27/02/2009

Sujets

Par Alain Bagnoud

brun_de_versoix.jpgLes technologies nous rendent plus près de Dieu, dit-il. Les technologies sont comme des outils spirituels.

Il a une coiffure moutonneuse et une moustache. Veston en velours côtelé brun, blue jeans et chaussures pointues. La dame qui l'écoute est beaucoup plus âgée, avec un col de fourrure, une écharpe rose, des lunettes progressives et un grand chapeau noir.

Elle lui répond par petites rafales comme on tire à la mitraillette. lls sont presque seuls dans une grande confiserie à la paroi du fond entièrement dorée. Des prix chers. Beaucoup de personnel.

Mon crayon s'émousse mais je retrouve sa mine en le tournant un peu entre mes doigts. Un Caran d'Ache rouge avec, sur la tranche: Etat de Genève. Je me demande quelle peut bien avoir été son histoire avant d'aboutir dans ma main.

Mais où trouves-tu des sujets? m'a demandé jadis une longue dame fine qui veut écrire et qui ressemble à ma défunte tante Alice, morte d'un cancer.

Dans la moto orange qui passe. Dans le stop tracé au bout de la rue. Dans cette affiche pour le Kiddie club hause, qui propose des anniversaires, des cours et du coaching pour les enfants. Dans ce communiqué de presse du Musée d'art et d'histoire qui annonce l'acquisition d'un Louis-Auguste Brun, dit Brun de Versoix, montrant la Promenade du comte d’Artois et de son épouse en cabriolet (1782)...

 

24/02/2009

EVALUER LES PROFS

Par Antonin Moeri

 









SitStayForWeb.jpgComment améliorer les performances des profs dans l’école publique genevoise ? Plusieurs pistes sont explorées par les experts. L’une d’elles mérite de retenir notre attention : l’évaluation du salarié. On propose avec le sourire une visite régulière dans la classe et un entretien régulier avec le chef d’établissement, pour faire le point : cerner les motivations de l’employé et mesurer son engagement au sein de l’entreprise (de l’école).
Cette pratique, qui vient du monde anglo-saxon et de l’économie de marché, est courante en France depuis un certain temps et ce sont le plus souvent (détail curieux à relever) des responsables politiques de gauche qui l’introduisent dans le système. Mais qu’en est-il exactement ? Dans un petit livre au style concis, Jean-Claude Milner nous rappelle que personne ne sait exactement à quoi sert cette évaluation sinon à préparer les charrettes des prochains licenciés ou des prochains mis à la retraite anticipée. Quand on modernise, on ne définit pas des objectifs, on donne des ordres contradictoires : viser l’égalité MAIS promouvoir les meilleurs, créer un lieu de vie MAIS apprendre la discipline aux récalcitrants. Pour Milner, il n’y a qu’un seul objectif : « la domestication généralisée ».
Le problème, selon lui, c’est que cette idéologie de l’évaluation « projette d’intervenir au plus intime et au plus secret de la vie des individus ». En cherchant à brancher l’intimité du salarié sur la normalité du groupe, en faisant sauter le droit au secret dont chacun(e) devrait bénéficier dans une démocratie, on ne vise qu’une chose : contrôler les gens en faisant d’eux des  « choses évaluables », ramener l’intime à des profils et à des types. C’est-à-dire faire de l’être parlant (le prof) un objet indiscernable, substituable : un homme ou une femme de dossiers qui parle au nom de l’administration, qui a choisi de surveiller ses semblables et qui rêve d’une société où il n’y ait que « des domestiques, des valets et des serviteurs ».
N’importe qui peut accéder à la position d’évaluateur. N’importe qui « peut se trouver convoqué à évaluer ». N’importe qui « peut ainsi aller à ce point de bassesse où il se découvre le maître d’un autre ». Or, ce « régime de la domestication généralisée peut être mis en suspens ». Ce serait aux politiques, selon Milner, de combattre l’esprit de domestication. Mais l’évaluation est un mot d’ordre. Dans un monde où la « positive attitude » est prescrite, pointer du doigt quelques pratiques équivoques vous ferait passer pour un grincheux, un esprit négatif, beurk !



Jean-Claude Milner : La politique des choses, édition Navarin, 2005.

22/02/2009

L'enseignement de l'ignorance

Par Pierre Béguin

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Si Dieu est invisible, on peut raisonnablement penser qu’Il n’est pas très loin de la parole des apôtres. Si la vérité est invisible – on déploie assez d’efforts pour qu’elle le reste – on peut logiquement penser qu’elle n’est jamais très éloignée du cynisme le plus total. D’une certaine manière, c’est la logique de Machiavel: se placer du point de vue de l’ennemi et se demander ce qu’il est condamné à vouloir étant donné ce qu’il est. Une technique utilisée notamment par l’essayiste Susan George dans son livre Le Rapport Lugano, où l’auteur se place dans la logique des élites du monde politique, financier et industriel, réunis à Lugano pour envisager les mesures à prendre afin de viabiliser le système capitaliste. Et comme ce rapport n’est pas destiné à être lu par le peuple souverain, tenu éloigné comme il se doit de la vérité, les responsables peuvent s’exprimer avec un cynisme stupéfiant.

