23/03/2017

Un drame silencieux (Vincent Aubert)

par Jean-Michel Olivier

Unknown-1.jpegVincent Aubert est comédien, amateur de musique et de grands textes. Il a fait le clown (sous le nom de Roberto) sur les scènes d'une bonne partie de la planète, a créé avec le contrebassiste Jacques Siron un duo mémorable, et anime de voix de maître les belles soirées de la Compagnie des Mots, qui se tiennent le premier mardi de chaque mois à l'Auberge du Cheval-Blanc à Carouge. En plus, ne soyez pas jaloux, c'est un excellent danseur de tango !

Mais Vincent Aubert a également cinq livres à son actif (voir le site www.ecrire-etc.ch) — et non des moindres. 

Je viens de terminer la lecture de Murmures sous la neige*, un récit poignant qui reconstitue un drame survenu il y a quelques années dans le Jura. Unknown-2.jpegUne bande de jeunes gens décident d'aller faire la fête dans un chalet d'alpage, mais au retour, surpris par une tempête de neige, quatre d'entre eux se perdent dans la nature et meurent de froid. À partir de ce noyau tragique, Aubert donne la parole aux témoins, un garde-forestier, un pasteur, la mère ou le père d'une victime, l'organiste de l'église, l'unique rescapé de cette randonnée mortelle. Tout un village, frappé au cœur, murmure sa douleur sous la neige. En quelques pages denses et bouleversantes, on revit le drame comme de l'intérieur, dans la colère et l'incompréhension. Le style est sobre et d'une grande efficacité. La nature est à la fois grandiose et toute-puissante (Aubert est un grand connaisseur du Jura). 

« Ces Murmures appartiennent  aux témoins du drame, aux parents, aux amis. Personne ne les a vraiment entendus. Ils ont été susurrés dans un moment de grâce et de douleur. Puis tout s'est refermé. »

Il y a quelque chose de biblique dans ce récit sobre et poignant, dont la musique silencieuse accompagne le lecteur longtemps après qu'il a refermé le livre.

* Vincent Aubert, Murmures sous la neige, écrire-etc.ch, 2016.

19/03/2017

écrire ou vivre?

antonin moeri

 

Avant le sexe triste que Michel Houellebecq met en scène avec tant de délectation dans ses romans, il y eut ce qu’on pourrait appeler la dépossession de soi que l’amour assouvi peut entraîner... Je ne cessais de songer à cette idée schopenhauerienne en lisant un texte bref (56 pages) que Beckett écrivit en 1945 mais ne fit paraître qu’en 1970 aux Editions de Minuit.

Un narrateur plutôt anorexique essaie de se souvenir. Comment les choses se sont-elles passées la première fois qu’il fut entraîné dans le tourbillon? Allongé sur un banc après la mort de son père, le voilà obligé de plier les genoux pour laisser la place à une inconnue qui lui a dit: «Faites-moi une place!». Cette inconnue revient le lendemain et le surlendemain. Elle lui demande de poser ses pieds sur ses genoux à elle. L’homme sent une légère excitation sexuelle. «Quand on n’est plus soi-même on est n’importe qui, plus moyen de s’estomper».

Cette dépossession, il la vit à contre-coeur. Il ne peut résister à une force qui le pousse vers un but qui n’est pas le sien mais celui de la nature. Pour essayer de se préserver, il va se réfugier dans une vieille étable abandonnée remplie de bouses de vache. C’est exactement le lieu où le sentiment amoureux envahit notre étrange narrateur. Sentiment dont il a entendu parler à l’école, au bordel, à l’église, dans les romans... Ne sachant s’il aime vraiment cette Lulu qu’il décide d’appeler désormais Anne, il revient au banc public. Anne est là, chaudement vêtue à cause du froid... Il pleure en regardant son manchon. Il s’assied à côté d’elle. Elle chante une vieille chanson.

En rédigeant son texte, il se rappelle qu’il y était question de citronniers, dans cette chanson... Un autre détail lui revient: il est retourné au banc quelques semaines plus tard, alors qu’il pleuvait. Ils marchent de long en large. Il lui prend le bras. Il regarde sa figure «comme suspendue entre la fraîcheur et le flétrissement». Elle lui parle de son p’tit apparte sympa en haut d’une vieille maison. Elle se déshabille lentement. Il remarque qu’elle louche. Il va dans l’autre pièce, sort les meubles pour les empiler dans le couloir. Il garde le sofa. Elle lui apporte des draps.

Il se réveille le lendemain, les draps en désordre, Anne à côté de lui, nue naturellement. «Ce qu’elle avait dû se dépenser! (...) Ce fut ma nuit d’amour». Sa vie s’organise dans la maison. Une fois par jour, elle vide la marmite (dans laquelle il fait ses besoins). Elle nettoie la chambre une fois par moi. Il l’entend chanter dans l’autre pièce. Un jour, elle a le culot de lui annoncer qu’elle est enceinte de quatre ou cinq mois (de ses oeuvres à lui, au narrateur). Avortez! Avortez! Voyons!

«A partir de ce jour-là, les choses allèrent mal dans cette maison, pour moi, de plus en plus mal... Elle venait tout le temps m’assassiner avec notre enfant, me montrant son ventre, ses seins, me disant qu’il allait naître d’un moment à l’autre, elle le sentait qui bondissait déjà (...) Ce qui m’acheva, ce fut la naissance (...) Les hurlements défiaient toute concurrence. Ils me poursuivirent jusque dans la rue». Où il contemple les étoiles.

A la sympathique vie des chaumières, l’étrange narrateur préfère un autre exil. Il préfère chercher au ciel les chariots que son père, le premier, lui avait montrés. Il préfère jouer avec les cris du nouveau-né qu’il entend au loin. Il préfère s’avancer, s’arrêter, s’avancer, s’arrêter. Le bruit de ses pas lui fait du bien. Il aura cédé au génie de l’espèce mais refusera de se ranger au modèle commun. La musique et le jeu prennent le dessus sur l’accommodement et les contingences.

Le lecteur pourra méditer longuement sur ce choix. Et sur ce bref texte dans lequel on découvre, avec quel plaisir, des thèmes qui seront développés dans Molloy, Malone meurt, Godot, Fin de Partie etcetera...

 

Samuel Beckett: Premier amour, Minuit, 1970

16/03/2017

La mort en ce miroir (Roland Jaccard)

   par Jean-Michel Olivier

Unknown-1.jpegOn ne présente plus Roland Jaccard, le plus célèbre vaudois de Paris, auteur de L'Exil intérieur* et de La Tentation nihiliste**, entre autres, de nombreux essais et d'innombrables (vrais ou faux) journaux intimes (Jaccard s'inscrit dans la lignée d'Amiel et de Benjamin Constant). Dans le paysage désertique de la littérature française, c'est l'un des seuls écrivains, il me semble, à tenir sa ligne, et avec style. Après avoir longuement tourné autour, il nous donne aujourd'hui un roman tragique et drôle, où il prend plaisir à multiplier les jeux de miroir. 

