30/01/2009

Anne ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?

Par Alain Bagnoud

Dark_City_by_DaStafiZ.jpgIl y a certains matins comme ça où le monde nous parle. On a feuilleté les journaux, on a eu les nouvelles.

Un nouveau World Economic Forum à Davos décortique a posteriori la crise de la finance mondiale. Tout était prévisible : les "subprimes", la consommation excessive, l'endettement trop élevé, des analyses des risques trop lâches et des réglementations trop médiocres conduisaient forcément à la débâcle, explique-t-on aujourd'hui. Mais, bon, étrangement, on n'a rien vu venir.

De l'autre côté, en France, des millions de manifestants préviennent le président du pouvoir d'achat, lui signalent qu'ils trouvent tout de même un peu gonflé, après toutes ses promesses et ses slogans, que les revenus du capital soient plus valorisés que ceux du travail et qu'ils vivent moins bien, avec moins d'argent et moins de liberté individuelle. Bon, vous me direz, c'est bizarre qu'ils n'aient rien vu venir. Tout était prévisible: quand on élit un président de cet acabit...

Ici en Suisse, un sondage parle des intentions des citoyens. On va bientôt voter pour savoir si le peuple est d'accord d'étendre la libre circulation des personnes entre la Suisse et l'Union européenne à la Bulgarie et à la Roumanie. Les enjeux sont expliqués, les conséquences annoncées, les spécialistes font le point (ici). Il semble que les suites soient prévisibles.

Et pourtant, selon l'étude de l'Institut gfs.berne, si la moitié (50%) des sondés est favorable à la reconduction et à l'extension de l'accord, 43% des Suisses sont prêts à dire non le 8 février et il reste 7% d'indécis.

Faisons l'hypothèse que les citoyens refusent la libre circulation. Ça peut arriver. On sait en gros ce qui va alors se passer.

Eh bien je fais le pari que dans ce cas, on expliquera bientôt partout qu'on n'a rien vu venir.

 

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

28/01/2009

« Trois hommes », un livre pour toutes les saisons

SERGE BIMPAGE

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Disons-le tout net : les récits pétris de longs et sempiternels dialogues avec tirets sur six cent pages ne m’ont jamais exalté. Un peu de variété narrative ne fait de mal ni au livre, ni au lecteur. Cela dit, tout aussi nettement tiens-je à souligner que ces Trois hommes, amis d’enfance qui se retrouvent pour refaire le monde et leur vie à la manière de l’Education sentimentale n’est pas pour déplaire, bien au contraire.
Trente ans plus tard, les trois larrons, qui sont des surdoués du collège de L’Effeuille, de sérieux toqués garnis d’un QI supérieur à 170 (mais aussi, rassurons-nous, de la virginité masculine) se recroisent au lendemain de Noël. Ces retrouvailles imprévues ont lieu chez Alma Lebief-Dach, une originale lituanienne fortunée polyglotte, musicologue et même théologienne qui voue sa vie à Dieu.
Alors, débute une soirée puis une nuit singulières pour ces hommes qui ne s’étaient jamais revus. Le choc est brutal, les étincelles jaillissent de leurs cerveaux froids pendant leur dérive dans la cité imaginaire, brouillardeuse et propre à philosopher. Tour à tour seront convoqués les grands thèmes de l’existence, la musique,  la foi, entrecoupés de chansons de potaches et de coups de mémoires.
« Un silence s’est instauré. Chacun s’interroge sur des souvenirs olfactifs. Pour l’un, c’est l’haleine fétide d’un directeur alcoolique. La fétidité de la mort. Vladimir Sérafimovitch avait cinq ans quand il la respira pour la première fois en tombant sur un cadavre en décomposition dans le champ aux choux-raves du silo près de Kazalsk, à deux cents pas de la maison de sa buandière de maman. » Bien qu’assez intellectuellement, nos gaillards se lâchent et retrouvent des sensations anciennes qui, d’associations en associations, les amènent à des confidences  qui les portent loin dans le partage commun.
On en oublie les tirets et les guillemets pour entrer dans la chair de ces trois hommes pas si triomphants que ça. Et le livre se referme en une paradoxale rédemption de l’iconoclaste narrateur : « Ensemble ! ce mot m’était resté trop longtemps en travers de la gorge à cause de son perfide paronyme en latin : insimulatio, l’accusation, la vindicte. Désormais, et avant mon plongeon fluvial rafraîchissant, mon cœur sent la grâce divine, il ne l’applique pas comme une volonté. »
Idéal pour de longues vacances au coin du feu lors d’un hiver comme on en vient de connaître, ce grand livre est bon pour toutes les saisons, qui nous conduit à revisiter notre culture, confronter nos idées et plonger en nous, entre nostalgie et exaltation, sur ce qui fut et aurait pu advenir. Le tout servi par une langue d’orfèvre, il paraît que Salem est un grand admirateur de Proust. Le journaliste de « 24 Heures » publie d’ailleurs peu mais bien. On se souvient notamment avec bonheur de son magnifique Miel du lac ou de A la place du mort. Autant d’ouvrages qui l’ont justement primé et fait remarquer.

