30/11/2007

Les poètes ne meurent pas

 

Par Olivier Chiacchiari

 

Le 2 novembre 1975 sur une plage d'Ostie, on découvre le corps sauvagement assassiné de Pier Paolo Pasolini.
A l'issue d'un procès controversé, le crime est imputé à un certain Giuseppe Pelusi. En réalité, il s'agit d'un massacre organisé, comme en atteste le même Pelusi trente ans plus tard en revenant sur ses déclarations: cette nuit-là, ils étaient trois individus à abandonner le poète agonisant, après l'avoir roué de coups et lui avoir roulé dessus avec sa voiture...
Qu'est-ce qui a pu motiver une telle sauvagerie à l'égard d'un artiste de cette envergure ? Son envergure, précisément ! Pasolini dérangeait par ses prises de positions de plus en plus subversives, notamment avec son film Salo ou les 120 journées de Sodome, condamnation radicale de la bourgeoisie italienne sous le régime fasciste, achevé peu de temps avant sa mort.
Pasolini était un grand guerrier des arts et des lettres qui a payé de sa vie le courage de ses engagements. Malgré les pressions, les menaces, les calomnies, les procès de toutes sortes, il n'a cessé de servir ses convictions loin des courants de pensée et des idéologies dominantes.
Une liberté inacceptable pour ses détracteurs qui ont tous - politiciens véreux, fonctionnaires corrompus, nationalistes, fascistes, mafieux, homophobes, bourgeois puritains et j'en passe - si ce n'est commandité, du moins cautionné sa mise à mort, avec l'assentiment tacite d'une justice qui s'est refusée à identifier ses auteurs.
Mais ce qui fut négligé dans cette barbarie aveugle, c'est qu'à tant vouloir réduire le poète au silence, ils en firent un martyr. Martyr dont l'œuvre et la mémoire sont depuis lors honorés à travers le monde. Et gageons que cela durera quelques siècles...

Pour en savoir davantage: «Les Ecrits corsaires» (Flammarion, 1975), compilation des articles de presse publiés par Pasolini; le documentaire édifiant de Marco Tullio Giordana «Pasolini, mort d'un poète» (1995); et la bande dessinée de Davide Toffolo «Pasolini, une rencontre», (Casterman, 2004).

29/11/2007

Ces mots qui relient


 

par Pascal Rebetez

 

 

J’ai plein d’idées pour emplir un blog, mais je me lève moins tôt que la plupart des gens qui réussissent et, journaux lus, lorsque je me dis : « Tiens là mon coco, ça vaut un billet ! » hop, le thème est déjà pris par quelqu’autre coucheur d'idées.

Je me lève tôt parce que je me couche tard, ayant savouré hier soir une série de textes poétiques, dont le dernier Jérôme Meizoz paru à l’Aire : Terrains vagues, je crois que ça s’appelle. C’est un tout petit livre mais qui m’a procuré de puissants frissons. Parce que les évocations faites causaient à mon entendement. Parce que je découvrais à travers les mots de cet universitaire valaisan très haut (près d’1m90, me semble-t-il pour l’avoir croisé quelques fois), les pâleurs et les cicatrices d’un Mensch soumis aux intempéries du cœur et des émotions. Quelque chose d’un frangin. Un livre , ce sont des pages qui relient.

Et puis, féconde soirée, il y a eu aussi le manuscrit d’une dame qui chante l’eau. C’est très beau, très pur et rien moins qu’acratopège. Mais vais-je le publier à l’enseigne des éditions (www.dautrepart.ch) ? Alors que l’expérience montre que la poésie ne se vend pas ou si peu, qu’elle est une terrifiante affaire économique. Louis Dubost, créateur des Editions du Dé Bleu, dit que ça serait merveille que chaque poète lui envoyant un manuscrit lui achète en même temps ne serait-ce qu’un de ses livres : sa machine éditoriale serait renflouée. La mienne en a besoin : je compte donc sur l’excellence du dernier roman de Claude-Inga Barbey Les petits arrangements, qui sort officiellement aujourd'hui, pour que les gens lisent et se lient et que tous ces liens permettent à nouveau de relier d’autres ouvrages, etc.

28/11/2007

L'humour au bout des doigts

par Pascal Rebetez

Rien de tel qu’une bonne lime à ongles pour arrondir ses fins de moi.

