31/03/2009

Dans les geôles de Poutine

Par ANTONIN MOERI

LIMONOV.jpg

Édouard Limonov n’a rien d’un fonctionnaire de la littérature. Jugez plutôt. Après une jeunesse délinquante à Kharkov, il vit dans les bas-fonds de New York, puis fait une carrière d’écrivain sulfureux à Paris. On le voit ensuite poser fièrement aux côtés de Karadzic avant qu’il ne fondât le Parti national-bolchévique dans la Russie du rusé Elstine. Accusé de trafic d’armes, il est arrêté en 2001 et jeté dans une des nombreuses prisons russes, où croupissent près d’un million de détenus. Ce sont les trois ans passés dans les geôles de Vladimir Poutine que Limonov raconte avec une précision d’entomologiste, la distance salutaire d’un “salaud lumineux” et une attention toute particulière pour les voyous, voleurs, violeurs ou assassins qu’il côtoie.
Quand Limonov est transféré d’une prison de Moscou à la centrale de Saratov, les jeunes recrues aux muscles saillants qui encadrent les convois apparaissent comme “des visiteurs débarqués d’autres galaxies dans Star Wars”. Les foules en combinaison de travail noires qui évoluent dans la cour de la centrale rappellent celles qui évoluent sur le plateau du film 1984. Ambiance cinématographique pour mieux mettre en scène les traitements dégradants (sévices et torture) infligés au “terroriste” Limonov et à ses compagnons qui lui ont demandé d’écrire leur histoire. Histoire que l’auteur offre à son lecteur “mon frère bien vivant, trouillard paresseux”. Quand “Ben Laden” écrit le livre, la prière “écris notre histoire” retentit encore à ses oreilles. Et c’est d’abord pour eux qu’il écrit “pour vous, les gars, vous les hôtes des oubliettes”.
Que ce soit un mafioso d’une extrême brutalité, que ce soit un retardé mental violeur et étrangleur de fillette, que ce soit un Bouriate as de la gâchette ou un parricide aux dents en or, Limonov entretient avec eux un rapport qu’on pourrait dire d’amitié. Il les décrit avec tendresse, leur pose des questions, écoute leurs histoires et prend scrupuleusement note du récit que lui fait un détenu de son long séjour dans une “maison de correction”. Ces hommes le fascinent, il aimerait comprendre pour quelles raisons, dans le fond, certains se retrouvent là. En tout cas, il ne les juge pas.
Il compare leurs crimes (parfois dérisoires eu égard aux très lourdes peines à purger) à ceux commis par l’État russe. Comme par exemple la mise à mort cauchemardesque mais délibérée, commandée par de hauts fonctionnaires, le 26 octobre 2002, de cent trente-neuf personnes retenues en otages par des nationalistes tchétchènes au Théâtre de la Doubrovska. Limonov détricote cette “affaire” pour démontrer l’entière responsabilité d’un état fasciste dans cette extermination au gaz (un gaz employé pour la première fois et que les services secrets devaient tester). “Par comparaison..., nos forfaits à nous, détenus du troisième quartier de la centrale de Saratov, pâlissaient considérablement”.
“Mes prisons” tient du chant, du réquisitoire, de l’étude anthropologique et de l’autobiographie (la rockeuse toxico avec laquelle L. a vécu). C’est un livre de révolte, à la fois clair, cinglant et beau. Il est à ranger sur le rayon des grands récits de prison (Dostoïevski, Tchékhov, Jean Genet, Soljénitsyne et John Cheever). Une prison que Céline connaissait et qu’il disait être un lieu distingué, contrairement à la foire de Neuilly, où l’homme s’amuse et qui est par conséquent”une chose horripilante de vulgarité”.
Ce qu’on pourrait cependant relever, sur le plan éditorial et médiatique, c’est qu’en se présentant comme un opposant au méchant Poutine, l’affreux Limonov redevient tout à coup fréquentable aux yeux de l’opinion dite éclairée. Le passage d’une place de persécuteur infâme (ami des Serbes non démocrates, des Abkhazes et des Ossètes sécessionnistes, des nationalistes russes) à celle de malheureux (persécuté par la police de Poutine), ce passage est habilement orchestré par un écrivain de talent qui n’a pas fini de nous surprendre. Ceux qui s’indignaient de voir Limonov parader aux côtés du monstre Karadzic porteront-ils aux nues “Mes prisons”?


Édouard Limonov: Mes prisons, éditions Actes Sud 2009

29/03/2009

Petit plaidoyer pour une école unie

Aujourd’hui, je cède la plume à M. Alain Jaquemoud, qui s’était déjà exprimé l’année dernière dans notre blog, et qui désire revenir sur le colloque Enseignement secondaire, formation humaniste et société, XVIe – XXIe siècles, qui s’est tenu cette semaine à l’aula Frank-Martin dans le cadre du 450e anniversaire du Collège de Genève. Pierre Béguin

 

 

Dites matu pro, formations professionnelles, revalorisation des métiers: Charles Beer est là, il frémit d'aise, a la parole en verve et régulièrement, partout où il est amené à en parler, s'enchante de ce qu'il a à dire. C'est son joujou, sa rengaine, son cheval de bataille, son évangile. Il a raison. Mille fois raison. Quand il est arrivé, dans une ville où, sans en connaître grand chose, plus d'un jeune en âge de choisir sa voie avait pour réflexe premier de les bouder, il fallait poursuivre le travail de réhabilitation de ces filières, tâche engagée par Mme Brunschwig Graf et que M. Beer – nous le reconnaissons volontiers – a bien fait de reprendre à son compte. Santé, social, petites et grandes industries, commerce, services, tourisme, corps de l'Etat aussi: voilà les principaux secteurs pourvoyeurs de places, voilà les domaines qu'investissent ces jeunes, une fois formés. Les métiers qu'ils exercent ont leur utilité, leur intérêt, leur noblesse.

Dites maintenant collège, dites université: le regard de l'intéressé s'envole dans les cintres, et ce n'est plus que distraction, absence au monde, évanescence des discours et fuite des corps. La preuve par l'acte – ou le non acte – en a encore été donnée récemment. Retour rapide sur les faits.