Cela s'appelle Station terminale***, et c'est un bonheur de lecture.

images.pngD'emblée, comme dans un miroir, le narrateur se dédouble. C'est l'idée de génie : deux frères, que tout sépare et oppose à première vue, mènent deux vies parallèles. L'un enseigne à Lausanne, il est marié, il a des enfants : sa vie est rangée comme une armoire appenzelloise. L'autre, au contraire, mène à Paris une vie du genre dissolue, il court le monde en quête d'émotions amoureuses, il écrit, il est fasciné par les jeunes filles asiatiques, les franges sur le front et Louise Brooks (suivez mon regard!). Il passe son temps à le perdre en jouant du ping-pong et en allant se dorer la pilule dans diverses piscines (Pully, Deligny). 

Un jour, ce frère de mauvaise vie meurt dans un accident de voiture. Vrai accident ou suicide maquillé ? Personne n'est capable de le dire. C'est son frère bien-pensant, accouru de Lausanne, qui va découvrir, à Paris, le journal de ce vieux débauché. Malaise. Perplexité. En lisant les pages écrites son frère, il va trembler de rage, de colère et d'indignation, car celui-ci ne cache aucun détail de sa vie sulfureuse (au contraire, il semble ravi d'exhiber ses défauts). Il annote les passages qui le scandalisent. Il essaie de se protéger des poisons prodigués par ce frère trop libre et trop intelligent.

Mais cette vie de liberté l'oblige aussi à se poser des questions. N'aurait-il pas rater quelque chose ? La vraie vie ne serait-elle pas ailleurs, comme le disait Kundera ?

Alors, pour ternir l'image de ce frère écrasant, l'homme rangé décide de livrer au public ces pages sombres et pleines de poison. C'est la vengeance qu'il choisit : révéler la vraie nature de ce frère qu'il envie en secret. Mais cette vengeance, il le sait, risque bien de se retourner contre lui.

« La question que se pose Marie, c'est : comment vais-je vivre ?

La question que je me pose quotidiennement, c'est : comment vais-je disparaître ? »

Un roman drôle et caustique, où Jaccard entreprend, en bon disciple d'Amiel, son propre procès. Au lecteur de livrer son verdict !

* Roland Jaccard, L'Exil intérieur, PUF, 1975.

** RJ, La tentation nihiliste, PUF, 1989.

*** RJ, Station terminale, roman, Serge Safran éditeur, 2017.

15/03/2017

Vernissage, ce soir, de Regards croisés sur Genève (Slatkine)



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Vingt et un auteurs vous entraînent à travers Genève. Grâce à ces textes drôles, engagés, rêveurs, haletants, nostalgiques ou critiques, vous découvrirez des quartiers, des rues de Genève mais aussi les secrets, les traces d’histoires passées, les flux et les reflux qui agitent une ville.

Alain Bagnoud, Olivier Beetschen, Pierre Béguin, Laurence Boissier, Anne Brécart, Daniel de Roulet, Jean-François Duval, Catherine Fuchs, Silvia Härri, Joseph Incardona, Max Lobe,  Antonin Moeri, Jean-Michel Olivier, Georges Ottino, Michaël Perruchoud, Valérie Poirier, Guillaume Rihs, Marina Salzmann, Aude Seigne, Luc Weibel, Jean-Michel Wissmer, tous écrivains vivant à Genève nous donnent à lire leur ville, accompagnés par les encres inédites de Pierre Wazem.

Puisse cette promenade littéraire inciter les lecteurs à ouvrir tout grand leurs yeux dans le sillage des écrivains dont ils partagent le quotidien !


Préface de Darius Rochebin

12/03/2017

Un plaisir trop bref

Par Pierre Béguin

 

Je me délecte toujours à la lecture des correspondances d’écrivains. Tout d’abord parce qu’elles constituent à leur manière une sorte d’autobiographie bien plus éloquente que les traditionnelles biographies parfois convenues et ennuyantes. Ensuite parce que leurs postures sont aussi variées que révélatrices. Certains écrivains, dans l’intimité, restent si imprégnés de la conscience d’être plus tard publiés et lus par le grand nombre qu’on les sent retenus, circonspects, attentifs, pour ne pas dire policés, voire carrément poseurs, traquant le mot juste tout en feignant la spontanéité (je pense par exemple à Samuel Johnson ou à André Gide pour lequel la correspondance devait assurer son immortalité autant que son œuvre). Ceux-ci mettent dans leur correspondance le moins possible d’eux-mêmes sous des apparences de sérieux et de profondeur.

D’autres ne se préoccupent pas du «grand art épistolaire» (selon la formule de Samuel Johnson), plongeant avec délice et naturel, en toute hâte et sans jamais adopter la moindre pose, dans cet univers de réjouissances et de plaisirs, aussi futile puisse-t-il paraître parfois. C’est le cas de la correspondance que je suis en train de lire ces jours-ci: «Ce mot en toute hâte, lcapote3 (4).jpga poste ferme dans dix minutes» écrit Truman Capote – puisque c’est de lui qu’il s’agit – à un ami. Et plus loin: «Quel plaisir trop bref que vos lettres!» exacte définition de ce que sont les siennes, un plaisir trop bref. Lui qui polissait sans relâche la moindre phrase parue sous sa signature s’est livré à l’exercice épistolaire avec un naturel et une spontanéité étonnante, parlant sans retenue de ses blessures, de ses succès, de ses échecs. Comme s’il ne croyait pas une seconde que ses lettres pussent être publiées un jour…

Truman Capote adorait les commérages – en écouter autant qu’en colporter. Et ce penchant, il faut bien l’admettre, convient parfaitement au genre épistolaire, lui apportant cette saveur que la futilité du contenu pourrait rendre insipide: «Envoyez-moi encore une de ces lettres pleines de vos merveilleux commérages. J’ai l’impression qu’on est ensemble à boire un martini». Car la correspondance est un plaisir partagé. Ainsi, le célèbre auteur de De Sang froid n’hésite pas à ordonner, voire à quémander, lorsque la paresse ou l’indifférence de son correspondant vient à le priver de ce partage de midi attendu: «Monsieur – Pourquoi ne répondez-vous pas à ma lettre? Je n’en écris que pour avoir le plaisir d’en recevoir en échange. Veuillez considérer que c’est donnant donnant» écrit-il à John Malcolm Brinnin, poète et professeur d’université, le 15 juillet 1950. – Je me souviens que, étudiant à Londres, j’écrivais de très longues lettres dans le seul espoir d’en recevoir de plus longues encore, espoir souvent déçu; mais contrairement à Truman Capote, je n’ai jamais osé m’en plaindre aux intéressés. Comme tout enfant en manque d’affection, le romancier américain aimait ses amis sans réserve mais exigeait d’eux le même engagement. Se sentant très vite trahi ou abandonné, il ne pardonnait pas à ceux qui l’avaient offensé. Et une lettre sans réponse pouvait constituer une offense à ses yeux…

