27/06/2008

Les 50 oeuvres qui comptent en Suisse romande

Par Alain Bagnoud

LD080502ApoCouv1.jpg

Saviez-vous qu’Alexandre Adler avait écrit un SAS ? Oui, Alexandre Adler lui-même, « l’ancien soviétologue diplômé de Libération, l’ex-éditorialiste associé au Monde ». Le titre de son polar est alléchant. Ça barde à Bandahar.
Un roman chroniqué dans Les 50 œuvres qui comptent en Suisse romande, publié par La distinction, revue de critique sociale, politique, littéraire, artistique, culturelle et culinaire fondée en 1987.

On y trouve d’autres livres qui ont passé parfois inaperçus. Par exemple le peu connu L’envers des choses, de Michel Tournier qui « nous relate les amours fraternellement incestueuses et les tribulations érotiques de deux jumeaux vrais de l’aristocratie éphésienne du IIème siècle après J.C. ». Ou un Dan Brown inconnu. L’auteur a en effet retrouvé dans ses tiroirs, après le succès du Da Vinci Code, un manuscrit plus ancien, Sous le mystère des flots, parlant de l’Atlantide. Ou un recueil des éditoriaux de Michel Danthe, lorsqu’il assumait la direction de Construire avant celle du Matin dimanche…
Non, là, vraiment, je le sens, vous n’y croyez plus. C’est trop. Vous ne vous laisserez pas piéger plus longtemps !
Bien sûr, ce sont des faux. Des recensions d’ouvrages qui n’ont pas existé. Ce dont se fait une spécialité La distinction, qui place dans chacun de ses numéros la chronique d’un livre imaginaire.
Se moquant de ces bibliothèques idéales, ces dix ouvrages les meilleurs de l’année, ces 100 livres qu’il faut avoir lus, brocardant ses têtes de turc avec un humour irrésistible, La distinction a fait l’œuvre salutaire de réunir 50 de ces lectures en recueil.
Ce qui vous permettra de tout savoir sur L’amant du Hei-Lung-Kiang de Marguerite Duras ou des traductions que l’éminent pissoir-poète Oskar Freisinger a fait de quelques articles de Paul Ricoeur, annotées par le médiatique curé François-Xavier Amherdt ( L’herméneutique philosophique de Paul Ricoeur et son importance pour l’exégèse biblique)… 

Les 50 œuvres qui comptent en Suisse romande, La distinction, Editions Faim de siècle & Cousu muche

26/06/2008

Le temps des moutonneries

 

 

 

 

par Pascal Rebetez

 

 

 

 

Bientôt les gens ne feront plus que se rassembler. Dimanche, la finale de l’euro, et hop ! on désalpe vers d’autres pâturages, ceux des vacances mais aussi des festivals. Là où l’individu est chanté, glorifié, mis en scène et sous les feux, ce sont d’entières communautés d’idem et de semblables qui s’attroupent, se mélangent, exsudent de concert.

Nous n’aimons plus être seul. Qu’est-ce à dire ? Est-ce par peur, par ennui de soi-même ? L’autre nous réconforte, il nous distrait. L’autre est un spectacle, peut-être même un miroir, et ça diffracte à l’infini et perpétue le jeu des ressemblances, des « on est tous pareils », tiens-moi la main, levons les briquets, aimons ensemble les mêmes héros, les mêmes divinités. On parle même de grandes messes (pour le sport, la culture) et ce sont de drôles d’églises qui prolifèrent et enflent du besoin si commercialement correct de « ne pas bronzer idiots » comme s’intitulait autrefois la publicité des clubs Méditerranée. Ils ont gagné.

Plus personne ne cherche l’ombre.

Le farniente est devenu louche.

Il faut aller brouter. Ensemble. Et au bout du compte, se faire tondre.

Bonnes vacances.

24/06/2008

Bouffée d'élan

Si_tu_venais_grand.jpgPAR ANTONIN MOERI



« Si tu venais » est un titre magnifique. Il évoque exactement l’atmosphère dans laquelle nous entraîne Jean-Dominique Humbert, qui met en scène un narrateur attentif aux présences des êtres humains, aux bruits du monde, aux parfums. Ce peut être une narratrice. Elle ou il attend. Car l’attente est une promesse de bonheur, une musique douce. « J’attendais. On est bien parfois sans rien dire. Il suffit d’être là simplement dans la patience heureuse. Comme cela, sans plus, à écouter le soir qui monte ».
Les femmes qui passent, dans un train, sur un trottoir ou un quai de gare, sont  « saisies » avec délicatesse. Les phrases du livre sont comme des caresses. Un narrateur imagine celle qu’il emmènerait un jour dans un restaurant dont le nom fait rêver. C’est une blonde qui passe à vélo ou celle en blue-jeans qui lit, dans un compartiment, « un gros livre aux pages jaunies ».
Le mot mélancolie me vient à l’esprit en lisant le dernier livre de Jean-Dominique Humbert. Cette musique douce dont je parlais plus haut pourrait rappeler celle de Schubert. Or cette mélodie entraînante ne saurait soustraire le lecteur au désert du réel, aux fêlures d’un monde qui se veut bien ordonné. Voyez par exemple ce couple : Il porte une chemise blanche, semble calme mais fume beaucoup ; elle présente un œil au beurre noir qui laisse présager une situation dramatique.
Mais la noirceur d’un monde odieux ne sera ni décrite ni sondée. Celui qui écrit ici se veut poète avant tout. Le chuintement d’un ruisseau, le son d’une cloche au loin, le chant d’un merle, le bruissement d’une feuille, un brin d’herbe qui pousse au bord d’un chemin constituent pour lui un chiffre dont la clé n’est pas perdue, qu’on pourrait retrouver dans la minute heureuse, cette volupté que vous éprouvez quand, les coudes sur la table en bois, vous écoutez le soir qui monte sur la ville.