Le Collège et l'Université de Genève ont 450 ans cette année. A la traditionnelle commémoration (avec banquet des volées), on a décidé cette fois-ci d'adjoindre un temps de réflexion et de se saisir de l'événement pour débattre de la question de l'enseignement. La manifestation phare consiste en un colloque intitulé justement: «Enseignement secondaire, formation humaniste et société, XVIe – XXe siècle». Elle a démarré mardi soir 23 mars à l'aula Franck-Martin, avec une partie officielle, suivie immédiatement de la première conférence plénière, donnée par Mme Ann Blair, de l'Université de Harvard. Or dès la fin de la partie officielle – au cours de laquelle il s'est borné pour l'essentiel à chanter les louanges de sa propre politique en matière de promotion des filières professionnelles – M. Beer s'est éclipsé. Mission accomplie. Pour aller où? Rejoindre ses pénates? Siéger ailleurs? Poser pour une photo de campagne? Nul ne le sait. Et que dire de l'absence, à quelques exceptions près – et de ce fait remarquées – de la direction générale du post-obligatoire au moment où, précisément, les maîtres exposaient leurs visions et faisaient part de leurs convictions sur la formation gymnasiale dont ils sont responsables?

A partir de là, deux remarques. Primo: vu le prestige de l'invitée de ce premier soir, et, au-delà de Mme Blair, vu l'importance des questions mises en jeu pour aujourd'hui et pour demain, on aurait souhaité que M. Beer honore l'assemblée de sa présence. Il n'a pas cru bon de le faire. C'est une faute de goût. Peut-être une affaire d'agenda.

Deuxio: plus largement, comment, dans cette circonstance symboliquement très chargée de sens, interpréter ce départ précipité? Au mieux comme le signe d'un défaut d'intérêt, au pire comme de l'indifférence, dans tous les cas comme une attitude symptomatique d’un manque de volonté de défendre et de renforcer ce pan essentiel de l'école genevoise. Or affirmer qu'une ville comme Genève vit de l'apport de ses apprentis et de tous les gens de métiers mais qu'elle a également un besoin vital de personnes ayant bénéficié de formations académiques semble relever de l'évidence. Si donc idéologiquement une position comme celle de M. Beer peut ne pas vraiment surprendre – il l'arbore depuis longtemps - politiquement, elle ne paraît guère défendable. Son rôle n'est-il pas au contraire de maintenir lié le faisceau de voies de formation au final complémentaires?

L'école est une, l'instruction publique aussi. Privilégier un secteur au détriment de l'autre relève d'une vision restrictive de l'institution scolaire. C'est en outre prendre le risque de démobiliser une partie des enseignants en portant atteinte à la haute idée que, pour la plupart, ils se font de leur mission. Soutenir les métiers, oui, pleinement. Mais dans le même temps, maintenir le cap d'un collège fort et exigeant.

 

Alain Jacquemoud

 

 

 

28/03/2009

Les treize priorités du DIP

Par Pierre Béguin

 

Tout le monde se souvient – ou devrait se souvenir – des treize priorités de Charles Beer pour sa gestion du DIP. Certes, on comprend qu’un politicien doit ratisser large. Les électeurs, qui ne sont plus dupes depuis des lustres, en prennent acte et s’en amusent. Mais tout de même, treize priorités, là, on faisait dans l’inflation! Le citoyen lambda comprend immédiatement que treize priorités, c’est l’embouteillage assuré, l’accident programmé, le cataclysme annoncé. Treize priorités, c’est, au fond, n’en avoir aucune.

Une brève visite sur le site de l’Instruction Publique donne à ces treize priorités une note particulièrement savoureuse. Sous «conseil d’établissement» – le dada de notre ministre – on peut lire ceci: «Il développe des liens entre l’école, la famille ainsi qu’avec et grâce aux communes.» Ainsi qu’avec et grâce aux communes! En voilà une syntaxe qu’elle est bonne! Rappelons-nous que, dans l’ordre de leur présentation, les trois premières priorités de Charles Beer étaient les suivantes:

  1. Renforcer la cohérence et la qualité du système scolaire
  2. Combattre l’échec scolaire
  3. La langue française

De toute évidence, ces priorités ne sont pas si prioritaires que cela. Mais ce n’est pas tout. On nous indique que «ce projet renforce la démocratie et la participation». Or, il est précisé que, «pour l’élection des parents, le taux de participation moyen est de 18%». Bon, disons que la participation n’est pas une priorité. Et l’on ajoute: «L’élection des enseignant-e-s s’est déroulée de manière tacite dans la plupart des cas». Bon, disons que la démocratie n’est pas une priorité. Enfin, cerise sur le gâteau, cette remarque: «Sur les 364 sièges réservés aux parents, environ 70% sont occupés par des femmes». Bon, disons que l’égalité n’est pas une priorité. Pourtant, dans l’inénarrable liste des treize priorités, on lit sous chiffre 7: «Une politique volontariste en faveur de l’égalité entre filles et garçons». Etonnant, non?

Le politiquement correct m’empêchant de conclure comme le point 10 de la fameuse liste m’aurait incité à le faire, je laisse le lecteur disposer à sa guise de cette ultime séquence.  

27/03/2009

L'Ecrivain, par Mehmet Myftiu

Par Alain Bagnoud

mmyftiu.jpgMehmet Myftiu est albanais. Héros de guerre, né en 1930, il rejoint à 12 ans la Résistance albanaise, est pris, enfermé dans le camp de concentration de Prishtina par les nazis, échappe de peu à une exécution, et lutte pour l'avènement du communisme, auquel il croit fermement. Enfin, la guerre finit, le régime qu'il appelait de tout son cœur arrive et dans l'Albanie libérée, il devient journaliste.

La suite est dans L'Ecrivain, roman autobiographique dont le manuscrit lui a valu l'attention d'Enver Hoxha lui-même, fondateur du Parti communiste albanais en 1941 et président de la République populaire d'Albanie de 1945 jusqu'à sa mort, le 11 avril 1985. « Comment permettez-vous à cette personne d'écrire? » a hurlé le président après avoir pris connaissance du manuscrit que son secrétaire politique, ami de Mehmet Myftiu, lui avait passé. Aussitôt dit, aussitôt fait: l'auteur perd son statut d'intellectuel et d'enseignant, se retrouve vendeur de cigarettes pendant vingt-cinq ans, et interdit de publication jusqu'à la chute du régime, en 1990.