Pour obliger ses correspondants les plus paresseux à lui écrire, il avait inventé un jeu: le CLI – Chaîne de Liaisons Internationales. L’enjeu est de dresser une liste de noms en s’arrangeant pour que chacun de ceux qui y figurent ait un lien avec celle ou celui qui le précède. Le jeu consiste à avancer le plus loin possible dans la chaîne tout en aboutissant au nom le plus ahurissant. Sa combinaison préférée permettait, en partant de Cab Calloway, d’arriver à Adolph Hitler. Selon les calculs de Truman Capote, et c’est ce qui le délectait, seuls trois noms s’intercalaient entre le plus célèbre jazzman et l’incarnation du mal absolu.

«Une lettre dont le seul but est de transmettre une information ou de faire plaisir à son destinataire n’est pas une vraie lettre. Une vraie lettre peut atteindre ces deux objectifs par surcroît, mais sa fonction première est d’exprimer la personnalité de celui qui l’écrit» prétend l’écrivain et critique anglais Lytton Strachey. Voilà pourquoi j’aime lire la correspondance des écrivains, voilà pourquoi j’aime celle de Truman Capote.

Et dire que les sms, les mails, les réseaux sociaux – tout ce qui tue le véritable échange épistolaire – risquent fort de priver les futures générations du plaisir trop bref de lire des correspondances d’écrivains!

Un plaisir trop bref, Truman Capote, 10/18, 2007

 

 

09/03/2017

Un père reste un père (Alain Bagnoud)

par Jean-Michel Olivier

images.jpegC'est un roman dense et complexe, qui revisite les années 70, mais aussi notre époque, que nous donne Alain Bagnoud avec Rebelle*, son quatorzième livre.

Tout commence, ici, dans un bistrot valaisan, où le nouveau venu (Jérôme Saint-Fleur, un journaliste à la dérive) est tout de suite intégré à la communauté bruyante, joyeuse et avinée des piliers de bar. C'est en sortant du bistrot, la tête levée vers la Grande Ourse, sa bonne étoile, que Jérôme va tomber sur Bob Marques, un guitariste de blues, qui était son idole, autrefois. Cette rencontre — à la fois retrouvailles avec sa jeunesse perdue et besoin de reconnaissance — va bouleverser sa vie dans les mois qui vont suivre.

Unknown.jpegLe roman de Bagnoud est construit sur une série de rencontres et d'interrogations. Autour de cette ancienne gloire du blues gravitent deux femmes, Marylou et Carole. Tandis que la première ne quitte pas Marques d'un pas, la seconde aime les marches en montagne et fréquente assidûment une secte (qui fait penser, bien sûr, à l'Ordre du Temple Solaire). Jérôme est invité à jouer de la guitare avec Marques. Le résultat est concluant. Une tournée est organisée. Jérôme est parvenu à se faire reconnaître de son idole, ancienne figure paternelle. 

Et désormais le roman de Bagnoud touche à son centre névralgique : la recherche du père. En bon journaliste, Jérôme va poursuivre son enquête sur le terrain. Il ne va pas tarder à retrouver deux anciens compagnons de sa mère : Joseph Dalin et Frank Rivet. Le premier, après avoir été prof, est écrivain et le second est un politicien en vue qui semble avoir renié les idéaux de sa jeunesse. L'un et l'autre pourraient être le père que Jérôme n'a pas connu…

Cette enquête, on le voit, qui est une quête des origines, tourne entièrement autour d'un personnage mystérieux : Luce, la rebelle indomptable, qui voulait un changement de vie total. « Des fleurs, de l'herbe et de la musique. » Luce est la mère de Jérôme et vit à l'écart du monde. images-1.jpegDevenue artisane, elle a coupé les ponts avec son passé contestataire — et ses anciens amants. Jérôme l'oblige à remuer les braises, à s'expliquer, à révéler les secrets qu'elle garde jalousement. On revisite ainsi les belles années du Flower Power, la liberté, les utopies. Même si le mouvement a été rattrapé par la réalité du monde de l'argent (le libéralisme, la globalisation), les rêves qu'il a semés ne sont pas totalement oubliés.

Roman dense et complexe, qui se passe presque entièrement en Valais (avec quelques incursions à Genève !) et brosse une galerie impressionnante de personnages, Rebelle poursuit une quête de vérité qui est d'abord une interrogation des origines : si la mère est unique et prend beaucoup de place, les pères (imaginaires) sont nombreux et se bousculent même au portillon (Marques, Dalin, Ravet, Kapoff) ! On laissera au lecteur le soin de découvrir le fin mot de l'affaire…

Ce qui est sûr, avec Alain Bagnoud, c'est que l'affaire est loin d'être classée !

* Alain Bagnoud, Rebelle, roman, éditions de l'Aire, 2017.

05/03/2017

bambiland

antonin moeri

 

Me souviens du malaise éprouvé lorsque je voyais à la télé les images de missiles lancés depuis les navires de guerre, le résultat des terribles explosions, les véhicules blindés de l’armée américaine fonçant dans le désert, les carcasses de camions irakiens qu’on venait de napalmiser avec des cris de joie... nausée aggravée lorsque je voyais les speakers, tout feu tout flamme (si j’ose dire), nous apprendre avec des airs de grands connaisseurs le prix et la composition chimique des Tomahawks, nous montrer les engins en gros plans, nous expliquer l’importance de cette mission civilisatrice: non seulement renverser un horrible tyran sanguinaire et paranoïaque, mais contribuer à l’édification des masses en amenant dans ce pays-là ce que les journalistes formatés ne cessent d’invoquer avec des trémolos de grenouilles agenouillées: la Démocratie. C’est ce malaise que met en mots Jelinek dans «Bambiland»: comment une guerre est perçue sous nos latitudes, comment elle est interprétée et assimilée dans nos exemplaires démocrarties occidentales.