Eric Chevillard, extrait de son excellent blog http://l-autofictif.over-blog.com/

Sur le silence des écrivains face à l’UDC

Un blog d'écrivains pose implicitement, pour ses auteurs, la question de la légitimité et des limites de la prise de parole publique. A ce sujet, je vous livre, avec l'assentiment de son auteure, un article de notre consoeur écrivaine Silvia Ricci Lempen paru dans Le Temps du 25 octobre dernier. Je crois qu'il ne manque pas d'intérêt.
                                                                                  Pierre Béguin

Dans un texte paru dans Le Temps du 19 octobre, où il s’interroge sur les raisons du silence presque général des écrivains suisses face à l’UDC, le dramaturge alémanique Lukas Bärfuss relève à juste titre que «l’écrivain (…) n’a aucune influence sur les opprimés, les sans-papiers, les demandeurs d’asile. Il ne les connaît pas, ils ne lisent pas ses livres et ils n’en écrivent pas non plus». Mais regardons la situation en face. A défaut de pouvoir toucher ces catégories de la population particulièrement exposées au racisme et à l’exploitation, «l’écrivain suisse» contemporain dispose-t-il au moins d’une quelconque autorité morale sur l’ensemble de la société, qui donnerait du sens à ses éventuelles prises de position publiques ? Il est permis d’en douter...
Voir ici la suite de l'article (texte complet)

27/11/2007

Testez vos connaissances en vocabulaire et orthographe

Réponses (les réponses n’incluent pas les dérivés):
 
- ABBATIAL, ou ABBE, etc.
- AGGLOMERER, AGGLUTINER, AGGRAVER
- BALLADE, BALLAST, BALLE, BALLERINE, BALLET, BALLOT, BALLOTER, etc.
- CARRE, CARREAU, CARREFOUR, CARRELAGE, CARRELET, CARREMENT,              CARRIERE, CARRIOLE, CARROSSIER, CARROUSEL, etc.
- CATTLEYA
- DERRIERE, DERRICK
- ECCEITE, ECCHYMOSE, ECCLESIAL, etc
- IMAGE, IMAM, IMITER
- MALLE, MALLEABLE, MALLEOLE
- PALLIER, PALLADIUM, PALLIUM
- PARRAIN, PARRICIDE
- SOUFRE
- TALLAGE, TALLER, TALLIPOT
 
 

25/11/2007

Hergé antisémite?

Par Pierre Béguin

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Le politiquement correct renvoie logiquement Tintin au Congo au ban des livres racistes et son auteur à celui d’affreux colonialiste. Peut-être. Même si on pourrait opposer à cette accusation les caricatures de colons anglais. Après tout, Hergé est-il considéré comme raciste parce qu’il a dessiné des Japonais fourbes? Non. L’est-il pour avoir réduit Chicago à une ville de gangsters et représenté les Américains comme des affairistes sans scrupule? Non. L’est-il pour avoir limité sa vision de l’Amérique latine à des bandes de révolutionnaires sanguinaires et avinés? Non. L’est-il pour avoir dessiné d’affreux sorciers africains? Non. Encore que… En matière de racisme, l’égalité de traitement le cède aux préjugés, aux procès d’intention, aux culpabilités, bref à l’arbitraire.

Mais le plus déli1358121541.jpgcat reste les accusations d’antisémitisme dont Hergé fait l’objet. Si ses Japonais sont presque tous fourbes (ce qui n’a posé aucun problème), ses Américains presque tous affairistes (ce qui n’a posé aucun problème), ses Latino Américains presque tous révolutionnaires sanguinaires (ce qui n’a posé aucun problème), ses Africains presque tous affreux sorciers ou caricatures du genre «y a bon missié blanc» (ce qui pose problème), qu’en est-il de ses Juifs? Certes, les activistes de «l’Irgoun», dans L’Or noir, suscitent la sympathie, même si de mauvaises langues rétorqueront qu’il s’agit de Juifs voulant ressusciter un Etat juif dans le désert, loin de l’Europe, comme le souhaitaient précisément les anti-juifs. Pour le reste, il faut bien admettre, dans les éditions originales, qu’il est difficile de trouver un personnage juif décrit de manière positive. L’Etoile mystérieuse, imaginée en pleine occupation nazie, en est un exemple saisissant. Dès le début, Tintin, poursuivi par le prophète Philippulus, passe devant une bout593162908.jpgique sur la devanture de laquelle est inscrit le nom Levy. Deux caricatures de commerçants juifs, à l’image 2101607558.jpgde celui de L’Oreille cassée, nez crochu, bouche lippue, tiennent à peu près ce langage: «La fin du monde! Ce serait une bonne bedide avaire, Salomon! Che tois 50000 frs à mes vournisseurs… Gomme za che ne tefrais bas bayer». Mais le pire reste le banquier new-yorkais Blumenstein qui incarne le mal et la cupidité par opposition au bien et à la vertu incarnés par Tintin. Bien sûr, cédant aux pressions de Casterman, Hergé a fait disparaître les deux commerçants, modifié l’identité de l’expédition américaine par celle d’un état imaginaire, le Sao Rico (la consonance mixte brésilienne-hispanique serait-elle innocente?) et remplacé Blumenstein par un nom plus bruxellois: Bohlwinkel. Ironie du sort ou acte manqué? Un certain Bohlwinkel, d’origine juive, s’est plaint un jour auprès d’Hergé du fait qu’un personnage aussi peu scrupuleux puisse porter un nom aussi juif, comme si la souffrance d’un peuple décernait de facto un brevet de vertu à tous ses ressortissants.

