30/09/2008

Le livre est plus passionnant que le film.

Par Antonin Moeri



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On connaît l’antienne: l’école publique, en Europe, est un vaste chantier où les expériences les plus saugrenues sont encouragées au nom de... Les responsables sont fébriles. Après le laxisme, retour à l’autoritarisme. On crée des commissions pour rédiger des règlements: si la casquette n’est pas autorisée, le bandana le sera-t-il? Perplexité des intervenants. Si le mot clitoris est régulièrement tracé au feutre indélébile sur les pupitres, quelle stratégie adopter pour éradiquer cette mauvaise habitude? Y a des profs qui s’en foutent! hurle une débutante. Le principal la rassure: S’ils ne jouent pas le jeu, tu nous les signales, on leur fera comprendre!
C’est exactement ce que pourrait raconter François Bégaudeau dans son livre Entre les murs. Mais le pessimisme et le regard désabusé ne sont plus de mise. Le créneau a été pris trop souvent: Altschull, Barrot, Capel, Boutonnet, Kuntz, Milner, Michéa, Lurçat, Goyet... Tout le monde est au courant: on a cassé l’école républicaine, l’enseignement a été vidé de sa substance, l’horreur pédagogique a triomphé. Et pourtant, les ados continuent de fréquenter ces étranges lieux de vie, certains parents continuent d’assister à des réunions et de signer des carnets scolaires, les profs continuent d’évaluer le comportement des jeunes, d’écouter l’Autre, d’élever la voix, de corriger des textes argumentatifs. Des profs au crâne rasé, percings dans les sourcils et au bord des oreilles, jean déchiré, qui tombent en extase devant Matrix et Les Simpson, écoutent le même rap que leurs élèves, portent le même sweat que leurs élèves, sur lequel un vampire décrète Apocalypse now! Des profs qui, malgré la platitude de leurs propos et leur orthographe déficiente, se prennent très au sérieux. Voyons! Leur mission est d’éduquer!
Souleymane, Youssouf, Djibril et Hadia ne savent pas pourquoi ils vont à l’école. Après que... suivi du subjonctif ou de l’indicatif? Peu leur chaut. Et pourtant... Quand Aïcha décide d’y aller, c’est toujours avec une heure de retard... Or Ming se prend au jeu: les temps du récit au passé, ça l’intéresse... Et dans la salle dite des maîtres, Gilles avale son second Lexomil, Elodie lit son horoscope dans un journal. Le principal affirme qu’il faut rentabiliser les heures de français. Il ouvre des pistes de réflexion. Il propose de changer les horaires fixés par son prédécesseur... On se croirait dans une farce... On imagine Céline mettant en scène cette bande de guignols: le perpétuel boudeur qui refuse de tomber sa capuche, celle qui va se plaindre de la dureté d’un prof auprès de la nouvelle psy, l’enseignante d’histoire bien fringuée qui fait la morale “avec une miette de pepito collée à la lèvre inférieure”. Le vacarme, la gabegie, la difficile transmission du sens des mots, les acrobaties chaplinesques du pion se contorsionnant entre les cultures, les règles de grammaire, les races, les règles de vie, les droits de l’homme et les montagnes d’emmerdements, la componction compatissante du conseiller social faisant la collecte pour payer les frais d’enterrement du père de Salimata, les coups de pied de l’intendant dans la photocopieuse, le racisme anti-Blanc des enfants de victimes du colonialisme français, la “pétasse” qui lit La République offrent un matériau idéal pour écrire un roman.
Viens, on va regarder la télé! dit un père à sa fille qui se sent obligée de voir avec lui les tétons énormes, les cuisses qui s’ouvrent, le membre turgescent. Quant à Soumaya, elle préfère regarder la télé en Egypte, parce que là-bas,”on est tranquille, on n’a pas toujours la main sur la télécommande des fois qu’y aurait du sexe”. Excellent sujet pour débattre, exprimer un désaccord, écouter l’Autre, transmettre des valeurs et produire, in fine, un texte argumentatif. Mais un récalcitrant casse l’ambiance. Il trouve que, le onze septembre, les terroristes ont eu raison de planter les avions dans les tours. Alors là, trop c’est trop! Carnet de correspondance! Il est convoqué chez la psy. Elle aurait passé un contrat avec lui. Il ne devra plus dire des choses pareilles. Et voilà que le sang a pissé. Souleymane a frappé un camarade. L’encapuchonné doit comparaître devant un conseil de discipline. L’éducatrice lui trouve des circonstances atténuantes: le père vient de... !
Vous l’aurez compris, ce qui intéresse Bégaudeau, ce sont surtout les chaînes sonores qui se croisent dans ce lieu déterritorialisé qu’est l’école publique actuelle. Il scrute attentivement et passionnément une langue vivante qui s’articule au plus près des pulsions. Pour capter les ondes émotives, il transcrit les tics langagiers, les éructations et les mélodies dans son laboratoire, chambre d’échos où le lecteur perçoit les voix claires ou enrouées de Khoumba, Gibran et Jiajia, toutes ces affirmations maladroites, ces phrases syncopées et ces hoquets de rage voués à l’oubli, ce non-dit où prolifèrent les germes de ressentiment, d’aigreur, de haine et de violence... La meilleure posture à adopter devant ce sidérant lieu de vie ou hôpital de jour que les décideurs politiques nomment Ecole-Santé (sic) est sans doute celle de l’écrivain: montrer les choses avec précision et légèreté, ne pas les commenter. En cela, l’entreprise de Bégaudeau est réussie.
Son travail sur la langue me semble beaucoup plus intéressant que la vague racoleuse sur laquelle surfe le film de Cantet.


François Bégaudeau: “Entre les murs”, Folio 2007

28/09/2008

Des idéologies et du style

Par Pierre Béguin

«Ceux qui sont situés à droite ont du style, les autres une écriture» suggère Alain Bagnoud dans son blog de vendredi dernier. Et Antonin Moeri de surenchérir dans son commentaire: «Tous les grands stylistes étaient de droite» (le pense-t-il encore?) Le débat n’est pas sans rappeler celui de la littérature genre, à savoir de l’écriture spécifiquement féminine pas opposition à celle spécifiquement masculine. Et les sottises qui furent alors proférées. Mais supposons la pertinence de la question sur laquelle repose ces professions de foi. Supposons donc qu’une idéologie, en l’occurrence politique, détermine – et hiérarchise – un style (car apparemment il n’est pas question de la causalité inverse). Permettez-moi alors de substituer à la question «Y a-t-il au 20e siècle un style différent selon que l’écrivain soit de gauche ou de droite?» une autre question qui offre l’avantage d’un meilleur recul: «Y a-t-il au 16e siècle un style différent selon que l’écrivain soit protestant ou catholique?» A priori, en apparence du moins, la réponse est oui. Prenons deux exemples édifiants.