Editions Bernard Campiche

22/06/2008

L'aventurier, de Gilbert Pingeon

Par Pierre Béguin

 pingeon[1].jpg

Dans le dernier roman de Gilbert Pingeon L’Aventurier, le narrateur, appelons-le Robert Choupart puisque c’est ainsi qu’il s’invente son identité – Robert comme le Dictionnaire? ChoupART? –, a décidé un jour de se retirer d’un jeu social qu’il exècre et de cesser toute relation intramondaine, pour des raisons que le texte ne développe pas expressément mais que le lecteur comprend implicitement au gré des pages. Son mode de rébellion est l’immobilisme: il feint une maladie qui le cloue au lit. Seule une aide ménagère, Valentine, avec laquelle il établit une relation pour le moins étrange (qui trompe qui?) et un jeu de pouvoir quelque peu pervers, est autorisée à entrer dans sa chambre. Le récit commence au moment où Robert Choupart décide de mettre un terme à sa réclusion volontaire. Son objectif final se limite à la porte de sa chambre, objectif qu’il n’atteint pas à la fin du texte mais qui lui semble plus que jamais – à tort? – à sa portée.

Lire la suite

20/06/2008

Foot et ordre

Par Alain Bagnoud

198038073_small.jpgJ’avais critiqué ici la fan zone. Permettez-moi de faire amende honorable. J’avais tort. J’ai compris par la pratique que ce genre de défouloir est indispensable à la paix sociale, et désormais, l’admiration m’envahit : bien joué, messieurs ! Beau travail !

Mais précisons de quoi il s’agit, pour ceux qui ne seraient pas au courant. En lien avec l’euro de foot à Genève, on a créé sur la plaine de Plainpalais une fan zone. Au centre, des écrans géans sur lesquels on peut voir les millionnaires courir après un ballon. Tout autour, des grillages et des quantités de flics, publics ou privés, qui patrouillent en fourgon, se tiennent en groupes comminatoires ou fouillent au corps ceux qui passent. Dans la zone grillagée, les pauvres parqués. Ils viennent tout seuls. On n’a pas besoin de les amener. Ils assument leur déplacement, et bien mieux, ils paient cher leurs consommations pour la plus grande gloire des sponsors.
Des dizaines de milliers de gens, à qui on donne la permission de s’exprimer et de faire la fête. Ils vibrent et crient durant l’action, puis, le match fini, la police autorise ceux qui ont des voitures à klaxonner pendant une heure. Enfin, tous au dodo, afin d’être en forme le matin pour construire les maisons, nettoyer les bureaux ou y travailler. Ce dispositif ingénieux et subtil permet  d’annihiler sans grands frais les frustrations quotidiennes que produisent les boulots insatisfaisants, les salaires modestes, les biens de luxe inatteignables et les humiliations sociales.
Système magnifique ! Grâce à lui, nous n’avons pas à craindre l’agitation sociale, les bouleversements politiques ou une quelconque révolution. Tous ça est liquidé. Régulièrement. L’eurofoot cette année, le mondial dans deux ans, et ça continue ensuite.
Et le plus beau : ça se fait quasi naturellement. Personne ne peut crier au complot, à la manipulation, au groupe de pouvoir qui voudrait calmer la population. Tout ronronne dans le consensus, l’ordre triomphe, l’argent s’accumule ici et là pendant qu’ailleurs règnent la fête du foot, la liesse populaire et les sentiments sportifs. Diablement bien pensé. Vive la fan zone !  


(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

18/06/2008

La vie rêvée des écrivains

 

par Pascal Rebetez

 

 

 

 

Sur la terrasse du Café des Bastions, nous devisons, l’autre écrivain et moi. Il a écrit un livre d’amour à sa présente dans lequel il convoque les histoires précédentes. Ça n’a pas été sans malentendu, dit-il : celle-ci eut préféré être le modèle unique. Et pourtant, quelle belle preuve de confiance que de s’offrir avec tout ce qui nous constitue, y compris nos amours déçues, nos lointains coups de foudre, nos poèmes à bout de souffle.

J’ai le même problème. Comment, sans fâcher, publier un livre où ce sont les anciennes relations qui ont motivé les textes ? Comment ne plus lire ces mêmes textes que pour ce qu’ils sont : des souffles, des émois, des sensations ? Peu importe désormais la destinataire. Jugeons les textes sur pièces : ils sont bons ou mauvais. Ils parlent aux lecteurs, ou pas. J’ai essayé de convaincre mon amoureuse. Elle m’a fait des scènes de jalousie. On a noirci du papier et remâché nos rancunes, chacun restant sur sa position.