« Trois hommes dans la nuit », par Gilbert Salem. Editions Bernard Campiche. 592 pages.

 

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27/01/2009

Céline privé

Par Antonin Moeri

 


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Je ne lis plus tellement les biographies d’écrivains. La vie qu’un tel a menée, ses manies, ses habitudes, ses goûts, ses opinions ne sont pas de grande importance. D’ailleurs, Handke me disait:”On est toujours déçu en rencontrant l’auteur des textes qu’on a aimés”. Je pense qu’il a raison.
Le rapport que j’entretiens avec les livres de Louis-Ferdinand Céline est particulier. Je voue une sorte de culte, non pas à l’homme mais à ses romans, qui relèvent plus de l’épopée et du théâtre de Shakespeare que de l’auto-fiction. Relire pour la énième fois “Nord” ou “Rigodon” me réserve des surprises qui me sont rarement réservées.
Et pourtant, l’autre jour, je tombe sur un petit livre que j’ai aussitôt acheté:”Céline secret”. C’est un texte à deux voix. Véronique Robert (elle a travaillé sur Artaud et Crevel) rencontre régulièrement Lucette Almanzor qui vécut aux côtés de l’écrivain “maudit” pendant vingt-cinq ans. C’est à Meudon, sur le toit de la Samaritaine à Paris ou à Dieppe que ces dames se retrouvent. Et Lucette parle de sa mère, de la danse, de la méthode dite “Barre au sol” qu’elle a inventée et qui se pratique aujourd’hui encore dans les compagnies de ballet, de sa vie aux côtés du docteur Destouches.
Avec un parler franc, une spontanéité déconcertante et un naturel exquis, Lucette nous offre sa vision d’un homme qui l’a fascinée. “Depuis la mort de Louis, la vie ne m’intéresse plus”. Et pourtant, à plus de 90 ans, Lucette se lève le matin, fait ses exercices de danse et de respiration, nage dans l’eau froide de l’océan, transpire dans le sauna, promène son chien, raconte sa vie à ceux qu’elle aime. En lisant ce texte à deux voix, je comprends mieux pourquoi Nabe adore cette femme. C’est un livre à la fois pudique, drôle et sincère. Courez l’acheter! Il nous rappelle que, sur le fumier au bout de la nuit, toute la place est pour la beauté et le rire.

Véronique Robert, Lucette Destouches: Céline secret, Grasset, 2001
réédité en Livre de Poche, 2003

25/01/2009

Double U comme Ubu

Par Pierre Béguin

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Il est des Présidents ou des leaders assassinés dont le destin tragique scelle les fiançailles avec le mythe. Comme Kennedy ou Martin Luther King. Un échelon en-dessous, il en est d’autres qui échappent miraculeusement à l’attentat et, donc, à la mythification. Comme Reagan ou le Pape. Ceux-ci doivent se contenter d’entrer dans l’Histoire (encore que le Pape, lui, contrairement à l’autre, a su s’élever tout près du mythe par le pardon accordé à son agresseur). Et puis il y a ceux dont le destin s’obstine à tirer vers le bas jusqu’au grotesque. Comme «double U» Bush ou Ubu. Des personnages de théâtre guignol. Ceux-ci ne font qu’échapper à un lancer de godasses, à un attentat au bretzel ou à une attaque d’ours. On a le destin qu’on peut. En l’occurrence, celui réservé à ces figurines placées au fond des baraques de fêtes foraines et que le chaland est chargé de dégommer à l’aide de boules de chiffon, attraction nommée «jeu de massacre» depuis 1889.

Certes, dans ce sens, le rôle d’Ubu semblait définitivement attribué à l’ex dictateur ougandais Idi Amin Dada. Il en avait l’apparence, la démesure et la barbarie. Toutefois, contrairement à son modèle littéraire, le dictateur africain avait le sens de l’humour. Souvenons-nous de son aide financière de 60000 livres pour sauver l’Angleterre, l’ancien colonisateur noyé dans la crise économique des années 70. Je ne sais si W Bush a le sens de l’humour. Mais son destin politique oui. Commencer son mandat par un étranglement au bretzel, subir l’affront des attentats du 11 septembre, s’embourber dans une guerre ridicule en Irak, affronter une des pires crises économiques, se voir attribuer le titre peu glorieux de «worst president ever», essuyer un lancer de godasses durant sa tournée d’adieu avant d’assister au triomphe de son successeur, déjà entré dans l’Histoire avant même d’avoir commencé son mandat, attendu comme le messie par le monde entier et qui, ironie suprême, a l’outrecuidance de porter le deuxième prénom d’Hussein, c’est aussi invraisemblable que le destin d’Ubu, pourtant peu banal. Quel écrivain ou cinéaste aurait osé imaginer un tel scénario, même dans la parodie? A tel point que, si le mythe pouvait côtoyer le grotesque, «double U»  y entrerait de plain-pied. Et, comme de bien entendu, il trébucherait sur le seuil…

23/01/2009

Les antinomies d'Etienne Dumont

 

Par Alain Bagnoud

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C'est l'événement genevois du jour! La sortie indispensable du week-end! Tout ce qui compte dans la république sera là. Vous aussi, sans doute, pour découvrir les portraits d'Etienne Dumont à la Galerie Krysal, œuvres de 12 photographes.