En vérité, c’est le comportement du consommateur devant son écran (télé, ordi ou smart), cette passivité d’un sujet qui se rince l’oeil en fixant la trajectoire festive des Tomahawks, en voyant Bagdad brûler, en admirant le bon boulot effectué par les soldats de leurs majestés Bush, Rumsfeld, Cheney etc, à la fois mangeurs de pognon et seuls bergers à connaître Dieu, à connaître le Bien, à connaître le véritable Père..., ce sont ce comportement et cette passivité qui sont interrogés dans une «trame oscillante où le fondu enchaîné semble être la règle», trame conçue pour le théâtre. Mais qui parle dans ce fleuve verbal imaginé après lecture de la tragédie «Les Perses» d’Eschyle?

Il y a un NOUS qui pourrait être celui d’une majorité bien pensante, qui pourrait représenter les Occidentaux ou les soldats américains dans leurs blindés ou les experts en géopolitique habitués des plateaux télé... Il y a un JE qui pourrait représenter un téléspectateur ou l’auteure assise sur un canapé, maniant la télécommande et prenant des notes, ou une journaliste de CNN qui est aux premières lignes pour faire vibrer le quidam européen désormais conscient que cette guerre est juste, qu’elle est voulue par Dieu..., notre Dieu à tous; ou un militant du mouvement pour la paix, «premier messager de la souffrance qui entend dévoiler toute l’étendue du désastre», ou un retraité qui tente, devant son p’tit écran, de saisir... de comprendre... de savoir..., ou un opposant au régime qui veut «précipiter dans la poussière l’immensité de la richesse de Saddam», ou un crâne rasé texan pressant sur le champignon de l’emblématique Humvee, ou l’ingénieur qui mit au point le BGU-28, la bombe perceuse de bunkers, ou une femme musulmane (voilée de noir) qui voudrait voir la couleur des pétro-dollars mais qui ne peut que crier et se lamenter hors-champ.

C’est bien la croisade menée contre les musulmans d’Irak par l’inénarrable Bush Junior élu de Dieu (qui lui a ordonné d’écraser Saddam et ses troupes), c’est bien cette croisade aux accents fondamentalistes que Jelinek questionne, un fondamentalisme qui, sous couvert de défense des valeurs morales, cache des objectifs implacables, des intérêts très précis... Dans le registre grave et sérieux, l’exercice tournerait au pensum. En jouant avec les mots qui se téléscopent et les phrases dont nous perdons la trace de l’énonciateur, l’auteur s’amuse à mimer l’éternelle logorrhée qui nous assaille dès qu’on allume une radio ou une télé, logorrhée pourtant calibrée où les barbares sont clairement désignés: «nègres des sables, assassins et violeurs», «engeance satanique qui ignore la civilisation», monstres qui brandissent un drapeau blanc avant de tirer sur le brave guerrier blond ou latino.

En explorant, en décortiquant la rhétorique des communicants et en imbriquant des bribes de cette logorrhée dans un texte inclassable, Jelinek poursuit le travail entrepris par un autre contempteur des discours avilis, des jargons techniques, journalistiques, scientifiques..., satiriste hors pair que le mauvais usage de la langue inquiétait au plus haut point et qui montra, avec une rare vitalité subversive, comment on peut se servir du verbe (et aujourd’hui des images) pour maintenir les foules dans un état d’enfance, pour les rendre dociles..., satiriste qui montra dans une pièce de théâtre comment la presse libérale autrichienne de l’époque instilla dans les esprits l’idée que la guerre était inéluctable. Jelinek se reconnaît dans la critique du langage de Karl Kraus (1874-1936).

Elfriede Jelinek: Bambiland, éditions Jacqueline Chambon, 2006

02/03/2017

Sur une image (Jacques Pugin)

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Ouvrons les yeux : la nature, comme le disait Baudelaire, n’est pas seulement ce temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles. C’est d’abord un théâtre avec ses tréteaux, ses chausse-trappes et ses jeux de lumière, sa mise en scène et ses masques. 

Comme théâtre, Jacques Pugin a choisi la montagne — le plus grandiose des théâtres. 

Le photographe est un chasseur d’image, un arpenteur, un randonneur. Il recherche une scène primitive : un décor à la beauté sauvage qu’aucun acteur n’aurait encore habité. Nous sommes ici juste après le lever du rideau : le plateau est nu, le silence est profond, pas âme qui vive dans ce cirque de glace. Au premier plan, des draperies qui pourraient être des suaires, ou des fantômes : si la chair dépliée est sans secrets, la montagne, sur cette image, exhibe ses plaies et ses cicatrices, ses failles et ses séracs, comme les reliefs d’une catastrophe. 

En même temps, ce drapé somptueux laisse entrevoir un coin de ciel délavé, et l’ombre d’une montagne qui surveille toute la scène.

Il y a, dans cette image, comme dans toutes les photographies de Jacques Pugin, une scénographie très étudiée : le jeu des couleurs, les plis et replis de la glace, le drapé des montagnes. Tout renvoie, ici, à un théâtre d’avant les hommes et d’avant la parole. La pièce n’est pas écrite (ou peut-être est-elle déjà jouée). 

La montagne est sacrée. Si l’homme n’est qu’un accident de l’Histoire, elle conserve, dans ses plis, la mémoire des remous du passé. Glissements, replis, fonte inopinée des neiges. Nouvelle glaciation. Qui est le maître d’œuvre ? Quel est le plan final ? Le temps de la nature n’est pas celui des hommes. C’est un temps long qui, aujourd’hui, s’affole et s’accélère, alors que la planète s’épuise en gesticulations. 

Au fil des jours et au hasard des randonnées, le photographe recueille des images, les creuse, les interroge, les modifie parfois pour en extraire le sens. Le paradoxe de ces images dépouillées, où l’homme n’a pas sa place, c’est qu’elles nous parlent et nous regardent. Que recèlent ces plis, ces draps gelés, ces ombres grises ? Qui se cache sous cet effondrement ? 

Quel cri est prisonnier des glaces ?

Seul le silence répond à nos questions.

Jean-Michel Olivier

@ photo de Jacques Pugin

25/02/2017

André Wyss à la Compagnie des Mots

 
 

La Compagnie des Mots

 

accueillera le professeur André Wyss  

Mardi 7 mars 2017  

au Box de l'Auberge du Cheval Blanc, dès 18h15 jusqu'à 20h environ.

