17/02/2009

La ronde des points de vue



Par Antonin Moeri





Carousel_In_Spring.jpgLorsque j’eus terminé la lecture de “Cathédrale”, l’été dernier, j’eus le sentiment d’avoir compris ce que R.C. avait voulu dire en écrivant cette histoire.
Un homme raconte que sa femme a travaillé, dix ans plus tôt, pour un aveugle: elle devait lui lire les lettres et les factures qu’il recevait. Elle lui avait permis de caresser son visage. Cette femme a gardé le contact avec cet aveugle. Ils s’envoyaient des cassettes audio pour se raconter leur vie. Or voilà que l’aveugle débarque chez le couple: grosse barbe, voix de stentor, appétit féroce, cigarettes, whisky. On fume un pétard en regardant la télé. La femme s’endort. Il est question de cathédrales à la télé. L’homme se demande si l’aveugle peut se représenter une cathédrale. L’aveugle, nommé Robert, répète ce qu’il vient d’entendre à la télé. Cependant, il propose au narrateur d’en dessiner une. Il conduit sa main sur le papier. Il déclare le dessin génial. L’homme ne sait plus où il est. Pour moi, le sens de l’histoire était évident: l’aveugle représente une étrange et fascinante altérité, un mystère que le narrateur veut percer en faisant siennes les sensations d’un homme qui ne voit rien du monde qui l’entoure.
¨La semaine passée, ma femme et moi avons loué une chambre à la montagne. Nous voulions réparer nos forces et retrouver la confiance après la perte de nos économies que l’UBS nous a infligée. Nous étions étendus sur un vaste lit devant un paysage grandiose. J’ai lu lentement “Cathédrale” à ma femme, la laissant imaginer ce que le texte pouvait suggérer. Au terme de cette lecture, elle dit: “L’aveugle est le double de celui qui raconte l’histoire, je veux dire par là que ce dernier vit avec une femme qu’il ne voit pas. La cécité de Robert est en vérité celle du mari”. À aucun moment, je n’avais imaginé cette possibilité. J’ai dit:”Tu as raison, c’est exactement ce que R.C. a mis dans sa nouvelle. Tu devrais les lire toutes. Tu les comprendras mieux que moi”. Sur quoi, elle se leva pour appeler l’handicapé dont elle s’occupe depuis trop longtemps déjà...
C’est sans doute la vertu des bons textes: offrir plusieurs lectures. Les commentateurs ne peuvent plus, au XXIe siècle, se poser la question:”Qu’a voulu dire l’auteur?” Je compris ce jour-là, dans la chambre de l’hôtel construit tout au bord d’un abîme, qu’il était préférable de se demander:”Qu’est-ce que l’auteur a mis dans son texte?” Et à cette question, chacun sera libre de donner sa réponse.

Commentaires

Clin d'oeil

Je ne suis peut-être pas assez subtil pour comprendre la nuance. L'auteur met dans son texte ce qui l'habite. Le lecteur y trouve ce qu'il veut et ce qui l'habite. Un bon texte est un texte où chaque lecteur trouve beaucoup de choses. Chaque lecteur reconstruit l'histoire et certaines reconstructions sont éloignées de ce que l'auteur a voulu construire. Une fois écrit, le texte appartient aussi au lecteur.

Écrit par : Guy Le Comte | 18/02/2009

Tu as toute la subtilité requise, Guy. L'habitation est une jolie image. Elle a quelque chose à voir avec la langue que certains ne veulent plus habiter. Dommage. Le sentiment de la langue (d'autres disent l'amour) est peut-être ce qui pourrait surseoir à la violence. En tout cas, il permettrait d'évacuer le cucul. Mais le cucul et la violence plaisent aux gens. Le sentimentalisme et la brutalité font l'originalité de notre nouveau monde étrange. R.C. a su le dire avec les mots les plus simples. Je crois qu'il réécrivait jusqu'à vingt fois ses histoires. Ce qui leur confère une distance salutaire. Cela dit, RC ne juge pas ses créatures, ce qui fait sa force. Chaque être, dans ses récits, a au fond de lui une vitalité qui lui permettra de survivre. N'est-ce pas notre lot?
Amicalement.

Écrit par : AM | 19/02/2009

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