Les évidences sont là, resten269422074.jpgt le délire et les procès d’intention. Qu’on ait pu associer, par exemple, cette étoile grossissante qui menace la planète à l’étoile de David, analogie chargée de sens en un temps où l’étoile jaune est obligatoire (symbole pour symbole, délire pour délire, les pattes recourbées de l'araignée pourraient tout aussi bien faire penser à la croix gammée). Comme on a associé cette même étoile de David à l’immense étoile jaune enserrant une chauve-souris, dans la peinture qui sert de décor à l’illusionniste de Les sept boules de cristal. Chauve-souris ou araignée (vue par Tintin dans le télescope et, plus tard, sur l’île), dans les deux cas, l’étoile est identifiée à une menace grandissante, répugnante ou rampante…

Evidemment, les atrocités et les camps de concentration ont passé par là. Et si l’on pouvait encore, avant la guerre, reléguer certaines caricatures ou plaisanteries douteuses contre les juifs au rang des âneries de mauvais goût, après la guerre, ces mêmes caricatures et ces mêmes plaisanteries deviennent des attitudes criminelles intolérables. C’est ainsi d’ailleurs qu’Hergé se justifia: «L’Etoile mystérieuse était fait bien sûr avant que l’on sache les atrocités nazies, et les camps de la mort, et tout ça; sinon, c’est certain, je n’aurais jamais écrit ça!» (Jacques Willequet, op cit., p. 53-54). Au fait, Hergé pourrait-il être considéré comme anti nazi pour avoir dessiné un avion Heinkel dans Le Sceptre d’Ottokar? C’est du moins ce qu’entendit, sous l’Occupation, un officier-censeur allemand qui le mit en demeure de ne pas recommencer… Encore heureux qu’il n’ait pas représenté les Grecs sous les traits de méchants armateurs!

Alors, Hergé, antisémite? Opportuniste? Victime des événements? Ou simplement caricaturiste?


 

Emil Cioran ou le cynisme visionnaire

 

Par Olivier Chiacchiari

 

 


  N'avoir rien accompli

  et mourir en surmené

 

  Cioran

 

 

 

 

La clairvoyance de ces quelques mots se passe de commentaire.

A méditer sans modération.

24/11/2007

Autant qu'il pleuve...

Par Pierre Béguin

 

Tenez! Je vous livre ci-dessous ma pensée fétiche, celle qui m’a le plus souvent soutenu dans les vicissitudes de l’existence, et tout spécialement dans ses mois de novembre, avec leurs concerts de bise, leur ciel bas et lourd, leurs barreaux de pluie, leurs épreuves semestrielles et leur centaine de dissertations à corriger:


«Autant qu’il pleuve pendant qu’il fait mauvais temps!»

22/11/2007

Scénaristes romands: le soleil se lève à l'Ouest !

 

Par Olivier Chiacchiari

 

Les scénaristes américains sont en grève depuis trois semaines pour tenter d'obtenir quelques dollars supplémentaires sur leurs droits d'auteur... Je soutiens sans réserve, car je me suis moi-même adonné à l'exercice du scénario il y a quelques années, ici, en Suisse romande, et c'est loin d'être mon souvenir le plus réjouissant.
Ce que j'ai pu constater, c'est que le scénariste - qui fournit le texte de base, la matière première sans laquelle rien ne se ferait - est le dernier à être considéré dans le processus de production et le premier à se faire évincer lorsque l'occasion se présente. Un rôle essentiel mais jetable, de crainte qu'il n'empiète sur la toute puissance du réalisateur.
Car si au théâtre, l'affiche mentionne: une pièce de, mise en scène par... au cinéma, elle affirme: un film de ! Point exclamatif final. Dont acte.
Voilà pourquoi les scénaristes les plus méritants finissent toujours par devenir réalisateur. Résultat, il y a pléthore de réalisateurs et pénurie de scénaristes. Là où l'affaire se complique, c'est que les producteurs sont friands de scénaristes qui ne réalisent pas, pour proposer des scénarios à des réalisateurs qui n'écrivent pas. Quadrature du cercle qui embarque des pelletées de jeunes recrues dans des galères démotivantes... peu importe, on en prend d'autres et on recommence !
Or, en Suisse romande, cinéma et télévision relèvent de l'artisanat, non de l'industrie, c'est la raison pour laquelle on devrait privilégier les relations humaines et les collaborations durables. La production y gagnerait, les spectateurs aussi. Mais la plupart des producteurs locaux refusent d'intégrer cette évidence, ils s'obstinent à suivre le modèle américain avec des moyens romands, alors ma foi...
Je lance un appel à tous les aspirants scénaristes: si vous aimez écrire, si vous avez une bonne histoire à raconter, écrivez un roman, une pièce de théâtre, une nouvelle, un poème, une chanson, un conte, mais pas un scénario ! Voie sans issue ! Et si vous persistez contre tout bon sens, alors bétonnez votre contrat et faites-vous rémunérer à la mesure de vos souffrances, car dans le meilleur des cas, le seul bénéfice que vous pourrez en retirer sera financier. Et vous ne l'aurez pas volé.

