19/04/2015

extension du domaine du livre

par antonin moeri

 

 

 

L’hyperdémocratisation de la littérature (et sa dilution dans le spectacle) est un sujet en or. Cela commence naturellement dans les écoles publiques où chaque élève est considéré comme un Cingria, une Virginia Woolf ou un Céline en puissance... Cela se poursuit dans ce que Bourdieu appelait le «champ littéraire». Un champ qui ne se limite plus au marigot qui comprenait, en gros, des auteurs, des éditeurs, des correctrices, des commentateurs attitrés, des libraires, des lectrices... Ce champ déborde désormais sur une multitude d’activités rémunérées ou bénévoles, activités qui prolifèrent dans les festivals, toutes sortes de jurys, les centres régionaux, les médiathèques, les polythèques, les studios de télé et de radio (où une journaliste tirée au sort peut demander «comment s’est impulsé ton roman?»), les cafés-librairies, les écoles publiques, les fêtes du livre, les sous-sol de l’Assemblée Nationale, les FNAC, les greniers de mairies, les salles de gym, les hôtels trois ou cinq étoiles c’est selon..., les prisons, les EMS, les foyers pour handicapés, les maisons des associations..., sous les petits chapiteaux dressés au bord de la mer en cas de pluie..., sur les innombrables blogs...

C’est cette extension du domaine qu’on appelait littéraire que François Bégaudeau scrute et raconte dans un livre hilarant. Il y met en scène un quinca ventru (ex d’Anna Gavalda et d’Aurélie Filipetti) qui, pour répondre à la question que lui posera une nièce en 2022: «Comment c’était avant?» va lui évoquer, dans une suite de brèves séquences narratives, ses expériences d’écrivain suffisamment connu pour être invité dans toutes sortes de manifestations, de messes de la Culture, d’apologies de la Création, de rencontres, de lectures, de salons, d’animations, d’ateliers d’écriture, d’événements incontournables genre Rage de Lire, Mots en Bouteille, Grappe de Pages, Foire aux Vocables, Mi Livre Mi Raisin, Fête des Mots, Cafés Psycho, Ecrire et Jouir, Rivière en Colère, Printemps du Livre où les graphomanes peuvent se mêler guillerettement à des chanteurs, des sportifs, des économistes de charme, des starlettes de choc...

Le SPEED-DATING est une méthode créée par un rabbin dans les années 90 et qui permet, lors d’une rencontre de quelques minutes, de trouver un ou une partenaire en vue d’une liaison sentimentale... Méthode reprise par les agences de recherche d’emploi, par le monde des affaires pour faciliter les échanges et par les responsables dits culturels pour rapprocher le lecteur de l’auteur... Cette méthode permet par exemple à un inconnu de se présenter dans une salle de gym, de s’asseoir à une table, d’attendre l’auteur et de lui dire, à cet auteur en retard, qu’il vient de poster un roman sur Facebook. «Un roman de moi? - Non, de moi». L’inconnu serait enchanté que l’auteur poste un commentaire quand il l’aura lu... Il a déjà eu 27 like et il n’est pas du genre à demander aux copains de liker, comme font les autres... Le speed-dating est proposé aux auteurs ou autrices qui ne vendent pas autant de livres que Wiazemsky ou Foenkinos, des auteurs ou autrices ravis qu’on pense à eux, tellement heureux de pouvoir établir un lien..., nouer des cordes..., de pouvoir éventuellement manger un p’tit quèque chose après...

Et ce en attendant les «séances d’activation du cerveau pluriel», au cours desquelles les scribes apprendront ce qu’ils devront éviter de faire pour rester polis et, ainsi, rester dans la course: diffuser sa mauvaise humeur sans la nommer... se plaindre d’un insuccès... critiquer le multiculturel... refuser de manger des criquets... détester le chocolat et les bisous... bouder au lieu de jouir de son propre talent... hésiter à porter aux nues la journaliste qui a parlé de votre livre... préférer la discorde à la réconciliation prématurée... Ces séances d’activation du cerveau pluriel se déroulent en 2019 (dans la troisième partie du roman, sans doute la moins captivante)... 2019... On y est presque...

Pour peindre un univers où la finance, l’urgence, la proximité et le matérialisme borné emportent tout sur son passage, que ce soit l’école, la famille, les frontières, le champ littéraire (dont la décomposition et la recomposition sous une forme burlesque est le sujet de «La politesse»), Bégaudeau adopte la bonne distance à l’égard de son objet, une distance qui lui permet d’assister à une comédie avec ironie et scepticisme... En reprenant des notes «prises sur le vif», pourrait-on dire, Bégaudeau confère à son récit (dans les deux premiers chapitres en tout cas) un caractère d’authenticité qui fait de cet auteur une sorte de reporter en eaux troubles et, à la fois, un conteur allègre, pétillant de malice, singulièrement farce, très sûr de ses effets.

 

 

François Bégaudeau: La politesse, Verticales, 2015

17/04/2015

Jean-Pierre Rochat, Lapis-Lazuli

 

Par Alain Bagnoud

Jean-Pierre Rochat est un de nos meilleurs auteurs. Depuis qu'il s'est mis au roman, le jurassien bernois a éclaté sur la scène littéraire. Après L'écrivain suisse allemand, qui lui a valu le prix Dentan, il nous offre Lapis-Lazuli, qui se déploie dans le même univers paysan, charnel et savoureux.

 

Un univers langagier, d'abord. C'est un agrégat de couches géologiques diverses, serties de pierres précieuses. Fidèle à ce qui le constitue, Rochat privilégie un langage oral, au rythme syncopé par des audaces syntaxiques et des raccourcis. Le vocabulaire est sensuel, la structure des chapitres est organique, dictée plus par les associations d'idées et d'images que par le désir de construire un récit aristotélicien (un début, un milieu, une fin).

 

C'est un univers géographique aussi. Celui de la ferme d'altitude, avec ses chevaux, ses chèvres, la neige en hiver, le bois à couper, les regains à rentrer, les réserves à constituer, les saisons qui passent, l'omniprésence de la nature, essentielle...

 

Le roman nous emmène dans une de ces exploitations forcément peu rentables. Le narrateur, un paysan trois fois grand-père, a été quitté par sa femme, italienne d'origine, qui est retourné au pays natal avec un bellâtre. Une assistante agricole beaucoup plus jeune vient l'assister. Elle se glisse assez vite dans son lit, à la recherche en même temps du père, de l'authenticité et de la vie bio.

 

Lapis-Lazuli raconte cette aventure en même temps que celle de l'écriture d'un livre. Car le narrateur, qui ressemble beaucoup à Rochat, est aussi auteur et rédige, tout en la vivant, l'histoire de son amour pour la belle Léa. Quelques scènes de librairie, de signature ou de rivalité littéraire ponctuent donc le livre.

 

Qu'il faut lire absolument, à cause du bonheur des mots, de l'exotisme du contexte et de la sensualité du tout.

 



 

Jean-Pierre Rochat, Lapis-Lazuli, éditions d'autre part

31/03/2015

Comment on a sacrifié les classes populaires

 

par antonin moeri

 

 

 

En lisant les journaux et en regardant la télévision ces derniers jours, le spectateur était surpris de voir la place qu’ont prise Marine le Pen et ses lieutenants dans le paysage médiatique... Pour mieux comprendre ce phénomène, le géographe Christophe Guilluy (auteur d’un essai remarquable «Fractures françaises») donne quelques pistes qui peuvent retenir l’attention dans son dernier livre «La France périphérique».

Les catégories gauche/droite, urbain/rural, «classes moyennes» ne sont plus opérantes pour saisir la réalité socio-économique française actuelle. Tout le monde fréquente les mêmes grandes surfaces... Tout le monde regarde le même journal télévisé... Que ce soit Hollande ou Sarkozy, ces messieurs poursuivent la même adaptation aux normes européennes et mondiales... 

Si les classes moyennes ont implosé depuis longtemps (celles qui formaient la base électorale du PS), on peut désormais diviser la société française en deux blocs: ceux qui profitent de la mondialisation, les cadres et professions intellectuelles supérieures qui investissent le parc des logements des grandes villes, ceux qui sont pour le libre-échange, l’ouverture des frontières, la mobilité des capitaux et des hommes, ceux qui participent à l’essentiel de la création des richesses..., et puis il y a ceux qui ne profitent pas des bienfaits de la mondialisation, ceux qui ne font plus partie du projet économique des classes dirigeantes..., des gens marginalisés culturellement, mis à l’écart géographiquement (ouvriers, employés, jeunes, actifs occupés, chômeurs...), tous ceux qui subissent les licenciements, les plans sociaux, tous ceux qui subissent ce qu’il est convenu d’appeler «la crise» depuis les années 1970.

