09/03/2008

Viens voir les crève-la-faim

Par Pierre  Béguin

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Nous sommes en 1689, dans le versant sombre du règne de Louis XIV. Les fastes de Versailles ne cachent pas la réalité: les paysans, qui représentent 90% de la population, sont dans une effroyable misère. Devant cette situation, La Bruyère, indigné, s’adresse aux nobles dans un petit texte construit sur le modèle d’un tableau qui, à bien le contempler, subitement s’animerait (Les Caractères ; De l’homme, 128). La rhétorique classique, ici, n’est plus au service du beau: il s’agit d’émouvoir le destinataire, c’est-à-dire de le mettre en mouvement, de le faire réagir, de toucher son cœur, de réveiller son sens moral, de lui faire voir le scandale de la misère du peuple, réduit à l’animalité et «tout brûlé de soleil» (l’allusion au Roi Soleil est évidente). Que ces riches aristocrates qui vont de Paris à Versailles ou de Versailles à Chantilly – comme les Condé – cessent de jeter quelques coups d’œil las et distraits au travers des vitres de leur carrosse! Qu’ils descendent et qu’ils regardent vraiment le paysage! Alors ils verront «certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible: ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé.»

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Nous sommes en 2008, dans un versant sombre des sociétés modernes. Une chaîne d’hôtels annonce son intention d’emmener de très riches clients dans la province de Surin, l’une des régions les plus miséreuses de la Thaïlande, pour voir comment de vrais pauvres vivent et s’occupent de leurs éléphants. Ils s’en retourneront comme ils sont venus, à bord d’un jet privé, pour déguster un repas composé notamment de langoustes, de truffes noires et de glaces au roquefort préparé par trois chefs français totalisant entre eux huit étoiles au guide Michelin. L’objectif avoué? Susciter l’intérêt, peut-être émouvoir, afin que ces milliardaires investissent dans les infrastructures de cette région, ou ailleurs dans le monde des miséreux. Et l’organisateur de préciser: «Si je suis pauvre et si je vois des riches arriver, je me réjouis, car enfin il y a quelqu’un qui vient me voir.»
Humanisme? Pragmatisme? Opportunisme? Affairisme? Cynisme? Voyeurisme?
Au moins, avec La Bruyère, la question ne se posait pas…

Commentaires

Pur cynisme! Il ne s'agit pas d'un certain mauvais goût, mais bien d'un mauvais goût certain!

Écrit par : Kissa | 09/03/2008

Meeeuh non, vous n'avez rien compris. Ces gens-là vont investir dans la région, créer des emplois, mettre enfin tous ces feignants au boulot, créer de la croissance, construire des routes!! Vive le tourisme dans le tiers-monde, vive les jets-privés!

Franchement, quand j'ai lu ça l'autre jour dans un gratuit, j'ai cru que j'allais vomir.

Écrit par : Sandro Minimo | 10/03/2008

C'est tout à fait du même goût douteux que la réflexion entendue à la TV dans un bref reportage à l'entrée d'un club de nuit, il y a une année ou deux.
Question du reporter : Est-ce que le prix d'entrée est élevé ?

Réponse d'une bécasse snobinarde : ça ne fait rien, nous sommes tous des SDF. (Le rire béat qui l'accoompagnait frisait l'idiotie)

Etonnement du reporter, précision de la dame : Ben voyons, SDF, ça signifie : "sans difficultés financières ".

Une telle arrogance se passe de commentaires, mais ça mériterait quelques coups de pieds au ......

Écrit par : gamine | 10/03/2008

Cherchez le maquereau, il n'est pas forcément là où on croit.

Écrit par : Rabbit | 10/03/2008

Dans certains pays , on cache les pauvres , pour montrer qu'on s'en est sorti, et qu'on peut enfin jouer "dans la cour des grands"...
Dans d'autres , on les montre pour attirer l'argent , donc les emplois ...
On peut épiloguer ... c'est vrai que ça doit tous nous faire réfléchir :
Mais quels moyens ont les pays, dits pauvres , de s'en sortir ? ils sont riches de beaux paysages , d'une flore et d'une faune qui attirent tous les amateurs de safari , et, ne nous voilons pas la face , d'une main d'oeuvre à bon marché et surtout de matières premières .. Offre et demande ... Tourime et commerce, développement de tous les moyens de communication , zones d'influences ... mais aussi abus en tout genre

Sans remonter jusqu'à Versailles , étions-nous mieux lotis , il y a un tout petit siècle ? moins de paysans , plus d'ouvriers dont le sort n'était guère enviable, et toujours une inégalité révoltante ! Des abus aussi !
En souvenir de notre propre histoire , nous devrions peut-être aider au développement sur place de ces pays, par leur propre population , ce qui implique aussi que ce développement profite à tous, et non à une "élite" .. Vous me suivez ? ça ne se fera pas en un jour : nous y avons mis des siècles et c'est loin d'être parfait !!!
Et puis , en temps de crise , on est plus frileux , n'est-ce pas ?

Mais, en faire prendre conscience ,comme le fait votre article , fait changer les choses en profondeur, et c'est un espoir ...
Gardons-nous toutefois d'angélisme ! Le monde n'est jamais tout noir ou tout blanc ; il faudra toujours des mécènes pour soutenir les arts et faire naître le progrès..
Le gateau partagé dans la stricte égalité ne suffirait pas à donner à chacun sa part de rêve ...

Écrit par : zizany | 30/06/2009

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