C’est aussi à cette technique que recourt Jean-Claude Michéa dans son excellent petit essai intitulé L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, paru en 1999 et réédité en 2006 aux éditions Climats. La thèse? L’auteur montre comment le pouvoir politico-économique reconfigure l’appareil éducatif selon les seuls intérêts financiers du capital, comment l’éducation de masse, sous prétexte de démocratisation, a fini par abrutir les privilégiés eux-mêmes, pourquoi la propagation de l’ignorance, voire la «bêtification» des masses par le vecteur télévisuel, n’est pas le fruit des dysfonctionnements de la société mais une condition nécessaire de sa propre expansion, pourquoi le déclin de l’école n’est pas la conséquence, mais l’objectif même des incessantes réformes qu’on lui impose, et comment les puissants se servent des naïfs doctrinaires de gauche pour asseoir cet objectif dont la finalité est de faire de la consommation un mode de vie à part entière. Et c’est précisément sur cette ignorance qui délite les capacités de résistance aux manipulations médiatiques et au conditionnement publicitaire avec une efficacité remarquable que «les grands prédateurs de l’industrie, des médias et de la finance, avec la complicité de leurs institutions internationales (Banque mondiale, FMI. OCDE, G7 puis G8, GATT puis OMC, etc.) et celle, plus ou moins enthousiaste, de toutes les classes politiques occidentales, pourraient entreprendre d’édifier, en toute tranquillité intellectuelle, une cybersociété de synthèse, dont l’unique commandement serait le très vieille devise de l’intendant Gournay (1712-1759): Laissez faire, laissez passer.»

Oh! Je vois venir les commentaires allumés de quelques insatiables blogueurs: tout cela sent décidément un peu trop l’altermondialiste, voire Le Monde diplomatique. C’est vrai et le parti pris peut déranger, je le concède. Mais avant de condamner ce petit essai dérangeant, prenez le temps de le parcourir, même s’il n’y a pas d’images à colorier…

 

 

20/02/2009

Marie Coquelicot à Saint-Gervais

Par Alain Bagnoud

macoquelicot3.jpgNotre ami Pascal Rebetez a un talent pour donner des mots à ceux qui n'ont pas l'habitude de parler. Les amateurs de théâtre se rappellent probablement sa pièce fulgurante et aérolithique montée par le Poche en 2005: Les mots savent pas dire, dans une mise en scène de Philippe Sireuil. Une histoire inspirée par un fait divers.

Quand sa mère meurt, dans une ferme des Pyrénées, Jeannot refuse qu'on l'emmène au cimetière et il l'inhume sous l'escalier de la cuisine avec une pelote de laine, des aiguilles à tricoter et une bouteille de vin. Pendant cinq mois, cloitré dans la maison avec sa sœur,  il grave sur le plancher de sa chambre un texte déstructuré et paranoïaque puis il meurt d'inanition. Ce n'est qu'après le décès de sa sœur vingt ans plus tard qu'on découvrira Le plancher de Jeannot, une œuvre d'art brut étonnante.

Il y avait eu avant ça une autre pièce inspirée du réel. Le meilleur du Monde, imaginée d'après la trajectoire de Willi Favre, né aux Diablerets et médaillé d’argent en slalom géant aux Jeux olympiques de Grenoble en 1968. Une montée vers la gloire puis une plongée vers les enfers.

Et encore avant, en 1987, Marie Coquelicot, créé au Festival de la Bâtie.

C'est ce texte qu'on peut réentendre au Théâtre Saint-Gervais jusqu'au 8 mars, dans la bouche d'Isabelle Maurice, qui a voulu faire revivre ce monologue d'une femme simple. Elle s'est pour ça entourée de Muriel Décaillet dont la scénographie évoque l'enchevêtrement, « enchevêtrement des fils, des rituels, des tourbillons, des errances, des emballages et déballages de tout un chemin de vie chaotique », dit le texte de présentation, et de Pierre Miserez qui signe une mise en scène peut-être un peu éclatée.

Marie Coquelicot est elle aussi inspirée d'un personnage qui a existé. Sa famille était voisine de celle de Pascal Rebetez qui était servant de messe à l'enterrement du fils handicapé et se souvient encore du père se jetant sur le cercueil. Il a imaginé la trajectoire de la sœur, forcément sordide. Inceste, coups, placement en Suisse allemande dans une ferme, mariage malheureux, coucheries, déceptions multiples...

Mais il ne s'agit pas que d'une suite de malheurs. Le personnage de Marie Coquelicot ne se résigne pas, elle affronte, et les péripéties qu'elle raconte se teintent parfois d'humour dans la bouche d'Isabelle Maurice qui en fait une résistante.

 

Marie Coquelicot, Théâtre St-Gervais Genève, rue du Temple 8, jusqu'au 8 mars, représentations à 20h30 sauf le dimanche à 18h et le 8 mars à 15h30. Relâche le 23 février et le 2 mars.

(Publié aussi dans Le Blog d'Alain Bagnoud.)

 

 

19/02/2009

L’héritage africain

par Pascal Rebetez

 

Je suis de souche modeste, de tronc solide, de branches en santé mais à l’usufruit inexistant. Pas de dot à venir ni héritage, aucune vieille tante par l’odeur alléchée, rien. Ceux d’avant m’ont fait. Point. Ils m’ont, à la naissance, délivré du poids de tout legs matériel. Soit. On peut en vivre. On peut même en vivre mieux, sans toutes les attentes malsaines de celui qui espère, suivies souvent de disputes fratricides, de déchirements, de vexations, et j’en passe… Que serait le roman du XIXème siècle sans la notion désirante et délirante de l’héritage ?

