15/05/2015

Pierre-André Milhit, 1440 minutes

Par Alain Bagnoud

 

Pierre-André Milhit, 1440 minutes

Pierre-André Milhit, poète, s'est lancé dans un projet d'envergure un peu fou : écrire un poème pour chaque minute que compte une journée. 1440 minutes. C'est le titre du recueil, qui compte, donc, autant de poèmes, et donne un livre de 495 pages, épais et délicieux, paru aux éditions d'autre part.

 Milhit aime les contraintes et s'y est exercé dans ses deux derniers recueils, L'inventaire des lunes et La garde-barrière dit que l'amour arrive à l'heure. Dans 1440 minutes, il y frotte aussi sa fécondité.

 Chaque poème est constitué par six phrases, dont la dernière, et la dernière seule, commence par un je. Contrainte qui interroge l'inventivité du poète. Et de l'inventivité, Milhit n'en manque pas, joignant un don d'observation à des images savoureuses, sans clinquant, justes.

 On peut lire son recueil à la suite, pour apprécier justement cette créativité. On peut aussi se demander ce qui s'y passe à la minute que l'on vit. Tenez, il est maintenant 10 heures 06.

 

10 h 06 La colline est dans son bel hiver de vent et de grisaille. Un petit carré de vigne joue une saynète de printemps sous un maigre soleil. La mésange et le lézard font que c'est bien ça la vie. La chaille d'ardoise craquèle et suinte le réveil. Le tambour et le fifre s'exercent pour un prochain vignolage.

Je vais dire à Rilke que c'est l'heure de déguster la rèze.

  Pierre-André Milhit, 1440 minutesLe temps de recopier ça, et il est 10 h 11. On se retrouve une page plus loin (page 219).

  10 h 11 Il ressort de ce temps une fatigue extrême des animaux. On voudrait évacuer l'anxiété de la neige sale et du sérac effondré. La migration des rapaces a dû changer de trajectoire. Les jeunes filles de la ville renoncent aux fiançailles. Les jeunes hommes font la guerre aux infidèles et aux mendiants.

Je toise la fin du monde et lui dis de se taire.

  Pierre-André Milhit, 1440 minutes, éditions d'autre part

 

10/05/2015

un allemand à paris

 

 

par antonin moeri

 

 

 

À une époque où domine le manichéisme, où l’on révise volontiers des pans de l’Histoire en créant des catégories artificielles (bons d’un côté, mauvais de l’autre), la lecture de «Un Allemand à Paris» du lieutenant Gerhard Heller fait le plus grand bien.

Né à Potsdam en 1909 dans un milieu modeste, Heller développe très tôt une passion pour la France et sa littérature... À la fin de ses études et après des séjours à Pise, à Toulouse et sur la Côte d’Azur, Heller accepte en 1940 un poste à Paris que lui propose la Propaganda-Staffel... Son rôle est de surveiller de près ce qu’on publie en France. Admirateur de Baudelaire et de Mallarmé, très critique à l’égard de la violence nazie, Heller lit jour et nuit des manuscrits... Il rencontre une foule d’écrivains, de Chardonne à Drieu, de Cocteau à Brasillach, de Giono à Giraudoux, de Jouhandeau à Marcel Arland, de l’orgueilleux Jünger au sémillant Léautaud, en passant par Morand amateur de voitures rapides et Céline, «un des trois géants de la littérature française avec Rabelais et Hugo».

Dans le livre que Heller rédigera après la guerre à l’instigation des Editions du Seuil, le «Sonderführer» raconte avec un remarquable sens de l’observation ses souvenirs d’occupation en France de 1940 à 1944. Il dresse des portraits étonnants de Drieu, Jouhandeau, Jünger. L’antisémitisme délirant de certains des auteurs rencontrés effare Heller qui, sous l’influence de Paulhan, put se libérer de ces sinistres pulsions.

Le portrait de Paulhan qui, comme Picasso et tant d’autres, décida de rester à Paris sous l’Occupation..., ce portrait est le plus émouvant. Portrait d’un homme discret, collectionneur de tableaux, très lié à Jouhandeau et qui soutint efficacement Drieu jusqu’en 1943, portrait d’un homme joyeux au savoir immense..., amoureux «du langage, des mots, non seulement pour ce qu’ils signifient mais aussi pour leur être même, leur corps, leur chair vivante, colorée et sonore», portrait d’un homme qui prendra parti contre les excès de l’épuration et qui apprit au «Sonderführer» à se livrer à l’émerveillement que suscite en nous la vision première d’un tableau... Heller va même jusqu’à dire «C’est par lui que je suis devenu un autre homme».

Qu’un Sonderführer ait pu être un homme de culture et de coeur, lucide, d’un goût sûr, qui jeta beaucoup de dénonciations au panier et qui essaya dans la fonction qui était la sienne de protéger ce qu’i croyait être les vraies valeurs de la France, cette possibiité heurte les représentations habituelles qu’on s’efforce actuellement de développer dans les cerveaux... Pour échapper aux visions simplificatrices, stériles, et entendre la voix d’un personnage ambigu, déchiré, rempli de contradictions, pour qui la complexité des situations et des consciences vaut plus que les jugements définitifs..., je conseille la lecture de ce livre écrit avec le concours de Jean Grand quarante ans après les années «Nacht und Nebel».

 

 

Gerhard Heller: Un Allemand à Paris, SEUIL, 1981

07/05/2015

L'amour, quelle galère ! (Sacha Després)

images-3.jpegpar Jean-Michel Olivier

Il  y a une étrange poésie dans le récit intense et tourmenté de La Petite galère*, de Sacha Després. Le titre fait référence à une célèbre série américaine : La petite maison dans la prairie, qui mettait en scène, on s'en souvient, une famille à peu près parfaite dans les plaines de l'Ouest.

Ici, bien sûr, c'est le contraire : Sacha Després (peintre, plasticienne) fait la chronique d'une famille à la fois ordinaire et poursuivie par le malheur. Les parents se sont rencontrés dans les années 80. Ils ont cru à l'amour fou, ont traversé tous les rites de passage du mariage, ont fait un enfant, puis un second pour essayer de sauver leur couple. Mais le malheur a frappé à la porte. La mère se suicide avec des somnifères. Le père déserte le foyer et se met à boire. Restent deux sœurs, qu'un écart de dix années sépare, qui vont vivre une relation très fusionnelle.

images-2.jpegLa chronique douce-amère se transforme en roman d'apprentissage. Car l'aînée des deux sœurs, Marie, entreprend d'initier Laura, la cadette, aux ruses de l'amour. Elle va écrire au prof dont sa sœur est amoureuse des lettres enflammées, puis organiser un rendez-vous dans une loge de l'Opéra Bastille (scène chaude et très réussie). La grande sœur fusionnelle se révèle alors une manipulatrice de premier ordre. Et le malheur s'acharne sur La Prairie : Marie rencontre une sorte de traîne-patins, expert en beaux discours, Jack, qui peu à peu, à force de paroles lénifiantes et de fumette, va transformer la vie des deux sœurs en vraie galère. 

Cette galère n'est petite que par litote : la fin du roman basculera dans la tragédie. Et c'est tout le talent de Sacha Després de décrire cette lente et inexorable descente en enfer avec des mots doux et précis, avec humour et sensibilité. Ce qui donne au récit (qui n'est trash qu'en apparence) un véritable souffle épique et poétique.