Chez Ronsard, le manteau fabuleux, richement brodé et serti de pierreries, qui recouvre un objet caché devient le symbole même de son principe poétique: la poésie cache et représente. Ce qu’elle cache, c’est une théologie mystique incompréhensible au commun des mortels, faite pour une élite, ce qu’elle représente, par l’art de l’amplification, de la surcharge, c’est la beauté, l’ornement. Car les poètes de la Pléïade pensent que le nombre est un élément du beau. Au contraire des protestants qui optent pour la réduction et la simplicité. Quand Théodore de Bèze écrit son Abraham sacrifiant (première pièce de théâtre en français à être appelée tragédie), il prend soin d’éviter un parler trop éloigné du commun. L’écriture ne doit pas attirer l’attention sur elle-même, on doit voir au travers. Son art est transparent pour laisser apparaître la vérité divine. Le défi à la Pléïade repose sur l’accessibilité, par opposition à ce qui se cache sous des enjolivures multiples comme celles du manteau de Ronsard (bien entendu, ce n’est pas le même dieu: Ronsard vénère la langue, les Protestants Dieu). La traduction des psaumes de Clément Marot, dès 1543, répond à l’optique du culte de Genève. S’ils restent très imagés, ils s’inscrivent dans le quotidien et la simplicité (et ils seront d’ailleurs condamnés par la Sorbonne). De même pour les Octonaires de la Roche-Chandieu (cf. par exemple, Octonaires sur la vanité et inconstance du monde, 1582) dont l’appauvrissement par rapport à la Pléïade est évident et volontaire: images et structure simples, poésie de la transparence, dénudée, pour ne pas distraire du message central. Bref, au 16e siècle, les littératures protestante et catholique semblent se différencier aussi par des styles spécifiques à leur doctrine respective, à l’image de leurs églises: austère, dénudée, vide chez les premiers, chez les seconds richement décorées et surchargées d’ornements et d’objets saints.

Cette distinction semble se confirmer si l’on se réfère au style des théologiens. Souvenez-vous, dans Gargantua, de la harangue incompréhensible de Janotus de Bragmardo pour récupérer les cloches de Notre-Dame, harangue par laquelle Rabelais se moque du jargon sorbonnard au service de l’obscurantisme (les plaidoiries des Seigneurs Humevesne et Baisecul dans Pantagruel leur ressemblent).  A vrai dire, le style des théologiens sorbonnards ne diffèrent guère de la parodie qu’en fait Rabelais. Voyez par exemple Claude Despense (Traité contre l’erreur vieil et renouvellé des predestinez, 1548) : «…qu’il ne nous fault penser, chercher ou parler de nostre election hors la parole de Dieu, non point s’amuser et convertir, destourner l’ouye et l’attester aux fables ineptes, inutiles, semblables à celles des vieilles, poëtiques ou Judaïques, non en vaine philosophie seculiere, ou en hautesse de sapience ou eloquence humaine, non en autre science de ce monde prophane, science faulsement appellee, science non descendue d’en haut…» Je vous fais grâce de la suite de la phrase qui dure encore 5 lignes. Une longue phrase qui cherche à présenter le pour et le contre et fait avancer le tout sur un front large, comme un rouleau compresseur, pour aborder la pensée complète dans une seule rescalvin3[1].jpgpiration syntaxique (la grammaire du 16e siècle ne fait pas la distinction entre les conjonctions de coordinations et de subordinations). Par opposition, lisez Calvin. Des phrases courtes, sans rhétorique, un vocabulaire simple, une syntaxe ordonnée, une volonté d’argumenter par la multiplication des coordinations («car») et de s’accommoder aux petits (un style qui ressemble à celui de Mathurin Cordier, son professeur de latin): «Or il convient estendre ce qui a esté faict en un sainct à tous les autres, veu que c’est une mesme raison. Mais encore que nous laissions là les sainctz, advisons que dit sainct Paul de Jesus Christ mesmes. Car il proteste de ne le congnoistre…». Oui, Calvin a inventé la phrase courte et fait évoluer la langue française vers une langue de débat. Son empreinte stylistique ira jusqu’à Malherbe dont on sait qu’il fut à l’origine de la mode du classicisme.

Mais si tout semble donc indiquer en apparence qu’une idéologie – en l’occurrence une doctrine religieuse – détermine un style, à y regarder de plus près, l’affirmation n’est pas si simple. A lire des théologiens protestants, par exemple Guillaume Farel ou Pierre Viret (le Réformateur le plus lu après Calvin), on est surpris de retrouver un style très proche de celui des Sorbonnards. A l’inverse, des théologiens catholiques, comme Jean de Montluc ou Antoine du Val, voient leur style contaminé par celui de Calvin. Comme Ronsard qui a dû répondre à ses adversaires dans leur style, les théologiens catholiques, pour la première fois contestés et poussés au débat, se doivent d’adopter les armes de leurs opposants. Et ils le feront très bien, sans pour autant trahir leur doctrine. Ce n’est donc pas tant une idéologie ou une doctrine (ni même une appartenance à un sexe) qui détermine un style – et dans ce sens il n’y a pas de causalité directe – que les circonstances dans lesquelles une idéologie ou une doctrine prend corps dans les mots. Ainsi, de même qu’on ne peut pas dire que la phrase simple et argumentative, au 16e siècle, est protestante, de même on ne peut pas dire que tous les grands stylistes, au 20e siècle, se situent à droite de l’échiquier politique, comme si être de droite (ou être protestant ou être une femme) impliquait un style généré par l’idéologie même (ou la doctrine ou l’appartenance à un sexe). En revanche, il est permis de penser, comme le précise ensuite Antonin Moeri, que des écrivains qui se trouvent «du bon côté de la barrière trouvent plus facilement satisfaction en écrivant» et que ceux qui seraient «honnis, rejetés, traînés dans la boue, menacés de mort s’y reprennent plusieurs fois avant de fixer une phrase sur le papier». La nuance est d’importance. Pour autant doit-on en déduire qu’aujourd’hui, la pensée dominante étant à droite, il faudrait impérativement être de gauche pour avoir du style?

26/09/2008

Robert Brasillach et Les sept couleurs

Par Alain Bagnoud

Brasillach03.jpgUne réputation, bonne ou mauvaise, est toujours un atout. C'est à cause de la sienne, exécrable, que j'ai lu du Robert Brasillach.

Cet écrivain né en 1909 a été fusillé après la guerre. Surtout parce qu'il a dirigé l'hebdomadaire Je suis partout pendant les années d'occupation, y prônant la haine des Juifs, la destruction des communistes et y montrant son admiration pour le IIIème Reich. Il n'était pourtant pas satisfait de la collaboration avec les nazis. Ce qu'il voulait, lui, c'était un fascisme à la française, personnel, et pas une sujétion à l'Allemagne.

Après sa condamnation à mort, une pétition d'intellectuels n'a pas décidé le général de Gaulle à le grâcier. Peut-être, a-t-on suggéré, à cause des « préférence sexuelles » de Brasillach, qui était homosexuel. Plus sûrement parce que le général devait donner des gages aux communistes, et que Brasillach était considéré comme responsable de la mort de beaucoup d'entre eux.

Bref: réputation plus que sulfureuse. Et donc, mon intérêt pour sa prose et son style, dont on dit grand bien.

