29/04/2008

Une épopée sans action

Par ANTONIN MOERI2060840123.jpg


Je ne sais plus qui disait:”La vocation de l’art est d’interroger et interpréter le monde à sa façon propre”. Peut-être est-ce un universitaire parlant de Proust qui a écrit cela. J’aime beaucoup cette phrase. J’y pensais constamment en lisant les entretiens de Peter Handke avec Peter Hamm (Editions Bourgois). L’auteur de Lent retour y parle d’un”regard bon et actif qu’on pourrait bien appeler un idéal, une manière de laisser-être les autres”. Ce regard ne peut se déployer que dans la solitude, quand le pas se libère et que la joie arrive. Une joie mêlé de douleur qui “renforce l’imagination, le désir ou le rêve, le souvenir, aussi”. Le silence actif de Wittgenstein est alors évoqué.
Les adultères, les intrigues ténébreuses, les détournements d’argent ou d’avion, les assassinats de banquiers célèbres, les mensonges d’Etat, les déplacements de populations (sauf peut-être dans « Le voyage hivernal ») ou le tourisme sexuel n’ont jamais été le sujet d’un récit de Handke. Les questions qu’il se pose lorsqu’il construit un livre sont celles qu’il se posait, enfant:”Où se termine l’univers? Quand le temps a-t-il commencé? Pourquoi je suis moi? Et toi, et toi, toi?”
“Ce qui vous saute aux yeux et s’engouffre dans votre nez, ce dont on vous rebat les oreilles tous les jours” ne peut fournir matière à raconter, Handke préfère les marges, le “nebendraussen”. Il compare l’acte d’écrire à “l’acte de descendre dans la cave et de retourner les pommes qui reposent là, pour que le parfum en soit conservé”. Faire apparaître de manière épique le temps, “laisser apparaître le temps dans des catégories sensuelles” fascine l’auteur du Malheur indifférent plus que les événements de la Grande Histoire.
En lisant ces entretiens, on est frappé par la cohérence d’une existence et d’une entreprise littéraire. Qu’il parle de Franz Kafka, de Thomas Bernhard, de Hermann Lenz, d’Emmanuel Bove, d’Anton Tchékhov ou de Ludwig Hohl, de l’internat catholique où il découvrit les romans de Dickens et ceux de Balzac, qu’il parle de ses premiers succès au théâtre, de l’éclatement de la Yougoslavie, de son installation dans la banlieue parisienne, de son travail journalier, de sa fille, du suicide de sa mère ou des interminables marches dans les forêts slovènes, Handke nous invite à explorer ce moment où “la vie brille vraiment dans toute son ampleur et sa somptuosité”.
Selon Peter Hamm, qui eut l’idée du portrait filmé dont ces entretiens sont tirés, les livres de son ami Handke sont”une grande tentative pour promouvoir une nouvelle confiance dans le monde”. En tous les cas, Vive les illusions! donne envie de relire l’épopée sans action que représente l’oeuvre de P.H.

27/04/2008

Symétrie

Par Pierre Béguin

Il n’a pas même 5 ans. Il joue dans notre jardin avec nos filles et deux autres enfants. Hier soir, il a dit adieu à son père.

Maintenant, courant et riant, il pousse le garçon sur un tricycle. Ils font le tour de la terrasse avant d’inverser les rôles et de recommencer.

Sait-il pourquoi il se trouve chez nous? Pourquoi ses parents ne l’ont pas accompagné?

Maintenant, ils sont tous les cinq sous la pergola en train d’entasser des coquilles d’escargots qui ont mal résisté à l’hiver. Lui vérifie avec une tige si l’escargot est toujours à l’intérieur.

Se rend-il compte qu’il vit un moment déterminant de son existence?

Maintenant, ils sont assis à leur petite table en train de manger des pâtes. «On mange parce que sinon on va pas grandir» s’écrie-t-il d’une voix enjouée quand on lui demande si ça va.

Réalise-t-il que son père va mourir tout à l’heure, à l’hôpital, d’une maladie incurable?

Plus tard, nous irons au carrousel. Au lancer de balles, il gagnera une baleine bleue en peluche dont il ne voudra plus se séparer. C’est à peine si l’on distinguera un voile de  tristesse dans son regard.

A cet instant, son père sera mort…

Moi, la gorge nouée, les yeux mouillés, je le regarde s’amuser. Et je pense à mes parents, à mes amis qui ne sont plus, à «Tous ceux enfin dont la vie, / Un jour ou l’autre ravie, / Emporte une part de nous» (Lamartine, Pensées des morts). Je pense surtout à notre fils disparu prématurément. 1450208567.jpgEt aussi à ces mots de Ramuz à sa fille qui m’avaient accompagné dans l’épreuve: «Et quand,  parmi tout cela, bien avant tout cela peut-être, la conscience de cette autre mort, celle d’après, interviendra, ce sera le grand vertige devant ce sort, qui est le nôtre, d’avoir à peine commencé qu’on sait déjà qu’on doit finir. Mais moi, te prenant alors sur mes genoux, je te raconterai cette autre mort d’avant et tu seras consolée. Je te dirai: «C’est à cause que tout doit finir que tout est si beau. C’est à cause que tout doit avoir une fin que tout commence. C’est à cause que tout commence que tu as connu le grand émerveillement. Tâche seulement d’être toujours émerveillée. Découvre toujours quelque chose comme en ces premiers jours où tu découvrais tout. Garde ces poings fermés dans l’effort joyeux et dans le courage et le sourire qu’il faut aussi dans le courage. Il y aura toujours les belles fleurs des rideaux et toujours les belles fenêtres. Fais qu’elles s’ouvrent seulement plus nombreuses et que la lumière dedans aille seulement croissant en clarté. Et puis, un jour, l’amour viendra, ce nouvel amour, et tous les amours. Et ainsi tu iras distinguant mieux, sans cesse, sans cesse plus de choses. C’est ainsi que peu à peu la fatigue se fera sentir; tu quitteras le sommet de la courbe, on te remettra au berceau. Mais que ce soit dans la douceur des grandes choses consenties et dans le respect de la symétrie, quand les lointains s’éloigneront, au lieu qu’ils s’avançaient alors, et la lumière s’assombrira: naissance de nouveau, naissance en sens contraire, cercle qu’on referme, retour, mais avec ce même beau calme devant ce qui décroît, s’étant accru par une loi semblable: ainsi on voit sur l’horizon la plus haute de ces montagnes naître insensiblement de la plaine et y redescendre insensiblement.» (C.F. Ramuz, Symétrie, in Adieu à beaucoup de personnages)