L'auteur sera présente au Salon du Livre de Genève. Profitez-en !

* Sacha Després, La Petite galère, roman, L'Âge d'Homme, 2015.

02/05/2015

Genève voix du Sud

 

Café littéraire à l'Auberge du Cheval-Blanc

à la Place de l’Octroi à Carouge.
Arrêt du tram 12 - Place d’Armes

 

La Compagnie des mots est heureuse de vous convier

Mardi 5 mai 2015 à 18h30

pour une rencontre avec Bertrand Lévy, maître d'enseignement et de recherche au Département de géographie de l'Université de Genève. Il viendra nous parler d’une géographie humaniste et littéraire, d'urbanisme et de littérature, mais aussi de Genève.

Il nous présentera son nouveau livre "Genève, voix du Sud" (Métropolis, 2014). Pour celui-ci, Bertrand Levy a choisi des textes d'écrivains romands mais aussi hispanophones, italiens, français et africains pour ériger un portrait polymorphe de Genève, à un moment où des questions identitaires transpercent l'Europe, et qu'il est important de rappeler que Genève est un lieu de passage, comme un lieu de refuge.
 
Animation : Doina Bunaciu, présidente et Pierre Béguin, écrivain et membre du comité.
 

30/04/2015

Réponse à Antonin Moeri

Cher Antonin Moeri,

Vous avez, je le vois, autant de fougue que moi.

Je ne suis pas boulangère – j’aurais bien aimé, je crois – et j’avais bien compris que vous nous parliez de Bégaudeau. J’avais juste envie que vous nous disiez ce que vous pensez de la démocratisation de la lecture, et ce que vous en pensez vraiment. Car dans vos papiers, excusez-moi de mon arrogance, ce n’est pas clair du tout.

A présent, je crois savoir, et je suis bien contente. Mais il faut que nous allions boire un verre avant pour que je connaisse le fonds de votre pensée. Accepterez-vous mon invitation ?

Vous me parlerez de Bégaudeau. Je vous parlerai du festival de la Nuit de la Lecture.

Et surtout, surtout, nous parlerons de distance, de la distance nécessaire à l’acte de lire et à celui d’écrire …

Bien à vous !

 

réponse à madame Bottani-Zuber

Bonjour madame Bottani-Zuber

 

 

Mon dieu quelle magnifique réaction! C’est exactement ce qu’on attend avec impatience quand on décide d’écrire sur des réseaux sociaux. Votre réponse est superbe. J’imagine tout l’engagement qui est le vôtre auprès des lycéens, et cette générosité est exemplaire. Elle en dit long sur ces personnes dévouées qui se battent tout au long de l’année pour donner aux étudiants des entrées dans les oeuvres classiques ou contemporaines, mais je tiens simplement à vous rappeler que ce n’est pas moi qui fustige les gens qui s’efforcent de démocratiser la lecture et l’écriture, mais un dénommé François Bégaudeau qui a rencontré un énorme succès avec «Entre les murs», roman qui fut porté à l’écran et dont le film remporta la palme, si je me souviens bien, à Cannes. 

Il se trouve que j’avais adoré le livre «Entre les murs» et il se trouve que j’ai relu trois fois «La politesse» tellement ce «roman» m’a fait rire aux éclats... Oui, vous avez raison, madame Bottani-Zuber, ce sont les passions joyeuses qui m’attirent et non les passions tristes. En ce sens, aurais-je commis une faute, un impair, une muflerie...? Il est rare que j’aime à ce point un livre... En vérité j’ai écrit quatre papiers sur «La Politesse» dans un élan irrépressible... Je voulais prochainement publier le troisième dans lequel j’évoque la description que fait FB des marchands d’illusions, ces hommes qui écument les salons du livre pour repérer les primo-romanciers et leur faire miroiter un avenir radieux..., à condition que ces primo-romanciers acceptent, en donnant leur manuce, de payer un chèque de 500 euros pour un bouquin qui ne verra jamais le jour..., mais je crois que je n’en ferai rien car votre papier sonne comme un rappel à l’ordre... Je n’ai rien à redire à vos expériences pédagogiques..., mais je vous rappelle une seconde fois que c’est FB qui raconte ce qu’il a vécu et observé dans des lycées et autres établissements pour handicapés... 

Vous m’accusez de pourfendre les festivals que vous organisez comme La Nuit de la Lecture, mais là encore, vous dirigez mal votre flèche... Vous devriez écrire à FB qui se fera un plaisir de vous répondre si... Votre réaction me rappelle celle d’une boulangère qui, ayant lu mon premier livre, me dit en me voyant entrer dans son commerce: Ah c’est vous, eh bien vous me faites pitié! La dame confondait le perso de mon récit et ma personne certes peu reluisante mais qui n’avait rien à voir avec mon chétif hargneux narrateur des catacombes... De même vous confondez dans votre papier AM et FB. D’ailleurs il n’y a dans mon intervention nulle injure à l’égard de Yasmine, d’Eugène ou d’Olivier. Nous faisons tous partie du même équipage affolé et tant mieux si vos élèves lisent attentivement «La main de Dieu», roman remarquable entre tous, que les collégiens adorent...

En vous remerciant d’avoir réagi avec autant de fougue. Votre dévoué antonin moeri.



A propos de démocratisation

par Anne Bottani-Zuber

Cher Antonin Moeri,

jeune_femme_lecture.jpgQuelle mouche vous a donc piqué ? Pourquoi, coup sur coup, deux papiers où vous fustigez ceux qui veulent démocratiser la lecture et l’écriture ? Je vous soupçonne de ne pas avoir la fibre pédagogique. Il se trouve que je l’ai.

Non, les enseignants ne prennent pas tous leurs élèves pour des Virginia Woolf en puissance … Oui, certains enseignants essaient de donner le goût de la lecture et de l’écriture à leurs élèves. C’est leur métier.

Et si, pour ce faire, ils participent à des événements qui sortent du cadre de leur classe, qu’avez-vous donc à redire ?

Le 18 avril de ce mois, j’ai organisé avec une amie, Cornélia de Preux, dans le cadre de la Nuit de la Lecture - un de ces festivals que vous pourfendez - un événement. Des élèves, suite à une étude des textes d’écrivains vaudois (Yasmine Char, Eugène, Olivier Sillig et Sabine Dormond), suite également à une rencontre avec ces écrivains, ont lu leurs productions et ont participé à un exercice d’écriture en direct. Les textes des élèves n’avaient pas à rougir face à ceux des écrivains, d’après ce que nous avons pu en juger.

Nous ne prétendons par pour autant que ces élèves seront plus tard des auteurs capables d’écrire un roman, puis de bâtir une œuvre. Telle n’était pas notre intention. Notre intention était double : que les élèves ouvrent des livres, s’y intéressent et qu’ils ne prennent pas les écrivains pour des extra-terrestres. Et si en plus, ils se mettent écrire, tant mieux. C’est leur droit. Et c’est notre devoir de les y encourager.

Un de vos amis, qui est éditeur, et qui écrit également dans Blogres, a dit, lors d’une soirée passablement arrosée où vous étiez présent, qu’il constatait que les écrivains étaient de plus en plus nombreux et les lecteurs de moins en moins. C’est cette tendance lourde, que la Nuit de la Lecture et d’autres festivals du genre combattons.