Mais qu'y a-t-il dans ce roman qui lui a valu ainsi l'ire de Hoxha? Eh bien le récit des doutes qu'a eus Mehmet Myftiu. Il se dépeint sur le nom de Besnik, vainqueur d'un concours littéraire, qui rejoint l'Union des écrivains, écrit un roman selon les règles du réalisme socialisme, puis se met à dévier. Un de ses amis, Hysen (Kasem Trebeshina) est accusé d'anticommunisme, condamné (il passe 25 ans en prison), parce qu'il ne respecte pas l'esthétique officielle. Besnik le défend dans une lettre, se retrouve donc dans un camp de travail forcé avec ses anciens ennemis, les fascistes du roi Zog, et son obligation de les fréquenter transforme un peu sa vision stéréotypée. Il découvre que malgré leurs idées politiques différentes, ce sont des êtres humains aussi, avec qui on peut communiquer et pour qui on peut éprouver un sentiment de la fraternité.

C'est ce passage qui, semble-t-il, a rendu Hoxha véritablement enragé: les fascistes devaient être décrits comme des monstres, des chiens, des araignées syphilitiques, il ne pouvait y avoir aucun point commun entre eux et le bon communiste qu'était resté malgré tout Mehmet Myftiu. Lequel, gracié, retourne vers ses amis du parti, croyant que désormais, il va pouvoir écrire librement, désireux qu'il est de faire progresser la littérature albanaise et de créer un véritable réalisme socialiste. Las: il est déclaré malade psychique après le roman L'Ecrivain.

Le grand intérêt de ce livre, que j'ai trouvé passionnant, c'est de nous montrer cette ambiance exotique du communisme stalinien. Exotique, étouffante, insupportable, d'une pauvreté intellectuelle incroyable, d'une sottise et d'un simplisme hallucinants, où toute pratique, toute expérience doivent se calquer sur une théorie idéale qui deviendrait, à l'application, source de niaiserie et de grotesque si elle ne mettait pas les gens au camp de travail, ce qui prête moins à rire.

Le livre est salutaire et intéressant en ce qu'il nous rappelle la réalité des régimes autocratiques, même s'il est écrit dans une forme un peu surannée: focalisations papillonnantes, psychologie vague, définitions des nombreux personnages à l'emporte-pièce, jusqu'à celle du héros principal, esquissé à grands traits, sans vrai souci d'une analyse précise, ce qui rend parfois ses réactions bizarres, notamment en ce qui concerne ses rapports avec les femmes.

Des caractéristiques qui viennent de la formation littéraire de Mehmet Myftiu, du réalisme socialiste qui l'a nourri, ce qui, d'ailleurs, ajoute encore au charme du roman. C'est le cas de le dire: ici, la forme reflète le fond.

 

 

Mehmet Myfiu, L'Ecrivain, Editions d'en Bas/Les Editions Ovadia

 

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

 

24/03/2009

Le créneau de la plainte

Par Antonin Moeri



images.jpegUne de mes amies enseigne dans un cycle d’orientation genevois. Elle m’a raconté une histoire déconcertante. Elle venait de faire entrer ses élèves dans la classe lorsqu’une  inconnue, échevelée, se présenta sur le seuil hurlant comme une démente: Elliot! Elliot! Voulant donner son cours, la prof intima l’ordre à l’échevelée de quitter les lieux et de rejoindre son groupe. La fâcheuse refusant d’obéir, la prof lui saisit fermement le bras pour l’éloigner.
La jeune échevelée étant allée se plaindre auprès de la direction, la prof fut convoquée dans le bureau d’un responsable scolaire qui ordonna à chacune de donner sa version des faits. “Qu’attendez-vous de moi? demanda la prof incriminée, voulez-vous que je m’agenouille devant cette élève qui m’empêche de donner mon cours?” La jeune échevelée s’étant mise à pleurer, le responsable demanda à sa “collègue” de présenter ses excuses. Ce que la “collègue” refusa de faire.
Après cette séance d’un genre nouveau, le responsable dit: “Vous voyez, j’aurais préféré que vous reconnaissiez vos torts, que vous lui disiez un petit mot sympa, du genre je recommencerai plus, j’étais en colère. Cette affaire n’est pas terminée, elle suivra son cours! Bonne fin de journée!”
J’ai voulu rassurer cette prof, qui menaçait de tout plaquer, en lui disant que la plainte était devenue la forme sournoise du lien social. “Le méchant ou la méchante, ajoutai-je, c’est toujours l’autre, donc toi en l’occurrence. L’ado échevelée est forcément innocente, puisqu’aux yeux de l’administration, une victime a toujours raison. La meilleure chose à faire, me semble-t-il, c’est de prendre deux à trois jours de congé, d’avaler quelques tranquillisants, de te promener le long du Rhône et d’observer les écureuils qui osent enfin quitter leur refuge. Surtout, ne te décourage pas. Si ton supérieur hiérarchique continue de te harceler en défendant systématiquement les ados qui viennent se plaindre dans son bureau, je te conseillerai de voir quelqu’un. Manifestement, ton supérieur n’a pas l’air de prendre en considération les effets sur ta personne de la violence symbolique qu’il exerce. On sait que certains cadres, pour défendre leur peau dans un contexte de réformes et de réorganisations tous azimuts, déchargent leur angoisse en déstabilisant leurs collègues.”

Mon amie a pris rendez-vous chez son médecin. Un congé d’une semaine lui fut accordé.

22/03/2009

Vanité ou la germination du silence

Par Pierre Béguin

 

serna[1].jpgUne longue nouvelle de l’écrivain mexicain Enrique Serna a merveilleusement bercé ma dernière insomnie: Vanité (in Des Nouvelles du Mexique, Ed Métailié, 2009). L’écrivain y décrit avec une verve cinglante, un humour – ou une auto dérision – féroce et chirurgical, les compromissions, les lâchetés, les vanités surtout, du milieu littéraire. Auto complaisance, club d’éloges mutuels qui permettent d’accaparer les butins les plus convoités des prix littéraires ou des subventions publiques aux belles-lettres.

