04/12/2007

Du rififi à Genève

Par Alain Bagnoud

Fourmillement romanesque dans la cité de Calvin. C’est ce qui résume en bref La vie mécène, le dernier livre de Jean-Michel Olivier. Un roman qui est à Genève, toutes proportions gardées, ce qu’était Les mystères de Paris d’Eugène Sue à la ville lumière.
On y retrouve, transposées plus ou moins, toutes les affaires qui ont ému la ville depuis un quart de siècle. Les thèmes : argent, sexe, criminalité économique, pègre, football, jazz, création, art contemporain.
Tout tourne autour d’un personnage. Elias. Un homme mystérieux, vu à travers différents êtres qui l’ont côtoyé et qui parlent de lui. Cette suite de récits compose le portrait en creux d’un ancien braqueur de banque, probablement assassin, qui s’est spécialisé dans le transfert de l’argent et des valeurs françaises vers les coffres discrets des banques genevoises après l’arrivée de Mitterand au pouvoir.
Ce commerce marque le début de sa fortune. Il éblouit une fille de la bonne société, l’épouse, se lance dans toutes sortes d’affaires et de trafics, secondé par un homme de main et une escort girl. Alias et Elisa. Celui-ci est destiné aux basses œuvres et lié au milieu. Celle-ci, pute de luxe et doctorante en lettres, se spécialise peu à peu dans le sado-masochisme, fait réussir les contrats difficiles d’Elias et constitue des dossiers filmés sur ses clients, le gratin de la ville.
Personnage ambigu, Elias montre peu à peu d’autres aspects de lui-même, qui conduisent Jean-Michel Olivier à mettre en scène le rapport entre l’argent, l’art et le crime à racheter, qui, semble-t-il affirmer, préside à toute activité de mécénat. Elias développe en effet un amour de l’art plastique, de la musique, du foot, qui le conduit à soutenir financièrement toutes ces activités. Jusqu’à l’affaire tragique qui arrête son essor…
Il y a de la satire, du roman noir et du thriller dans La vie mécène, mais pas seulement. Le livre est aussi un roman à clés. De nombreuses personnalités genevoises sont décrites sous des pseudonymes indicatifs. Un magistrat et un journaliste de la Tribune de Genève, plus particulièrement, que Jean-Michel Olivier ne porte pas dans son cœur, mais aussi des avocats, des hommes de presse, des banquiers.
Ceci, d’ailleurs, introduit dans La vie mécène une problématique aiguë.
Au-delà des « informations » que Jean-Michel Olivier apporte, il y a la question de l’objectivité. La ville n’est pas exposée dans ce livre d’une façon qui vise à l’impartialité. Au contraire, elle est vue par Jean-Michel Olivier à travers le prisme de ses a-priori, de ses obsessions, de ses points de vue, de ses renseignements, de ses connaissances, de ses suppositions, de ses fantasmes, de ses sentiments. 
Un petit effet d’onomastique nous le signale peut-être : Elias, Elisa, son acronyme, Alias, son double : trois noms qui évoquent le début du nom de famille de notre auteur.
La question, alors, se pose par rapport aux personnages épinglés, que l’on reconnaît parfaitement. Il y a ce qui est connu publiquement d’eux, les articles qu’ils publient, les actes politiques et de gestion que les journaux commentent, qu’on peut critiquer ou soutenir. Mais lorsque Jean-Michel Olivier nous décrit des séances sado-masochistes humiliantes entre ces gens et son personnage Elisa, on entre dans un autre domaine.
On sait que tout ça est inventé, puisque Elisa s’affiche comme un personnage strictement romanesque. Mais en même temps, on ne peut s’empêcher de se demander si Jean-Michel Olivier n’a pas des informations précises, si l’homme réel sous le personnage à clé a ces habitudes ou ces caractéristiques, et cela, je dois le dire, crée en moi un grand malaise. Car ici, on ne peut dissocier indiscrétion et invention pure, qui semblent se confondre dans une matière trouble, et c’est le statut romanesque du texte qui est ainsi subitement brouillé.
Une mise en question qui n’est pas seulement une question d’esthétique littéraire mais ouvre également sur des problèmes de déontologie.
Comme quoi, et on le sait bien, l’esthétique est intimement liée à la morale.