 

 

 

Né à Saint-Ursanne au bord du Doubs, auteur-compositeur-interprète dans sa jeunesse, formé aux Universités de Genève et de Strasbourg (thèse de doctorat publiée sous le titre Jean-Jacques Rousseau, l’Accent de l’écriture, La Baconnière, 1988), professeur honoraire de littérature française à l’Université de Lausanne, André Wyss est président de l’Université des seniors de Genève. Historien de la langue, à la fois proustien et perecquien, mais attiré par la poésie, notamment celle qui s’écrit depuis Baudelaire, il est surtout mélomane professionnel et s’est de la sorte fait une spécialité des rapports entre la musique et le texte dans les œuvres musicales ( Eloge du Phrasé, PUF, 1999 – Prix des Muses et Prix Meylan 2000) et, plus généralement, des rapports entre musique et littérature ( L’Offrande littéraire, à paraître). Il préside depuis douze ans le jury du Prix Michel-Dentan.  

Cette soirée sera particulière : André Wyss tiendra une conférence sur le Prix Michel-Dentan. L'auditoire aura ensuite l'opportunité de lui poser directement des questions.

 

 

12/02/2017

Qui parle ?

par antonin moeri

 

Quand un personnage prend la parole sur une scène de théâtre, le spectateur peut plus ou moins savoir de qui il s’agit. C’est un homme, une femme, un enfant, un black, un noble, un prolo, un fiancé, un écrivain professionnel etc. Le personnage est parfois nommé et on peut même savoir s’il est séduisant, s’il dirige une entreprise ou s’il est hospitalisé. Dans les textes de Jelinek, c’est beaucoup plus volatil. On ne sait pas vraiment qui prend la parole. D’ailleurs, c’est en se demandant qui est l’énonciateur qu’on comprend mieux le sens des phrases, des paragraphes, des monologues.

Prenons WINTERREISE. Une femme dit: «N’y a-t-il pas aujourd’hui un vernissage ou une lecture d’auteur?» Ah, se dit le lecteur, c’est Jelinek, l’auteur de LUST, qui prend la parole. «L’attelage qui accompagne ma dépouille...» Zut! Et voilà que l’écrivain, après avoir mis en scène son corps mort, évoque un souvenir d’enfance... Dans le monologue suivant, un NOUS prend la parole, un NOUS de consensus (les mous salauds chers à Marc-Edouard Nabe)...

Ce pourrait être un genre d’ouvrier, de plombier, d’employé n’aimant pas voir à la télé la petite Natacha Kampusch qui n’a rien fait de sa vie et dont on fait une star parce qu’elle a été séquestrée par un horrible monstre... Le locuteur genre homme de la base voudrait que la télé s’occupe aussi de lui, lui qui fait du sport, de la muscule, des pompes, des redressements assis, qui va skier dès qu’il y a de la neige dans les Alpes, qui paie ses impôts etc...

Alors pourquoi cette gamine qui n’a rien foutu pour mériter toute cette gloire, pourquoi a-t-elle tant de succès... Est-ce qu’elle pense que c’est tellement intéressant pour les gens de la voir chialer à l’écran ou y aligner des balivernes? «Pourquoi nous impose-t-elle son image, cette gamine? Qu’elle retourne dans son cloaque! - Nous avons recherché auprès d’elle la distraction, nous nous sommes pourléchés à son destin comme les bêtes avec le sel, mais ça n’a pas beaucoup d’intérêt - Chez nous, il se passe toujours quelque chose - Nous sommes à la maison, ici on est chez nous».

C’est un NOUS du même acabit qui reprendra la parole dans le monologue suivant. Cette fois, il est tatoué. Il travaille... Il a l’air de déblayer un tunnel où un accident s’est produit dans les Alpes... Il y a des morts... Des étrangers, de ceux qui viennent de partout et en nombre pour dévaler les pentes en combinaison fluo. «Le sport de masse qui remplit nos chambres et nos lits». Le discours de cet homme tatoué est celui des promoteurs, des gérants de restaurants, des employés des remontées mécaniques, des zommes politiques, de tous ceux qui ont besoin de ces étrangers en combinaison fluo pour... On connaît la chanson!

Ce qui fascine chez EJ, c’est son habileté à entrer dans le foyer de perception de l’homme de base, dans le joli cerveau du petit blanc raciste, peureux, égoïste, homophobe qui fait de plus en plus entendre sa voix dans les provinces reculées de la bonne vieille Europe.

 

Elfriede Jelinek: Winterreise, Seuil, 2012

10/02/2017

Soft Goulag

Par Alain Bagnoud

 

Soft GoulagUn roman d'anticipation subit plus que d'autres le jugement du temps. Va-t-il se démoder ? Devenir obsolète et rigolo ? Une relecture quelques années plus tard est souvent cruelle pour ce genre de textes.

 

Eh bien, rien de tout ça avec Soft Goulag d'Yves Velan, qui a été publié pour la première fois en 1977, et que Zoé fait aujourd'hui reparaître en poche. Parce que le monde lobotomisé, monosémique et codifié qu'il décrit, c'est le cauchemar de notre présent. Parce que, aussi, Velan a créé une forme nouvelle et l'a fait correspondre parfaitement avec le contenu de son roman. Le tour de force est là : le langage du livre en révèle autant que les faits relatés.C'est à part, homogène, autonome, parfaitement maîtrisé – et singulièrement inquiétant.

 

On ne connaît plus beaucoup Yves Velan de nos jours. Né à Saint Quentin, dans l'Aisne, le 29 août 1925, il habite à la Chaux-de-Fonds, où il a enseigné après un séjour de treize ans à l'Université d'Urbana, dans l'Illinois, aux Etats-Unis. Un drame personnel l'a fait se retirer il y a des années de la vie publique. Avant cela, pourtant, il était connu comme un écrivain majeur. Son œuvre exigeante se dégage de la facilité et du parasite pour définir le fait littéraire, son rôle et son inscription dans la morale et la politique.

 

Il a publié trois romans d'une haute densité, qui interrogent de manière différente la notion de rupture. Je (Seuil 1959 et L'Age d'Homme, Poche suisse, 1991) pousse aux limites la fameuse introspection romande et protestante. Le héros est un pasteur hanté par le doute, à la croisée de discours politiques et religieux. La Statue de Condillac retouchée (Seuil 1973) est une machine littéraire où l'écriture se confronte à l'engagement, au corps, à la psychanalyse. Soft Goulag enfin (Bertil Galland, 1977, réédité par Zoé en 1989 et aujourd'hui) se présente comme un récit de science-fiction, pas innocent du tout, pour lequel Velan s'est servi amplement de sa longue expérience des Etats-Unis.

 

Situé en Amérique du Nord, le livre dénonce, avec une économie de langue où l'absence de littéraire donne par contraste un vertige démonstratif, la réduction de tout à une signification unique, qui rend les hommes contrôlables. Comportements normés, sexualité castrée, langage monosémique, humour convenu, manipulation de la classe moyenne par des puissants, abolition des différences : le goulag mou. Tous vivent de la même manière, avec les mêmes références aculturées fournies par les écrans, contrôlés par une dette qui les rend coupables. Il y a pourtant un grand événement dans ces vies ternes : un tirage au sort qui donne à certains d'entre eux le droit de procréer.

