29/11/2008

Echec et quête

Par Pierre Béguin

  Quête[1].jpg

Notre littérature moderne a élevé en mythe la fatalité de l’échec. Toute quête qui ne se terminerait pas fatalement par un échec rencontrerait à coup sûr le mépris compassé de l’intelligentsia. Depuis Don Quichotte, et même depuis la quête du Graal (certes Galaad réussit mais Chrétien de Troyes insiste surtout sur l’échec des autres chevaliers), on sait d’avance que la quête, quelle qu’elle soit, ne peut se terminer par la victoire du héros. La défaite est devenue un lieu commun incontournable de la littérature moderne, en même temps qu’un gage de qualité, comme si l’échec ou la réussite de la quête délimitait deux types de littératures inconciliables: la «haute» littérature initiatique et la «basse» littérature de divertissement. Le cinéma n’échappe pas à cette règle: Fitzcaraldo ou Indiana Jones…

Je pensais à cela en regardant le dernier film de Sean Penn Into the wild. La quête d’absolu du héros, sa recherche de pureté, de dépouillement, les errances qu’elle entraîne inévitablement, ont ranimé en moi des souvenirs, des échos, voire des pulsions, pour ne pas dire des démangeaisons, que je n’aurais jamais crus aussi vivaces et que, de toute évidence, mes nombreux bourlingages par le monde n’ont réussi ni à épuiser, ni même à apaiser. Into the wild! Dommage que, dès le début du film, on acquiert la certitude que cette trajectoire hors des sentiers battus se terminera tragiquement. Dès le début, on sait qu’il y aura un point de non retour, une limite au-delà de laquelle le ticket de l’aventure ne sera plus valable. On l’identifie immédiatement à cette paisible rivière, au débit inoffensif, parce que, justement, elle paraît à ce moment de sa traversée paisible et inoffensive. On le sait parce qu’on ne peut pas imaginer qu’il en soit autrement malgré la logique narrative qui devrait rendre improbable toute issue funeste (et l’on pense alors à La Bouteille à la mer d’Edgar Poe). On le sait comme on sait qu’Achab ne trouvera pas Moby Dick ou que, s’il la trouve, il sera vaincu par la baleine blanche. On le sait comme on sait que le vieil homme d’Hemingway ne ramènera jamais son poisson merveilleux sur la rive, ou que, s’il le ramène, ce ne sera plus qu’un squelette. On le sait comme on sait que Madame Bovary se suicidera ou que Lucien de Rubempré perdra ses illusions. On le sait parce qu’on a compris une fois pour toute que la littérature sérieuse, depuis le 19e siècle et l’avènement des valeurs bourgeoises, pense l’échec comme unique finalité acceptable à notre monde moderne. Seule exception, L’Île au trésor, un livre pour lequel j’ai déjà exprimé sur ce blog mon inépuisable admiration. Là, le trésor est découvert, et c’est probablement pour cette seule raison que le roman est déconsidéré par les universitaires et ramené au rang de récit de piraterie pour enfants. Le trésor est découvert parce que, précisément, Stevenson réinvente le monde à travers les yeux d’un enfant qui ne perd jamais sa capacité de surprise et d’émerveillement, son courage candide, voire sa pureté, comme l’incarne d’ailleurs Galaad. Conditions absolues à la découverte du trésor…

Mais notre monde est trop vieux, trop fatigué, trop lâche. Nous ne pouvons plus penser en termes de victoire. Au mieux, c’est l’égoïsme du sauve-qui-peut, au pire le découragement et la défaite. J.L. Borgès l’avait bien compris: «Nous pensons en termes d’échec et nous ne pouvons qu’échouer, bien entendu!» Sommes-nous encore capables d’imaginer qu’il fut une période de l’humanité où la quête était toujours couronnée de succès, où les Argonautes trouvaient la Toison d’Or, Thésée tuait le Minotaure et Ulysse retournait finalement dans son île?

25/11/2008

Le double de Jean Romain


decimg20050314_5601050_0.jpgPar Antonin Moeri



« Voir la mort comme une réalité à l’œuvre en nous » fait partie d’un projet que nombre d’écrivains ont caressé, si j’ose dire. Je me souviens des derniers livres d’Hervé Guibert, du Mars de Fritz Zorn, pour qui la maladie n’a pas « fait rayonner les êtres et les choses d’un éclat nouveau ». Ce qui me touche dans le dernier livre de Jean Romain « Rejoindre l’horizon », c’est le changement de ton qu’il s’autorise ici et là. L’assurance, la certitude, l’esprit de géométrie laissent la place à la vulnérabilité, au doute, à une émotion toute particulière. La ligne se brise. Le sol vacille. « Écrire c’est mettre à distance ce qui nous assaille, y compris sa propre identité ». Ce que l’auteur raconte, c’est l’apparition de son double que le travail du crabe a provoquée : apparition d’un être désarmé qui, au bord des larmes, revoit le visage pâle de sa mère ;  « ses mains, belles et nues ».
Mais les références littéraires reprennent vite le dessus : Pessoa, Nerval, Sartre, Camus, Rimbaud, Cendrars, Montaigne, Primo Lévi, Mandiargues, Montherlant, Péguy, Finkielkraut, Philippe Muray. La culture livresque de Jean Romain est immense. Et pour un garçon qui a grandi dans la religion des livres, le spectacle d’un monde qui « prospère contre toute culture » est affligeant. Ce constat, nous le connaissons. Heureusement, il y a dans ce « récit » des retours en arrière, des souvenirs, des évocations : celle de l’internat à Saint-Maurice, celle des vacances en altitude « sous le ciel bleu du Valais… dans la lumière des jours sans fin », celle du petit sanctuaire où le narrateur se rendait parfois « pour y rêver, et peut-être pour y prier », où il découvrit sa fascination pour le mystère.
L’évocation du double désarmé, au bord des larmes, qui éprouve « le frisson devant la grandeur d’un autre monde », cette évocation me touche plus que les considérations sur la fin de l’Histoire et du monde littéraire, sur le triomphe des hâbleurs et des cuistres. Quand le double désarmé, au bord des larmes, entre en scène, Jean Romain découvre les accents d’un lyrisme que je ne lui connaissais pas. La langue qu’il crée n’est plus celle de l’explication ou de l’argumentation. Chaque mot trouve alors sa place dans une phrase ample, inspirée.