Le clivage ne cesse de s’accentuer entre la France qui gagne (les partisans de la mobilité sans fin) et les nouvelles classes populaires, «les tenants d’un modèle économique alternatif, basé sur le protectionnisme, la relocalisation et le maintien d’un Etat fort»... Or la colère de ces nouvelles classes populaires qu’on a sacrifiées depuis plusieurs décennies, qui forment 60% de la population française, qui ont conscience de partager le destin peu enviable des perdants de la mondialisation, cette colère n’a pas encore de débouché politique concret... Elle incite la moitié des Français à ne pas aller voter pour des «guignols» qui agissent principalement en fonction de leurs intérêts personnels... Et dans la moité des Français qui se rendent aux urnes, elle pousse un Français sur quatre à adhérer aux idées du Front National, donc à voter pour les candidats du Rassemblement Bleu Marine...

Cette colère d’une France invisible et oubliée (majorité de la population) explique sans doute les rodomontades d’un hystérique premier ministre très satisfait de ses prouesses verbales sur les estrades..., sous les ors de l’Assemblée Nationale et devant les micros fébrilement tendus par les journalistes aux ordres..., un premier ministre qui s’écoute et se regarde hurler contre la bête immonde...

 

Christophe Guilluy: La France périphérique, Flammarion 2014

 

 

 

 

27/03/2015

CEVA hors loi

 

Par Pierre Béguin

 

 

 

Il était temps! Depuis une année que les forages du CEVA — en dehors de toute loi, en dépit de tout règlement, malgré de multiples doléances aux autorités, aux services cantonaux responsables, à la police, malgré une plainte déposée devant les juges — depuis une année donc que les forages du CEVA ont commencé à perturber le sommeil de tout un quartier, enfants compris, un quotidien genevois daigne enfin consacrer un article à ce qui restera une scandaleuse transgression de droits démocratiques élémentaires (cf. Des riverains du CEVA traduisent Berne en justice).

 

Merci donc à La Tribune de Genève, et à son journaliste Antoine Grosjean, pour avoir démontré en ce jeudi 26 mars 2015 que les soupçons d’omerta médiatique concernant le CEVA n’étaient pas forcément fondés. Sincèrement, après une année de silence, on aurait vraiment pu le croire. L’honneur de la presse n’est pas sauf pour autant, mais celui de la Julie, si! L’article dit l’essentiel, et il le dit, comme il se doit, sur un ton mesuré.

 

Rappelons tout de même que l'autorisation délivrée par l’Office Fédéral des transports au CEVA, le 8 mai 2008, imposait l’application de l’article 6 de l’ordonnance sur la protection contre le bruit du 15 décembre 1987, émanant de l’Office Fédéral de l’Environnement (OFEV). Il y est précisé très clairement une «limitation de durée de 7 heures par jour ou moins pour les travaux de construction très bruyants (08h00 – 12h00 et 14h – 17h00)». Depuis l’entrée en action des foreuses en mars 2014, les responsables du CEVA bafouent ostensiblement la directive, s’asseyent allègrement sur les lois et les règlements en poursuivant les travaux les plus bruyants 24 heures sur 24. Avec, bien entendu, le consentement des services de l’Etat en charge du dossier, dont on imagine qu’ils ont reçu des directives en ce sens de Monsieur Luc Barthassat.

 

Soutenus par l’Etat et les milieux politiques, avec une suffisance et une mauvaise foi sidérante, les responsables du CEVA, par la voix de leur chargée de désinformation, prétendent que cette directive n’implique pas les bruits solidiens (qui se propagent par le sol). Comme si, quand on mesure avec des sonomètres jusqu’à 65 décibels dans une chambre à coucher, ce n’était pas des bruits de surface! En vérité, on comprend bien que la poursuite en toute illégalité des forages nocturnes répond à des nécessités financières: le budget du CEVA ayant été consciemment sous-évalué pour faire passer le projet en votation, il faut à tout prix serrer les dépenses, quitte à se payer sur le sommeil de quelques centaines de personnes qui, en la circonstance, ont perdu leur statut de citoyen. Personnellement, je me réjouis d’observer la suite des opérations, au moment où les forages commenceront vraiment au tunnel de Champel. Ça devrait chauffer!

 

Encore que… et c’est peut-être là le plus inacceptable. De l’aveu même de M. Calderara, directeur adjoint du projet CEVA — et comme le précise Antoine Grosjean dans son article — la mesure dite «confort» serait mise en place à Champel pour éradiquer toute nuisance des futurs trains. A Champel mais pas à la Chapelle, bien que le tunnel de Champel soit enterré à 40 mètres de profondeurs et celui de Pinchat, sous la Chapelle, en moyenne à une douzaine de mètres. En raison d’une plus grande densité d’habitants, explique sans vergogne M. Calderara. En vérité, tout le monde traduira qu’en République genevoise il y a plusieurs catégories de citoyens… et que le principe de densité, s’il fonctionne à Champel, ne fonctionnerait sûrement pas à Meyrin.

 

Rappelons aussi aux autorités que les habitants de la Chapelle, qui ne sont a priori ni des incultes ni des imbéciles,  connaissent l’existencede l'article 8, alinéa 1 de la Constitution fédérale assurant le sacro-saint principe de l'égalité de traitement: ce principe est violé lorsque l'Etat accorde un privilège ou une prestation à une personne, mais les refuse à une autre personne dans une situation comparable. Autrement dit, il y a inégalité de traitement lorsque ce qui est semblable n'est pas traité de manière identique et lorsque ce qui est dissemblable ne l'est pas de manière différente. Les mesures acoustiques différenciées entre les tunnels de Pinchat et de Champel, où la situation est semblable (la seule différence, la profondeur du tunnel, en l’occurrence joue en faveur de la Chapelle), tombent sous le coup de ce principe essentiel à toute démocratie et judicieusement ancré dans la Constitution elle-même. A moins que nos autorités et les responsables du CEVA, une fois de plus, s’asseyent sur les lois. Rien d’impossible, après tout! A Genève, on s’attend au pire, on est encore surpris… 

 

Précisons tout de même que si la droite et son lobby immobilier a réussi à faire annuler la loi Longchamp modifiant la LGZD (Loi Générale sur les Zones de Développement) en s'appuyant précisément sur cet alinéa de la Constitution, il serait incroyable qu’il ne s’applique pas aux mesures différenciées prévues entre les deux tunnels. Du moins ne vois-je aucun tribunal digne de ce nom admettre un tel distinguo ailleurs qu’en République bananière…

 

Quoi qu’il en soit, le constat est désolant. Les habitants de la Chapelle, dans l’ensemble favorables au CEVA, n’ont pour la plupart fait aucune opposition au projet, contrairement aux habitants de Champel. Ils se retrouvent méprisés, bafoués dans leurs droits élémentaires, contrairement à ceux de Champel. Moralité? Quand vous avez à traiter avec des personnes malhonnêtes, irrespectueuses et de mauvaise foi, faire opposition est le seul moyen d’obliger l’autre à respecter ses droits. C’est la leçon que retiendront les citoyens de la Chapelle dont la plupart regrettent leurs bonnes dispositions initiales à l’égard de responsables qui les méprisent depuis une année.

 

On dit qu’à Genève les oppositions systématiques paralysent tout projet. Dans le cas du CEVA, il faudrait plutôt dire que l’attitude scandaleuse des autorités politiques et des responsables du projet donne crédit à toute forme d’opposition citoyenne. Si j’ai un conseil à donner à la suite de l’expérience CEVA, c’est justement, n’en déplaise à certains, de faire systématiquement opposition à tout projet, surtout si vous avez l’Etat en face de vous. C’est le seul moyen de conserver quelques droits contre le monstre qui n’attend que votre complaisance — ou votre naïveté — pour vous dévorer…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

26/03/2015

Une Liaison dangereuse (Marie Céhère-Roland Jaccard)

images-4.jpegFaut-il répondre aux inconnus qui vous écrivent — surtout si ces inconnus sont des femmes ? Pourquoi répondre ? Et quelle attente, quel désir, quel espoir, s'empare alors des deux correspondants ?

