Graggen essaie de démêler les fils, en renouant, comme elle le dit, avec sa mère et sa grand-mère.

Autrement dit : une part mystérieuse d’elle-même.

On retrouve ces thèmes (le secret, la douleur, l’aspiration et le combat pour la liberté) dans tous les livres d’Yvette Z’Graggen. Au fil des ans, l’écrivaine genevoise a bâti une œuvre riche et solide, qui ne cesse d’interroger ses racines invisibles, et l’Histoire.

    images-3.jpegIl n’y a pas si longtemps, au tournant du siècle,Yvette Z'Graggen nous livre son journal de bord de l'an 2000. Il porte un beau titre, emprunté à un poème d'Eluard : La Nuit ne sera jamais complète**. C'est l'occasion, pour elle, de réfléchir non seulement sur le temps qui passe, les événements politiques (les élections yougoslaves, les tueries en Palestine, les catastrophes écologiques), mais aussi sur sa propre vie, — une vie constamment à l'épreuve de l'Histoire.

C'est ainsi qu'Yvette Z'Graggen revient sur les fameuses années silencieuses de la drôle de guerre : cette Suisse qui accueille d’un côté, souvent généreusement, ceux qu'elle rejette de l'autre sans pitié. Chaque événement de l'an 2000, minime ou gigantesque, résonne toujours intérieurement : c'est l'occasion pour Yvette Z'Graggen de s'interroger sur son œuvre, les rencontres fugitives de sa vie, les rapports familiaux, en particulier avec sa fille et son petit-fils, les ennuis de santé qui la privent peu à peu de cette liberté de mouvement à laquelle elle tient tant. Mais si le corps s'engourdit lentement, la liberté de pensée et d'écriture est toujours souveraine.

Son dernier livre, Juste avant la pluie***, paru l’année dernière, reprend sur le mode ludique ce jeu entre réalité et fiction, mémoire et imagination. images-2.jpegOn peut le lire, également, comme une manière de testament littéraire.

De construction singulière, le livre se compose de deux parties. Dans la première, l'auteur imagine une ultime « autobiographie du possible ». Comme elle le fait ailleurs, elle met en scène, en 1938,  une jeune fille de dix-huit ans (c’est l’âge d’Yvette cette année-là), juste avant la tourmente nazie. Cette jeune femme, éprise de liberté, va braver les interdits de la morale bourgeoise avec la même détermination intrépide que les nombreuses « sœurs de papier » qui l'ont précédée. Ces « sœurs de papier », qui peuplent toute son œuvre, Yvette Z’Graggen les convoque dans la seconde partie du livre pour les soumettre à un questionnement impitoyable.

DownloadedFile.jpegYvette nous offre ainsi, au travers de ses héroïnes, cinquante ans de réflexion sur la condition féminine en milieu bourgeois, ses heurs et ses malheurs au fil du temps, et « une conclusion originale, comme l’écrit justement Pierre Béguin (photo de gauche), à une œuvre qui ne l'est pas moins. »

J’ai peu connu Yvette Z’Graggen, et je le regrette. Mais elle laisse derrière elle une œuvre riche et singulière, composée de récits, d’essais et de romans, une œuvre qui n’a pas fini de nous interpeller, et qui nous accompagnera longtemps.

 

  * Yvette Z’Graggen, Mémoire d’elles, l’Aire, 1999.

** Yvette Z’Graggen, La Nuit ne sera jamais complète, L'Aire, 2001.

*** Yvette Z’Graggen, Juste avant la pluie, récit, L’Aire, 2011.

30/04/2013

l'infâme

 

 

par antonin moeri

 

 

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Parmi la trentaine de portraits fictifs que Bolaño dresse dans «La littérature nazie en Amérique», il y a celui d’un véritable salaud et, pour ce salaud-là, nulle circonstance atténuante. Il sera traqué comme un criminel de guerre.

Au moment du coup d’État au Chili, en 1973, Carlos Ramirez Hoffman participe à un atelier d’écriture. Il flirte avec deux poétesses, fume des joints avec elles, puis les assassine. Beaucoup de gens disparaissent à cette époque, parmi lesquels un Indien nabot qui traduit Jouffroy, Denis Roche, Claude Pélieu, et qui reparaîtra en RDA. Le narrateur est alors emprisonné. Dans la cour d’un centre de détention, il joue aux échecs avec des détenus. Il voit un avion écrire un poème dans le ciel avec des fumigènes (allusion en forme d’hommage à l’avion qui écrit des lettres dans le ciel de Londres, au début du roman de Virginia Woolf, «Mrs Dalloway», ce bijou narratif que Thomas Bernhard admirait). Le narrateur de Bolaño apprendra que Hoffman pilotait cet avion. Homme audacieux, Hoffman accomplit d’autres prouesses aériennes. Lors d’un meeting, il exécute des acrobaties puis écrit des phrases dans le ciel du genre: «La mort est Chili». Les gens pensent que le pilote est devenu fou.