Mon ami Antonin Moeri prétendait à une certaine époque que tous les grands stylistes étaient de droite. Il citait Céline, Chardonne, je crois, et je ne sais plus qui. J'ai parlé ailleurs de Paul Morand et j'ai beaucoup fréquenté Drieu La Rochelle à une époque. Tous ont du style, certes, mais encore faudrait-il s'entendre sur ce mot et ce qu'il désigne. Parce que Céline et Morand, par exemple, ce n'est pas exactement le même genre d'écriture.

Il me semble, subjectivement, que le mot style connote quelque chose de retenu, de hautain, de contrôlé. Ce qui veut dire que Proust n'en aurait pas? Et Céline, donc?

On ne s'en sortira pas. Mais c'est peut-être une question de vocabulaire pour désigner les bons écrivains et indiquer leur tendance politique. Dans ce cas, on dira de ceux qui se sont situés à droite qu'ils ont du style et des autres qu'ils ont une écriture. Et que le talent est indépendant de l'opinion politique.

Ou alors, Antonin, peux-tu m'éclairer?

Les sept couleurs, donc, du sulfureux Brasillac, a un style éblouissant et un contenu vaguement gênant.

Brasillach en tout cas est un virtuose. Dans Les sept couleurs, il varie à volonté et systématiquement les formes. Il commence par un roman traditionnel, passe à l'épistolaire, puis au journal intime, puis aux réflexions, au théâtre, aux documents et enfin au monologue. Toutes choses qu'il maîtrise à la perfection.

Peu d'écrivains peuvent jouer parfaitement de tant de registres, en connaître les règles et les faire oublier en utilisant une langue si fluide.

Quant au contenu, c'est autre chose.

Une très belle histoire d'amour commence au début du livre, entre deux jeunes gens qui visitent Paris comme s'ils étaient en vacances. Puis ils se perdent sans jamais s'oublier et c'est alors que tout se gâte un peu.

Patrice, le garçon, passe du Manifeste du surréalisme à l'admiration du fascisme italien qu'il découvre comme précepteur à Florence. Il s'engage dans la Légion étrangère dont il jouit des rudesses viriles, puis il dirige une chambre de commerce en Allemagne ce qui lui permet d'assister au Congrès de Nuremberg et de s'extasier sur l'esthétique nazie, son endoctrinement de la jeunesse, son culte de la force et de la joie.

Catherine de son côté épouse un homme qui, croyant la perdre parce qu'elle a revu Patrice, s'engage dans la guerre d'Espagne aux côtés de Franco, bien entendu, ce qui est prétexte à des reportages enthousiastes.

Tout ceci permet à Brasillach de comparer les différents fascismes et leurs adaptations locales. Afin, probablement de définir ce fascisme français national qu'il appelait de tous ses voeux.

Bien évidemment, cette position idéologique sonne de manière assez déplaisante aux lecteurs actuels. Mais il n'y a pas que ça.

Brasillach a tendance à voir ses personnages comme des types. La jeune fille allemande (avec ses tresses blondes). La femme française (une petite brune). L'homme léger qui s'oppose à l'homme lourd. Le garçon nazi. Le vieux guerrier allemand.

Et ces clichés affaiblissent considérablement l'histoire d'amour du livre et la crédibilité de son roman.

 

Robert Brasillach, Les sept couleurs, Le livre de poche

(Publié également, en deux fois, sur Le blog d'Alain Bagnoud.) 

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25/09/2008

De la perte et des restes

 

 

par Pascal Rebetez

 

 

Par inadvertance, volonté putzfrauenne de faire de l’ordre, par légèreté masochiste et déliquescente, à moins que n’intervienne déjà le redoutable syndrome d’Al Capone ou tel virus anonyme autant que répugnant, j’ai perdu quelques mégabites de dossiers de mon ordinateur tout autant personnel qu’ouvert au monde entier des informaticiens, ces anges de mon passé productif. Ceux-ci, alertés, sont allés sous la masse compacte de mes fientes passées afin d’essayer de sauver ce qui pourrait l’être encore, puis, ah c’est rageant !, ils ont extrait l’entier de mes déchets, tout ce que j’avais vraiment voulu jeter à la poubelle cybernétique : lettres d’amour périmé, exercice d’autofiction qui tourne au vinaigre, pièce de théâtre sans personnage, monologue pour un pervers, philippique jamais envoyée par couardise, paresse et lassitude.

C’est comme si, du feu des fours des Cheneviers, on arrivait à extraire le misérable sac d’ordures que je produis par semaine, une fois mis de côté les quelques épluchures et le verre (abondant, cela va sans dire mais ça va mieux en le buvant), et le papier trié après avoir été lu, froissé, emballé.

Ne me reste désormais qu’à faire le tri de tout ce courrier en retour. Et miracle, ce paragraphe jeté il y a un an et demi ne m’apparaît aujourd’hui pas si stupide que ça ! Et cette lettre d’amour, bon sang, mais je peux la reprendre telle quelle, j’ai les même humeurs automnales ! Ainsi, les restes autrefois méprisés deviennent, par la grâce d’une résurrection et de leur amoncellement, des ruines devant lesquelles s’extasier à jamais.

Alleluïa, alleluïa. Adieu Alzheimer, bonjour Diogène !

24/09/2008

Le Valais merveilleux d’Alain Bagnoud

PAR SERGE BIMPAGE

 

En cuisine, l’omelette est la plus difficile à réussir. Obtenir le velouté voulu, tout en respectant la singularité de l’œuf, c’est tout un art. Il en va pareillement du récit de vie. L’élever au rang de littérature, l’universaliser sans dénaturer le caractère personnel des ingrédients est une gageure.

Eh bien, Alain Bagnoud est un bon cuisinier ! Dès la première ligne (« de l’extérieur de la maison venaient les grommellements, les bouillonnements brusques qui m’avaient tiré du sommeil. Des son inhabituels enchâssés dans le bruit du torrent…»), sa « Leçon de choses en un jour » se déguste.

Un jeune garçon s’éveille le matin de son anniversaire. Il reçoit le plus beau cadeau qui soit, réalisant qu’il vient d’entrer dans l’âge de raison. Perspective exaltante, dont la matérialisation se révélera cependant plus ardue que prévu. Nous sommes dans les années soixante, en plein cœur d’un petit village vigneron du Valais. Le héros commence à comprendre les arcanes de cette société rurale ; sa hiérarchie, ses règles, ses désirs et ses angoisses de modernité.

Alain Bagnoud emmène son lecteur par la main dans le quotidien rugueux et merveilleux de la vigne, de la maison, de l’école et de l’église. Tout un univers où le monde semble s’être arrêté devant le seuil du progrès ; tout un monde de petites gens au cœur gros comme les montagnes avoisinantes, qui parlent un patois dont l’auteur nous gratifie de la saveur. Avec un rare talent d’évocation et une justesse de ton qui soude ce récit de longue haleine, il brosse ici un portrait lumineux du Valais que Chappaz ne renierait pas.