Tout commence par un échange de messages sur Facebook : Marie Céhère, jeune étudiante en philo, écrit à Roland Jaccard, nihiliste japonisant, pour lui dire simplement qu'elle apprécie les vidéos qu'il poste sur YouTube. C'est Marie, dans ce livre, qui lance la première flèche (ou la première bouteille à la mer). Le dandy lui répond, un peu désabusé. Commence alors une liaison virtuelle, haletante et poignante, que le lecteur découvre en live, si j'ose dire. Les courriels s'échangent à la vitesse de la lumière. On dirait une de ces parties de ping-pong dans lesquelles l'écrivain lausannois excelle. Ça va vite. Tous les coups sont permis (et même de dire la vérité). Chacun sert à son tour et tente de remporter le point.

images-3.jpegOn assiste, en direct, à la naissance de quelque chose qui pourrait être l'amour, ou l'amitié, ou la tendresse. Une liaison dangereuse, quoi. Qui sait ce qu'il y a au bout des mots ? Au fur et à mesure du livre, les mails s'échangent de plus en plus vite, à toute heure du jour ou de la nuit, la fièvre gagne les deux épistoliers. Le philosophe américain John Searle dirait que le langage, ici, devient performatif, puisque les mots se réalisent (ils font ce qu'ils disent).

Étrange expérience, aussi, pour le lecteur fasciné par cet échange fiévreux et qui se demande sans cesse ce qui va advenir aux amants-amis. Le suspense, dans ce livre, est presque insoutenable ! Il dure jusqu'au moment de la rencontre : une soirée mémorable dans un restaurant japonais avec un prof d'université, une étudiante lausannoise et lesbienne, Marie et Roland, qui se demandent ce qu'ils font là. On se sépare (ou pas) dans la rue. On se retrouve rue Oudinot. Ce qui arrive ensuite est leur affaire…

Ces échanges passionnés occupent l'essentiel de ce bref et intense roman. Ils sont encadrés par des textes écrits au singulier par chacun des deux protagonistes. Marie se glisse dans la peau de Cécile de Volanges (en attendant d'être un jour Madame de Merteuil !) et Jaccard dans celle de Valmont. Et la liaison qui naît sous nos yeux porte tous les dangers : c'est le risque que courent les amants qui s'écrivent.

* Marie Céhère et Roland Jaccard, Une Liaison dangereuse, L'Éditeur, 2015.

22/03/2015

Meurseult contre enquête

Par Pierre Béguin

 

Quel écrivain ne fut pas une fois au moins tenté par le détournement – ou la continuation – d’une œuvre canonique de la littérature? D’imaginer le destin de la fille d’Emma Bovary par exemple, ou de suivre Etienne Lantier un matin de printemps, aube symbolique des temps nouveaux, au moment où il laisse derrière lui les corons de Montsou pour mener vers Paris de nouvelles luttes? Ou encore de donner une identité, une histoire, un frère et une mère à l’Arabe anonyme tué par Meurseult de cinq coups de feu, un dimanche après-midi dans la banlieue d’Alger, au cours d’une promenade sur la plage? Vous savez, cet Arabe sans état civil, fantomatique et involontaire incarnation du colonisé, dont l’assassinat ne compte même pas dans l’acte d’accusation énoncé contre son désormais célèbre assassin français.

 

Depuis 1942, cet Arabe attendait au cœur du roman de Camus qu’un écrivain lui (re)donnât vie. Réparation est faite depuis l’année dernière. Kamel Daoud, journaliste, chroniqueur au Quotidien d’Oran, lui consacre son premier roman. Désormais, l’Arabe s’appelle Moussa (en écho à Meurseult) : «Tu peux retourner cette histoire dans tous les sens, elle ne tient pas la route. C’est l’histoire d’un crime, mais l’Arabe n’y est même pas tué – enfin il l’est à peine, il l’est du bout des doigts. C’est lui le deuxième personnage le plus important, mais il n’a ni nom, ni visage, ni parole». C’est à son (petit) frère Haroun qu’incombe la charge de lui restituer une identité, une histoire, et surtout de raconter les conséquences que ce meurtre aura sur la destinée familiale, celles du narrateur lui-même et de sa M’ma (en référence à la défunte mère de Meurseult).

 

Une destinée qui, elle aussi, fait écho à celle du personnage camusien. Retour en arrière: nous sommes en 1962, à la fin de la guerre d’indépendance. Le narrateur, Haroun, dont «le frère est mort dans un livre» a alors 27 ans (il en avait donc 7 au moment du crime, il est au crépuscule de sa vie au moment de l’énonciation), vit à Hadjout – anciennement Marengo, là même où Meurseult enterre sa mère – avec sa M’ma dans «un bien vacant», la misérable dépendance d’une maison coloniale abandonnée par ses occupants français. Dans les premiers jours de l’Indépendance, Haroun tue un colon, un certain Joseph (!) Larquais venu se réfugier dans la maison. Vengeance? Renversement surtout. Car si le roman avait commencé dans la colère contre Meurseult, il se poursuit sur le mode de l’identification: Haroun n’est plus victime, il est meurtrier et désormais sosie du meurtrier de son frère, confronté lui aussi à l’absurdité du monde, à l’impossibilité de l’amour et à un crime sans objet.

 

Bien entendu, les allusions et références au texte de Camus foisonnent. Le prof que je fus imagine sans peine le filon pédagogique que constitue «ce jeu de piste» et que nombre d’enseignants ne manqueront pas d’exploiter: Meurseult s’ennuie le dimanche, Haroun le vendredi; Salamano passe toute la journée à hurler contre son chien, le voisin de Haroun récite le Coran à tue-tête pendant la nuit; Les Algériens de Camus regardent les Français en silence, les Roumi de Daoud reviennent en Algérie, errant silencieusement à la recherche d’une rue, d’une maison, d’un lieu de souvenir; arrêté, Meurseult doit faire face à un procureur qui lui demande s’il croit en Dieu et lui reproche de ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère, Haroun se retrouve devant un colonel de l’AFN qui lui demande s’il croit en la Révolution et lui reproche de ne pas avoir pris les armes pour libérer le pays: «Le français, il fallait le tuer avec nous pendant la guerre, pas cette semaine!» L’absurde, ici, se situe dans une simple question de dates: entre un acte héroïque de guerre et un crime crapuleux, c’est affaire de jours…

 

Si le roman de Daoud, comme L’Etranger, comprend deux parties sensiblement différentes dans leur ton et leur contenu, sa forme narrative s’identifie clairement à un autre roman de Camus, La Chute. Le bar Mexico-City d’Amsterdam, où le narrateur de La Chute raconte son histoire à un interlocuteur invisible, devient le Djebel Zendel, anciennement le Titanic (!), où il est encore possible de boire de l’alcool et où Haroun se confie à un universitaire camusien venu en Algérie sur les traces du célèbre prix Nobel. Mais la chute, c’est surtout celle figurée par les images d’un demi-siècle d’histoire algérienne qui défilent dans la longue confession du narrateur et qui débouchent sur les innombrables interdits de la pieuse Algérie d’aujourd’hui. La suprême ironie du roman réside alors dans sa langue même, une langue «étrangère» dont l’auteur s’empare pour s’opposer à «la langue de bois» officielle d’un régime plus oppresseur encore que celui de l’ancien colonisateur. Le français, la langue impérialiste devenu «butin de guerre» après la libération, est ici, à l’image de la demeure coloniale que Haroun et sa M’ma viennent occuper, «un bien vacant» réquisitionné par l’écrivain, à sa manière étranger lui aussi, pour s’émanciper du joug religieux et rêver d’une autre vie…

 

Kamel Daoud, Meurseult contre enquête, Actes Sud, 2014.

 

 

 

 

20/03/2015

Mélanie Chappuis, L'empreinte amoureuse

 

Par Alain Bagnoud

Il y a un curieux sentiment de flottement qui m'a pris en lisant le dernier roman de Mélanie Chappuis, L'empreinte amoureuse. Le même, si on veut, toutes proportions gardées, que celui qui fait fluctuer le lecteur de Proust lorsqu'il lit les pages que celui-ci consacre à Albertine. On se demande obligatoirement qui est Albertine, qui ce personnage recouvre et désigne. Un homme ? Une femme ? Et ces vices qu'elle a, d'aimer les femmes, qui rendent le narrateur si jaloux, est-ce que c'est parce que le modèle d'Albertine, dont chaque lecteur sait qu'il était un homme, aimait les femmes ou parce que, au contraire, cet aimé s'échappait de chez Marcel pour rechercher des hommes ?