L’hyperdémocratisation n’existe pas. Elle est juste un concept. Et la démocratisation n’est pas synonyme de médiocrité. C’est faire injure aux écrivains qui ont bâti une œuvre et qui se prêtent au jeu de la démocratisation, que de l’affirmer. Eveiller les jeunes à la culture est une tâche ingrate mais passionnante. Et j’en suis sûre, elle porte ses fruits. En rien, elle ne diminue le génie des grands auteurs. Bien au contraire : elle contribue à les faire connaître.

Ce n’est pas parce que nous n’avons pas le talent de Federer que nous ne pouvons pas apprendre à jouer au tennis.

Yasmine Char, une grande dame, une grande écrivain, a dit, dans le cadre de cet événement,  et je la cite de mémoire : « Les mots m’ont sauvée. C’est cela que je veux partager. »

Merci de ne pas confisquer les mots. Ils n’appartiennent pas qu’aux écrivains.

Bien à vous !

26/04/2015

highlight of the book

 

par antonin moeri

 

 

 

«La politesse» est un titre antiphrastique. C’est pas très poli de cracher dans la soupe... C’est pourtant ce que décide d’entreprendre Bégaudeau en emmenant son lecteur dans un univers qu’il connaît bien depuis le succès de «Entre les murs». Le regard que pose Bégaudeau sur ce qu’on pourrait appeler le marigot des lettres est un regard plus joyeux que paniqué... Le double de FB l’exprime clairement dans le mail envoyé à sa nièce en décembre 2022: «Avant de t’abandonner à ces phrases, laisse-moi encore te dire ma joie: que ce qu’elles content ait eu lieu, qu’ait eu lieu ce qui le devait».

Le lecteur croise toutes sortes de gens dans «La politesse», des gens qui semblent militer pour une bonne cause: la survie du livre... Une modératrice qui n’écrit plus dans le Cahier Livres du Monde où l’espace de la critique se rétrécit, des responsables de com., des photographes sur le qui vive, des libraires amaigris, pas mal de journalistes enthousiastes, des agents de la sécurité issus de la diversité africaine, des auteurs que le projecteur distingue et des écrivains qui demeurent inaperçus dans les coins sombres, des profs qui animent des ateliers d’écriture, des directeurs de collections, des chroniqueurs de réseaux sociaux, des bibliothécaires qui organisent des concours de dictées dans les quartiers sensibles, des retraitées, des gauchistes en perte de repères, une fille de serrurier pour qui voter Mélanchon n’est pas too much, des pigistes d’une WebTV, des critiques d’art ronchons, un célèbre cuisinier dont on voit les lunettes rondes à la télé, Denisot, Ruquier, Khérad, Field, Apathie, Nagui (le préféré des Français), Chancel et tant de figures que les ondes télé font exister jusque dans les chaumières de la France la plus périphérique, tant de personnages attachants qui hochent une tête sympa service public...

Si vous interrogez des auteurs qui eurent l’honneur d’être invités dans tel salon, telle librairie, tel supermarché, tel speed-dating ou tel festival, tous vous répondront sans exception: «C’est un moment extraordinaire! On fait des rencontres! On crée des liens! On peut parler littérature en mangeant un sandwich à la ploutre ou une crêpe au morbier. L’écrivain se sent si seul quand il écrit et là, ouaouh! c’est l’ouverture, la ferveur, la curiosité, l’aventure, le contraire du repli frileux...!!!» Cette image idyllique de l’ouverture, de la rencontre, de la lumière, de tout ce qui bouge ou met en mouvement, cette image est joliment écornée par Bégaudeau qui jouit, bic en main, du spectacle que lui offrent les innombrables officiants d’un culte étrange... On a le sentiment, lisant «La politesse», que Bégaudeau se demande où sont passés les écrivains qui aimaient «fouiller tous les recoins où l’idéal va se nicher».

Quelques allusions au personnage tchékhovien qui, après avoir voué une immense estime à un «brillant professeur» dont il comprend peu à peu l’imposture, dont il découvre la pompe et la nullité, ces allusions m’ont alerté, car le double de FB se présente dès le début comme étant l’oncle de Nina (autre allusion à un perso imaginé par Tchékhov), une Nina à qui il va raconter comment c’était dans les années 2012-2013. C’est à l’oncle Vania qu’un personnage dit dans la pièce de A.T.: «Vous êtes cultivé, intelligent... Vous devriez comprendre que ce qui perd le monde, ce ne sont pas les bandits ni les guerres mais les haines, les inimités, toutes ces petites querelles sordides... Votre rôle serait de réconcilier les gens...»

Faire de ce personnage d’oncle le narrateur de son récit permet à Bégaudeau d’établir une distance (qui est «la condition de telles confidences») et de mettre à nu «la trame qui encorde ces faits superficiellement insulaires»... C’est peut-être ce qui heurte la sensibilité d’un FB: les haines, les inimités, toutes ces petites querelles sordides semblent parfois prendre le dessus dans le Grand Abattoir de l’Imprimé... Car chacun, dans cet abattoir, veut sentir la lumière du projecteur dirigée sur sa personne, veut se transformer en image de marque, veut qu’une lectrice s’arrête devant sa pile de livres, veut qu’une journaliste vante les qualités de son dernier roman historique, exotique, philosophique, épique, comique, psychologique, satirique, inter-galactique ou allégorique... L’oncle de Nina a peut-être raison de rappeler à une libraire qui travaillait naguère dans l’édition: «Sur un radeau de naufragés la tendance est le cannibalisme».

 

François Bégaudeau: La politesse, Verticales, 2015

21/04/2015

Là-haut sur la montagne

 Par Pierre Béguin

 

 

Bagnoud_Giroud.jpgIl s’en est bien tiré, Alain Bagnoud. Car le sujet ne manquait ni de pièges ni de crevasses. Aller nous fabriquer un texte plus vite que tous les autres concurrents déjà dans les starting-blocs sur une affaire en cours, aux multiples rebondissements et loin d’être jugée, ça pouvait sentir la compilation d’articles de presse ou le livre opportuniste, ficelé à la hâte. Rien de tout cela…

Oui, il s’en est bien tiré, Alain Bagnoud. Car son Affaire Giroud et le Valais, excellemment documentée, ramasse les morceaux de puzzle pour les assembler à la manière d’un roman feuilleton. Une succession de courts chapitres sans fioritures – mais dont la précision touche la cible à chaque coup – qui prend le lecteur dans ses méandres et qui aliène son libre choix. A minuit, pressé par la perspective d’un réveil matinal, vous vous décidez à poser le livre: «Allez, je me fais un dernier chapitre, c’est l’histoire de cinq minutes!» Et à une heure du matin, une douzaine de chapitres plus loin, vous refaites le même raisonnement pernicieux. Un conseil: commencez ce livre avec du temps devant vous!

