27/11/2009

Pierre Michon, Les Onze

 

Par Alain Bagnoud

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Pierre Michon est le plus grand écrivain français vivant.

A ma connaissance. Car il y en a bien sûr qu'on n'a pas lus, et ils sont nombreux. D'autres qui ne sont peut-être pas publiés, pas encore, qui surgiront plus tard..

Puis il y a tous ces auteurs que je connais et qui vont se vexer. Michon le plus grand? Et moi? Décidément, je prends bien des risques. Il s'agit de corriger le tir:

Pierre Michon est l'un des plus grands écrivains français vivants. Comme ça, je suis tranquille.

Bon, Les Onze, donc, Grand Prix du Roman de l'Académie française. Il n'est que temps, quand on pense qu'Amélie Nothomb l'a eu.

Les Onze parle d'un tableau parfaitement fictif, qui représenterait les onze membres du Grand Comité du Salut public, et qui aurait été exécuté par un peintre lui aussi parfaitement fictif, Corentin. Ce tableau deviendrait, serait devenu le plus célèbre du monde, et les visiteurs du Louvre passent sans la voir (dans le livre) devant la Joconde pour atteindre la salle où il trône. Ça s'explique: la peinture d'histoire est en effet plus haute dans la hiérarchie des arts que le portrait.

Aucune référence ne manque à Michon pour inscrire le tableau inventé dans l'histoire des arts et l'Histoire tout court. Des portraits de Corentin dans des tableaux de Tiepolo et de David (un page, un spectateur témoin du Serment duj eu de paume). Douze pages de Michelet dans le chapitre III du seizième livre de L'Histoire de la Révolution française (qui n'existent évidemment pas. Si vous voulez vérifier...)

Et ça fonctionne. On se laisse prendre au jeu avec délices. Finalement, on voit le tableau comme s'il avait existé, après avoir été renseigné sur la généalogie de Corentin, et avoir assisté à la commande de l'œuvre en nivôse, vers le 5 janvier 1794, dans l'église Saint-Nicolas-des-Champs qui abrite la section des Gravilliers.

Porté par une érudition sans faille, Michon, interroge l'art et l'Histoire, dans ce moment charnière où le monde bascule. On connaît son envie de viser au sublime. Le sublime, c'est le tableau Les Onze. Ça pourrait être le livre Les Onze.

Tout s'y emboîte admirablement, dans une langue superbe. Tout est parfait en tout cas pour tout ce qui concerne la culture et les références.

Car en ce qui concerne le vraisemblable, il y a, m'a-t-il semblé, quelque chose d'un peu artificiel dans la construction du personnage de Corentin. La première partie du livre, donc. Grand-père ingénieur sous Colbert, père écrivain des Lumières, lui-même incarnant le passage entre les deux ères, entre la tradition rococo typique du XVIIIème qu'il a apprise chez Tiepolo et le néo-classicisme de David qu'il adopte à la fin de sa vie, entre la royauté et la révolution... C'est presque un peu trop, comment dire... typé.

 

Pierre Michon, Les Onze, Verdier
Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud

25/11/2009

Éloge de l'ennui

 

Par ANTONIN MOERI

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“Les gens qui écrivent”, cette formule devait exercer un pouvoir de l’ordre de la fascination sur l’adolescent que je fus. Si je songe aux “écrivains” qui m’ont littéralement envoûté, ce sont les noms d’Artaud, Céline, Genet, Beckett, Walser, Thomas Bernhard, Brecht, Poe, Rimbaud, Lautréamont, Conrad, Melville qui me viennent à l’esprit.
Lorsque je mangeais avec Georges Haldas au Domingo, ses bretelles me plaisaient, sa voix, son costume noir, son rire et, surtout, ses gestes. Les bras filaient dans tous les sens. L’écrivain vitupérait contre la bêtise crasse, la médiocrité universelle et l’hypocrisie du petit-bourgeois. Il me tenait en haleine en évoquant le journal de Pavese, tel poème de Cavafy, de Giauque ou de Saba, le séjour de Hölderlin dans sa tour et le suicide de Kleist, en me faisant connaître “L’Institut Benjamenta” que Marthe Robert avait traduit en français.
Et quand nous marchions dans le Parc des Bastions ou le long de l’Arve, l’écrivain d’origine grecque m’encourageait à poursuivre mon effort jusqu’au bac. “Vous ferez ensuite ce que vous voudrez, Tomoto”. Il accordait de longues heures à l’ado perplexe qui disait s’ennuyer sur les bancs du lycée. Songeant à cet ennui qui m’allait si bien, je me demande si cette impression de vide, cette lassitude ne forment pas le terrain permettant à une conscience de s’éveiller.
C’est une question rhétorique car je suis persuadé que l’ennui est incontournable dans la construction du château de sable. Or ce sentiment est très mal vu en ces temps de bonheur obligatoire. Serait-ce un privilège de classe, comme Chesterton le disait du désespoir?