Après ce meeting, Hoffman organise une exposition de photos dans sa chambre. Les visiteurs doivent y accéder l’un après l’autre. Une femme en ressort le visage décomposé et vomit dans le couloir. À partir de cette nuit-là, les informations sont confuses. Il aurait changé de nom. Il aurait été expulsé des forces aériennes. Il aurait organisé des happenings, écrit une bizarre pièce de théâtre, «où le sadisme et le masochisme sont des jeux d’enfants», publié divers textes dans des revues au Chili, en Uruguay, au Brésil, en Argentine. La piste de Hoffman se perd en Afrique du Sud, en Allemagne, en Italie, au Japon où il est considéré comme un précurseur dans le domaine de l’art.

«En 1992, son nom est cité dans une enquête judiciaire sur les tortures et les disparitions». Un officier de l’armée affirme que «Hoffman avait raison quand il disait qu’on ne devait pas laisser vivant un prisonnier qu’on avait préalablement torturé». On oublie Hoffman jusqu’au jour où un ancien policier de l’époque d’Allende se rend chez le narrateur à Barcelone pour essayer de retrouver la piste du criminel. L’ex-flic apporte des revues que le narrateur doit parcourir. Dans l’une d’elles, le narrateur croit reconnaître le style de Hoffman. C’est l’organe officiel d’un mouvement appelé «écriture barbare», qui organise des messes noires où l’on maltraite les livres classiques, couvre de merde des pages de Chateaubriand, urine sur les romans de Stendhal, tache de sang des exemplaires de Flaubert.

Dans une revue, il est question d’un photographe qui passait ses nuits à «observer l’amour dans ses manifestations les plus variées: couples, trios, groupes». L’ex-policier apporte des vidéos porno dans lesquelles on sent la présence de Hoffmann, qui est sans doute derrière la caméra. Le lecteur apprend «l’histoire d’un groupe qui faisait des films porno dans une ville. Un beau matin, on les retrouve tous morts». Deux mois plus tard, l’ex-flic réussit à localiser la bête immonde non loin de Barcelone, dans un immeuble de huit étages. Le narrateur doit se poster dans un bar en face de cet immeuble, pour essayer de reconnaître l’homme. Il lit Bruno Schulz, puis voit entrer dans le bar Hoffman qui a beaucoup vieilli. «Il ne ressemble ni à un poète ni à un ancien officier des Forces aériennes».

Assuré qu’il s’agit de la cible, l’ex-flic va monter dans l’immeuble. Le narrateur lui demande de ne pas le tuer. «Ce type ne peut plus faire de mal à personne». Mais l’ordre doit être exécuté. Ils se quitteront sur le quai de la gare Plaza Catalunya, à Barcelone. Bon, le lecteur est satisfait. Justice est rendue. L’infâme a été supprimé. À 48 ans, il aurait pu encore faire du mal. L’auteur ajoute pourtant: «Nous pouvons tous faire du mal». Les registres vont du fantastique au polar en passant par le roman d’espionnage. L’auteur prend un malin plaisir à dresser le portrait de Carlos, portrait moins convaincant que les autres (car Bolaño ne laisse aucune chance à Carlos Ramirez Hoffman), qui correspond plutôt à l’image du criminel de guerre véhiculée par les médias.

 

 

 

Roberto Bolaño: La littérature nazie en Amérique, Bourgois, 2011

26/04/2013

Blogres au Salon du livre

 

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Vos écrivains seront au Salon du livre de Genève 2013. Voici les manifestations auxquelles ils participeront, par ordre alphabétique :

 

Alain Bagnoud

 

Mercredi 1 mai, 14 - 16 h, signature aux Editions de L'Aire

Vendredi 3 mai, 15 h, débat, Un jour je serai écrivain, Place Suisse

Vendredi 3 mai, 17 h, Signature pour le recueil de nouvelles Léman noir, stand 1420

 

Pierre Béguin

Mercredi 1 mai, 14 - 16 h, signature aux Editions de L'Aire

Vendredi 3 mai, 14 - 16 h, signature aux Editions de L'Aire

Vendredi 3 mai, 17 h, débat, Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure, Place suisse

Vendredi 3, 19 h 30 h : Présentation du livre d'hommages à Yvette Z'Graggen sur le stand des éditions de l'Aire.

 

Antonin Moeri

 

Vendredi de 15 à 18 heures, signature au stand Campiche

 

Jean-Michel Olivier

 

Mercredi 1er  mai,13h-13h45, projet Parrains-Poulains : conversation avec Isabelle Æschlimann, Place Suisse

Jeudi 2 mai, 11h15-12h : L'Afrique telle qu'en Suisse, SALON AFRICAIN DU LIVRE, DE LA PRESSE ET DE LA CULTURE : Jean-Michel Olivier - Max Lobe - Nétonon Noël Ndjékéry

Vendredi 3, 19 h 30 : Présentation du livre d'hommages à Yvette Z'Graggen (avec Pierre Béguin, Gilberte Favre et d'autres), sur le stand des éditions de l'Aire.

Mercredi-jeudi-vendredi : dédicaces d'Après l'Orgie et L'Amour nègre, au Cercle.