Or, depuis quelques mois, de plus lointains cousins s’offrent à faire de moi le bénéficiaire de fortunes incroyables. C’est par millions de dollars qu’Eugène Baba, Aurélienne Mafti ou encore André Touré tentent de m’amadouer. Tous sont jeunes, beaux, riches mais orphelins dans une Afrique sanglante. Ils espèrent que, frappé de cette noble commisération occidentale qu’est la pitié (l’avatar spirituel de la colonisation), je saisisse l’opportunité de faire le bien en même temps que de m’enrichir, moi l’occidental avachi, ridé, pauvre et en bonne santé : il suffit pour cela que je transfère mon numéro de compte en banque et je toucherai… 20% propose André ; d’autres m’offrent 100'000 dollars cash.

Ça change du 0,5% d’intérêt en compte épargne de l’UBS.

Qu’attendent nos banquiers pour s’insurger contre cette concurrence déloyale ? que je devienne brusquement millionnaire ? J’hésite encore… la richesse, surtout quand elle est soudaine et surtout soudanaise, peut provoquer quelque désagrément existentiel. Et puis, j’aspire au détachement, je rêve de me désencombrer. Alors, toute cette bonne fortune ne serait qu’aliénation supplémentaire, possession possessive…

Et ensuite, quel malheur ! Riche à millions, je forcerais mes propres enfants à entrer dans la dure chaîne des héritiers, ceux qu’on marque aux fers, les esclaves de l’attente et de l’envie. Non, cousins africains, je vous rends votre obole. J’ai de vous quelques gènes de cueilleur, une inclinaison à la maraude et au nomadisme, ça me suffit. Eugène Baba, Aurélienne et cher André Touré, je vous joins en annexe les comptes de quelques-uns de nos meilleurs banquiers : ce sont désormais les plus pauvres d’entre nous. Ayez pitié de leur finance et pillez pour leurs âmes.

17/02/2009

La ronde des points de vue



Par Antonin Moeri





Carousel_In_Spring.jpgLorsque j’eus terminé la lecture de “Cathédrale”, l’été dernier, j’eus le sentiment d’avoir compris ce que R.C. avait voulu dire en écrivant cette histoire.
Un homme raconte que sa femme a travaillé, dix ans plus tôt, pour un aveugle: elle devait lui lire les lettres et les factures qu’il recevait. Elle lui avait permis de caresser son visage. Cette femme a gardé le contact avec cet aveugle. Ils s’envoyaient des cassettes audio pour se raconter leur vie. Or voilà que l’aveugle débarque chez le couple: grosse barbe, voix de stentor, appétit féroce, cigarettes, whisky. On fume un pétard en regardant la télé. La femme s’endort. Il est question de cathédrales à la télé. L’homme se demande si l’aveugle peut se représenter une cathédrale. L’aveugle, nommé Robert, répète ce qu’il vient d’entendre à la télé. Cependant, il propose au narrateur d’en dessiner une. Il conduit sa main sur le papier. Il déclare le dessin génial. L’homme ne sait plus où il est. Pour moi, le sens de l’histoire était évident: l’aveugle représente une étrange et fascinante altérité, un mystère que le narrateur veut percer en faisant siennes les sensations d’un homme qui ne voit rien du monde qui l’entoure.
¨La semaine passée, ma femme et moi avons loué une chambre à la montagne. Nous voulions réparer nos forces et retrouver la confiance après la perte de nos économies que l’UBS nous a infligée. Nous étions étendus sur un vaste lit devant un paysage grandiose. J’ai lu lentement “Cathédrale” à ma femme, la laissant imaginer ce que le texte pouvait suggérer. Au terme de cette lecture, elle dit: “L’aveugle est le double de celui qui raconte l’histoire, je veux dire par là que ce dernier vit avec une femme qu’il ne voit pas. La cécité de Robert est en vérité celle du mari”. À aucun moment, je n’avais imaginé cette possibilité. J’ai dit:”Tu as raison, c’est exactement ce que R.C. a mis dans sa nouvelle. Tu devrais les lire toutes. Tu les comprendras mieux que moi”. Sur quoi, elle se leva pour appeler l’handicapé dont elle s’occupe depuis trop longtemps déjà...
C’est sans doute la vertu des bons textes: offrir plusieurs lectures. Les commentateurs ne peuvent plus, au XXIe siècle, se poser la question:”Qu’a voulu dire l’auteur?” Je compris ce jour-là, dans la chambre de l’hôtel construit tout au bord d’un abîme, qu’il était préférable de se demander:”Qu’est-ce que l’auteur a mis dans son texte?” Et à cette question, chacun sera libre de donner sa réponse.

15/02/2009

CEVA et rhinocérite

Par Pierre Béguin

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«Rien n’est aussi dangereux que la certitude d’avoir raison» (François Jacob). Une citation qu’illustre à la perfection la pièce d’Eugène Ionesco Rhinocéros (1960) qui décrit la transformation inéluctable de toute une société composée d’individus libres en une masse grégaire, instinctive et brutale, une société passant de la diversité humaine à l’uniformité animale. Ainsi, le premier acte montre des personnages occupés à parler et à échanger des signes innombrables. La parole humaine domine alors sous toutes ses formes: conversation amicale, disputes, démonstration logique, cris, langage affectif. L’apparition des rhinocéros entraîne la disparition progressive de cette diversité au profit d’une pauvreté langagière réduite, à la fin de la pièce, au monologue de Bérenger et aux barrissements des monstres. Parmi tous les symptômes de rhinocérite (la pièce identifie cette métamorphose à une forme d’épidémie) qui annonce la transformation d’un personnage en pachyderme bicornu – s’il est d’Afrique – figure systématiquement les attaques personnelles: le discours totalitaire n’argumente pas, il dévalue l’autre dans sa personne pour mieux déprécier ses arguments.