23/11/2009

Commentaire de commentaires

Par Pierre Béguin

 

Une fois n’est pas coutume, qu’on me permette de revenir sur ma dernière note concernant CEVA. Je remercie tous ceux qui ont pris le temps de déposer force commentaires. Certes, un certain nombre confirme ce que je savais déjà depuis plus de deux ans que «blogres» existe: un blog n’est pas un lieu d’échanges mais de confrontations (et parfois même d’insultes), ni un lieu d’argumentation mais de croyance ou de slogans, ni un lieu de lecture attentive mais un lieu d’interprétation furieuse (et parfois aveugle). Il est vrai que l’anonymat (que par ailleurs je suis tout prêt à soutenir tant qu’il ne verse pas dans l’insulte) permet le relâchement. Et à certains de se faire passer pour des spécialistes. Ainsi, justifier complètement le tracé prévu par des impératifs techniques a quelque chose de proprement hallucinant. Cela revient à dire que nos ancêtres, au début du 20e siècle, auraient prévu en surface le seul tracé possible du Bachet aux Eaux-Vives que la géologie genevoise permettrait de construire en tunnel une centaine d’années plus tard. Plus qu’une coïncidence, un miracle! Tout le monde sait que la raison est politique (comme le dit fort justement Quai 13 dans son commentaire) et non technique.

 

Ce qu’il y a d’irritant avec CEVA c’est qu’il suffirait de quelques modifications (ou de quelques degrés pour les spécialistes des questions techniques) pour que le projet devienne bon, alors qu’il est, en l’état, franchement insatisfaisant. Les thuriféraires auront-ils la mémoire suffisante pour s’en souvenir dans une décennie? Contrairement aux thuriféraires du stade de la Praille qu’on n’entend plus lorsqu’il faut trouver une solution pressante. Et ma comparaison s’arrête là.

 

Mais ce qui est encore plus irritant avec CEVA, c’est qu’il s’inscrit dans la méthode de nos politiciens qui veulent passer en force, sans concertation, des projets qui concernent l’avenir du canton. Alors qu’il faut à l’inverse ouvrir la concertation et s’assurer de l’adhésion des citoyens. Comme ce fut le cas à Lausanne pour le métro. CEVA est emblématique de cette épreuve de force quasi systématique de la part de nos autorités et de la mauvaise foi crasse qui l’accompagne. Il y a à peine une année, la plupart des Genevois ne savait même pas ce qu’était CEVA. Et si on vote dans quelques jours, ce n’est pas par souci de consultation…

 

Irritant aussi est cette volonté de manipuler les votes. Ainsi, par exemple, pour justifiée qu’elle puisse être (on attendra encore longtemps la voie Cottier), la fermeture des différents accès à Troinex par la route de la Chapelle ou la route de Drize quelques semaines avant les votations ne doit rien au hasard. On me fera d’autant moins croire le contraire que ce type de manipulation est assez fréquent. Qu’on se souvienne, avant les votations sur la traversée de la Rade dans les années 90, comment travaux et modification des feux avaient provoqué des embouteillages monstres à la rue de Lausanne (qui n’en avait déjà pas besoin) et ailleurs. Le fait avait été alors clairement et ouvertement dénoncé, ce qui avait peut-être pesé sur le verdict des urnes. Rien n’a changé, et Genève reste désespérément Genève…

 

PS. Les remarques concernant la police de caractère de mes notes sont tout à fait fondées. Pour tout dire, cette police s’est imposée d'elle-même au moment où La Tribune a changé le moteur et l’interface de son blog. Et mes tentatives pour revenir à ma propre police se sont révélées vaines. Aussi ai-je renoncé – un peu trop rapidement, j’en conviens, car peu intéressé, et très vite énervé, par ce genre de problèmes. De toute évidence, à le lire, mon compère Pascal Rebetez se trouve dans la même situation. Si quelque blogueur de La Tribune pouvait m’indiquer précisément comment procéder pour changer cet état de fait, je lui en serais reconnaissant. Je précise tout de même (en réponse à certains commentaires) que la solution du copier/coller dans Word, qui fut bien évidemment ma première tentative, ne fonctionne pas.