25/04/2008

Salon du livre

Par Alain Bagnoud

Prenant place à côté de Noël, Nouvel An, Pâques ou la trinité, repère annuel rythmant le passage du temps, situé à l'orée des beaux jours, aussi attendu que redouté, voici venir le Salon du livre de Genève. La semaine prochaine.
On y sera. D'abord le mercredi 30 avril, à l'occasion de la sortie du livre Rencontre. C'est un recueil qui marque le trentième anniversaire des Editions de L'Aire. Trente écrivains y évoquent une rencontre marquante de leur vie.
Parmi eux, des auteurs de Blogres. Serge Bimpage qui nous a fait le plaisir d'y publier un extrait de son texte (voir
ici). Pierre Béguin dont le titre est émoustillant : « A l'hôtel avec Ornella Mutti ». Olivier Chiacchiari qui parle de Claude Stratz. Votre serviteur aussi.
La sortie du livre sera fêtée le mercredi 30 avril à 15 heures sur le stand de l'Aire (D11), avec tous les auteurs, et, en invitée spéciale, Ornella Mutti elle-même.
Et ce n'est pas tout. Chacun signera aussi ses livres individuels.
Serge Bimpage : mercredi de 16 h 30 à 18 h et samedi 3 mai de 14 h 30 à 16 h 30, D11
Antonin Moeri : vendredi 2 mai de 16 h à 19 heures, stand Bernard Campiche
Alain Bagnoud et Pierre Béguin : samedi 3 mai de 16 h 30 à 18 h (avec la présence exceptionnelle d'Ornella Mutti), D11
Pascal Rebetez, en sa qualité d'éditeur, avec trois de ses auteurs, au stand diffusion Zoé : Claude Inga-Barbey, jeudi premier mai, de 14 à 16 h, Sylvain Boggio, vendredi 2 mai de 14 à 17 heures, Anne-Lise Grobéty, samedi 3 mi de 13 à 15 heures.
Non, finalement, en dernière minute, on me signale qu'Ornella Mutti ne sera pas là. Venez quand même. 

 

23/04/2008

Ma rencontre avec Marguerite Yourcenar

Au bout du fil, la voix du spectre. Profonde, presque masculine, affable : « Venez dans une heure, j’aurai tout mon temps. »
   Je remontais la côte est des Etats-Unis. C’était à mi-hauteur du Main, juste après un repas gargantuesque de lobsters, que m’était revenu à l’esprit l’existence de l’écrivaine, sur la presqu’île de Mounts Deserts. Elle ne figurait pas dans l’annuaire. Je l’avais finalement trouvée sous le nom de son amante et traductrice, Misses Frick.
   Quand je suis arrivé devant « Petite plaisance », bâtisse de bois blanc style ma petite maison au Canada, une vieille femme était en train de congédier sa manucure. Petite, voûtée, affublée d’un fichu jeté à la hâte sur ses épaules, elle ressemblait à ma concierge. Mais à sa seule façon de m’inviter à entrer, un subjonctif imparfait dans la phrase, j’ai su que c’était Marguerite Yourcenar, l’unique, la fille de châtelain belge.
Elle évoluait, gracile, parmi ses meubles anciens, ses tapis d’orient et ses gravures de Piranèse avec une autorité naturelle, une noblesse et une grâce ataviques. On le sentait immédiatement : aucun effet décoratif, dans ses objets ; chacun d’eux, ramené le plus souvent de l’étranger, faisait sens. Exactement comme ses paroles, choisies selon des critères allant bien au-delà de la seule communication. J’étais face à un sphinx que le soleil lui-même, au zénith, hésitait à déranger dans ses considérations graves.
   Comme je venais d’Europe, elle me demanda avec empressement des nouvelles du continent. En particulier, où en était l’écologie là-bas ; ici, aux Etats-Unis où l’écrivaine militait, la situation était positivement catastrophique. Elle me félicita de voyager, me rappelant la phrase de Maître Eckart qu’elle avait citée dans L’œuvre au Noir :
   «Le monde est une prison. Comment être assez fou pour mourir avant d’en avoir fait le tour ? »
Elle m’encouragea à lire Michima et à me rendre aussitôt au Japon : là-bas et nulle part ailleurs, selon son expérience, se rejoignaient le dehors et le dedans. Enfin, elle sembla se souvenir que j’étais venu pour elle. Avec un sourire d’iguane, elle s’enquerra : « Que voulez-vous savoir ? »
   Par le menu, elle épancha ma soif juvénile de tout connaître de la vie d’une écrivaine, n’esquivant ou ne méprisant aucune question. Elle me détailla son emploi du temps, m’expliqua comment, dans un avion qui la conduisait au Japon elle avait décidé de « dire bonsoir » à la machine pour revenir à la bonne vieille plume. Hiératique, elle n’en autorisait pas moins son interlocuteur à pénétrer son intimité, consciente qu’elle révélait bien plus qu’elle-même.
   Elle craignait, le mot est faible, mais à tort heureusement, de ne pas disposer d’assez de temps vu son âge pour achever le roman qu’elle avait en chantier, Quoi ? l’éternité. Et nous enchaînâmes le plus naturellement du monde sur la mort qu’elle envisageait avec sa sérénité de sage écologiste, éprouvant même, les yeux tournés souvent vers le portrait de l’empereur Adrien, contre le mur de son bureau, une fascination à l’idée que nos molécules rejoignent le grand cosmos pour s’y fondre éternellement.
   Nous avons eu un unique échange épistolaire. Après réception de l’article, elle m’écrivit pour me remercier de l’« une des meilleures et des plus simples entrevues qui aient été faites avec moi. » Dans une lettre posthume, publiée au Journal de Genève une semaine après sa mort, je lui dis ma tristesse et celle de tant d’autres d’avoir perdu un sphinx qui prédisait aussi bien le passé que l’avenir, ce qui, à ses yeux revenait au même.
Quand il m’arrive de penser à elle, je l’entends m’avouer son drame d’avoir perdu, deux ans auparavant, sa compagne de toujours, grâce à qui je l’avais rencontrée. Plus elle allait, plus elle réalisait le prix de l’amitié. Surtout, répondant à ma question de savoir quelle était la plus grande difficulté du métier d’écrivain, elle m’avait confié ceci qui me resterait pour toujours :
   « Misses Frick était mon unique lectrice véritable. Elle me lisait avec l’œil complice de l’amie et de la critique. C’est ce qu’il y a de plus difficile à trouver, pour un écrivain: un ami non seulement capable de vous lire - mais de le faire sans arrière pensée, sans concurrence ! Certains écrivains cherchent cela toute leur vie ! Pensez-y, jeune homme si, comme je le pressens, vous deviez écrire. Et puis ceci encore, si je devais avoir raison : Comme romancier, ne haïssez aucun de vos personnages. Aimez-les comme le père que vous en serez, jusqu’au dernier.»