Je pense à cette tragédie burlesque chaque fois, ou presque – je donne quittance, entre autres, à JF Mabut –, que je tombe sur un article ou un billet concernant le projet CEVA. Aucune vision d’ensemble, aucune argumentation, que des pétitions de principe, des procès d’intention, voire des insultes. Comme dans la pièce de Ionesco où Bérenger, le «dérangé», seul résistant à la rhinocérite, se voit systématiquement dévalorisé dans son argumentation sous le prétexte de sa tendance marquée à l’alcoolisme (imaginez que j’utilise la même stratégie contre Robert Cramer, principal défenseur politique du projet!) Ainsi, on ne peut s’opposer au CEVA sans être immédiatement traité par ses partisans de nantis égoïstes de Champel. Comme si on admettait a priori et de facto qu’aucun argument pertinent ne puisse contredire cette merveilleuse réalisation visionnaire du siècle passé. Attaque imbécile s’il en est, qui rabaisse le débat à son degré zéro. Dans cette logique, on pourrait rétorquer, outre le fait que tous les opposants au CEVA n’habitent pas Champel (c’est mon cas), que les habitants de Champel n’ont pas le monopole de l’égoïsme, tant s’en faut. Que dire des intérêts et des égoïsmes de ceux qui soutiennent ce projet, en termes de contrats d’entreprises, de valorisation de terrains (les CFF se frottent les mains pour leurs terrains de la Praille), d’ego de politiciens (j’ai les noms!) et de convenances personnelles multiples (j’en connais qui soutienne CEVA à la seule hypothèse – je devrais dire profession de foi – que son tracé pourrait entraîner un allègement du trafic automobile devant leur maison). Au bout de cette logique, si on admet que l’égoïsme seul motive les opposants, alors on doit aussi admettre que l’égoïsme seul motive les partisans: après tout, si les uns fondent leur opposition sur l’unique raison que CEVA passe près de chez eux, pourquoi les autres ne fonderaient-ils pas leur soutien sur l’unique raison que CEVA ne passe pas près de chez eux? Modifiez le tracé et vous modifiez les rangs des adversaires: les partisans d’aujourd’hui seront les recourants de demain (et vice-versa). Et Genève ne sera plus qu’un énorme troupeau de rhinocéros, s’il ne l’est pas déjà. Maintenant qu’il est prouvé que les égoïsmes se valent et s’annulent, que cessent donc ces attaques imbéciles et qu’on fasse place à un véritable débat public! Et que le principal responsable de ce lamentable état de fait, l’inénarrable Robert Cramer, qui s’entête à faire passer son projet CEVA par tous les moyens, fasse taire son ego démesuré! Vivement cet automne qu’il dégage à Berne définitivement! Aie! Le symptôme! L’insulte personnelle à la place de l’argumentation! Serais-je moi-même déjà contaminé par la rhinocérite?

 

Voir aussi CEVA et droit démocratique et Contre CEVA

12/02/2009

Marie Coquelicot

par Pascal Rebetez

J’avais un peu oublié ce texte et le spectacle réalisé en création pour le Festival de la Bâtie en 1985. Avec Anne-Marie Delbart, nous avions vécu intensément ce destin de femme à part, ballottée par la vie. Le spectacle lui-même avait connu un vif succès public et critique et nous avions eu l’occasion de le jouer un peu partout en Suisse romande ainsi qu’à Paris au Centre culturel suisse. Mais les années passent avec son cortège d’oublis, ses fantômes et sa chaîne de mots qui tout à coup réapparaissent et veulent à nouveau se faire entendre.

Est-ce bien raisonnable ?

Quand Isabelle Maurice m’a sollicité pour obtenir l’autorisation d’utiliser le texte, j’ai d’abord dû le retrouver ! Dactylographié comme il se doit dans l’antiquité d’avant l’ordinateur, je l’ai relu et fortement ressenti. Oui, on peut redire ces mots, je suis d’accord, ils ont gardé leur saveur et leur capacité d’indignation. La grande machine à broyer les consciences a fait quelques tours de plus, mais la voix des « petites gens » est toujours à entendre, et même si de nouveaux vocables sont apparus pour nommer l’innommable – quart-monde, working poors, SDF, mendiants roms – la réalité rejoint désormais ce que la fiction pressentait il y a vingt-cinq ans : si le naufrage humain est avant tout individuel, il y a bien un système qui fabrique les galères.

Le théâtre dès lors doit continuer à flotter et le plateau qu’envisagent Isabelle Maurice et Pierre Miserez me semble de taille à naviguer parmi les écueils des représentations contemporaines.

Avec Marie Coquelicot, je persiste et signe !

à voir dès mardi au Théâtre St-Gervais.

