• Traduttore, traditore !

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    Par Olivier Chiacchiari

     

    Une traductrice bernoise travaille actuellement sur la version allemande de ma pièce La Mère et l'enfant se portent bien. Tout se présentait pour le mieux avant qu'elle n'attire mon attention sur le titre. Quoi, le titre ? Il s'agit d'une satire sociale qui traite de l'incapacité d'un homme à assumer sa paternité. Plus la mère et l'enfant s'épanouissent, plus le père se sent exclu. L'expression consacrée paraît donc idéale dans la mesure où elle fait retentir l'absence du père avec ironie...
    En allemand, l'expression consacrée ne l'est plus tout à fait, me dit-on. Die mutter und das kind wohl auf, c'est plat, sans éclat, me dit-on. Impossible d'en juger par moi-même, je suis bilingue français-italien, pas allemand, bon sang ! Pourquoi ai-je négligé le Wir sprechen deutsch de ma scolarité, pourquoi ai-je préféré le lancé de gomme à la langue de Goethe, scheisse ! Oh, pardon… flûte !
    Il ne suffit pas de traduire littéralement, il faut penser, repenser dans la langue d'accueil, quitte à prendre des chemins de traverse pour redonner une cohérence à l'ensemble. Car au-delà du sens, la langue véhicule l'histoire, les symboles, les moeurs du peuple qui la pratique. Les mêmes mots n'évoquent pas les mêmes choses partout, toutes les expressions ne passent pas les frontières, il faut se montrer curieux, audacieux, inventif. Un travail d'écriture, en somme.
    Que faire ? Changer de traductrice ? Ça ne ferait que repousser le problème. Changer de titre ? Un intitulé passe-partout, genre Baby Blues ? Ça ne ferait que simplifier le problème. Le titre est sans doute annonciateur d'autres casse-têtes à venir. Alors quoi ? Oublier l'original, changer de langue, réécrire le tout ? Mais oui, voilà la solution ! Je me replonge dans le Wir sprechen deutsch et je réécris la pièce en allemand ! C'est le seul moyen d'éviter la trahison...

     

     

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  • Terrains vagues, de Jérôme Meizoz

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    Par Alain Bagnoud

    Magnifique et poignant, le dernier livre de Jérome Meizoz. De courts textes, des poèmes, des proses poétiques autour de terrains vagues et de personnages. Rimbaud à vélomoteur, qui ouvre le recueil, est l’évocation d’un poète qui « n’avait en tête que le Livre, la grande Phrase qui rachète tout », paysan, marginal, parcourant le pays en tout sens, buveur et habitué de la diatribe, méprisé par ses concitoyens, poursuivant obstinément sa quête jusqu’au soir où il s’est installé sur la voie ferrée pour attendre le train qui allait le tuer.
    Suivent dans le recueil d’autres individus poignants. Une femme « soûle du Saint Esprit » qui cherche obstinément à contredire le malheur et à consoler. Un pêcheur. Paulo, le beau Paulo détruit par l’amour.
    Toute une galerie de personnages se constitue ainsi. Des êtres qui sont un peu à part, touchés dans la grande fraternité des êtres. Des gens fragiles qui luttent, se relèvent, sont vaincus parfois,  près de qui Meizoz se tient avec une grande tendresse.
    Ce sont des portraits inspirés parfois par le réel. Dans le premier texte dont j’ai parlé, par exemple, qui traite de la question du suicide des écrivains et de l’incompréhension sociale qui les accueille, on reconnaît Vital Bender, de Fully, là d’où venait aussi Adrien Pasquali, qui s’est également donné la mort..
    Il y a d’autres choses encore dans ce livre. Des paysages, vallée venteuse, pierres, mer, caps, pics en novembre, en hiver. L’altitude, les rocs, le ruissellement, l’érosion.  Des lieux d’attente ou de départ. Des hangars, parkings, halls de gare, une bibliothèque où se réfugier. Un univers cohérent, évocateur, rude et présent, qui est dit dans une écriture juste, évocatrice, forte.
     
    Jérôme Meizoz, Terrains vagues, Editions de L’Aire
    (Publié aussi dans Le blog d’Alain Bagnoud)
     

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  • Sur le silence des écrivains face à l'UDC (suite)

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    Pour prolonger la réflexion entamée il y a quelques semaines et qui avait déchaîné quelques passions en ligne (à lire ici) , nous présentons aujourd'hui un article de Michel Moret - en charge des éditions de l'Aire - à paraître ces jours dans 24 Heures. En définitive, tout ce silence commence à faire du bruit...
    Les blogres


    La chute de Christoph Blocher était inscrite dans le ciel

     