« Leçon de choses en un jour », par Alain Bagnoud. Editions de L’Aire, 292 pages

23/09/2008

Travail, famille, patrie





nicolas-sarkozy-finance-prego.jpgPAR ANTONIN MOERI





C’est le contenu des opinions relatives à l’actuel président de la République française qui intéresse le philosophe Alain Badiou. Ce président frénétique qui clame sur tous les fronts sa modernité et dont le programme est : travail, famille, patrie, ce flic irritable et grossier qui fait feu de tout bois, « ce comptable bourré de tics et visiblement inculte », cet ancien maire de Neuilly qui sut habilement utiliser la rhétorique de la peur pour se hisser sur la plus haute marche de l’État.
Mais si l’agité de Neuilly se présente comme une caricature de Napoléon hyperactif, ce n’est pas tant le personnage qui plonge les Français doués de réflexion dans l’asthénie dépressive que la chose immonde dont le grimaçant comptable est le serviteur. Et cette chose immonde se résume en deux mots :  « Ce qui n’a pas de profitabilité n’a pas de raison d’être ». Pour que cette chose immonde s’institutionnalise, il faut que, dans les médias, les hôpitaux, les écoles, les universités, les entreprises, un nombre croissant de gens désorientés se fassent « les complices d’une gestion bureaucratisée pratiquant une ségrégation épouvantable ».
Or l’infatigable Sarko en appelle régulièrement (entre un séjour chez Kadhafi et une escapade sur un yacht de milliardaire) au redressement moral, au travail, à l’économie familiale et à la fierté nationale. Il cite les pays qui font mieux que la France, comme Pétain citait les bons étrangers (Allemagne, Italie, Espagne). Il stigmatise mai 68 comme le Maréchal stigmatisait le Front Populaire. Il prend des mesures énergiques : police, justice, contrôles, expulsions, lois scélérates, ce qui rappelle un autre moment délicat de l’histoire de France.
Les arguments et les comparaisons de Badiou sont convaincants, le ton qu’il adopte vif, clair et roboratif, mais il y a un terrain où il m’est difficile de le suivre. Il pense que la logique des classes sociales peut être surmontée et qu’une autre organisation collective est praticable. Je ne puis partager avec lui ce qu’il est convenu d’appeler une utopie. Quant à sa vision du sarkozysme, non seulement elle est pertinente, mais elle vaut le détour.



Alain Badiou : « De quoi Sarkozy est-il le nom ? »
Nouvelles éditions Lignes, 2007

21/09/2008

Botellon Stadium

Par Pierre Béguin

 

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Ainsi donc, comme l’a annoncé la presse début septembre, le stade de la Praille se retrouve en situation d’insolvabilité. Et cette enceinte sportive, devisée à moitié prix par des politiciens et entrepreneurs et vendue aux citoyens au prix fort comme indispensable au rayonnement de Genève, en devient la verrue qui fait rire les Vaudois, des Vaudois qui ne manquaient déjà pas d’occasions de nous prendre, à juste titre, pour des rigolos, quand ce n’est pas pour des imbéciles – dernier exemple en date, un métro du futur contre un projet CEVA datant de 1912. Je ne sais pas pour vous, mais moi dont la famille est genevoise depuis deux siècles, je commence sérieusement à envisager une demande de naturalisation vaudoise, neuchâteloise ou, pourquoi pas, jurassienne, et même suisse allemande s’il le faut (non, pas valaisanne, faut tout de même pas exagérer!) pour m’épargner le poids du ridicule que me font porter malgré moi, par leur incurie, politiciens et autres pseudo notables dont l’ego est inversement proportionnel à l’intelligence (logique me direz-vous, l’un ayant précisément comme première conséquence d’étouffer l’autre).

Pour en revenir au stade, chacun y va de ses solutions pour sortir des chiffres rouges et, surtout, du ridicule. Michael Drieberg, patron de Live Music Production, propose de changer l’affectation de l’enceinte: plus de football («Je trouve surréaliste que tout tourne autour du foot») et de faire jouer Servette, vu ses résultats, dans un petit stade, la Fontenette par exemple (Servette à Carouge, ce serait au moins drôle!); plus de pelouse («C’est sans doute cela qui coûte le plus cher; après chaque concert, la pelouse est changée. Sans pelouse, on pourrait facilement organiser plus de concerts, des discos géantes»); moins de tribunes («Il n’y a pas d’accès pour les semi-remorques. Nous devons louer une grue pour installer les infrastructures»). Donc, pour rentabiliser le stade de foot, plus de foot, plus d’équipe de foot, plus de pelouse pour jouer au foot, moins de tribunes pour regarder le foot. Mais au fait, j’y pense, au vu de ce constat – pardonnez ma naïveté –, n’eût-il pas été plus intelligent de ne pas construire de stade de foot?

Bon, le mal étant fait, il va falloir trouver une solution à cette mélasse typiquement genevoise. Permettez-moi une modeste proposition. En ce qui concerne Servette, pourquoi ne pas construire un petit stade aux Charmilles? Au moins, c’est dans son quartier et il paraît qu’il existe un projet de parc public, de la grandeur d’un stade justement, dont la réalisation tarde. Peut-être est-il encore temps? Quant au stade de la Praille, personnellement, je pense que cette enceinte constituerait un lieu idéal pour organiser un grand botellón. Tout y est! Infrastructure et logistique. Coup double: la jeunesse, la joie, l’ambiance, le délire, l’ivresse, les débordements – comme dans un stade de foot donc – y trouveraient enfin leur place et la ville pourrait ainsi résoudre un problème qui menace de devenir lancinant. On pourrait même organiser un match contre Barcelone, une rencontre totalement illusoire s’il s’agissait de foot.

Fini le Stade de la Praille, au nom banal et inconnu hors frontières. Place au nouveau Botellón Stadium! Une première mondiale. La Une assurée dans tous les pays! Quel rayonnement pour Genève!

19/09/2008

Balthus à Gianadda

Par Alain Bagnoud

251-100ansbalthus014.jpgJe suis donc allé voir, comme beaucoup de gens, l'exposition que la fondation Gianadda a montée pour les 100 ans de la naissance de Balthus.
Eh bien autant le dire tout de suite: si Balthus n'est en tout cas pas le peintre de génie que certains réfractaires à l'art moderne célèbrent, il n'est pas non plus le nullard absolu que d'autres voient en lui.
Bien entendu, c'est un mauvais peintre. Sa technique est lacunaire, il est incapable de représenter le mouvement, ses personnages et ses poses sont artificiels, etc.
Mais il parvient justement à utiliser ses faiblesses pour en faire quelque chose. Il connaît ses limites et il porte son travail ailleurs que sur l'art pur et son rapport à l'histoire contemporaine. Sur la représentation. Les mises en scène. Les ambiances.
C'est, en fait, un peintre à idées. Un peintre littéraire.
Il sait évoquer ces moments lourds de l'adolescence, ces après-midis de dimanche interminables où l'ennui vous pousse vers le fantasme et l'envie de l'érotisme. N'ayant pas beaucoup d'imagination, il repique des scènes ou des thèmes classiques et chargés. Les chats et leur symbolisme. La confrontation entre des jeunesses nues et des vieilles femmes qui les contemplent ou qui les parent. Les portraits de fillettes plus ou moins dévêtues, entre innocence et perversité, à ce moment de l'éclosion de la sexualité qui fait qu'elles ne maîtrisent pas encore les codes de la séduction et qu'elles en laissent voir trop. D'où ce parfum de scandale si utile pour sortir un peu du lot.
Ce sont des trucs, mais Balthus les maîtrise bien.
C'est ainsi (et grâce à un travail de toute sa vie pour sculpter sa propre statue, établir des relations et se faire passer pour ce qu'il n'était pas - voir là-dessus Le Paradoxe Balthus, par Raphaël Aubert, La Différence, 2005) qu'il est devenu le peintre préféré de ceux qui n'aiment pas la peinture.