Serge Bimpage

(texte à paraître dans "Rencontres", éditions de L'Aire, à l'occasion du Salon du Livre 2008)

Où sont les sadiques ?

 

 

par Pascal Rebetez

 

 

 

 

J’ai dû rater trois feuilles des œuvres complètes de Peter Rothenbühler. Je ne savais pas que le sadique zoophile, qui avait sévi dans tous les trous punais de la Suisse bucolique de l’été 2005, n’était qu’une vaste fiction, une supercherie, une baudruche pour feuilles de chou, un mensonge.

Le Courrier de samedi dernier me l’apprend enfin, foi du chef de la police judiciaire neuchâteloise, et je suis atterré. Je l’aimais et m’en étais fait tout un roman de ce détrousseur de biquettes, ce souleveur de levrettes, cet excalibur des bocages, amoureux sans pitié des génisses isolées qu’il tuait après les avoir séduites. J’aimais, comme tout le troupeau ovin des lecteurs crédules, imaginer ce monstre commettre ses forfaits, entre l’étable et la fontaine, s’aidant parfois, pour saillir les juments les plus hautes, d’un véritable botte-cul AOC, et, son impair commis, rejoindre notre troupeau à nous, humains trop humains, jusqu’à guetter sa prochaine proie, peut-être parmi quelques moutons noirs… Brrr, j’en frissonne encore. Eh bien non ! Il n’existe pas. Pures fadaises dues à l’ « effet de contexte », ce phénomène de psychologie des masses qui fait prendre des vessies pour des lanternes. Surtout quand la presse de boulevard s’en mêle et va butiner dans les labours. Cette presse nous ment, nous gonfle, nous méprise et nous piétine. Il n’y avait pas de sadique zoophile en activité en été 2005. Il n’y avait que des charognards à plume, des corbeaux et des lemmings, se ruant tous au précipice, dans le trou punais du spectacle, là où la fange, fût-elle pailletée, cache les vrais enjeux de nos existences.

22/04/2008

Le sport, quelle plaie!

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 Par ANTONIN MOERI

 

Je me demande parfois si je suis un être de joie. Et à la question Quels sports pratiquez-vous régulièrement ? je réponds tout de go : vélo, canotage, balade à pied. Quand je roule sur un ruban d’asphalte, je dialogue avec le coq du clocher, les nuages et les cerfs-volants. Quand je rame sur le lac, il m’arrive de croiser un goéland majestueusement posté sur un tronc à la dérive. Je ralentis le mouvement et nous nous parlons. Mais alors, d’où me vient l’extrême dégoût du sport-spectacle ? Je veux parler de ces foules qui s’agrègent autour des stades, des patinoires, des courts de tennis et devant les écrans de télévision, de ces supporters peinturlurés ayant abandonné toute dignité pour gesticuler, grimacer, beugler et vider leur vessie ensemble. En effet, on peut se demander pourquoi le sport-spectacle exerce actuellement une telle emprise sur les esprits. Pour Marc Perelman, lecteur attentif d’Adorno et Horkheimer, le sport-spectacle a envahi toutes les institutions et toutes les couches de la société. C’est le principal sujet de conversation dans les cours de récréation, les familles recomposées, les salles des maîtres, les entreprises, les couloirs du Parlement, les files d’attente des grandes surfaces. L’adhésion massive de la jeunesse à cette nouvelle foi, depuis les années quatre-vingt, étonne l’auteur de Le sport barbare. C’est à un véritable retournement politico-idéologique que nous assistons, à une systématique intégration des populations du globe dont le seul et ultime rêve est de s’éclater au milieu d’une foule. Le sport-spectacle réalise une des promesses de cette mondialisation heureuse dont la chute du mur de Berlin accéléra le processus. Une autre promesse s’étant réalisée dans le tourisme de masse, également caractérisé par la grossièreté, l’inculture, la satisfaction des pulsions les plus basses, l’esprit de horde, l’idolâtrie du muscle, l’apathie, le show idiot et pervers.Le constat lucide et sombre de Marc Perelman vient de produire une étincelle dans mon cerveau. Je vais immédiatement saisir mes rames, poser mon skiff sur le gros bleu du lac et rejoindre le goéland. Car une chose est sûre : le palmipède m’attend sur un tronc qui dérive. Nous parlerons des belles athlètes ukrainiennes échevelées, ongles vernis, appels de reins et déhanchements crânes, slip luisant disparaissant dans les plis de l’aine. Nous n’évoquerons surtout pas la flamme olympique.

20/04/2008

Quotas, sottise et sexisme

Par Pierre Béguin

 

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Dans son très long monologue, Figaro, s’interrogeant sur les aléas étranges de son destin, s’écrie dans un moment de désespoir: «On pense à moi pour une place, mais par malheur j’y étais propre: il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint» (Le Mariage de Figaro, Acte V,scène3).

Cette citation m’est revenue en mémoire à la lecture d’une ouverture d’inscription pour un poste de doyenne / doyen dans un Collège genevois, offre qui se termine par cette précision en caractères gras: Priorité sera donnée à une candidature féminine. Autant écrire: interdit aux hommes! Quel spécimen mâle, en effet, sera assez stupide pour répondre à une offre sanctionnée d’une telle restriction? Elle élimine de facto toute proposition masculine, revêtant ainsi un caractère sexiste que, bizarrement, peu de personnes semble considérer, à en croire les opinions recueillies autour de moi, et plus spécialement celles des hommes souvent enclins à s’autoflageller ou à se profiler avec opportunisme, dès qu’une femme les écoute, dans l’espace de la séduction.

