20/12/2008

Intérêt bien compris

Par Pierre Béguin

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Quel lien peut-on établir entre l’affaire du porc irlandais (qui suit de peu celle de la vache folle) et les 50 milliards évaporés dans le scandale Bernard Madoff, devenu l’escroc du siècle après avoir été l’icône des marchés financiers selon un schéma maintenant éprouvé (avez-vous remarqué que les médias, véritable boussole qui indiquerait le sud, ont le génie de dresser des lauriers aux futurs escrocs ou pestiférés du système, Werner K Rey, Marcel Ospel, etc?) Réponse: tous les deux mettent à mal le postulat même de l’économie libérale qui veut que l’homo pecuniarius, avant tout rationnel, donc égoïste et calculateur, soit entièrement mû par l’idée de son intérêt bien compris, unique moteur des conduites humaines, et que son sens moral ne réponde qu’aux lois de son intérêt personnel programmées par son code biologique. Si, à la Coop ou à la Migros, ou dans tout autre supermarché, je remplis mon caddy, allègrement et en confiance, de bon nombre de produits dont, par ailleurs, je n’ai pas forcément besoin, ce n’est pas que je postule a priori l’humanité, le sens éthique ou la bienveillance de ces enseignes, mais plutôt leur intérêt bien compris, c’est-à-dire leur égoïsme et leur capacité à calculer au mieux de leur intérêt propre: si elles veulent assurer la pérennité de leur commerce, elles doivent d’abord veiller à conforter ma confiance et, donc, me fournir des produits dont je peux raisonnablement attendre qu’ils ne vont pas m’empoisonner. De même pour les instituts financiers auxquels je vais confier mon argent. Personne ne serait assez naïf pour avoir confiance en son banquier, en dépit des slogans publicitaires qui nous y invitent. En revanche, tout le monde peut logiquement, sans arrière pensée, parier sur sa capacité à calculer au mieux de ses intérêts propres. Et c’est parce que nous croyons à ce fondement égoïste et calculateur qui constitue l’essence même du banquier que, paradoxalement, nous lui accordons notre confiance. Son intérêt est aussi le nôtre. C’est dans ce point de convergence entre nos deux intérêts bien compris que s’élabore la règle essentielle de l’économie de marché et la confiance indispensable à son bon fonctionnement. A tel point que tout bon libéral tient a priori pour suspect les valeurs qui échapperaient à ce dogme réducteur et s’efforce de récupérer dans sa logique, avec une hargne et un cynisme qui tiennent parfois de la pathologie, toute institution qui ne fonctionnerait pas encore sur ce principe. A commencer par l’école républicaine et laïque qu’il s’efforce, en contempteur imbécile, de détruire méthodiquement en y introduisant notamment les notions, aberrantes dans le cadre scolaire, de concurrence et de compétitivité, avec leur logique de supermarché. Et plus largement la notion même d’Etat, réduite, dans l’idéal de la théorie libérale, à un simple agent de la circulation chargé de veiller uniquement à la fluidité du trafic économique. C’est-à-dire à ne surtout pas intervenir quand tout va bien et à intervenir rapidement quand tout va mal (et je m’étonne que beaucoup de monde, actuellement, considère cette logique comme un paradoxe inacceptable alors qu’elle est un fondement même du néo libéralisme). Un agent qu’on aurait d’ailleurs licencié sans autre forme de procès si le marché eût atteint son plein équilibre. Mais le contraire s’étant produit, voilà notre agent investi soudainement d’une mission impossible: gérer le chaos.