Balthus, Fondation Gianadda , Martigny, jusqu'au 23 novembre
(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

18/09/2008

La Cour au QuARTier des Bains

 

 

par Pascal Rebetez

 

 

 

 

Quelqu’un m’a dit qu’il fallait y être absolument ce soir, que c’était le nouveau rendez-vous des connaisseurs, de ceux qui savent, que ceux qui possèdent y étaient tout aussi bien que ceux qui désirent se vendre ou même, ceux qui récoltent les miettes, les badauds qui prennent ici un verre, là un petit canapé.

On m’a parlé de QuARTier des Bains, cette opération conjointe de vernissage des galeries d’art contemporain de notre cité. Oups, flottent au vent de l’annonce publicitaire quelques oriflammes du plus mauvais goût ! Le logo ressemble, traits et couleurs, à celui, défunt, de Radio Jura Bernois qui, en 1980, n’était déjà pas une réussite. Mais la laideur et le mauvais goût sont « tendance ».  Et ça se vend. Vive le bling-bling, les sourires compassés, les coupes de champagne et ces nouveaux clients russes qui trouvent dans l’investissement artistique une occasion de blanchir leurs milliards si honnêtement gagnés. Alors, on (et j’entends par « on » autant les artistes, les faiseurs que les galeristes et autres marchands de rêve) on leur prépare, à ces clients fortunés, cette « gentry » inespérée ce à quoi ils s’attendent, pour la décoration autant que pour les coffres de banque : du prêt-à-porter artistiquement emballé, puisqu’on n’achète plus que de la signature, et que je cite, et que je transpose, et que je gougougnaffe d’importance, avec, toujours, ce sourire putassier de ceux qui croient encore, l’espace d’un instant, qu’ils sont les maîtres du monde parce qu’on leur fait croire qu’ils sont les maîtres de la mode.

Je n’irai pas à cette parade du snobisme branché, je préfère relire, en m’esclaffant vraiment Les Précieuses Ridicules.

17/09/2008

Du blog comme exutoire

Par Pierre Béguin

 Mon billet de lundi dernier m’a coûté un détour à jeun un peu trop matinal à mon goût du côté de Radio Cité. Pascal Décaillet s’étonnait – faisait semblant de s’étonner – de la violence de certains propos, comme de celle d’autres blogs que je n’ai pas lus, à l’encontre de Charles Beer. Qui, j’en conviens, a aussi, mais pas uniquement, le tort d’être là au mauvais moment. Je m’explique.

Dans un billet sur ce même blog, daté du 17 mars et intitulé Le Silence de la mer, j’avais exposé largement les raisons de cette colère. Personne, dans notre chère République, n’a vraiment pris la mesure de la grogne, de la rancœur, de l’amertume, du dépit, du découragement, voire, pour certains, d’un besoin urgent de quitter cette galère, qui règnent parfois dans une salle des maîtres face aux difficultés croissantes du métier et à l’absence de soutien et de reconnaissance de la part de la hiérarchie ou des politiciens, pour ne pas dire de l’opinion. Je parle essentiellement de cette tranche d’âge qui a connu la grande rupture des années 90. Qui se souvient qu’en ce temps-là, enseignant était une maladie plus honteuse encore que joueurs du Servette aujourd’hui? Jamais profession ne fut plus vilipendée. La droite libérale, portée par le vent de la pensée unique, tirait à boulets rouges sur ces sales gauchistes privilégiés et paresseux (deux mois de vacances et sécurité de l’emploi, le scandale absolu!) responsables de tous les maux de la République et, bien entendu, de l’énorme déficit de fonctionnement qui commençait à miner la santé de l’Etat (non, non, je vous assure, banquiers, entrepreneurs et milieux immobiliers n’y étaient pour rien! C’était la faute des profs répétaient inlassablement les journaux dont la santé financière dépendait, elle, uniquement des annonceurs… immobiliers). C’était l’époque où une collègue, incrédule devant ce déchaînement de mépris, envoyait au courrier du lecteur un article intitulé Je suis enseignante, dois-je me soigner? C’était l’époque où l’on pouvait lire, étalé en gros titre sur les manchettes des journaux, la ferme détermination de Martine Brunschwig-Graf, véritable dame de fer et héroïne de la patrie, de dompter les enseignants, plus féroces alors que feu les tigres du cirque Knie. C’était l’époque où l’on disait aux enfants que, s’ils ne travaillaient pas à l’école, ils seraient profs, et où l’on s’est étonné plus tard que ces mêmes enfants pussent manquer de respect à leurs maîtres, par ailleurs responsables d’un laxisme intolérable susceptible d’engendrer cet irrespect. C’était l’époque où des enseignants, qui tentaient, par la voie syndicale, d’expliquer leur position au public dans un grand quotidien genevois s’étaient vus refuser une pleine page payante sous la pression des annonceurs (d’où, plus tard, le choix du Courrier comme porte-voix). C’était l’époque où, lâchés par leur hiérarchie (un abandon qui fut perçu comme une trahison aux traces aujourd’hui encore indélébiles), méprisés par une partie de l’opinion publique, vaincus par les politiques, privés de toute forme de reconnaissance, de participation et de revendications ou égarés dans des commissions alibis par leurs dirigeants, les enseignants devinrent en quelque sorte les refoulés de l’inconscient cantonal tourmenté alors par les conséquences désastreuses de son délire spéculatif. Non, je vous l’assure, je ne verse ni dans l’emphase ni dans le lyrisme!

Le temps et l’oubli ont passé par là. Mais beaucoup d’enseignants, je le sais, n’ont rien oublié. Le 450e anniversaire du Collège de Genève, prévu en 2009, devrait être l’occasion rêvée pour revisiter ce passé et en permettre la catharsis. Une occasion à ne pas rater. Quiconque veut comprendre  le climat actuel doit aussi faire acte de mémoire. Comme devra le faire quiconque occupera la charge de ministre de l’éducation s’il entend l’exercer dans un climat apaisé. Je l’ai déjà écrit dans l’article cité en introduction, une des grandes erreurs de Charles Beer, indépendamment de ses options, fut de n’avoir pas compris cette attente, bien qu’il mît deux ans à prendre le pouls du corps enseignant. N’avoir pas compris que, dans la réclusion de leurs écoles, certains se sont forgé une image sublimée de leur profession qui n’attendait qu’une ouverture pour se manifester et compenser la rancœur d’une longue exclusion. Un blog, d’une certaine manière, c’est une forme d’ouverture. L’exutoire tant attendu. D’où, peut-être, la violence de certains propos. Des propos qu’il faudrait avoir l’intelligence de décoder avant de les condamner. Bientôt, par les blogs, les journaux online, chacun participera à l’information. Une nouvelle donne qui condamne d’ores et déjà toute politique du silence  comme celle menée par le DIP ces dernières années (l’affaire du plagiat d’un Travail de Matu, qui fit grand bruit dans les journaux, en fut, pour qui en connaît les dessous, un exemple édifiant). Si tout se savait, désormais, pour le meilleur ou pour le pire, tout peut se dire. A chaud. Inutile de brandir un quelconque devoir de réserve quand il est si facile de le contourner. Aux politiciens et dirigeants de s’adapter.