Etienne Dumont, 60 ans, fils de bonne famille, journaliste sans complaisance et tatoué. Une figure de Genève, estimé, haï, critiqué, contemplé, admiré. De ces gens qui, comme on dit, « ne laissent pas indifférents ».

Il a commencé par un petit tatouage dans les années 60. Puis un autre. Faits désormais par le Lausannois Dominique Lang, ils ont petit à petit envahi tout son corps et son visage. Comme Dumont cicatrise «vite et bien», il se lance aussi dans le piercing: des anneaux sous la peau des mains, un labret, (hublot transparent) entre la lèvre et le menton, des cercles dans les lobes des oreilles, tout ce que son corps supporte. Il a dû ainsi enlever une barrette de son nez dont les parois se séparaient, ainsi qu'un des cornes en silicone qu'il avait sous la peau de son crâne pour cause de nécrose foudroyante l’an dernier.

On peut bien sûr s'interroger, et tout le monde le fait, sur les motivations du personnage. Ce qui m'intéresse plutôt, moi, c'est l'axe des contradictions dans lequel cette transformation le place.

La beauté / la laideur. L'exhibitionnisme/ la pudeur. La visibilité / le masque. La création / la destruction. L'étalage / l'effacement. L'apparence / l'intériorité. Le narcissisme / la haine de soi. La jeunesse éternelle / la décrépitude.

La démarche d'Etienne Dumont le met au centre de toutes ces antinomies, dans une oscillation perpétuelle entre elles, une interrogation renouvelée. Une sorte de quête personnelle, vertigineuse, qui impose violemment aux autres des questions inévitables.

Et les photographies? Je ne les ai pas encore vues. Mais on peut les découvrir ce soir de 18h à 21h pendant le vernissage. L'exposition aura lieu demain, samedi 24 janvier (10h-18h) et après-demain, dimanche 25 janvier 2009 (14h-17h).

Etienne Dumont, 60 ans, 12 photographes.zalmai ahad/vincent camel/alan humerose/michel israelian/steeve iunker/max jacot/isabelle meister/philippe pache/thierry parel/jean revillard/francis traunig/olivier vogelsang
Galerie Krysal, 25 rue du Pont-Neuf, Carouge

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud)

 

21/01/2009

Vous prendrez bien un peu de schizophrénie?

SERGE BIMPAGE

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Parce qu’elle fait partie du monde, il faut bien que les écrivains se penchent sur la politique ! me suis-je encore dit ce matin devant la glace, réalisant qu’on allait voter bientôt sur la reconduction des bilatérales » (rien que le terme vous fait débander le plus atteint de priapisme).
Profitant de ce moment de lucidité, dans le lot des bonnes résolutions, j’ai été y voir de plus près, à ces bilatérales. Plutôt intéressants, ces accords qui prévoient une libre circulation des personnes, dans les deux sens s’il vous plaît, entre la Suisse et la Communauté européenne. A condition d’être en règle, ils pourront bosser ici et on pourra bosser là-bas.
Jusque-là mon cerveau tenait le coup : il a commencé ses ratés au constat que la votation proposait d’étendre ces accords à la Roumanie et à la Bulgarie, ces nouveaux venus dans le club. Bonne nouvelle. Sauf que, tout d’un coup, comme ça, je me suis demandé comment c’était possible que d’un côté on ouvre résolument les frontières – Eveline Widmer-Schlumpf s’apprête même à lancer une vaste consultation dans le pays pour répondre aux défis posés par l’intégration - tandis que de l’autre, en matière de politique d’asile… on les referme !
Que ceux qui s’y connaissent m’expliquent. En attendant, je pense à ces Tziganes, sur nos trottoirs, tendant leur main à notre indifférence pressée. Deux millions en Roumanie, 800'000 en Bulgarie, parqués dans des ghettos et vivant dans des conditions de pauvreté extrême. Comment, diable, la politique migratoire schizophrénique de notre pays peut-elle leur venir en aide ? A moins qu’elle fasse semblant d’être folle?