En ce sens, si nous ne pouvons même plus postuler l’intérêt bien compris, c’est-à-dire si la foi dans l’intérêt égoïste n’assure plus la fiabilité du système et la confiance nécessaire à son bon fonctionnement, que reste-t-il du paradigme capitaliste? Et pourquoi ce postulat est-il autant mis à mal dans cette dernière décennie, et plus encore dans cette dernière année, avec un effet d’accélération pour le moins inquiétant? C’est que, précisément, pour assurer son bon fonctionnement, l’économie de marché a besoin de son contraire, à savoir de valeurs désintéressées, d’institutions souveraines, d’une sorte de supra structure morale –  ce que George Orwell appelait la décence commune (common decency) – qu’elle est elle-même incapable d’édifier et qu’elle s’efforce naturellement de détruire parce qu’elle les voit d’abord, dans sa logique étroite – je devrais dire dans son intérêt bien compris –, comme un obstacle à son expansion. Si toutes les professions (juges, enseignants, policiers, infirmières, médecins, etc.) se convertissaient au règne de l’universalité marchande pour fonctionner essentiellement sur le modèle de l’intérêt bien compris, il serait aisé de conclure à l’impossibilité structurelle et anthropologique de toute société capitaliste. En d’autres termes, tant que cette tension entre deux logiques contraires subsiste, tant que les effets inévitablement destructeurs de l’économie de marché sont contenus par des valeurs qui transcendent l’intérêt bien compris et par des institutions qui canalisent le flux économique pour lui donner sens, le système est viable. Mais certains signes portent à croire que nous sommes parvenus au point de rupture. Que l’équilibre est rompu. Que la logique du marché unique, à l’instar des cellules cancérigènes dont elle s’inspire, a corrompu toute résistance et détruit finalement le corps même qui lui assurait son existence. Que la stupide croyance en un marché aux capacités autorégulatrices s’effondre. Que la crise actuelle, loin d’être une crise supplémentaire, signifie la fin de la tendance néo libérale dure aussi sûrement que la chute du mur de Berlin a signifié celle du communisme. Si tel est le cas, il ne nous restera plus, cette fois, dans un premier temps, que la seule logique de l’intérêt bien compris, c’est-à-dire celle du sauve-qui-peut généralisé dont les marchés boursiers, en bon baromètre, se font d’ailleurs l’écho. Avant de reconstruire autrement. Peut-être. Puisse cette crise, pour le moins, – maigre consolation – mettre fin aux litanies libérales imbéciles dont on nous bassine depuis près de trente ans!

Je vous souhaite une bonne année…

19/12/2008

La Compagnie des Mots à Carouge

Par Alain Bagnoud

compagnie_logo.gifHier au soir, tout Blogres était en sortie.Cinq fiers gaillards. Pierre Béguin, Serge Bimpage, Antonin Moeri, Pascal Rebetez et votre serviteur.
Nous sortions du Qu'importe à Carouge, un bar à vins branché, enfumé et bruyant,
avec des clients du genre cadres dynamiques qui veulent montrer que malgré tout, les affaires continuent. Nous nous dirigions vers L'Aigle d'Or (une bonne adresse)  en longeant la rue Vautier. Là où se trouve l'arcade Au bonheur des Mots. Un endroit où plusieurs d'entre nous avaient lu leurs textes.
Et là, justement, dans l'arcade, plein de gens. On nous a fait signe, nous sommes entrés. C'était la fête. Beaucoup de femmes. Quel accueil! Une ambiance explosive. Tout le monde célébrait la fin de deux séminaires d'écriture.
Lectures de poèmes, accordéon, conversations, vin. On a eu tout ça, et en plus le sujet de ce papier. Sur La Compagnie des Mots.
C'est une association dont la responsable est Denise Martin, une grande dame. Depuis 2005, elle œuvre en faveur de la promotion des écrivains romands et encourage l'expression écrite dans la vie personnelle et professionnelle. Elle a organisé de nombreuses lectures d'écrivains (66 à ce jour), des conférences littéraires, des ateliers d'écritures... L'arcade a déjà accueilli 1600 personnes.
Dans les prochaines activités, on trouve des séminaires. Ecrire une pièce de théâtre, avec le dramaturge et chroniqueur Eugène. Ecrire à Carouge, avec Isabelle Guisan . Qu'ai-je appris dans ma vie? Avec Denise Martin. D'autres encore.
Les Dimanches des Auteurs, eux, accueilleront Françoise Lieberherr Gardiol, Etienne Barilier, Nicolas Buri ou Silvia Ricci Lempen..
Donc, on y court.
Pour tout renseignement, 078 665 64 96, ou www.lacompagniedesmots.ch, ou info@lacompagniedesmots.ch.