11/02/2009

De la sagesse de l’incertitude (littéraire)

PAR SERGE BIMPAGE

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En cette époque troublée, qu’il fait bon relire Kundera ! Dans « L’insoutenable légèreté de l’être », l’angoisse de l’homme seul éclate : « Après avoir réussi des miracles dans les sciences et la technique, ce « maître et possesseur » se rend subitement compte qu’il ne possède rien et n’est maître ni de la nature, ni de l’Histoire, ni de soi-même. Mais si Dieu s’en est allé et si l’homme n’est plus maître, qui est donc maître ? La planète avance sans aucun maître. La voilà, l’insoutenable légèreté de l’être. »
Loin d’être une confession de l’auteur ou un récit épique, le « vrai » roman est une exploration de la vie humaine. Or, explorer, n’est-ce pas exercer son esprit critique, critiquer, contester tandis que ce qui se passe sur la planète n’est plus une affaire locale, que toutes les catastrophent concernent le monde entier et que, par conséquent, nous sommes de plus en plus déterminés de l’extérieur, par les situations auxquelles personne ne peut échapper et qui, de plus en plus, nous font ressembler les uns aux autres ? Guy Scarpetta, théoricien brillant du roman, le dit merveilleusement : « Si l’on fait du roman un véritable art, susceptible de révéler ou d’explorer certains aspects de l’expérience humaine méconnus par tous les autres grands systèmes d’interprétation, et de faire ainsi advenir un effet de vérité qui ne pourrait être obtenu autrement ; de se moquer de toutes les idéalisations collectives, de les déstabiliser ou d’en faire surgir le non-dit ; de jouer avec les orthodoxies, les certitudes ; de tirer parti des ambigüités de l’ironie plutôt que des assurances de « thèses » connues d’avance, et de suspendre le jugement moral ; - alors, il va de soi qu’une telle définition implique […] que les véritables inauguraux du genre sont Rabelais et Cervantès. »
Tout l’enjeu, pour l’écrivain, réside dans la capacité de produire un effet de vérité là où échouent tous les savoirs, tous les dogmes constitués. Démarche hautement critique, subversive et solitaire. Dont Salman Rushdie a payé le prix fort avec ses « Versets sataniques » : la fatwa dont il est victime n’a toujours pas été levée. Et il est instructif et piquant de constater que le scandale réside moins dans un blasphème, une éventuelle critique frontale du Coran dont Rushdie s’est bien gardé que sur  la nature même de l’art du roman. L’écrivain joue avec les thèmes coraniques, par là même il échappe au face à face de l’orthodoxie et de l’hérésie. Or, ce jeu, précisément, est intolérable à l’intégrisme parce qu’il ne se situe par sur son propre terrain. Comme l’écrit Rushdie, « là où il n’y a pas de croyance, il n’y a pas de blasphème », formule qui caractérise précisément le roman et rend l’écrivain « insaisissable ».

 

10/02/2009

PARLONS D'AMOUR

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Par Antonin Moeri

 

Dans ses nouvelles, Carver ne célèbre pas l’amour heureux. Ce n’est pas un univers joyeux qu’il nous propose. On y croise des personnages qui oscillent entre le repli sur soi et la folie meutrière (le geste irréparable). L’alcool y joue un rôle décisif.
Dans la nouvelle “Si on en parlait sérieusement”, un homme rend visite à sa femme et à ses deux enfants, le soir de Noël. Il a le droit de rester une heure dans sa maison, car le nouvel amant de sa femme va débarquer avec ses propres enfants pour dîner. Les ampoules clignotent sur le sapin et on déballe les cadeaux. L’homme voudrait parler à sa femme et, n’y parvenant pas, réagit comme un polisson. Il jette dans le feu les bûchettes réservées pour la soirée en compagnie du nouvel amant. Il fait disparaître les tartes préparées pour le dessert.
Le lendemain, il revient à la charge, aperçoit la carcasse d’une dinde trônant sur un plat, inspecte le gros cendrier où se mélangent les mégots de sa femme et ceux d’un inconnu. Quand sa femme parle au téléphone (dans une autre pièce) avec un inconnu, il saisit le couteau qui a servi à découper la dinde, le nettoie et scie les fils du téléphone. Folle de rage, sa femme le fout à la porte après avoir menacé de lui supprimer le droit de visite et d’aller chez les voisins pour appeler la police s’il ne disparaît pas illico. L’homme (Burt) s’empare d’un gros cendrier (vidé et lavé entretemps) et fait mine de le lui balancer à la figure. Il emmènera cet objet qu’ils avaient acheté au marché.
Le récit commence au moment où Burt revient à la charge, au lendemain de Noël et se termine quand il pose le cendrier à côté de lui, dans la voiture. Il était venu pour s’excuser et n’a fait qu’aggraver les choses. Le lecteur se demande si Burt ne va pas éternellement recréer le même scénario, s’il n’éprouve pas une intense jouissance à se retrouver dans le même cul-de-sac. Au terme de cette lecture, je me suis posé la question: Pour quelle raison je préfère de loin ces histoires-là aux évocations enjouées de l’amour épanoui?
Loin de toute complaisance pour les bitures, les putes impitoyables, les aubes blafardes, les flaques de pisse, la cendre froide, les toxicos hébétés et les chiens pelés, loin de toute jubilation dans la célébration du bonheur d’avoir rencontré celle ou celui qui dort à vos côtés, Carver construit des histoires elliptiques où le délire court sous la surface des mots, des êtres et des choses, délire dont on entend la rumeur dans les situations tendues qu’il imaginait.

06/02/2009

Littérature et Internet: Ceux qui songent avant l'aube, de Jean-Louis Kuffer

 

Par Alain Bagnoud

 

arton180.jpgBien évidemment, Internet allait changer les choses en ce qui concernait la littérature. Le livre resterait, comment s'en passer? Mais il y aurait d'autres façons de lire et de publier. On trouverait sur la toile des blogs, entre journaux intimes, impressions, essais et critiques. Des revues littéraires (par exemple Coaltar, voir ici). Des sites d'auteur (celui de notre ami Serge Bimpage ici). On trouverait aussi des lieux de création littéraire et de critique.

Le plus connu d'entre eux est Publie.net, au sous-titre explicite: « le contemporain s'écrit numérique. »

Fondé par François Bon qui a été un pionnier dans l'utilisation d'Internet, puis animé par un collectif, Publie.net accueille des textes dont une partie est libre, l'autre payante.