Finalement, elle a trouvé la parade. Elle aussi s’est essayée à la perversion littéraire, entretenant une relation épistolaire avec un autre écrivain. Non, non, m’assura-t-elle quand je découvris les missives, ce n’est que de la fiction, du romanesque ; un peu de vengeance aussi.

Résultat des courses : nous nous sommes séparés, comme dans la vie.

Bientôt deux livres seront publiés, livres de l’amour, celui qui vit toujours. Comme dans un roman.

17/06/2008

Course de relais

1550063174.jpg
Par ANTONIN MOERI




« Si l’on envisageait la littérature comme une course de relais jamais interrompue, il semble bien que ce serait des mains de Dostoïevski que Kafka aurait saisi le témoin », écrivait Nathalie Sarraute il y a soixante ans. Voyons de plus près le cauchemar mis en scène par l’auteur russe. L’homme blessé des Carnets du sous-sol (« cette prise de parole suffocante d’un rat qui gémit ou qui piaille au fond de son trou ») s’imagine devant un public pour proférer son long cri argumenté.
Première alerte : Je n’ai rien su devenir du tout, ni un héros ni un insecte. Seconde alerte : J’ai voulu devenir un insecte à de nombreuses reprises. L’idée de transformation revient plusieurs fois dans le discours de l’atrabilaire. Autre alerte : L’auteur compare l’homme à la conscience accrue à une souris humiliée. Une autre encore : Dans une guinguette sale, un officier déplace le héros comme s’il déplaçait une chaise. Il m’avait traité comme une mouche, une mouche vilaine et sale, la plus intelligente, la plus cultivée et la plus noble des mouches, mais une mouche que tout le monde humiliait. Un peu plus loin, c’est un lieutenant infatué qui examine notre misanthrope comme il examinerait un puceron. Et dans les bras d’une prostituée, le narrateur se représente « cette idée de la débauche, absurde, répugnante comme une araignée ». Sans oublier le ver de terre auquel il se compare, le ver de terre le plus répugnant, le plus risible, le plus minable, le plus stupide, le plus jaloux de tous les vers de terre du monde.
Insecte, mouche, souris, puceron, araignée, ver de terre. Le bestiaire est explicite et l’image de la course de relais que proposait Nathalie Sarraute pour suggérer le lien qui existe entre l’œuvre de Dostoïevski et celle de Kafka, cette image est appropriée. En tous les cas, elle me donne envie de poser un autre regard sur les fictions de Dostoïevski et sur celles de Kafka.

15/06/2008

A l'hôtel avec Ornella Muti

 Par Pierre Béguin

 948690661.jpg

J’étais jeune, j’étais fou, je ne doutais de rien, je n’étais qu’un foyer de possibles. C’était mon premier jour à Los Angeles. Un jour qui contenait encore intact ma soif d’existence brûlante, ma curiosité de notre merveilleux enfer, mon impatience d’entrer dans ce monde de flammes, de plaisirs, de libertés, d’oubli. Moi qui ai toujours cru que la nature n’a jamais rien produit de plus beau qu’une belle femme, je n’imaginais pas terre plus prometteuse que Hollywood Boulevard et ses incessants défilés d’actrices, de starlettes, dont la plupart, c’est sûr, n’attendait que mon arrivée. Donc, j’étais jeune, j’étais fou, je ne doutais de rien, je n’étais qu’un foyer de possibles. Comme Rastignac, il me fallait prendre de la hauteur pour défier cette ville où j’allais m’installer pour une longue période…

Direction downtown. Hôtel Bonaventure. Au dernier étage, un restaurant tournant me permettra de jauger mon nouveau territoire…

En traversant le hall d’entrée, je reste figé. Une superbe créature, seule, assise à une table du café bar. Seule? Impossible! L’autre doit s’être absenté quelques secondes. J’observe la table. Un verre, uniquement. Pas de doute! Elle est seule. Une telle apparition pour mon premier jour dans la cité des anges! Je ne peux pas laisser passer l’occasion. Sans même réfléchir à la manière dont j’allais l’aborder, je me dirige résolument vers elle. A quelques mètres de la table, je flaire quelque chose d’anormal. Un projecteur. Des caméras. Une scène de film! Encore quelques pas et, comme Tintin, j’allais faire irruption dans une scène de film…

Alors je reconnais la femme: c’est Ornella Muti. Je le savais! Une telle beauté seule à une table de café, dans la vraie vie, ce n’est pas possible. Au cinéma non plus, d’ailleurs. Le serveur lui apporte un téléphone. Elle parle avec un sourire enchanteur et des yeux qui s’illuminent. Et puis, rapidement, comme si le temps n’existait plus, il arrive. Il peut bien s’appeler Klaus Kinski, je le trouve vieux, moche, peu apte à faire se pâmer d’amour Ornella Muti. Erreur de casting! Sincèrement, j’aurais mieux fait l’affaire. Il s’assied. Elle le regarde langoureusement. Ils s’embrassent longuement. Et la scène s’arrête…