    Par Michel Moret

    Tout le monde le savait, Blocher tribun zurichois, pensionné AVS ne représentait pas l’avenir pour son parti politique et encore moins pour son pays. En fait, il est victime de l’esprit suisse qui consiste à couper tout ce qui dépasse – esprit qu’il cultiva avec ardeur et qui se retourna contre lui. Comment ne pas penser au bourgmestre de Zurich : H. Waldmann qui au 15e siècle fut condamné à mort par le peuple qui ne lui pardonnait pas certaines mesures autoritaires notamment celle d’avoir interdit les danses publiques. On pense aussi aux grandes tragédies et aux paraboles bibliques où l’on constate qu’un homme ne parvient jamais à satisfaire tous ses désirs. Blocher a connu la fortune, le pouvoir et il voulait parfumer sa gloire avec le titre de Président de la confédération. Ce rêve lui échappera. Heureusement. On imagine mal les députés de son parti qui lui obéissent aveuglément lui dire : « Christoph, ton ticket n’est plus valable. » Et pourtant, un jour, il faut tourner la page. Cette éviction va faire un tri intéressant parmi cette députation d’extrême droite où l’on compte plus que l’on ne pense. Espérons que les délégués de cette famille exprimeront leur propre pensée et ne limiteront pas leur activité à lancer sempiternellement des initiatives xénophobes.
    Par ailleurs, quelque chose d’inconscient et d’oedipien a surgi parmi les parlementaires. Quelque chose d’animal aussi. Le besoin de changement de génération m’a fait songer à un troupeau de bouquetins qui éprouve à un certain moment la nécessité d’écarter l’ancêtre. La répétition des mots d’ordre et des discours unilatéraux finit par créer la lassitude. Reconnaissons néanmoins que Blocher, même s’il n’a pas confiance en l’homme, a marqué profondément sa génération. Pourtant, sa vie politique se termine par un double échec : sa non réélection au Conseil fédéral et sa non résolution du problème migratoire malgré l’étendue de ses pouvoirs. Dans sa biographie, ses échecs seront plus importants que ses victoires. Cela fait partie des mystères du destin.

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  • Le Père Noël n'est pas une ordure

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    Par Pierre Béguin 

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    Un atout dont je pouvais me prévaloir à 18 ans face à mes copains, c’était une petite voiture de sport que mon père, pourtant pur produit d’un protestantisme rigide, austère et peu enclin aux cadeaux, m’avait offert. Cette voiture m’a permis de décrocher le job le plus intéressant parmi tous ceux, divers et multiples, que j’ai effectués dans ma jeunesse: Père Noël. Voilà pourquoi, les 24 et 25 décembre 1972, de 17 à 24 heures, le Père Noël – un vrai avec un véritable déguisement, maquillage et tout le tintouin – sillonnait la ville et le canton de Genève en voiture de sport, en suivant un planning strict, organisé, précis: à 17 heures chez les Machin à Vésenaz, à 17.30 heures chez les Chose à Hermance…

    A chaque adresse, je sais où sont entreposés les cadeaux et la lettre m’indiquant la nature des remarques destinées aux enfants. Je dispose de 2 ou 3 minutes pour en apprendre le détail. Puis je sonne et, derrière la porte, c’est l’explosion de cris de joie, de surprise, d’émerveillement. Le rituel est immuable. Sauf une fois…
    Entrer dans les familles à Noël, voir comment elles fêtent l’événement – et même y participer directement – constitue probablement une des études sociologiques les plus passionnantes. Mais qui peut générer des situations délicates – telles celles où des parents, désireux de prolonger la magie de Noël au-delà du raisonnable, m’exposaient au scepticisme d’enfants cherchant à tirer ma fausse barbe pour vérifier mon authenticité –, voire des scènes particulièrement déprimantes…
    Il est encore tôt lorsque je gare ma voiture près d’un immeuble cossu des Glacis-de-Rive (en ce temps-là, c’était possible). Derrière la porte, comme convenu, les cadeaux et la lettre. Seulement, là, en guise de cadeaux, se dressent un martinet et une verge (mais non, voyons!  Je parle de cet instrument de punition corporelle formé d’une poignée de brindilles liées dont on menaçait les enfants turbulents – mais ce devait rester une menace – qu’il fût l’unique présent du Père Noël). Un martinet et une verge. Rien d’autres! La lettre des parents trace le portrait des pires voyous de la République, pour le moins des futurs ennemis publics numéros un et deux. Tant pis, il faut y aller, c’est l’heure! Je sonne. Une explosion de cris de joie, comme d’habitude, et les bruits de pas juvéniles qui se précipitent vers la porte. Près du seuil, un peu en retrait, avec de larges yeux brillants où se lit un émerveillement teinté d’une nuance de crainte, deux enfants de 4 et 5 ans, bien habillés, me contemplent de la tête aux pieds, soudainement muets. Je dois prendre une voix grave et sévère. On me l’a précisé. Puis m’avancer un brandissant dans un geste de menace – mais seulement de menace! – la verge et le martinet. On me l’a souligné. Et commencer l’énumération de leurs fautes impardonnables, de leurs indisciplines répétées, de leurs manquements indignes aux convenances les plus élémentaires…
    Les enfants, un instant incrédules, puis franchement apeurés, regardent leurs parents et se mettent à pleurer, à hurler de concert. Le père intervient. Pas de fêtes de Noël! Le Père Noël l’a bien dit: vous ne les méritez pas! Au lit, immédiatement et sans discussion! Il me remercie. J’étais crédible, précise-t-il, pour commenter ma performance tout en me remettant les 25 francs convenus.
    Ce soir-là, aux Glacis-de-Rive à Genève, le Père Noël était vraiment une ordure… 

    André Gide prétendait que, en matière d’éducation, «les plus lamentables victimes sont celles de l’adulation». Encore une affirmation de vieux protestant! Non! Les pires victimes de l’éducation sont celles privées de la plus belle grâce accessible spontanément aux enfants et que les adultes regrettent toute leur vie d’avoir perdue: le merveilleux! Pendant un jour, laissons-les être des enfants rois, des rois uniques! Fût-il l’émanation d’une multinationale, le Père Noël ne devrait jamais être une ordure…

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  • Les studios PIXAR croquent le monde en plein vol

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    Par Olivier Chiacchiari

     