Dits du Gisant, de Jacques Perrin

Par Alain Bagnoud

41pJ2obJA3L._SL500_SL120_.jpgDits du gisant raconte la chute de Jasper, alpiniste de l'extrême, et sa longue immobilité. Il s'agit d'une sorte de journal intérieur, écrit alternativement à la première et à la troisième personne du singulier.
Deux coquilles enserrent cette noix. Au-dessous, le quotidien de l'hôpital, la douleur, les interventions, les greffes, les rechutes et les améliorations, tout ça dit sans pathos, sobrement. Au-dessus, les souvenirs, les évocations, les visites, les réflexions philosophiques qui permettent au gisant de tenir, le raccrochent à l'existence et lui donnent ainsi la force d'aller mieux.
Le livre, souvent sensible, écrit dans une langue poétique et sobre, fait ainsi l'inventaire de ce qui donne un sens à la vie: les rencontres, l'amitié, la culture, le monde du goût. La longue traversée de la douleur et de la renaissance y est une démarche mentale autant que physique. Le texte, cohérent, offre la découverte d'une écriture travaillée, qui tente de saisir l'indicible d'une expérience des limites et propose un trajet spirituel. Notre ami Jean-Michel Olivier a dit, bien mieux que je le pourrais, tout le bien qu'il fallait en penser. C'est ici.
Il y a pourtant un bémol, ai-je trouvé, non au projet de Jacques Perrin, tout à fait intéressant, mais à sa réalisation. Et cette limite, j'ai commencé à la sentir entre la page 67 et la page 70 de son livre.
En ces quatre pages, septs vins sont cités: Château-Chalon 1947, Château Margaux 1900, Chateau d'Yquem 1869, Roussane Vieilles Vignes 1995 de Beaucastel, Schoenenburg 2002 de Jean-Michel Deiss, « enfin l'Evangile 1985 et1982, en majesté, dans sa gloire épanouie, le seul Pommerol qui synthétise l'opulence du Pétrus et la légendaire finesse du Cheval Blanc... »
Et je m'interroge. En quoi est-ce que ça m'intéresse que Jasper, le narrateur, ait bu de si grands crus? NotezJacques Perrin que j'en suis ravi pour lui, mais s'il ne me les fait pas partager, je ne vois aucun intérêt à ce name dropping. Dans ces mêmes 4 pages, Jasper parle aussi d'un « contre-ténor à Venise chantant Ombra mai fu à minuit, un soir brumeux de janvier » ou des heures passées près de Balthus à la Rossinière, il aligne Glenn Gould, René Char, La Callas, Nicolas de Staël, Buffon, Desnos, Martin Heidegger, un « fumet de truffes en gelée à la façon de l'Amphyclès », une « Marinade d'ananas aux truffes »...
Impressions poétiques, certes, que Jasper a vécues, qu'il se remémore pour lutter contre la douleur. Mais j'avoue que pour le lecteur simplet que je suis, tout ça sonne comme un déballage culturel, qui incite à admirer le monde d'art, de goût et de poésie dans lequel le personnage vit. Celui-ci condescend à l'évoquer en passant, sans insister, avec cette élégance référentielle et élitaire de ceux qui veulent donner envie, mais sans faire partager.
Chaque citation ou allusion culturelle, celles que je fais autant que celles des autres, a bien entendu deux buts, dont un très louable: se faire valoir en montrant l'étendue de son savoir, et donner envie aux autres de goûter à ces trésors culturels qui nous ont beaucoup apporté en plaisir et en sens. Mais ici, la balance m'a parfois semblé un peu déséquilibrée.
Non que je veuille des textes pédagogiques et populistes. Mais l'étalage, quand il se fait un peu insistant, a le don de me hérisser. C'est une sensibilité personnelle. Le texte de Perrin a tendance par instants à se clore sur lui-même et j'ai dû alors me forcer pour le continuer, dans ces moments qui convoquent intimement les grands crus, Nietsche, Rilke ou Rimbaud. Jasper prend en effet celui-ci comme modèle ou double.
Tous deux ont vécu leur saison en enfer, Jasper qui réapprend à marcher se compare à Arthur amputé, la différence étant que Jasper renaît à la fin, et que Rimbaud sans sa jambe meurt.