Mais le plus intéressant, comme l’auteur l’avait déjà mis en scène avec son Saint Farinet, réside dans le fait que les ressorts et rebondissements de cette affaire Giroud font apparaître en négatif un portrait impitoyable d’un canton encore solidement ancré dans des schémas passéistes, voire moyenâgeux, où politique et religion sont inséparables, où domine l’esprit clanique, le clientélisme et le protectionnisme le plus étroit, où une minorité d’hommes politique, de notables et de possédants se cooptent, s’arrangent entre eux et se défendent mutuellement quand ils sont pris la main dans le sac, au mépris de tout fonctionnement démocratique…

Bon! rétorquerez-vous, à Neuchâtel ou, surtout, à Genève (capitale du Valais certes, mais ne le répétez pas!) en grattant bien, on y retrouverait la même logique. Oui. Sauf qu’ici, depuis une trentaine d’années – c’est-à-dire après l’affaire des tours de Plan-les-Ouates et l’affaire Medenica – un conseiller d’Etat saute pour une bagarre dans un night-club. Allez demander à Maurice Tornay de démissionner! Une nuance qui a toute son importance…

Car, contrairement à Genève et ses légendaires Genferei, le Valais a son propre système de défense fait d’images d’Épinal solidement ancrées dans une soi-disant identité valaisanne. Comme l’écrit judicieusement l’auteur: «Elle (l’identité) est composée de clichés mal cousus: la vache d’Hérens; la raclette; le fendant et la petite arvine; le FC Sion; le stéréotype du Valaisan montagnard maître chez lui, jovial, individualiste et têtu; la prééminence de l’imagerie des vallées latérales; le mythe d’un paradis aux paysages sublimes et aux valeurs authentiques, envié par tous…» Et bien entendu, s’attaquer aux puissants de la vallée nourris aux dogmes d’Ecône, c’est s’attaquer à cette identité sublimée que la Suisse entière jalouse. Comme s’il y avait deux Valais, le vrai, celui du montagnard authentique «shooté» à la fière indépendance, à l’air libre des cimes, au lait d’Hérens ou de Salquenen, et le faux, celui des Maurice Tornay et des Dominique Giroud. Au même titre qu’il y aurait deux islam…

Si Alain Bagnoud n’est pas dupe de cette stratégie, s’il en démonte parfaitement les mécanismes, il est d’autant plus regrettable qu’il s’y soit laissé enfermer dans le reportage que la TSR a consacré récemment à ce livre. On y voit notre auteur déambuler parmi tous les clichés de cette soi-disant identité valaisanne qu’il dénonce comme une supercherie: la montagne, les petits arpents de vigne ne pouvant produire que du vin pur, naturel à souhait, si éloigné du coupage de tous les Giroud traîtres aux valeurs du canton (pensez donc! mélanger du valaisan avec du vaudois, le sacrilège ultime!) le petit carnotzet où l’on vient déguster, jovial, entre gens si admirablement simples, la petite arvine célébrant la convivialité et la fraternité universelle, et j’en passe et des meilleurs. Alain Bagnoud semblait tout à coup investi de toutes ces images d’Épinal d’un prétendu vrai Valais que, nouveau Robin du bois de Finges, défenseur des petits producteurs si authentiquement et si merveilleusement valaisans, il allait reconstruire là-haut sur la montagne, à coups de plume, plus beau qu’avant. Preuve que les réalisateurs de la TSR, à l’instar de leurs commentateurs sportifs béatement admiratifs d’un FC Sion imaginaire, ne parviennent pas à s’extraire des clichés que l’auteur même qu’ils devaient présenter s’était pourtant efforcé de démonter.

Alors, Alain, à quand un livre sur le FC Sion? Non pas le vrai FC Sion bien entendu, celui des commentateurs sportifs, mais l’autre… Chiard que tu n’oseras pas!

 

 Alain Bagnoud, L’Affaire Giroud et le Valais, éd. de l’Aire, 2015

Alain Bagnoud, Saint Farinet, éd. de l’Aire, 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

19/04/2015

extension du domaine du livre

par antonin moeri

 

 

 

L’hyperdémocratisation de la littérature (et sa dilution dans le spectacle) est un sujet en or. Cela commence naturellement dans les écoles publiques où chaque élève est considéré comme un Cingria, une Virginia Woolf ou un Céline en puissance... Cela se poursuit dans ce que Bourdieu appelait le «champ littéraire». Un champ qui ne se limite plus au marigot qui comprenait, en gros, des auteurs, des éditeurs, des correctrices, des commentateurs attitrés, des libraires, des lectrices... Ce champ déborde désormais sur une multitude d’activités rémunérées ou bénévoles, activités qui prolifèrent dans les festivals, toutes sortes de jurys, les centres régionaux, les médiathèques, les polythèques, les studios de télé et de radio (où une journaliste tirée au sort peut demander «comment s’est impulsé ton roman?»), les cafés-librairies, les écoles publiques, les fêtes du livre, les sous-sol de l’Assemblée Nationale, les FNAC, les greniers de mairies, les salles de gym, les hôtels trois ou cinq étoiles c’est selon..., les prisons, les EMS, les foyers pour handicapés, les maisons des associations..., sous les petits chapiteaux dressés au bord de la mer en cas de pluie..., sur les innombrables blogs...

C’est cette extension du domaine qu’on appelait littéraire que François Bégaudeau scrute et raconte dans un livre hilarant. Il y met en scène un quinca ventru (ex d’Anna Gavalda et d’Aurélie Filipetti) qui, pour répondre à la question que lui posera une nièce en 2022: «Comment c’était avant?» va lui évoquer, dans une suite de brèves séquences narratives, ses expériences d’écrivain suffisamment connu pour être invité dans toutes sortes de manifestations, de messes de la Culture, d’apologies de la Création, de rencontres, de lectures, de salons, d’animations, d’ateliers d’écriture, d’événements incontournables genre Rage de Lire, Mots en Bouteille, Grappe de Pages, Foire aux Vocables, Mi Livre Mi Raisin, Fête des Mots, Cafés Psycho, Ecrire et Jouir, Rivière en Colère, Printemps du Livre où les graphomanes peuvent se mêler guillerettement à des chanteurs, des sportifs, des économistes de charme, des starlettes de choc...

Le SPEED-DATING est une méthode créée par un rabbin dans les années 90 et qui permet, lors d’une rencontre de quelques minutes, de trouver un ou une partenaire en vue d’une liaison sentimentale... Méthode reprise par les agences de recherche d’emploi, par le monde des affaires pour faciliter les échanges et par les responsables dits culturels pour rapprocher le lecteur de l’auteur... Cette méthode permet par exemple à un inconnu de se présenter dans une salle de gym, de s’asseoir à une table, d’attendre l’auteur et de lui dire, à cet auteur en retard, qu’il vient de poster un roman sur Facebook. «Un roman de moi? - Non, de moi». L’inconnu serait enchanté que l’auteur poste un commentaire quand il l’aura lu... Il a déjà eu 27 like et il n’est pas du genre à demander aux copains de liker, comme font les autres... Le speed-dating est proposé aux auteurs ou autrices qui ne vendent pas autant de livres que Wiazemsky ou Foenkinos, des auteurs ou autrices ravis qu’on pense à eux, tellement heureux de pouvoir établir un lien..., nouer des cordes..., de pouvoir éventuellement manger un p’tit quèque chose après...

Et ce en attendant les «séances d’activation du cerveau pluriel», au cours desquelles les scribes apprendront ce qu’ils devront éviter de faire pour rester polis et, ainsi, rester dans la course: diffuser sa mauvaise humeur sans la nommer... se plaindre d’un insuccès... critiquer le multiculturel... refuser de manger des criquets... détester le chocolat et les bisous... bouder au lieu de jouir de son propre talent... hésiter à porter aux nues la journaliste qui a parlé de votre livre... préférer la discorde à la réconciliation prématurée... Ces séances d’activation du cerveau pluriel se déroulent en 2019 (dans la troisième partie du roman, sans doute la moins captivante)... 2019... On y est presque...