    A l'approche des fêtes de fin d'année, efforçons-nous d'entretenir un peu de magie pour divertir l'esprit des adultes et enchanter celui des enfants.
    PIXAR, pour ceux qui ne connaissent pas, est une société créée par Steve Jobs en 1986 (créateur d'Apple en 1976 !) qui produit des films d'animation connus dans le monde entier (Ratatouille, les Indestructibles, Toy Story, etc.).
    Leurs productions primées maintes fois à juste titre, comportent des courts métrages qui viennent de paraître dans un DVD réunissant pas moins de 13 opus. Et l'on peut dire que ces courts n'ont rien à envier aux longs, ça non, un véritable festival d'humour et de poésie, dont les prouesses techniques n'ont d'égal que l'excellence des scénarios.
    J'en veux pour exemple ce bijoux intitulé For the birds, métaphore des dérives grégaires d'une société représentée par une bande d'oiseaux agglutinés sur une ligne à haute tension. Cette communauté étriquée et belliqueuse se chamaille au coude à coude sur quelques mètres de câble (parmi des kilomètres existants), lorsqu'arrive un grand volatile débonnaire aux intentions amicales. Mais la démarche innocente du nouvel arrivant agace. Elle déclenche les railleries, puis la colère de la communauté qui se transforme progressivement en une meute avide de lynchage collectif... jusqu'à ce qu'un rebondissement hilarant renvoie toute la communauté à son propre ridicule !
    Une simple histoire muette qui s'impose comme une fable universelle, et le tout en moins de trois minutes ! Witold Gombrowicz a écrit dans son journal: «Si vous voulez me parler d'une manière efficace, ne le faites jamais directement». L'expression brève et ludique de PIXAR illustre parfaitement cette réflexion.

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  • L’espace vide du monstre

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    par Pascal Rebetez

     

     

    Lisez un des ouvrages les plus étonnants de cette année en Suisse romande. Il est l’oeuvre de la Fribourgeoise Isabelle Flückiger et ça m’a fouetté les sangs et « rebouillé » comme on l’est rarement dans nos vertes vallées. Outre l’intrigue - qui voit une jeune glandeuse, toute creusée par la vacuité de sa vie, tenter de se rendre exceptionnelle par la maîtrise de la vie des autres - il y a dans l’écriture de ce troisième roman une force, un tempo ensorcelant, une grâce d’écriture qui épatent.

    Est-ce qu'il existe une littérature femelle? En tout cas, celle-ci vous tient aux choses...

     

     

    C’est paru aux Editions de l’Hèbe en 2007.
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  • La symphonie du loup, par Marius Daniel Popescu

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    Par Alain Bagnoud

    Marius Daniel Popescu, c’est une personnalité. Quelqu’un qui fait réaliser à plein cette idée proustienne qu’en abordant un auteur, on se retrouve dans son individualité, dans sa vision du monde, qu’on a accès à sa subjectivité. Avec La symphonie du loup, événement littéraire de la rentrée, on est dans un roman original, mais on est aussi dans Popescu.
    Dans son histoire d’abord. La Roumanie, l’enfance, l’apprentissage de la vie, la mort du père, un personnage rebelle, ennemi du parti unique, grand séducteur, écrasé par un camion plein des briques qu’il destinait à construire une chambre pour que son fils puisse venir habiter avec lui. Et, en écho, Lausanne, la vie de famille, la femme et les deux fillettes du héros.
    On se trouve aussi dans une vision du monde. Une vision ample, englobante qui s’exprime dans des épisodes caractéristiques minutieusement racontés, intégrant l’exceptionnel et le banal tout aussi bien. Qui décrit un personnage singulier, un personnage qui ne peut être que Popescu, vu à travers la distance de la deuxième personne puisque le texte est médiatisé par le grand-père, qui semble s’adresser au héros.
    Tout ça est dit dans une langue très personnelle. Rythmique, répétitive, martelée, ample. Composées de longues phrases juxtaposées, avec un vocabulaire simple, peu de figures de style mais un pouvoir descriptif et évocateur très fort. Ce n’est pas une écriture de nuances, d’effets raffinés, de mesure à la française. Au contraire. Popescu n’est pas dans la miniature, mais dans la fresque.
    Bien sûr, j’ai entendu les reproches qu’on fait au livre : le texte n’est pas raffiné. La construction est faible. A côté de scènes évocatrices il y en a de tout à fait banales. Le volume aurait gagné à être raccourci. Il y a, particulièrement après la page 280 environ, des scènes complètement hors sujet dont la présence nous fait nous demander si les éditeurs de la maison José Corti sont arrivés jusque là dans leur lecture.
    Tout ça est peut-être juste mais n’est finalement pas très important. Parce qu’on reçoit ici un chef-d’œuvre brut, et le rapport qu’on a avec lui est le même qu’on peut établir avec une personnalité bien tranchée. Soit on ne supporte pas cette présence qui submerge le lecteur et on referme le livre, agacé par ces scènes dans lesquelles un être omniprésent semble dire : tout ce qui m’arrive est important. Soit on se laisse emporter par la vision, la verve, l’énergie, les torrents de sensibilité, le sentiment d’exception, l’envie de peindre sa vie comme une destinée et soi-même comme un personnage. Alors, on est emporté par Popescu comme par un ami généreux, libre, enthousiaste, débordant de vie, curieux, profondément personnel dans sa vision et dans son expression.
    Moi, vous l’avez compris, je fais partie de cette catégorie de lecteurs. J’ai marché dans ce texte hors normes, j’ai été séduit par le personnage et charrié par le flux du récit.
    On peut y préférer bien sûr certaines choses. Tout n’est pas de même force. Certaines scènes roumaines sont proprement hallucinantes (l’annonce de la mort du père, le cheval martyrisé, le colis reçu à l’armée, etc.) alors que les épisodes familiaux lausannois par exemple m’ont paru longuets, peut-être parce que le bonheur est toujours un peu ennuyeux. Mais globalement, il faut bien reconnaître que La symphonie du loup marque la littérature romande par sa puissance, son originalité, sa singularité.