20/01/2009

La sophistique managériale


Par Antonin Moeri






MARZANO.JPGDepuis une ou deux décennies fleurit une littérature managériale d’une pauvreté théorique sidérante. Ce discours manipulateur, « à la fois séduisant et mensonger » est celui que Michela Marzano entend décortiquer. Se construisant sur des injonctions contradictoires, le message que ce discours véhicule est extrêmement trouble : il nous ordonne d’être à la fois flexibles et engagés, autonomes et conformes. Faisant fi du principe de réalité, il nous fait croire que tout est désormais possible, qu’il nous suffit, pour y arriver, de maîtriser notre apparence, de modifier notre comportement et de gérer nos relations. De vous à moi, qui refuserait d’entendre un chant aussi beau ? Ce qui par contre semble plus grave, c’est que les politiciens se sont emparés de ce discours soi-disant libérateur pour justifier des pratiques peu reluisantes.
Le principal changement dans l’organisation du travail eut lieu dans les années quatre-vingt, quand on est passé de l’organisation fordienne basée sur la productivité à l’organisation toyotienne, basée sur le « flux tendu » et la « pression intériorisée à travers le travail en groupe ». On a chassé de l’entreprise tout ce qui permettait une quelconque complicité entre les salariés pour le remplacer par l’autocontrôle, la concurrence effrénée et la co-veillance (« si quelqu’un n’est pas assez productif, c’est le groupe qui va le forcer à augmenter sa production sous peine de rejet »). On demande au salarié un investissement total, on lui demande de croire en son travail et d’y trouver son bonheur. On l’associe à la mise en œuvre des objectifs de l’entreprise, désormais chargée, non plus d’imposer des cadences ou de donner frontalement des ordres, mais de « valoriser l’intuition, la motivation personnelle et l’autonomie ». On cherche à convaincre l’employé de « se sacrifier au nom de sa propre réussite ».
La rhétorique de l’épanouissement personnel est employée par les cadres pour mobiliser la subjectivité du salarié en l’intimidant : « Si tu ne t’améliores pas, tu t’en vas ! Ou tu te casses ou tu adhères aux valeurs de l’entreprise en te remettant constamment en question, en retrouvant la confiance en toi, en pratiquant régulièrement un sport, en te couchant tôt, en acceptant les entretiens d’évaluation et l’organisation des fêtes, en élaborant des projets et en gardant ton portable allumé jour et nuit, en contrôlant tes émotions et en arborant un sourire radieux quand tu arrives au boulot ! »

Ce qui est étonnant, c’est que cette littérature d’une sidérante pauvreté, basée sur la prescription et l’intimidation, est celle que lisent attentivement ceux qui, depuis une ou deux décennies, entendent réformer l’école publique genevoise.


Michela Marzano : Extension du domaine de la manipulation, édition Grasset 2008.

18/01/2009

Sport d'élite, étude de masse

Par Pierre Béguin

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Parmi les paradoxes édifiants croisés sur mon déjà long chemin d’enseignant, la notion de sportif d’élite n’est pas la moins signifiante. Au début des années quatre-vingts, c’est-à-dire depuis que le sport a définitivement cessé d’être une fête ou un jeu pour devenir une industrie rentable, le Département de l’Instruction Publique s’est fixé comme une priorité la création d’une section sportif d’élite – et cette concomitance ne doit rien au hasard ou à la coïncidence fortuite. Là, attention, c’est du sérieux! On ne lésine sur rien, à commencer par le choix du lexique. Le mot «élite» aurait dû faire frémir les bien-pensants des chaumières pédagogistes. Imaginez son pendant scolaire – «étudiants d’élite» – pour comprendre le tollé que cette priorité aurait pu provoquer dans le sot courant égalitariste qui nous inonde depuis quelques décennies. Ah, mais avec le sport, mon bon Monsieur, c’est différent, on ne plaisante plus! Lorsque seule la victoire est rentable, ce n’est pas à des Meirieu, ni même aux bons soins lénifiants du département des Sciences de l’éducation, que nous pouvons décemment confier la formation des futures gloires du sport helvétique, sans prendre le risque de ridiculiser la nation entière ou d’égaler péniblement les performances actuelles du Servette FC. Alors on se met à faire exactement le contraire de ce qu’on fait avec les études: on regroupe, on «homogénéise» les sportifs là où on «hétérogénéise» les écoliers, on aménage les horaires des sportifs en priorité et on oublie allègrement pour eux toutes les considérations égalitaristes ou sociales qui envahissent – et phagocytent – la sphère de l’enseignement. On «élitise» les uns par nécessité du succès, on «massifie» les autres sous prétexte de démocratisation. Tout ce qui est bon pour les premiers, curieusement, ne l’est pas pour les seconds. La logique, la sélection, la rigueur qui permettraient l’éclosion victorieuse des uns se révéleraient inopérantes, injustes, scandaleuses pour les autres. Preuve que, lorsque l’on vise l’excellence et les résultats tangibles, on procède exactement à l’inverse des réformes qui détruisent sciemment l’enseignement public.