21/11/2007

Lettre ouverte (bis) à Monsieur B. par Sylviane Dupuis

A la suite de mon article, Le silence des intellectuels et du débat en ligne qui a suivi, notre consoeur Sylviane Dupuis a réagi en nous envoyant une lettre ouverte qu'elle a fait paraître dans Le Temps du 19 septembre. J'ai jugé opportun de la publier intégralement ici pour alimenter le débat. La voici.
                                                                               Alain Bagnoud

Vous êtes, Monsieur B., un « grand professionnel » de la politique : cela, même vos ennemis s’accordent à le reconnaître. Vous avez pour ce faire l’intelligence et tout l’argent qu’il faut. Mais justement. Je vous ai écrit une première fois il y a huit ans, Monsieur B., pour vous dire tout le mal que je pensais de votre projet d’entrer au gouvernement, et dénoncer « un système parfaitement programmé, une stratégie parfaitement sous contrôle, là où d’autres ne veulent voir que la sincère défense de convictions ». Depuis, vous avez raté votre premier putsch, mais réussi le second, le « système B. » a parfaitement fonctionné, vous êtes partout, vous êtes la Vedette, votre ego enfle de jour en jour comme celui de la grenouille de la fable, bientôt vous paierez pour qu’on confectionne des chocolats à votre image – et demain, en dépit de vos dérapages, de vos méthodes nauséabondes et des innombrables preuves données, en quatre ans, de votre mépris du droit, de la collégialité, voire même de la Constitution, vous vous retrouverez peut-être président de la Confédération. J’aime encore mon pays, Monsieur B. Je ne me fais pas à l’idée qu’on détourne à son profit la démocratie avec un tel culot. Je vous écris pour vous dire à nouveau que « je ne marche pas ».

Est citoyen, pour Aristote, qui a part au fait de gouverner et d’être gouverné. Ma qualité de citoyenne me donne donc encore, pour le moment, le droit de refuser publiquement d’être gouvernée par vous. Pour le moment : car quand vous serez devenu notre Grand Guide avec l’assentiment de tous et que chacun sera susceptible à tout moment et au moindre signe de différence de se voir étiqueté « mouton noir »… il sera trop tard pour parler. Or l’exercice de la parole publique est (toujours selon Aristote) l’autre faculté propre au citoyen.

Je vous dois un aveu, Monsieur B. : depuis huit ans vous êtes devenu ma bête noire, mon obsession...
Suite du texte ici (texte complet)

20/11/2007

Vivent les nomades !

 

 

 

 

 

par Pascal Rebetez

 

 

Le bilan d’EasyJet est excellent et, en une année, c’est quasiment l’ensemble de la population suisse (5,8 millions de passagers) qui a décollé en low-cost du territoire suisse. Quel bonheur ! Quelle facilité ! Nous sommes désormais tous devenus des nomades. Attention, pas des Roms, hein, faut pas déconner ! Nous, on est branchés, on s’envoie en l’air, pas cher, on visite en deux jours les villes qui comptent en Europe, et si l’on traverse la Manche, on ne la fait pas !

Non, si on se fait tondre, c’est en toute connaissance de cause. Nous faire croire qu’on connaîtra une ville en vingt-quatre heures, transport aller et retour de l’aéroport compris, c’est de l’arnaque pure, doublée d’une prétention sans vergogne à soi-disant rencontrer l’autre. Il faut le dire : outre que les vols EasyJet ne sont pas donnés, taxes comprises, taxis, prix des hôtels exorbitants, cadeaux obligatoires à acheter, tout cela nous mène à des dépenses assez considérables. Mais l’admettre, c’est déjà passer pour un pigeon. Alors pigeon d’accord, mais voyageur. J’ai été jusqu'à peu un très bon client, vraiment, très tenté par toutes ces destinations exotiques, Malaga, Liverpool, etc. Tes rêves d’ailleurs à portée de main et de porte-monnaie…

Et puis désormais, j’hésite, surtout quand, isolé en montagne, je vois le défilé incessant des traces des nomades dans le ciel.