Le livre de Mélanie Chappuis fait ressentir ce même type de questions sur les identifications. Il parle d'un homme qui fait le bilan amoureux de sa vie, mais une vacillation brouille souvent le sexe des personnages, et il m'est arrivé d'imaginer souvent, sous ce narrateur, l'auteure elle-même, et sous les amours racontées des transpositions. Ce qui est d'ailleurs un charme du livre.

Toute cette interprétation, me dira-t-on, est subjective, et d'autant plus impossible à élucider que je ne connais pas grand chose de la vie de Mélanie Chappuis. Dans ses courtes bios, on apprend seulement qu'elle a vécu son enfance en Afrique et en Amérique du Sud – comme son personnage.

Le roman, donc. Bruno Richard a quarante ans et apprend qu'il développe un cancer du foie. Sa première décision est de ne pas se faire soigner et de contacter toutes les femmes avec qui il a entretenu une relation amoureuse. Il s'agit de faire le bilan de sa vie et de comprendre comment il en est arrivé là où il est, c'est-à-dire à la maladie. Après cette exploration, il se réconcilie avec lui-même et avec sa dernière compagne, et décide d'avoir finalement recours à la médecine.

Le livre est un catalogue, donc, dont un des intérêts, comme je l'ai dit, est de voir transparaître le visage de l'auteure entre ses personnages. Une auteure qui aime bien se glisser dans la vie de substituts. Les lecteurs du Temps connaissent aussi les chroniques, pour lesquelles elle s'est mise dans la peau d'hommes ou de femmes célèbres, les faisant monologuer.

L'Age d'Homme publie d'ailleurs en même temps que L'empreinte amoureuse le deuxième recueil de ces articles, sous le titre Dans la tête de...Tome II/ chroniques, préface de Daniel de Roulet. On y retrouve Alain Delon, Valérie Trierweiler, Louis Pasteur ou Roger Federer... : un peu tout ce qui a fait l'actualité entre octobre 2013 et novembre 2014.

 

Mélanie Chappuis, L'empreinte amoureuse, L'Age d'homme

Mélanie Chappuis, Dans la tête de...Tome II/ chroniques, L'Age d'homme

19/03/2015

Un Prix bien laborieux (Antoinette Rychner)

images.jpegPar Jean-Michel Olivier

Dans le premier roman d'Antoinette Rychner (née en 1979), Le Prix*, tout tourne autour du nombril — comme souvent dans la littérature romande. Tout tourne autour de Moi, sculpteur d'étranges créatures, les Ropfs, à mi-chemin de l'organique et de l'artisanal, Moi en proie aux affres de la création et  en butte aux exigences de sa femme, qui s'appelle S, et de son fils, joliment prénommé Mouflet. Moi aspire à être reconnu. Il espère donc recevoir un Prix prestigieux, qui assoirait son statut d'artiste et apaiserait sa soif de gloire. Hélas, on lui préfère un autre candidat — son rival. Et bientôt son épouse se trouve enceinte d'un second mouflet, logiquement prénommé Remouflet…

On le pressent : l'essentiel, dans ce gros livre, n'est pas l'intrigue (inexistante), ni les personnages (sans chair, ni consistance), ni même les situations, comme dirait Sartre, qui sont banales et sans surprise. Non : il faut chercher ailleurs les qualités du Prix : images-2.jpegdans une langue originale, ciselée, parfois drôle, parfois verbeuse (on pourrait couper une centaine de pages au roman) et parfois alourdie par des préciosités typographiques (le renvoi à la ligne après une virgule). Il n'empêche que l'écriture d'Antoinette Rychner fait montre d'un certain souffle, qu'on pourrait situer entre les litanies de Thomas Bernhard (au mieux) et les romans hors-sol de Noëlle Revaz (au pire). Le Prix comporte plusieurs morceaux de bravoure (en particulier les scènes « chaudes ») qui prouvent la patte d'un écrivain.

* Antoinette Rychner, Le Prix, roman, Buchet-Chastel, 2015.

15/03/2015

le dernier Chessex

par antonin moeri

 

 

 

A part le «Sade vivant» de Pauvert et le «Sade» de Maurice Lever, dans lesquels ces auteurs nous proposent une minutieuse exploration remarquable et passionnante de la vie du «divin marquis», exploration basée sur des traces écrites: courriers amoureux, mémoires, rapports de police, notes de tribunaux, manuscrits de romans, lettres aux avocats, rapports de geôliers, correspondances croisées de ses proches, relevés de compte etc., exploration à laquelle Pauvert et Lever ont consacré une grande partie de leur vie et qui dénote une fascination pour «le vieux fou condamné à l’enfer», à part ces forts volumes (1200 et 900 pages) dont je conseille la lecture à tout individu intéressé par l’auteur de «Justine», beaucoup de livres ont été écrits, dans lesquels les auteurs donnent libre cours à leur fertile imagination et à leurs singuliers fantasmes, dans lesquels «les auteurs substituent leur propre problématique à celle de Sade» (Annie Le Brun). C’est le cas de l’ultime livre rédigé par Chessex, intitulé «Le dernier crâne de M.de Sade».

Autant le dire illico, ce petit montage romanesque sent le chiqué. La seconde partie distille un ennui colossal. Le narrateur y énumère les dates et les lieux où l’on aurait découvert un possible crâne de Sade. Par contre, si la première moitié de ce «roman» retient l’attention, c’est parce que l’auteur vaudois choisit d’y mettre en scène (avec d’incomparables bonheurs d’écriture: «des vallonnements où la lune jette des rails pareils à des linges phosphorescents», «vallées suspendues au vol des rapaces sous le bleu de la foudre»), c’est parce que ce poète choisit d’y mettre en scène les trois derniers mois de Donatien Alphonse François enfermé à Charenton... Portrait d’un vieillard aux joues flasques, «corps écailleux, gonflé de goutte, d’ulcères» et qui présente une particularité aux médecins chargés de l’ausculter...

L’homme offre à la scrupuleuse attention de ces docteurs un anus béant, couleur de braise, gravement blessé. C’est que l’impérieuse et féroce libido de cet ennemi de Dieu n’aurait pas dit son dernier mot. Une apprentie repasseuse vient régulièrement, pour quelques sous, se soumettre aux caprices du monstre colérique. Fille maigre et pâle aux fesses plates, elle a douze ans quand elle commence ses visites au prisonnier. On entend alors (dans le «roman») des cris, des injures, des hurlements, des glapissements, des blasphèmes qui en disent long sur les écarts du salisseur d’hosties, lequel aimait par-dessus tout, comme chacun le sait, les pratiques de sodomie active et, surtout, passive. Raison pour laquelle l’apprentie repasseuse devait, après avoir subi les assauts du faune en délire, se munir d’un redoutable godemiché pour assouvir les violents désirs de l’infâme citoyen...

Je ne sais pas si Donatien Alphonse François, à 74 ans, connaissait encore «l’explosion du désir», «l’insatiable soif de jouir» que lui prête l’auteur vaudois, mais ces noces du sperme et de la merde sont mises en scène avec une étrange volupté, celle d’un auteur qui éteindra bientôt sa lampe, presque à l’âge où Donatien éteignit la sienne... On pourrait lire cette première moitié du livre comme un exercice d’admiration pour un irréductible dont la conduite et les écrits subversifs lui ont valu d’être emprisonné pendant trente ans par le pouvoir royal puis impérial, un écrivain qui fascina Baudelaire, Flaubert, Maupassant, Apollinaire, Bataille, Blanchot, Barthes, Lacan et tant d’autres... Peut-être pourrait-on la lire comme un rêve de projection sur un haut génie de la langue française, «l’esprit le plus aigu et le plus libre de son siècle».

 

 

Jacques Chessex: Le dernier crâne de M.de Sade, Grasset, 2009

13/03/2015

Martin Amis, Lionel Asbo, l'état de l'Angleterre

 

Par Alain Bagnoud

Dans Lionel Asbo, l'état de l'Angleterre, Le féroce Martin Amis s'attaque au Royaume-Uni, plus particulièrement aux classes défavorisées, à la presse, aux célébrités... Tout explose sous sa plume satirique. La charge est énorme : personnages outranciers, situations extrêmes, humour ravageur. C'est jouissif. En même temps, c'est presque un peu... comment dire ? Un peu trop ?

Lionel Asbo, par exemple. La vingtaine, né dans une banlieue emblématique, petit délinquant dans toute sa splendeur exagérée : bière, surgelés et Kentucky Fried Chicken pour régime alimentaire, deux pitbulls qu'il excite au Tabasco... Il passe la moitié de son temps en prison, gagne sa vie dans le recouvrement de dettes par tous les moyens, même légaux.