Arcade « Au bonheur des mots », 33 rue Vautier, Carouge

16/12/2008

Mon plus beau souvenir de lecture

 


Par Antonin Moeri

 



hemingway_ernest_large_3-back.jpgLorsque j’avais quatorze ans, un garçon de deux ans mon aîné me fascinait (par deux fois, il avait dû refaire une année scolaire, il dirige à présent la fabrique de cure-dents créée par son père). Non seulement il avait deux têtes de plus que moi, mais il connaissait les femmes (c’est avec un plaisir tout particulier qu’il me racontait ses soirées avec la fille d’un peintre en bâtiments, qu’il me décrivait ses seins volumineux, la courbe de ses hanches, ses petits han han au moment de l’escalade). Un après-midi, ce garçon m’entraîna dans une aventure. Nous ne sommes pas allés à l’école mais dans sa chambre. Nous avons écouté du jazz en buvant du whisky. À l’époque, j’avais lu les romans d’Hemingway et ce fut un peu pour ressembler à l’écrivain américain que je bus verre sur verre de cet alcool qui me brûlait les entrailles. C’est dans le jardin, à l’instant où j’eus lancé la boule de pétanque (qui s’arrêta juste à côté du cochonnet, me racontera plus tard le fils du fabricant de cure-dents) que je me suis effondré. Le garçon ramena mon corps inerte sur une charrette fixée à son vélomoteur. Le coma éthylique dura cinq heures. Le lendemain, j’ai gardé le lit. J’ai alors lu « Les Cosaques » de Tolstoï. C’est mon plus beau souvenir de lecture. Est-ce dû à l’état dans lequel je me trouvais (une situation de rescapé) ou aux personnages, aux descriptions, aux dialogues inventés par le romancier russe ? Franchement, je ne saurais trouver une réponse pertinente à cette question.

14/12/2008

Politique télescopique

Par Pierre Béguin

 dickens[1].jpg

Dans un roman fleuve, l’écrivain anglais Charles Dickens développe, par le portrait de la truculente Mrs Jellyby, le concept de philanthropie télescopique (Bleak House, chapter 4, Telescopic philanthropy). Mrs Jellyby est une femme de caractère entièrement dévouée à toutes sortes d’intérêts publics pour autant que ceux-ci prennent naissance le plus loin possible de sa personne physique. Au moment du récit, c’est le continent africain qui remue sa fibre philanthropique, à tel point que «ses yeux ne distinguent rien de plus proche que l’Afrique» (jusqu’à ce qu’un autre problème d’intérêt public, si possible encore plus éloigné, l’attire davantage, précise ironiquement le narrateur). On l’a compris, la philanthropie télescopique, pour le narrateur, n’est qu’une manière de souligner le manque d’empathie de Mrs Jellyby qui néglige ses proches pour des causes aussi lointaines qu’abstraites et, pour Mrs Jellyby elle-même, qu’un moyen de donner bonne conscience à son égoïsme et à son désintérêt de l’humain dès qu’il se frotte concrètement à son quotidien au risque de le perturber. La règle ainsi posée par Dickens est simple: plus une personne exerce sa philanthropie dans la distance, plus elle ne fait que révéler son manque de philanthropie. L’amour pour son prochain, c’est d’abord, et surtout, l’amour pour ses proches.

J’ai lu Bleak House durant mes études universitaires au département de littérature anglaise. Il y a fort longtemps. Et pourtant, c’est immédiatement à la philanthropie télescopique de Mrs Jellyby que j’ai pensé en lisant les péripéties qui jalonnent la candidature genevoise aux JO d’hiver 2018. Repoussée d’ailleurs en 2022. Avant d’être vraisemblablement fixée en 2034 par la faute de la candidature d’Annecy. Puis remise aux calendes grecques et, pour finir, reléguée aux oubliettes. Nos politiciens, toujours prompts à faire une connerie et à la masquer par une autre, useraient-ils du concept de politique télescopique? Voudraient-ils ainsi diriger le regard du citoyen vers un lointain avenir pour éviter que ledit regard ne se fixât sur leurs incompétences présentes? Et se donner bonne conscience dans l’échec programmé de cette bouffonnerie en imputant le manque de soutien des gens de la rue, du parlement et de Swiss Olympic? Messieurs, soyez sérieux pour une fois! Ce n’est pas un télescope qu’il vous faut, ni même un microscope (on ne vous en demande pas tant), mais simplement une bonne paire de lunettes et une once de bon sens. Avant de penser la faisabilité d’un village olympique de 3500 places (sans empiéter bien entendu sur la zone agricole), concrétisez le développement urbain genevois. Avant de réfléchir aux infrastructures des transports pour un événement planétaire, achetez des trams (puisque vous avez choisi cette voie), améliorez l’offre désastreuse des TPG et repensez le projet CEVA qui, faute d’arrêts stratégiques entre La Praille et les Eaux-Vives, sert avant tout les intérêts des CFF sans empoigner le problème des pendulaires et du trafic genevois que trois flocons suffisent à paralyser d’est en ouest et du nord au sud. Avant de vous gargariser de l’expérience des grands événements acquise durant l’Euro 2008, réglez les conflits que vous avez générés à cette occasion. Bref, gérez les problèmes présents et cessez cette stupide diversion qui ne trompe personne une année avant les élections! Comme la philanthropie, une politique bien comprise est d’abord une politique de proximité. Dans le temps et dans l’espace.