 

Pascal Rebetez

Vendredi 3 mai, 14 – 15h, signature au Cercle de la librairie

Vendredi 3 mai, 15 – 20, signature au stand Diffusion ZoéJ1063

Dimanche 5 mai, 14 – 16 h, signature au Cercle de la librairie, précédé par Jean-Pierre Rochat, 11 – 13 h

Dimanche 5 mai 16 – 17, signature au stand Diffusion Zoé, précédé par Jean-Pierre Rochat 13 –15H

 

Les auteurs des éditions d'autre part signent pendant tout le salon au Cercle de la librairie et au stand Diffusion Zoé

 

Serge Bimpage

 

N'a rien publié cette année. Patience à tous ses fans.

 

25/04/2013

Les fantômes de Chessex

307310942.jpgLes écrivains, même oubliés ou disparus, se rappellent souvent à notre souvenir. C'est qu'ils ne meurent jamais complètement. Malgré la haine ou le désintérêt qu'ils ont suscité de leur vivant. Leurs livres, comme autant de fantômes, viennent réveiller les lecteurs blasés ou endormis que nous sommes. C'est le cas, ces jours-ci, de Jacques Chessex, dont le dernier roman (mais est-ce vraiment le dernier ?), Hosanna*, paraît trois ans et demi après sa mort théâtrale.

Dans ce texte bref et intense, le grand écrivain vaudois joue une partition connue : celle du protestant contrit se prosternant bien bas devant son Seigneur, à la fois fascinant et injuste, aimant et sanguinaire. Au point que son amie Blandine lui lance un jour : « Tu as bientôt fini de faire le pasteur ? » Quand donc un écrivain est-il sincère ? Et quand cesse-t-il de jouer ? Le sait-il lui-même ? Chessex n'élude pas la question, reconnaissant sa duplicité essentielle. Et il le fait ici avec humour, n'hésitant pas à dénoncer cette pose qu'il prend souvent une plume à la main, et que tant de photographes ont immortalisée.

Hosanna parle donc de mort et de salut, de faute et de rédemption, comme presque tous les livres de Chessex. Tout commence par la mort d'un voisin, la cérémonie funèbre, les chants de gloire et d'adieu à l'église, la mise en terre. Cet événement banal touche le narrateur au plus vif de lui-même. Unknown.jpegNon seulement parce qu'il appréciait ce voisin taciturne et ami des bêtes, mais aussi parce que cette mort, pour naturelle qu'elle soit, annonce bientôt la sienne. Et traîne derrière elle un cortège de fantômes, comme autant de remords, qui viennent hanter les nuits du narrateur. Des fantômes anciens et familliers, comme celui de son père, Pierre, mort d'une balle dans la tête en 1956. Mais aussi des fantômes nouveaux, si j'ose dire, comme ce jeune gymnasien, que JC appelle le Visage, obsédé par la mort, qui vient parler avec lui après ses cours à la Cité. Dialogue impossible entre deux blocs de glace. Le jeune homme, qui a lu tous les livres de l'auteur, se moque de lui et lui fait la leçon. « Vous parlez de la mort dans vos livres. Mais cela reste de la littérature. Moi, ce qui m'intéresse, ce n'est pas la littérature, c'est la mort. » Et le jeune homme s'en va sans que Chessex ait tenté que ce soit pour lui parler ou le retenir. Quelques jours plus tard, il se jettera du pont Bessières. Cauchemar ancien des livres de Chessex. Remords inavouable. Fantôme à jamais survivant.

Il y en a d'autres, beaucoup d'autres sans doute, de ces fantômes qui viennent peupler les nuits de l'écrivain. Une fois encore, Chessex fait son examen de conscience. Comme s'il pressentait sa fin prochaine, inéluctable. Le lecteur est frappé par la force du style, la précision du langage aéré et serein, l'exigence, toujours renouvelée, de clarté et d'aveu. Ce qui donne à ce court récit le tranchant d'un silex longuement aiguisé. On y retrouve le monde de Chessex avec ses ombres et ses lumières, son obsession de la faute, ses fantômes. Mais aussi la femme-fée qui le sauve de lui-même, Morgane ou Blandine, et qui lui ouvre les portes du paradis au goût de miel et de rosée.

* Jacques Chessex, Hosanna, roman, Grasset, 2013.

23/04/2013

rencontre au Rameau d'Or

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18/04/2013

L'ère du soupçon

par Jean-Michel Olivier

images-3.jpegIl faut imaginer Adam heureux. Il était seul sur terre. Autour de lui, rien que la nature vierge et sauvage. Il pouvait délirer des heures dans la forêt sans que personne ne l’interrompe ou ne le contredise. Ève n’était pas encore là pour lui couper la parole. Mais parlait-il déjà ? Pour dire quoi et à qui ? Avait-il donné un nom aux fleurs des prairies, aux nuages du ciel, aux animaux qui menaçaient sa vie ?

 Le premier homme est important. Mais c’est un mythe : l’Unité primordiale, la Vérité immaculée, l’Origine pure. Tout cela a été inventé après coup. Par les religions, la philosophie, la morale. Il n’y a plus qu’une poignée de nostalgiques pour croire encore à l’unité indivisible de l’homme, et à sa pureté naturelle.