 

Soft GoulagSoft Goulag se présente comme une thèse sur le droit de naissance. Un thésard plein de doutes raconte une journée d'un couple qui gagne le droit de naissance. Ils deviennent les héros du jour. Mais le piège se referme sur eux…

 

Signalons encore que l'oeuvre de Velan ne s'arrête pas là. Travailleur acharné, qui passe des années sur un roman, l'écrivain détient encore un texte dont des extraits ont paru dans des revues (Ecriture, Revue de Belles-Lettres, Europe…) : L'Energumène et son double. C'est avec lui que se terminera sa geste romanesque, composée de quatre livres, tous très différents, tous habités par une exploration de l'identité, de la présence au monde, du politique, où la question de la forme est centrale.

 

 

09/02/2017

Fillon-DSK : même combat ?

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par Jean-Michel Olivier

L'affaire Fillon ne vous rappelle rien ? Allons, cherchez, vous y êtes presque…

Mais, bon sang, c'est bien sûr ! comme disait le brave commissaire Bourrel. Il y a 6 ans, presque jour pour jour… L'affaire DSK !

L'analogie es troublante : deux candidats à la présidence de la République française — largement favoris — flingués en plein vol par les médias (en attendant le verdict de la Justice). Le premier pour « agression sexuelle, viol, séquestration » ; le second parce qu'il a accordé, pendant des années, un emploi fictif à son épouse, la bien-nommée Pénélope (près d'un million d'euros tout de même !). Dans les deux cas, la Justice s'en mêle. Mais trop tard : les hommes ont déjà été lynchés publiquement par les médias. Ils sont morts tous les deux — symboliquement, politiquement.

On comprend mieux, avec le temps, les contours du complot dont les deux hommes ont été victimes : il s'agissait d'écarter deux candidats gênants de l'élection présidentielle. Mission accomplie. Peu importe d'où vient le coup (Sarkozy ? Juppé ? Dati ? Macron ?) Seul compte le résultat.

images-2.jpegL'affaire DSK a constitué un véritable feuilleton à suspense pour la presse française (et étrangère). Une aubaine. Un miracle. Jour après jour, on a fouillé la vie (pas très nette) de l'homme politique. Des « victimes » ont sauté sur l'occasion pour se payer un quart d'heure de notoriété. On a poursuivi l'homme. On l'a traqué, cerné, puis lapidé sur la place publique. Il ne s'en remettra pas.

En octobre 2011, la Justice américaine rendait son verdict. Comme on sait, DSK a été blanchi de toutes les accusations portées contre lui. Lynché, mais innocent.

images-5.jpegIl risque bien de se passer la même chose pour François Fillon. tout le monde, en France comme ailleurs, attend le verdict de la Justice. Mais le mal est fait. D'autant que l'«inculpé» s'est très mal défendu. Et il est difficile, en effet, de demander des sacrifices à ses compatriotes (dont plus de 15% sont au chômage) tout en rétribuant grassement sa femme et ses enfants pour un travail qu'ils n'ont jamais effectué ! 

La morale de la fable, c'est que la presse est toute puissante (c'est-à-dire plus forte que la Justice). C'est elle qui aiguille nos choix, élimine tel ou tel candidat gênant, influence nos décisions. Tout cela sent la cabale, bien sûr. Mais quelle efficacité ! Innocent ou coupable, personne ne s'en relève. 

05/02/2017

Quentin Mouron à la Compagnie des Mots

La Compagnie des Mots est très heureuse d’accueillir Quentin Mouron 
 
 le 7 février 2017
dès 18h30 et jusqu'à 20h environ
à l'Auberge du Cheval Blanc, à Carouge
Quentin Mouron, né le 29 juillet 1989 à Lausanne, est un écrivain canado-suisse. Son enfance est partagée entre l'Europe et l'Amérique jusqu'à ses vingt ans. Il publie en 2011 son premier roman, "Au point d'effusion des égouts", qui connaît un grand succès en Suisse romande. Son deuxième livre, "Notre-Dame-de-la-Merci", paraît en France, au Québec et en Belgique. Quentin Mouron suit actuellement des études de lettres à l'Université de Lausanne. L'âge de l'héroïne, son cinquième roman, est paru en 2016 (La Grande Ourse).

Franck, dandy sur le retour, détective à ses heures, bibliophile, collectionneur de livres anciens, est chargé de retrouver une cargaison de drogue volée. Son enquête le mène jusqu’à Toponah, petite ville américaine située dans l’État du Nevada. Sur sa route se dresse Léah, adolescente mystérieuse tenant autant de la gueule cassée que de l’héroïne cornélienne. Parmi les existences ployées et amoindries, la jeune femme scintille, détonne; elle incarne quelque chose que Franck ose enfin nommer la vie.
Chères et Chers,

"Bonne anneille" !

Une première soirée animée par Pierre Béguin et Elodie Perrelet - dont on salue la première intervention !
Ils seront accompagnés par Marc Berman, à l'accordéon.

Du polar pour ouvrir l'année, oui. Nous sommes impatients de rencontrer ce jeune auteur romand talentueux, aux influences canadiennes : a-t-il encore l'accent ? Donc du polar ; mais ce sera pour mieux amener la rencontre de mars prochain avec André Wyss. Comme pour ouvrir un nouveau cycle...

Je me réjouis de vous y voir,
Doina
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02/02/2017

Un thriller envoûtant (Catherine Fuchs)

par Jean-Michel Olivier

images-2.jpegJ'étais un peu inquiet en commençant le dernier livre de Catherine Fuchs, La Tête dans le sable*. Il s'agit en effet d'un roman « engagé » dont le personnage principal, Carmen Berger, travaille dans une ONG qui est bien résolue à dénoncer les méfaits d'une puissante multinationale exploitant sans scrupule le cuivre d'un petit pays d'Afrique, le Zamanga. Je craignais le déluge des bons sentiments et l'inévitable auto-flagellation finale qui accompagne bien souvent ce genre de livre (les écrivains romands ont la culpabilité rivée à l'âme et au corps).

images-3.jpegMais pas du tout ! Même si ses personnages sont un brin convenus (Carmen est le type de la femme divorcée de cinquante ans, aigrie, avec deux enfants ingérables, un ex courant le guilledou avec une jeunette, roulant à vélo et toute dévouée à sauver la planète ; son prétendant, quant à lui, roule en Mercedes, joue au golf et au tennis et possède un hors-bord!), l'auteur nous entraîne dans une sorte de roman d'espionnage extrêmement bien ficelé. Écrit sous la forme d'un journal intime, le roman est enrichi de témoignages pris à vif sur le terrain, témoignages qui sont autant de preuves à charge contre la multinationale Promaco. Pour corser le tout, Catherine Fuchs imagine une liaison (forcément dangereuse) entre Carmen Berger et un homme travaillant pour la Promaco. Dès lors, le roman se déploie dans deux dimensions parallèles, l'une politique, l'autre affective, qui doivent bien un jour se rejoindre. Je ne dévoilerai pas la fin du livre, mais les fils se rejoignent, en effet, et de manière inattendue. Entre-temps, le roman décortique les circuits compliqués par lesquels, aujourd'hui, on peut tromper le fisc, appauvrir toute une région d'Afrique en prétendant y apporter progrès et développement et s'enrichir effrontément du labeur des autres.