Mais pourquoi cette distinction? Parce que le sport répond à deux nécessités du monde moderne: il génère une industrie rentable tout en confortant, en cas de succès, l’image de la nation et le pouvoir de ses dirigeants, et il participe, aux côtés des médias et du show-biz, comme la machine à décerveler d’Ubu, aux divertissements abêtissants permettant d’amuser tous les frustrés de la planète dont la mauvaise humeur menacerait de se réveiller à tout instant si elle était confrontée subitement au vide, ou même au silence. Objectifs essentiels pour la stabilité du système. Alors que les études n’ont pour mission que de fournir, outre une majorité d’abrutis consuméristes, une petite minorité d’élites scientifiques, techniciennes et managériales, seule indispensable au bon fonctionnement du système. Et tout le monde sait que cette élite se formera envers et contre toutes les réformes les plus crétinisantes.

La grande absurdité, au fond, c’est qu’il faut maintenant encourager les parents à inscrire leurs enfants dans des clubs de sport ou, bien entendu, dans d’autres activités comme la danse ou la musique – mais dans tous les cas dans des activités extra scolaires – pour que ces derniers apprennent la rigueur, la discipline, la faculté de projection, la technique, la volonté, la frustration parfois, nécessaires à la réussite des études et que l’école a évacuées sous le prétexte des inégalités sociales et du constructivisme. Des parents – autre paradoxe – qui, tout en déplorant l’absence d’exigences du système scolaire, deviennent vite procéduriers et prompts à enrichir les cabinets d’avocats dès que ces exigences, pour peu qu’il en reste, s’exercent à l’encontre de leurs intérêts immédiats, lors même qu’ils les acceptent sans problème appliquées dans d’autres lieux que l’école. Former des sportifs pour retrouver des étudiants dignes de ce nom n’est effectivement pas le moindre des paradoxes. Certains en ont rêvé, Genève l’a fait!

16/01/2009

Illustration de la poésie

Par Alain Bagnoud

 

 

3.jpgMaurice Chappaz est mort. Salut et reconnaissance à ce grand écrivain valaisan!

Lisons ses livres, c'est le plus bel hommage qu'on peut lui faire.

De plus, ça nous évitera de rejoindre la cohorte de ceux qui se répandent dans les médias: les hommes politiques importants qui tentent de récupérer cet homme fondamentalement conservateur et catholique dont les idées étaient pourtant opposées à toutes celles qui ont cours actuellement, ou les écrivains qui croient que la littérature est une hiérarchie et pensent qu'après cette mort, il y a une place à prendre, pour laquelle il faut se placer.

Lisons ses livres et n'oublions pas la poésie, passée et actuelle, dont son œuvre est si puissamment nourrie. Une poésie qui a difficilement accès au public. Où la trouve-t-on encore à part dans les manuels scolaires et les revues spécialisées?

Eh bien parfois au Café du soleil, à Saignelégier.

C'est en effet là où notre ami Pascal Rebetez présente dès le 18 janvier les images qui ont accompagné quatre de ses ouvrages parus en 2001 et en 2008.  Trois peintres et un photographe y exposent leurs travaux liés à ses textes et poèmes.

Le peintre Léonard Félix pour les peintures de l'ouvrage Calendrier des sèves paru en 2001 aux « Editions d'autre part ».

Le photographe Gérard Lüthi pour Béton et vapeurs d'eau dans la collection "Le champ des signes" des Editions de la Société Jurassienne d'Emulation (2008): l'ouvrage reproduit vingt-quatre photographies prises lors d'un voyage en Chine, dont Pascal Rebetez s'est inspiré pour écrire maximes et aphorismes.

rebetez_pascal_150x150.gifEnfin pour Au lieu des corps (voir ici) qui vient de paraître aux « Editions Encre et Lumière » en deux versions différentes, on a Isis Olivier qui a illustré une édition de ses peintures de femmes sur cartes maritimes et, pour l'autre, Michel Julliard et son univers très coloré.

C'est tous les jours de 9h à 23h, sauf le lundi – jusqu'au 15 février 2009.


Exposition Images à textes - sur des livres de Pascal Rebetez, avec Isis Olivier, Michel Julliard, Léonard Félix, peintures, Gérard Lüthi, photographies.
Vernissage le dimanche 18 janvier 2009 à 11h00.

Et sur Chappaz, un entretien, des poèmes, une analyse dans les très riches Carnets de Jean-Louis Kuffer, aujourd'hui.

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14/01/2009

Gaz et Gaza : l’esprit sauvage

par Pascal Rebetez

 

(gaz') s. m.


Selon van Helmont, introducteur du mot, substance subtile unie aux corps, et qu'il appela esprit sauvage à cause qu'il la considérait comme incoercible.

 

 

Le 5 janvier :

un médecin, cité par de nombreux journaux arabes, dit avoir vu des nuages blancs après des explosions similaires à ceux produits par les bombes au phosphore blanc, qu’Israël a utilisées dans la guerre du Liban en 2006. Ce sont des bombes incendiaires, considérées par certains comme des armes chimiques.