Je décide de rester. Je ne renonce pas. Je suis jeune, je suis fou, je suis un foyer de possibles. C’est l’Amérique, Hollywood. Tout est permis! Je trouverai l’occasion d’aborder la belle italienne. Je dois essayer. Certains pourront bien, plus tard, être au lit avec Madonna, moi je préfère de loin l’hôtel avec Ornella! Déjà, la même scène reprend. Téléphone. Sourire. Il s’assied. Elle le regarde langoureusement. Ils s’embrassent longuement…

Toute l’après-midi, attendant vainement l’opportunité, j’ai regardé Klaus Kinski embrasser longuement Ornella Muti. Et dire qu’on le paie pour ça! Toujours les mêmes qui ont de la chance! Time and money, ça s’appelait, le film. Je ne l’ai jamais vu, je n’en ai même jamais entendu parler. Time and money! Tout était dit. Du temps, je n’en avais plus; de l’argent, je n’en avais pas. Résigné, j’ai pris l’ascenseur pour le dernier étage avant que l’obscurité ne recouvrît la ville. Au sommet de l’hôtel Bonaventure, celui qui contemple Los Angeles au coucher du soleil, ce n’est plus Eugène de Rastignac sur la butte Montmartre, c’est Lucien de Rubempré de retour à Angoulême. Des illusions perdues…

Retour de nuit au quartier mexicain, où j’habite. Je me sens déjà moins fou, moins jeune. Y’a pas à dire, l’Amérique, ça fait mûrir rapidement…

Montage d’extraits de la nouvelle éponyme parue dans Rencontre, Ed de l’Aire, 2008

13/06/2008

Pierre de scandale, le Calvin de Nicolas Buri

Par Alain Bagnoud

 

 

pierre_de_scandale_120x170.gifIl y a quelque chose de paradoxal et de provocateur à choisir Jean Calvin comme sujet, pour un romancier, alors que la période dans laquelle nous vivons traîne ses principes dans la boue. Il n’aurait pas beaucoup aimé le foot et ses transes collectives, une chose à rappeler en ces jours où l’Euro envahit Genève. Il interdisait la danse et la musique (à part les psaumes), réprouvait la mode et codifiait les parures, couvrait ses fidèles de noir, réglementait la sexualité, fustigeait l’amusement, la fête et la joie sociale.

 

Il est vrai que dans l’économie, c’est autre chose, puisque les principes de Calvin ont créé le capitalisme, si on en croit Max Weber, et permis le libéralisme qui sévit aujourd’hui. Triomphe de Calvin dans ce domaine.

 

Bref, Nicolas Buri a choisi de raconter la vie de ce personnage magistral, de son enfance à sa fin. Nicolas Buri, scénariste. 

 

On se doit de rappeler sa profession, tant le roman Pierre de scandale bénéficie des qualités que Buri a acquises dans l’exercice de ce métier. Le texte est très bien construit, composé de scènes courtes, imagées. Il cherche à donner « une vision panoramique de la vie du personnage en saisissant des instants saillants » (postface).  Et ça marche. Les moments historiques, qui alternent avec les scènes plus intimes où on voit Calvin avec ses proches, établissent une image globale et pas si monolithique que ça du grand théologien.

 

Roman historique, donc, mais composition romanesque. Une figure d’inquisiteur est inventée, des scènes supposées, par exemple des rencontres avec Luther, ou avec Servet à Paris, dans la jeunesse de Calvin… Le résultat est passionnant, même si, parfois, il manque un peu de chair à l’écriture. Comme si le personnage principal avait glacé parfois la plume de Buri.

 

Malgré tout, il est difficile de lâcher ce livre quand on l’a commencé. Ceux qui ne connaissent pas Calvin y apprendront des choses qui les pousseront à voir plus loin, et les autres continueront à se poser des questions.

 

Par exemple pourquoi cet homme, qui a commencé sa protestation dans l’esprit de la Renaissance (Nicolas Buri le fait rencontrer plusieurs fois Rabelais), finit sa vie (dans le livre de Buri) en imposant à ses ennemis la torture et le bûcher médiévaux…

 

 

 

Pierre de scandale, Nicolas Buri, Editions d’autre part

 

(Publié aussi dans Le blog d’Alain Bagnoud.)

 

 

09:32 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : calvin, littérature |  Facebook |  Imprimer | | |

12/06/2008

Douche froide

 

  

 

par Pascal Rebetez

 

 

 

Tout me confirme la défaite : il suffit de lire les résultats, de ressentir la déception palpable chez tous mes voisins, amis et concitoyens, de subir le regard provocateur des entraîneuses pour comprendre qu’il n’y aura pas de rémission. C’est la douche froide. On peut rentrer ses drapeaux, tirer la couverture, dormir sur un oreiller paresseux : désormais il faudra vivre sans elle. La défaite est consommée ; il y a loin désormais de la coupe à ses magnifiques lèvres. La victoire en déchantant, c’est ainsi, qu’y faire ?

 

J’ai beau me dire que tout est terminé, il n’empêche qu’à chacune de ses apparitions, quand je la croise sur son terrain de prédilection, j’ai un rien de serrement de cœur.

 

Nous cherchons des excuses, nous avons manqué de réalisme, d’opportunisme. Il eut fallu d’entrée de jeu… et puis les conditions météo… l’arbitrage… cette passivité ricanante du public… une certaine routine. C’était prévisible. Comment voulez-vous que, quand on regarde les statistiques…?