Jean Romain : « Rejoindre l’horizon », éd. L’Age d’Homme, 2008.

 

N'oubliez pas de visiter le site    www.jeanromain.net 

23/11/2008

On connaît la chanson

Par Pierre Béguin

jonasz[1].jpgEn v’là du sot en v’là…

Je ne sais pas pourquoi, mais à l’annonce de l’annulation par la justice de la double votation du 30 novembre sur le Cycle d’orientation (bon! si Flaubert ne s’était jamais remis d’avoir laissé filer deux compléments de nom d’affilée, moi je survivrai) cette chanson de Michel Jonasz, légèrement modifiée pour la circonstance, a spontanément squatté mon esprit et semble bien décidée à n’en point sortir. Je dois donc l’expulser. Il faut dire qu’après les cafouillages sur l’interdiction de mendier et la cacophonie sur l’interdiction de fumer dans les lieux publics, notre bon Conseil d’Etat prouve, s’il en était encore besoin, qu’il ne rate jamais une occasion de faire une connerie. Le sens inné de l’autogoal, des vrais pros! Avec eux, on ne sait pas où ça commence et où ça finit parce que ça ne fait que continuer. D’autant plus que, dans la course à la sottise, les quatre Dalton de la ville semblent bien décider à réagir pour assurer une qualification dont personne ne doute…

En v’là du sot en v’là

Et c’est du bon croyez-moi…

Certes, l’inénarrable chef de l’Instruction publique assume, assure-t-il. Et d’ajouter la bouche en cœur qu’il n’a jamais voulu tromper l’opinion. Ah bon! «Et moi j’suis les Beatles!», comme disait l’autre. Au train où ça va, m’est avis que ses cent directeurs ne sont pas encore assis définitivement dans leurs fauteuils dorés. Et encore un désaveu en vue, un!

En v’là du sot en v’là

Et c’est du bon croyez-moi

Et ça commence toujours comme ça…

Tenez, pas plus tard que mercredi dernier, je lisais dans la Tribune les arguments de Martine Brunschwig Grave contre l’initiative populaire «Pour un âge flexible de l’AVS». Je cite notre Martine nationale sinon vous n’allez pas me croire: «Lorsque l’AVS a été créée en 1948, la durée de vie moyenne pour une femme était de 81 ans (75 pour les hommes). Aujourd’hui, elle est de 91 ans pour les femmes (87 pour les hommes)». Martine aurait-elle des origines marseillaises? Et nous n’étions pas au courant! Incompétence ou mensonge éhonté? Dans les deux cas, elle garde le même aplomb, y compris sur le plateau de Genève à chaud où, lors d’un débat, elle répète les mêmes inepties sans que son opposante, curieusement, ne relève quoi que soit. En réalité, renseignements pris à l’Office fédéral de la statistique, en 1948, la durée moyenne de vie est de 71 ans pour les femmes (66 pour les hommes) et, actuellement, elle est de 84,2 ans pour les femmes (79,4 pour les hommes). Les chiffres folkloriques de Martine correspondent en fait à une projection possible – mais loin d’être certaine au vu de tout ce qui nous menace – pour 2030, ce qui, vous en conviendrez, suffit à faire planer un gros doute sur l’honnêteté de la politicienne. Attention Martine, je pourrai recourir auprès du Tribunal pour «forfaiture envers le citoyen»! Et je ne vous parle pas des autres arguments! Par exemple, Martine en pourfendeuse des riches qui seuls, selon elle, profiteraient des largesses de l’initiative… Est-ce que ces gens sont sérieux? En tout cas, moi, j’ai voté pour l’initiative dans l’espoir insensé que Martine l’anticipe (sa retraite donc). Certes, j’entends déjà, comme un chœur de tragédie antique, l’incontournable cri primal de Weiss Muller, les Tarzan du libéralisme, s’élever dans la jungle économique: des p’tits sous, des p’tits sous, toujours des p’tits sous... Mais si on trouve 68 milliards pour sauver l’UBS, on devrait bien en trouver 1,5 pour permettre aux futurs chômeurs de l’UBS de prendre une retraite anticipée. Faut pas m’prendre pour un sot, tout de même!

En v’là du sot en v’là

Et c’est du bon croyez-moi

On pourrait pas s’arrêter là

Alors ça continue des fois…

Le prochain camouflet prend peut-être déjà forme. Je lis dans le même journal que l’Office fédéral des transports (OFT) a rendu un avis favorable aux opposants du CEVA. Le Conseil d’Etat, toujours aussi stupidement imbu de lui-même, voulait passer en force sans mener le débat sur la place publique et sans que la population ne puisse s’exprimer par les urnes. Une erreur que les Vaudois n’ont pas commise avec leur métro. Déjà que nos voisins, en nous voyant, ne peuvent s’empêcher de chanter en réponse au «subtil» Cramer qui les avait très sottement traité de provinciaux…

En v’là du sot en v’là

Et c’est du bon croyez-moi…

Bon! On se vengera en automne 2009 qu’on se dit comme ça pour se consoler. Sauf que les partis vont, comme d’habitude, nous concocter des listes communes de seconds couteaux usagés qui, au final, ne nous laissera aucun choix. Il ne restera plus au crétin d’électeur qu’à valider par bulletin de vote le propre choix arrangé des partis…

Nos chefs sont tous très forts en thème

Et on élit toujours les mêmes…

Ah, enfin! D’une chanson l’autre. Espérons que celle-ci expulse définitivement la précédente et qu’elle soit elle-même expulsée avant les élections de 2009…

Magouille blues, magouille blues, maaa agouille blues!