Le phosphore blanc est un agent toxique et l'exposition à ce produit peut se révéler fatale. Il peut provoquer des brûlures de la peau et endommager le foie, le coeur ou les reins. Son utilisation n'est interdite par aucun traité international. Cependant le protocole III de la Convention de 1980 sur les armes conventionnelles interdit son usage contre les populations civiles ou contre des forces militaires stationnées au milieu de populations civiles.

 

Le 12 janvier :

Le Monde a rencontré deux médecins norvégiens, seuls Occidentaux présents dans l'hôpital de la ville de Gaza. Ceux-ci expliquent le désarroi des médecins locaux devant un nouveau type de blessés, des personnes aux jambes amputées, brûlées. Le DIME est un explosif expérimental, au grand pouvoir d’explosion et extrêment précis.

Petites boules de carbone contenant un alliage de tungstène, cobalt, nickel ou fer, elles ont un énorme pouvoir d'explosion, mais qui se dissipe à 10 mètres. "A 2 mètres, le corps est coupé en deux; à 8 mètres, les jambes sont coupées, brûlées comme par des milliers de piqûres d'aiguilles. Nous n'avons pas vu les corps disséqués, mais nous avons vu beaucoup d'amputés. Il y a eu des cas semblables au Liban sud en 2006 et nous en avons vu à Gaza la même année, durant l'opération israélienne Pluie d'été. Des expériences sur des rats ont montré que ces particules qui restent dans le corps sont cancérigènes", ont-ils expliqué.

 

Le 14 janvier :

La crise gazière s'est aggravée mardi, l'Ukraine et la Russie s'accusant mutuellement d'avoir empêché la reprise, initialement prévue dans la matinée, du transit du gaz vers les pays européens, une situation jugée inexcusable par l'UE.

"Dans la matinée, Gazprom a commencé à réaliser le plan de rétablissement des livraisons de gaz à l'Europe. L'Ukraine a bloqué toutes nos actions en vue du transit du gaz vers l'Europe", a déclaré Alexandre Medvedev, le numéro deux de la société gazière russe Gazprom.

L'entreprise publique ukrainienne des hydrocarbures Naftogaz a admis bloquer le transit gazier qui devait reprendre mardi matin, mais a expliqué sa position par le fait que Gazprom avait posé des "conditions de transit inacceptables".

 

L’ « esprit sauvage » a de beaux jours devant lui et de belles morts derrière…

13/01/2009

Un discours de gauche est-il encore possible?



Par Antonin Moeri


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Lorsque je vois un politicien à la télé, j’observe attentivement sa manière de fixer la caméra, d’ouvrir la bouche, d’écouter les questions du journaliste. Qu’est-ce qui distingue un homme de gauche d’un homme de droite ? me suis-je souvent demandé. Michela Marzano nous offre quelques pistes de réflexion dans un livre remarquablement écrit « Extension du domaine de la manipulation ». Pour cette philosophe, le dispositif marketing a tellement envahi le monde politique que les anciennes catégories de gauche et de droite ne permettent plus de s’y retrouver.
Elle compare par exemple la stratégie de Nicolas Sarkozy et celle de Ségolène Royal lors des dernières présidentielles. Pour Nicolas Sarkozy, tout doit être possible, il suffit de vouloir. Il n’y a pas d’obstacles infranchissables dès lors qu’on désire quelque chose. Il répète à l’envi :  « Je crois dans la volonté, dans l’énergie, dans la foi qui soulève les montagnes. Je vous demande de vouloir avec moi ». De projets pour la France, il ne dit rien. Son discours de propagande rappelle celui des nouveaux marchands de bonheur en odeur de sainteté dans les multinationales.
Pour Ségolène Royal, « le temps de l’imagination et de l’audace est venu ». Elle s’appuie sur le potentiel de chacun qu’elle cherche à motiver en se concentrant sur ses points forts. Elle porte aux nues ces Français qui conquièrent des marchés, qui innovent, qui prennent des risques. Elle fait surtout confiance aux jeunes. Elle entend stimuler l’excellence individuelle. Elle parle d’une formidable énergie que chaque Français pourra dégager quand elle sera élue. Elle présente la France comme une multinationale qui fixera pour chacune et chacun des objectifs clairs et nets.
Le discours de ces deux politiciens est un discours managérial qui mélange habilement l’affectivité et l’utilité. Ce discours, qui exige l’adhésion immédiate de chacun, est celui des coachs dans les entreprises, ces spécialistes de la manipulation qui se montrent interactifs et chaleureux, attentifs et souriants dans leur effort de convaincre les salariés qu’ils travaillent pour s’épanouir et qu’ils peuvent tous devenir des « winner ».
La démonstration de Michela Marzano est probante. Effectivement, plus rien (ou presque) ne distingue un discours de droite d’un discours de gauche. Ils sont soumis aux mêmes impératifs. Quant à la pratique ?