 

Ce matin, j’ai vraiment la détestable impression d’avoir perdu davantage qu’une rencontre : c’est le goût même du jeu qui s’en est allé avec cette nouvelle défaite.

10/06/2008

La Montagne des singes

366559943.jpgPar Antonin Moeri


La passion exclusive des singes que ma fille nourrit depuis quelques années détermine la plupart de nos déplacements. Après avoir visité le musée d’histoire naturelle de Neuchâtel, nous avons caressé un autre projet : une échappée sur la Montagne des singes, en Alsace. Pour le réaliser, nous devions prendre le train jusqu’à Bâle, un autre jusqu’à Sélestat, d’où une navette nous transporterait à Kintzheim.
À l’entrée du parc, vous remplissez vos poches de pop-corn et, au bout d’un chemin forestier bien entretenu, vous apercevez deux Macaques qui s’épouillent amicalement. Ils viennent des montagnes du Maroc et d’Algérie. La guide nommée Clarisse (son nom est imprimé en grosses lettres sur un insigne qu’elle arbore fièrement à sa boutonnière) attira notre attention sur le comportement de Charlie qui, ayant trouvé une pomme pourrie, la léchait avec délectation. Il adore tout ce qui fermente, dit-elle en m’adressant un clin d’œil amusé.
La dame qui nous avait vendu le pop-corn à l’entrée avait été formelle : Ne jamais le sortir de la poche devant un Magot, il pourrait vous déchirer la veste. Le lui présenter dans une main fermée, bras tendu ! Et voilà qu’un mâle dominant, d’une habileté tortueuse, fit semblant de s’intéresser à mes grains de maïs soufflés lorsque, avec une incroyable rapidité, il tendit un bras d’une longueur sidérante pour arracher l’appareil photo des menottes de Lou. Le frère simien disparut dans un arbre en poussant des cris aigus.
Vu que c’était un appareil jetable, Lou n’a pas voulu signaler le larcin aux surveillants. Dans le car qui nous ramenait à Sélestat, elle me demanda ce que je pensais de ce petit vol commis furtivement et sans violence. J’ignore quel intérêt il pouvait avoir… peut-être cet objet lui procure-t-il quelque joie, ou peut-être est-ce le geste lui-même qui comble notre ami de bonheur. Lou trouva ces explications oiseuses.

06/06/2008

Palais mascotte

Palais mascottePar Alain Bagnoud

Il y avait, hier, un cocktail littéraire au Palais Mascotte pour le lancement de Pierre de scandale (Editions d'Autre Part). Un roman de Nicolas Buri qui raconte l'histoire d'un jeune Français arrivant en 1536 à Genève, ville « la plus sale et la plus paillarde d'Europe ». Il s'appelle Jean Calvin et il va devenir le maître de la ville. L'excellent Michel Barras en a lu des extrait. C'est un livre dont vous allez entendre parler...
La conjonction était inattendue. Calvin et le Palais Mascotte. L'austère prédicateur dans  l'ancien temple des nuit genevoises. Celui, vous savez bien, où tous les fêtards de Genève ont fini leurs nuits, quand le fameux Trio Paradisio composé de deux musiciens interprétait ses tangos pour un public mêlé où on trouvait toujours quelques étudiants, les comédiens en queue de spectacle et une ou deux entraîneuses d'âge canonique. Celui qui a été décrit dans des quantités d'articles, de romans, célébré dans des chansons, notamment par Charlélie Couture.
Il avait fermé en 1999, il est rouvert. Transformé mais conservant une ambiance.
Au rez-de-chaussée, le cabaret où on retrouve l'animation et le public varié de jadis, qui prend son envol à une heure du matin pour ne plus se calmer avant cinq heures. Au sous-sol, le Zazou club où on pouvait entendre hier de la « musique tsigane festive ». Effectivement, ça déménageait. Au premier étage le restaurant Le Duc avec dîner-spectacle.
Il accueillait Jo-Johnny notamment, une autre institution genevoise, qui nous fera Maurice Chevalier et le voyou de Ménilmontant jusqu'au 20 juin. Jo-Johnny, pour la petite histoire, s'est déjà produit au Palais Mascotte. C'était pendant la deuxième guerre mondiale.
Et, parcourant les salles, une meneuse de revue excentrique et un peu fofolle, mignonne comme un cœur, et sa copine danseuse.
Si vous vous sentez en humeur de sortir, tous les renseignements sont ici.