Une amie me rappelait récemment que, au temps du Conseiller d’Etat André Chavanne, le problème au DIP était de respecter l’équilibre des confessions: qu’il nommât un catholique à un poste important et, aussitôt, les protestants de s’indigner d’un possible déséquilibre, pour ne pas dire d’un complot du Vatican. Tout le monde, aujourd’hui, considèrerait comme stupide un tel distinguo. Et pourtant, ces mêmes personnes trouvent normal – alors qu’il n’y a, fondamentalement, aucune différence – l’établissement de quotas en faveur des femmes, même à l’Etat où cette forme de sexisme a disparu depuis bien des années. L’argument est toujours le même et d’une sottise affligeante: il s’agit de compenser des siècles de domination de cet avatar de la création qu’est la race masculine dont le plus grand tort est de ne pas être du sexe opposé. Ainsi, pour lutter contre une injustice, on utilise les armes même que, par ailleurs, on condamne vertement. Ainsi, à suivre cette logique, pour s’élever contre le racisme, il faudrait accorder aux noirs des siècles de racisme contre les blancs pour réparer les injustices qu’ils ont subies. Avec un degré de réflexion aussi poussé, qui rend légitime en démocratie une forme de vendetta, on n’est pas prêt de sortir du problème!

D’autant plus que cette théorie des quotas ne fait en réalité qu’habiller d’un voile idéologique les instincts de celles ou de ceux (j’ai des noms! j’ai des noms!) qui, par opportunisme ou soif de pouvoir, tentent de se profiler dans les portes qu’elles/ils ont ouvertes à grand coups de culpabilisation. Vous, lecteurs ou lectrices offensés par mes propos, connaissez-vous beaucoup de véritables idéologues, sincères et désintéressés? Preuve en est que certaines féministes, ferventes apologistes de la théorie des quotas, remettent en cause leur propre conviction sous prétexte que, appliquée sans casuistique, elle demanderait un rééquilibrage en faveur des hommes, désavantageant ainsi les femmes représentées en force dans certaines professions. Ainsi, dans une très large proportion (trois quarts), ce sont des femmes qui ont été nommées par Charles Beer aux nouveaux postes de directrices (eurs) (?) dans l’enseignement primaire. Imaginons le tollé si la proportion eût été inversée. Etrangement, aucune voix ne s’est élevée pour dénoncer «cette scandaleuse preuve de sexisme…»

Mais le pire avec les quotas, par leur logique intrinsèque, c’est qu’il n’y a aucune raison qu’ils se limitent à celles à qui ils sont généreusement accordés. Aucune raison qu’on ne les donne pas aux minorités défavorisées, voire opprimées par la norme depuis des siècles: ainsi des homosexuels, des infirmes, des petits, des laids, etc.

Imaginez que Figaro, désespéré d’appartenir à la norme, s’écriât: «Il fallait un calculateur, ce fut une valaisanne noire, protestante, socialiste et lesbienne qui l’obtint»! N’y en aurait-il qu’une seule, il faudrait retenir sa candidature par respect des quotas dus aux minorités.

On vit une époque formidable!

18/04/2008

Joselito Carnaval, de Pierre Béguin

Par Alain Bagnoud

Il est toujours intéressant de remonter un peu dans la production d'un auteur. Je viens de lire, par exemple, Joselito Carnaval, de Pierre Béguin (publié en 2000) .
Pour la clarté de l'affaire, je rappelle que Pierre est un ami avec qui je participe à l'aventure de
Blogres. Mais ce n'est pas pour ça que je dois m'empêcher de parler de lui, si j'en ai envie.
Finalement, c'est Pascal Rebetez qui a inauguré ça
hier. Vertigineux début. Perspectives prometteuses. Tout de sa faute. Nous allons faire de Blogres un endroit auro-référentiel où nous nous renverrons l'ascenseur. Passe-moi la rhubarbe et je te passe le séné.
Je plaisante, bien entendu. Il vaut mieux préciser, on fait toujours trop confiance. La vraie question est : pourquoi ne pas parler de quelque chose qui nous intéresse, même si ça concerne un ami ? Non à l'autocensure.
Joselito Carnaval, donc, raconte un fait-divers effrayant. Un ramasseur de carton colombien est poignardé au début du carnaval, dans sa ville, puis jeté sur un tas de cadavres où il est laissé pour mort dans les sous-sol d'un hôpital. Mais il se relève, il parvient à s'enfuir et va raconter à un assistant social ce qu'il a vu et vécu.
La police finalement enquête et met à jour un trafic de cornées et d'autres organes humains, qui implique les gardiens et les pontes de l'hôpital. Ainsi que, beaucoup moins volontairement, les miséreux de la ville qui sont attirés et tués pour fournir la matière première.
Mais petit à petit, l'enquête ralentit. Et l'affaire se termine en queue de poisson  après quelques assassinats...
Adrien Pasquali disait que chacun de ses livres était la correction du livre précédent. On pourrait probablement généraliser un peu et élargir cette conception à la plupart des auteurs. En tout cas, si on examine les trois derniers livres de Béguin, cette règle s'applique.
Jonathan 2002, son dernier livre, adopte un ton sobre, pudique, au service d'une douleur à laquelle il faut donner un sens. Terre de Personne, son ouvrage précédent, déroule au contraire des longs anneaux de phrases impeccables, souples comme des lianes, en mimétisme avec la jungle dans laquelle se passe cette aventure de pilleurs de tombes précolombiennes.
Joselito Carnaval, antérieur, est composé de parties très diverses, de langages différents, monologues de tons variés, rapports officiels et documents administratifs. Une mosaïque de récits qui concourent efficacement au suspense de l'affaire, et montrent tout le talent d'un auteur qui adopte à chaque fois une forme liée au contenu. 
Je me souviens d'une distinction suggérée par Kundera, dans L'art du roman. Selon lui, l'écrivain parlerait toujours de la même voix, alors que le romancier utiliserait des tons différents.
D'où l'on en déduit que Pierre Béguin est un romancier. Et il a une plume remarquable. Ça, ce n'est pas Kundera, c'est moi qui le soutiens.
D'ailleurs, les visiteurs de Blogres le savaient déjà. 

Pierre Béguin, Joselito Carnaval, L'Aire 2000

(Publié aussi Le blog d’Alain Bagnoud.)

17/04/2008

De la pub encore et partout !

 

 

par Pascal Rebetez

 

 

 

 

Je lis ici ou là quelques agacements manifestés contre la présence intempestive de la publicité dans les marges ou sur les pages de nos blogs chéris. Oui, c’est fâcheux, mais ça peut être également source d’amusement. Je crois savoir que ce sont des moteurs « intelligents » qui distillent les cocards publicitaires en fonction de mots-clés. Ainsi, quand je vais aux sources vives de mon compère Bagnoud (http://www.blogg.org/blog-50350.html), je lis en haut de sa page, parfois à gauche parfois à droite, une publicité pour l’épilation laser de dernière génération ! L’ami dont on voit la photo n’est pas glabre, il aurait même le cheveu assez long et une barbe des mauvaises nuits, mais qu’est-ce que cette publicité fiche donc là ? Il semblerait que la machine intelligente ait pointé « valaisan » dans l’identité du blogueur et comme l’annonce Google loge une épilation sédunoise, hop on applique la combine ! Et à lire plus précisément l’annonce, on apprend qu’ils font aussi là-bas, rue du Scex ( !?), le traitement de la couperose ! C’en est assez pour un Valaisan pur cep.