Ah oui! Là, ça va déjà mieux….

 

 

21/11/2008

Saint Genet, comédien et martyr, par Jean-Paul Sartre

Par Alain Bagnoud

Genet2.jpgCe livre, rédigé pour servir d’introduction aux œuvres complètes de Genet, a provoqué chez Genet l’impossibilité de continuer à écrire des romans. C'est lui-même qui l'a dit. Pendant dix ans, bloquage complet. Puis il s’est voué au théâtre, si on excepte son récit posthume, Un captif amoureux, sur les Palestiniens.

On peut croire Genet ou pas. Il était probablement arrivé au bout d'un cycle romanesque, il cherchait à se renouveller, l'analyse de Sartre a hâté la crise.

En tout cas,Saint Genet, comédien et martyr est une formidable machine à décortiquer la personne et les oeuvres de Genet, qui passent à travers la moulinette de la pensée sartrienne, scrutées par cette magistrale intelligence dans une démonstration minutieuse. 690 pages serrées.

Tout au long du livre, Sartre semble défaire patiemment une montre très complexe. Il examine chaque rouage, le décrit, explique à quoi il sert. Grâce à la succession des causes et des effets, finalement, il devrait n’y avoir plus aucun mystère.

Tout le caractère, toute la sexualité, toute la littérature de Genet sont décortiqués, motivés, nécessités par les circonstances de cette existence, et par la volonté de Genet d’assumer ce dont on l’accuse tout en respectant les valeurs de ses ennemis. Car ce serait là où s’exprimerait la liberté de Genet, cette liberté chère à Sartre, qui veut dans cet essai « montrer les limites de l’interprétation psychanalytique et de l’explication marxiste ».

Un livre impressionnant. Une vision large, complète, un système subtil, convaincant, qui, désormais qu'il n'est, et de loin, plus majoritaire, éclaire et étonne.

Mais derrière, malgré tout, il reste des ombres. Par exemple dans la démonstration que Sartre voulait faire : « prouver que le génie n’est pas un don mais l’issue qu’on invente dans les cas désespérés ».

Elle ne persuade pas tout à fait. D’autres se sont trouvés dans la même situation que Genet, et ne se sont pas retrouvés grand écrivain français du XXème siècle. Et malgré toute l'intelligence de Sartre, il reste des questions là-dessus. Le génie, c'est quoi? Ça vient d'où? Ça fait quoi?

Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Gallimard

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

15:26 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |  Imprimer | | |

18/11/2008

« Le nègre du DIP »

charlesbeer1-3.jpgPar Antonin Moeri




On dit habituellement d’un peintre qu’il a « un bon coup de patte ». Cependant, j’ai entendu dire à propos d’un écrivain : « Il a une sacrée patte ». Parlant d’un polémiste avec un enthousiasme appuyé, Sollers disait à la radio « Quelle papatte ! ». En lisant attentivement la chronique de Pascal Décaillet parue dans la Tribune de Genève (où il reproche aux auteurs de l’initiative 134 de recourir aux juges pour régler un problème d’ordre politique), je fus agréablement surpris en découvrant les expressions « un plumitif de l’entourage de Charles Beer » et « le nègre putativement malveillant du DIP ». Le terme « plumitif » (lorsqu’il désigne un bureaucrate ou un mauvais écrivain) recèle, si j’ose dire, une dose d’agressivité qu’on préférerait gommer par temps d’euphémisation galopante. Mais la nuance la plus fine est véhiculée par une savoureuse création adverbiale : « putativement ». Le nègre existe (on ne saurait imaginer notre ministre dit de l’Instruction publique accomplir cette tâche), et ce sont précisément les intentions de ce nègre que Décaillet pointe d’un doigt à la fois tremblant et ironique. Ouf ! Car l’ironie se fait de plus en plus rare. La manier relèvera bientôt du crime contre l’humanité.

16/11/2008

Initiative 134 ou contreprojet?

Par Pierre Béguin

Je n’ai rien à voir avec REEL, je n’enseigne pas au Cycle d’orientation et, donc, je ne connais que par de vagues ouï-dire l’initiative 134 «Pour un Cycle qui oriente» sur laquelle le peuple genevois est amené à se prononcer le 30 novembre prochain. Aussi, en brave citoyen (ce qui, au rythme où vont les choses dans notre République, sera bientôt une autre manière de dire «en brave con» - oui, je sais, le futur est de trop!), je consulte la brochure Votation cantonale en page 18 pour m’informer sur le sujet. Et là, le choc! Une attaque en règle contre l’initiative avec lance-missiles, mines anti personnels et tout le tintouin. Attaque surprise et non revendiquée en plus! Pourquoi tant de haine? que je me suis alors demandé, moi qui croyais encore naïvement que L’essentiel en bref, ça voulait dire, comme c’est d’ailleurs le cas pour les autres objets de votation, informer de manière neutre et objective. La gueule de l’information! Manipulation évidente et, vu l’artillerie lourde utilisée, mensonges grossiers. Tout est nul, tout est faux, tout est à jeter dans cette initiative, disent-ils en toute objectivité. Alors que dans le contreprojet, tout est bon, tout est vrai, tout est à prendre, jurent-ils en toute honnêteté. Il y a là outrage manifeste à l’intelligence des citoyens. Ça mériterait le Tribunal! Alors cette semaine, par acte de justice élémentaire, je préfère laisser un droit de réponse à Mme Rita Bichsel, membre de REEL à l’origine de l’initiative 134. Elle n’est peut-être pas neutre, certes, mais bien plus crédible que cette inadmissible caricature de Pravda nommée Votation cantonale dont j’avais déjà fustigé la nullité il y a une année (voir Votez érotique). Lisez donc cette réponse avant de voter:

«Qui oriente précocement? 