05/06/2008

Contre CEVA

Par Pierre Béguin

Dans son blog du 5 juin, Philippe Souaille soutient CEVA. C’est son droit le plus strict. J’aurais aimé être convaincu. C’est raté. Aucun argument, aucun développement. Que les professions de foi habituelles du genre «le barreau sud ne répond pas aux besoins d’irrigation de la région genevoise» (ah bon? première nouvelle! et pourquoi donc? Qu’en pensent les habitants de Plan-les-Ouates?) «C’est le CEVA qui est la bonne solution» (donnez au moins un argument!) «relier CEVA à Etrembière» (comment? demander aux Français? et pourquoi pas à Bardonnex alors?) «Construire un tram entre la Praille et Bardonnex » (et le faire passer où? A la place des voitures? Excellent! On va donc fermer le village, enfin… et Plan-les-Ouates va devenir le Zermatt genevois? Pourquoi pas, au fond?) Ah si! Tout de même un argument développé: «le CEVA fera la valeur des appartements de Champel (…) au lieu de s’effondrer…» Là, je suis soulagé, le CEVA va donc servir à quelque chose: maintenir le statut immobilier de Champel. Si l’on pouvait me présenter des arguments un peu moins débiles en faveur du CEVA, cela m’intéresserait? J’en cherche depuis longtemps…

Plus sérieusement, si le CEVA était conçu comme un métro circulaire avec plusieurs arrêts entre la Praille et les Eaux-Vives (au lieu d’un seul, pas forcément le plus utile, à Champel), et ensuite relié à Cornavin par une traversée de la Rade, il aurait toute son importance et sa pertinence, je vous l’accorde, et je soutiendrais ce projet mordicus (sous lacustre, la traversée, si possible...) Mais CEVA, rappelons-le, est un projet des CFF qui a pour but de relier le réseau nord au réseau sud et sur lequel Genève croit pouvoir se greffer à bon compte pour résoudre son problème de trafic, transfrontalier entre autres. Association d’intérêt où seuls les CFF sont gagnants. Car Genève se trompe sur deux plans: d’abord, le projet sera au moins deux fois plus coûteux qu’annoncé, tant dans sa réalisation que dans son exploitation, déjà prévue déficitaire – Genève s’est engagée à combler les déficits annuels d’exploitation (les citoyens en sont-ils informés?), preuve que le CEVA ne résoudra rien et que les autorités le savent; ensuite, le projet est inefficace à remplir les objectifs pour lesquels il a été conçu. Qui m’expliquera clairement comment le fait de relier la Praille aux Eaux-Vives pourrait régler le problème du trafic transfrontalier alors que ledit problème se situe essentiellement aux entrées du canton, à Bardonnex et à Meyrin principalement, mais aussi à Thônex, et à tous les petits villages en bordure du territoire. Demandez aux habitants de Soral, de Chancy, et je ne parle pas de ceux de Plan-les-Ouates, ou expliquez-leur comment le CEVA va améliorer leur situation! Mais justement, on ne veut surtout pas leur demander, comme on ne veut pas faire voter les Genevois de peur qu’ils ne découvrent l’inanité du projet. Relier la Praille à Bardonnex avec un P+R (d’autant plus avec la construction de l’autoroute d’Annecy) relève de l’évidence  pour celui qui dispose de trois neurones et d’une once de bon sens, et qui connaît bien la région Perly Plan-les-Ouates. Je me demande comment les défenseurs du CEVA expliqueront aux Genevois, si le projet se réalise, son coût réel astronomique (et non pas celui budgété) et, surtout, son incapacité à remplir les objectifs pour lesquels il a été déterré là où il dormait depuis un siècle – il pourrait au contraire péjorer la situation par un encouragement au trafic à la Praille, par Perly, via Plan-les-ouates, ou par Troinex, et aux Eaux-Vives par Thônex Chêne-Bourg –; de la même manière, et pour les mêmes raisons, que l’autoroute de contournement de Plan-les-Ouates n’a pas résolu les problèmes de trafic dans le village-même, comme cela avait été pourtant annoncé à grands coups de prophéties ridicules par quelques Philippe Souaille de service...

Enfin, notre blogueur prétend que les adversaires de CEVA «sont décidés à tout faire pour déclencher (!) son avortement». Ne confondons pas! D’un côté, il y a ceux qui sont décidés à tout faire pour que le projet passe en force sans consultation par les urnes; de l’autre, il y a ceux qui sont décidés à tout faire pour que la discussion vienne sur la place publique et que la question soit tranchée en votation. De quel côté placez-vous les fossoyeurs, de quel côté les garants des fonctionnements démocratiques élémentaires? Une décision aussi importante, et qui engage la politique des transports du canton pour des décennies, mériterait bien un débat public. Non? Expliquez-moi alors pourquoi les partisans politiques (Robert Cramer en tête) et économiques du projet font tout pour l’éviter. Poser la question, c’est aussi y répondre…

Je précise que j’écris en citoyen franc-tireur, que je ne fais partie d’aucune association en relation avec CEVA et que, si je suis né à Plan-les-Ouates, je n’y habite plus depuis dix ans…

Adieux à sec

par Pascal Rebetez

 

 

 

Pas de larmes ni de cris. Encore moins de haine. Une accolade quasi amicale et des souhaits pour le voyage. On se serait cru dans un film de Rohmer tant la partition (ce qui sépare et ce qui se joue) fut limpide, sans accroc, acratopège.

 

Ils étaient pourtant unis comme les deux doigts d’une main de scieur, quand il ne lui reste que le majeur et l’annulaire. Le majeur cependant s’est levé comme un vulgaire tifosi atrabilaire, tandis que l’anneau roulait, roulait pour finir (ou continuer sa course en souterrain) dans le premier caniveau venu.