12/12/2008

Notre Dame du Fort-Barreau, de Jean-Michel Olivier

Par Alain Bagnoud

JMO-abe37.jpgDans Notre Dame du Fort-Barreau, Jean-Michel Olivier fait le portrait attachant d'une vieille dame qu'il a bien connue. Jeanne Stöckli-Besançon. Un personnage paradoxal.

Propriétaire de deux immeubles situés au 29 et au 31 de la rue du Fort-Barreau, dans le quartier des Grottes, à Genève, mais ressemblant à une clocharde. Riche héritière mais fille de pasteur. Cultivant la discrétion, l'effacement, mais la langue bien pendue et proche de ses locataires, veillant sur eux, les protégeant. Aidant ceux qui sont dans le besoin mais ne voulant surtout pas que ça se sache.

Jean-Michel Olivier a connu Jeanne à la fin des années septante. C'est à l'occasion de la visite d'un de ses appartements qu'il a rencontré cette « petite femme aux cheveux gris coiffés en arrière, un châle mité sur les épaules, les pieds chaussés d'espadrilles légères ». Il a été son locataire, qu'elle venait régulièrement voir, appuyant sur la sonnette du bout du pied pour faire également de ses visites un exercice de gymnastique digne de son excentricité.

Un lien particulier s'est noué entre eux, dont l'écrivain ne comprendra réellement la nature et l'étendue qu'à la mort de Jeanne, en 96, après qu'elle aura fait don de ses immeubles à la ville de Genève à condition qu'ils soient réservés aux personnes en détresse: mères célibataires, artistes, étudiants, marginaux.

Il découvrira alors, en pénétrant dans les pièces où Jeanne vivait, un amoncellement d'objets qu'elle chinait, ramenait chez elle, et qu'elle empilait dans des caisses ou des cageots. Ecrous, rivets, ampoules électriques, pyramides de vêtements, paperasses, journaux...

Et sous le lit de Jeanne, une boîte en carton grande comme une valise qui contient tous les articles de journaux où l'on a parlé de Jean-Michel Olivier, annotés parfois, toutes les cartes postales et les mots qu'il lui expédiait, ainsi que tous les brouillons et les notes de ses textes qu'elle récupérait aux vieux papiers où il les jetait et qu'elle conservait avec dévotion.

Comme si elle avait voulu ainsi nouer entre eux un lien d'écriture, un lien qui relie ce moment final et celui où l'auteur avait parlé d'elle dans son premier ouvrage, La Chambre noire, rédigé déjà dans cet immeuble de Fort-Barreau où il a écrit presque tous ses livres.

Un immeuble que Jean-Michel Olivier a situé dans l'Histoire, s'attachant à expliquer sa genèse, le nom de la rue, l'évolution du quartier dans lequel il a été construit. De même, il inscrit le portrait de Jeanne dans la période pendant laquelle il a vécu à Fort-Barreau.

On voit ainsi passer les années 70, 80, 90, rythmées par les écrits de l'auteur. Une restitution des faits marquants et des ambiances de ces diverses époques qui n'est pas le moindre charme du récit sensible de cette relation.

 

Jean-Michel Olivier, Notre Dame du Fort-Barreau, L'Age d'Homme

A écouter: l'émission Presque rien sur presque tout de dimanche prochain, dans laquelle Patrick Ferla reçoit Jean-Michel Olivier et Jean Romain. RSR1, 14 décembre entre 17 et 18 heures. Voir ici.

