07/11/2008

Sade, Les Crimes de l'amour

Par Alain Bagnoud

 

sade_ray.jpgPublié en l'an VIII (1800), Les Crimes de l'amour n'est pas le livre le plus connu de Sade. Pourtant, iI s'agit de l'ouvrage par lequel, enfin libéré après 13 années de prison pour histoires de moeurs, il veut renaître en homme de lettres.

C'est son deuxième texte signé. Le premier était Aline et Valcour (1793). Mais on lui en prête d'autres, et dans sa préface intitulée Idée sur les romans, il se défend avec fougue d'être l'auteur de Justine. «Qu'on ne m'attribue plus, d'après ces systèmes, le roman de J...: jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai probablement jamais... »

 Justine a paru en 1791, suivi de La Philosophie dans le boudoir en 1795, de La Nouvelle Justine suivie de l'Histoire de Juliette sa soeur, en 1797. Des textes autrement raides. Et Les Crimes de l'amour ne pourront rien faire pour qu'on lui pardonne. Un critique, Villeterque, flétrit Sade, le préfet de police Dubois ordonne une perquisition chez lui et l'expédie en prison où il restera jusqu'à sa mort. Pour ses livres, cette fois-ci, et non plus pour ses actes.

Dans Les Crimes de l'amour pourtant, il n'y a ni sexe explicite ni théories immorales. Beaucoup d'inceste dans les intrigues, certes, mais des euphémismes dans les descriptions.

Les lieux et les époques sont variés. Le sous-titre du livre: Nouvelles héroïques et tragiques, indique les pistes suivies. Héroïque: des brigands, des aventures, des voyages. Tragiques: les héroïnes des histoires subissent des malheurs terribles alors qu'elles sont innocentes, et il n'y a pas de rémission pour elles: elles se suicident, meurent de chagrin ou sont tuées après des crimes qu'elles ont subis ou commis malgré elles, faibles jouets du destin, poupées livrées aux hommes et au mal, qui trouvent parfois leur volupté à assumer les perversions auxquelles elles sont livrées.

L'écueil des histoires immorales est le même que celui des histoires morales: elles risquent d'ennuyer le lecteur. On se fatigue autant des répétitions de la vertu récompensée que de l'innocence outragée. Pris dans son désir de faire subir à ses héroïnes les pires turpitudes, jouant d'un langage souvent codifié (par exemple dans les descriptions de ses personnages), Sade lasse.

On refermerait peut-être vite ce livre s'il n'y avait son nom sur la couverture. Et puis cette frénéstie de transgression qui se sert du langage de ses ennemis pour les prendre au piège, renverser leurs valeurs de façon retorse, jouissant d'imiter ainsi des discours moraux harassants avec un sérieux de pontife, montrant ici l'agonie tranquille d'une libertine achevée, là les tourments d'une sainte en train de trépasser, noircissant le vice à volonté sous des sophismes moraux:

« Je ne veux pas faire aimer le vice; je n'ai pas, comme Crébillon et comme Dorat, le dangereux projet de faire adorer aux femmes les personnages qui les trompent; je veux, au conraire, qu'elles les détestent; c'est le seul moyen qui puisse les empêcher d'être dupes; et, pour y réussir, j'ai rendu ceux de mes héros qui suivent la carrière du vice tellement effroyables, qu'ils n'inspireront bien sûrement ni pitié ni amour; en cela, j'ose le dire, je deviens plus moral que ceux qui se croient permis de les embellir... »

 

Sade, Les Crimes de l'amour, Folio

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

11:46 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |  Imprimer | | |

Commentaires

Cher Alain,

ton article sur Sade m'a beaucoup frappé, parce que je garde les souvenirs les plus émus de cette lecture. Il faut dire que Philosophie dans le boudoir est une merveille d'écriture, d'invention, de grâce. Il faudrait que je retrouve l'exemplaire pour te citer les chants les plus beaux. C'est vrai, les descriptions ne sont pas variées, ça sent parfois le procédé narratif, mais ce qui me fascine chez Sade, c'est l'éblouissement devant le corps marchandisé, cette course à la jouissance frénétique qu'on voit mise à l'oeuvre autour de nous par le surmoi numéro deux, celui qui ordonne de jouir et que l'hyperdémocratie sait si bien utiliser.
N'oublie pas de m'envoyer ton opus. Me réjouis de le lire et de trembler de jalousie.
AM

Écrit par : antonin moeri | 07/11/2008

Ton commentaire est une fois encore magnifiquement écrit et j'en apprécie la finesse et la rigueur. Mais j'ai toujours été allergique à cette image de l'illustre bonhomme! Je préfère encore Jeanne Moreau, Quoique..

Écrit par : jacques herman | 09/11/2008

Une ministre suisse dérape à coup de clichés contre les chiites
Par Sid Ahmed Hammouche | La Liberté | 13/12/2008 | 11H15

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La ministre des Affaires étrangères suisse Micheline Calmy-Rey (Ruben Sprich/Reuters).

"Un voile blanc, c'est presque un acte de provocation pour les chiites." Micheline Calmy-Rey pensait-elle qu'en lâchant jeudi cette phrase au micro de Simon Matthey-Doret, à la RSR, elle allait provoquer une nouvelle polémique autour du voile qu'elle a porté en mars à Téhéran lors de sa rencontre avec le président iranien Mahmoud Ahmadinejad?

