16/05/2008

Femmes

Par Alain Bagnoud

218448872.jpgIl y a quelque chose d’étonnant dans Viola, le texte que Silvia Ricci Lempen a donné au recueil Rencontre (éditions de L’Aire). Un texte, je le précise tout de suite, qui a d’indéniables qualités littéraires. C’est autre chose qui me trouble.

Le regard que l’auteur pose sur les hommes. Les mâles. Voici une citation prise à la fin de la première page: « Les membres du Département de langues modernes, auquel j’étais provisoirement rattachée, étaient pour la plupart des femmes de la génération de mes filles, dont j’admirais l’intelligence, l’énergie, l’ambition et la terrifiante compétence. Je souhaitais de tout cœur qu’elles arrivent à leurs fins, aux fins qu’elles poursuivaient en percutant avec ardeur les touches de leurs ordinateurs, en galopant dans les couloirs sur leurs petits talons qui faisaient un bruit de castagnettes. Les quelques mâles grisonnants du Département se garaient prudemment sur leur passage – mais c’est pour mieux vous manger, pensais-je, c’est pour mieux vous broyer. »

Le texte se présente comme autobiographique. L’auteur réside pendant cinq semaines dans le Nord du Pays de Galles. Elle y rencontre une jeune femme qu’elle renomme Viola. Lourde symbolique dans ce nom. Viola, 28 ans, « docteure en biologie marine ». Une femme brillante qui  a été écartée des postes qu’elle méritait par la conjuration des mâles. Elle occupe un poste à mi-temps de documentaliste à l’université et complète son salaire minable en surveillant un foyer d’étudiants. A la fin, son poste est supprimé. Mais Viola n’est pas révoltée, n’a aucun désir de gagner sa vie autrement, n’a aucun autre projet.
Certes, il s’agit ici de littérature à idées, ce qui explique l’utilisation de clichés rebattus. On est quand même surpris que sous la plume d’une féministe, ceux-ci soient exactement les mêmes que ceux des machistes. Viola, c’est la femme fragile, soumise, incapable de se débrouiller, de prendre son destin en main. La femme incapable, sans réaction devant le complot masculin, qui ne sait finalement pas se défendre seule, qui aurait besoin d’un appui, de quelqu’un qui la guide, la soutienne.

Mon expérience du monde est limitée, mais dans le milieu de l’enseignement que je fréquente depuis plus de vingt ans, je n’ai pas l’impression que ce portrait corresponde à celui de mes collègues femmes. Certes, je ne connais pas le monde de l’entreprise et Silvia Ricci Lempen, ancienne rédactrice en chef de Femmes suisses, a probablement une vision plus globale que la mienne.

Mais je me demande quand même si continuer à colporter de tels poncifs est bien utile à la cause féministe. Il me semblerait dommage que les jeunes filles se voient comme ces êtres fragiles et forcément victimes inéluctables du mâle forcément dominateur et prédateur. Qu’elles voient en tous les hommes forcément des ennemis naturels et implacables à qui elles devront forcément se soumettre en fin de compte.

Elles vont avoir à lutter, contre les inégalités de traitement, mais aussi contre des individus, mâles ou femelles, qui voudront s’approprier les places disponibles, et il me semble qu’il y a peut-être des qualités autres que la faiblesse féminine à mettre en valeur, par exemple dans ce futur roman dont rêve Ricci Lempen et dont elle parle abondamment.

Une fiction sur les femmes. « J’aimerais écrire sur elles un roman d’un million de pages où leurs histoires proliféreraient et s’enchevêtreraient, envahissant l’espace de l’imagination, prenant la place, dans l’imagination, des histoires de garçons qui grimpent à la proue et hurlent à l’océan « I am the king of the world ! »

J’espère que ce roman se fera, mais qu’il y aura autre chose dedans que la déception, le découragement, le ressassement des vieux stéréotypes, et l’illustration du désir féminin d’auto-anéantissement dont parle Ricci Lempen en citant Christa Wolf1). Qu’il y aura aussi là-dedans des femmes résolues hurlant : « I am the queen of the world. »



1) « J’affirme que chaque femme qui, dans notre aire culturelle, s’est aventurée dans les institutions marquées par les représentations masculines, a dû éprouver le désir de l’auto-anéantissement. » 


Rencontre, collectif, Editions de l’Aire 

(Publié aussi dans Le blog d’Alain Bagnoud.)

Commentaires

Eh, oui, on en est encore là !

Écrit par : Micheline | 16/05/2008

Il y a dans les rapports homme femme et hommes femmes quelque chose de particulier, qui se joue différemment suivant les individus, l'époque le lieu. Dans cette chose particulière il y a entre autre ce rapport de force, cette bataille de la domination. Sans l'avoir vécu je me doute que les milieux d'hommes doivent être assez terribles pour les femmes. Et je vois bien les femmes, à un moment donné, toujours tenté par la douceur et la soumission car il y a en elles un indécrottable besoin de romantisme, de chabadabada. Proposer à une femme aimé sa totale autonomie c'est aller vers de grave soucis : tu me veux totalement autonome, alors, c'est que tu ne m'aimes pas...

Écrit par : jc | 17/05/2008

Cher Alain,

Eh oui, il faudra s'y faire : le féminisme qui l'a emporté sous nos alpines latitudes est celui de la branche différentialiste (Luce Irigaray, Antoinette Fouque), de tendance américano-lesbienne : celui de la haine des hommes, quand ce n'est pas celui de la déification de la femme comme mère (Sylviane Agacinski), si proche d'une certaine folie naturaliste et écologique de notre temps.

C'est tout simplement l'inversion du machisme, avec la même grossièreté, la même fermeture, le même discours racialiste.

Le courant universaliste (Beauvoir, Badinter) semble avoir perdu.

Peu importe : lorsque ces harpies auront brillamment réussi à discréditer le féminisme, il nous restera à le reconstruire, solidairement, entre femmes et hommes intelligents.

Écrit par : yves scheller | 17/05/2008

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