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.) 

11/12/2008

Pètche et petchi

par Pascal Rebetez

 

 

 

Dans mon chez-moi d’enfance, du côté des mousses et des calcaires (et un peu des Germains !), on disait la pètche pour parler de la neige fondante, cette poix liquide qui mouille jusqu’à l’intérieur des chaussures. Plus largement en Suisse romande, le terme, tout en fondant un tantinet, en perd sa féminité et se transforme en petchi, qui ramasse en un coup de panosse un sens supplémentaire de désordre, d’anarchie, de foutoir.

 

Pourquoi en ce jour où les élus, ainsi que des actions UBS, tombent comme des flocons pensé-je à l’incroyable polysémie des mots ? et au retour, à leur origine ? Je vais ainsi baguenauder, y compris sur internet ( http://henrysuter.ch/glossaires/patois ) pour y lire que l’argent va toujours à l’argent, ce que nos ancêtres disaient ainsi : « ça pleut toujours dans les grandes gouilles » et quand il fait vilain, que la crise telle un mauvais brouillard aveugle les consciences, on cherche à tout faire pour éviter les beugnes, on y va à la reculette, on a les flopettes, on pétouille, on devient des gnagnious, on se les caille, on cherche avant tout à se mettre à la chotte.

 

Nos représentants, que nous méritons bien, ont le sens du climat. Qu’on soit pomme avec le bour leur importe peu pourvu qu’on ne les chope pas à chinder dans leur coin.

 

Et, comme disait l’autre d’avant le 11 septembre, c’est ainsi qu’Allah est grand !

 

09/12/2008

Hystérie voyeuriste




carver01(2).jpg PAR ANTONIN MOERI





Selon le Robert, le mot « voyeur » est apparu au 18e pour désigner un spectateur attiré par une curiosité malsaine. Dès 1883, ce mot aurait désigné une personne qui assiste pour sa satisfaction et sans être vu à quelque scène érotique. Depuis 1957, on emploie le mot « voyeurisme » pour désigner le comportement des voyeurs considéré comme une perversion sexuelle. Nul doute, ces deux mots sentent mauvais (malsain, érotique, pervers). Faites l’expérience quand vous serez invité chez Madame Rinsoz : vous vous vantez d’être un voyeur, d’éprouver un vif plaisir à guetter (sans être vu) les caresses que se prodiguent deux individus. Vous serez servi. On ne vous invitera plus jamais. Faut-il en conclure que le voyeurisme est une maladie honteuse que tout citoyen se doit d’éradiquer ? Faut-il vraiment considérer cette part d’ombre chez les humains comme un crime ?
Dans « The Idea », Carver met en scène deux personnages qui assument totalement leur voyeurisme, qui prennent du plaisir à guetter un voisin, lui aussi voyeur. Mais lorsque la jouissance induite par ce comportement n’est pas purement « érotique », elle peut relever d’un besoin pathologique de dénoncer, de contrôler, assez répandu dans les classes moyennes américaines. L’envie du pénis devient alors envie du pénal, pour reprendre les termes de Philippe Muray. L’excitation que recherche la narratrice de « The Idea » relève de cette seconde envie.
Depuis trois mois, elle guette avec son mari les agissements suspects d’un voisin. Accroupis dans l’obscurité, ils ne se lassent pas d’assister à un étrange rituel : un type en bermuda se poste à l’extérieur de sa maison pour reluquer sa femme en train de se déshabiller. La narratrice ne supporte pas la conduite déviante de ces gens :  « Un de ces jours, je lui dirai ma façon de penser à cette traînée. Elle ne perd rien pour attendre ». Elle a déjà songé à appeler la police.
En attendant, la faim se fait sentir malgré le dîner pris en début de soirée. Vern et sa femme se jettent sur le pâté, les crackers, la viande, les cornichons, les pommes chips et les corn flakes. En raclant les assiettes au-dessus de la poubelle, elle voit des fourmis. Elle les asperge d’insecticide. Elle imagine qu’il y en a partout. Elle vaporise dans tous les coins. Cette hantise d’une contagion signale un être qui a peur de l’autre. L’intrusion de ce type en bermuda reluquant sa femme à poil dérange l’ordre qu’elle se doit de préserver compulsivement. Elle se sent directement menacée par ces gens bizarres.
Aux trois définitions données par le Robert, on pourrait en ajouter une quatrième. Le mot « voyeurisme » peut être employé pour désigner le comportement citoyen d’une personne qu’épouvantent toute déviance, tout plaisir non homologué, qui guette jusqu’au fond des chaumières la moindre parcelle d’ombre non prévue par la Loi.