5,8 millions de passagers dont la plupart sont des consommateurs touristiques, sans aucun réel besoin d’aller ailleurs mais qui y vont parce que ça se fait et que la pub est ainsi faite et l’enthousiasme si généralisé, y compris dans les médias tellement prompts à se réjouir des excellents bénéfices des jeunes compagnies, et ceci malgré que le kérosène, c’est aussi du pétrole et beaucoup de CO2, non ? Le bilan écologique d’EasyJet n’est pas excellent, c’est évident.

Donc les compagnies sont contentes et le modèle EasyJet est d’une grande rentabilité, comme dit son chef helvète.

Question à cinquante centimes : pourquoi n’y a-t-il pas de vol pour Bucarest, alors que les clients nomades sont si nombreux à vouloir du low-cost ?

19/11/2007

Cachez-moi ça !

Par Alain Bagnoud
 
Enfin, on travaille à régler le problème des Roms à Genève ! C’est vrai, quoi, c’était insupportable ! Ces pauvres qui ont l’outrecuidance de venir nous rappeler qu’ils meurent de misère chez eux. Qui s’étalent devant les magasins où nous avons lutté pour arracher quelques colifichets de la dernière mode H&M ou devant les banques où nous avons retiré quelques centaines de francs pour nos dépenses et nos menus frais. Et il faudrait leur donner encore une piécette ?

Qu’on les ôte de là ! Qu’on les fasse disparaître ! Bien sûr, ce ne sont pas des malfaiteurs, je le reconnais, ils n’ont rien à voir avec le crime organisé, ce sont juste des pauvres, mais enfin, ils sont visibles ! On ne peut pas les rater ! Avec leurs vieux habits démodés et élimés qui s’accumulent sur eux en épaisses couches contre le froid, leurs dégaines, leur têtes bizarres. On comprend pourquoi, chez eux, en Roumanie, ils sont discriminés, pourquoi personne ne veut leur donner du travail, pourquoi les policiers les persécutent.

Chaque fois que je les rencontrais, tenez, j’avais mal au cœur. Une envie de vomir et une sorte de… oui, de culpabilité. Heureusement, ce sentiment si désagréable va disparaître. La police fait le nécessaire. On leur rend la vie difficile. On les contrôle, on les force à passer la nuit dans des abris, pour leur bien, pour leur santé, et puis après dix nuits, ouste ! Rentrez chez vous !

Grâce à ces petit tracas qu’on leur fait, ils disparaîtront. Ils ne résistent d’ailleurs pas. Ils ont l’habitude de se faire chasser de partout. Et bientôt, enfin, quand ils comprendront que ça ne sert à rien de venir ici, qu’ils seront embêtés, vérifiés, qu’ils s’endetteront encore plus parce qu’ils ne gagneront même pas de quoi se payer le bus du retour, bien fait pour eux, ils se rendront compte. Notre message n’est pas difficile à comprendre. Au contraire. Simple, clair, affirmé : nous ne voulons pas de vous, ne venez pas !

Les riches, si, tous, de tous les coins de la planète ! Débarquez, arrivez, on vous fait des avantages fiscaux, on vous aime, on vous admire, on vous vénère. Vous êtes nos dieux, nos saints, nos modèles. Nous aimerions tellement être comme vous. Vous sentez bon, vous nagez dans le  luxe, vous passez à la télé, vous nous faites rêver. Vos petits problèmes nous émeuvent. Vos séparations, vos excès, l’éducation de vos enfants. Ce que vous mangez. Vos vacances à Saint-Barth. Tout nous intéresse. Nous nous prosternons devant vous. Ah ça, qu’est-ce que nous pouvons vous aimer, les riches !

Mais les misérables, non ! Pas eux ! Qu’ils nous épargnent leur vue ! Ils peuvent bien vivre tranquilles, nous ne leur souhaitons pas de mal, mais loin, dehors, ailleurs !
Qu’ils cessent de heurter notre sensibilité. Qu’ils arrêtent enfin une bonne fois pour toutes de nous donner mauvaise conscience !


(Voir aussi Le blog d'Alain Bagnoud)

18/11/2007

Dieu enfin identifié?