Du blog comme exutoire. Et celui qui, du responsable politique au citoyen, considérerait ce postulat avec hauteur et dédain, pensant qu’il s’agit là d’un défoulement à peine digne d’un préau d’école primaire, n’aurait strictement rien compris à ce que je viens d’écrire…

16/09/2008

Mutisme ou logorrhée

PAR ANTONIN MOERI3580805.jpg





Les personnages de Carver ont de la peine à s’exprimer. Souvent, ils n’accèdent pas à la parole. Ils aimeraient tellement parler que l’émotion, la honte ou la violence les paralyse. Le narrateur de « Cathédrale » est si perturbé par l’arrivée d'un ami aveugle qu’il ne sait plus quoi dire. « Je voulais dire quelque chose à propos du vieux canapé. Je l’avais aimé ce vieux canapé. Mais je ne dis rien ». Un autre personnage se penche au-dessus d’un poêle, il veut dire quelque chose, mais ne sait pas quoi. « Il savait qu’il ne savait pas ».
Ou alors, les personnages de Carver veulent à tout prix communiquer avec l’autre. Ils essaient par tous les moyens de capter son attention et se lancent dans des histoires sans fin pour évoquer un souvenir significatif, un malaise persistant ou une expérience, peut-être banale, mais à leurs yeux si pleine de sens. C’est le cas d’une serveuse dans la nouvelle intitulée « Obèse ». Elle boit un café chez sa copine Rita. Elle lui dit qu’elle a été fascinée, un soir, par un client énorme. Elle demande à Rita d’imaginer la monstruosité de ce type qui a commandé une salade César, un potage, plusieurs portions de pain et de beurre, des côtes d’agneau, une pomme de terre à la crème, un pudding avec de la sauce anglaise et une glace à la vanille avec une larme de sirop de chocolat.
Rita essaie de comprendre où veut en venir sa copine qui dit :  « Je cherchais quelque chose. Mais quoi ? Ça j’en sais rien ». Toujours est-il que la serveuse avait été très attentive : ce gros monsieur la troublait. Ce n’est pas sa monstruosité physique qui la bouleversait, mais plutôt ce qu’elle pouvait partager avec lui. Elle aimerait devenir énorme comme lui. Les autres employés n’y comprenaient rien, ils raillaient le « phénomène de foire ». Quand elle rentrera avec son cuisinier de mari, celui-ci lui parlera en riant des gros qu’il a connus dans sa vie. Elle se demandera comment serait son ventre si elle était enceinte. Quand il lui fera l’amour, elle aura le sentiment d’être formidablement grosse. Rita trouve cette histoire marrante, mais elle ne comprend toujours pas ce que sa copine veut lui dire. « Elle est assise là et elle attend, en se tapotant les cheveux du bout des doigts ».
Ou bien les personnages n’accèdent pas à la parole, ou bien ils cèdent à un besoin compulsif de raconter ou d’invectiver et, dans les deux cas, un sentiment de malaise gagne le lecteur. La position de repli, la distance qui permettrait de trouver les mots pour exprimer les émotions, ce détour est interdit à des personnages englués dans l’urgence et l’immédiat. Or c’est précisément la détresse, tant économique que spirituelle, qui intéresse l’écrivain de Clatskanie (État d’Oregon). La vie des intellos bobos n’a jamais eu « d’impact émotionnel durable » sur lui.RaymondCarver.jpg

14/09/2008

Politique et prédation suite et fin

Par Pierre Béguin

 

requin[1].jpgJe le jure, j’avais décidé de parler d’autre chose. Mais la récente actualité – un débat, vendredi dernier au 7-8 de Radio Cité – m’incite à revenir une dernière fois sur ce sujet.

La création par Charles Beer d’une centaine de postes de directeurs dans l’enseignement primaire (avec la centaine de secrétaires en bonus et les cinq super directeurs dont les postes n’ont pas même été mis en concours) est, du point de vue pédagogique, tout à fait incompréhensible, pour ne pas dire d’une incroyable sottise: avec trois neurones et une once de bon sens, n’importe qui comprendra que, vu le manque de moyens, il eût été plus rentable pour l’efficacité de l’enseignement de renforcer le personnel sur le terrain (alors que, en réalité et malgré les dénégations de l’intéressé, pour financer ces postes, on a une nouvelle fois ponctionné les forces vives). Décision aberrante au plan pédagogique, et délire technocratique fort coûteux: alors que les anciens inspecteurs avaient près de 80 classes sous leur responsabilité, les nouveaux directeurs n’en ont qu’une vingtaine dans leur placard doré. Quatre fois moins de travail pour une paie bien supérieure! Le paradis! Merci qui?

Mais Charles Beer, ne l’oublions pas, n’est pas un pédagogue, loin s’en faut, c’est un politicien. Ses décisions ne sont donc pas pédagogiques mais politiques. Et sur ce plan, force est de reconnaître que celle dont nous parlons se justifie pleinement: une centaine de directeurs choyés, couvés, invités à des repas, bref à la solde du chef pour appliquer une politique que la population a refusée clairement et pour soutenir une réélection qui, finalement, seule compte. Gageons que l’élu quittera alors le Département de l’Instruction Publique qui ne l’intéresse guère pour un autre moins exposé. A cette fin, qu’il laisse derrière lui un marasme n’est qu’un dommage colatéral. De même, c’est dans cette seule logique politique qu’il faut comprendre l’incroyable silence de la droite libérale (elle pourtant si prompte d’habitude à s’en offusquer) face à ces dépenses aussi somptuaires qu’injustifiables.

De plus en plus, nos démocraties font la part belle à la prédation politique (avec G. Bush, les républicains américains ont poussé très loin cette logique). Certes, nous n’en sommes pas là à Genève (encore qu’avec le scandale de la BCG, nous avons fait un grand pas dans cette direction…) Mais force est de constater que, dans le domaine politique, les plus intelligents tirent les ficelles et évitent désormais de s’exposer, seuls les seconds couteaux, à quelques rares exceptions, montent au créneau. Et leur première préoccupation est d’y rester, par tous les mensonges. La plupart du temps, leur action est inutile, parfois même elle est désastreuse pour les départements dont ils ont la charge, toujours elle coûte très cher au peuple (les actuels conseillers d’état à Genève sont, à une ou deux exceptions, des représentations quasi emblématiques de ce postulat). Et pourtant, le citoyen continue de placer ses attentes dans le politique comme on attend l’amour ou Godot. Parce qu’il faut bien croire – en l’occurrence en l’idéal démocratique (moi-même qui vous écris sur le ton de la dérision, il m’arrive de croire en François Longchamp pour sauver le DIP, c’est vous dire si je rêve!)