Car tout commence, en vérité, avec le deuxième homme — autrement dit la femme. C’est Ève qui, en même temps qu’elle jette Adam dans les tourbillons de l’histoire et de la connaissance (c’est-à-dire de l’évolution), invente le langage. Les mauvaises langues prétendent d’ailleurs que depuis que la femme a inventé la parole, elle ne veut plus la rendre ! Oui, c’est l’autre qui invente la langue, qui suscite le dialogue, qui provoque la contradiction. C’est l’autre qui, par sa présence, son écoute, vous remet constamment à votre place quand vous vous égarez. C’est l’autre qui, d’un sourire ou d’un mot cruel, débusque vos mensonges.

 Avec le deuxième homme — disons la femme ! — commence l’ère du soupçon.

 Seul, l’homme n’existe pas. Il se ment sans cesse à lui-même. Il se berce d’illusions. Il se croit le maître du monde.

DownloadedFile.jpegC’est ce qui est arrivé, il y a peu, à Jérôme Cahuzac, ministre français des Finances, donnant des leçons de morale à la terre entière avant de se prendre les pieds dans un tissu de mensonges. Certes, sa femme l’avait dénoncé. Médiapart a suivi. Et, comme une meute, les journalistes, l’ont dévoré vivant. C’est aujourd’hui le sort des gens que l’on soupçonne…

 En même temps, par un curieux hasard (à qui profite-t-il ?), des milliers de noms d’avocats et d’hommes politiques circulent sur des listes noires, les « Offshore leaks ». Tous des menteurs et des fraudeurs potentiels ! L’ère du soupçon est généralisée. Aux yeux de ces nouveaux inquisiteurs, tout le monde est suspect a priori. Il ne s’agit pas seulement de surveiller son voisin : il faut aussi le dénoncer si l’on remarque quelque chose d’anormal (on appelle ça des whistleblowers). La presse, chargée d’instruire le dossier, est ravie : elle peut jouer les redresseurs de tort. Le feuilleton est infini, et les tirages remontent. Mais est-ce bien moral ?

Adam ne connaissait pas le soupçon. Il était seul et brave. Il luttait pour sa survie, terrassait des mammouths, traversait des fleuves à la nage. Était-il heureux pour autant ? Je n’en suis pas certain. Car quand il réalisait un exploit, à qui voulez-vous qu’il aille le raconter ?

16/04/2013

L'infâme

 

 

 

antonin moeri

 

 

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Bolaño use de tous les registres pour raconter ses histoires. Il passe avec une impressionnante virtuosité du fait divers à la bibliographie exhaustive, du polar au roman réaliste, du rapport de police à la pulp fiction, du style journalistique à l’envolée lyrique, du conte fantastique au roman d’espionnage, du jargon médical à la parodie burlesque. Mais au-delà de cette maîtrise, ce qui emporte l’adhésion du lecteur est sa capacité à faire du pire salaud un personnage presque attachant. C’est le cas dans l’un des portraits fictifs de «La littérature nazie en Amérique», portraits que l’auteur invente avec une jubilation contagieuse.

Il s’agit d’Irma Carrasco, née à Puebla en 1910, morte à Mexico en 1966. Poétesse de tendance mystique, elle se dit amoureuse de la vie et rêve d’une nouvelle aube mexicaine. Elle fréquente les salons de la bonne société où elle rencontre un jeune architecte stalinien, grand séducteur, qui réalisera la première maison coloniale aux murs d’acier et de verre. Ces deux êtres magnifiques offrent l’image du couple idéal d’artistes fringants. Mais l’architecte a besoin d’épices encore plus fortes, il trompe bientôt Irma, la traite de tous les noms, finit par lui porter des coups. En 1937, ils se rendent en Espagne où Irma va échapper aux griffes du brutal en s’enfermant dans un couvent. Elle écrit une pièce de théâtre dont la mise en scène est un succès et qui sera portée à l’écran. Pendant la guerre, elle sillonne l’Europe avec des artistes espagnols recrutés par le ministre de la Culture allemand.

Irma écrit des articles que publient des journaux en Argentine, au Mexique, en Bolivie. L’architecte ressurgit en 1946. Il veut réchauffer les braises du premier amour. Nouvelle lune de miel à New York puis retour au Mexique, où les vieux démons reprennent le dessus: l’architecte maltraite de nouveau Irma. Ce qui la stimule pour écrire une pièce de théâtre qui sera très applaudie. L’architecte stalinien est alors mis en prison. Irma ne l’abandonne pas. En 1953, ils effectuent un périple à travers l’Orient qui sert d’inspiration aux nouveaux poème d’Irma, où elle exprime son dégoût du monde moderne.

Parvenu au faîte de la gloire, l’architecte demande le divorce et, dans la pathétique scène finale, on le voit rendre visite à Irma en compagnie d’un fils qu’il vient d’avoir avec une autre femme. Irma refuse toujours le divorce. Ils boivent et, quand l’homme va quitter la pièce, elle bombe le torse et dit: Frappe-moi. Dehors, il entendra les cris étouffés de sa femme restée seule dans le salon.

L’infinie solitude d’Irma touche davantage le lecteur que l’étincelante réussite de l’architecte qui est allé refaire sa vie aux States, aux côtés d’une Nord-Américaine qui a vingt ans de moins qu’Irma. Or l’infâme, aux yeux du lecteur, ce devrait être elle, la poétesse de tendance mystique, admiratrice de Franco et du général Entrescu, crucifié par ses soldats en 1944.