L’initiative 134 oriente les élèves à la fin de la 7e.

A l’entrée en 8e, l’élève a le choix entre six filières clairement définies par leurs enseignements, leurs exigences et leurs débouchés.

Le contre projet oriente à l’entrée en 7e: trois regroupements A, B et C, comme actuellement.

A l’entrée en 8e, l’élève a le choix entre trois sections, définies uniquement en fonction de leurs débouchés.

Qui exclut les plus faibles?

L’initiative 134 offre aux élèves non promus de l’école primaire la possibilité d’entrer au Cycle d’orientation dans la classe de transition et d’y combler leurs lacunes.

Après l’année de transition, ils sont orientés dans un niveau de 7e comme tout autre élève promu du primaire et poursuivent en 8e et en 9e dans l’une des six filières, avec les autres élèves.

S’ils sont en échec, ils ne peuvent redoubler car ils passeraient cinq ans au cycle, ce que le bon sens - et le règlement - suggèrent d’éviter.

Le contreprojet n’accepte pas ces élèves au cycle.

Qui coûte le plus cher au contribuable?

L’application de l’initiative 134 n’implique en aucune manière des infrastructures ou des bâtiments scolaires supplémentaires, car elle ne demande pas davantage de classes, mais une répartition différente des élèves.

Selon les statistiques officielles (note du SRED n° 26), les effectifs du Cycle resteront stables jusqu’en 2025. Nul besoin donc de prévoir des constructions nouvelles.

L’initiative 134 ne demande rien d’autre que l’application de l’article 54 de la Loi sur l’instruction publique sur le soutien pédagogique, qui existe déjà!

Le contreprojet demande la mise en place d’un volumineux système de passerelles qui implique l’engagement de nombreux psychologues et conseillers d’orientation. Ces mesures seront extrêmement coûteuses pour les contribuables.

Qui surcharge la première année?

L’initiative 134 ne change rien à l’ensemble des enseignements qui sont dispensés actuellement en 7e. Et même, elle en réduit le nombre, car  l’étude du latin commencera seulement en 8e!

Le contreprojet envisage le latin pour tous en 7e. Ce changement représenterait  un poids supplémentaire énorme pour une bonne partie des élèves!

Qui est en adéquation avec les exigences croissantes des milieux professionnels?

Le lien des filières préprofessionnelles de l’initiative 134:

Filière d’orientation vers les professions commerciales, administratives, de la santé et du social,

Filière d’orientation vers les professions techniques et informatiques,

Filière d’orientation vers les arts et métiers,

avec les sept pôles prévus par la nouvelle loi sur la formation professionnelle:

Commerce, Services et hôtellerie/restauration, Santé et social, Technique, Arts appliqués, Construction, Nature et environnement

est immédiatement évident.

Le contreprojet fait reposer la définition de ses sections uniquement sur la destination et non sur les enseignements. Floues dans leur contenu et  hétérogènes dans leur organisation, ces sections trompent les élèves sur leurs réelles connaissances et compétences à l’issue de la scolarité obligatoire. C’est la reconduction assurée de la situation actuelle, qui est catastrophique, comme tout le monde l’a admis, de gauche à droite.

De toute évidence, l’initiative 134 «Pour un cycle qui oriente» est la seule capable de donner à Genève un cycle d’orientation  exigeant et formateur pour tous.»

Rita Bichsel  www.reseau-reel.ch

14/11/2008

Lettres frontière: cherchez l'erreur

Par Alain Bagnoud

logo.pngVous connaissez Lettres frontières? C'est une association transfrontalière entre la Suisse romande et les régions de Rhône-Alpes qui veut mettre en valeur « la création littéraire contemporaine et la production éditoriale des deux régions ».

Des jurys de bibliothécaires, libraires, enseignants font une sélection d'auteurs et d'éditeurs travaillant dans le coin.

Il y a un prix et des animations. 

C'est très bien.

Dix auteurs nominés, des deux côtés de la frontière. (La liste est ici). Parfait.

Et qui les publie?

Je relis le règlement: « Pour pouvoir être retenu [...] un livre doit être écrit par un seul auteur né/ou résidant en Rhône-Alpes ou en Suisse romande... et/ou être édité par un éditeur d'une des deux régions... »

Editeurs des 10 livres retenus cette année: Gallimard, Le Mercure de France, Fayard, Grasset, P.O.L, Le Seuil (4 titres).

Et, perdu là-dedans, un seul livre publié loin de Paris. Celui d'Eugène à la Joie de lire.