Le narrateur enseigne dans une petite ville de province. Il appartient au cercle des artistes rejetés ou marginalisés par la directrice de l’Institut régional de la culture qui ne le compte pas parmi ses protégés. Sous l’impulsion d’amis, il envoie son recueil de poèmes, Tir dans l’obscurité, à Octavio Paz. Qui lui tresse, contre toute attente, une lettre de louanges. Les éloges du maître enflent aussitôt l’ego de l’élève: don Octavio le traite en frère, cadet sans doute, mais en frère tout de même. De quoi naviguer toutes voiles dehors dans la haute mer de l’orgueil. Et, pour commencer ce périple annoncé avec fifres et tambours, une grande fête afin d’exhiber la fameuse lettre devant tout ce que la petite ville compte de prétendants aux honneurs de la poésie. Et de les faire crever d’envie! Tous! Surtout ceux qui le méprisent. Seulement voilà, notre Perrette laisse son pot au lait à portée de crayons de sa fille. Qui profane la lettre avec l’énergie avide de ses trois ans, au point que la missive sacrée en devient illisible. Incapable de produire la preuve qui le consacrerait au pinacle de la poésie, il devient la risée de la fête. Honneur perdu. Les premiers couteaux de la médisance ne tardent guère à briller, les plumes trempées dans les sécrétions biliaires à s’activer, sans parler des commentaires sous cape ou des regards en coin. Humilié, notre poète veut se venger par le vers, écorcher vif tous ces médiocres littérateurs régionaux dans une satire rimée au vitriol. Mais ses mots naissent paralysés ou morts dans les boursouflures d’orgueil. Octavio Paz le lui avait bien dit dans sa lettre: «Avant de prendre la plume, il faut attendre la germination du silence». La colère ne fait qu’assécher la source profonde du chant. Un mauvais poème donnerait des armes à l’ennemi. Mieux vaut le jeter. Dès lors tout s’enchaîne pour le pire. Sa vie de famille se défait. Il sombre dans le bovarysme. Il en veut à sa fille, à sa femme, à cette vie qui l’empêche d’exprimer son génie en le retenant aux rives lénifiantes de la normalité, c’est-à-dire de la médiocrité. Il ne lui reste plus qu’à encaisser les baffes de l’humiliation comme un clown impuissant, et à plonger sa disgrâce dans le mauvais alcool de bars minables, aussi seul qu’un rat noyé dans les latrines. Jusqu’à ce qu’il lui vienne une idée: pourquoi ne pas téléphoner à Octavio Paz sous le prétexte de lui demander une recommandation? Cette nouvelle preuve remplacerait la lettre déficiente. Un ami journaliste lui fournit le numéro du maître. Qui est en conférence à New-York. Tant pis, on précise tout de même à son secrétaire la nature de notre requête et on rappellera la semaine prochaine. Commence alors une étrange convergence de destins, une chaîne d’événements tragiques traçant un parallèle entre la vie du maître et celle de notre poète de province. Une chaîne qui empêche, avec un entêtement ironique, ce contact salvateur qui, seul, lui permettrait de restaurer son honneur perdu. D’abord, l’appartement d’Octavio Paz brûle. Puis les journaux annoncent que le maître est atteint d’un cancer, qu’il est admis à l’hôpital pour y suivre une chimiothérapie. Il tente un ultime baroud d’honneur pour approcher son sauveur lors de l’inauguration d’une fondation culturelle au nom du grand écrivain. Une cérémonie très officielle, en compagnie du président Zedillo et de tout le gratin, où il ne fait que se ridiculiser davantage. Alors, seulement, il abdique son orgueil. Au fond du ridicule, de l’humiliation, il retrouve sa sérénité. De retour chez lui, il demande pardon, en larmes, à sa fille, à sa femme, qui lui annonce triomphante que don Octavio, malgré ses malheurs, sa maladie, a finalement pris le temps de lui envoyer la fameuse lettre de recommandation. De laquelle il ressort clairement que le grand génie reconnaît ce nouveau talent de la poésie mexicaine. Honneur lavé! Les mots du souverain pontife lui donnent enfin la possibilité de piétiner la vermine du Parnasse local, de savourer les plates excuses de tous ces vermisseaux du vers, ces mirlitons de la rime, qui vont bientôt faire la queue pour lui lécher la semelle. Honneurs, prix, postes publics bien rémunérés, hommages présidentiels, gloire internationale, statues de bronze, rues portant son nom…

Non! Car dans son orgueil piétiné, le narrateur a compris que la poésie est un royaume spirituel, non pas une cour avec rois et chambellans. Il fait jurer à sa femme de ne jamais dire un mot à quiconque de cette lettre. Deux nuits plus tard, la tête sur l’oreiller, il entend à nouveau ce grondement qu’il avait oublié dans les vapeurs de sa vanité blessée, le fameux grondement qui annonce la germination du silence…

20/03/2009

Prix littéraire: Le Roman des romands

 

Par Alain Bagnoud

 

banner1.pngUn nouveau prix littéraire est né. Le Romand des romands. Parrainé par d'éminentes personnalités culturelles et politiques, travaillant en lien avec les Départements de l'Instruction publique des cantons, il a été conçu et porté sur les fronts baptismaux par Fabienne Althaus, qui y a mis une énergie et un savoir-faire remarquables. Ce n'est pas si évident d'organiser quelque chose qui touche à plusieurs administrations, dans un pays si fédéraliste, et qui intègre des acteurs du milieu littéraire, des écrivains, des libraires, des enseignants...

Fabienne Althaus a eu l'idée de ce prix en participant avec une des classes dans lesquelles elle enseignait au Goncourt des Lycéens. Cette manifestation lui a montré le profit que l'enseignement – et la littérature - pouvaient tirer d'un tel système.