Par Pierre Béguin

 

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Pour tous ceux qui douteraient encore de l’utilité de la presse gratuite, le journal 20 minutes livre une information capitale par la bouche (et ce n’est pas rien!) de Salma Hayek. L’actrice mexicaine, fervente catholique, attribue à une intervention divine la perfection de ses seins. Dans l’édition du 16 novembre, en page 22 (je cite mes sources, mon confrère Chiacchiari ayant pu constater, lors de sa récente pensée de la semaine, qu’avec un certain lecteur la précision en ce domaine est une exigence absolue), en haut de la page 22 donc, la belle révèle qu’elle était une adolescente complexée (original, non?): «Contrairement aux autres filles de ma classe, j’étais plate comme une planche et je vivais cela très mal». C’est alors que le miracle eut lieu, un de ces miracles qui vous donnent envie de vous convertir immédiatement à une religion répondant si bien aux attentes des hommes: «Durant un voyage avec ma mère, nous nous sommes arrêtées dans un église réputée pour ses miracles. J’ai trempé mes mains dans l’eau bénite et j’ai dit: «S’il vous plaît Seigneur, faites que mes seins grossissent!». Quelques mois plus tard, ma poitrine s’est développée».
Je ne sais pas pour vous, mais moi, je n’hésite plus: je me fais catholique! Que la concupiscence, toutefois, ne nous détourne pas de l’essentiel: cet aveu pourrait nous permettre de remonter la piste menant à Dieu et d’identifier enfin notre Père à tous. Il semblerait donc qu’Il habite au Brésil, qu’Il se cache sous un pseudonyme du genre Oliveira Santos da Silva (ou quelque chose d’approchant) et qu’Il fasse précéder ce nom de l’appellation «Docteur». Il paraît même, selon certaines rumeurs d’Orléans (non, ce n’est pas Jeanne D’Arc!), qu’Il aurait inscrit sur sa porte «Chirurgie plastique». Et voilà pourquoi, au Brésil tout spécialement, on ne sait plus à quel sein se vouer. Et voilà pourquoi, à partir de maintenant, les agnostiques auront tout faux.
Merci qui? Merci 20 minutes! Merci Salma Hayek!
Pour rester dans la presse récente – à un autre niveau certes mais toujours en relation avec Dieu – La Vie protestante (je salue son rédacteur s’il me lit et j’en profite pour lui rappeler que j’attends son téléphone depuis deux mois… Eh oui! Ça se passe comme ça chez les protestants, le rédacteur est aussi invisible que Dieu. Alors que chez les catholiques, les veinards, Il se manifeste, et plutôt gaillardement: voyez les seins de Salma Hayek! Enfin! Quand je dis «voir», il s’agit d’un vœu pieu que même l’œcuménisme ne saurait exaucer… Bon! Je me suis complètement égaré dans ma phrase. Je reprends.) La Vie protestante, donc, (dans son édition du mois de novembre 2007, en page 7, dans la rubrique «Economie») consacre un article à la bulle immobilière américaine (Non, lecteur! Rien à voir avec les seins de Salma Hayek!). Son auteur (dont je tairai le nom, le soupçonnant fortement – et je le comprends – de ne pas désirer se compromettre dans un article dédié avant tout aux seins de Salma Hayek, même s’ils mènent à Dieu), son auteur, donc, approuve l’intervention spontanée des banques centrales américaines et européennes, accourues d’un seul homme à la rescousse sur les marchés de crédit. Que les banques centrales aident les banques responsables de la crise et laissent les citoyens victimes de la bulle perdre leur maison est, bien entendu, économiquement justifiable. Et tant pis pour l’éthique! L’auteur pose tout de même cette question rhétorique: «N’aurait-il pas fallu interdire l’action des banques centrales pour donner une leçon d’équité civique au secteur financier en le laissant s’écrouler sous le poids de ses erreurs et crier revanche avec les loups d’une autre époque?» Et de répondre aussitôt : «Non. Bien sûr, car qui demanderait à un pompier de retrouver et punir un pyromane avant d’éteindre l’incendie?» Sauf que le citoyen, lui, peine à distinguer, dans ces histoires de bulle immobilière, le pompier du pyromane. Et qu’il ne comprend pas pourquoi le fait d’éteindre a priori l’incendie empêcherait a posteriori de punir le coupable. A moins que pompiers et pyromanes soient un peu les mêmes, comme flics et voyous en somme. Mais punit-on les dieux de l’Olympe de leur insouciance, même si les hommes paient l’addition? Non, bien sûr, car ces exigences éthiques sont "d'une autre époque". Tiens, tout cela me rappelle l’histoire récente de notre chère République genevoise!
Et pendant ce temps, que fait la Régie? Je veux dire: que fait Dieu? Demandez à 20 minutes et à Salma Hayek!

 PS. Oui, je sais! J’avais annoncé la suite de ma rubrique To read or not to read. Mais ces considérations littéraires n’ont guère d’importance en regard de l’actualité lorsque celle-ci est si brûlante (et c’est le cas, ne trouvez-vous pas?). A la semaine prochaine, donc!