Voisinant Blogres, on trouvera de la publicité rance pour une pseudo Société des Ecrivains, en fait une maison d’édition française à compte d’auteur, pas vraiment le genre de la maison, mais le terme « écrivain » n’est pas une marque déposée et ne requiert aucun droit d’auteur.

Est-ce le syndrome Bagnoud qui nous poursuit ? Voilà-t-y pas que Nivea nous propose sa mousse à raser, « pour les hommes qui n’acceptent pas les irritations ». Bon, là on comprend mieux.

Autre référence publicitaire automatique : le site qui veut « être le partenaire des carrières d’excellence. Uniquement des postes à partir de 120'000 francs » ! Là, je perçois qu’on touche au but, mes confrères de blog étant à peu près tous dans l’enseignement…

Ouf, je respire, la publicité n’est pas faite que pour les pauvres.

15/04/2008

Mort à l'imagination!

par antonin moeri

 

 

 

1357399025.jpgJe ne connaissais pas l’existence de Christophe Donner jusqu’au jour où, dans une bonne librairie, je tombe sur un petit livre à couverture noire, dont le titre a retenu mon attention Contre l’imagination. J’aime les pamphlets, car celle ou celui qui en écrit n’est pas habité par la honte, mais par la colère. Notre auteur cherche une réponse à cette question Comment peut-on, en art, se satisfaire de la distraction du public ?
Il s’en prend à l’imaginaire, à cette liberté que le romancier s’octroie dès qu’il invente des noms propres, décrit des lieux ou des paysages qu’il n’a jamais vus, prend ses aises avec le « réel », crée l’ennui, ce soupçon que Nathalie Sarraute pointait il y a une soixantaine d’années. De cet imaginaire qui empoisonnerait la littérature et qui stimule les institutrices, les publicitaires, les as du marketing, les animatrices-télé et les mamans prônant la lecture-plaisir, Donner voudrait se débarrasser pour entrer dans la chair, descendre en soi-même, faire preuve de sincérité.
La retranscription d’une conversation avec un ministre la veille de son suicide n’aurait aucun équivalent dans la littérature. Jamais un écrivain construisant son univers, forgeant une langue, imaginant des langages et les sensations de ses personnages ne saurait atteindre à l’intensité des silences du ministre désespéré.
C’est un bien curieux procès qu’engage Christophe Donner, dont l’instruction exigera des siècles de patience, des masses de témoignages, des montagnes d’indices, des amoncellements de preuves et dans lequel le petit entomologiste que je suis rêve de prendre parti.

13/04/2008

Enseignants: devoir de réserve ou devoir de parole?

Entre le 12 et le 17 mars, nous avions publié sur ce blog trois articles concernant le DIP et, plus spécialement, le Collège de Genève (cf. Alain Jaquemoud: Quel avenir pour le Collège de Genève? Claude Duverney: Charles Beer sacrifie l’ascenseur social; Pierre Béguin: Le silence de la mer). Articles qui avaient provoqué un débat sur Léman bleu, arbitré par Pascal Décaillet, entre Messieurs Charles Beer et Jean Romain. Monsieur Claude Duverney, auteur d’un de ces articles, désire revenir sur ce débat. C’est bien volontiers que, cette semaine, je lui cède mon tour de plume.    

                                                                                    Pierre Béguin

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Lors du face-à-face du 18 mars qui l’opposait à Jean Romain sur la chaîne Léman Bleu, M. Charles Beer, Président du DIP, a déploré la prise de parole publique d’enseignants, arguant du fait que ces derniers disposent de deux voies pour se faire entendre: les syndicats d’enseignants et les directions d’écoles. Cependant, ce que M. Beer n’a justement pas saisi, c’est que si des maîtres s’expriment par une troisième voie - un blog indépendant -, c’est que la première voie est inappropriée et la deuxième neutralisée.

Demander que les enseignants fassent part de préoccupations pédagogiques par l’intermédiaire de leur association syndicale (en l’occurrence l’Union du Corps Enseignant Secondaire Genevois), c’est oublier que les syndicats d’enseignants ne sont pas légitimés à parler prioritairement pédagogie: la raison d’être et l’objectif premier des associations corporatistes concernent la défense des intérêts et des droits des enseignants, quand bien même leurs conditions de travail sont partiellement liées aux choix pédagogiques; et c’est le DIP genevois qui s’est accoutumé à les considérer comme des interlocuteurs privilégiés, quand les règlements scolaires stipulent que ce sont les maîtres qui, ès qualité, travaillent à la confection des plans d’études et des programmes, proposent moyens et méthodes d’enseignement, et veillent à l’harmonisation des exigences[1]. La voie de communication syndicale est à l’évidence inappropriée aux questions strictement pédagogiques qui préoccupent les enseignants, et M. Beer, en tant qu’ancien syndicaliste, est bien placé pour le savoir.

Resterait donc aux maîtres la voie de communication hiérarchique, mais c’est précisément là que le bât blesse, comme en témoigne l’article d’Alain Jacquemoud publié dans ce blog début mars[2]. Au sortir d’une journée de travaux et de discussions (28 février) consacrée à la révision partielle du règlement de maturité (ORRM), voici en effet ce qu’il écrivait: «Beaucoup <de maîtres> auraient espéré que le fruit de ces discussions (…) soit réellement pris en compte (…), ces échanges avaient été si profitables que l’on s’était mis à rêver de leur donner un écho officiel et à imaginer qu’ils soient véritablement entendus et jugés dignes d’infléchir les décisions à venir.» Ce que Alain Jacquemoud, dépité, montre clairement, c’est que les préoccupations pédagogiques des maîtres, transmises aux directions de collèges afin d’être relayées au plus haut niveau, ont peu de chances de se voir prises en compte, tant il est vrai que le chef du Département exclut toute exigence nouvelle pour l’obtention de la maturité - sauf à démontrer préalablement qu’elle ne diminuera pas le pourcentage de diplômés: «Question à Charles Beer, poursuit Alain Jacquemoud, (…) pour garder à la 4e sa valeur d’année terminale et au certificat délivré toute sa substance, ne faudrait-il pas resserrer les exigences dans ce degré? Réponse: non». Pour mémoire, M. Beer affiche l’objectif intangible d’atteindre 95% de diplômés post-obligatoires dans la population scolaire genevoise[3]. La voie de communication hiérarchique, laissée à l’expression des soucis des maîtres, apparaît donc neutralisée, neutralisée par un impératif idéologique qui tue in ovo toute proposition de hausse des exigences cohérentes transmise aux directions de collèges, lesquelles directions, si elles partagent les inquiétudes des maîtres, trahissent le même sentiment d’impuissance.