Pour éduquer son jeune neveu Desmond, il tente de lui transmettre ses valeurs : porno, violence, faux témoignage, pas de cafardage. Ça ne marche pas. Desmond, métis, orphelin sentimental et doux, aime l'école, son oncle et sa grand-mère. Celle-là particulièrement, il l'aime beaucoup. Au point de coucher avec elle.

D'abord, dans sa banlieue, explique-t-il, ce genre de choses n'est pas si mal vu. Ensuite, la différence d'âge n'est pas extrême. Il a quinze ans, elle trente-neuf puisqu'elle a été enceinte à 12 ans de la mère de Desmond qui a accouché de lui à 12 ans. Le problème, c'est Lionel, qui ne supporte pas que sa mère rencontre des hommes et peut devenir très violent. Heureusement, l'affaire se résout par elle-même. Bientôt, la mamie lâche Desmond pour un plus jeune...

Comme on voit, Amis ne fait pas dans la dentelle. Ce qui suit est encore plus énorme. Lionel, alors qu'il est en prison, gagne à la loterie. 140 millions de livres sterling. Bien sûr, pas question de partager avec son neveu qui a rempli les cases, ni avec quiconque, par exemple avec ses frères qui vont d'expulsion en faillite. Ils s'appellent comme les idoles de leur maman, John, Paul, George, Ringo et Stuart (Stuart Stutcliffe a été le cinquième Beatles entre 1960 et 1961).

Du coup, voilà Lionel traqué par les paparazzi et propulsé parmi les héros de l'Angleterre, avec les footballeurs, les stars de la téléréalité, les chanteurs de rock. Il est tout à fait taillé pour ce milieu, et après quelques bévues, se met comme tout le monde à exposer dans les journaux une story avec une Bimbo refaite, qui se pique de poésie.

Mais, suspense, Lionel le violent, Lionel qui a rapté et vendu comme objet sexuel le plus jeune amant de sa mère, Lionel va-t-il découvrir que sa maman a couché avec son neveu ?

Comme on le voit, la description par Amis d'une société à la dérive est féroce. Tous ses éléments si exagérés passent, tant qu'ils sont portés par un humour noir irrésistible et par l'agilité de l'auteur à se mouvoir entre différents niveaux de langue et à les faire résonner.

En même temps, cette critique est assez convenue et située socialement.

C'est, tout compte fait, un riche cultivé qui se moque des pauvres...



Martin Amis, Lionel Asbo, l'état de l'Angleterre, Gallimard

08/03/2015

LUDWIG HOHL et MAX FRISCH

Le dernier numéro de la REVUE EUROPE est consacré à Frisch et à Ludwig HOHL

(dont Antonin Moeri a traduit trois livres parus aux Editions ZOE et Le Passeur; il a également écrit l'article sur le jeune Hohl dans le dit numéro qui vient de sortir)

 

 

 

Ludwig Hohl (1904-1980) a longtemps passé pour « un écrivain pour écrivains », mais aussi pour l’enfant terrible de la littérature helvétique. Sa vie fut entourée d’une aura de légende. Dans les années soixante, un culte du génie méconnu naquit autour de cet auteur et de son existence d’artiste marquée par les privations et la précarité. Le culte qui se développa alors autour de la personne de Hohl eut pour effet de reléguer au second plan l’oeuvre protéiforme de l’écrivain. Ses célèbres fiches suspendues à des cordes à linge, dans la cave genevoise où il vécut, firent l’objet de nombreuses photos et de divers récits de contemporains. Ce n’est que plus tard que le véritable intérêt pour leur contenu se manifesta. De nos jours, la notoriété de l’auteur de Chemin de nuit, d’Ascension ou de Nuances et détails grandit sans cesse. Les Notes ou De la réconciliation non-prématurée, volume de plus de mille pages, sont considérées comme un chef-d’oeuvre de ce penseur excentrique, de cet écrivain rare et exigeant qui fut admiré par des auteurs de l’envergure de Max Frisch, Elias Canetti, Friedrich Dürrenmatt ou encore Peter Handke.

 

Ariane Lüthi, Hugo Sarbach, Ludwig Hohl, Antonin Moeri, Anna Stüssi, Barbara Lafond-Kettlitz, Sabine Haubt, Martin Raaflaub, Magnus Wieland, Max Frisch, Friedrich Dürrenmatt.

 

Né à Zurich où il exerça d’abord comme architecte, Max Frisch (1911-1991) est l’une des figures majeures de la littérature allemande de l’après-guerre. Ses romans, ses pièces de théâtre et son journal ont été traduits dans le monde entier. Marquée à ses débuts par Brecht et l’existentialisme, son oeuvre explore des thèmes liés à la crise des sociétés modernes et à la difficulté des êtres à comprendre le monde et l’existence. Observateur aigu de son temps, habité par une exigence éthique d’équité qui le conduisit à tenter de secouer sans relâche la conscience de ses contemporains, Max Frisch est un écrivain dont les mots ont le pouvoir d’être infiniment tangibles et palpables. Il n’est pas jusqu’à son ironie qui ne soit une façon de tenir l’esprit en alerte. « Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles », avait-il écrit dans Monsieur Bonhomme et les incendiaires. Sans optimisme niais, Max Frisch nous redonne confiance dans les vertus de la pensée, du doute et du questionnement. Il nous redit l’exigence de la responsabilité humaine et la puissance des devenirs à inventer, en toute liberté et lucidité.

 

Régine Battiston, Rolf Niederhauser, Marianne Frisch-Oellers, Richard Dindo, Katja Snozzi, Walter Lesch, Margit Unser, Olivier Mannoni, Max Frisch, François Rancillac, Jean-Marie Paul, Daniel Annen, Thomas Strässle, Christine Weder, Peter Bichsel.


05/03/2015

Le Jardin des muets (Trieste)

par Jean-Michel Olivier

images.jpegIl y a, près du port, un parc public appelé le Jardin des Muets.

En partant de la ville, on descend vers la mer. On tourne à droite après la Poissonnerie, puis on remonte en direction de l’église San Giusto. Mais on ne va pas jusque-là. On entre dans un parc immense et silencieux que peu de gens connaissent. Il y a des frênes aux belles fleurs écarlates et des arbres de Judée.

Mais ce qui fait le charme de ce jardin secret, c’est le silence qui y règne. Un silence de lecture ou de mort. C’est là que je venais lire ou écrire, loin des bruits de la ville, quand j’étais au lycée. On n’est jamais seul quand on lit un bon livre. On converse en silence avec les ombres. On voyage dans le temps et l’espace du rêve. On vit des aventures qui vous emportent au bout du monde ou vous font visiter votre ville, comme si elle était étrangère.

Je voulais vous montrer ce jardin, Romano, c’est le jardin de mon enfance, mon refuge et ma joie.

Un jour, était-ce fin avril ou début mai, je ne sais plus, nous quittons de bonne heure la librairie et nous longeons le Grand Canal. Un peu partout, les acacias en fleur sont déjà couverts d’hirondelles.

Trieste est une ville de l’été et l’été, ici, commence au début mai et finit en octobre.

Je cueille une branche de mimosa, je vous la donne et vous la respirez longuement, les yeux fermés, comme si vous récitiez une prière. Vous avez toujours été sensible aux fragrances, et celle-ci vous transporte.

images-3.jpegOn croise alors Umberto Saba, son béret sur la tête et la pipe à la bouche. Il est appuyé sur une canne.

Vous êtes impressionné, Romano, face au poète silencieux qui vous regarde avec ses yeux de bronze.

Plus loin, il y a Italo Svevo, sa grosse moustache et son nœud papillon, qui semble regarder ailleurs, toujours, vers l’horizon brumeux. Un mauvais plaisantin a aspergé son buste images-4.jpegde peinture rouge. Alors on jurerait qu’il a reçu un coup de hache ou de marteau sur la tête.

Vous cherchez Ezra Pound, le poète maudit. Il est caché derrière un cèdre noir, tout au bout de l’allée, dos au cimetière. Regard fou, cheveux en broussaille, moustache et barbichette mal taillées. Le Paradis, voilà ce que j’ai tenté d’écrire. Mais le Paradis du poète s’est brisé quelque part entre Venise et Trieste, la prison et l’asile psychiatrique. images-5.jpegLui qui considérait le sexe comme un sacrement et n’acceptait pas que l’Église touche l’argent destiné aux artistes et aux philosophes, il a fait vœu de silence depuis qu’on l’a accusé de trahison…

Au détour d’une allée, je vous montre le buste d’un illustre anonyme. Ses cheveux noirs sont coiffés en arrière et collés sur son crâne avec de la brillantine. Il a une partition de piano sous le bras. Sa petite moustache lui donne un air joyeux. Détaché des réalités du monde. C’est mon grand-père Heinrich. Heinrich Peter Buchacher. Musicien amateur et photographe du Duce. Je lui lance un baiser de la main.