Une chose est sûre: depuis vingt ans que ce département subit les attaques de ses prédateurs politiques, depuis vingt ans que les partis en font le siège et qu’ils s’acharnent à grands coups de bélier sur les portes de l’Institution pour en laisser entrer le clientélisme, on se demande parfois comment l’édifice tient encore debout. Peut-être faudra-t-il un jour se résoudre à en remercier les enseignants? Mais faites vite! La génération résistante part en retraite. L’hallali est proche. Le DIP tel que vous l’avez connu aura bientôt cessé d’exister et le retour sur terre sera rude pour la plupart des citoyens. Nantis mis à part…

 

 


12/09/2008

Millénium, de Stieg Larson

Par Alain Bagnoud

Qu'est-ce que j'ai fait, donc, cet été? Eh bien, la même chose que des milliers de gens. J'ai lu Millénium.
Cette trilogie policière due à Stieg Larson, dont vous avez forcément entendu parlerMillénium, même si vous ne l'avez pas ouverte. Vous connaissez aussi sans doute la triste histoire de l'auteur. Journaliste d'investigation dans un magazine anti-fasciste qu'il a créé, Expo, il écrit ces polars et annonce triomphalement à son amie qu'il a assuré avec ça leur retraite. Il a à peine le temps de rendre les manuscrits à son éditeur qu'il fait une crise cardiaque et qu'il meurt.
Les livres sont des succès mondiaux, mais comme il n'a pas fait de testament en faveur de sa compagne, elle est censée ne rien toucher, tout devant aller à la famille de l'auteur ou, selon d'autres sources, à une fédération de travailleurs communistes. Bon, il y a des tractations en cours, je vous passe les détails, vous les trouverez sur internet et dans la presse.
Millénium, donc. Dans les trois gros livres (plus de 600 pages chacun), on trouve les mêmes personnages principaux. Un journaliste vedette, Blomqvist, la quarantaine, super fort, super intègre, super beau, qui plait super aux femmes et fait super peur aux méchants, et qui est surnommé d'ailleurs super Blomqvist. Il travaille dans un magazine appelé Millénium. Magazine dirigé par sa maîtresse, Erika, mariée à un artiste tout à fait partageur.
Blomqvist a pour co-vedette Lisbeth Salander. Elle aussi est super. En apparence, c'est une jeune femme tatouée, piercée, presque anorexique, qui semble avoir 15 ans même si elle en a plus de 20. Elle est quasiment autiste, semble retardée mentalement, est sous tutelle. Mais le lecteur ne tarde pas à apprendre qu'en fait, c'est une génie de l'informatique, une hacker de génie, qui à la fin du premier livre a détourné 2 milliards de dollars.
En faisant équipe avec le journaliste qui est dans une mauvaise passe, elle réussit également à démasquer un violeur et tueur en série et à retrouver une femme disparue depuis plus de quarante ans.
Pour le plus grand plaisir, il faut le dire, du lecteur captivé, qui peine à refermer le livre.

Stieg Larson, Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, Millénium 1, Actes sud

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud

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09/09/2008

« Relativiser la possession »

rebetez1.jpgPAR ANTONIN MOERI


Pascal Rebetez (ou son narrateur) a été cambriolé. Voilà un événement qui offre d’innombrables perspectives. Mais le réel ici décrit me laisse songeur. En effet, quel cambrioleur (j’en ai connu un qui opérait dans le dix-huitième arrondissement de Paris) quel cambrioleur pourrait s’intéresser à des petites toiles de valeur sentimentale ? Sans trouver le commencement d’une réponse à cette question, je me suis demandé si la plupart des êtres humains avaient le don de « relativiser la possession », comme le dit si bien Pascal Rebetez, et si la propriété n’était pas une manière (pour le commun des mortels) de s’inscrire dans un temps, un espace et, par là-même, de donner sens à une vie.
Dans une nouvelle de Raymond Carver, « Soixante arpents », Lee Waite possède un terrain au bord d’une rivière où, régulièrement, il surprend des braconniers. Or Waite a besoin d’argent. Il a une femme, deux fistons et une vieille mère à nourrir. Une idée lui vient. Il pourrait louer cette terre à un club de chasseurs de canards. Il pourrait ainsi gagner mille dollars par année. Il ne la vendrait pas cette terre. Il ne ferait que la louer, cette terre qu’il a directement héritée de son père. Il appréhende la réaction de sa mère endormie sur une chaise. Ses jambes se mettent à flageoler. Il se laisse lentement glisser le long de la paroi  « jusqu’à ce qu’il soit assis sur les talons ». Il dispose ses mains en coupe sur ses oreilles pour entendre le mugissement du vent.
Lee Waite n’a pas le don de « relativiser la possession ». Contrairement à P.R. (ou à son narrateur), Lee est pris dans les mailles d’un filet de pêche qui l’a définitivement fixé dans une identité. Une identité qu’il n’est pas prêt à brader. Mais finalement, un terrain de soixante arpents, dans l’Orégon ou l’Etat de Washington, n’a rien à voir avec les petites toiles de valeur sentimentale.

05/09/2008

Mamco

Par Alain Bagnoud

2_ombre.jpgLa chose la plus amusante, au musée, ce sont les guides. Les guides vivants, je veux dire, ceux qui se tiennent dans les salles à disposition du visiteur, comme il y en a au Mamco http://www.mamco.ch/ lors des journées portes ouvertes. Un louable effort pédagogique pour expliquer, convaincre.

J'y étais mercredi soir, en famille.

Donc on visite, on regarde les pièces, on apprécie ou moins, c'est selon (je vous conseille le cycle Philippe Ramette (voir l'illustration), Gardons nos illusions : beaucoup d'humour, d'absurde, des photos drôles et hardies, des sculptures parfois inquiétantes...)

Finalement, on se retrouve devant une chose qui intrigue mon fils, quatorze ans et assez curieux de tout. C'est un socle de béton avec un pilier en acier boulonné sur lequel sont pendus trois sacs de cuir genre punching-ball en Y. Il me pose des questions, je ne sais que répondre.

- Je vais demander au guide, dit-il.

Je soupire, je tente de le retenir. Trop tard. Une sémillante personne est déjà là, avec un écriteau « guide volant ».

« Alors, dit-elle, c'est un socle de béton avec un pilier boulonné sur lequel sont pendus trois sacs en cuir. Le Y des sacs peut faire penser aux chromosomes, le cuir à des punching-ball, il y a des sangles donc ça évoque un peu le sado-masochisme... » Et de continuer à décrire longuement ce que nous avions fort bien vu.

Nous réussissons enfin à l'interrompre.