 

Les voisins peuvent témoigner qu’ils ne manquaient pas de passion, souvent amoureuse, parfois nerveuse.

 

Et pourtant, tout s’en est allé en quenouille. Du jour d’avant au lendemain, les liens tissés au fil des mots et des humeurs partagés, cette bonne serpillère du cœur vous lâche sans prévenir, paf ! il n’y a plus que des lambeaux, un livre à renvoyer, des outils à partager.

 

Plus besoin de serpillère d’ailleurs, puisque le ménage est fait.

 

 

 

Ce qui est ennuyeux dans les séparations, c’est de ne plus pouvoir dire à l’autre à quel point on est bien sans lui, sans elle. C’est de ne plus pouvoir dire. C’est de ne plus pouvoir. C’est de ne plus.

04/06/2008

L'éclat de l'absence

 par Serge Bimpage

1233928044.jpgC’est un livre éclatant en dépit de la douleur du sujet, où il est question de la très ambivalente filiation mère-fille, tissée dans l’amour et la haine, cependant que le père est le grand absent du récit.

Dans une somptueuse demeure anglaise, garnie d’un jardin extraordinaire, le personnage central de Jusqu’à pareil éclat, Jade Chichester, évoque son enfance près de Grace, mère recluse qui n’a pour tendresse que des phrases visant à se débarrasser de sa progéniture.

On comprend pourquoi la photographe Jade Chichester rechigne à rencontrer son admiratrice de narratrice et lui raconter son passé. La rencontre aura cependant lieu, grâce à une question sésame : celle concernant la toute première photo qu’elle ait prise… Dès lors, le livre peut se dérouler non sans malice, tantôt sur le mode du « elle » utilisé par la narratrice, tantôt sur celui du « je » figurant la photographe.

Anne-Lise Grobéty dresse d’une plume confondante le portrait de cette solitude dans ce manoir métaphorique coupé du monde et labyrinthique. Les vibrations animales du parc seront de piètre recours pour la sublimer. En revanche, la découverte, dans la bibliothèque, de la poésie de Keats, de la puissance érotique de la langue, des boiseries et des greniers agiront sur la fillette de manière décisive, de même que le débarquement inopiné d’une tante aventurière, globe-trotter, photographe et homosexuelle.

Avec une trame simple, l’écrivaine neuchâteloise parvient non seulement à décliner ses thèmes favoris (rapport mère-fille, privation de la parole, manque intérieur et libération féminine) mais aussi à en découdre savoureusement avec le statut ambigu de la première personne en littérature.

 

 "Jusqu’à pareil éclat", par Anne-Lise Grobéty. Editions Bernard Campiche, 129 pages.

 

19:00 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |  Imprimer | | |

03/06/2008

Le français bubble gum

326421737.jpg

PAR ANTONIN MOERI


Les Editions Milan eurent l’excellente idée de publier en 2005 un livre que j’adore : Le nouveau charabia. De quoi s’agit-il ? Dans une première partie rédigée avec un humour gaulois, Pierre Merle s’amuse à décrire l’esbroufe langagière qui sévit depuis une vingtaine d’années dans les différentes couches des sociétés francophones. Ainsi y découvre-t-on que le petit fonctionnaire en mal d’amour ne va pas aux « putes » (terme trop cru, trop brutal, véhiculant l’abominable vision machiste), mais que notre sympathique représentant de commerce « assume sa sexualité sans passer par l’affectif ». Utilise-t-on cette exquise périphrase pour désigner plus clairement une réalité ou pour donner plus de prix à sa propre personne, pour signaler la conformité et la rectitude de sa « propre »pensée ? Balzac pensait, à son époque déjà, que cette posture langagière prêtait à celui qui l’adoptait « je ne sais quoi d’amphigourique qui lui donne une supériorité soudaine ».
Ne pas nommer les choses est un vieux réflexe mais, en ce début de XXIe siècle, il s’est répandu de manière significative. Revenons au petit fonctionnaire en mal d’amour. Il ne choisira pas telle ou telle prostituée pour découvrir l’obscur objet de son désir, réaliser ses fantasmes, calmer momentanément une faim dévorante, il ne s’attardera pas sur les formes enchanteresses de celle qu’on appelle Nikki, sur la couleur, la longueur et la souplesse des cheveux de celle qu’on appelle Ondine, il devra monter à l’étage avec une « travailleuse du sexe ». Si, selon le Robert, « la prostituée se livre au désir sexuel d’autrui pour des motifs d’intérêt », je me demande ce que pourra bien offrir la travailleuse ? Je dois avouer que mon désir s’étiolerait. Mais c’est peut-être à l’abolition du désir qu’oeuvrent la « travailleuse du sexe » et l’horrible expression qui la désigne.
La seconde partie du livre est constituée d’un savoureux lexique. Je vous conseille cette petite croisière. Vous naviguez de l’altérité constructive à l’internat de proximité, des emplois dormants aux règles du vivre ensemble, du révisionnisme domestique au relationnel d’enfer, des polars sociopathiques aux constructions innovantes. On y trouve également de succulentes formes verbales : fédérer des mécontentements, désinventer, développer son exponentiel de jouissance, mettre en œuvre un savoir-être, gérer l’après sans oublier l’incontournable  « gérer en interne » très répandu dans les écoles publiques genevoises, où la « culture de bâtiment », c’est-à-dire la culture d’entreprise, est vivement encouragée par l’actuel ministre dit de l’Instruction Publique. On est effectivement loin du « parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche », dont parlait Montaigne.