    Marius Daniel Popescu, La Symphonie du loup, José Corti

    Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud)

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  • Quand la démocratie vacille...

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    Par Pierre Béguin

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    Des élections en Suisse  souvent me renvoient à un jour de juillet 1987 à Bogota. A cette époque, Fernando Botero, le fils aîné du célèbre peintre et sculpteur colombien, s’apprêtait à faire ses premiers pas en politique en briguant une place au législatif de la Mairie de Bogota. Son parcours électoral devait impérativement passer par la visite d’un certain nombre de tuburios – comme on appelle les bidonvilles en Colombie –, l’objectif étant, bien entendu, d’en accumuler le plus possible dans la même journée. Par l’intermédiaire de son beau-frère d’alors, un Suisse installé de longue date, et avec succès, dans la capitale, il nous invita, un ami et moi, à l’accompagner dans sa campagne en milieu très défavorisé. Peu au fait à ses débuts, semblait-il, des réalités sociales de son pays, il allait monter dans sa BMW lorsqu’un responsable du parti libéral lui fit comprendre clairement que ce véhicule était peu approprié aux électeurs qu’il se devait de rallier à son panache, non pas blanc mais néanmoins certain, il faut bien le reconnaître. C’est donc dans un cortège de Jeeps, flanqués d’une dizaine de gardes du corps et autant de fusils mitrailleurs que nous commençâmes la campagne électorale de Fernando Botero, sans très bien comprendre, par ailleurs, le rôle que nous étions censés y jouer.

    Il nous apparut très vite que, derrière le discours politique stéréotypé, se tenaient en fait des tractations dignes d’un souk: le candidat libéral promettait généralement, en contrepartie des voix de tout le bidonville, un arrêt de bus et des canalisations. Mais promesses de politiciens sont promesses d’ivrognes, là-bas comme ici. Toujours déçus, les électeurs pauvres se méfient des beaux parleurs. Et c’est là, précisément, que nous entrions en scène. Fernando Botero donnait à notre présence, dans son discours, un caractère très officiel: nous étions deux émissaires de la démocratie helvétique, garantissant la parole et le sérieux du candidat que notre seule présence cautionnait. Ce qui valait à la délégation suisse, à chaque visite, un accueil fervent et empressé. Le problème fut que cet accueil s’accompagnait des inévitables libations à l’aguardiente comme test de virilité, libations que nous ne pouvions refuser sous peine de décrédibiliser notre candidat. Si bien que, dès le troisième bidonville, la démocratie suisse commença sérieusement à vaciller sur ses bases et à perdre de son prestige. La fin de la journée fut pathétique pour l’image de la Confédération et j’en demande humblement pardon à Micheline Calmy-Rey. Comme dit l’autre, ce ne fut pas Marignan, certes, mais ce ne fut pas Sempach. Dans tous les cas, je préfère vous en épargnez la description afin de ne pas heurter votre fibre patriotique.

    Pour sa première tentative en politique, Fernando Botero ne fut pas élu au législatif de Bogota. Je ne sais si le vacillement de la démocratie suisse en fut une cause indirecte, si ses émissaires manquèrent à ce point de résistance et de virilité qu’ils rendirent leur candidat peu crédible. Mais je sais que, sitôt après cet épisode, Fernando Botero entreprit une ascension fulgurante qui devait le mener sept ans plus tard – et ce fut la dernière fois que je le vis – à la tête du Ministère des Armées (autant dire Premier Ministre en Colombie) avant de s’emmêler les pieds dans des affaires de corruptions avec les narcotrafiquants et de chuter encore plus rapidement. Depuis son premier essai manqué dans les bidonvilles de Bogota, il avait renoncé à se servir de la démocratie suisse comme caution. Ce fut peut-être là son erreur…

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  • Les temps modernes ne cessent de l'être

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    Par Olivier Chiacchiari

     

    Je m'étais promis de ne pas le faire. Et pourtant je l'ai fait. C'est vrai. Mais si je ne me reconnais aucune excuse valable, j'invoque une circonstance atténuante: c'est l'avenir qui m'a forcé la main.
    Samedi dernier, j'entre dans une librairie avec un but bien précis. Je me dirige vers le rayon concerné, j'identifie mon objectif dans toute son imposante richesse et m'en empare sans hésiter, lorsque mon regard croise un autre objectif. Son alter ego. Moins encombrant. Plus complet. Au même tarif ? Allons donc !
    J'empoigne le concurrent déloyal. Soupèse, retourne, lis la notice. Dilemme cornélien: l'original volumineux dans une main et son prolongement électronique dans l'autre…
    A partir de là tout devient confus, je crois que je viens à bout du dilemme, je crois que je me dirige vers la caisse le regard fuyant, je crois que j'arrive chez moi la goutte au front et l'objet de la trahison à la main.
    J'allume mon ordinateur, déballe le CD-ROM, le glisse dans le lecteur, ça y est: la nouvelle édition du Petit Robert s'illumine devant mes yeux !
    Pour la première fois en 20 ans de compagnonnage, aux 2,1 kilos de cellulose et quelques 3000 pages de la version papier, j'ai préféré un disque polycarbonate de 16 grammes. Est-il possible que 60 000 mots y cohabitent ? Et quand bien même, quel intérêt d'informatiser le dictionnaire ?
    Je compulse le mode d'emploi. Clic. J'obtiens la définition souhaitée. Bon. Compulse encore. Clic clic. Chaque mot est interactif. Pas mal. Clic clic clic, étymologies, synonymes, citations en cascades, incroyable, le tout en liens hypertexte, vertigineux, je navigue à clics perdus dans les abysses de mon Robert numérique, comment ai-je pu vivre sans lui !
    Au paroxysme de mon exaltation, je me fige. Et lance un regard embarrassé en direction de l'ancienne version qui trône encore sur mon bureau. Little Bob, mon vieil ami cellulosique... qu'en est-il ? Finie l'odeur du papier, la texture du papier, le bruit du papier ? Peut-on tourner cette page d'un simple coup de clic ?
    Je m'étais promis de ne pas le faire. Et pourtant je l'ai fait. Mais qu'on se le dise: c'est l'avenir qui m'a forcé la main… clic !