 

 

 

Roberto Bolaño: La littérature nazie en Amérique, Bourgois, 2011

12/04/2013

Séismes, de Jérôme Meizoz

Par Alain Bagnoud

De livre en livre, Jérôme Meizoz construit ce qu'il faut bien appeler une œuvre. On la voit se bâtir au fil des parutions, comme un puzzle de textes courts dont les pièces s'ajustent de façon cohérente. L'image globale est celle d'un Valais du passé, d'une famille bouleversée par un drame, d'un village avec ses personnages curieux, pathétiques ou touchants, dits dans une écriture pudique, travaillée et juste, qui convoque l'émotion retenue et l'humour, allie quelques termes du vocabulaire suisse romand (« bardoufler ») avec une haute tenue littéraire,

Grâce à tout ça, un auteur est révélé. Écoutons Borgès, cité par Meizoz à la fin de son ouvrage : « Un homme décide de dessiner le monde. À mesure que les années passent, il remplit un espace avec des images de provinces, de royaumes, de montagnes, de baies, de navires, d'îles, de poissons, de salles, d'instruments, d'étoiles, de chevaux et de personnes. Peu de temps avant sa mort, il découvre que ce patient labyrinthe de lignes dessine les traits essentiels de son propre visage. »

Les anecdotes, les images, les sensations décrites dans Séismes sont évidemment liées au passé de Jérôme Meizoz, bien qu'il se défende de faire de l'autobiographie. « Séismes est une œuvre de fiction » précise le texte. C'est que l'auteur ne tente pas de raconter une histoire (son histoire), mais plutôt de dire quelques éclats qui se détachent du passé. Dans ces scènes non datées, le narrateur n'est pas un protagoniste mais un enregistreur, une caméra, qui capte ce qui l'entoure sans se donner jamais le rôle principal.

Une phrase à la première page le suggère bien. Le narrateur parle de son père : « ...il criait un nom d'enfant, le mien, par la cage d'escalier, pour que l'école ne soit pas manquée. »

Un nom d'enfant, le mien, et non pas mon nom. Cette distanciation entre celui qui parle et celui qui a vécu, senti, est un des moteurs de Séismes, qui raconte une adolescence, ou plus particulièrement les chocs, les cataclysmes personnels, les événements qui rythment le passage de l'enfance à l'âge adulte.

Le premier choc est une tragédie. « Quand mère s'est jetée sous le train, il a bien fallu trouver une femme de ménage. » Sans cette mère, dont le souvenir revient au fil des pages, le jeune garçon se retrouve entre des personnages plus distants, le père, la tante, le maître d'école. L'environnement est cadré, et la vie lutte pour s'infiltrer.

Tout est fait pour normer les jeunes gens, les entraver. La religion est imposée, avec ses représentants, curés ou religieuses (« Ma Soeur »), et une présence indispensable à l'interminable messe dominicale. L'Etat, monstre invisible semble tout puissant. L'école et plus particulièrement le collège dressent la « troupe de jeunes bestiaux » qui y sont expédiés par le train. La société de gymnastique, le camp scout, le recrutement préparent à l'armée et à sa mythique marche des 100 kilomètres.

Mais des sources surgissent ou des espoirs naissent. Il y a les femmes, les baisers qu'on voit en ville, la digue ou se rencontrent Tine et Sara, que le jeune garçon observe...

« Mon village, je peux le dessiner maison par maison. Je le connais comme mon sac à main. » dit Zouc en exergue du livre, qui comprend une autre citation, de Chappaz : « L'encre est la partie imaginaire du sang. » Le village transporté avec soi, l'écriture comme exposition de l'intérieur.

Séismes est le dixième livre de fiction écrit par Jérôme Meizoz, né en 1967 à Vernayaz, en Valais, dans une famille de cinq enfants. Docteur ès Lettres, dont le travail universitaire se situe à l'interaction entre la littérature et la sociologie, il enseigne à la faculté des Lettres de Lausanne et a également publié des essais. Signalons encore que Zoé republie en même temps dans sa collection MiniZoé un recueil de Meizoz paru originellement en 2001, Destinations païennes.



Jérôme Meizoz, Séismes, Zoé

Jérôme Meizoz, Destinations païennes, MiniZoé

06/04/2013

Au-dessous du Volcan

 

 

 

Par Pierre Béguin

 

 

 

Cuernavaca est avant tout connue pour abriter l’orgueilleux Palais de Cortés où ne retentissent plus désormais, après la fuite de Charlotte et de l’empereur Maximilien, que les «Oh my God!» des touristes américain(e)s. Pour moi – le pidó perdón a Cortés – Cuernavaca, c’est Las Mañanitas*.