Michela Marzano : Extension du domaine de la manipulation, Editions Grasset 2008

11/01/2009

Genève et les subprimes

Par Pierre Béguin

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Permettre à des gens qui n’ont pas les moyens d’acheter une maison de se l’offrir tout de même en leur avançant l’argent à un taux d’intérêt dérisoire, tout en spéculant sur l’automatisme des plus-values immobilières pour sécuriser ses investissements, ce n’est pas nouveau. A Genève, on l’avait déjà fait dans la seconde moitié des années 80 avec les résultats catastrophiques qui ont marqué le début des années 90 et la crise immobilière. Mais ce qui est très grave, en revanche, pour ne pas dire criminel, c’est de refaire la même chose actuellement sous le prétexte de sauver l’immobilier et, plus généralement, tout le secteur économique. Qu’on annonce comme une bonne nouvelle pour les futurs propriétaires la baisse des taux d’intérêts à des planchers jamais atteints (moins de 2% pour un taux fixe de 3 ans!) est d’une sottise sans nom. Très clairement, nous sommes en train de créer les conditions qui, immanquablement, aboutissent à une crise de l’immobilier et, donc, à une crise de l’économie toute entière. Ni plus ni moins, nous recréons la logique des subprimes à Genève alors que nous nous félicitions, à juste titre, d’avoir retenu la leçon des années 80 et su éviter ce marasme. Le problème n’est pas le taux hypothécaire, mais le prix de l’immobilier qui s’est mis à délirer ces deux ou trois dernières années. Pour suivre depuis longtemps, à titre personnel, les offres immobilières, notamment dans la commune de Plan-les-Ouates, je constate que, actuellement, un appartement se monnaye dans cette région à environ Frs 10.000 le m2, alors que ces coûts n’atteignaient pas Frs 4.000 à la fin des années 90. Rien ne justifie une telle augmentation en une dizaine d’années. Si ce n’est un délire spéculatif que les responsables s’évertuent à nier. Bien sûr, acheter un 5 pièces Frs 1.500.000 à un taux de 1.9%, en utilisant son 2e pilier pour financer les 20% de fonds propres exigés, c’est payer mensuellement Frs 1.900, c’est-à-dire moins que le prix d’une location pour un bien identique. De quoi tenter les naïfs. Mais lorsque les taux hypothécaires, inévitablement, reprendront leur courbe normale, disons autour de 4% (ce qui reste un taux très bas sur ces 50 dernières années), il vous en coûtera alors Frs 4.000 par mois, sans compter les charges de copropriété et le remboursement de la dette (qui, à eux deux, dépasseront les Frs 1.000 par mois). Comme le loyer ne devrait pas excéder le tiers des revenus, il faudrait gagner plus de Frs 15.000 par mois pour assumer un tel investissement. Faites le compte. Il va y avoir de la casse, c’est inévitable.

Alors baisser les taux pour protéger la clique immobilière genevoise en évitant une baisse logique des prix, et faire croire aux gens, comme je viens de l’entendre au Journal télévisé, qu’il n’a jamais été aussi intéressant d’être propriétaire, relève de la pure inconscience. Une inconscience criminelle: adieu, bien immobilier, 2e pilier, retraite! Bonjour l’assistance! Et ce n’est qu’un début. La Banque d’Angleterre vient de baisser ses taux directeurs à 1.5%, c’est-à-dire au niveau le plus bas depuis sa création en 1694. Et pour la plupart des analystes, ce n’est qu’une étape vers un taux à 0%. Si, officiellement, la mesure ne vise qu’à maintenir l’inflation autour de 2%, il s’agit bien en réalité d’une nouvelle tentative pour renforcer l’économie et accélérer la sortie de la récession. La Banque Centrale Européenne, dont les taux se situent à 2.5%, devrait suivre. Puis ce sera au tour de la Banque Nationale. Ces décisions ne sont pas la marque d’une sagesse mais d’un affolement. La sagesse, c’est d’affronter le problème quand il survient, l’affolement c’est de céder aux mécanismes de fuite pour le contourner. Or, une crise, qu’elle soit personnelle, psychologique et affective, ou collective, économique et immobilière, c’est toujours la conséquence d’un égarement et l’injonction d’un retour à l’essence. Entendez, à l’essentiel. Eviter d’affronter le problème par des mécanismes de fuite exprime une réaction certes humaine mais dangereuse: repousser un problème qu’il faudra de toute façon affronter un jour, c’est se donner l’assurance de l’alimenter, donc de rendre son retour aussi inéluctable que plus douloureux encore. La Fontaine le disait déjà en son temps: «On rencontre sa destinée souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter» (L’Horoscope). Au lieu de laisser des prix surfaits se recentrer d’eux-mêmes, quitte à subir quelques dégâts, on pousse le consommateur, respectivement le propriétaire, à un endettement inconsidéré. Avec des taux hypothécaires proches de 0%, qui ne se laissera pas tenter? Le résultat est aussi prévisible que ses effets seront catastrophiques. Personnellement, je connais des cyniques qui se frottent déjà les mains en se léchant les babines à la vision des bonnes affaires qui se préparent. Si vous êtes comme eux, attendez quelques années avant d’acheter. Et ne vous laissez surtout pas impressionner par les traditionnels arguments sur l’exiguïté du territoire genevois et son exception immobilière. Ces arguments sont du pur recyclage. Ils ont déjà servi tels quels dans les années 80.