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  • Les cailloux du bonheur

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    par Pascal Rebetez

     

     

    Il y a parfois une succession de petits bonheurs qui, assemblés, tels des cailloux pour la constitution d’un cairn, aide à la sensation verticale d’une existence que l’on sent plus intense et tenue. Encore faut-il les assembler, ces cailloux, en voir la règle d’équilibre, leur libre dépendance.

    J’ai vu l’autre soir le spectacle au Poche, Vacances de Viala et, comme c’était la première, il y avait Viala, vieux loup de mer et dialoguiste émérite, et puis les acteurs, le remarquable Thierry Meury, une gueule, une présence, un splendide rocher d’émotion contenue et sa partenaire Caroline Gasser, toujours juste dans sa singularité verticale elle aussi, avec cette sorte de grâce qui ne s’apprendra jamais dans les écoles. Et puis, les copains, beaucoup de Jurassiens pour l’occasion, la Castou, Maurice, Philippe, Lucia, et l’on boit, on rigole, on est contents du bon tour qu’on a joué à la vie, nés tout là-bas dans les confins et ici aujourd’hui…

    On rit à ressortir quelques expressions idiomatiques : mon « requeutzer » a grand succès, tant il est devenu rare dans les conversations.

    Et puis mardi, autre bonheur, celui de découvrir à travers son dernier roman le sud-africain André Brink, que, malgré sa célébrité, je n’avais jamais lu. Il était sur la pile des livres chez ma copine.

    A l’aube, rentrant chez moi, la tête toute pleine de L’amour et l’oubli et le corps pas prêt d’oublier tout l’amour échangé, je tombe sur trois sacs emplis de livres destinés au vieux papiers du mercredi matin. J’en emplis un entier de titres et d’auteurs passionnants. J’aime acheter des livres. J’aime encore davantage en trouver !

    Autre petit bonheur, celui d’avoir résolu quelques problèmes d’écriture, ou plutôt d’avoir l’impression de moments de grâce dans la rédaction de ce monologue commandé par une comédienne.

    Et puis, petit caillou telle une cerise sur le gâteau de ces jours heureux, la mise au pas de l’insolent Blocher, ce père Ubu, renvoyé à sa réaction et à son usine chimiques.

    Pas un petit caillou, plutôt le souvenir du pavé... 

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  • Pokhara, par Serge Bimpage

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    Par Alain Bagnoud

    Pokhara est un court texte elliptique qui semble la partie émergée d’un iceberg : on perçoit, sous la ligne de flottaison, une immense masse juste suggérée.

    Viktor et Léon, deux vieux amis, fêtent leur cinquantaine dans les montagnes du Népal. Ils se connaissent depuis l’enfance, ils ne savent plus très bien quand ils se sont rencontrés pour la première fois. Pendant quelques jours dans ce décor grandiose, il est question entre eux de choses graves. De l’amitié, de la crise de la cinquantaine et surtout de la manière de conduire son existence.

    Entre eux il y a des souvenirs, une femme convoitée par tous les deux et que Viktor a fini par épouser. Ils ont connu deux trajectoires différentes, ils ont adopté deux manières opposées de mener leur vie.

    Léon est un baroudeur plutôt silencieux, un humanitaire habitué des conflits et des camps, globe-trotter qui a abandonné femme et enfants. Viktor vit depuis des années en couple, dirige un restaurant, a des valeurs bourgeoises. Leur amitié est faite d’attirance et d’agacement, de rivalité et de flashs d’amour.

    Ils passent quelque temps dans un refuge, sur un plateau désertique, puis se dirigent vers un camp de base près de l’Annapurna. A mi-chemin, Viktor renonce. Léon va jusqu’au bout, seul, mais quand il retrouve son ami en ville, c’est… Non, vous savez bien : on ne révèle pas la fin des romans, surtout quand il y a une surprise. 

    Serge Bimpage, Pokhara, Editions de L’Aire

    (Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud)

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  • Votez érotique!