Jean-Michel Olivier, La vie mécène, L’Age d’Homme
(Publié aussi dans Le blog d’Alain Bagnoud)

Commentaires

Rassurez-vous: l'un des principaux "intéressés", après avoir lu le livre, n'a rien manifesté d'autre qu'une indifférence même pas feinte.
Pour le reste, il faudrait tout de même signaler que La vie mécène est un très mauvais livre. Rédigé à la va-vite, mal foutu, mal articulé, dénué de style et de puissance. Vous parlez d' "esthétique littéraire". Mais, justement, ici, c'est l'absence d'esthétique qui pose problème. On imagine ce qu'un styliste, un vrai, aurait tiré de la substance réelle de ses personnages. L'estocade eut été toute autre. Là, rien, pas même un souffle sur la joue. Avec des "assassins" pareils, on peut dormir tranquille...

Écrit par : Zorg | 04/12/2007

J'ai pas lu le livre. Mais je suis bien d'acord avec Zorg. Et j'aimerais des noms, des noms !!

Écrit par : molotov | 04/12/2007

Je ne suis pas du tout d'accord avec Zorg, et je parle en connaissance au titre de personnage du livre auquel il fait allusion. En fait, JMO parle plutôt gentiment de moi, et ce que Zorg croit de l'indifférence chez mon modèle est une pudeur que JMO a bien rendu chez moi lors de la scène fameuse du petit moineau. Avec Alain Bagnoud je ne suis pas d'accord sur un point, qui insiste sur la fusion des personnages, dont je suis, et de nos présumés modèles. Les clefs sont tellement évidentes qu'elles n'ouvrent rien, a-t-il d'ailleurs expliqué dans un journal vaudois accouplé à celui dans laquel travaille mon modèle tatoué. A propos de tatouage, précisément, JMO me rend hommage modèle plus qu'il ne me brocarde en faisant de moi une oeuvre d'art maorie, au même titre que mon modèle et collègue de Zorg. Quant aux vices "reconnaissables" ou aux tares "identifiables", un peu de légèreté, voyons ! JMO ne fait pas toujours dans la dentelle romande telles que la prisent les dames patronnesses de la paroisse locale, mais quoi: quelle belle énergie en revanche, et quel bonheur quand il parle de peinture ou de Bali, qu'il brosse un portrait ou qu'il saisit un trait d'époque. Je pourrais en vouloir à JMO de me faire écrire des articles de si mauvaise foi, mais c'est en cela qu'il voit bien mon modèle et c'est finalement ce me fait goûter la bonne foi de la satire.

Écrit par : Jargonnant | 04/12/2007

Moi non plus g pa lu le livre de Jean-Marc Lovay mais je l'aime bien quand même

Écrit par : Krapotze | 04/12/2007

Rendez nous Bloy, Vialatte ou même Nabe.

Écrit par : Zorg | 04/12/2007

J'aimerais quant à moi (et contrairement à mon collègue Lionel, alias Zorg) dire que je suis très content d'être enfin portraituré dans un roman à la fois vif et audacieux. Ce portrait, bien sûr, est injuste et lacunaire. Mais on ne demande jamais au romancier d'être objectif ni complet. Enfin de la littérature romande qui ne vous tombe pas des mains! J'ai même ri à une reprise…

Écrit par : étienne | 06/12/2007

Cher Monsieur Bagnoud,
Ne croyez pas que je ne suis qu'un « personnage romanesque ». Mon auteur (j’éviterai de parler de lui en terme de créateur, bien trop connoté pour la féministe athée que je suis), a l’imagination il est vrai fort débridée (si vous me permettez ce terme qui n’a rien à voir avec mes pratiques sm). Il a osé (le fruste !) m’imaginer à l’époque du donjon (il y a donc fort longtemps) avec un fumeur de pipes ! Sachez que je n’ai jamais eu parmi ma clientèle de notables genevois un seul fumeur de pipes… Des fumeurs de cigarillos, de cigares cubains, de hasch, de narguilés même, certes, mais de suceurs de bois jamais ! Question de principe !
Soyons clair, je n’ai jamais eu de relation sexuelle avec M. Mouduneux. Il vous le confirmera ! Comment M. Mouduneux, ce bon père de famille, veuf exemplaire, aurait-il pu être un de mes clients, je suis d’accord avec vous, c’est du délire…
Mais si je vous ai bien compris, M. Bagnoud, ce n’est pas ce que vous reprochez à l’auteur. Vous semblez dire que déontologiquement parlant, l’auteur a dépassé les limites de l’acceptable, qu’il transgresse les codes, qu’il s’inspire de réelles gens, qu’il les transpose dans un univers imaginaire pour le moins fantasmagorique, qu’il confond les vies et les êtres, qu’il superpose la fiction et la réalité. Et vous avez raison.
Prenez mon personnage par exemple, il a eu le culot de m’amalgamer avec Madame Cécile B., une bonne copine à moi qui compte les jours en ce moment dans un appartement d’une extrême fraîcheur dans lequel elle n’est jamais incommodée du soleil. Elle recherchait la compagnie des banquiers, peu regardante sur les fumeurs de pipes, tombée malgré elle amoureuse (grosse erreur dans le métier) du richissime M. Stern, installé à Genève. Ah, l’affaire Stern, ça vous rappelle quelque chose ? Vous voyez, mon auteur a cette manie que j’appellerai mystico-romande depuis que je suis entrée en poésie, de fusionner les destins individuels avec un culot sans pareil.
Eh oui, il y a du M. Jaccottet chez M. Olivier. Prenez le sublime texte du CERISIER dans Cahier de verdure et vous trouverez la même démarche : un soir de juin un cerisier à la tombée du jour… Et toute l’histoire de l’humanité occidentale en images des Grecs à nos jours se succèdent, comme un film qui sonde l’épaisseur du temps et de l’espace. Quelle magnifique folie d’aller creuser au-delà de la réalité une vision si ce n’est humaniste, pour le moins humaine.