Ça se passera en gros comme ça: un comité de lecture choisit un certain nombre d'ouvrages publiés en Suisse dans l'année. Ce comité se compose d'un auteur contemporain, de plusieurs professeurs, de bibliothécaires, de journalistes et de libraires provenant de toutes les régions francophones de Suisse. Les ouvrages choisis sont proposés à tous les gymnasiens / lycéens de Romandie, qui, après étude en classe, débats et rencontres, décernent le prix au lauréat: un auteur contemporain.

L'intérêt est évident, pour le monde du livre, pour la littérature suisse romande, pour les jeunes lecteurs. Ce n'est pas rien qu'une fois dans leurs études, on ne propose pas à ceux-ci un texte qui soit des tables de la loi, mais une chose sur laquelle on peut s'exprimer, poser un jugement, argumenter, débattre, au sujet de laquelle il s'agit de définir sa propre esthétique et de la comparer à celle des autres...

Il y a de nombreux autres aspects positifs J'en tire quelques-uns du site qui est déjà en activité: http://www.romandesromands.ch/ : « Pour le plan pédagogique: découvrir la littérature contemporaine romande. Sur le plan culturel: rapprocher des acteurs essentiels: les écrivains, les étudiants,les enseignants, les éditeurs, les libraires, les bibliothécaires. Sur le plan économique: investir et générer des richesses grâce au livre. »

Le reste est sur le site, qui est encore en construction, puisque la première édition vient d'être lancée. Comme on dit, donc: nouvelles suivent.

(Publié également sur Le blog d'Alain Bagnoud.)

 

19/03/2009

Murmure du monde

par Pascal Rebetez

J’ai rencontré un homme qui, sans cesse, avait les yeux en mouvement dans les rues de Cotonou que nous arpentions dans un mauvais taxi cahotant. Au terme des rencontres littéraires qui ont sans doute, plus qu'autre chose, permis notre reconnaissance réciproque, on s’est échangé nos livres. Celui de Lambert, je l’ai lu hier soir et c’est du fort tabac ! ça s’appelle Murmure du monde et c’est paru au Castor Astral il y a trois ans. Je laisse à Pascale Arguedas le soin d’en parler, vu qu’elle en parle bien :

« Ce livre est un véritable puzzle littéraire, érotique et érudit. En une centaine de fragments, un homme flâne, espérant accueillir le matin au lieu de le subir, tentant de combler un immense déficit qui lui donne le vertige, cherchant ses mots avec l’angoisse de trébucher, mais risquant pourtant des alliances osées ou incongrues qui soudain émerveillent, car la poésie étincelle dans ses failles introspectives. (…) On est bercé par des poètes chinois qu’on se promet de découvrir, heureux de retrouver des auteurs communs qu’on va relire. On écoute ce Murmure du monde une fois, deux, trois fois, pour essayer de tout entendre, convaincu que l’auteur aura toujours le dessus. Mais on se laisse faire car sa voix dorée envoûte, touche le coeur. Malgré les plaies ouvertes, Lambert Schlechter aime la vie, celle qui passe par les érections les plus vivaces, les câlins les plus tendres, une boulimie de lectures dont il nous honore. Le Littré, Montaigne, Pessoa, Kafka, Bernhard, Walser et tant d’autres lui murmurent des questions éternelles qui débordent les siècles, et, peut-être, des réponses humaines. Bonheur de lire un poète humble et savant qui n’en finit pas d’écrire élégamment et sans pleurer sur ses douleurs. Un homme aimant, sage, patient, en quête permanente de justesse et de sens. « [...] c’est Dhôtel qui disait ça : écrire pour voir ce que ça donne… » Lire lentement Schlechter pour voir ce que ça apporte, ce que ça entrouvre comme portes, comme émotions… »

17/03/2009

Au bled


Par ANTONIN MOERI


ophelie-photo08.jpgDans le village que j’aime, j’ai quelques amis. Ainsi, vendredi soir, lorsque j’ai débarqué dans la salle du Major Davel, étaient-ils là, autour d’une longue table. Il y avait Marc-Edouard, le vigneron propriétaire de dix hectares de vignes, amateur de jazz et de belles filles, Guillaume le pêcheur qui vit en compagnie d’une Tutsi rescapée des massacres, Horst le restaurateur qui prépare les rognons à la moutarde les plus fameux du monde, Clément l’organisateur d’événements et sa copine qui travaille dans les services d’Anne-Catherine Lyon, Mireille l’assistante médicale et son époux Jacques-André, l’oenologue cantonal.
Guillaume m’a fait part d’un projet. Il aimerait que je traverse le lac à la rame, vingt-huit kilomètres, aller-retour. “Je te suis avec mon bateau au cas où il t’arriverait quelque chose”. J’ai dit que je réfléchirais. Puis, il m’a raconté qu’un jour il avait ramené dans ses filets un soulier contenant un pied. “Quand j’ai touché la chair, elle est partie en poussière, ce qui signifie que le corps a séjourné très longtemps dans l’eau. Un mois après cette découverte, mon collègue Dumortier a ramené un buste dans ses filets. La police a pu prouver que le propriétaire du pied et celui du buste étaient le même homme, un homme qui avait disparu trente ans plus tôt et dont on n’avait jamais retrouvé la trace. D’ailleurs, on n’a pas encore ramené sa tête”.
Cette histoire me fit penser à une nouvelle de Maupassant. Celle où un personnage rencontre un pêcheur qui lui raconte qu’un soir de brume, il jeta l’ancre pour fumer une pipe. Impossible de remonter l’ancre quand il voulut repartir. Une force mystérieuse l’attirait au fond, lui semblait-il. Et le lendemain, avec l’aide d’un autre pêcheur, il parvint à hisser sur sa barque le corps d’une femme. Je crois que cette nouvelle s’appelle “Sur l’eau”. Naturellement, je n’en ai pas parlé à Guillaume. Il m’aurait pris pour un intello.

13/03/2009

La risée de la Suisse

Par Alain Bagnoud

Champaigne_Vanite-cf959.jpgJ'ai de la chance: j'appartiens à deux cantons qui s'arrangent pour être alternativement la risée de la Suisse. Pas besoin d'aller chercher bien loin des sujets de conversation, il suffit de citer leur nom pour qu'aussitôt, vos interlocuteurs se pâment et s'épanouissent comme des citrouilles.