Je suis allé trois fois dans cette petite ville mexicaine. Il y a fort longtemps. La première, en jeune routard fauché cherchant vainement l’adresse de J.M.G. Le Clezio (qui y résidait). Je tombais alors sur cette superbe hacienda restaurant où se rendaient, en habit somptueux, fières et dédaigneuses, les plus belles femmes de la ville. Las Mañanitas! «Les Petits Matins!» Véritable Jardin d’Eden que mes loques crasseuses et mes dix dollars quotidiens reléguaient au rang de rêve inaccessible. Je m’étais promis d’y revenir en bourgeois nanti. Promesse tenue huit ans plus tard.

Mais pour les inconditionnels du célèbre roman de Malcolm Lowry Under the Volcano, Cuernavaca (Quauhnahuac dans le récit) est un lieu de pèlerinage incontournable. Nombreux sont les admirateurs partis pour le Mexique et la ville de Cortés afin de mettre leurs pas dans ceux du Consul déchu Geoffrey Firmin traînant son alcoolisme et son savoir désespéré dans les rues et les bars (las cantinas) de cet Eden dont il est en train de chuter.

Malcolm Lowry.PNGEn relisant, presque trente ans après ma première lecture, ce gros roman de l’écrivain anglais, c’est surtout à son premier chapitre que sont allées mes réflexions. Un énorme mur de 80 pages, pour tout dire souvent ennuyeux, qui se dresse, tel le Palais de Cortés, comme une longue et pénible ascension, véritable chemin de croix à gravir avant de pouvoir goûter à l’étonnant chemin de ronde de l’édifice, où l’on a vue sur tous les carrefours des destinées tragiques qui se nouent en cette unique journée de novembre 1938 (jour des morts bien entendu). Lowry a justifié ce chapitre en prétextant qu’il contenait tous les thèmes, les symboles, les ingrédients et le décor de l’histoire qui suit. Certes. Pour ma part, tout en subissant ma lecture, je me demandais quel éditeur aujourd’hui accepterait un livre qui exige 80 pages d’introduction avant que l’histoire ne commence, et quel lecteur, habitué au rythme haletant du cinéma, accepterait un tel pensum d’un roman inconnu. On sait que le texte a été refusé trois fois avant de s’imposer, grâce surtout a sa traduction française («Une œuvre prodigieuse!» s’exclama Maurice Nadeau) et, plus tard (1984), grâce au film éponyme de John Huston. A l’époque déjà (fin des années 40), ce premier chapitre devait être pour beaucoup dans ces refus successifs. Mais comme Lowry lui-même invite son lecteur à sauter des pages s’il le désire (preuve qu’il n’était pas lui-même convaincu de leur pertinence), n’hésitez pas, si elle vous ennuie, à occulter cette longue et parfois ennuyeuse introduction. La suite en vaut la peine.

Il suffit de savoir que ce premier chapitre, qui se déroule une année plus tard, en novembre 1939, est aussi le dernier. Le point de vue épouse celui d’un personnage, Jacques Laruelle, producteur de films, esthète élégant et galant, et ami du Consul mort l’année précédente, jour pour jour, dans la barranca – le ravin aux ordures – l’enfer qui borne la ville. Et l’on peut entrer alors dans la richesse foisonnante d’un texte aux multiples portées symboliques et strates narratives. C’est la grande roue dressée au milieu du square qui fait le lien: «Au-dessus de la ville, dans la noire nuit d’orage, à l’envers tournoyait la lumineuse roue». A l’envers. La roue du Temps revient douze mois en arrière. Douze chapitres pour raconter une journée tragique de douze heures. La roue est la forme même du livre. Image de l’Eternel retour par la description répétée d’une roue foraine qui n’en finit pas de ramener ses cabines au même point après leur avoir fait parcourir – et reparcourir – son cercle (comme le chantera plus tard si joliment Joni Mitchell, peut-être inspirée par Lowry: «We’re captive on the carousel of Time, we can’t return, we can only look behind from where we came, and go round and round and round in the circle game»).

Ce cercle infernal dont on ne sort pas, c’est celui de l’alcoolisme, de l’échec amoureux, de l’impossibilité de la communion avec l’Autre, de l’insatiable désir de connaissance, plus généralement de toutes ces forces obscures «dont l’homme est le siège et qui l’amènent à s’épouvanter devant lui-même» (dixit l’auteur). Les personnages – Yvonne, la femme qui a quitté le Consul, qui l’aime encore et qui revient, Hugh, le demi-frère du Consul, sa parfaite antithèse, et Laruelle, l’ami producteur – sont liés par le spectacle tragique de la chute de Geoffrey Firmin, par ce long dérèglement de tous ses sens qui se rattache aussi bien à la quête mystique du voyant qu’à la déchéance aboulique de l’ivrogne. Autodestruction et brûlure de la connaissance, délire de l’alcoolique incapable de coordonner ses visions, d’échapper à l’effroyable tyrannie de son moi et de son vice. Sorte de nouveau Lord Jim*, dont la faute lui fait descendre les échelons diplomatiques en même temps qu’elle le dégrade dans sa «représentation de soi», s’infligeant un châtiment dont l’ivresse est la forme avouable et visible. Car au contraire de Lord Jim, Geoffrey Firmin sait qu’aucun rachat n’est possible. Perpétuellement au bord de l’abîme, le fuyant et le recherchant, il finira abattu comme un chien au milieu des ordures avec, comme ultime vision, celle d’un clochard se penchant sur lui en lui murmurant «compañero».

