31/10/2008

Stupeurs et tremblements, d’Amélie Nothomb : se soumettre et jouir

Par Alain Bagnoud

amelie_nothomb.jpgUne chose intéressante, dans les blogs, c’est qu’on peut y dialoguer. Commenter. Réagir. Répliquer.  Ainsi, c’est l’excellent papier de Pierre Béguin sur Amélie Nothomb (voir ici) qui a provoqué celui que vous lisez.

Une sorte de réponse en quelque sorte. Parce que le hasard m’a conduit à m’intéresser de près à Stupeurs et tremblements, de la même Amélie. Le hasard, c’est le choix d’un livre commun à travailler dans toutes les classes d’un établissement scolaire où j’ai l’honneur d’enseigner.

Bien évidemment, le livre de Nothomb semble à la première lecture inconsistant, pour ne pas dire inepte.  Si l’on se base sur des critères littéraires classiques. Car plus je m’y enfonçais, plus je comprenais quelque chose. Il se peut bien qu’on se trompe de genre. Que les productions d’Amélie  appartiennent à une catégorie moderne. Qu’elles soient à la littérature ce que les séries télévisées sont au cinéma, par exemple.  

Inutile de dire qu’il y a de bonnes séries télévisées, et que les livres d’Amélie ne sont pas méprisables, une fois qu’on a établi cette nuance.

D’ailleurs, force est de constater que Stupeur et tremblements suscite l’engouement des femmes. (Je parle ici de mes élèves comme de mes collègues.) Il semble y avoir deux raisons à ça.

D’abord, à les entendre, elles se projettent dans le personnage d’Amélie tel qu’il est décrit dans le livre. Une femme libre, excentrique, qui prend le monde avec légèreté et humour, qui passe son temps à sculpter intérieurement sa propre statue. Elle n’est pas reconnue à sa juste valeur, laquelle est immense. Mais même ses inconséquences lui servent. Qu’importe qu’elle ne sache pas ce qu’est un chiffre ou que ses compétences de traductrice soient douteuses. Ce sont les médiocres qui ont ces capacités. Amélie possède autre chose, de singulier, de magnifique, de génial, une nature d’exception qu’on reconnaîtra bientôt.

Il y a de plus quelque chose dans le sadomasochisme du personnage qui semble toucher ses lectrices. Résumons : dans sa boîte japonaise, Amélie est humiliée, réduite petit à petit au statut de dame pipi, et elle accepte tout ça avec soumission. Bien plus, elle passe des heures à contempler, extatique, le magnifique visage de son bourreau principal, une jolie femme nommée Fubuki. Enfin, elle réalise son rêve. Elle réussit, au comble de B.Groult1CAEcopyrBPougeoise.jpgl’autodénigrement, en se discréditant, se critiquant, se vautrant oralement dans les ordures, à faire jouir sa tortionnaire.

Ce qui me rend très inquiet par rapport à l’image de la femme qu’Amélie projette et qui semble ravir ses lectrices. Rassurez-moi, mesdames : vous ne vous voyez pas tout de même comme des êtres d’exceptions méconnus et savourant leur soumission ?

Ou alors, il y a tout une image de vous à changer, me semble-t-il, et vous feriez mieux de lire Mon évasion, par exemple, l’autobiographie de Benoîte Groult.

 

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

Commentaires

c'est une figure de la femme, le masochisme, il y a une fascination, et puis le rapport à la mère, souvent leur manque d'amour pour leurs filles, et puis, et puis. Mais là, c'est comme dans tout roman, la profonde exagération de la chose, et le bénéfice secondaire, la jouïssance secondaire, comme disent les psychanalystes, qui apparaît dans son rayonnement. Et ce qui inverse complètement la proposition, c'est que derrière l'héroïne de l'histoire, il y a AN qui raconte l'histoire, la narratrice toute-puissante qui dit la toute-impuissance, on a à faire au Tout, le Ying et la Yang dans le même livre et c'est ça qui sauve. Comme Catherie Millet qui raconte ses jours de souffrance, elle y échappe en écrivant. Et la force du truc, c'est que c'est sans la théorie de Benoîte, on n'en a pas besoin, parce qu'on sait qu'in fine, on demandera le divorce si notre mec nous bat, ou qu'on avortera si on le veut bien. Vous comprenez, Alain ?

Écrit par : Anthropia | 02/11/2008

Je lis, dans le billet d'Anthropia : "souvent leur manque d'amour pour leurs filles" - le manque où la difficulté, la maladresse à le dire ? - en même temps complicité et concurrence plus ou moins fortes : "tu" deviens jolie, premiers amours premières règles, "je" vieillis, premières rides, l'horizon de la ménopause. - la distance à gérer, trop près, trop loin, et plein d'autres choses.. l'aventure de la vie, entre mères et filles...

Écrit par : jeanne | 02/11/2008

Les romans d'Amélie sont effectivement de la littérature moderne. Faire court, simple, amusant avec une touche d'érudition sous la forme de deux ou trois mots peu usités... Perso, j'aime bien en particuliers les romans "autobiographiques" comme celui-ci ou comme "Biographie de faim", "Ni d'Eve ni d'Adam", "Métaphysique des tubes". C'est leger, une grosse nouvelle qui se lit en une heure pour un bon lecteur. [] Je pense que l'excès que met Amélie dans le masochisme est un truc d'auteur pour rendre la position de l'héroïne en équilibre instable entre l'auto-dérision qui doit amuser le lecteur et la souffrance due à la situation qui doit mettre les nerfs du lecteur à vif. [] A part ça Nothomb est quelqu'un de remarquablement intelligent.

Écrit par : joel | 02/11/2008

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