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    Par Pierre Béguin

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    Je m’apprête à faire consciencieusement, mais tristement comme toujours, mon devoir en vue des votations du 16 décembre. Je constate, une fois de plus, que le seul redressement des finances, pour nécessaire qu’il soit, n’en constitue pas moins notre unique projet de société, et que nos grands communicateurs, dans le but de rassembler l’électeur, n’ont rien trouvé de mieux pour illustrer le fascicule joint au bulletin de vote que la représentation d’un défilé d’ombres errantes et tristes comme des zombies, sensé exprimer, je suppose, l’état d’esprit du citoyen d’aujourd’hui. Tout cela nous fait sérieusement voir la vie en morose et contribue à la grande débandade genevoise. Dommage! Le mot «redressement» est pourtant si prometteur…

    Aussi me permets-je de formuler, comme le fit en son temps Jonathan Swift à la couronne d’Angleterre, une modeste proposition en vue d’un véritable redressement. Si elles veulent durcir les forces vives de la République, faire monter la sève électorale et répandre la semence propre à féconder nos institutions, que nos autorités choisissent, en guise de préliminaires, une illustration à la gloire des grands maîtres de la Turgescence, des Rembrandt de la Turlute, des Caravage de la bagatelle! Alors cesseront enfin ces râles pr73975034.jpgimaires contre les partis. Et nous verrons l’électeur, fouetté au sang, se redresser d’un coup d’un seul et, sans plus blesser les partis, avec l’arrogance roide et fière d’un vrai libéral, se mettre à jouer en bande à la brigade des stupres, introduisant aux urnes de (nouveaux) membres, essentiellement virils, sans que d’aucunes ne leur susurrent qu’ils prennent la queue s’ils ne sont pas trop glands. Ou encore, choisissant d’autres voies, il entrouvrira délicatement l’enveloppe pour extirper de sa gaine affriolante, même si elle n’est pas de soie, cette invitation au plaisir et, après l’avoir allongée précautionneusement sur la table la plus proche, il entreprendra avec ferveur son devoir de citoyen. L’accès en étant devenu plus aisé, il pointera avidement sur elle son sésame et, à peine l’aura-t-il effleurée, qu’il ressentira intensément l’excitation monter d’un cran  pour s’abandonner aussitôt voluptueusement aux exquises sensations du pouvoir électoral. Il prendra néanmoins le temps, en poses suggestives, de tenter les scénarios les plus osés, quitte, au risque de déplaire, de ribler quelque peu, avant de cesser tout va-et-vient indécis et de s’écrier «Oui! Oui! Ça y est!». Ensuite, après une pause bienvenue et avant une lente et délicate descente à la boîte aux lettres, il caressera longuement du bout des lèvres le renflement de l’enveloppe et glissera délicatement le fruit de l’exercice dans sa fente accueillante.
    Certes, nos autorités ne manqueront de se raidir devant une telle proposition. Qu’elles considèrent toutefois les charmes et les attraits qui l’habitent. Si, d’aventure, les ébats du citoyen ne répondent pas à ses attentes légitimes – et il n’est nul besoin de consulter Youssouf N’Burubu, grand marabout à Annemasse, pour savoir que c’est assez souvent le cas – il aura appris, par l’attente excitée du prochain exercice, que gémissements et râles, accouplés aux poses les plus provocantes, n’y font rien! Il saura dorénavant que patience et doigté – surtout doigté – sont de meilleurs conseillers. Il remettra donc sans cesse son ouvrage sur le métier avec le ferme espoir, dans un grand élan libérateur, de pénétrer les Arcanes politiques même par des voies détournées et d'opérer le redressement annoncé pour atteindre enfin le nirvana tant espéré...

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  • Floyd Mayweather, un prodige de la boxe

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    Par Olivier Chiacchiari

     

    Si Ernest Hemingway, Jack London et Norman Mailer (disparu le 10 novembre dernier) étaient encore des nôtres, ils n'auraient manqué ce rendez-vous pour rien au monde.
    Demain soir à Las Vegas, Floyd "Pretty Boy" Mayweather remettra son titre en jeu face à l'Anglais Ricky "Hitman" Hatton.

    Un combat* au sommet attendu par des millions d'amateurs du genre, dont moi. J'en ai déjà l'adrénaline qui monte...
    Car on ne peut apprécier la boxe sans admirer Mayweather, ce serait comme aimer la musique classique en dédaignant Bach ! Il y a du génie chez ce champion invaincu et détenteur de cinq titres mondiaux, qui semble issu d'un croisement entre le tonnerre et la foudre. Il a un punch redoutable et enchaîne les prouesses techniques à une telle vitesse qu'on a parfois l'impression que ses adversaires bougent au ralenti.
    Dans tous les domaines, il est des virtuoses qui font corps avec leur discipline, comme s'ils étaient venus au monde dans le seul but de la pratiquer, d'y exceller avec une aisance et une grâce souveraine. Mayweather est de ceux-là. Et son art s'ennoblit.
    Demain soir, il est peu probable que la puissance brute de Hatton l'emporte, même si ce valeureux adversaire demeure également invaincu à ce jour. Mais sait-on jamais! Car en matière pugilistique, la moindre erreur peut s'avérer fatale. C'est ce qui rend chaque victoire admirable. Et toute défaite honorable. Que le meilleur gagne !

     

    Championnat du monde WBC des welters, diffusé en direct sur Canal + dans la nuit de samedi à dimanche.

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  • L'ironie au frigo

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    proposée par Pascal Rebetez

     

    L'ironie, c'est de l'espoir refroidi

     

    Roger Vailland, écrivain, communiste, libertin, addictif, né il y a un siècle et qu'il faut relire d'urgence.

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  • Critique littéraire: où on comprend les motivations profondes d'un auteur à passer des années sur un texte, à le polir, le repolir, le peaufiner, le porter jusqu'à son terme ultime...

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    Par Alain Bagnoud

     

    Dans cette saga, De la graine à la courge, qui a coûté à l'auteur vingt ans de travail, il parle de lui-même.