Je vois que vous cherchez quelqu’un, Romano, dans cette crypte à ciel ouvert. Mais vous ne l’avez pas trouvé…

« Et Trieste ! Ah Trieste a mangé mon foie ! »

La nuit tombe déjà. Les portes du jardin vont bientôt se fermer. Il faut quitter le colloque des bustes.

Mais vous n’écoutez pas et vous m’entraînez par la main.

images-6.jpegDerrière une allée de cyprès, au milieu d’une pelouse, face à la mer qu’on entend murmurer, il y a un homme debout, son chapeau de guingois sur la tête, un bandeau de pirate sur l’œil gauche, une petite moustache, appuyé sur une frêle canne en jonc.

« Ah ! Le voilà… »

Vous approchez du poète irlandais qui a vécu et écrit ses plus belles pages dans cette ville, celui qui a réinventé l’odyssée quotidienne d’un petit juif de Dublin à la table des cafés de Trieste, entre deux leçons particulières d’anglais et ses cours de l’école Berlitz.

« James Joyce ! »

Il semble cligner de l’œil, nous inviter à boire avec lui un verre de pur malt et sourire de cette farce qui fait de lui un écrivain académique, coulé dans le bronze, lui qui n’a cessé de bouger, comme vous, Romano, l’exilé, l’étranger constamment au début de son histoire…

Dans la vie, vos héros sont des artistes !

J’entends des pas dans l’allée. Je vous prends par le bras, mais vous ne voulez pas partir.

Vous êtes un étranger, Romano, arrivé clandestinement en Italie avec de faux papiers ! Vous risquez d’être arrêté, jeté en prison, refoulé dans votre pays…

Deux carabiniers, en grande conversation sportive, débouchent de l’allée. Ils ne nous ont pas vus. J’empoigne votre bras et nous disparaissons sous les branches du cèdre. Je colle ma main sur votre bouche.

Les pandores poursuivent leur ronde. Ils ne regardent pas autour d’eux. Ils continuent à s’engueuler. Qui va gagner le match de dimanche entre la Triestina et l’Inter de Milan qui occupe la tête du championnat d’Italie ? Est-ce que l’Inter va jouer avec Bruno Masta et Fulvio Nesti ? Dans ce cas, les Triestins n’ont pas l’ombre d’une chance…

Je sens que vous avez envie d’ajouter votre grain de sel.

Heureusement que les carabiniers sont loin !

Leurs voix se perdent dans l’air du soir.

Vous embrassez ma main et je vous laisse faire. Vous embrassez mon bras, mon cou, mes seins. Je ne fais rien pour arrêter votre fougue. Nous nous laissons glisser sur la pelouse, dans la nuit parfumée. Nos baisers n’ont pas de fin. Notre désir non plus.

Joyce nous regarde en clignant des paupières. 

01/03/2015

nouvelles de Moeri à la radio

Du lundi 2 mars au vendredi 6 mars, sur ESPACE 2, de 16 h à 16.30, seront lues par Anne Schwaller, remarquable comédienne qui a joué souvent sous la direction de Gisèle Sallin, des nouvelles de votre serviteur tirées de Tam-Tam d'Eden et Encore chéri!


Imaginaire

Claude Dalcher
du lundi au vendredi de 16h00 à 16h30

Lundi 2 Mars 2015

 
 
Antonin Moeri: Nouvelles (1/5)
Couverture du recueil "Encore chéri !". [éd. Bernard Campiche]
 

Couverture du recueil "Encore chéri !". [éd. Bernard Campiche]

Né à Berne, Antonin Moeri est parfaitement bilingue. Mais c’est en français qu’il transcrit son imaginaire sur la page. Maître de la brièveté littéraire, il s’amuse avec la langue, variant les thèmes, les lexiques et les musiques.

Les nouvelles choisies sont extraites de ses deux derniers recueils "Tam-tam d'Éden" & "Encore chéri !" parus chez Bernard Campiche Éditeur.


"Le figurant"

Interprète: Anne Schwaller
Réalisation: Claude Dalcher

 
 

27/02/2015

Antoinette Rychner, Le Prix

 

Par Alain Bagnoud

Antoinette Rychner n'a pas choisi la facilité avec le personnage principal de son roman Le Prix. C'est un sculpteur dont on suit le monologue intérieur. Sa grande ambition est de recevoir un prix qu'on comprend être prestigieux, et toute son existence, toute son activité tournent autour de cette marque de reconnaissance. Mais ce qui pourrait sembler une histoire réaliste et cruelle devient, grâce à la fantaisie et à l'écriture d'Antoinette Rychner, une fable drolatique. Et faute de se sentir proche du personnage principal, on finit par se moquer de lui comme on se moquerait de nous-même...

Ce n'est, on s'en rend compte assez vite, pas un hasard si le roman commence par la description du nombril du personnage, nombril blessé qui reviendra dans le livre. Antoinette Rychner ne lésine pas sur les symboles. Plus tard, le sculpteur portera l'œuvre qu'il crée sur son ventre comme un bébé en gestation, elle sera soudée à sa chair...

Mais on n'en est pas encore là. Au début du roman, une lettre type vient d'annoncer au sculpteur qu'il n'a pas reçu le Prix. Du coup, il en devient sourd. S'ensuit tout un retranchement sur lui-même. Il refuse de s'occuper de son enfant (Mouflet), mène la vie dure à sa femme... Suivent les affres de la jalousie, la difficulté de créer encore, la naissance d'un deuxième enfant, Remouflet, puis un travail accepté dans une galerie. Mais la vision d'une œuvre de son rival le fait replonger dans la création et reparticiper au prix... Pour le suspense, on s'abstiendra de dire si, en fin de compte, il l'obtiendra.

Bien entendu, ce héros résonnera en tous ceux qui ont des velléités créatrices. Beaucoup se reconnaîtront en lui. Les histoires de jalousie, de narcissisme, les questionnements sur sa propre valeur, le sentiment d'injustice parce que quelqu'un dont on n'estime pas le travail a obtenu une récompense que nous pensions mériter, tout ça fait partie de la vie artistique. De même, l'égocentrisme du personnage est fondé sur quelque chose de noble, la volonté de créer une œuvre qui chante, qui soit une réussite, et son combat pour trouver le temps de créer est celui de beaucoup de gens.

Du coup, le livre de Rychner mettra du baume au cœur de tous les acteurs culturels. S'ils sentiront le ridicule de leurs ambitions et de leurs entreprises, ils riront de leur caricature, se sentiront pénétrés de leur propre générosité, de la grandeur de leurs visées, trouveront peut-être enfin une justification à leur égoïsme... Salutaire livre, qui réhabilite en fait tout un secteur de l'activité humaine !



Antoinette Rychner, Le Prix, Buchet et Chastel

26/02/2015

Mystère Sollers

images-11.jpegIl y a un mystère Sollers, comme il y a un mystère Céline, Dante ou Joyce. Il publie, tous les deux ans, des romans qui n'en sont pas vraiment, et laissent les critiques souvent interdits. La somme de ses essais est impressionnante (La Guerre du goût, Fugues, Défense de l'Infini*) et inépuisable. Cet homme a écrit sur tout : les peintres, les écrivains, la politique, mais aussi les fleurs, Venise (ah ! son Dictionnaire amoureux de Venise** : une merveille !), etc. Depuis toujours, il provoque, il agace, il séduit. Il suit obstinément sa voie, qui n'est pas celle de la « France moisie », qu'il dénonçait il y a quelques années…

images-10.jpegAlors, L'École du mystère***, son dernier livre ? Inclassable, comme d'habitude. Les uns diront qu'il s'agit là d'un roman décousu, sans véritables personnages et sans intrigue. Ils n'ont pas tort. Mais ce n'est pas important. Les autres verront dans ce faux roman (comme les précédents) une sorte de rhapsodie, suite de réflexions sur l'époque, de portraits furtifs, de petites fables, qui tournent autour du titre (qu'ils éclairent) : l'école et le mystère.