Conscient qu’un chef-d’œuvre doit postuler l’universel, Lowry voulait faire de ses personnages, et plus spécialement de l’ivresse du Consul et de sa déchéance, une représentation symbolique de l’ivresse du monde et du déclin de l’humanité à la veille de la guerre. Une lecture pas franchement nécessaire pour goûter à un texte dont la force tragique tient davantage à son unité de temps et de lieu, à l’effort vain et désespéré des personnages, emportés dans le carrousel du Temps, pour se fixer dans l’immobilité de l’être et dans la transparence du Nous, qu’à ses multiples revendications aux symboles, fussent-ils empruntés à la Cabbale. Car c’est peut-être là la seule maladresse de l’auteur, dont le premier chapitre rend bien compte: avoir voulu alourdir son texte de significations que le récit lui-même suffisait à mettre en évidence.

* La Mañanitas: superbe hacienda transformée en restaurant très sélect dont le nom est emprunté à une comptine mexicaine chantée par les membres de la famille le jour des anniversaires et de la fête des mères (le 10 mai). J’ignore s’il est encore en activité.

*Lord Jim, célèbre roman de Joseph Conrad

 

Au-dessous du Volcan, Malcolm Lowry, Trad. 1959.

 

04/04/2013

Un Été de trop

« Le monde va mal, mais je vais bien ! » aimait à lancer un éditeur serbe qui nous manque beaucoup. On pourrait dire la même chose de la littérature romande d’aujourd’hui. Sans doute n’est-ce pas sans relation : les écrivains se nourrissent des angoisses et des peines de l’époque. Ils la passent au scanner. Ils en donnent la radiographie la plus précise qui soit dans leurs livres.

DownloadedFile-1.jpegL’année dernière, l’écrivain genevois Joël Dicker (27 ans) est devenu, grâce à La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, un phénomène sociologique. En Suisse, bien sûr, mais aussi dans le monde entier, où il a vendu plus de livres que Ramuz, Chappaz, Chessex et Bouvier réunis ! Mais il n’est pas le seul. Une foule de jeunes talents se pressent au portillon. images.jpegLe Valais en dénombre plusieurs : Marie-Christine Buffat, à la plume drôle et acide, Bastien Fournier (32 ans), romancier et écrivain de théâtre, Alain Bagnoud…

Isabelle Falconnier, directrice du Salon du Livre de Genève, a eu l’excellente idée de réunir cinq jeunes écrivains de Suisse romande et cinq écrivains confirmés, les seconds ayant pour mission de « parrainer » les jeunes pousses. Avec Anne Cunéo, Jean-Louis Kuffer, Daniel de Roulet et Amélie Plume, j’ai eu la chance de participer à cette passionnante expérience. Rencontres, discussions, correspondance : ce « parrainage » m’aura permis de mieux connaître une jeune écrivaine d’origine jurassienne, Isabelle Æschlimann-Pétignat (33 ans), dont le premier roman, Un Été de trop**, est un livre tout à fait épatant.

DownloadedFile.jpegNourri d’expériences personnelles, ce roman vif et intense entraîne le lecteur de la Suisse à Berlin où deux expatriés, Émilie et Markus, qui se sont connus bien des années auparavant, vont finir par se retrouver. L’une a quitté sa vie trop bien rangée et l’autre, qui a gagné un concours d’architecture, a laissé femme et enfants derrière lui. Cet exil, tout d’abord douloureux, a le parfum d’une liberté nouvelle. En découvrant Berlin, son énergie, sa joie de vivre, Markus et Émilie vont se réinventer au gré des promenades, des soirées arrosées, des jeux de séduction qui remettront en cause leurs certitudes les plus solides. Le roman, mené sur un rythme alerte, se lit comme un jeu de pistes excitant et surprenant. Isabelle Æschlimann-Pétignat brosse une série de personnages ardents et hauts en couleur, dont la belle Francesca, moderne femme couguar, qui va entraîner le livre vers une fin inattendue. Roman de l’empreinte amoureuse, Un Été de trop a un parfum de nostalgie : l’homme et la femme cherchant à retrouver, dans le présent, la fraîcheur des premiers gestes, la puissance d’un regard oublié et la fougue du baiser échangé autrefois.

Un Été de trop est le premier roman d’Isabelle Æschlimann-Pétignat. Nul doute que d’autres suivront, qui surprendront à leur tour les lecteurs par leur verve et leur imagination. C’est tout le mal qu’un « parrain » peut souhaiter à sa filleule littéraire.

* Joël Dicker, La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, de Fallois-l’Âge d’Homme, 2012.

** Isabelle Æschlimann-Pétignat, Un Été de trop, édition Plaisir de Lire, 2012.

23/03/2013

Au royaume des aveugles, le spéculateur est roi

 

 

 

Par Pierre Béguin

 

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Ainsi donc nos autorités ont enfin compris ce que tout citoyen lambda un tant soit peu informé des conditions immobilières sur Genève savait depuis très longtemps. Que la vente d’appartements à prix contrôlé, car construits sur des terrains agricoles récemment déclassés, faisait l’objet d’une spéculation hallucinante de la part de promoteurs, architectes, régisseurs, et plus généralement de toute personne bien placée pour profiter de biens immobiliers vendus quasiment deux fois moins chers que le prix du marché (entre 6000 et 6500 francs le m2).