- Ce sont donc deux oeuvres différentes? Le pilier et les sacs en Y.

- Non, c'est une oeuvre qui veut confronter le pilier et les sacs en Y, le cuir et l'acier, le béton au-dessous... violence... contraste... etc.

Inarrêtable. On y parvient quand même.

- Mais il y a deux titres d'oeuvres, au mur.

On lui montre les notices. « Pilier », et, séparé, au-dessous « Y ».

- Ah, dit-elle, je ne savais pas.

Elle regarde de nouveau et explique:

- J'ai toujours vu les piliers et les sacs ensemble.

Puis indémontable:

- Donc, il s'agit en fait d'un assemblage. Il y a deux oeuvres : le pilier, le béton, et puis le cuir, violence, punching-ball, sangles, mais l'artiste les a rassemblées, pour que les sacs en Y questionnent la verticalité du pilier, lequel, sur son socle de béton... Etc.

Allez au Mamco. Si vous ne vous intéressez pas aux oeuvres, parlez aux guides (ou plutôt écoutez-les). Leurs performances sont tout à fait étonnantes. Une interrogation constante des oeuvres et de leurs rapports au commentaire. Une oeuvre d'art en soi.

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud

04/09/2008

Mes stances à un cambrioleur

par Pascal Rebetez

Sans rime, sans pathos non plus, à l’instar de Brassens, j’ai perdu quelques magnifiques choses hier soir, disparues par l’opération délictueuse d’un malandrin. J’ai été cambriolé ! A part le téléphone portable de mon frère, on ne m’a pris que des petites toiles, une de belle valeur marchande, trois autres plus sentimentales et quelques remarquables coupelles antiques de provenance forcément douteuse.
Rage ! L’artiste amateur a dédaigné, comme de vieilles semelles, les manuscrits qui sommeillaient dans mon bureau, il a balancé au sol quelques ouvrages originaux dont certains signés par quelques belles plumes littéraires, il s’est soucié comme de colin-tampon de mes carnets intimes, n’y voyant que vaticinations d’atrabilaire sans aucune valeur marchande. Dois-je dire que le bougre a visé juste ? Ce dépouillement que j’appelle de mes vœux, cet allègement métaphysique, mon voleur d’hier soir me l’impose et me convoque dès lors à relativiser la possession. Tout ce qu’on possède nous possède ? Merci, monte-en-l’air, de m’avoir ainsi un petit peu libéré. On n'est jamais si bien servi que par surprise.

03/09/2008

Les sirènes des Grisons

 desarzens.jpgUn régal, cette réédition des Sirènes d’Engadine par Corinne Desarzens ! C’est à New York qu’elle entendit le mot Grisons pour la première fois, de la bouche d’un sculpteur qui provenait de là-bas. Dès la première page, le lecteur, à qui semble s’adresser l’auteure par un « tu » de confidence, est embarqué dans la découverte. Franchis les tunnels, les cols et les villages : l’Engadine ! « Quelque chose de festif se répand. La neige sent la pastèque. Les maisons te sautent contre et chaque plante, chaque marche, chaque éclat de granit, chaque couleur est très là. » Avec le talent d’aventurière qu’on lui connaît, Corinne Desarzens plonge corps et âme – elle apprend même le romanche – au cœur de l’étrange vallée où toilettes se dit secret. Avec des accents de malicieuse curiosité qui ne vont pas sans rappeler Bruce Chatwin, l’écrivaine nous présente avec une rare poésie à ces sirènes qui ne se montrent qu’à ceux qui sont prêts à partir avec elles.
Serge Bimpage
Sirènes d’Engadine, par Corinne Desarzens. CamPoche, éditions Campiche, 79 pages.

 

02/09/2008

Les silences du passé






PAR ANTONIN MOERI







858856351.jpgDresser le portrait de son père est un exercice redoutable auquel je ne me suis jamais essayé. Il m’arrive d’y songer, mais les mots me manquent. C’est une défaillance que je devrai… Oui… Un jour peut-être. Par quoi commencer ? En attendant de résoudre ce problème mathématique, je lis « La Reconstitution » de Serge Bimpage, paru à L’Aire bleue en 2007. Dès les premières pages lues sur un banc public, je suis captivé. Nulle emphase dans l’évocation de cet homme  « travailleur », silencieux, qui avait cinquante ans lorsque le petit Serge (« le chef-d’œuvre ») vint au monde. Un enterrement discret, une brusque décomposition familiale, quelques objets pour apprendre à se souvenir : une photo, une collection de timbres, « Le Père Goriot », un couteau militaire, des bulletins scolaires, « L’Or » de Blaise Cendrars, un compte-rendu de Tribunal de Police, des documents notariés, des coupures de presse signalant l’existence d’un grand-père qui pratiquait des avortements clandestins dans son arrière-boutique.
Comment peut-on se révolter contre un père irréprochable, qui travaille beaucoup, un père bienveillant, charmant, drôle, généreux, enthousiaste mais responsable, farouchement optimiste ? Pour comprendre sa non-révolte, Serge Bimpage convoque quelques souvenirs. La seule activité sociale que le tapissier-décorateur s’autorisait se résumait à une virée au bistrot où il amusait la galerie. Il n’avait pas d’amis, n’invitait personne à manger, détestait affronter l’opinion d’autrui, fuyait la moindre perspective de conflit, craignait qu’on décelât « quelque faille dans la famille qu’il avait tant peiné à construire ». Ce qu’il aimait chez les juifs, c’était leur volonté de préserver une culture, « une mémoire qui leur permettait de garder vivant l’espoir d’une terre promise ». Or cet homme ne parlait pas ou très peu. Ce qu’il est convenu d’appeler culture le gênait. Il ne se sentait à l’aise que dans l’action, l’effort, le TRAVAIL. « Il fallait toujours faire quelque chose, déplacer et se déplacer, entreprendre ».
C’est ce silence que veut déchiffrer le narrateur, c’est cette loi du père qu’il entend débusquer en ramenant à la surface quelques gestes, mimiques, effluves, postures, démarches : le rasage matinal, la randonnée en montagne, l’attifement pour le bal masqué, l’exhibition du biceps, la cigarette abandonnée sur l’établi, « l’abjecte et pourtant délicieuse odeur des cabinets après son passage », les grands signes à la fenêtre quand le petit Serge part à l’école. Mais pourquoi fallait-il à tout prix « ne pas lui faire de peine » à ce facétieux patriarche ? C’est dans son rapport à l’argent que l’auteur va trouver un élément de réponse, car si l’artisan travaillait comme un forçat, c’était avant tout pour payer une dette, expier une faute.
Un compte-rendu de Tribunal de Police révélera un grave accident de circulation dans lequel le pater familias fut impliqué et où furent tués les deux occupants de l’autre voiture. Ce drame et ses conséquences, le tapissier-décorateur le portera toute sa vie sans pouvoir l’évoquer à son fiston chéri. Ce fiston chéri à qui cette ultime découverte permettra de reconstituer le trajet d’un père inquiet, travaillé par une idée qui n’avait rien à voir avec l’image qu’il voulait donner de lui-même.