Il y a quelques années, c'était le Valais. Vous vous souvenez probablement de cette période, avec les promoteurs immobiliers, le Parti Unique majoritaire, le gypaète, les écologistes tabassés par des commandos... C'était une époque où je ne pouvais pas apparaître dans une réunion sans qu'on m'interpelle en rigolant: « Mais qu'est-ce que vous avez encore fait, les Valaisans? » On rappelait les événements, on ironisait, on proposait les solutions les plus habiles: créer une fédération entre le Valais et la Corse, par exemple, ou décerner des appellations AOC pour que des comportements si pittoresques ne changent pas.

Puis ça s'est déplacé. Qu'on le regrette ou non, le Valais s'est normalisé et a trouvé une manière de fonctionner moins folklorique. Vous vous rendez compte qu'une première femme y a même été élue Conseillère d'Etat? En 2009? Décidément...

Heureusement, c'est Genève qui a repris le flambeau, et désormais, la rigolade a changé de camp: « Mais qu'est-ce que vous avez encore fait, les Genevois? »

Il s'agit, je cite un peu au hasard, du stade de la Praille, de la votation annulée sur le cycle d'orientation, ou, pompom et feuilleton qui fait crouler de rire nos voisins, de la fumée dans les lieux publics, dont le dernier épisode rajoute une nouvelle touche de grotesque à une affaire qui n'en avait pas besoin.

En effet, étant donné que l'interdiction de fumer est inéluctable, que seules quelques modalités sont encore à discuter, on peut se demander ce que cherchent les opposants. Une seule chose manifestement: à enfumer pendant quelques mois encore les bistrots, à coups d'effets suspensifs, pour satisfaire leur égoïsme, leur petit confort et leur mentalité de gamins qui font la nique aux adultes.

Ce qui serait simplement grotesque si, comme on ne peut manquer de le rappeler, 50 à 60 personnes ne mourraient pas chaque année à Genève à cause de la fumée passive.

(Publié aussi dans Le blogd'Alain Bagnoud.)

 

10/03/2009

Pénis en berne

Par ANTONIN MOERI





penis-balloons.jpgQuand on me raconte une histoire et que le narrateur se présente comme un type exemplaire, ami des réprouvés, des victimes, des ados en dérive, des femmes battues ou des réfugiés échappés à un massacre où les bourreaux ont été clairement identifiés par les militants de toutes sortes, bref, quand un narrateur sait exactement où est le bien, où est le mal, j’abandonne aussitôt la lecture.
Dans la nouvelle de Carver, “Là d’où je t’appelle”, le narrateur à la fois témoin et conteur est un ivrogne. C’est la seconde fois qu’il aboutit dans la maison de désintoxication de Frank Martin. La première fois, c’est sa femme qui l’a amené, la seconde fois c’est sa nana qui, le jour de Noël, l’a accompagné: une secrétaire dans une usine de composants électroniques. Elle a un fils, un ado à la redresse. Elle vient de recevoir les mauvais résultats de son frottis vaginal.
Le narrateur possède une qualité: il aime écouter les autres quand ils ont quelque chose à raconter. Ainsi écoute-t-il attentivement un ivrogne, Joe Penny, la trentaine, qui lui raconte un souvenir d’enfance, comment il est devenu ramoneur et comment, pour une raison quelconque, il s’est mis à boire de plus en plus. Joe Penny préfère qu’on l’appelle J.P. Ils sont sur la véranda un ou deux jours après Noël. Ils fument des cigarettes. À douze ans, effrayé, J.P. pisse dans sa culotte. À dix-huit ans, il rencontre chez un copain Roxy, celle qui deviendra sa femme, une ramoneuse qui offre volontiers des baisers parce que cela porte chance. Puis, il tombe d’un toit, perd son permis pour conduite en état d’ivresse. Ce sont le frère et le père de Roxy qui ont amené J.P. à la maison de désintoxication.
Au cours du récit, le lecteur ne sait plus très bien ce qui relève de J.P. et ce qui relève du narrateur. Exemple: au début, ce sont les mains de J.P. qui tremblent, à la fin, ce sont celles du narrateur qui tremblent. De plus, Roxy, venue rendre visite à son homme, plante un gros baiser sur la bouche du narrateur qui, ayant besoin de veine pour s’en sortir, lui a demandé cette faveur. Ce flou, cette indistinction rendent la situation encore plus dramatique. Et lorsque le narrateur sortira de sa poche un peu de monnaie pour appeler sa femme qui lui demandera d’où il appelle, il sera bien forcé de le lui dire. Il pourrait ensuite appeler sa nana et, quand celle-ci décrochera, il pourrait lui dire: “Hello, mon chou, c’est moi”.
Ce narrateur n’a rien d’exemplaire, il n’a aucune maîtrise sur son destin, sa solitude est irrémédiable, il est incapable de faire la leçon au lecteur, de lui rappeler qu’il existe des salauds sur terre capables d’humilier l’autre et même de tuer des innocents, non, ce narrateur n’a qu’une qualité: il adore écouter les souvenirs de Joe Penny, d’un pénis en berne. “Ça m’aide à me détendre. Ça m’empêche de ruminer sur ma propre situation”. Littérairement, je trouve ça plus intéressant que ces livres où l’auteur avance en proclamant dans chaque phrase: “Voyez comme j’écris bien, comme je suis doué, voyez mon style, il est unique, parce que je sais où sont les salauds, les médiocres et les envieux.”

08/03/2009

Dépannage et copinage

Par Pierre Béguin

 

Ce n’était qu’un petit encart en bas de page, comme un fait divers, à peine un chien écrasé. C’était juste avant Noël, au plus fort de la frénésie d’achats. Quand tout le monde a autre chose à faire, justement. A peine quelques lignes pour dire que Messieurs les ex dirigeants que je ne nommerai pas sont lavés de certaines accusations dans le scandale de la BCG. Qu’ils n’ont pas nui aux intérêts de la Banque, malgré des prêts à 0%. Certes, ce procès ne concernait pas encore le nœud du scandale, paraît-il. Mais il donne le ton: il ne fait aucun doute que le Justice genevoise a commencé à ouvrir son grand parapluie pour abriter ses ouailles politiques, tous bords confondus, et les protéger des intempéries dont ils sont responsables. Trois milliards envolés, et ni responsables ni coupables en vue! Ni même de commentaires! Circulez, rien à voir!