15/11/2007

Le substantif androgyne


Par Olivier Chiacchiari

 

Une obsession grammaticale, ça commence par une angoisse au détour d'un mot qui déconcerte. Et voilà que le doute s'installe, voilà que le savoir vacille, voilà qu'on s'acharne à interroger les limites de sa connaissance avant de se jeter à corps perdu sur le premier dictionnaire venu!
Ouf, une réponse claire, mais pour combien de temps? L'angoisse génère l'obsession, à moins que ce ne soit le contraire, c'est bien connu.
Au fil des ans, mes obsessions se sont focalisées sur la conjugaison du subjonctif imparfait (élégant bien qu'inutile), le pluriel des mots composés (nécessaire bien qu'improbable), les participes passés ne s'accordant pas avec le verbe être (ils se sont lavé les mains (sic))... enfin bref, tous les terrains qui relèvent de l'aventure grammaticale extrême!
Voici la dernière en date, j'ai nommé: le substantif androgyne. Ces mots dont on ne peut distinguer le sexe, qui oscillent entre masculin et féminin, à tel point qu'on voudrait parfois pouvoir les dévêtir...
J'ai dressé une liste que je vous invite à tester ici, et si en plus vous débusquez les trois exceptions qui s'y nichent, vous êtes vraiment incollable.

Abîme - Aérogare - Alluvion - Amalgame - Amarre - Amiante - Amorti - Amour - Antidote - Aparté - Apogée - Apostrophe - Argile - Armistice - Astérisque - Augure - Chasuble - Délice - Dithyrambe - Dividende - Echappatoire - Echauffourée - Ecritoire - Edelweiss - Effluve - Electrode - Eliminatoire - Eloge - Enzyme - Ephéméride - Epice - Epitaphe - Epître - Equinoxe - Equivoque - Escrime - Estime - Evangile - Exergue - Granule - Haltère - Hémisphère - Hémistiche - Interface - Intervalle - Interview - Métastase - Météore - Météorite - Minuit - Moufle - Oasis - Opprobre - Orgue - Orque - Pétale- Planisphère - Recel - Sémaphore - Sitcom - Tentacule

Pour obtenir les réponses, cliquez ici

J’ai servi la beauté

Par Pascal Rebetez

 

 

Profiter de cette tribune pour saluer une frangine de lettres, Pierrette Micheloud, partie rejoindre les déesses et les dieux de la « gynandrie », ce lieu alchimique de la femme nouvelle, cette mystique poétique qu’elle aimait à développer dans ses textes comme dans sa vie.

Pierrette est décédée d’un cancer et m’en parlait avec une touchante sérénité au printemps dernier, dans une salle du Sénat français où étaient réunis les jurés et les lauréats des Prix de la Francophonie. C’était un tout petit bout de femme, – de bientôt 92 ans mais qui s'était rajeunie de cinq ans en arrivant à Paris– vive, souriante, la voix cascadante, attentive aux autres et à leurs oeuvres qu’elle a défendues en tant que critique, membre de jurys, créatrice de Prix littéraires.

Dès 1950, elle a vécu dans une mansarde du Quartier latin et revenait l’été planter la poésie dans les villages de son Valais natal, en trouvère inspirée. « J’ai servi la beauté » se plaisait-elle à dire. Il reste à retrouver et lire quelques vingt ouvrages et un livre-hommage paru en 2002 aux Editions Monographic Présence de Pierrette Micheloud. Allez aussi la revoir sur http://mediaplayer.archives.tsr.ch/micheloud-coeur/0.ask

14/11/2007

Jules Renard et la mesure des mots

Proposée par Olivier Chiacchiari

 

    

     Les mots ne doivent être que le vêtement,

     sur mesure rigoureuse,

     de la pensée.

    

     Jules Renard

 

 

 

     Que l'on me permette d'ajouter:

     le reste n'est que bavardage.