07/12/2008

Pas de prix pour les Goncourt

Par Pierre Béguin

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«Ce qui me frappe, c’est la laideur morale de mes camarades littéraires; ils ont toujours l’air de digérer le succès d’un ami» écrit Jules de Goncourt dans son Journal, le 28 août 1866.

Ce qui me frappe, moi, à la lecture du Journal des Goncourt – dont, par ailleurs, je ne me lasse pas depuis des années – c’est leur laideur morale (même si leur fréquentation a fini par me les rendre sympathiques); ils ont toujours l’air de digérer le succès de leurs camarades littéraires, surtout lorsqu’ils semblent les complimenter. Ainsi de Dumas fils: «Il a le secret de parler à son public, à ce public des premières, de putains, de boursiers et de femmes du monde tachées. Il leur sert, dans une langue à leur portée, l’idéal des lieux communs de leur cœur» (16 mars 1867). Ainsi de Sainte-Beuve: «Une particularité de cet homme et qui signifie bien l’essence démocratique de sa nature, c’est la toilette intime de son chez-lui; la robe de chambre, le pantalon, la chaussette, la pantoufle, tout le lainage peuple qui lui donne l’aspect d’un portier podagre. Après avoir passé par tant de milieux élégants, distingués, il n’a pu s’élever à la tenue du vieillard du monde» (8 août 1867). Ainsi de Victor Hugo: «Avec les pauses, les arrêts, les soulignements de sa conversation, avec son ton oraculaire à propos des choses les plus simples, le grand homme fatigue, lasse, courbature l’attention» (12 février 1877). Ainsi de dizaines et de dizaines d’autres, peintres inclus, tel Courbet: «Le laid, toujours le laid! Et le laid sans grand caractère, le laid sans la beauté du laid!» (18 septembre 1867). Même les amis proches n’échappent pas aux aigreurs des deux frères. Ainsi Théophile Gautier: «Gautier sème intarissablement les paradoxes, les propos élevés, les pensées originales, les perles de sa fantaisie. Quel causeur ! Bien supérieur à ses livres…» (14 février 1868). Ou Flaubert: «Flaubert lit aujourd’hui à la Princesse sa nouvelle d’Hérodias. Cette lecture me rend triste. Il y a des tableaux colorés, des épithètes délicates, des choses très bien; mais que d’ingéniosités de Vaudeville là-dedans et que de petits sentiments modernes plaqués dans cette rutilante mosaïque de notes archaïques! Ça me semble, en dépit des beuglements du liseur, les jeux innocents de l’archéologie et du romantisme» (18 février 1877). Ou encore Zola, le disciple qui les a surpassés en talent comme en renommée, surnommé en conséquence le «vilain italianasse»: «C’est périlleux pour un homme complètement étranger à l’art, de faire tout un volume sur l’art» (19 avril 1885, à propos de L’Œuvre dont Zola vient d’exposer le projet à Edmond de Goncourt). Seul Alphonse Daudet échappe quelque peu à cette vindicte rancunière. Et encore, en cherchant bien…

A Pascal Rebetez qui se demandait dans ce même blog il y a quelques semaines (cf. Avant la nuit): «Peut-on rester ami avec quelqu’un dont on n’aime pas le travail?» je livre ces deux jugements d’Edmond de Goncourt sur Jules Barbey d’Aurevilly, le premier à la suite d’une bonne critique de Barbey sur un livre d’Edmond: «Il a, à tout moment, des mots fins, intelligents, colorés, des mots de peintre et aussi des sous-entendus, qui amènent de suite entre nos deux esprits une espèce d’entente franc-maçonique» (12 mai 1885), le second après un de ces éreintements dont l’auteur des Diaboliques avait le secret: «Barbey d’Aurevilly, un critique épateur de bourgeois et dont les éreintements ou les magnificats semblent tirés au hasard dans un chapeau, un romantique arriéré, un romancier manquant absolument du sens de la réalité, un écrivain dont la célébrité a été surtout faite par son costume de faraud imbécile, le mauvais goût de ses cravates à galons d’or, ses pantalons gris perle à bandes noires, ses redingotes à gigots…» (24 avril 1889)