Exemple: le tout récent ouvrage de Jean-Louis Kuffer, Ceux qui songent avant l'aube ( ici). En suivant le lien, vous pouvez voir la couverture et feuilleter les 30 premières pages librement. Pour télécharger l'ensemble du livre (80 pages), il vous en coûtera 5, 50 euros.

Ce qui est donné pour un tel régal. Les habitués du blog de Kuffer, Les carnets de JLK ont déjà pu lire certains de ces textes, qui y ont paru irrégulièrement. Vifs, mordants, poétiques, drôles, cruels parfois. Le principe est simple et fertile: des énumérations qui commencent par celui qui, celle qui, ceux qui...

C'est sur le blog que François Bon a connu ces textes : « Je m’y suis pris vraiment lorsque j’ai lu celui qui s’est intitulé Ceux qui se prennent pour des artistes. Tout d’un coup, un malaise : on reconnaît toutes les postures. La phrase est incisive, contrainte. Elle va de saut en saut dans toutes les postures du rapport qu’on a chacun à notre discipline. »

Du coup, il a proposé à Kuffer de les publier. Mais le projet est plus vaste et fait appel aux ressources permises par Internet. Je cite encore François Bon:

« Mais dans une idée d'œuvre ouverte, et la volonté de la questionner sur publie.net : à mesure que JLK continuera son écriture, on réactualise le texte initial, et vous disposez toujours de la dernière version dans votre bibliothèque personnelle. Mais aussi, que le texte édité (pour contrer le principe d’enfouissement du blog, ce que j’ai nommé fosse à bitume), renvoie en étoile aux archives du blogs non reprises dans la sélection de l’auteur (30 chapitres, quand même) ou à celles qui s’y ajouteront... »

Et, tenez, un exemple vaut dix mille mots. Voici la liste qui avait flashé François Bon: Ceux qui se disent artistes.

« Celui qui doit se cuiter pour créer / Celle qui sent qu’elle va écrire un poème / Ceux qui parlent volontiers de l’aporie du concept dans la tendance néo-géo finissante de l’école slovène / Celui qui attend une subvention fédérale pour écrire LE livre qui dénoncera enfin l’emprise de l’Etat sur la création / Celle qui affirme penser comme elle danse / Ceux qui adulaient Josef Beuys à vingt ans et qui font aujourd’hui commerce d’icônes avec une organisation mafieuse d’Ukraine centrale / Celui qui est devenu peintre contre l’avis de sa tante Gerda qui le subventionne depuis lors à hauteur de 7000 euros par mois / Celle qui dit qu’elle a l’âme artiste un peu comme Hundertwasser dont elle collectionne les séries de chaises pliantes à motifs gais / Ceux qui collectionnent les sacs de papiers témoignant de leurs pérégrinations muséales / Celui qui peint des mandalas sur des ailes de libellules naturalisées / Celle qui dit nous autres créateurs en ouvrant son buffet top aux plasticiens du quartier du Flon / Ceux qui se mettent d’accord sur le fait qu’un ciel de Dufy reste un ciel de Dufy mais que le cadre peut encore en rehausser l’éclat / Celle qui se paie un Vlaminck en accord avec les rideaux du grand salon de sa villa de Monaco / Ceux qui prétendent avoir été sucés par Niki de Saint-Phalle / Celui qui estime que Jeff Koons a tout compris /Celle qui dit interroger les potentialités de la faille dans ses photos de schistes tyroliens / Ceux qui estiment qu’on devrait traiter la création contemporaine au Karcher / Celui qui réduit la notion de beauté à un fantasme petit-bourgeois / Celle qui se peint ses ongles à la laque de carrosserie / Ceux qui se paient une biche dans la clairière à l’expo-vente des Nouveaux Figuratifs du Bas-Limbourg / Celui qui humilie sa nouvelle femme de ménage en lui annonçant le prix de la statue Dogon qu’elle a failli renverser tout à l’heure / Celle qui répond à son beau-frère qu’elle n’en a rien à sacquer des écrits sur l’art d’Elie Faure / Ceux qui offrent toujours un poster de Rothko à un jeune ménage en train de s’installer / Celui qui se vante d’avoir posé nu pour une cubiste des années 40 / Celle qui a liquidé à l’Armée du salut trois toiles sales de Paul Gauguin offertes par celui-ci à son oncle débauché dont elle espérait que l’héritage lui permettrait de ravaler la façade de son pavillon en val d’Oise / Celui qui ne jure que par l’Arte Povera dans son loft de Milan / Celle qui se dit plutôt Land Art après sa période déconstructiviste / Ceux qui invitent volontiers le féroce critique Mauser dans leurs soirées de marketing Top Coiffure / Celui qui change de galeriste à chaque fois qu’il explore une nouvelle tendance / Celle qui ne va jamais en vernissage sans son voyou croate à collier de force qu’elle tient bien court en laisse / Ceux qui estiment que l’art restera l’art tant que le marché restera le marché, etc. »

 

Jean-Louis Kuffer, Ceux qui songent avant l'aube, Publie.net, http://www.publie.net/

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

05/02/2009

Une plongée dans l’ « event »