Le mystère, tout d'abord, c'est celui de la messe, l'émotion mystérieuse (encore aujourd'hui) à l'écoute d'une messe en latin ou d'un morceau de jazz. Cette émotion, venue on ne sait d'où, nous ouvre les portes d'un monde inconnu où justement le narrateur est initié. Car l'émotion nous ouvre au mystère et le mystère est l'école de la vraie vie. Les grands livres sont à la fois mystérieux, stimulants et riches en enseignements. Pour Sollers, on n'a jamais fini d'apprendre. Seuls les livres qui ne nous apprennent rien sont inutiles.

Nous faut-il donc retourner à l'école ? Non : « L'école du mystère est le contraire de l'institution scolaire en plein naufrage. La Nature est le seul professeur, pas de « bourses », d'habilitations, de passe-droits, de recommandations cléricales. Le cœur répond, ou pas, à la nature universelle, c'est une résonance. (…) J'apprends, voilà tout. J'apprends en étudiant, soit, mais surtout en dormant, en rêvant, en parlant, en nageant, en baisant. Personne ne me dit ce qui est bien ou mal. J'apprends. »

Éloge de la lenteur, de l'apprentissage, de la pensée, de la poésie, le roman de Sollers fait se croiser deux femmes, très différentes l'une de l'autre, qui intrigue le narrateur. Il y a Fanny, « partenaire d'une liaison expérimentale », qui représente la morale (toute-puissante aujourd'hui, hélas), la contradiction, Fanny très occupée par sa vie de famille, « la gestion rentable de son mari », « ses réseaux sociaux », ses amours contrariées, — Fanny qui l'agace et qu'il aime. Et, sur l'autre bord, il y a Manon, la sœur aimante et complice, Manon qui joue avec le feu, l'initiatrice et la consolatrice, résolument du côté du mystère, de l'expérimentation, de l'émotion vécue.

DownloadedFile.jpegDans L'École du mystère, on voit passer bien d'autres personnages, liés souvent à une actualité : Céline, Heidegger (dont on publie les Carnets noirs), Marilyn Yalom (prêtresse américaine des « études genre »), Marguerite Duras (vieille sœur ennemie). Chacun contribue à bâtir cette école du mystère que Sollers appelle de ses vœux, et qui prend forme au fil du livre. Comme autrefois, en 1987, la société secrète du Cœur absolu avait pris forme sous la plume de ce grand amoureux de Venise.

Difficile d'en dire plus sur ce livre inclassable, riche, clair et mystérieux.

Laissons les derniers mots à Philippe Sollers : « Qui connaît la joie du ciel ne craint ni la colère du ciel, ni la critique des hommes, ni l'entrave des choses, ni le reproche des morts. »

* Philippe Sollers, La Guerre du goût, Folio.

— Fugues, Folio.

— Défense de l'Inifin, Folio.

** Dictionnaire amoureux de Venise, Plon.

*** L'École du mystère, roman, Gallimard, 2015.

22/02/2015

velan - cingria


A propos de Charles-Albert Cingria, l'auteur de "Soft Goulag" Yves Velan écrivait dans la Revue Rencontre:

 

 

Cingria détient une pierre philosophale à la place du coeur. Hommes, bêtes, paysages, descendent en lui et se transmuent en proses de longueur variable, mais ordinairement courtes, et réussies à volonté. Je dis de sa poésie: état natif, parce que ses textes le deviennent sans effort, et sans dessein. On ne voit pas que se pose pour lui le problème du sujet. Sans doute il a tort, mais c’est ainsi. Je connais peu d’indépendance plus radicale. Né Dalmate, ou Tamoul, ou Finno-Ougrien, que sais-je, puis Romand une deuxième fois, puis omnivore une troisième, il n’a pas de racines, que des attaches. Au propre, au figuré, dans sa création, l’espace, et le temps, il se promène. Des Romands il a d’abord la culture entièrement digérée et aussi naturelle que sa fantaisie, donc n’agaçant jamais; par elle les choses assouplies consentent à une délicate connivence. Outre le bric-à-brac qu’elle fournit à l’humour, lequel n’est qu’un exorcisme du tragique. Le paradoxe, même sous une apparence inquiétante, apparaît vite, qu’il doit rassurer. Cingria, en bref, est inséparable à mes yeux, d’une trinité: Cingria, Gadda, Chesterton. Ne pas confondre ce plaisir à l’inattendu avec le pittoresque. Romand, il l’est encore, par sa profonde rumination. (Je parle des meilleurs). Toute la Loire, et ses bords, avec fabriques, villages et bétails, est macérée en vingt-deux pages. Mais les cinq sens fonctionnent, plus un entraînement à s’étonner. Enfin du Romand la présence de la terre, mais j’y reviendrai. Pour l’instant, j’admire la précision de cette langue. Comme chez Gilliard, rien qui ne soit vigoureux, fonctionnel, formulé. Voilà, il n’y a pas d’art sans pensée, et énonciation d’une pensée. Encore une fois, «l’ordre est dans l’âme». Or le fond de la nôtre est trouble. Et c’est pourquoi nous aimons tellement la musique et l’Allemagne. Un poète, pensent les gens, c’est un rêveur (outre qu’un oisif et un hurluberlu). Mais non je n’invente rien. D’ailleurs nous partageons le concept avec tant d’autres peuples. Par malheur il ne s’agit pas chez nous que du public. Combien de nos poètes d’âge mûr sont des adolescents prolongés, mêlant tout, l’aspiration avec la poésie. D’où notre souci de la forme. C’est toujours la forme que nous avons prise, de n’importe quelle poétique. C’est elle qui a retardé pendant des décennies, notre naissance, désespérée tentative d’une croûte à la surface de notre nébuleuse. Jusqu’au jour où on s’est aperçu que le poète est celui qui cherche à y voir clair. A dater de cette découverte nous en avons eu quelques-uns.



20/02/2015

Francis Amoos, Du neuf, de l'inconnu, de l'impossible

 



Par Alain Bagnoud

Le recueil de Francis Amoos est une des lectures fortes que j'ai faites récemment. D'abord à cause du parcours de vie bouleversant de son auteur, qu'évoque le livre Ensuite à cause de la sagesse qui s'en dégage. Enfin parce que Du neuf, de l'inconnu, de l'impossible, recueil de poèmes et d'aphorismes, n'est pas simplement un témoignage, mais aussi une œuvre littéraire réussie.

 

Commençons par l'auteur, qui est né en Valais en 1958. Je l'ai fréquenté dans nos années de collège, puis au début de l'université. Ce garçon très intelligent, très cérébral, très brillant, était un lecteur assidu, passionné par les complexités intellectuelles et les enjeux universitaires. Il était un peu destroy aussi. Mais enfin, qui ne l'était pas dans ce groupe d'amis peu sages, volontiers imbibés et enfumés ?

 

J'ai perdu le contact avec Francis quand il a changé d'université et d'études. À Lausanne, il s'est lancé dans la sociologie et est devenu le rédacteur en chef de l'Auditoire, le journal des étudiants. Mais en 1990, ses études terminées, il lui est arrivé un drame. Une moto le shoote, l'accident altère durablement sa motricité et sa parole, le laisse cérébro-lésé. Il se retrouve sur une chaise roulante et mutique, à ne plus comprendre les mots que les autres prononcent, à ne plus arriver à exprimer ceux qui tournent dans son cerveau, incapable de parler et d'écrire. Il est accueilli dans des institutions spécialisées, jusqu'à ce qu'il trouve sa place au Foyer Valais de Coeur à Sierre.

 

Au fil des ans, une lente reconstruction se fait. Le cerveau est inventif. De nouvelles connexions se créent peu à peu. Enfin, arrive le petit miracle que raconte Anne C. Martin dans sa préface au livre.

 

Elle donne un séminaire d'écriture à des personnes handicapées, leur fait une proposition. Quand c'est au tour de Francis Amoos, il y a un grand silence, une longue lutte. « Dans ses yeux, écrit-elle, je lis un effort titanesque, une impatience presque colérique, un désir puissant que les mots coulent, s'écrivent d'eux-mêmes, parce qu'ils sont là. » Puis enfin, après quinze ans de « gel émotionnel et intellectuel », jaillit le mot rien. D'autres efforts font surgir un deuxième mot, puis un autre. Et durant les sept ans que dure le séminaire, une sorte de renaissance se produit, la parole revient et des poèmes trouvent leur forme.

 

Rien.
Un chouca passe
Il vole
silence.
Un silence chaud.