Et pourtant, il l’avait crié haut et fort, le Procureur Zapelli, avant son élection, qu’il allait mener à terme le procès des ex dirigeants de la BCG. Des années qu’il traînait, ce procès, et contre sa volonté, en plus! Ah! On allait voir ce qu’on allait voir! Non mais!

On a vu. Ou plutôt, on n’a rien vu. Un petit encart en bas de page, comme un fait divers, à peine un chien écrasé. Juste avant Noël, au plus fort de la frénésie consumériste. Coïncidence, bien entendu. Et je gage qu’au bout du compte on ne verra rien d’autres. Un petit encart en bas de page: la Tribune de Genève, fidèle à sa tendance paillasson approbateur de la politique genevoise, a parfaitement rempli son rôle. Heureusement que ses blogs en disent plus que ses colonnes! Un tout petit encart en bas de page, comme un vulgaire fait divers, pour débuter la grande lessive du scandale de la BCG. Le grand blanchissage prévisible de ses ex dirigeants et de son conseil d’administration avec ses politiciens de tous bords. Le tout sous la houlette intransigeante du procureur Zapelli, avec un Z comme (...) Avis à tous, à Genève, on lave gratuit et plus blanc! Pour autant que ce soit du lourd, évidemment (lire à ce propos Hold-up démocratique, de Serge Guertchakoff & François Membrez, Ed. du Tricorne, 2007, un livre curieusement ignoré des médias et, donc, passé inaperçu dans notre chère République).

Pas de doute, notre ville incline toujours un peu du côté de la République bananière. La raison d’Etat! Après le scandale des tours de Plan-les-Ouates à la fin des années 60, soldé par un suicide et une condamnation, justifiée certes mais qui avait aussi l’avantage de couvrir de hauts responsables politiques (et à l’époque – j’étais enfant – des noms circulaient unanimement sur toutes les bouches, même sur celles du parti politique concerné; ce fut d’ailleurs le début du déclin du parti radical), après le scandale Medenica et ses fausses factures au début des années 80, pour lequel quelques boucs émissaires de seconde zone, finalement blanchis, ont permis de couvrir l’incurie de la gestion hospitalière, deux conseillers d’Etat qui auraient pu être impliqués et, bien évidemment, de nombreux professeurs de l’hôpital fonctionnant dans des cliniques privées et touchant des honoraires jugés alors indécents, sans parler de médecins de l’hôpital n’ayant pas le titre de professeur et touchant néanmoins des honoraires privés (lire à ce sujet Le dossier Medenica,  de Bernard Robert Charrue, Ed. Pierre-Marcel Favre, 1986). L’affaire Medenica –  un médecin ni libéral, ni socialiste, ni même suisse – a d’ailleurs prouvé qu’à Genève on aime bien les étrangers, aussi parce qu’ils permettent, pour coupables qu’ils soient, de concentrer sur eux des torts que des notables genevois ne veulent pas endosser, comme l’a encore démontré récemment l’affaire du Servette FC.

Moi, j’ai maintenant l’intime conviction de gagner mon pari. Oui, j’avais parié avec mon père, dès le début du scandale de la BCG, qu’il n’y aurait aucun responsable, aucune sanction (je devrais dire aucun coupable car la Justice a inventé le verdict étrange «responsable mais non coupable»). Il ne voulait pas le croire, mon père. Il appartenait à cette génération qui avait encore une foi de charbonnier dans les Institutions. Je vais gagner mon pari, j’en suis sûr. Hélas, l’instruction dure depuis si longtemps qu’entre temps mon père est décédé. Au fond, j’aurai tout perdu, même l’honneur, comme les dizaines de milliers de contribuables et citoyens genevois dont on se sera moqués jusqu’au trognon. Pour parodier Max Planck – fondateur de la théorie des quanta –: le mensonge ne s’impose jamais entièrement par lui-même, mais ses adversaires finissent toujours par mourir (un axiome que j’ai voulu démontrer par l’exemple dans mon roman Joselito Carnaval). Et puis, après les 68 milliards de l’UBS, les 3 milliards de la BCG semblent de la roupille de sansonnet, on ne va pas chipoter pour si peu (encore que 3 milliards pour Genève uniquement donnent à peu près 68 milliards en moyenne suisse, c’est dire l’ampleur du scandale, à la hauteur des subprimes). Mais tout cela est si loin, les nouvelles générations ne sont même plus au courant, le temps de la prescription est venu, n’est-ce pas?

Zapelli, dépannage et copinage! disait un sketch de la dernière Revue. Au-delà de la satire, serait-ce de l’information? Faudra-t-il désormais assister à la Revue pour s’informer? Et se contenter de lire la Tribune pour les sports et pour se conformer aux directives des politiques?

La Tribune, dépannage et copinage? Au secours! Seraient-ils tous de mèche? Et ça ne va pas s’arranger. Lorsqu’Edipresse faisait main basse sur les quotidiens romands, on parlait déjà de dangereux monopole: maintenant qu’Edipresse est racheté par le Suisse allemand Tamedia, quel terme devrions-nous choisir…

 

«Quelque temps après, c’est moi qui avais appris à Charlie que le Quotidien de la ville ne paraîtrait plus.

Il en était resté sur le cul. 

-          Ils ont coulé ? Des grèves, une faillite?

-          Non, non, c’est à la suite de l’affaire des chiens. Pas un jour sans s’attaquer à cette mesure nationale. Ils allaient jusqu’à remettre en cause les résultats des scientifiques. Les lecteurs ne savaient plus ce qu’il fallait penser.

-          A trop jouer avec le feu…

-          Comme tu dis, le journal a fini par se faire interdire.

-          Mince alors, et pour le tiercé?