Dix ans d’attente seulement avant que ces appartements ne soient libres de toute contrainte, et puissent être revendus deux fois leur prix d’achat! On ne s’étonnera jamais assez de la naïveté du législateur qui, à vouloir favoriser l’accès à la propriété, fait en réalité le lit des spéculateurs. L’affaire est si juteuse qu’une bonne partie de ces biens destinés à la classe moyenne ont été acquis par les plus riches et les plus puissants avec, à la clé, la perspective d’une véritable fortune. Je connais un promoteur qui s’est gardé un immeuble entier (le mieux placé) sur les trois qu’il a construits à prix contrôlé, avec l’aide de l’Etat. Dans dix ans (plus que six en fait), les appartements seront vendus librement et le bénéfice se chiffrera par dizaines de millions (« Que voulez-vous, mon bon Monsieur, c’est Genève et son territoire exigu!» prétextera-t-on alors pour justifier les prix exorbitants). Que celui qui s’était inscrit en vain pour un appartement à prix contrôlé à Cologny, à la Chapelle-les-Sciers ou ailleurs, ne s’étonne pas! Promoteurs, régisseurs et autres spéculateurs sont passés par là....

François Longchamp assure qu’il va prendre des mesures urgentes. Je crains le pire. Outre que le terme «urgent» semble mal approprié concernant des pratiques spéculatives qui durent depuis des années, je redoute qu’il ne se trompe de cible. Mais évitons le procès d’intention et attendons le résultat des cogitations du législateur! Le cas échéant, j’en garde sous la plume...

Cela dit, puisque nos autorités ont enfin ouvert un œil, pourrais-je les aider à ouvrir l’autre? Dans les zones industrielles, la pratique est exactement la même depuis toujours, et personne ne s’en offusque. Même pas besoin d’attendre dix ans pour réaliser son bénéfice! Un terrain à prix contrôlé (entre 180 et 220 francs le m2), une fois acquis et transformé en locaux industriels, peut se monnayer à prix libre (un promoteur parlait de 6000 frs le m2 pour des locaux industriels vides!) Qu’on impose un prix de vente bas au propriétaire pour favoriser l’industrie ou l’artisanat, je le comprends. Mais qu’on n’impose rien en contre partie au promoteur qui en fait l’acquisition, c’est malhonnête et idiot. On donne généreusement au second ce que l’on prend au premier. Comme pour les appartements mentionnés plus haut, l’acquéreur reste in fine l’unique bénéficiaire des contraintes subies par le propriétaire du terrain. Il est vrai qu’à Genève, l’idiot, c’est surtout celui qui n’est pas promoteur. Quant au malhonnête...

Car c’est là l’ultime question. Il faudrait savoir pourquoi, dans notre cher canton, le promoteur semble jouir d’un statut privilégié. Même en ayant mis à sac l’immobilier il y 25 ans, avec les deux ancêtres de la BCGE et le déficit de l’Etat dans la foulée, il continue de profiter des largesses des lois. A moins que le shérif Frank Longfield ne sorte enfin son flingue pour mettre de l’ordre dans ce far west immobilier...

 

 

 

 

 

21/03/2013

Les chroniques amoureuses de Bastien Fournier

images.jpegC'est un petit livre au titre intrigant qu'on peut glisser facilement dans sa poche : Pholoé*, le dernier livre de Bastien Fournier, n'est à proprement parler ni un roman, ni une confession, ni un recueil de poésie. Mais plutôt une chronique amoureuse dont l'héroïne, Pholoé, apparaît quelquefois dans le fil du récit pour mieux jouer à disparaître. Le livre est construit comme une suite d'instantanés photographiques, très précis, lumineux, sensuels, qui cherchent à capter l'essentiel d'un personnage, d'un paysage ou d'une atmosphère. 29 brefs chapitres, ciselés, intenses, qui parlent de départ, de passade, de tisane, de la difficulté à saisir l'autre dans son malheur secret.

L'héroïne, qui vit seule avec son père, cherche à fuir et s'égare, quelquefois, dans des rencontres sans lendemain. On retrouve Berlin et son Tiergarten. Les ruades des amants de passage. La tristesse qui s'en va et revient. images-1.jpegLe regard photographique de Bastien Fournier ne s'appesantit jamais sur les choses de la vie, les objets en particulier. Il se contente de les saisir dans leur présence muette, indifférente, comme dirait Sartre. Dans leur banalité, ils semblent jouer souvent un rôle important, qu'ils ignorent.

Auteur de plusieurs romans et de pièces de théâtre, Bastien Fournier (né à Sion en 1981) s'affirme déjà comme l'un des meilleurs écrivains valaisans (avec Alain Bagnoud, bien sûr!). Ses évocations de Pholoé, entre regard avide et brumes de la mémoire, hantent longtemps le lecteur.

* Bastien Fournier, Pholoé, roman, éditions de l'Aire, 2012.

19/03/2013

Au Rameau d'Or

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