Certes, c’était il y a longtemps, pourrait me rétorquer Pascal. Car, bien entendu, si les écrivains ou artistes, depuis, ne se sont pas forcément élevés en talent, ils se sont très certainement élevés en grandeur d’âme. Pour autant, je conclurai en citant cette phrase de… Jules de Goncourt: «Il en coûte encore plus de trouver du talent à ses amis qu’à ses ennemis» (14 novembre 1867).

05/12/2008

Solon, voleur genevois, 1840-1896

Par Alain Bagnoud

 

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Marc Solon est un être bien réel. Né le dix-sept août 1840 à Genève. Quatrième fils illégitime d'une fille naturelle, Marie Solon, 27 ans. Abandonné dans la «Boîte à toutes âmes» de l’Assistance publique.

Sa vie est une suite de malheurs presque inévitables qui font la procès de la société de son époque. Il est placé chez un paysan d’Avully, de qui on le sépare à 12 ans parce qu'on ne doit pas s’attacher à un père nourricier. On le met à La Garance, un établissement «agricole et industriel» de Chêne-Bougeries, qui sert à dresser des adolescents réfractaires. Le pasteur Vautier, son directeur, veut de l'obéissance, du sentiment, du repentir et des larmes. Solon ne lui donne pas ce qui lui plaît.

Mauvaise tête, fugueur, voleur, coeur dur, il est donc renvoyé. Il continue sa descente. Première prison à 15 ans. Puis 42 comparutions, 33 condamnations, 18 ans sous les barreaux. A quoi il faut ajouter de nombreux internements pour cause d'alcoolisme. Enfin, il est expulsé de Genève à 56 ans, et on perd sa trace.

Martine Ruchat, enseignante à l'université, explique qu'elle est tombée sur ce personnage après qu'une femme a légué aux Archives de la vie privée, dont elle est présidente, un fonds de documents. Par hasard, elle y découvre le compte-rendu d'entretiens qu'un presque contemporain de Solon a eus avec lui juste avant son expulsion.

Henri Lejeune avait 23 ans de moins que le voleur. Il était ouvrier d'usine et écrivait dans Le Drapeau rouge, organe du parti communiste. Il avait le projet, qu'il n'a pas réalisé,de faire la biographie de Solon.

Après sa mort, son fils Charles reprend les documents, fouille dans les archives et rédige un texte romancé dont il achève deux parties sur trois.

C'est à partir de tout ça que Le « Roman de Solon » est écrit.

Trois strates, trois niveaux de narration. Ça pourrait être intéressant. Le problème est que Martine Ruchat se débrouille mal entre ces trois niveaux. Leur définition est floue, on ne sait souvent pas d'où ça parle.

De plus, ni elle ni Charles Lejeune ne sont romanciers, et si la documentation est riche et les intentions excellentes, les passages narratifs manquent souvent d'intérêt, plus particulièrement quand on se retrouve en focalisation interne, dans la tête de Solon.

D'où sans doute les guillemets du titre, qui sont symptomatiques. Ils évoquent probablement les hésitations de Martine Ruchat quant au genre du texte qu'elle écrit (récit historique, essai, démonstration morale, roman), quant à la méthode qu'elle suit et au but qu'elle poursuit.

 

Martine Ruchat, Le « Roman de Solon », Antipodes

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

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03/12/2008

L’âge, le sexe et le voyage

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par Pascal Rebetez

 

 

Lévi-Strauss vient d’avoir 100 ans, Hans Erni les aura bientôt, Maurice Chappaz fêtera dans quelques jours ses 92 ans. On ne pourra bientôt plus dire que ce sont toujours les meilleurs qui s’en vont. Ils restent aussi, sinon vaillants dans leur corps, du moins dans leur tête. Parce qu’ils travaillent, écrivent, font des projets. Ce qui semble la plus élémentaire leçon de savoir-vivre…