Sans jamais être pontifiant, ou moralisateur, le livre éclaire très bien les mécanismes d'exploitation de certains pays riches en matières premières (indispensables à nos précieux portables!) au seul profit de multinationales sans état d'âme. Et l'histoire d'amour entre Carmen et Michael (le beau ténébreux de la  Promaco) tient le lecteur en haleine.

Un livre à lire et à méditer.

* Catherine Fuchs, La Tête dans le sable, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

27/01/2017

Lukas Bärfuss, Koala

Par Alain Bagnoud

 

Lukas Bärfuss, KoalaIl y a deux personnages importants dans Koala. Le frère du narrateur, dont le suicide a été le point de départ du livre, et l'auteur, Lukas Bärfuss, qui va tout au long de son récit faire le portrait du défunt et comparer sa destinée à la sienne.

 

Lukas Bärfuss : 45 ans, un auteur phare de Suisse allemande. Il vit à Zürich, a obtenu la célébrité grâce à ses pièces de théâtres (la plus connue : Les névroses sexuelles de nos parents), et a publié trois livres de proses dont Cent jours cent nuits, sur le génocide au Rwanda, traduit en 15 langues.

 

Les Editions Zoé nous proposent une traduction de son dernier ouvrage, Koala, Prix suisse du livre 2014. Où on voit le narrateur rencontrer son frère pour la dernière fois à Thoune, puis apprendre sa mort, puis devenir obsédé par ça, puis réfléchir à cette existence interrompue

 

Thoune, petite ville provinciale. C'est là où les deux frères – demi-frères, plutôt - ont été élevés. Une histoire familiale qui semble plutôt compliquée, même si elle n'est qu'effleurée ici.

 

Lukas Bärfuss, KoalaEt le titre ? Il vient du nom scout du frère - que celui-ci a reçu à son plus grand désespoir. Du coup Bärfuss s'intéresse à cet animal et à l'Australie, raconte la conquête de ce continent, une histoire de violence, subie par les habitants – et l'animal.

 

C'est cette même violence que, semble suggérer Bärfuss, a subie son frère, et à laquelle il a réagi comme le koala, par le repli, l'immobilité, la paresse, au contraire de Lukas poussé par l'ambition, ressort de son existence.

 

Très beau livre, rythmé – la pratique théâtrale de l'auteur – Koala intéresse par le mystère de ce suicide, par la personnalité du frère, évoquée plus que décrite, mais qu'on découvre peu à peu, et par l'opposition constante entre deux êtres aux fonctionnements antithétique. L'apathie contre désir. L'inertie contre l'énergie. La résignation contre le talent.

 

 

 

Lukas Bärfuss, Koala, Editions Zoé

 

 

 

 

 

26/01/2017

Mort de L'Hebdo : colère et mépris

par Jean-Michel Olivier

images-3.jpegCe qui arrive aujourd'hui à L'Hebdo (une catastrophe) est arrivé déjà à de nombreux journaux romands. Faute d'argent, le quotidien La Suisse a cessé de paraître en 1994. Le prestigieux Journal de Genève, comme son concurrent Le Nouveau Quotidien (lancé par Jacques Pilet pour torpiller le premier) a disparu en 1998 — pour se muer, tant bien que mal, dans le journal Le Tempsimages-5.jpegOn se souvient également de l'hebdomadaire dimanche.ch, disparu lui aussi trop tôt. Tous ces journaux (à l'exception du dernier, propriété du groupe Ringier) appartenaient à des patrons romands (Jean-Claude Nicole pour La Suisse ; la famille Lamunière pour Le Nouveau Quotidien).

images-6.jpegCe qui est différent, aujourd'hui, c'est que tous les journaux et hebdomadaires romands (sauf quelques-uns comme La Liberté ou Le Courrier) sont la propriété de grands groupes zurichois (Tamedia), voire allemands (Ringier appartient à la galaxie Springer). Autrement dit, toute l'information que nous « consommons » chaque jour est tributaire du bon vouloir de quelques décideurs de Zurich ou de Berlin. Cela s'est confirmé lundi avec la mort de L'Hebdo, fleuron de la presse romande, mort décidée depuis le QG Springer à Berlin, et programmée sans doute depuis longtemps. Le prochain sur la liste, semble-t-il, c'est Le Temps, dont les jours sont comptés.

images-7.jpegComment en est-on arrivé là ? Pourquoi la Suisse romande a-t-elle vendu pareillement son âme (car les journaux sont l'âme d'une région) à des groupes de presse situés à mille lieues de ses préoccupations, et obéissant à la seule loi du profit ? La responsabilité des grands patrons de presse romands est ici engagée. Et quand on voit le résultat — un désastre —, il y a de quoi être en colère…

images-8.jpegPourquoi personne, en Suisse romande, région apparemment prospère (sic!), ne s'est-il levé pour reprendre le flambeau ? Pourquoi ce silence et cette indifférence embarrassée ? Comment peut-on supporter cette situation d'extrême dépendance face à Zurich ou à Berlin qui gèrent leurs navires, de loin, au gré de leur caprice ? N'est-ce pas le signe — comme le suggère l'écrivain Daniel de Roulet — d'un mépris profond pour la Suisse romande, qui ne sera jamais que la cinquième roue du char ?

Il est temps, je crois, de se poser ces questions. Et ces questions sont de plus en plus urgentes, si l'on considère les difficultés de la presse aujourd'hui. Car il en va de son avenir. C'est-à-dire du nôtre aussi.