Pour peindre un univers où la finance, l’urgence, la proximité et le matérialisme borné emportent tout sur son passage, que ce soit l’école, la famille, les frontières, le champ littéraire (dont la décomposition et la recomposition sous une forme burlesque est le sujet de «La politesse»), Bégaudeau adopte la bonne distance à l’égard de son objet, une distance qui lui permet d’assister à une comédie avec ironie et scepticisme... En reprenant des notes «prises sur le vif», pourrait-on dire, Bégaudeau confère à son récit (dans les deux premiers chapitres en tout cas) un caractère d’authenticité qui fait de cet auteur une sorte de reporter en eaux troubles et, à la fois, un conteur allègre, pétillant de malice, singulièrement farce, très sûr de ses effets.

 

 

François Bégaudeau: La politesse, Verticales, 2015

17/04/2015

Jean-Pierre Rochat, Lapis-Lazuli

 

Par Alain Bagnoud

Jean-Pierre Rochat est un de nos meilleurs auteurs. Depuis qu'il s'est mis au roman, le jurassien bernois a éclaté sur la scène littéraire. Après L'écrivain suisse allemand, qui lui a valu le prix Dentan, il nous offre Lapis-Lazuli, qui se déploie dans le même univers paysan, charnel et savoureux.

 

Un univers langagier, d'abord. C'est un agrégat de couches géologiques diverses, serties de pierres précieuses. Fidèle à ce qui le constitue, Rochat privilégie un langage oral, au rythme syncopé par des audaces syntaxiques et des raccourcis. Le vocabulaire est sensuel, la structure des chapitres est organique, dictée plus par les associations d'idées et d'images que par le désir de construire un récit aristotélicien (un début, un milieu, une fin).

 

C'est un univers géographique aussi. Celui de la ferme d'altitude, avec ses chevaux, ses chèvres, la neige en hiver, le bois à couper, les regains à rentrer, les réserves à constituer, les saisons qui passent, l'omniprésence de la nature, essentielle...

 

Le roman nous emmène dans une de ces exploitations forcément peu rentables. Le narrateur, un paysan trois fois grand-père, a été quitté par sa femme, italienne d'origine, qui est retourné au pays natal avec un bellâtre. Une assistante agricole beaucoup plus jeune vient l'assister. Elle se glisse assez vite dans son lit, à la recherche en même temps du père, de l'authenticité et de la vie bio.

 

Lapis-Lazuli raconte cette aventure en même temps que celle de l'écriture d'un livre. Car le narrateur, qui ressemble beaucoup à Rochat, est aussi auteur et rédige, tout en la vivant, l'histoire de son amour pour la belle Léa. Quelques scènes de librairie, de signature ou de rivalité littéraire ponctuent donc le livre.

 

Qu'il faut lire absolument, à cause du bonheur des mots, de l'exotisme du contexte et de la sensualité du tout.

 



 

Jean-Pierre Rochat, Lapis-Lazuli, éditions d'autre part

31/03/2015

Comment on a sacrifié les classes populaires

 

par antonin moeri

 

 

 

En lisant les journaux et en regardant la télévision ces derniers jours, le spectateur était surpris de voir la place qu’ont prise Marine le Pen et ses lieutenants dans le paysage médiatique... Pour mieux comprendre ce phénomène, le géographe Christophe Guilluy (auteur d’un essai remarquable «Fractures françaises») donne quelques pistes qui peuvent retenir l’attention dans son dernier livre «La France périphérique».

Les catégories gauche/droite, urbain/rural, «classes moyennes» ne sont plus opérantes pour saisir la réalité socio-économique française actuelle. Tout le monde fréquente les mêmes grandes surfaces... Tout le monde regarde le même journal télévisé... Que ce soit Hollande ou Sarkozy, ces messieurs poursuivent la même adaptation aux normes européennes et mondiales... 

Si les classes moyennes ont implosé depuis longtemps (celles qui formaient la base électorale du PS), on peut désormais diviser la société française en deux blocs: ceux qui profitent de la mondialisation, les cadres et professions intellectuelles supérieures qui investissent le parc des logements des grandes villes, ceux qui sont pour le libre-échange, l’ouverture des frontières, la mobilité des capitaux et des hommes, ceux qui participent à l’essentiel de la création des richesses..., et puis il y a ceux qui ne profitent pas des bienfaits de la mondialisation, ceux qui ne font plus partie du projet économique des classes dirigeantes..., des gens marginalisés culturellement, mis à l’écart géographiquement (ouvriers, employés, jeunes, actifs occupés, chômeurs...), tous ceux qui subissent les licenciements, les plans sociaux, tous ceux qui subissent ce qu’il est convenu d’appeler «la crise» depuis les années 1970.

Le clivage ne cesse de s’accentuer entre la France qui gagne (les partisans de la mobilité sans fin) et les nouvelles classes populaires, «les tenants d’un modèle économique alternatif, basé sur le protectionnisme, la relocalisation et le maintien d’un Etat fort»... Or la colère de ces nouvelles classes populaires qu’on a sacrifiées depuis plusieurs décennies, qui forment 60% de la population française, qui ont conscience de partager le destin peu enviable des perdants de la mondialisation, cette colère n’a pas encore de débouché politique concret... Elle incite la moitié des Français à ne pas aller voter pour des «guignols» qui agissent principalement en fonction de leurs intérêts personnels... Et dans la moité des Français qui se rendent aux urnes, elle pousse un Français sur quatre à adhérer aux idées du Front National, donc à voter pour les candidats du Rassemblement Bleu Marine...

Cette colère d’une France invisible et oubliée (majorité de la population) explique sans doute les rodomontades d’un hystérique premier ministre très satisfait de ses prouesses verbales sur les estrades..., sous les ors de l’Assemblée Nationale et devant les micros fébrilement tendus par les journalistes aux ordres..., un premier ministre qui s’écoute et se regarde hurler contre la bête immonde...

 

Christophe Guilluy: La France périphérique, Flammarion 2014

 

 

 

 

27/03/2015

CEVA hors loi

 

Par Pierre Béguin

 

 

 

Il était temps! Depuis une année que les forages du CEVA — en dehors de toute loi, en dépit de tout règlement, malgré de multiples doléances aux autorités, aux services cantonaux responsables, à la police, malgré une plainte déposée devant les juges — depuis une année donc que les forages du CEVA ont commencé à perturber le sommeil de tout un quartier, enfants compris, un quotidien genevois daigne enfin consacrer un article à ce qui restera une scandaleuse transgression de droits démocratiques élémentaires (cf. Des riverains du CEVA traduisent Berne en justice).

 

Merci donc à La Tribune de Genève, et à son journaliste Antoine Grosjean, pour avoir démontré en ce jeudi 26 mars 2015 que les soupçons d’omerta médiatique concernant le CEVA n’étaient pas forcément fondés. Sincèrement, après une année de silence, on aurait vraiment pu le croire. L’honneur de la presse n’est pas sauf pour autant, mais celui de la Julie, si! L’article dit l’essentiel, et il le dit, comme il se doit, sur un ton mesuré.