 

Ces beaux poèmes forment la première partie de Du neuf, de l'inconnu, de l'impossible. La deuxième partie, composé d'aphorismes et de réflexions, a été produite d'une autre façon, grâce à une méthode appelée la psychophanie, un moyen alternatif de communication où le praticien soutient la main du partenaire qui peut ainsi, explique Line Short qui l'a pratiquée avec Francis Amoos, pointer des lettres, des mots, ou frapper un clavier d'ordinateur.

 

C'est ainsi qu'ont été créés de courts textes souvent bouleversants, qui parlent du handicap et de ses difficultés, mais aussi d'art, de peinture, de musique... Ces écrits concis, denses, profonds, vont à l'essentiel. Il s'y trouve des raisons de lutter, une quête passionnée du sens, une tentative de dépasser les dualités, une sagesse, enfin, qui touchent profondément.

 

Au total, Du neuf, de l'inconu, de l'impossible est un livre qui ne laisse pas indemne. On peut trouver d'autres renseignements, ou le commander, à l'adresse suivante :
http://www.amoosbluche.ch/commande/

 

 

 

Francis Amoos, Du neuf, de l'inconu, de l'impossible, Editions à la carte

19/02/2015

Opération Tandem à Casablanca

par Bouthaïna Azami

le360_fw_img_31021.jpgDans le cadre des tandems organisés par le Salon du livre de Genève et le Salon de Casablanca, j'ai eu le bonheur de dialoguer, ce dimanche 15 février, avec Jean-Michel Olivier, Prix Interallié 2010. Une plume et un univers dont on a le sentiment de ressortir grandi.

Jean-Michel Olivier est reconnu pour être l’un des plus grands écrivains suisses de sa génération. Né à Nyon, il vit depuis trente ans à Genève où il se partage entre son activité d’enseignant et l’écriture. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, essais, livres autour de la photographie et de l’art contemporain, romans, Jean-Michel Olivier a reçu, en 2010, le Prix Interallié pour son romanL’amour nègre. Un roman qui, me confiera-t-il lors d’une rencontre dans le cadre du Salon du livre de Casablanca, marque un tournant dans sa carrière pour être très différent de ses précédents écrits.

 

De La Dame du Fort-barreau à L’amour nègre

Avec L’Amour nègre,  Jean-Michel Olivier quitte en effet la Suisse et, notamment, sa ville de Genève, son quartier des Grottes qui vous prend par la main et vous mène, dans Notre dame du Fort-barreau, à la rencontre de Jeanne. Jeanne, cette «sublime mendiante», «les cheveux en bataille, les bas mités, le châle qui part en filoche» mais qui a «cette flamme dans (les) yeux». Cette flamme, bouleversante, qui irradie de cette lumière émanant de ces être rares qui ont renoncé au monde sans pour autant cesser d’aimer les hommes. Qui ont renoncé au monde pour mieux aimer les hommes. images-8.jpegEt Jeanne, je l’ai croisée aussi. Nous avons de temps à autre échangé un sourire, quelques mots, dans ce quartier où j’ai vécu durant trente ans, comme Jean-michel Olivier, que j’ai dû certainement croiser aussi, sur cette fameuse rue du Fort-Barreau ou dans les ruelles de ce village des Grottes où tout le monde se retrouve finalement, dans les mêmes lieux, les mêmes cafés... Mais il aura fallu ce Salon du livre de Casablanca pour que la rencontre se fasse vraiment. Et l’univers de l’écrivain m’a d’autant plus touchée que la plume est juste; incisive, certes, mais sans jamais sombrer dans le pathos, car elle trempe dans cette encre dont seuls les Suisses ont le secret: une plume d’un amour et d’une générosité uniques qui se déprend de soi pour se prendre à l’autre, s’éprendre de l’autre. Se prendre à Jeanne qui va les bas troués, livrée à la cinglante bise genevoise; Jeanne sur laquelle d’aucuns se retournent comme sur une miséreuse «folle» et qui,en réalité, est la propriétaire de deux immeubles dans lesquels elle accueille ceux qui n’ont pas de lieu et parfois pas même lieu. Jeanne, qui fera visiter au narrateur,  qui n’est autre que Jean-Michel Olivier lui-même, un appartement dans lequel il s’installera comme dans un sanctuaire, tant la rencontre avec cette «fée» le prendra dans l’âme et la chair. Un sanctuaire, «Un oratoire» gorgé de mémoires à présent absentées qu’il traque, armé de son Nikon, tant elles hantent l’espace, imprègnent les murs. «Un oratoire» car, ces mémoires des lieux, Jeanne vient désormais lui en livrer les secrets, elle qui lui rend à présent visite chaque jour, s’annonçant d’un discret coup asséné à la porte de «la pointe du pied». Ainsi, elle lui racontera qu’un certain Vladimir Illitch –«Lénine, vous voulez dire?»- avait passé là «une soirée mémorable».

 

Jeanne? «Une fée», «une amie». Pour d'autres, enfin pour ceux que ça arrange: «une folle». Comme pour ces épiciers qui la rabrouent, l’humilient en public tandis qu’elle cherche dans son porte-monnaie les pièces pour payer ses courses. Scène, prenante, à laquelle assiste, pétrifié, l’auteur-narrateur: «Pas un mot, pas un geste pour vous, Jeanne, qui m’avez tout donné. J’écoute et je reste impuissant, prisonnier de mon lamentable silence. Je disparais dans ce désert d’hommes et de femmes confondus dans une même lâcheté. La lâcheté des groupes et des troupeaux, des meutes de chiens.»       

Et le narrateur d’entrer alors dans une culpabilité insurmontable, qui l’exilera de lui-même. Serait-il désormais de ces hommes, ces femmes, qui lui soulèvent le cœur? Non, car il a une conscience. Une conscience qui le ronge, à présent, au point de l’acculer au suicide. Tentative avortée par une femme qui le tirera des eaux du fleuve dans lequel il s’était jeté et se fera, après une aveugle nuit d’amour avec le narrateur, une sorte de vertigineuse métaphore de l’acte d’écrire. Un corps-à-corps où l’écrivain se perd, guidé comme malgré lui par une «vérité » qui le consume, dans laquelle il s’annihile comme pour mieux renaître à lui-même. Et ce livre qui vous invite, dès la page de couverture, à vous saisir de la main en heurtoir plantée dans la page bleutée pour frapper, de la pointe des doigts fondus à d’autres doigts, à la porte fermée sur d’édifiants émois.

 

L’Amour nègre

Quittons la Suisse. Pour mieux, finalement, y revenir. Jean-Michel Olivier s’en va, dans ce roman prenant, suivre les périples de Moussa, né «dans un village coincé entre la mer et un volcan éteint», en Afrique; né d’un père qui «avait dix épouses et une kyrielle d’enfants. C’était le seul et meilleur moyen qu’il avait trouvé pour ne pas travailler. Il passait ses journées sous l’aloès. Avec une calebasse remplie de vin de palme. (…) Le soir, il titubait d’une case à l’autre et distribuait des volées de Bambou».  Dès les premières lignes, c’est un couperet qui s‘abat sur le lecteur. Le décor est planté, saisissant de violence.

images-9.jpegBientôt, Moussa, vendu par son père contre un téléviseur à écran plat, sera rebaptisé Adam par sa famille d’adoption. Nouvel homme promis au Paradis? Pas vraiment. Objet pour son père, Adam poursuit son destin de «nègre». Et nous ne sommes pas là dans la «négritude», digne et rebelle, d’un Aimé Césaire. Mais dans les acceptions les plus viles de ce mot «nègre». «Une insulte», dira Jean-Michel Olivier. Bien plus que cela, une violence, une absence dans le déni, un déni originel condamnés à des murs, ou barreaux, assassins, contre lesquels il s'en va se fracasser irrémédiablement se fracasser, aussi "blin-bling" soient-ils.

L’Amour nègre?  L’amour de consommation, de substitution, l’amour-objet avilissant. Le nouvel Adam chutera dans les paradis artificiels d’Hollywood, ceux de Brad Pitt et Angelina Jolie auxquels l'auteur fait allusion. Et Moussa n’y trouvera pas sa place et passera de main en main, de pays en pays, dans un livre subdivisé en chapitres comme autant d’expériences cumulées du démembrement, de la dissolution de soi qui n’aura finalement d’autre alternative que de se faire siens les préjugés qui l’accablent et qu’il trimballe dans sa peau.

Une vertigineuse dénonciation de cette nouvelle ère de la mondialisation négatrice et de la consommation à outrance qui ne fait qu'exacerber, de façon d'autant plus outrancière qu'elle revêt, sournoise, l'habit de l'hôte philanthrope. 

Photo © Copyright : Brahim Taougar-Le360