Amicalement vôtre,
Elisa Borecki

Écrit par : Elisa Borecki | 06/12/2007

Chère Elisa,
Excusez-moi de n’avoir pas cru à votre existence. Ma seule justification : j’ai été pris dans le jeu subtil de votre auteur, entre imagination et réel. Mais désormais c’est fait. Je ne doute plus et j’aurais donc beaucoup de plaisir à vous rencontrer.
Non pas, vous vous en doutez bien, à cause de vos spécialités, puisque vous avez pu comprendre que j’étais un sage père de famille et que la tenue d’un blog suffit à donner du piment à mon existence sans que j’aie besoin d’adjuvants plus toniques. Mais simplement pour causer et boire un café quelque part, à Genève, Lausanne, Tombouctou ou Meinier, à votre convenance.
En attendant ce moment, recevez, Chère Elisa, mes salutations les plus amicales,
Alain Bagnoud

Écrit par : Alain Bagnoud | 06/12/2007

Cher Alain Bagnoud,

Comme vous seriez déçu de me rencontrer, si bien sûr une rencontre fût possible. N’oubliez pas que je suis avant tout une criminelle et remettre les pieds à Genève serait fort risqué ; d’autant plus que feu Mouduneux (paix à son âme) n’est plus chef de la police pour les raisons que vous savez et qu’une bonne copine à moi, la compétente et efficace Monica B. l’a remplacé pour les raisons que personne n’ignore.

De plus, l’auteur m’a volontairement éloigné de la scène helvétique. Par sympathie sans doute il m’a trouvé un poste sous le soleil de Californie dans une belle université américaine où j’enseigne les gender studies. Preuve que j’étais à l’époque dans ses bons papiers (un auteur peut être si capricieux…). Imaginez s’il m’avait sur un coup de tête envoyé à Saskatoon, dans la Saskatchewan (lieu que je redoute par-dessus tout) ! Ou s’il m’avait fait sauter à la dynamite avec tout le gratin de Genève comme dans un livre précédent !

Mais voilà si je ne suis pas qu’un personnage romanesque, je ne suis pas tout à fait matérielle non plus. C’est justement là le hic, cette confusion romanesque dans laquelle l’auteur nous plonge tous. Il faut donc voir dans Elisa, un peu de Cécile B. (pour les pratiques sm), un peu d’Adriana Karembeu (pour le décolleté pigeonnant), un peu d’Esther Vilar (pour les thèses féministes), un peu de Corine R. (on peut toujours rêver !). Et je vous assure la liste est très, très longue…

Virtuellement vôtre,
Elisa Borecki

PS. C’est d’accord pour un café !

Écrit par : Elisa Borecki | 06/12/2007

Il y a un Jargonnant ou un Etienne de trop. Cela dit, ma critique ne concerne que cet ouvrage, je n'ai pas lu les autres oeuvres de l'auteur. Et, malgré ces sympathiques témoignages de solidarité, je campe sur mes positions: il manque un peu de sueur dans la rédaction de ce "roman"...

Écrit par : Zorg | 08/12/2007

Stendhal a écrit La Chartreuse de Parme en 54 jours, mon cher Zorg, et sans une goutte de sueur… En art, la sueur, d'ailleurs, est mauvaise conseillère et sent maivais. N'éteignez pas La Vie mécène : c'est, dans ce pays qui cultive la médiocrité comme un dieu, le seul livre qui respire…

Écrit par : gustave | 09/12/2007

Je n'ai pas lu ce livre, mais l'article a piqué ma curiosité

Écrit par : norgesautomaten | 19/08/2012

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