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  • Char et Guitry

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    par Pascal Rebetez

     

    A côté de son lit, il y a deux ouvrages : un très beau livre de chez Skira, La Nuit talismanique édité en 1972 et signé René Char et, en Poche, Les mémoires d’un tricheur de Sacha Guitry. Celui-là est né il y a cent ans, celui-ci est mort il y en a cinquante. Je les lis tous les deux en l’attendant, elle, pour de nouvelles fiançailles, parce que nous nous sommes un peu froissés, pour des histoires de feuilles mortes. C’est ainsi parfois dans les couples : la chair répare les mauvaises humeurs. J’attends donc et je lis. Bon, c’est vrai qu’elle tarde un peu. C’est vrai aussi que les deux livres sont courts. Avec le Char, j’ai failli m’endormir, tant tout ceci, a priori très beau, très fort, très « commune présence » me barbe littéralement. Il y a des textes dont je n’arrive à comprendre ni le sens ni à découvrir le mystère de leur articulation. Et puis, le poète, dans ce livre, met en scène ses propres œuvres plastiques, il fait son peintre et c’est d’une prétention calamiteuse et d’un intérêt à peu près nul. La grandeur ici m’ennuie, tant je n’y vois que prétention et vanité jusque dans le titre, vraiment gonflant. Mais m’endormir en bâillant ne serait pas du plus élégant.

    Alors je prends l’autre titre au chevet et lire Guitry me réveille. C’est décapant, bellement ironique, rafraîchissant et parfaitement anticonformiste, comme on disait autrefois quand le conforme était la norme. Guitry savait tout faire, du théâtre, du cinéma, il fut cinq fois marié, et cette multitude d’activités l’avait aguerri contre l’ennui : il en a oublié de pontifier. Je lui en suis  reconnaissant, surtout quand elle se glisse enfin sous les draps et que débute, cavalièrement, un roman partagé. Mais c’est une autre lecture…
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  • Du rififi à Genève

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    Par Alain Bagnoud

    Fourmillement romanesque dans la cité de Calvin. C’est ce qui résume en bref La vie mécène, le dernier livre de Jean-Michel Olivier. Un roman qui est à Genève, toutes proportions gardées, ce qu’était Les mystères de Paris d’Eugène Sue à la ville lumière.
    On y retrouve, transposées plus ou moins, toutes les affaires qui ont ému la ville depuis un quart de siècle. Les thèmes : argent, sexe, criminalité économique, pègre, football, jazz, création, art contemporain.
    Tout tourne autour d’un personnage. Elias. Un homme mystérieux, vu à travers différents êtres qui l’ont côtoyé et qui parlent de lui. Cette suite de récits compose le portrait en creux d’un ancien braqueur de banque, probablement assassin, qui s’est spécialisé dans le transfert de l’argent et des valeurs françaises vers les coffres discrets des banques genevoises après l’arrivée de Mitterand au pouvoir.
    Ce commerce marque le début de sa fortune. Il éblouit une fille de la bonne société, l’épouse, se lance dans toutes sortes d’affaires et de trafics, secondé par un homme de main et une escort girl. Alias et Elisa. Celui-ci est destiné aux basses œuvres et lié au milieu. Celle-ci, pute de luxe et doctorante en lettres, se spécialise peu à peu dans le sado-masochisme, fait réussir les contrats difficiles d’Elias et constitue des dossiers filmés sur ses clients, le gratin de la ville.
    Personnage ambigu, Elias montre peu à peu d’autres aspects de lui-même, qui conduisent Jean-Michel Olivier à mettre en scène le rapport entre l’argent, l’art et le crime à racheter, qui, semble-t-il affirmer, préside à toute activité de mécénat. Elias développe en effet un amour de l’art plastique, de la musique, du foot, qui le conduit à soutenir financièrement toutes ces activités. Jusqu’à l’affaire tragique qui arrête son essor…
    Il y a de la satire, du roman noir et du thriller dans La vie mécène, mais pas seulement. Le livre est aussi un roman à clés. De nombreuses personnalités genevoises sont décrites sous des pseudonymes indicatifs. Un magistrat et un journaliste de la Tribune de Genève, plus particulièrement, que Jean-Michel Olivier ne porte pas dans son cœur, mais aussi des avocats, des hommes de presse, des banquiers.
    Ceci, d’ailleurs, introduit dans La vie mécène une problématique aiguë.
    Au-delà des « informations » que Jean-Michel Olivier apporte, il y a la question de l’objectivité. La ville n’est pas exposée dans ce livre d’une façon qui vise à l’impartialité. Au contraire, elle est vue par Jean-Michel Olivier à travers le prisme de ses a-priori, de ses obsessions, de ses points de vue, de ses renseignements, de ses connaissances, de ses suppositions, de ses fantasmes, de ses sentiments. 
    Un petit effet d’onomastique nous le signale peut-être : Elias, Elisa, son acronyme, Alias, son double : trois noms qui évoquent le début du nom de famille de notre auteur.
    La question, alors, se pose par rapport aux personnages épinglés, que l’on reconnaît parfaitement. Il y a ce qui est connu publiquement d’eux, les articles qu’ils publient, les actes politiques et de gestion que les journaux commentent, qu’on peut critiquer ou soutenir. Mais lorsque Jean-Michel Olivier nous décrit des séances sado-masochistes humiliantes entre ces gens et son personnage Elisa, on entre dans un autre domaine.
    On sait que tout ça est inventé, puisque Elisa s’affiche comme un personnage strictement romanesque. Mais en même temps, on ne peut s’empêcher de se demander si Jean-Michel Olivier n’a pas des informations précises, si l’homme réel sous le personnage à clé a ces habitudes ou ces caractéristiques, et cela, je dois le dire, crée en moi un grand malaise. Car ici, on ne peut dissocier indiscrétion et invention pure, qui semblent se confondre dans une matière trouble, et c’est le statut romanesque du texte qui est ainsi subitement brouillé.
    Une mise en question qui n’est pas seulement une question d’esthétique littéraire mais ouvre également sur des problèmes de déontologie.
    Comme quoi, et on le sait bien, l’esthétique est intimement liée à la morale.