11/11/2008

Esthétique négative

guy_debord(1).jpgPAR ANTONIN MOERI



Ce matin, une brise longue et égale courait à travers les arbres qui trempent leurs branches dans l’eau froide de l’Arve. Mon libraire préféré m’adressa un petit signe de la main. J’ai aussitôt compris qu’il voulait me dire quelque chose d’important : « Lisez ça ! » Il sait que j’apprécie les auteurs, non pas rebelles et dérangeants comme les qualifie le journal « Le Monde », mais véritablement sulfureux. De Bloy à Nabe, de de Maistre à Ezra Pound en passant par Karl Kraus, Dominique de Roux et Renaud Camus, mon libraire préféré m’a fait découvrir des stylistes hors pair, des écrivains qui n’ont pas cherché à plaire ou à « se faire passer pour meilleurs qu’ils ne sont ».
C’est donc avec plaisir que j’ai empoché « Cette mauvaise réputation… » du situationniste Guy Debord, qui s’attaque, ici, aux propos que les « médiatiques » ont tenus à son sujet entre 1988 et 1992. Ce petit livre est une réponse claire, rédigée dans un style froid « d’une dureté exemplaire », à tous ceux qui ont suspecté l’auteur de « La société du spectacle » des pires desseins. Il est vrai que Debord méprisait la presse, refusait toute interview, refusait de prononcer les paroles que les journalistes auraient voulu qu’il prononçât.
Le besoin que ressent Debord de rétablir « sa » vérité lui donne un souffle qui est celui de la colère, car Debord vomissait le monde dans lequel il vivait. Mais en décortiquant « la liberté dictatoriale du Marché, tempérée par la reconnaissance des droits de l’homme », n’a-t-il pas prévu l’avènement d’une société où le sang devient une marchandise, où « la libido se résume à un ensemble d’obligations réciproques » et où la littérature est sommée de défendre les valeurs de la tolérance et de la convivialité.
En lisant cette prose altière, le lecteur se demande quelle estrade eût choisie Debord en notre époque hyperdémocratique où l’ambivalence et la part d’ombre sont considérées comme des crimes ou une infirmité rédhibitoire. Peut-être aurait-il, comme Botho Strauss, choisi la rupture, la marge des marges, pour mieux se délecter du spectacle.

09/11/2008

Tu seras une femme, ma fille...

Par Pierre Béguin

 

fille[1].jpg

Ma fille cadette a eu deux ans en juillet dernier. A cette occasion, elle a reçu son premier courrier personnel signé H&M. Bienvenue dans ton futur monde, ma fille! Avant d’y entrer, écoute les conseils de ton père:

Si tu peux plonger avec délectation dans le néant consumériste et entretenir ta névrose par des achats compulsifs et pathologiques qui révéleront, la cinquantaine venue, le vide de ton existence;

Si tu peux passer de l’être à l’avoir, puis de l’avoir au paraître parce que tu «le vaux bien»;

Si tu peux apporter ta contribution civique à l’essor économique en investissant massages, thalassothérapies et boutiques en périodes de soldes;

Si tu peux te vouer à des activités aussi essentielles que les régimes à base d’algues ou les repas weight watcher, voire, dans une pieuse immobilité, à la prière adressée au Dieu concombre étalé sur ton visage;

Si tu peux limiter tes angoisses à la seule obsession maladive des régimes alimentaires basses calories;

Si tu peux revendiquer ton émancipation à coups de colifichets, de produits de beauté et de crèmes miracles antirides;

Si tu peux te vautrer dans la puissance maternante du pouvoir consumériste et te maintenir ainsi dans l’infantilisme et la sotte béatitude;

Si tu peux te satisfaire, comme valeurs absolues, de la futilité, de l’apparence et du narcissisme, et circonscrire tes exigences de communication aux considérations sur la dernière coiffure à la mode, le sac qu’il faut absolument avoir, le lieu où il faut absolument se faire voir;

Si tu peux confondre création avec cette dégradation mercantile qu’on appelle la mode, fût-elle de haute couture, et limiter tes exigences esthétiques au dernier «must» vestimentaire qui construira ta personnalité;

Si tu peux livrer ton nombril bienheureux aux joies du marketing et de l’abrutissement généralisé tout en tournant résolument le dos aux choses mortifères de la culture et de l’esprit;

Si tu peux t’enthousiasmer pour des séries télévisées américaines truffées de poncifs féministes où défilent frustrées castratrices et dindes hystériques occupées à combler leur ennui de femmes modernes et libres dans des intrigues amoureuses de midinettes;

Si tu peux croire la vulgate psy des magazines féminins qui décline ton identité propre en termes d’intuition, de capacité à l’écoute, de dons innés d’organisation et d’analyse des rapports humains;

Si tu peux te pâmer devant ceux qui te disent ou qui te chantent, tout dégoulinant de sincérité bêlante, «Femmes, je vous aime»;

Si tu peux nourrir le rêve d’une future carrière de mannequin, d’actrice ou de chanteuse Star Ac dans le but ultime de contempler ton reflet brillant dans l’œil d’une caméra et d’être admirée par une foule d’adolescent(e)s en mal de reconnaissance;

Si tu peux participer de tout ton nombrilisme, le string en étendard et sans même en avoir conscience, à cette alliance de l’ultralibéralisme et de l’idéologie du bien-être égotiste comme stade ultime du progrès humain;

Bref, si tu peux te soumettre aveuglément à cette dictature aux allures de libération;

Alors tu seras une femme, ma fille…

07/11/2008

Sade, Les Crimes de l'amour

Par Alain Bagnoud

 

sade_ray.jpgPublié en l'an VIII (1800), Les Crimes de l'amour n'est pas le livre le plus connu de Sade. Pourtant, iI s'agit de l'ouvrage par lequel, enfin libéré après 13 années de prison pour histoires de moeurs, il veut renaître en homme de lettres.