 

Rappelons tout de même que l'autorisation délivrée par l’Office Fédéral des transports au CEVA, le 8 mai 2008, imposait l’application de l’article 6 de l’ordonnance sur la protection contre le bruit du 15 décembre 1987, émanant de l’Office Fédéral de l’Environnement (OFEV). Il y est précisé très clairement une «limitation de durée de 7 heures par jour ou moins pour les travaux de construction très bruyants (08h00 – 12h00 et 14h – 17h00)». Depuis l’entrée en action des foreuses en mars 2014, les responsables du CEVA bafouent ostensiblement la directive, s’asseyent allègrement sur les lois et les règlements en poursuivant les travaux les plus bruyants 24 heures sur 24. Avec, bien entendu, le consentement des services de l’Etat en charge du dossier, dont on imagine qu’ils ont reçu des directives en ce sens de Monsieur Luc Barthassat.

 

Soutenus par l’Etat et les milieux politiques, avec une suffisance et une mauvaise foi sidérante, les responsables du CEVA, par la voix de leur chargée de désinformation, prétendent que cette directive n’implique pas les bruits solidiens (qui se propagent par le sol). Comme si, quand on mesure avec des sonomètres jusqu’à 65 décibels dans une chambre à coucher, ce n’était pas des bruits de surface! En vérité, on comprend bien que la poursuite en toute illégalité des forages nocturnes répond à des nécessités financières: le budget du CEVA ayant été consciemment sous-évalué pour faire passer le projet en votation, il faut à tout prix serrer les dépenses, quitte à se payer sur le sommeil de quelques centaines de personnes qui, en la circonstance, ont perdu leur statut de citoyen. Personnellement, je me réjouis d’observer la suite des opérations, au moment où les forages commenceront vraiment au tunnel de Champel. Ça devrait chauffer!

 

Encore que… et c’est peut-être là le plus inacceptable. De l’aveu même de M. Calderara, directeur adjoint du projet CEVA — et comme le précise Antoine Grosjean dans son article — la mesure dite «confort» serait mise en place à Champel pour éradiquer toute nuisance des futurs trains. A Champel mais pas à la Chapelle, bien que le tunnel de Champel soit enterré à 40 mètres de profondeurs et celui de Pinchat, sous la Chapelle, en moyenne à une douzaine de mètres. En raison d’une plus grande densité d’habitants, explique sans vergogne M. Calderara. En vérité, tout le monde traduira qu’en République genevoise il y a plusieurs catégories de citoyens… et que le principe de densité, s’il fonctionne à Champel, ne fonctionnerait sûrement pas à Meyrin.

 

Rappelons aussi aux autorités que les habitants de la Chapelle, qui ne sont a priori ni des incultes ni des imbéciles,  connaissent l’existencede l'article 8, alinéa 1 de la Constitution fédérale assurant le sacro-saint principe de l'égalité de traitement: ce principe est violé lorsque l'Etat accorde un privilège ou une prestation à une personne, mais les refuse à une autre personne dans une situation comparable. Autrement dit, il y a inégalité de traitement lorsque ce qui est semblable n'est pas traité de manière identique et lorsque ce qui est dissemblable ne l'est pas de manière différente. Les mesures acoustiques différenciées entre les tunnels de Pinchat et de Champel, où la situation est semblable (la seule différence, la profondeur du tunnel, en l’occurrence joue en faveur de la Chapelle), tombent sous le coup de ce principe essentiel à toute démocratie et judicieusement ancré dans la Constitution elle-même. A moins que nos autorités et les responsables du CEVA, une fois de plus, s’asseyent sur les lois. Rien d’impossible, après tout! A Genève, on s’attend au pire, on est encore surpris… 

 

Précisons tout de même que si la droite et son lobby immobilier a réussi à faire annuler la loi Longchamp modifiant la LGZD (Loi Générale sur les Zones de Développement) en s'appuyant précisément sur cet alinéa de la Constitution, il serait incroyable qu’il ne s’applique pas aux mesures différenciées prévues entre les deux tunnels. Du moins ne vois-je aucun tribunal digne de ce nom admettre un tel distinguo ailleurs qu’en République bananière…

 

Quoi qu’il en soit, le constat est désolant. Les habitants de la Chapelle, dans l’ensemble favorables au CEVA, n’ont pour la plupart fait aucune opposition au projet, contrairement aux habitants de Champel. Ils se retrouvent méprisés, bafoués dans leurs droits élémentaires, contrairement à ceux de Champel. Moralité? Quand vous avez à traiter avec des personnes malhonnêtes, irrespectueuses et de mauvaise foi, faire opposition est le seul moyen d’obliger l’autre à respecter ses droits. C’est la leçon que retiendront les citoyens de la Chapelle dont la plupart regrettent leurs bonnes dispositions initiales à l’égard de responsables qui les méprisent depuis une année.

 

On dit qu’à Genève les oppositions systématiques paralysent tout projet. Dans le cas du CEVA, il faudrait plutôt dire que l’attitude scandaleuse des autorités politiques et des responsables du projet donne crédit à toute forme d’opposition citoyenne. Si j’ai un conseil à donner à la suite de l’expérience CEVA, c’est justement, n’en déplaise à certains, de faire systématiquement opposition à tout projet, surtout si vous avez l’Etat en face de vous. C’est le seul moyen de conserver quelques droits contre le monstre qui n’attend que votre complaisance — ou votre naïveté — pour vous dévorer…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

26/03/2015

Une Liaison dangereuse (Marie Céhère-Roland Jaccard)

images-4.jpegFaut-il répondre aux inconnus qui vous écrivent — surtout si ces inconnus sont des femmes ? Pourquoi répondre ? Et quelle attente, quel désir, quel espoir, s'empare alors des deux correspondants ?

Tout commence par un échange de messages sur Facebook : Marie Céhère, jeune étudiante en philo, écrit à Roland Jaccard, nihiliste japonisant, pour lui dire simplement qu'elle apprécie les vidéos qu'il poste sur YouTube. C'est Marie, dans ce livre, qui lance la première flèche (ou la première bouteille à la mer). Le dandy lui répond, un peu désabusé. Commence alors une liaison virtuelle, haletante et poignante, que le lecteur découvre en live, si j'ose dire. Les courriels s'échangent à la vitesse de la lumière. On dirait une de ces parties de ping-pong dans lesquelles l'écrivain lausannois excelle. Ça va vite. Tous les coups sont permis (et même de dire la vérité). Chacun sert à son tour et tente de remporter le point.

images-3.jpegOn assiste, en direct, à la naissance de quelque chose qui pourrait être l'amour, ou l'amitié, ou la tendresse. Une liaison dangereuse, quoi. Qui sait ce qu'il y a au bout des mots ? Au fur et à mesure du livre, les mails s'échangent de plus en plus vite, à toute heure du jour ou de la nuit, la fièvre gagne les deux épistoliers. Le philosophe américain John Searle dirait que le langage, ici, devient performatif, puisque les mots se réalisent (ils font ce qu'ils disent).