Regardez Jean Buhler le Neuchâtelois, le baroudeur écrivain, l’homme des routes et des traverses, il ne cesse de publier et de griffer la planète de ses pas de géant et d’homme libre. Il fêtera ses 90 ans l’été prochain. Pour le fréquenter quelquefois, pour l’avoir même publié, je peux témoigner de son immense solidité, de son caractère tout aussi massif et entier. Il ne s’est pas fait que des amis dans les salons mondains et chez les décideurs de notoriété. Pourtant, le gaillard peut en remontrer à beaucoup d’écrivains dits voyageurs. Chez lui, c’est du vécu, du risqué, de l’humain rencontré, frotté, pratiqué.

Buhler me disait ne pas comprendre que les vedettes de la littérature du voyage, les Ella Maillart, les Nicolas Bouvier, n’évoquaient presque jamais le sexe. Alors que c’est par là aussi, dans les rencontres amoureuses et/ou érotiques que l’on fait connaissance de l’autre. Dont acte.

Vivre vieux, je résume, c’est marcher, écrire et faire l’amour. A prendre dans le désordre.

J’ai assez envie de ne pas mourir trop vite.

02/12/2008

Adolescence d'un écrivain


bagnoud.jpgPar Antonin Moeri






J’adore le présent de narration. C’est un temps qui fait ressurgir des faits comme s’ils se déroulaient sous les yeux du lecteur. Un auteur français l’utilise pour mettre en scène des moments d’une rare intensité : évasion du protagoniste, recherche d’un sentier perdu, découverte du cadavre de la femme adorée. Alain Bagnoud en use pour dire ou raconter ce que voit, entend, touche, ressent, mange l’adolescent qu’il fut. Cependant, quand le narrateur prend la parole trente ans après les faits, c’est au passé qu’il parle, tissant sa toile d’images et de réflexions sur le boulevard de la remémoration. Ce mouvement de va-et-vient entre ici et là-bas, entre maintenant et jadis, déclenche chez le lecteur une voluptueuse sensation qui n’est pas sans rappeler les effets de la caféine.
Ainsi est-on convié à éprouver les émotions d’un garçon qui, un jour de fête catholique, marche au pas dans une fanfare villageoise, tape sur son tambour, tombe en pâmoison devant trois princesses, écoute le somptueux curé parler du dragon terrassé par Saint-Georges, sent les effets du premier vin (« magie du vin qui rend le monde plus beau, plus brillant, plus intéressant »), découvre une autre vision du monde, celle d’un jeune prof marxiste dont le discours l’époustoufle, se trouve médiocre, peu séduisant devant la fille qui disparaît avec un copain derrière les granges…
Ce que raconte Bagnoud dans ce livre, c’est la transformation d’un regard, la construction d’une identité, celle d’un sujet que les modèles de comportement, la mentalité, les coutumes, les rôles et les projets des villageois ne sauraient contenter. Le doute, le désir, l’ennui, la révolte habitent cet adolescent qui rêve de conquérir une langue (territoire qui n’a rien à voir avec le sol des campagnards, la terre des pères et des aïeux), celle de la peinture, celle du roman qui permet de mieux comprendre ses sentiments et ceux des autres, d’expliquer la jalousie, l’envie ou la rage, qui « crée un écart par rapport aux croyances et aux parlers des entourages ».
Le tour de force d’Alain Bagnoud est de concentrer en un seul jour (la Saint-Georges au début des années septante) un grand nombre de scènes, de dialogues, de souvenirs, d’arguments, de considérations sur l’amour, les classes sociales, la mort, les idées reçues, les normes, le langage, l’argent, la vérité, le progrès, la honte des origines, la drogue, la musique, les lois du capital, l’art, la spiritualité, les valeurs, la liberté sexuelle, la solitude, la violence, l’innocence, la culpabilité. C’est avec ces ingrédients et en s’adressant à l’imaginaire du lecteur que l’auteur réussit sa plongée dans une des périodes les plus belles et les plus déroutantes de la vie.


Alain Bagnoud : « Le Jour du dragon » L’Aire, 2008

L’auteur signera son livre jeudi 4 décembre à la Librairie du Parnasse, Rue de la Terrassière, dès 18 heures trente. Le comédien Cyril Kaiser lira des extraits de l’œuvre.
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