C'est son deuxième texte signé. Le premier était Aline et Valcour (1793). Mais on lui en prête d'autres, et dans sa préface intitulée Idée sur les romans, il se défend avec fougue d'être l'auteur de Justine. «Qu'on ne m'attribue plus, d'après ces systèmes, le roman de J...: jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai probablement jamais... »

 Justine a paru en 1791, suivi de La Philosophie dans le boudoir en 1795, de La Nouvelle Justine suivie de l'Histoire de Juliette sa soeur, en 1797. Des textes autrement raides. Et Les Crimes de l'amour ne pourront rien faire pour qu'on lui pardonne. Un critique, Villeterque, flétrit Sade, le préfet de police Dubois ordonne une perquisition chez lui et l'expédie en prison où il restera jusqu'à sa mort. Pour ses livres, cette fois-ci, et non plus pour ses actes.

Dans Les Crimes de l'amour pourtant, il n'y a ni sexe explicite ni théories immorales. Beaucoup d'inceste dans les intrigues, certes, mais des euphémismes dans les descriptions.

Les lieux et les époques sont variés. Le sous-titre du livre: Nouvelles héroïques et tragiques, indique les pistes suivies. Héroïque: des brigands, des aventures, des voyages. Tragiques: les héroïnes des histoires subissent des malheurs terribles alors qu'elles sont innocentes, et il n'y a pas de rémission pour elles: elles se suicident, meurent de chagrin ou sont tuées après des crimes qu'elles ont subis ou commis malgré elles, faibles jouets du destin, poupées livrées aux hommes et au mal, qui trouvent parfois leur volupté à assumer les perversions auxquelles elles sont livrées.

L'écueil des histoires immorales est le même que celui des histoires morales: elles risquent d'ennuyer le lecteur. On se fatigue autant des répétitions de la vertu récompensée que de l'innocence outragée. Pris dans son désir de faire subir à ses héroïnes les pires turpitudes, jouant d'un langage souvent codifié (par exemple dans les descriptions de ses personnages), Sade lasse.

On refermerait peut-être vite ce livre s'il n'y avait son nom sur la couverture. Et puis cette frénéstie de transgression qui se sert du langage de ses ennemis pour les prendre au piège, renverser leurs valeurs de façon retorse, jouissant d'imiter ainsi des discours moraux harassants avec un sérieux de pontife, montrant ici l'agonie tranquille d'une libertine achevée, là les tourments d'une sainte en train de trépasser, noircissant le vice à volonté sous des sophismes moraux:

« Je ne veux pas faire aimer le vice; je n'ai pas, comme Crébillon et comme Dorat, le dangereux projet de faire adorer aux femmes les personnages qui les trompent; je veux, au conraire, qu'elles les détestent; c'est le seul moyen qui puisse les empêcher d'être dupes; et, pour y réussir, j'ai rendu ceux de mes héros qui suivent la carrière du vice tellement effroyables, qu'ils n'inspireront bien sûrement ni pitié ni amour; en cela, j'ose le dire, je deviens plus moral que ceux qui se croient permis de les embellir... »

 

Sade, Les Crimes de l'amour, Folio

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

11:46 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |  Imprimer | | |

06/11/2008

Avant la nuit (bis)

par Pascal Rebetez

 

 

 

 (en plus lisible j'espère)

Comme l’écrit, non sans malice,  Eric Chevillard dans son blog l’autofictif que je consulte chaque jour comme la pythie « J’ai la nostalgie de ces années où je vivais dans l’impatience de l’avenir. » Quand grandir était promesse de forces supplémentaires, quand aimer était une espérance, un rêve, un doux souci, quand j’aurais lu tous les livres, etc. Jamais alors ne m’apparaissaient plausibles la tristesse de la chair, le manque, la frustration.

 

C’est la même impression que je ressens avant d’ouvrir un livre, l’impatience d’aller au chef-d’œuvre. Pareil en entrant au cinéma. Hier soir pour y voir le dernier film de Simon Edelstein Quelques jours avant la nuit avec l’excellente et mystérieuse Caroline Gasser et surtout la présence forte, charpentée et vénéneuse de Jean-Pierre Gos. Qui rassure. Qui montre que le talent parfois atteint sa plénitude avec l’âge. Et ce n’est pas faire injure au comédien genevois que de le comparer à un vieux cru, lui avec qui j’ai tant bu autrefois…

 

J’espérais en entrant au CAC vaincre le signe indien prédit par les critiques. Ce fut vrai en partie : pendant une heure, le film intrigue, déroute, captive même, tant les ambiances sonores et la lumière voilée participent à ce drôle de rituel dans une maison vide, cette mise à mort programmée. Une heure, pas plus. Ensuite, la résolution ne tient pas la route. On quitte les lieux, heureux d’avoir vu le beau travail des uns, malheureux de ne pouvoir être en plein accord avec les autres.

 

Parfois, je me surprends à ne pas aller voir un spectacle d’amis pour ne pas avoir, le cas échéant, à leur déclarer ma déception.

 

Reste-t-on ami avec quelqu’un dont on n’aime pas le travail ?

 

Doit-on mentir, ignorer, cacher à l’ami le fait qu’on a vu son travail ?

 

Comment dire « je t’aime » et en même temps «  je n’aime pas ce que tu fais ».

 

Ce soir, j’y réfléchis tranquillement, en solo, chez moi.

Avant la nuit

par Pascal Rebetez

 

 

 

Comme l’écrit, non sans malice,  Eric Chevillard dans son blog l’autofictif que je consulte chaque jour comme la pythie « J’ai la nostalgie de ces années où je vivais dans l’impatience de l’avenir. » Quand grandir était promesse de forces supplémentaires, quand aimer était une espérance, un rêve, un doux souci, quand j’aurais lu tous les livres, etc. Jamais alors ne m’apparaissaient plausibles la tristesse de la chair, le manque, la frustration.