PAR SERGE BIMPAGE

event.pngJe me suis donc rendu à cette exposition de photos, un must, qu’il paraissait. Foule au loft « attitudes », rue du Beulet. Petit tour de piste,  les photos sont peu convaincantes mais le buffet oui. Plein de têtes connues. L’une d’elles s’approche :
 - Tu me reconnais pas ? Jasmine, TSR…
- Jasmine ! Ca fait longtemps. Tu viens pour un reportage sur l’expo ?
 - Quelle expo ? Y a pas d’expo, qu’elle s’esclaffe. C’est un « event » !
- Ah bon, mais les photos…
- Rien ! Un prétexte, de la déco. Je suis là pour l’événement.
- Ok. Et, heu, c’est quoi l’événement ?
- Ben c’est  l’ « event », pardi. Tu sors d’où, là ?
- Ok, mais tu viens faire quoi à l’ « event » ?
- Je plante des clous pour mon rézotage. Ca marche à fond, je viens d’ailleurs d’en planter un : j’ai rendez-vous avec Dugerdil, il a une surface monstre.
Jasmine repère un VIP et me plante là. Discrètement, je me renseigne. Un « event », c’est une soirée « dating » professionnelle où on met des gens ensemble pour qu’ils s’échangent des adresses qui pourraient déboucher sur quelque chose. Vous me suivez ? J’ai appris aussi que « attitudes » va être reprise par la HEAD et qu’il sera rebaptisé « Live in your Head ». La prochaine expo s’appellera « I Draw, I Happy ». Si c’est une vraie expo.
Bon, folks, so long. Je vais réviser mon anglais et mettre à jour mon carnet d’adresses.

« Un événement se caractérise par une transition, voire une rupture, dans le cours des choses, et par son caractère relativement soudain ou fugace, même s'il peut avoir des répercussions par la suite » (wikipédia)

ps: la photo n'a rien à voir, c'était pour attirer votre attention.

 

Grâce à Sainte Rita

par Pascal Rebetez

 

Il y a six ans déjà, je cédais à une fatigue conjugale pour écrire ceci :

 

Terminus

 

Ton corps reprend ses draps

dès ce soir je retombe dans mes plis

nous ne nous aimerons plus

ni d'attente ni de cœur ni des bras

les chants passent à Radio Nostalgie.

 

Je n'ai pas fini la carte du tendre

il manque des pièces à notre joie

tant pis; rien ne vaut de se pendre

la vie ressemble au jeu de l'oie.

 

Rebours à la case départ

désormais se languir de rien

sinon du temps, de l'art pour l'art

un cadre en bois sans ton Titien.

 

Il eut fallu que je t'adore

vigie muette de ta proue

je n'ai su qu'aimer à babord

miracle d'un an peu ou prou.

 

Tu vas voguer sur tes galères

j'irai à mes Vénus d'écume

ferons-nous le tour de mos mers

avant que d'attraper un rhume?

 

Nos yeux vont couler cette nuit

c'est normal qu'ils fassent naufrage

je n'ai pas la dureté du buis

ni sa souplesse à rendre hommage.

 

Il faudra dire aux camarades

que notre "17" a fait long feu

nous éviterons les barricades,

pas le jaune plaisir des envieux.

 

Adieu ma dame des suppliques

me restent la queue et des cierges

restent ton feu et tes répliques

et Sainte Rita… ma bonne vierge!

 

Aujourd’hui, je lui rends grâce. Merci Rita, patronne des causes désespérées et des parcours tortueux, tu m’as conduit là où je ne pouvais espérer me rendre.

03/02/2009

"Le fruit du péché"

Par Antonin Moeri

 






anton_TCHEKHOV_jpg.jpgC’est le titre d’une nouvelle que Tchékhov écrivit en 1887. Imaginez un directeur d’école du nom de Migouïev. Il a couché avec sa femme de chambre. Un bébé est né de cette union. La femme de chambre exerce un chantage: elle exige de l’argent, menace Migouïev de lui apporter le gosse et de porter l’affaire devant les tribunaux.
En rentrant de promenade, Migouïev s’assied sur le perron de sa maison. Il y découvre un bébé empaqueté. Que va dire sa femme si elle apprend le secret? Vite, il faut se débarrasser du paquet. Migouïev n’a pas le droit à l’erreur. Il ira le poser devant la villa d’un marchand. Il se dit que, là, le môme recevra une bonne éducation. Mais le petit pourrait tout aussi bien se retrouver aux Enfants trouvés. Ce serait la honte! Un enfant de directeur élevé sans affection, se mettant à boire, devenant savetier. L’esprit de Migouïev agite des questions sociales.
Sa conscience est tiraillée. Il se voit dans son salon en compagnie du gamin qui joue avec les glands de sa robe de chambre. Au moment de poser le bébé devant la villa du marchand, il fait un pas en arrière et décide d’élever lui-même le fruit du péché. Il révèle la vérité à sa femme. Craignant les représailles, il va se réfugier dehors. Son domestique lui apprend qu’une blanchisseuse, venue baiser avec lui, avait posé son bébé devant la maison, bébé que quelqu’un avait emporté. Fou de rage, Migouïev rentre dans sa maison et avoue à sa femme que c’était une plaisanterie.
Il n’y a guère de commentaires à faire lorsqu’on lit ce texte. Tout l’art de Tchékhov est là. Humour, ellipse, sens aigu de la narration et de la chute, cruauté, tendresse. Migouïev est un homme comme vous et moi. Et dans les moments de paranoïa où le système neuro-végétatif se détraque (halètements, sueurs, vertiges), la ressemblance entre Migouïev et le lecteur est encore plus frappante.