Étrange expérience, aussi, pour le lecteur fasciné par cet échange fiévreux et qui se demande sans cesse ce qui va advenir aux amants-amis. Le suspense, dans ce livre, est presque insoutenable ! Il dure jusqu'au moment de la rencontre : une soirée mémorable dans un restaurant japonais avec un prof d'université, une étudiante lausannoise et lesbienne, Marie et Roland, qui se demandent ce qu'ils font là. On se sépare (ou pas) dans la rue. On se retrouve rue Oudinot. Ce qui arrive ensuite est leur affaire…

Ces échanges passionnés occupent l'essentiel de ce bref et intense roman. Ils sont encadrés par des textes écrits au singulier par chacun des deux protagonistes. Marie se glisse dans la peau de Cécile de Volanges (en attendant d'être un jour Madame de Merteuil !) et Jaccard dans celle de Valmont. Et la liaison qui naît sous nos yeux porte tous les dangers : c'est le risque que courent les amants qui s'écrivent.

* Marie Céhère et Roland Jaccard, Une Liaison dangereuse, L'Éditeur, 2015.

22/03/2015

Meurseult contre enquête

Par Pierre Béguin

 

Quel écrivain ne fut pas une fois au moins tenté par le détournement – ou la continuation – d’une œuvre canonique de la littérature? D’imaginer le destin de la fille d’Emma Bovary par exemple, ou de suivre Etienne Lantier un matin de printemps, aube symbolique des temps nouveaux, au moment où il laisse derrière lui les corons de Montsou pour mener vers Paris de nouvelles luttes? Ou encore de donner une identité, une histoire, un frère et une mère à l’Arabe anonyme tué par Meurseult de cinq coups de feu, un dimanche après-midi dans la banlieue d’Alger, au cours d’une promenade sur la plage? Vous savez, cet Arabe sans état civil, fantomatique et involontaire incarnation du colonisé, dont l’assassinat ne compte même pas dans l’acte d’accusation énoncé contre son désormais célèbre assassin français.

 

Depuis 1942, cet Arabe attendait au cœur du roman de Camus qu’un écrivain lui (re)donnât vie. Réparation est faite depuis l’année dernière. Kamel Daoud, journaliste, chroniqueur au Quotidien d’Oran, lui consacre son premier roman. Désormais, l’Arabe s’appelle Moussa (en écho à Meurseult) : «Tu peux retourner cette histoire dans tous les sens, elle ne tient pas la route. C’est l’histoire d’un crime, mais l’Arabe n’y est même pas tué – enfin il l’est à peine, il l’est du bout des doigts. C’est lui le deuxième personnage le plus important, mais il n’a ni nom, ni visage, ni parole». C’est à son (petit) frère Haroun qu’incombe la charge de lui restituer une identité, une histoire, et surtout de raconter les conséquences que ce meurtre aura sur la destinée familiale, celles du narrateur lui-même et de sa M’ma (en référence à la défunte mère de Meurseult).

 

Une destinée qui, elle aussi, fait écho à celle du personnage camusien. Retour en arrière: nous sommes en 1962, à la fin de la guerre d’indépendance. Le narrateur, Haroun, dont «le frère est mort dans un livre» a alors 27 ans (il en avait donc 7 au moment du crime, il est au crépuscule de sa vie au moment de l’énonciation), vit à Hadjout – anciennement Marengo, là même où Meurseult enterre sa mère – avec sa M’ma dans «un bien vacant», la misérable dépendance d’une maison coloniale abandonnée par ses occupants français. Dans les premiers jours de l’Indépendance, Haroun tue un colon, un certain Joseph (!) Larquais venu se réfugier dans la maison. Vengeance? Renversement surtout. Car si le roman avait commencé dans la colère contre Meurseult, il se poursuit sur le mode de l’identification: Haroun n’est plus victime, il est meurtrier et désormais sosie du meurtrier de son frère, confronté lui aussi à l’absurdité du monde, à l’impossibilité de l’amour et à un crime sans objet.

 

Bien entendu, les allusions et références au texte de Camus foisonnent. Le prof que je fus imagine sans peine le filon pédagogique que constitue «ce jeu de piste» et que nombre d’enseignants ne manqueront pas d’exploiter: Meurseult s’ennuie le dimanche, Haroun le vendredi; Salamano passe toute la journée à hurler contre son chien, le voisin de Haroun récite le Coran à tue-tête pendant la nuit; Les Algériens de Camus regardent les Français en silence, les Roumi de Daoud reviennent en Algérie, errant silencieusement à la recherche d’une rue, d’une maison, d’un lieu de souvenir; arrêté, Meurseult doit faire face à un procureur qui lui demande s’il croit en Dieu et lui reproche de ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère, Haroun se retrouve devant un colonel de l’AFN qui lui demande s’il croit en la Révolution et lui reproche de ne pas avoir pris les armes pour libérer le pays: «Le français, il fallait le tuer avec nous pendant la guerre, pas cette semaine!» L’absurde, ici, se situe dans une simple question de dates: entre un acte héroïque de guerre et un crime crapuleux, c’est affaire de jours…

 

Si le roman de Daoud, comme L’Etranger, comprend deux parties sensiblement différentes dans leur ton et leur contenu, sa forme narrative s’identifie clairement à un autre roman de Camus, La Chute. Le bar Mexico-City d’Amsterdam, où le narrateur de La Chute raconte son histoire à un interlocuteur invisible, devient le Djebel Zendel, anciennement le Titanic (!), où il est encore possible de boire de l’alcool et où Haroun se confie à un universitaire camusien venu en Algérie sur les traces du célèbre prix Nobel. Mais la chute, c’est surtout celle figurée par les images d’un demi-siècle d’histoire algérienne qui défilent dans la longue confession du narrateur et qui débouchent sur les innombrables interdits de la pieuse Algérie d’aujourd’hui. La suprême ironie du roman réside alors dans sa langue même, une langue «étrangère» dont l’auteur s’empare pour s’opposer à «la langue de bois» officielle d’un régime plus oppresseur encore que celui de l’ancien colonisateur. Le français, la langue impérialiste devenu «butin de guerre» après la libération, est ici, à l’image de la demeure coloniale que Haroun et sa M’ma viennent occuper, «un bien vacant» réquisitionné par l’écrivain, à sa manière étranger lui aussi, pour s’émanciper du joug religieux et rêver d’une autre vie…

 

Kamel Daoud, Meurseult contre enquête, Actes Sud, 2014.

 

 

 

 

20/03/2015

Mélanie Chappuis, L'empreinte amoureuse

 

Par Alain Bagnoud

Il y a un curieux sentiment de flottement qui m'a pris en lisant le dernier roman de Mélanie Chappuis, L'empreinte amoureuse. Le même, si on veut, toutes proportions gardées, que celui qui fait fluctuer le lecteur de Proust lorsqu'il lit les pages que celui-ci consacre à Albertine. On se demande obligatoirement qui est Albertine, qui ce personnage recouvre et désigne. Un homme ? Une femme ? Et ces vices qu'elle a, d'aimer les femmes, qui rendent le narrateur si jaloux, est-ce que c'est parce que le modèle d'Albertine, dont chaque lecteur sait qu'il était un homme, aimait les femmes ou parce que, au contraire, cet aimé s'échappait de chez Marcel pour rechercher des hommes ?

Le livre de Mélanie Chappuis fait ressentir ce même type de questions sur les identifications. Il parle d'un homme qui fait le bilan amoureux de sa vie, mais une vacillation brouille souvent le sexe des personnages, et il m'est arrivé d'imaginer souvent, sous ce narrateur, l'auteure elle-même, et sous les amours racontées des transpositions. Ce qui est d'ailleurs un charme du livre.