 

C’est la même impression que je ressens avant d’ouvrir un livre, l’impatience d’aller au chef-d’œuvre. Pareil en entrant au cinéma. Hier soir pour y voir le dernier film de Simon Edelstein Quelques jours avant la nuit avec l’excellente et mystérieuse Caroline Gasser et surtout la présence forte, charpentée et vénéneuse de Jean-Pierre Gos. Qui rassure. Qui montre que le talent parfois atteint sa plénitude avec l’âge. Et ce n’est pas faire injure au comédien genevois que de le comparer à un vieux cru, lui avec qui j’ai tant bu autrefois…

 

J’espérais en entrant au CAC vaincre le signe indien prédit par les critiques. Ce fut vrai en partie : pendant une heure, le film intrigue, déroute, captive même, tant les ambiances sonores et la lumière voilée participent à ce drôle de rituel dans une maison vide, cette mise à mort programmée. Une heure, pas plus. Ensuite, la résolution ne tient pas la route. On quitte les lieux, heureux d’avoir vu le beau travail des uns, malheureux de ne pouvoir être en plein accord avec les autres.

 

Parfois, je me surprends à ne pas aller voir un spectacle d’amis pour ne pas avoir, le cas échéant, à leur déclarer ma déception.

 

Reste-t-on ami avec quelqu’un dont on n’aime pas le travail ?

 

Doit-on mentir, ignorer, cacher à l’ami le fait qu’on a vu son travail ?

 

Comment dire « je t’aime » et en même temps «  je n’ai  pas aimé ce que tu as fait ».

 

Ce soir, j’y réfléchis tranquillement, en solo, chez moi.

 

04/11/2008

Big mother

HPIM3726.JPG
Par Antonin Moeri





Les hôtels construits sur l’île de Djerba pour les Européens moyens ayant réussi à économiser quelque argent, ces hôtels portent des noms éloquents: Palm Beach, Sun Club, Fiesta Beach, Golf Beach. Sur la terrasse de l’un d’eux, je fus arraché à ma rêverie par des hurlements: “Chier! L’ai raté, salaud! J’t’aurai, t’vas voir!” M’étant retourné, je vis un énorme gamin de sept ans crispé sur sa DS. On pouvait lire en grosses lettres imprimées sur son tee-shirt: WARREN.
L’homme qui semblait être son père, un homme taillé dans le roc, fine moustache noire et accent de Marseille, tirait placidement sur un cigare foncé. La mère avait posé ses coudes sur la table, dos rond, l’air avachi. Elle tirait sur sa Gauloise en fixant je ne sais quoi. Grande femme très bronzée, habillée avec goût. L’après-midi, on la voyait intégralement nue, étendue au bord de la piscine. La chambre de ce trio donnait directement sur la pelouse au bout de laquelle nous prenions les repas. Un matin, elle et lui mastiquaient en silence leur beignet. “Maman, je dois faire caca!” hurla Warren depuis leur chambre.
Me suis souvenu d’un assistant social rencontré lors d’un vernissage. La mère de cet assistant ne s’est pas contentée de lui torcher le derrière jusqu’à l’âge de neuf ans. Elle lui frottait énergiquement la fente avec une serviette humide, lui inspectant le trou avec gravité, trou qu’elle finissait par saupoudrer de talc. Le futur assistant social n’avait pu se dérober à la loi maternelle et il racontait cette histoire en esquissant un sourire poignant.
Au Santa Barbara Beach, me suis demandé qui éprouvait la plus grande joie: le fils crotté ou la mère scrupuleuse.

02/11/2008

Amélie Nothomb ou la naissance de l'écrivain

Par Pierre Béguin

ecrivain1[1].jpg

Puisque mon ami Alain Bagnoud se réjouit des possibilités de dialogues offertes par les blogs, ne nous en privons pas, dialoguons! Et parlons encore d’Amélie Nothomb. Mon billet de la semaine dernière contient, bien évidemment, toute l’outrance et la mauvaise foi du genre dans lequel il s’inscrit. Et même si je n’en retire rien, l’honnêteté me force à avouer que, sur la dizaine de livres que j’ai lus de cette auteure, j’en sauverai deux: L’Hygiène de l’assassin pour son originalité et parce qu’il est le fruit d’une écrivaine débutante de 25 ans alors très prometteuse, et Stupeurs et tremblements pour lequel Alain Bagnoud relève, à juste titre, certains mérites dans son billet de vendredi dernier. A ce propos, qu’il me permette d’ajouter mes commentaires et précisions à ses remarques.

Il me semble qu’une des raisons du succès de Stupeurs et tremblements pourrait se situer dans ses emprunts systématiques aux contes de fée. Comme en témoignent le parcours initiatique de l’héroïne, sa problématique œdipienne (par exemple la figure paternelle sublimée incarnée par le Président Haneda), les travaux d’Amélie reléguée aux basses besognes comme Cendrillon, malgré des qualités évidentes et non reconnues, les agressions constantes de Fubuki qui rappellent celles des méchantes sœurs – ou demi sœurs –, le personnage d’Omochi dont les apparences physiques et le comportement rappellent celui de l’ogre, et bien d’autres emprunts encore. A ce niveau, Stupeurs et tremblements est à la littérature ce que fut Pretty woman au cinéma: une traduction dans le monde adulte moderne des archétypes du conte. Et cela plaît immanquablement par les échos d’enfance ainsi réveillés.