Alors, que faire quand la menace plane sur l’école post-obligatoire et que le Chef n’entend pas les praticiens qui la discernent? Les professionnels du domaine doivent-ils rester sur la réserve? N’ont-ils pas au contraire le devoir de parler et de se faire entendre d’une société quand celle-ci leur confie la formation de ses futurs piliers intellectuels? N’est-ce pas du reste ce qu’ont fait, au niveau du Cycle d’Orientation, les auteurs des initiatives 134 et 138, en l’occurrence les associations Réel et Coordination Enseignement, «deux formations composées principalement d’enseignants en guerre avec le DIP»[4]? Comment M. Beer peut-il oublier que ce sont les maîtres - par le biais des Conférences des Présidents de Groupes de disciplines - qui ont pour charge de faire «des propositions concernant les programmes, les manuels et les méthodes d’enseignement »; qui «veillent à l’harmonisation de leur enseignement et de leurs exigences»[5]? Et pourquoi a-t-on associé ces maîtres Présidents de Groupes aux réflexions du 28 février[6], sinon parce que, comme cela avait été légitimement fait pour la mise en place de la nouvelle ORRM, ce sont les professionnels de terrain qui sont habilités à s’exprimer sur les questions de fond touchant leur domaine de formation et d’enseignement?

Aussi, quand l’écart s’accuse par trop entre les soucis de formation exigeante des praticiens de l’enseignement et les objectifs idéologiques du Chef du département, et quand les voies laissées à l’expression des préoccupations légitimes des maîtres se révèlent soit inappropriées soit neutralisées, comment déplorer une prise de parole publique qui relève sans doute d’abord du devoir de diligence de formateurs consciencieux et soucieux de la consistance des intelligences de demain? M. Beer, à relire Alain Jacquemoud, vous aviez devant vous, le 28 février, deux ou trois centaines d’enseignants, tous détenteurs d’une maturité et d’un diplôme universitaire, et tous formés et rompus à la préparation de nos enfants à l’entrée à l’Université et aux études supérieures, alors en vertu de quel savoir autrement fondé vous sentez-vous autorisé à considérer leurs préoccupations comme nulles et non avenues?

                                                                                                     Claude Duverney


[1] Cf. l’article 12 du Règlement du collège de Genève évoqué infra.

[2] Pour ce qui est du « devoir de réserve » évoqué par Pascal Décaillet à propos de cet article, dans une conférence intitulée « Aspects juridiques du métier d’enseignant » donnée par Me Daniel Peregrina aux formateurs de l’IFMES le jeudi 7 décembre 2006, on peut lire: « Le fait d’écrire, en tant que fonctionnaire, un article de journal qui serait critique à l’encontre de l’institution, tombe (…) sous le coup de cette obligation de s’abstenir. Rien ne s’oppose en revanche à ce qu’il écrive le même article en tant que citoyen. » Mais l’article d’Alain Jacquemoud vise précisément la défense de l’institution qu’est l’école, en s’en prenant uniquement à la vision politique qu’entend lui imposer un élu du peuple.

[3] Cf. le « Point de presse du Conseil d’Etat » du 2 avril 2008, lequel parle « de l’instauration de standards de formation au plan suisse et d’épreuves intercantonales au plan romand, avec l’objectif déclaré que 95 % d’une classe d’âge obtienne une certification de niveau secondaire 2 ».

[4] Cf. « L’édito de Lionel Marquis », in: Journal FAPECO, No 15, printemps 2008. Voir aussi l’article intitulé: « Réforme du Cycle d’orientation: l’heure du choix a sonné », où Jean-François Marti écrit (p. 1): « (…) ces deux initiatives n’expriment-elles pas une même préoccupation: quel bagage scolaire nos enfants auront-ils à la sortie du CO? De plus, nous voyons bien, en tant que parents du CO, quelles sont les lacunes du contenu d’apprentissage lorsque nos enfants quittent l’école primaire. »

[5] Règlement du collège de Genève, art. 12.

[6] Comme le révèle l’article d’Alain Jacquemoud.

11/04/2008

Après la comète, par Olivier Beetschen

Par Alain Bagnoud

Il y a une ambition globalisante dans Après la comète, le dernier recueil de poèmes d’Olivier Beetschen.

Un recueil qui est en quelque sorte la suite de son livre précédent, Le Sceau des pierres, paru il y a dix ans. Qui est ouvert par un citation de Nicolas Bouvier, père des thèmes vagabonds et des contrastes. Le titre du recueil dont sont tirés les vers est explicite : Le dehors et le dedans.

Un titre qui s’appliquerait bien aussi à Après la comète, où on trouve également cette oscillation entre intérieur et extérieur, entre ici et là-bas. Des contrastes de langue aussi, ou de thèmes. Les liens, la transmission, l’ordre général et le désordre particulier.

Le livre est d’une composition rigoureuse, avec trois parties cernées par une introduction et une conclusion. Echardes introduit un cheminement de l’ensemble du monde à un lieu précis, du vagabondage aux couloirs d’un hôpital dont on peut penser qu’il s’agit d’une maternité si on se base sur la première partie, Chandelles, éclairée par la paternité et ses douceurs. Glissando ensuite est plus sombre, et met en jeu le temps qui passe et ses désillusions. L’Auge est imprégné de souvenirs, avant que le finale, Legs, annonce une transmission.

Comme on le voit, Olivier Beetschen inscrit ses poèmes dans une histoire personnelle, mais il réussit parfaitement à intégrer celle-ci dans l’universel, comme il parvient magnifiquement à faire entendre autour de lui le bruissement du monde et la présence des hommes.

Tout ça dans une langue variée, forte, souple, aux inflexions diverses, avec un riche vocabulaire faisant appel aussi à des termes locaux, « flaquer »,  « Guggenmusik », « socques ». Une langue qui swingue, charme, convainc. 


Olivier Beetschen, Après la comète, Editions Empreintes

(Publié aussi dans Le blog d’Alain Bagnoud.)