13/11/2007

Le meilleur des mondes

Par Alain Bagnoud


Visionnaire, Huxley, dans cette fable de science-fiction utopique qu’est le Meilleur des mondes? Evidemment. Il a prévu toutes sortes de choses qui sont arrivées. La consommation à outrance et les objets comme principale jouissance. Le jeunisme et ses avatars : infantilisme, refus de la dégradation du corps à tout prix, évacuation de la mort. Un système de castes satisfaites de leur sort. Comme nous le sommes. Bien contents de ne pas être plus bas et qui ne contestons pas ceux qui sont plus haut.
Ou encore le sexe considéré seulement comme une distraction.
Quoique là, non ! Il y a encore du travail. Nous n’arrivons pas, décidément, à mettre dans trois cases distinctes les sentiments, la sexualité récréative et la reproduction. Mais nous y travaillons.
Seulement, Huxley était encore un peu aveuglé par sa vieille société. Cette idée d’envoyer les déviants en exil …
Car à la fin de son livre, on règle le sort des inadaptés. De ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas s’intégrer à la société parfaite du loisir, de la distraction et de l’infantilisme. Qui s’obstinent à cultiver leur moi, à développer leur individualité, à réfléchir sur leur existence et sur la société dans laquelle ils vivent.
On les expédie dans des îles. L’Islande, les Falklands ou des paradis tropicaux, à choix. Une punition qui est en fait une récompense. Les marginaux se retrouvent avec des gens comme eux dans une petite société d’élite qui partage les mêmes préoccupations et peut s’interroger tant qu’elle veut sur Dieu, l’Art, la Création, la Science, la Littérature.
Nous avons résolu le problème à moins de frais. Chez nous, on les garde à l’intérieur. Bien au chaud, abolis, sans danger pour quiconque, puisque personne ne les écoute.
Et comme il faut garder les apparences et les faux-semblants, on fait passer à la télévision des marionnettes censées incarner ces gens : des fantoches inoffensifs généralement pourvus d’une ou deux idées fixes, dont le rôle est d’incarner une fonction et de participer à la société du spectacle.
Vous voyez de qui je parle ? Non ? Moi non plus.

(Publié aussi dans le blog d'Alain Bagnoud)

11/11/2007

To read or not to read I

 Par Pierre Béguin

 

 

1. Fascination et répulsion

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Je me suis souvent demandé pourquoi, après m’avoir tant fasciné, avec une soudaineté et une force à la mesure d’un coup de foudre, l’œuvre d’André Gide, depuis plus de 15 ans, me rebute avec la même violence qu’elle m’a jadis attiré. Bien sûr, fascination et répulsion reposent sur la même logique.
Gide incarnait pour moi – disons plutôt son œuvre, la personne m’ayant toujours inspiré de l’aversion – le refus de toutes limitations et contraintes (même, et surtout, la fidélité à soi-même et aux autres), une volonté de privilégier l’instant présent, le désir immédiat, l’humeur, l’instinct, le mépris des morales toutes faites, et du prêt-à-porter en général, une justification de l’irresponsabilité, du changement, une prédilection pour la disponibilité absolue au moment, au désir, à la gourmandise, à la découverte, à toutes mes potentialités même les moins avouables.
A 20 ans, ce programme m’était aussi nécessaire que la respiration. Mais maintenant que je me suis installé, marié, que j’ai deux enfants… De deux choses l’une: soit je ne supporte plus l’œuvre de Gide parce que j’ai dépassé ce programme, l’ayant à ma manière réalisé, soit parce que, précisément, j’ai été incapable de le dépasser et que son rappel en rendrait l’échec plus insupportable encore. Mais ce qui est certain, c’est que, face à une forme d’imposture de mon éducation, à ce carcan moral qui m’a tant étouffé, à cette peur de l’échec et du quant-dira-t-on qui m’a contaminé, à cette résignation petite bourgeoise, à tout ce protestantisme que j’ai souvent porté comme un fardeau dans la course de mon existence, Gide fut un libérateur. D’où ma fascination (de là peut-être l’oubli dans lequel il est tombé: la nouvelle génération n’a guère besoin de libérateur). Se pose t-il maintenant pour moi comme un accusateur? Un «inquiéteur», puisqu’ainsi définissait-il sa fonction? D’où ma répulsion?
Gide, miroir de mo1732636420.jpgn échec ou de ma réussite?
Au-delà d’une réponse toute personnelle, il reste le grand mérite de la lecture. En ce sens, citons Proust : «Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même.»  Ou encore Nathalie Sarraute : «Les lecteurs doivent trouver dans la littérature cette satisfaction essentielle qu’elle seule peut leur donner : une connaissance plus approfondie, plus complexe, plus lucide, plus juste que celle qu’ils peuvent avoir par eux-mêmes de ce qu’il sont, de ce qu’est leur condition et leur vie.»
Fascination ou répulsion d’un livre nous interroge de même; et, dans cette systématisation du divertissement qui nous invite à consommer à l’excès notre dose de délire quotidien, la littérature reste l’un des derniers lieux d’interrogation sur soi-même et sur le monde. Vivre sans lire, ce serait comme voyager sans carte, sans informations et sans jamais s’arrêter pour simplement regarder. Même si beaucoup d’écrivains ne semblent pas partager cette opinion, à commencer par Gide lui-même. Mais de cela, nous en reparlerons la semaine prochaine…