01/02/2009

La bêtise des intelligents

Par Pierre Béguin

 

ecole2[1].jpg«Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure à mon doigt» écrit le philosophe écossais David Hume dans son Traité de la Nature humaine (1739). Manière de ramener les principes rationnels à des liaisons d’idées apprises et fortifiées par l’habitude ou l’éloignement. Et de fonder la raison comme instrument privilégié du calcul utilitariste et égoïste. En ce sens, cette citation pourrait servir d’explication à l’aveuglement ou à la sottise de certains dirigeants ou puissants de ce monde, aussi incapables de décoder les signaux inquiétants qui s’allument un peu partout (par exemple en Grèce, récemment) que ne l’étaient les aristocrates russes ou français à comprendre l’imminence de la révolution face à la misère du peuple.

Mais cette citation pourrait surtout servir de devise aux marchés financiers. Un trader spécialisé dans le forex (foreign exchange) me racontait comment il lui était arrivé d’espérer une guerre au Moyen-Orient – et de s’en réjouir le cas échéant – parce qu’elle allait immanquablement valoriser ses spéculations en devises. Et de s’amuser de l’explosion de joie d’un collègue, qui avait misé à terme sur une baisse du dollar, à l’annonce des ravages occasionnés aux côtes américaines dans le Golfe du Mexique par l’ouragan Katrina. Ainsi va le monde financier pour qui un gain immédiat vaut largement la destruction à court ou moyen terme de tout le système, quand ce ne serait pas de New York en entier pour autant que Wall Street soit épargnée. Un fonctionnement qui définit bien ce que le cinéaste Bunuel appelait la bêtise des intelligents, la plus redoutable de toutes les bêtises, dont le 20e siècle nous a montré à quelle monstruosité elle pouvait mener.

Commentant l’incroyable sottise des banquiers naufragés dans l’inondation des subprimes qu’ils ont eux-mêmes initiée, Pascal Couchepin semblait incriminer, sans vergogne, des études trop spécialisées, livrées aux diktats des pressions extérieures, modelées par le monde économique au point d’en devenir le reflet fidèle, et qui ne formeraient finalement que des machines à calculer sans la capacité de penser le monde de manière libre, consciente et autonome, au-delà de leur «utile propre» (Spinoza). Au fond, exactement ce que la plupart des enseignants, depuis des décennies, ne cessent de dire, de répéter, d’écrire, contre les pouvoirs économique et politique, Couchepin en tête, partout où l’école républicaine – institution véritable du souverain peuple, lieu préservé des modes et des intérêts économiques, où le futur citoyen s’instruit et forme en toute indépendance son autonomie et son sens critique – est mise à mal, pour ne pas dire à sac, partout où le savoir et la culture sont devenus suspects, partout où ceux qui s’obstinent à vouloir les transmettre sont traités d’affreux réactionnaires. C’est-à-dire partout. Certes, nous n’allons pas prétendre que des études humanistes, qui ne massifieraient pas l’ignorance de peur de produire une élite pensante et instruite, non assujettie a priori au monde économique, remettrait par enchantement le monde et la logique individuel à l’endroit, permettant naturellement à chacun de dépasser  son «utile propre» et de comprendre qu’une égratignure à son doigt vaut tout de même mieux qu’une destruction du monde entier. Encore une fois, le 20e siècle nous a montré que des hommes cultivés, à la sensibilité artistique, musicale, pouvaient très bien se transformer en monstres. Il n’en reste pas moins que, à l’inverse, une école qui ne serait plus qu’un simple rouage du modèle économique, où l’on confondrait information et enseignement, adaptation et connaissance, emploi et formation, une école dissoute dans la société civile et sa panoplie de supermarché où le productif seul définit les compétences et les qualités humaines, offrirait au système financier un terrain nettoyé de toute distance critique, de toute hauteur de vue et de toute forme de contestation. Considérer alors que la destruction du monde entier vaut mieux qu’une égratignure à son doigt est l’aboutissement logique d’une telle éducation. Le paradoxe, c’est que cet acharnement à détruire les valeurs de l’école républicaine et laïque vient précisément de ceux qui en sont issus, que cette volonté de supprimer les futurs premiers de classe a pour agents volontaires les anciens premiers de classe qui ont su faire valoir leurs titres pour accéder à la position dominante. Voudraient-ils là aussi asseoir leur pouvoir en éradiquant toute forme de contestation future? Quitte à détruire le système entier plutôt que de risquer une égratignure à leurs prérogatives?

Il faudrait savoir par quelle tortueuse logique les sociétés évoluées, à partir d’un certain degré de civilisation, se mettent invariablement à œuvrer dans le sens de la destruction des valeurs même qui ont fondé leur évolution (une thèse développée par exemple dans le merveilleux film de John Boorman Excalibur). La liquidation programmée de l’école républicaine laïque et gratuite, appuyée, consciemment ou non, par une grande majorité des citoyens, par les médias et les partis politiques en est une représentation édifiante (une bonne partie de la gauche, et certains enseignants avec, n’ont toujours pas compris qu’on se servait de leurs dogmes égalitaristes pour imposer des réformes dont la fonction première est, non pas de réformer le système, mais d’activer son déclin; à Genève, on en sait quelque chose). Et le futur «chèque formation» attribué aux écoles privées constitue une étape décisive dans ce processus de destruction organisée visant toute forme de résistance au pan économique. Au final, quelles que soient les raisons avancées, tous sont prêts à détruire le système plutôt que d’égratigner leurs intérêts, leurs a priori, leurs ressentiments, leurs frustrations, leurs préjugés, leur égoïsme, leur dogme. Appelons cette logique la bêtise des intelligents, et rappelons qu’elle est, entre toutes, la plus redoutable…