"C'est quoi, cette diplomatie de la provocation et des couleurs?", se demande Stéphane Lathion, spécialiste de l'islam à l'Université de Fribourg:

"C'est navrant de dire qu'elle pensait choquer les chiites en portant du blanc. Cela démontre ses lacunes dans la compréhension de l'islam. Si elle croit que les chiites sont tout le temps drapés de noir, elle se trompe. Le blanc est une de leurs couleurs favorites. Elle symbolise la joie pour les mariages, mais aussi le deuil. En outre, les hauts dignitaires religieux iraniens sont coiffés d'un turban blanc, signe de respect."

Conclusion de l'expert: la ministre des Affaires étrangères a eu tout faux. Mais ce qui choque encore plus ce spécialiste de l'islam, c'est l'utilisation du mot "provocation": "On ne fait pas avancer la cause des droits humains à coup d'actes provocants."

Une nouvelle bourde

Et cette nouvelle bourde de communication tombe d'autant plus mal que cette semaine, le monde célèbre le 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme, et que la conseillère fédérale a donné hier à Genève un discours défendant sa conception des droits humains devant un parterre de personnalités onusiennes, dont le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon.

Mais Micheline Calmy-Rey ne s'arrête pas là dans son dérapage de jeudi dernier. Elle a en outre déclaré sur les ondes de la RSR:

"Je me suis comportée comme une femme occidentale, pas comme une femme soumise."

Mon œil, lui rétorque Shirin Ebadi, Prix Nobel de la paix. Qui l'accuse d'avoir joué le jeu du président Ahmadinejad et d'avoir refusé de rencontrer des défenseurs des droits humains lors de son passage en Iran. Les mots, c'est une chose. Les actes, une autre, insiste l'avocate iranienne.

Surtout quand une politicienne qui dit s'engager pour les droits humains et qui veut lancer une Cour mondiale des droits de l'homme, se défend à coup de clichés. Un voile blanc contre le noir des chiites. L'image d'une femme occidentale contre celle d'une femme soumise...

Parlementaires excédés

Voilà qui fait bondir les politiques suisses. "La nouvelle déclaration de Micheline Calmy-Rey sur le voile est du grand n'importe quoi", peste Martine Brunschwig-Graf. "On ne comprend pas notre ministre. C'est tellement gros qu'on n'a plus envie de réagir", regrette la libérale genevoise, qui siège à la Commission de politique extérieure du Conseil national. Le démocrate-chrétien fribourgeois Dominique de Buman n'en revient pas non plus:

"Quand le journaliste de la radio lui a parlé du voile, elle aurait dû lui répondre que c'est une affaire classée. Rideau. Mais là , elle dépasse les bornes. Cette histoire sur le voile commence à nous fatiguer. Ce n'est pas comme cela qu'on fait de la diplomatie. Si elle voulait assumer son rôle de femme occidentale, elle n'aurait pas dû porter de voile tout simplement. Et ce n'est pas avec une couleur qu'on fait de la diplomatie."

Prise de court

D'autres parlementaires fédéraux, dont des socialistes, ont l'impression que Micheline Calmy-Rey en fait trop et qu'elle n'assume pas cet épisode tragi-comique où on la voit en "madone soumise", un fichu sur la tête, à côté des hommes politiques les moins
fréquentables de la planète.

Et que répond-on au Département des affaires étrangères? Officiellement, Micheline Calmy-Rey est trop occupée avec son calendrier diplomatique pour répondre à nos
questions. Mais l'entourage de la ministre tente une diversion en expliquant qu'elle n'a pas eu le temps de se préparer pour le journal de la RSR, et qu'elle n'a pris connaissance des critiques de Shirin Ebadi que dans la voiture, sur le chemin de la radio. Elle n'aurait pas eu le temps de préparer la question sur le voile et se serait retrouvée prise de court.

Voilà qui tombe effectivement mal, alors que plusieurs hauts responsables d'Etat sont à Genève pour faire avancer la cause de la diversité religieuse et culturelle dans le monde. Et ce nouveau dérapage est un désaveu de la politique de dialogue de Micheline Calmy-Rey. Elle qui est prête à s'inviter à la table des méchants du monde, d'Ahmadinejad à Ben Laden. Après l'Axe du mal de Bush, voici la diplomatie en noir et blanc de Calmy-Rey, qui se prend une nouvelle fois les pieds dans un bout de tissu.

Écrit par : sansns | 15/12/2008

Articles et commentaires très intéressants, je me réjouis de le lire et vous faire partager mon opinion.

Merci pour le partage

Écrit par : Olivier | 05/06/2012

Je n'ai pas compris cette phrase "Pris dans son désir de faire subir à ses héroïnes les pires turpitudes, jouant d'un langage souvent codifié (par exemple dans les descriptions de ses personnages), Sade lasse" !!!
Ce livre est magnifique. Il place Sade aux côtés de Shakespeare, explorateur intransigeant des profondeurs de l'âme humaine et de ses dérives...
Je ne comprends pas ce que l'auteur de cet article a compris... ou pas compris !

Écrit par : luc | 05/07/2014

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