    Jean-Michel Olivier, La vie mécène, L’Age d’Homme
    (Publié aussi dans Le blog d’Alain Bagnoud)
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  • To read or not to read II

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    Par Pierre Béguin 

     

    Du danger de la lecture: 1e partie


     

    D’aucuns se croient obligés de pénétrer dans une bibliothèque comme dans une cathédrale. La littérature est Esprit Saint, le livre relique. D’autres montrent leur propre bibliothèque avec la ferveur du pèlerin. Rien n’est plus irritant que cette sotte dévotion.

    Beaucoup d’écrivains ne s’y trompent pas qui traitent – paradoxalement certes, parfois même ironiquement – ce soi-disant sanctuaire de la culture de la manière la plus dépréciative. Ainsi la bibliothèque de Jules Verne (Paris au XXe siècle) – j’en ai parlé dans un précédent article –, comparée à un cimetière où les livres deviennent des cadavres poussiéreux interdits d’exhumation. Ainsi celle de Borges (Fictions), la bien nommée «bibliothèque de Babel» – agencement de galeries à l’infini, labyrinthe de livres ayant perdu toute signification et dont la pléthore aboutit à l’incohérence, voire à l’absurde – qui semble sortie tout droit d’un cauchemar aux relents kafkaïens. Ainsi celle de Musil (L’Homme sans qualités), «colossal magasin» de trois millions et demi de livres, tout aussi absurde parce que située au croisement entre culture et infini – il faudrait dix mille ans pour en lire tous les livres!  Ainsi celle d’Umberto Eco (Le Nom de la rose) au centre d’un réseau d’interdits – les livres ne sont accessibles qu’après délivrance d’une autorisation – où toute transgression est frappée de sanction définitive. Autant d’exemples qui font de la bibliothèque, non pas une cathédrale, mais un lieu de non sens, d’enlisement, de danger, voire de mort.1911232086.jpg

    Une impression que peut ressentir l’homme cultivé en parcourant cette autre gigantesque bibliothèque qu’est le Salon du Livre: un vertige, un vague dégoût comme un écœurement, ce que Paul Valéry appelait «le malaise du grand nombre», issu de cette rencontre entre la finitude de l’homme et l’infini de la culture, et qu’il décrit ainsi – non sans provocation – dans son discours d’entrée à l’Académie française : «En vérité, Messieurs, je ne sais comment une âme peut garder son courage à la seule pensée des énormes réserves d’écriture qui s’accumulent dans le monde. Quoi de plus vertigineux, quoi de plus confondant pour l’esprit que la contemplation des murs cuirassés et dorés d’une vaste bibliothèque; et qu’y a-t-il aussi de plus pénible à considérer que ces bancs de volumes, ces parapets d’ouvrages de l’esprit qui se forment sur les quais de la rivière, ces millions de tomes, de brochures échouées sur les bords de la Seine, comme des épaves intellectuelles rejetées par le cours du temps qui s’en décharge et se purifie de nos pensées.»

     Si Valéry occupe une place importante dans la galerie des écrivains dont l’œuvre thématise une dénonciation des dangers de la lecture – Monsieur Teste, son personnage le plus représentatif, ne possède aucun livre et n’en veut aucun chez lui – il est loin d’être le seul. De Montaigne («Je feuillette les livres, je ne les estudie pas»), en passant par Rousseau («Je hais les livres ; ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas») jusqu’à André Gide («Il faut brûler en toi tous les livres»), nombreux sont les écrivains qui ont secoué la doxa selon laquelle la lecture constitue un des piliers essentiels de la culture, la base de toute formation di2047678999.jpggne de ce nom et l’un des vecteurs de la connaissance de soi. Même Anatole France, qui passait pour un lecteur boulimique – un lecteur «éponge» disaient ironiquement certains – y alla de son couplet : «Proust est trop long et la vie est trop courte». Mais le plus féroce à dénoncer les risques de la lecture fut probablement Oscar Wilde. Et l’on aurait tort, connaissant l’homme, de n’y voir que provocation. Lui-même lecteur impénitent, esprit fin et cultivé, il fut mieux que personne averti des dangers d’une telle activité, non pas seulement parce que beaucoup d’œuvres n’ont en réalité guère d’intérêt, mais surtout parce que, loin de participer du processus de connaissance de soi, elle peut au contraire éloigner le lecteur de lui-même, voire l’égarer complètement, si la lecture devient trop attentive. Comme Montaigne, qui «feuillette», il recommande de ne pas passer plus de six minutes par livre : «Six minutes suffisent à quelqu’un qui a l’instinct de la forme. Pourquoi patauger dans un lourd volume? On y goûte, et c’est assez, plus qu’assez, me semble-t-il.» (La critique est un art). Dans ce sens, il considère comme une mission de sauvegarde publique de recenser les livres à ne lire sous aucun prétexte, tâche qui, selon lui, devrait incomber à l’Université : «Cette mission est une nécessité éminente d’une époque comme la nôtre, une époque qui lit tellement qu’elle n’a pas de temps pour admirer et écrit tellement qu’elle n’a pas de temps pour réfléchir. Celui qui sélectionnera, du chaos de nos listes modernes, les cent plus mauvais livres donnera à la jeune génération un avantage véritable et durable» (Selected journalism).


     

    A suivre…

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