-          Ben mon vieux, faudra chercher tes tuyaux dans les Nouvelles brunes, il n’y a plus que celui-là. Il paraît que côté courses et sports, il tient la route.

Puisque les autres avaient passé les bornes, il fallait bien qu’il reste un canard dans la ville, on ne pouvait pas se passer d’informations tout de même.»  (Extrait de Matin brun de Franck Pavloff)

 

07/03/2009

Simonde de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée

Par Alain Bagnoud

beauvoir1jpgsmall.jpgIl y a un intérêt tout particulier aux œuvres où un écrivain se penche sur son passé et essaie de comprendre ce qu'il était, comment il a évolué, et d'où vient sa pulsion pour l'écriture. Qu'est-ce qui fait en effet que Simone de Beauvoir, issue d'une famille bourgeoise catholique, devienne l'écrivain et la féministe qu'on connaît et ne connaisse pas le destin de son amie Zaza, soumise à sa famille, et à des devoirs infinis, qu'on destine à un mariage arrangé et qui finit par mourir, épuisée par un combat pour une mince liberté, choisir l'homme qu'elle épousera?

C'est que Simone de Beauvoir a reçu des fées quelques dons qui l'ont aidée à se faire. Un caractère d'abord. C'est une bûcheuse, bête à concours, désirant les succès scolaires et les prix, toute tournée vers l'étude.

Et puis la déveine sociale de sa famille se tourne en chance pour elle: le père s'appauvrit, déchoit, et les filles n'ont pas assez de dot pour qu'on les épouse, sont obligées de travailler,ce qui conduit Simone choisir une carrière d'enseignante, à étudier la philosophie, à s'ouvrir aux idées, aux débats, à se libérer l'esprit des clichés de son milieu.

Cette situation sociale engendre des frustrations utiles à un futur écrivain. On écrit contre le monde, parce qu'on n'a pas assez de satisfaction, d'insertion, parce qu'il y a des manques.

La dernière aubaine de Simone, et la plus grande peut-être, ce sont les rencontres qu'elle fait. Des camarades, des amies, des garçons qui lui apportent ou lui refusent juste assez de choses pour la pousser vers l'avant, jusqu'à cette rencontre capitale avec Sartre, qu'elle raconte à la fin de ces Mémoires, et dont elle sait presque aussitôt que c'est la chance de sa vie. Sartre est quelqu'un qui pense tout le temps, qui a un système original, personnel, avec qui elle se sent de grandes affinités, qui comme elle veut écrire.

Très finement analysées, les circonstances de cette existence qui mène vers l'écriture sont en quelque sorte le pendant de Saint Genet comédien et martyr que Sartre a consacré à jean Genet, et qui vise à décortiquer une existence et à en montrer le sens et les conséquences. Avec, ici comme là, une fois que tout est expliqué, éclairé, un reste pourtant de mystère, une ombre que la lumière de l'intelligence ne réussit pas à éclairer. On peut décortiquer les causes et les effets dans une vie, il est plus difficile d'en déterminer la part de la liberté, de l'aléatoire, et c'est aussi son intérêt et sa beauté.

 

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

03/03/2009

TEOREMA



Par Antonin Moeri






balthazar story.jpgJe me souviens être resté assis dans mon fauteuil, à la fin d’une projection de film. Je n’avais qu’une idée en tête, revoir ce que je venais de voir. C’était au cinéma Métropole, à Lausanne. J’avais quinze ans. Titre du film : Teorema. Auteur : Pasolini. J’ai voulu cet hiver faire une expérience : revoir la chose plusieurs années après cette première émotion.
On voit un chef d’entreprise milanais rentrer chez lui, pendant que son fils fait le pitre en sortant du lycée et que sa fille (divinement interprétée par Anne Wiazemsky) se fait courtiser par un vague étudiant. Quant à l’épouse, elle lit un livre devant son miroir.
Or voici que débarque dans cette famille bourgeoise un splendide jeune homme. N’oublions pas la domestique muette (interprétée par Laura Betti) qui pleure en fixant l’inconnu et qui lui offre aussitôt son corps. Le fils (admirateur de Bacon) est également bouleversé par la beauté du nouveau venu. Madame se dénude dans la maison de campagne quand l’ange revient de promenade. Le chef d’entreprise a des insomnies, il découvre son fils dormant dans les bras du visiteur. Il tombe malade et lit « La mort d’Ivan Illitch » de Tolstoï.
Une des scènes qui m’avait le plus troublé, il y a des années, est celle où A.Wiazemsky découvre ses petits seins pointus devant le beau jeune homme. Même émotion en revoyant le film aujourd’hui. « Tu m’as soustrait à l’ordre naturel des choses », avouera le fils quand l’ange devra partir. « J’ignore comment j’ai pu supporter une existence aussi vide », lui avouera la dame. « Je ne pourrai plus vivre », sanglotera la fille. « Tu as détruit mon ordre, les valeurs auxquelles je croyais », lui dira le père en marchant le long d’un fleuve. La domestique retournera dans sa campagne, où elle fera des miracles avant de se faire enterrer vivante par sa maman (interprétée par la mère de Pier Paolo Pasolini).
Madame (Silvana Mangano) ira chercher de jeunes gaillards dans les banlieues pour faire l’amour avec eux dans une pension ou un ravin. Le fille qui vénérait son père s’étendra sur son lit, en proie à une catatonie définitive, le poing à jamais fermé sur son secret (Requiem de Mozart presque insoutenable à ce moment du récit). Victime d’un délire de type psychotique, le fils qui rêve de devenir peintre pissera sur une toile bleue. À la fin du film, le chef d’entreprise embrassera une gamine à la gare de Milan. Il se dénudera et partira au désert, hurlant sa folie à la face de Dieu.
Dramaturgie épurée, narration d’une redoutable efficacité (aucune scène ne génère l’ennui). Cette fable a gardé toute sa force et je crois comprendre pourquoi je suis resté vissé sur mon siège, dans la salle du Métropole, il y a bien des années. Teorema exerce un pouvoir qui est de l’ordre de la fascination ou de l’hypnose et, cependant, le spectateur n’a pas le sentiment d’être pris pour un imbécile.