Toute cette interprétation, me dira-t-on, est subjective, et d'autant plus impossible à élucider que je ne connais pas grand chose de la vie de Mélanie Chappuis. Dans ses courtes bios, on apprend seulement qu'elle a vécu son enfance en Afrique et en Amérique du Sud – comme son personnage.

Le roman, donc. Bruno Richard a quarante ans et apprend qu'il développe un cancer du foie. Sa première décision est de ne pas se faire soigner et de contacter toutes les femmes avec qui il a entretenu une relation amoureuse. Il s'agit de faire le bilan de sa vie et de comprendre comment il en est arrivé là où il est, c'est-à-dire à la maladie. Après cette exploration, il se réconcilie avec lui-même et avec sa dernière compagne, et décide d'avoir finalement recours à la médecine.

Le livre est un catalogue, donc, dont un des intérêts, comme je l'ai dit, est de voir transparaître le visage de l'auteure entre ses personnages. Une auteure qui aime bien se glisser dans la vie de substituts. Les lecteurs du Temps connaissent aussi les chroniques, pour lesquelles elle s'est mise dans la peau d'hommes ou de femmes célèbres, les faisant monologuer.

L'Age d'Homme publie d'ailleurs en même temps que L'empreinte amoureuse le deuxième recueil de ces articles, sous le titre Dans la tête de...Tome II/ chroniques, préface de Daniel de Roulet. On y retrouve Alain Delon, Valérie Trierweiler, Louis Pasteur ou Roger Federer... : un peu tout ce qui a fait l'actualité entre octobre 2013 et novembre 2014.

 

Mélanie Chappuis, L'empreinte amoureuse, L'Age d'homme

Mélanie Chappuis, Dans la tête de...Tome II/ chroniques, L'Age d'homme

19/03/2015

Un Prix bien laborieux (Antoinette Rychner)

images.jpegPar Jean-Michel Olivier

Dans le premier roman d'Antoinette Rychner (née en 1979), Le Prix*, tout tourne autour du nombril — comme souvent dans la littérature romande. Tout tourne autour de Moi, sculpteur d'étranges créatures, les Ropfs, à mi-chemin de l'organique et de l'artisanal, Moi en proie aux affres de la création et  en butte aux exigences de sa femme, qui s'appelle S, et de son fils, joliment prénommé Mouflet. Moi aspire à être reconnu. Il espère donc recevoir un Prix prestigieux, qui assoirait son statut d'artiste et apaiserait sa soif de gloire. Hélas, on lui préfère un autre candidat — son rival. Et bientôt son épouse se trouve enceinte d'un second mouflet, logiquement prénommé Remouflet…

On le pressent : l'essentiel, dans ce gros livre, n'est pas l'intrigue (inexistante), ni les personnages (sans chair, ni consistance), ni même les situations, comme dirait Sartre, qui sont banales et sans surprise. Non : il faut chercher ailleurs les qualités du Prix : images-2.jpegdans une langue originale, ciselée, parfois drôle, parfois verbeuse (on pourrait couper une centaine de pages au roman) et parfois alourdie par des préciosités typographiques (le renvoi à la ligne après une virgule). Il n'empêche que l'écriture d'Antoinette Rychner fait montre d'un certain souffle, qu'on pourrait situer entre les litanies de Thomas Bernhard (au mieux) et les romans hors-sol de Noëlle Revaz (au pire). Le Prix comporte plusieurs morceaux de bravoure (en particulier les scènes « chaudes ») qui prouvent la patte d'un écrivain.

* Antoinette Rychner, Le Prix, roman, Buchet-Chastel, 2015.

15/03/2015

le dernier Chessex

par antonin moeri

 

 

 

A part le «Sade vivant» de Pauvert et le «Sade» de Maurice Lever, dans lesquels ces auteurs nous proposent une minutieuse exploration remarquable et passionnante de la vie du «divin marquis», exploration basée sur des traces écrites: courriers amoureux, mémoires, rapports de police, notes de tribunaux, manuscrits de romans, lettres aux avocats, rapports de geôliers, correspondances croisées de ses proches, relevés de compte etc., exploration à laquelle Pauvert et Lever ont consacré une grande partie de leur vie et qui dénote une fascination pour «le vieux fou condamné à l’enfer», à part ces forts volumes (1200 et 900 pages) dont je conseille la lecture à tout individu intéressé par l’auteur de «Justine», beaucoup de livres ont été écrits, dans lesquels les auteurs donnent libre cours à leur fertile imagination et à leurs singuliers fantasmes, dans lesquels «les auteurs substituent leur propre problématique à celle de Sade» (Annie Le Brun). C’est le cas de l’ultime livre rédigé par Chessex, intitulé «Le dernier crâne de M.de Sade».

Autant le dire illico, ce petit montage romanesque sent le chiqué. La seconde partie distille un ennui colossal. Le narrateur y énumère les dates et les lieux où l’on aurait découvert un possible crâne de Sade. Par contre, si la première moitié de ce «roman» retient l’attention, c’est parce que l’auteur vaudois choisit d’y mettre en scène (avec d’incomparables bonheurs d’écriture: «des vallonnements où la lune jette des rails pareils à des linges phosphorescents», «vallées suspendues au vol des rapaces sous le bleu de la foudre»), c’est parce que ce poète choisit d’y mettre en scène les trois derniers mois de Donatien Alphonse François enfermé à Charenton... Portrait d’un vieillard aux joues flasques, «corps écailleux, gonflé de goutte, d’ulcères» et qui présente une particularité aux médecins chargés de l’ausculter...

L’homme offre à la scrupuleuse attention de ces docteurs un anus béant, couleur de braise, gravement blessé. C’est que l’impérieuse et féroce libido de cet ennemi de Dieu n’aurait pas dit son dernier mot. Une apprentie repasseuse vient régulièrement, pour quelques sous, se soumettre aux caprices du monstre colérique. Fille maigre et pâle aux fesses plates, elle a douze ans quand elle commence ses visites au prisonnier. On entend alors (dans le «roman») des cris, des injures, des hurlements, des glapissements, des blasphèmes qui en disent long sur les écarts du salisseur d’hosties, lequel aimait par-dessus tout, comme chacun le sait, les pratiques de sodomie active et, surtout, passive. Raison pour laquelle l’apprentie repasseuse devait, après avoir subi les assauts du faune en délire, se munir d’un redoutable godemiché pour assouvir les violents désirs de l’infâme citoyen...

Je ne sais pas si Donatien Alphonse François, à 74 ans, connaissait encore «l’explosion du désir», «l’insatiable soif de jouir» que lui prête l’auteur vaudois, mais ces noces du sperme et de la merde sont mises en scène avec une étrange volupté, celle d’un auteur qui éteindra bientôt sa lampe, presque à l’âge où Donatien éteignit la sienne... On pourrait lire cette première moitié du livre comme un exercice d’admiration pour un irréductible dont la conduite et les écrits subversifs lui ont valu d’être emprisonné pendant trente ans par le pouvoir royal puis impérial, un écrivain qui fascina Baudelaire, Flaubert, Maupassant, Apollinaire, Bataille, Blanchot, Barthes, Lacan et tant d’autres... Peut-être pourrait-on la lire comme un rêve de projection sur un haut génie de la langue française, «l’esprit le plus aigu et le plus libre de son siècle».

 

 

Jacques Chessex: Le dernier crâne de M.de Sade, Grasset, 2009