Une autre raison de ce succès pourrait résider dans la dimension symbolique du roman. Le fonctionnement de l’entreprise Yumimoto ne se veut pas seulement représentatif  du fonctionnement de toutes les grandes entreprises japonaises, voire des us et coutumes du Japon, il se veut également un microcosme représentatif du fonctionnement même de l’univers, avec son Dieu (Haneda), son diable (Omochi) et ses créatures (les employés). Mais un univers qui reste foncièrement absurde, sans repères ni finalités: Dieu (le bon mais éthéré Haneda) ne répond pas aux interrogations angoissées des hommes, pas plus qu’il n’intervient dans leurs problèmes ou leurs malheurs, et les êtres se voient livrés impuissants au mal et contraints d’assumer des tâches pénibles, répétitives et privées de sens. Dans cet univers, l’homme doit pourtant assurer sa survie et, comme Sisyphe ou Amélie, trouver un sens à son existence (voir entre autres le délicieux épisode de la lettre à Adam Johnson).

Ce n’est pas tout. La chute inexorable d’Amélie – qui, pourtant, aspire tout au long du récit à une élévation spirituelle – n’est pas seulement celle qui l’expulse de l’enfance, elle renvoie aussi au cadre biblique en ce qu’elle reproduit la chute de l’homme chassé du Paradis (les nombreuses métaphores bibliques le prouvent). Le passage par l’enfer où règne le diable Omochi est nécessaire, non pas pour détruire cet idéal de perfection mais pour le rendre inaccessible, ou plutôt abstrait, c’est-à-dire seulement accessible par l’Art ou l’écriture, à l’exclusion de la vie. Et c’est bien cette naissance de l’écrivain que raconte, avant tout, le roman. Dans l’optique d’une quête d’identité positive, les travaux d’Amélie s’identifient à ceux d’Hercule et remplissent la même fonction, tout spécialement le passage par les toilettes (pour Hercule les écuries d’Augias) qui obligent Amélie à affronter son ombre, le côté sombre et répugnant de sa nature, loin de l’idéal dans lequel ses illusions l’égaraient, pour accéder non seulement au statut d’adulte mais surtout à celui d’écrivain. En ce sens, deux personnages jouent un rôle essentiel: Fubuki et Omochi.

Dans la relation très ambivalente, pour ne pas dire trouble, entre Amélie et Fubuki, la japonaise fait preuve d’une délectation sadique à rabaisser systématiquement l’européenne, à anéantir en elle toute forme d’individualisme, toute certitude sur ses capacités, toute fierté, toute rébellion même. A l’inverse, l’européenne semble éprouver un certain plaisir à être ainsi humiliée et réduite à néant. Tout se passe comme si les deux femmes avaient mutuellement besoin de cette relation sado masochiste sublimée, la japonaise parce que, happée par le fonctionnement de l’entreprise et victime de l’éducation destructrice que le Japon réserve aux femmes, elle ne pouvait exister (et éprouver du plaisir) qu’en piétinant et en faisant souffrir à son tour, l’européenne parce que sa naissance à l’écriture devait passer par une épreuve traumatisante qui expulse le moi du paradis pour lui permettre, à travers son propre anéantissement, de se construire une identité d’écrivain. Quant à Omochi (le moche), son poids (les obèses sont légion dans l’œuvre d’Amélie Nothomb, indices d’une identité – celle d’Amélie? – qui ne parvient pas à se fixer sur la norme pour ne s’intéresser qu’à ce qui la déborde), son appétit démesuré, ses colères volcaniques en font un être fondamentalement trivial et abject, tout de chair et de pulsions, qui n’a pas dépassé le stade de l’oralité dans ses relations à autrui, un monstre qui terrorise son entourage. En ce sens, il endosse parfaitement la fonction traditionnelle de l’ogre dans les contes: il représente la peur des forces primitives que doit affronter l’enfant pour devenir adulte et sortir de son univers idéal et immatériel. Un cheminement que doit effectuer Amélie, elle qui n’aspire, au début du roman, qu’à un idéal ascétique, incarné par sa vision du Japon et personnifié par Fubuki et le Président Haneda. La figure de l’ogre n’existe dans l’esprit d’Amélie que parce qu’elle est nourrie de la figure de l’idéal, c’est-à-dire de l’immatérielle perfection. Cet affrontement constitue donc une étape indispensable à la reconstruction de son identité et à sa naissance en tant qu’écrivain, même si elle doit pleurer comme une gamine devant le monstre et «bouffer» sous la contrainte du chocolat vert pour entrer de force dans ce système de valeurs primitif que l’enfant qui ne veut pas mourir en elle s’évertue à refouler.

Notons – et c’est un point essentiel – que, contrairement au dénouement traditionnel du conte, des doutes subsistent sur la capacité d’Amélie à dépasser son complexe œdipien: malgré les humiliations, jamais elle ne déroge à la recommandation de son père de tout faire pour préserver les bonnes relations nippo-belges, pas plus qu’elle ne remet en cause l’idée très haute qu’elle se faisait du Japon. Simplement, elle admet que cette représentation idéale est, comme Haneda qu’elle rencontre – symboliquement – une dernière fois avant de quitter l’entreprise, hors de portée. La vision mythique et idéale qu’elle avait gardée de son enfance au Japon lui est désormais interdite. Elle appartient au paradis perdu et impossible à regagner. Si ce n’est par l’écriture.

Un des grands mérites de Stupeurs et tremblements est d’affirmer une fois de plus, par une histoire originale et moderne, délicieusement saupoudrée d’humour et d’auto dérision comme une réponse à l'absurde, les liens indéfectibles qui lient l’écriture au complexe d’Œdipe. Œdipe, le boiteux, quintessence même de la figure de l’écrivain…