10/04/2008

L’embarras citoyen

 

 

par Pascal Rebetez

 

 

Outre le temps calamiteux, il y a plusieurs raisons de voir la vie du monde dégoulinante d’ennui en ces temps qui ne courrent pas beaucoup, sinon après une flamme olympique dont l'invention est due à un certain chancelier allemand en 1936.

On célèbre ici et là les quarantièmes du rugissement de 68 et je ne peux m’empêcher d’aller, avec le cœur, avec reconnaissance et sympathie vers le bel élan mondial de ces années-là. Mais bon, c’est de l’histoire : il n’y a que certains frustrés des cours de récréation de l’époque qui veulent encore se venger des gauchistes trop libertins de l'époque. Alors ils taillent dans le vif et découpent des costumes de marionnettes pour un procès grotesque : accusés, levez-vous et avouez que vous avez bandé et joui et dérangé l'ordre immuable des bonnes choses!

Pendant ce temps, la seule révolution présentable pour laquelle il faudrait souscrire est la défense d’un ordre monastique tibétain, avec cloches, gongs et lamas égarés. Il faudrait que le libre penseur se batte pour que certains continuent d’être enfermés dans les geôles des croyances religieuses, non merci !

Et en Suisse ? On me soumet des pétitions à signer en faveur d’une dame grisonne, conseillère fédérale par opportunisme, qu’il faudrait protéger des attaques menées par sa propre famille politique : j’irais me fendre d'une gauche pour défendre une telle droite ? Non merci !

Et à Genève ? On me demande de choisir, à grand renfort de slogans, entre deux sales bobines, entre la carpe et le lapin,  pour savoir lequel exercera le rôle de procureur, ce fameux gardien du droit, celui qui requiert les peines et envoie en prison. J’écoute Brassens et préférerai toujours faire un croche-patte au gendarme que dénoncer un gueux.

Non, décidément, les affaires de la cité n'ont rien de sémillant.

Et pendant ce temps-là, la pluie continue à tomber…

08/04/2008

L'art de sous-entendre

Par Antonin Moeri

 

Jérôme David Salinger est né en 1919 d’un père juif et d’une mère catholique. Le New Yorker publie une de ses nouvelles vers 1950 A Perfect Dayfor Bananafish, qui eut un succès retentissant. Il s’est retiré dans le New Hampshire en 1953, où il vit reclus, refusant toute interview.

Dans un récit intitulé En bas, sur le canot, une domestique nommée Sandra prend la parole. Elle se plaint auprès d’une femme de ménage. En effet, elle doit faire attention à tout ce qu’elle dit devant Lionel, un gosse de quatre ans qui fait régulièrement des fugues. Ainsi l’hiver précédent a-t-il disparu parce qu’un gamin lui aurait dit qu’il puait. Cette fois, Lionel est allé se réfugier sur le canot du papa (la scène se passe dans la résidence secondaire des Tannenbaum).

Il refuse de rejoindre big mother qui fume une cigarette, accroupie sur le ponton, et qui use de tous les stratagèmes pour récupérer son môme. Elle aimerait en outre savoir pourquoi, une fois de plus, il s’est éclipsé. Salinger excelle à mettre en scène (en dialogues) les jeux de rôles et de mots auxquels se livrent non sans cruauté un enfant et sa mère. Alors Lionel fond en larmes. Il raconte que Sandra aurait traité papa de sale youtre, mot dont il ignore le sens ( c’est un gros truc dans lequel on met de l’eau, lui explique-t-elle). Salinger prend bien soin de laisser le lecteur imaginer la suite.

Cette manière d’évoquer l’antisémitisme plongeant ses racines dans la peur, l’insécurité, le ressentiment et la frustration, cette manière délicate, elliptique, élégante, ironique et drôle (mélange d’horreur et de rire) est d’une redoutable efficacité: elle pourrait expliquer le trouble, le ravissement et, à la fois, l’intense plaisir qui nous envahissent lorsqu’on découvre un des rares textes publiés de Jérôme David Salinger.

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06/04/2008

Selon que vous serez puissant ou misérable...

Par Pierre Béguin

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Il en va des slogans comme de l’habillement ou du maquillage: ils servent autant – si ce n’est davantage – à cacher les défauts qu’à souligner les qualités. Certains petits impertinents qui font les esprits forts, s’appuyant sur ce postulat, prétendent que les slogans qui scandent la campagne de Daniel Zappelli pour l’élection au poste de Procureur de la République en sont la preuve évidente. Ces mirmidons vont même jusqu’à affirmer que la fameuse maxime de Figaro sur la justice, prononcée le jour de son mariage, eût mieux convenu pour décrire l’action du Procureur durant son premier mandat: «Indulgente aux grands, dure aux petits…» Que pour les petits délinquants, là, on a vu ce qu’on a vu! Pour les squats, du grand art! Mais pour le crime en col blanc et les gros bonnets, on attend toujours. Et pour le dossier de la BCG (2,3 milliards! Il est vrai qu’on ne se lasse pas de le rappeler) on attendra encore longtemps…

Critiques faciles qui soulignent la sottise de ces vers de terre médisants. Les thuriféraires savent que la stratégie est pourtant simple. En épargnant momentanément les gros bonnets, le Procureur, en réalité, les met sous pression. Quand les foudres de la Justice vont-elles s’abattre sur eux? Ils en tremblent d’incertitude dans leur col blanc, les gros bonnets! Croyez-moi, cette attente est déjà, en elle-même, une véritable torture qui vaut bien la prison. Et en plus ça ne coûte rien aux contribuables. Parce qu’une fois, à Genève, souvenez-vous, on en a même attrapé un par le col blanc, de gros bonnet, – bon, d’accord, c’était un Russe – et ça nous a coûté des centaines de milliers de francs en dommages et intérêts. Alors vaut mieux être prudent comme Zappelli. C’est pas de la bonne justice, ça! Après tout, les sceptiques n’ont qu’à lire son site (Pourzap.ch. – On en a rêvé, Zappelli l’a fait!): dans ses engagements, concernant notamment la BCG, le Procureur l’écrit en toutes lettres: «Il veut un jugement rapide. Voilà des années que les Juges d’instruction ont le dossier en main…» Alors là, que ses détracteurs, s’il en reste, se lèvent et rendent leur Danette, qu’ils se taisent à jamais ou versent dans la palinodie! Car Zappelli le dit haut et fort: il en a vraiment marre que les Juges d’instruction fassent de la rétention de dossier, tout exprès volontairement pour retarder le procès. Six ans que ça dure et qu’il n’arrête pas de leur répéter, aux Juges d’instruction, qu’il veut un jugement rapide, qu’il faut accélérer le dossier parce que les Genevois ont le droit de savoir! C’est vrai, quoi, à la fin! Qu’on lui amène tous ces cols blancs, promoteurs, entrepreneurs, gros bonnets de la finance, politiciens, fussent-ils députés, Conseillers d’Etat ou Conseillère fédérale, et il va vous en faire de la chair à pâtée, le Zappelli. On va l’entendre dans tout le Palais de Justice crier en tapant du poing sur son bureau: Contre les gros bonnets! Le crime en col blanc est aussi un crime! Parce qu’attention! Sur son site, entièrement dédié à sa gloire méritée, on le décrit sans ambages: Daniel Zappelli, c’est le nouvel Attila de la Justice genevoise; sur le territoire où son cheval passe, la délinquance ne repousse pas. Surtout la petite. Mais les gros bonnets à col blanc ne perdent rien pour attendre. C’est pour son deuxième mandat. Il le promet. Et on peut le croire, c’est écrit dans les slogans qui scandent sa campagne. Alors que les petits malins qui se croiraient drôles en créant le site Pourlezapper.ch s’abstiennent d’une telle initiative; car avec Lui comme Procureur, il ne sera jamais dit dans la République que, selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Zappelli vous rendront blanc ou noir….