22/01/2017

les désarrois d'un homme de loi

 par antonin moeri

 

Un texte (j’allais dire prodigieux, mais je déteste l’enflure des communicants, toujours prêts à utiliser des superlatifs, on devrait plutôt dire inclassable) de Herman Melville permet de confronter, permettez-moi l’expression, deux points de vue: celui d’un sexagénaire humaniste, homme de loi new yorkais, ouvert, tolérant, optimiste («Je suis un homme habité, depuis la jeunesse, par la conviction profonde que la meilleure façon de vivre est de prendre les choses du bon côté») et celui d’un de ses quatre employés, jeune homme livide et taiseux qui accomplit son travail avec exactitude et diligence. Or, toutes les injonctions, quelles qu’elles soient, adressées par le juriste à son clerc, celui-ci les rejette catégoriquement en articulant un bout de phrase qui agit comme un mantra ou qui vient ponctuer le texte de ce «récit» telle une écholalie susceptible de signaler un trouble psy ou neuro.

Mais Bartleby n’a rien d’un malade mental, c’est un homme parfaitement honnête qui, je le répète, accomplit sa besogne avec zèle et minutie. Le texte que nous lisons, c’est celui que l’avoué (ex-maître chancelier de l’Etat de New York) finira par écrire, tant cette «rencontre» avec le pauvre scribe l’aura ébranlé, perturbé, désarçonné. Adopter le point de vue de Bartleby (il donne le titre à la «nouvelle») c’est larguer les amarres et danser sur le flot des possibles, car on n’apprendra rien de cet individu mystérieux, ni où il est né, ni où il a grandi, ni ce que faisaient ses parents. Bartleby n’est pas un personnage habituel de fiction, il est très peu décrit, ne parle pratiquement pas, on ne connaît pas ses antécédents, Bartleby n’est qu’une perspective possible.

En affirmant qu’on ne sait rien du personnage, je manque d’exactitude car le lecteur apprendra une chose à la fin du récit: avant de trouver un emploi chez l’homme de loi philanthrope, Bartleby a travaillé dans le «Service des Lettres au Rebut», ces courriers qui ne parviennent pas à leur destinataire, «messages de vie qui courent vers la mort». Indication importante, puisque le clerc disparaîtra comme disparaissaient ces lettres au rebut, dans l’indifférence totale. Cette descente au néant est un scandale pour l’homme de loi, grâce auquel nous connaîtrons le destin de Bartleby.

Passer d’un point de vue à l’autre, c’est suivre la houle à l’assaut des récifs. Le lecteur voudrait adhérer au discours sérieux de l’ex-chancelier, désir sans cesse contrarié par les silences d’un être apparemment insignifiant mais dont la seule présence perturbe le quotidien paisible d’un narrateur déchiré, à la fois exaspéré et attendri, peu à peu convaincu que son clerc lui est envoyé par la Providence et qu’il lui sera impossible de renvoyer cet employé qui eût été un modèle s’il avait été plus prévisible, c’est-à-dire plus humain.

L’in-humanité et l’im-pertinence opposées au sérieux de l’homme raisonnable, ouvert dans la mesure où cette ouverture sert ses intérêts propres, cette tension parfois insoutenable entre la sympathie que le lecteur pourrait éprouver pour un des deux personnages principaux et la distance que ce même lecteur doit prendre la seconde d’après, cette tension entre compassion et fou rire caractérise, je crois, l'ironie qu’on retrouve chez un Gogol, un Kleist, un Kafka ou un Beckett qui ont (chacun à leur manière) exploré une zone calcinée entre paisible normalité et troublante a-normalité.

Herman Melville: Bartleby, GF, 1989, avec une passionnante postface de Gilles Deleuze.

19/01/2017

BB, un mythe français (Marie Céhère)

 

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par Jean-Michel Olivier

Le Général de Gaulle disait qu'il n'avait qu'un seul rival sur la scène internationale : le reporter Tintin. C'était faire peu de cas de Brigitte Bardot, une icône autrement plus encombrante, car universelle et vénérée. Vénéneuse, même. C'est ce mythe qu'interroge Marie Céhère dans l'excellent livre qu'elle consacre à cette fille de bourgeois qui rêvait d'être danseuse avant d'être repérée par un directeur de casting…

Car, bien sûr, rien ne prédisposait BB à faire du cinéma : une petite vie tranquille, des parents qu'elle vouvoyait, des cours de danse, une sœur plus douée qu'elle… Personne ne se souvient des premiers films de BB — et pour cause. Elle n'y fait qu'une apparition timide, y murmure une ou deux répliques et ne crève jamais l'écran, comme on dit. Pourtant, sur la pellicule, quelque chose se passe. Un frémissement. images-7.jpegUn éclair de lumière. Et cette bourgeoise aux goûts très « middle class » enchaîne les films et enchante les hommes qu'elle côtoie. Les acteurs (Samy Frey, Jean-Louis Trintignant) tombent comme des mouches. Et certains réalisateurs en font leur égérie (Roger Vadim, Louis Malle, Jean-Luc Godart). Sa carrière est lancée. Le mythe est en voie de construction. Pourtant, BB y semble indifférente. Ou plutôt elle fait tout pour demeurer une femme « normale », proche des Français, peu soucieuse de son aspect glamour (elle reçoit les journalistes en jeans, les cheveux dénoués et les pieds nus). 

images-5.jpegLes mythes ont la peau dure : ils naissent à l'improviste (qui aurait pu prédire une carrière fulgurante à cette brunette devenue blonde et assez médiocre comédienne ?), se développent, se ramifient, pour devenir, avec le temps, une parole et une image que l'on partage. Il suffira de quelques films (Et Dieu… créa la femme, Le Mépris, Une Femme est une femme) pour provoquer le scandale et assurer l'avenir du mythe. Ensuite, même quand BB mettra un terme à sa carrière, elle demeurera la femme la plus populaire de France, au point d'être statufiée dans toutes les Mairies de la République sous le traits de Marianne.

Marie Céhère (photo de droite) déplie le mythe avec finesse (et tendresse). Elle revisite la carrière de BB, film après film, éclaire les zones d'ombre et donne la parole à quelques témoins essentiels. Elle décortique, en particulier, le rapport difficile (paradoxal) que BB a entretenu avec le cinéma. images-8.jpegEt sa manière, libre et insouciante, de vivre son statut de star (Edgar Morin avait débroussaillé le terrain) en inventant une nouvelle « femme française », vive, drôle, mutine, moderne, suivant toujours les mouvements de son cœur (car le cœur a toujours raison).

Même ces dernières années, alors que le cinéma n'est plus qu'un souvenir, dans ses combats pour la cause animale ou ses déclarations quelquefois bleu marine, BB reste un mythe indépassable, un éclair de bonheur, un éclat de rire, que Marie Céhère restitue parfaitement dans son petit essai qui est d'abord un livre d'amour et d'hommage.

* Marie Céhère, L'art de déplaire, Pierre-Guillaume de Roux, Paris, 2016.