01/06/2008

L'impossibilité d'une île

Par Pierre Béguin

 

 1004379645.2.jpg

Au-delà des dangers naturels qui la menacent, l’île reste la plus grande usine à rêves. De l’enfant qui s’imagine l’île déserte comme la quintessence de l’aventure, à l’adulte qui y projette la fin de ses tourments ou son envie de tout recommencer à neuf, jusqu’au milliardaire qui y concrétise un monde protecteur et préservé à l’unique reflet de sa richesse. L’île répond à ce fantasme absolu: tout effacer, tout imaginer, tout recommencer à partir de rien. De rien? Pas tout à fait. Car une virtualité lui reste indissociable: la possibilité d’un trésor enfoui. Réponse symbolique à cette douloureuse certitude que, dans la routine de notre vie, nous sommes condamnés à la répétition, à la monotonie, à la médiocrité, et qu’aucun trésor – à part l’amour fou, l’oncle d’Amérique ou un billet de loterie – ne peut magnifier, voire transformer notre quotidien. A moins d’une prise de risque absolue, du courage de faire table rase des habitudes, du confort, de la sécurité, bref de tout ce qu’on ne trouve pas dans une île et qui conditionne la possibilité du trésor. Oui! Pour transformer notre citrouille de vie en carrosse, il nous faudrait oser les conditions d’une île. Sinon, pas de trésor. Mais qui tente vraiment sa chance?

La littérature moderne a très bien su s’emparer de ce mécanisme: de l’île de Robinson à celle de Monte-Cristo jusqu’à l’admirable Ile au trésor de Stevenson – la perfection même du roman d’aventures – l’île est le lieu par excellence de mutation de la chrysalide. D’où le trésor… Sauf pour Hergé. Et cette exception est assez curieuse de la part de celui qui a su, avec un art consommé de l’opportunisme, s’approprier tous les stéréotypes et clichés qui rôdaient à sa portée. Chez lui, nul attrait de l’île, nul trésor dans ses entrailles, nulle métamorphose du naufragé. Mais des lieux inhospitaliers, sinistres, noirs et peuplés d’animaux féroces ou inquiétants (un gorille, une araignée géante, des singes qui tirent à la carabine ou un énorme varan). Et, surtout, pas de miroitement d’or mythique caché sous la terre, si ce n’est, le cas échéant, les comptes bancaires d’un milliardaire vidés sous la contrainte ou des faux billets fabriqués en série. De la fausse mo1676923759.jpgnnaie, une île! Au fond de ses entrailles, rien d’autre que de la fausse monnaie! Si l’on peut deviner aisém1586756319.jpgent l’influence du Stevenson de L’île au trésor dans l’épopée flibustière, les horizons lointains, les trésors enfouis et les exils insulaires du Secret de la Licorne; si le rythme et l’émerveillement produit par les récits de piraterie sont habilement métaphorisés par les réactions de Tintin et du capitaine Haddock, Hergé, à l’inverse d’Ulysse découvrant la jeune Nausicaa, n’en reste pas moins sourd aux chants des sirènes insulaires: on ne peut qu’y compter les jours sur une croix comme l’ancêtre de Haddock, creuser la terre en vain et mourir de solitude. Inutile de s’énerver, de forcer votre destin, tout finira par vous retomber sur le crâne en pluie d’objets, de noix de coco ou de lave en fusion. Le ton est donné d’emblée par l’accueil: le sable vierge des plages paradisiaques cache un morceau d’épaves sur lequel trébuche douloureusement le capitaine et un crabe pinçant rageusement les orteils des Dupondt. Par la suite, ce ne seront que squelettes éparpillés, perroquets insultants et singes vous transperçant la casquette à coup de carabine. On ne se rend sur une île, lieu stérile parsemé de signes de mort, que par accident ou nécessité, ou par détournement d’avion1270396349.jpg. On n'y est jamais la bienvenue et l’on en repart dès que possible, pour autant qu’on en ait les moyens. Sinon, comme pour François de Hadoque, l’île devient prison. Ou se désintégrera dans une explosion volcanique.

Anecdote significative: quand il fallut redessiner Le Trésor de Rackham le Rouge, Hergé tenait mordicus à un îlot, comme pour en souligner l’aspect dérisoire et le vide sémantique. E.P. Jacobs, qui voulait une véritable île, finit par l’emporter mais l’auteur de Tintin lui tint longtemps rigueur de ce choix. Peu importe, au fond, puisque le trésor, cherché en vain sur l’île, se trouve à Moulinsart, lieu de la sédentarisation et de l’embourgeoisement, où les personnages vont s’installer pour l’éternité. A cette même époque, Hergé s’achète une propriété à Céroux-Mousty, près de Bruxelles. Pour nécessaire que fut le passage sur l’île, il n’en reste pas moins un fantasme, une impossibilité, une illusion à laquelle il faut renoncer rapidement. La sagesse – ou la prudence – bourgeoise est à ce prix…