Le plus curieux, c’est que ceux qui encouragent à l’endettement individuel sont les mêmes qui ont peint l’endettement des états comme le diable sur la muraille. Quand on ne remarque même plus les paradoxes les plus évidents, le danger est imminent…

09/01/2009

Lumière d'août, de William Faulkner

Par Alain Bagnoud

cfs_faulkner_sightg_2004.jpgC'est toujours un peu difficile de parler d'un chef-d'œuvre qu'on vient de lire.

Il suffirait peut-être de le signaler. Dire par exemple que Lumière d'août, de Faulkner, est un chef-d'œuvre. Ça devrait suffire.

Mais, bon, vous savez ce que c'est. L'envie de bavarder, d'exprimer ses sensations. Et puis c'est un petit exercice de style, de faire un post sur un livre qu'on a aimé.

On pourrait commencer en expliquant que Lumière d'août est, comme l'indique le quatrième de couverture, la genèse d'un meurtre. Ou affirmer que le livre raconte la quête d'identité d'un orphelin blanc qui a du sang noir dans les veines, d'un mulâtre qui ne sait pas qui il est. Ou constater que deux histoires se mêlent, celle de Christmas, l'assassin, et celle de Lena, jeune fille séduite, engrossée, abandonnée, à la recherche de son amant, et qui découvre dans cette quête un but et une jouissance.

On pourrait encore conclure que Faulkner fait le portrait d'une société puritaine figée dans ses croyances et ses principes, qui produit des fanatiques et de la haine à gros bouillons. Une société livrée à un Dieu de colère et de vengeance, violemment raciste, vivant sur des principes rudes, lesquels produisent, par surgissement d'opposition, un érotisme désolé.

Les femmes chez Faulkner sont facilement séduites, ne demandent qu'à tomber dans le péché et à s'avilir. Le sexe est morbide, malsain. Soit il se révèle sans plaisir, violent, soit il tourne en nymphomanie. Sur tout cet univers romanesque court la méfiance de la femme, qui incarne la pulsion irrépressible, mais aussi la douceur, l'amour, la charité, choses que ces hommes rudes et corsetés refusent de tout leur être.

Lumière d'août est servi par une narration assez classique, pour qui a déjà fréquenté Faulkner. Il n'y a pas ici de grand flux de conscience, de monologues intérieurs constituant le récit comme dans Tandis que j'agonise. Il n'y a pas non plus de jeu excessif avec la temporalité. Ça commence avec le meurtre et l'arrivée de Lena dans la ville, un long flash-back raconte l'enfance et la formation de Christmas, puis on revient à la traque de l'assassin et à son lynchage final.

Mais le livre n'est pas si simple, quand même. Les non-dits, les points de vue, les idéologies donnent un soubassement et une force à l'histoire. Elle est vue et racontée par les personnages témoins des faits, qui les expliquent selon leur point de vue, d'après leur vision du monde.

Et comme toujours chez Faulkner, le destin manipule les personnages comme des marionnettes et cet univers pessimiste, tragique, hanté par la faute, s'il est d'une puissance rare et d'une profondeur tragique, n'est pas des plus faciles à habiter.


William Faulkner, Lumière d'août, Folio

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)


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06/01/2009

ARTICLE OU PRODUIT?


Par Antonin Moeri

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J’ai poursuivi l’enquête. Mon libraire préféré n’était pas à son poste ce jour-là. J’ai tendu une oreille attentive. Un autre libraire disait à son collègue: “- Tu vas lui faire une fiche d’évaluation? - Oui, bien sûr! - Tu seras pas trop salaud!” J’ai alors demandé si la pratique de l’évaluation s’était imposée dans ce commerce comme elle s’est imposée dans les entreprises privées et publiques. “Tout à fait, dit le jeune homme, là je dois évaluer une apprentie, elle vient de commencer, elle a dix-sept ans, je noterai si elle a un bon contact avec les clients, si nous lui apportons quelque chose et si elle nous apporte quelque chose au niveau du travail.”
Je croyais jusqu’à ce jour que le patron de cette librairie était un post-soixantuitard que l’auto-gestion passionnait. Pas du tout, dit l’employé qui m’avait accordé deux minutes d’attention, il vient de la banque, il applique directement les lois de la finance au flux des produits. Si l’auto-gestion l’a passionné un jour, il ne doit plus savoir très bien de quoi il s’agit.
Je me suis demandé en quittant l’établissement s’il fallait désormais faire mes commandes de livres ici ou dans la librairie tenue par des gauchistes, sise un peu plus loin sur le boulevard. Dès qu’on lui parle de produits, l’amateur de livres ne se sent pas en territoire ami. J’espère que, dans l’autre librairie, on ne me dira pas: “L’article est arrivé!!!”