05/04/2008

Poèmes et récits de plaine, par Jean Chauma

Par Alain Bagnoud

 Je vous ai raconté ici, vous vous en souvenez peut-être, ma rencontre avec Jean Chauma. Un ex-braqueur de banque, qui m'a impressionné par sa personnalité, sa lucidité et l'originalité de son rapport au langage.

C'est grâce aux billets que j'avais écrits autour de son premier livre, Bras cassé (voir ici, ici, ici, et ici) que j'ai fait sa connaissance, et qu'il m'a donné Poèmes et récits de plaine. Un recueil juste paru, que je ne saurais trop vous conseiller d'acheter séance tenante.

Anecdote intéressante, c'est Marius Daniel Popescu qui est en partie responsable de la publication de ces textes. Il avait donné un séminaire d'écriture dans le pénitencier où se trouvait Chauma, puis l'avait mis en relation avec les excellentes éditions Antipodes où Popescu avait publié son premier recueil. Arrêts déplacés. (C'était avant qu'il ne sorte sa retentissante symphonie du loup.)

Vous trouverez dans Poèmes et récits de plaine quelques évocations de la trajectoire de Chauma. Son service militaire dans les parachutistes de la marine française. Quelques évocation de la vie de voyou, par exemple le braquage d'un camion blindé. La longue attente éprouvée dans les séjours en prison. Ou encore la découverte du plaisir de travailler le bois...

Un matériau autobiographique transmuté dans une forme poétique qui expérimente diverses formes, poèmes, versets, ou exercice de style sur une assonance.

Tenez, un court exemple pour vous donner envie. Un poème sans titre vers la fin du recueil, qui marque le retour à la norme.

      Honnêteté,
      Comme une marginalité de notre époque,
      Particularité,
      A vivre comme une nouvelle aventure,
      Comme un territoire à reconquérir. 

Jean Chauma, Poèmes et récits de plaine, Editions Antipodes, 2008

03/04/2008

Les auteurs associés

 

 par Pascal Rebetez

Ca va ça vient. Et je ne parle pas de la sexualité des Françaises, qui sont devenues, les pestes, fort lestes, il faut en convenir. Non, dans la position des missionnaires, je pense davantage à ces gens de lettres, ces écrivains, ces auteurs qui, ne se contentant plus de leur tour d'ivoire, de leur scriptorium individuel, s'affichent désormais en tir groupé, dans un joyeux fouillis de corps de lettres, lâchant pour un temps l'onanistique pratique pour s'ébrouer - et en public s'il vous plaît - en faisceau, en gerbe, en veux-tu en voilà.

Qu'est-ce que la littérature gagne à ce joyeux bordel ? De la chair, sans aucun doute, et du sang, des nervures, des échanges essentiels. Sinon, ce ne sont que pertes, ardoises bistrotières astronomiques, épouses accablées par les rentrées tardives et foies en capilotade.

Plus curieusement, le côté Club des Cinq, petite coterie, groupuscule agissant, boîte à échoteries et radio-vipères forme une alternative attirante à la froideur engoncée de la simple page blanche. Partager de sa solitude, c'est déjà être moins seuls.

Bienvenue pour ceci et cela à Antonin et Serge et bonne plume à Olivier.

01/04/2008

Le propre du singe

Par Antonin Moeri

 

Ma fille a du caractère. Quand elle aime un film, elle le revoit quatre ou cinq fois de suite. Dès qu’on lui résiste, elle devient ombrageuse, développant une agressivité que j’apprécie. Depuis quelques années, elle nourrit une passion exclusive, celle des singes. La visite du musée d’histoire naturelle à Neuchâtel était par conséquent incontournable. Un vent froid soufflait sur la ville. J’avais lu dans le journal qu’il neigerait ce jour-là. La curiosité était trop vive. Nous avons pris le train.
Dans un magnifique bâtiment en pierres d’Hauterive entraient des groupes d’enfants qui chantaient, riaient, piaillaient (la visite est gratuite le mercredi). Mais rassurez-vous, Lou et moi avons pu voir l’exposition sans trop de bousculade. Nous avons longuement contemplé le petit rat qui survécut à une catastrophe climatique et dont descendent les primates. Nous avons aperçu, dans une pénombre savamment dosée, les alignements de crânes où le trou occipital, au fil de l’évolution vers l’être humain, change de dimension et de localisation. Nous avons vu, sur un écran, des chimpanzés aux larges épaules et à la nuque épaisse, des bonobos au corps gracieux, au visage sombre souligné de lèvres roses, aux longs cheveux noirs partagés par une raie au milieu, thorax mince et carrure étroite. Lorsque le bonobo se tient debout, on a l’impression de voir un être humain. Je vous jure, l’image est saisissante.
C’est d’ailleurs ce que tendent à démontrer les organisateurs de l’exposition : la frontière que nous avons voulu établir entre le singe et l’homme est moins certaine qu’on voudrait le croire. Le sentiment d’empathie qu’éprouvent les bonobos le prouve. Cet animal, euh… pardon, cet anthropoïde sait se mettre en imagination à la place de la victime. Ma fille fut ravie de l’apprendre. En vérité, elle avait deviné, il y a longtemps, ce type de comportement chez son frère simien. Cette visite au musée d’histoire naturelle de Neuchâtel ne fit que confirmer son intuition.