Jacques Perrin, Dits du Gisant, Editions de L'Aire

20/11/2009

CEVA en rade

Par Pierre Béguin

 

Je m’interroge. Maintenant que sont avérées les pertes endémiques de l’exploitation du Stade de la Praille, maintenant que des voix s’élèvent sérieusement pour demander la destruction d’un ouvrage de 130 millions dont l’utilité est fortement remise en cause, maintenant que plus personne ne veut assumer les deux millions de perte annuelle d’exploitation, le silence éternel des espaces politiques m’effraie. Alors que, pour réclamer sa réalisation, les élus vociféraient de toute part, remplissant le canton de leurs coutumières jérémiades sur la difficulté de réaliser des grands projets à Genève, fustigeant la frilosité ambiante et la mesquinerie de certains ressortissants grincheux trop repliés sur leurs intérêts, brandissant les pires menaces quant à l’avenir de la ville sur la scène européenne et celui du Servette FC sur la scène internationale, et s’en prenant sans vergogne aux rares personnes (Christian Grobet en tête) qui osaient s’opposer à un projet de toute évidence mal ficelé, aux coûts non maîtrisés (plus du double en finalité!), aux conditions de rentabilités impossibles à remplir mais, bien évidemment, comme nos politiques en ont pris l’habitude, soigneusement cachées au c… de votant. Où sont ces forts en gueule? Que sont leurs thuriféraires devenus? Pourquoi ce silence? Où sont passés ces chantres de la turlute immobilière? Ces Nostradamus de l’économie genevoise? Ces fanatiques de la misère de l’homme sans eux? Ces grands maîtres de la menace et du catastrophisme? Où se terrent ces pleutres? Où vocifèrent-ils maintenant? Ah! là je sais. Suffit d’écouter. Ecoutez… Voilà! Vous les entendez? Vous entendez ces mêmes vociférations, ces mêmes menaces, ces mêmes mensonges, ces mêmes prédictions, ces mêmes critiques sur les mêmes cibles avec les mêmes raisons. Tous unis derrière CEVA! Car si CEVA ne se réalise pas, la menace est claire: plus rien ne se réalisera à Genève, pas même la nouvelle Comédie, comme le prétend sans vergogne un élu socialiste. Pourquoi tant de mensonges? Un peu de sérieux Messieurs! Car ce n’est pas CEVA qui est en cause, ni même, en ce qui me concerne du moins, son coût, à condition toutefois qu’on cesse de mentir à ce propos (chacun sait, à commencer par les défenseurs du projet, que nous dépasserons les deux milliards). C’est son tracé qui pose problème, de loin le plus mauvais qu’on puisse imaginer. Et là, les mensonges et les aberrations pullulent. Prétendre que l’aide de Berne est essentiellement conditionnée par le tracé relève du mensonge éhonté. Rappelons que le projet de liaison Cornavin Eaux-Vives date de plus d’un siècle, qu’au moment où ces discussions prirent un tour sérieux, la Gare qui avait brûlé, devait être reconstruite sur un site encore non déterminé (les Cropettes? Cornavin?) et que l’aide de Genève était requise par la Confédération sur le motif que cette liaison lui était bénéfique. Qui peut prétendre qu’après un siècle la topographie et les nécessités cantonales n’ont pas évolué au point d’adapter le tracé aux conditions actuelles? J’ai bien dit «l’aide de Genève» et non les subventions de Berne. Car c’est là un deuxième mensonge. CEVA n’est pas un projet pour Genève subventionné par Berne, c’est un projet des CFF, appuyé par la Confédération, dont Genève entend profiter au même titre que le Valais profitera du Loetschberg. Et, que je sache, il n’a été demandé au Valais, champion des subventions bernoises, aucune participation. Acceptons cette participation mais exigeons que le projet réponde aussi aux intérêts de Genève et non à ceux des CFF. Si au moins on avait déplacé ce tracé de quelques centaines de mètres pour le faire passer près de l’hôpital et du bâtiment universitaire adjacent (au lieu de ce long couloir de plus de 500 mètres rajouté à grands frais depuis la future gare de Champel, preuve d’ailleurs de l’inanité du tracé actuel), je pourrais encore le soutenir. Et si on y ajoutait un arrêt à la Fontenette et un autre à Rive, j’applaudirais. Car alors CEVA deviendrait vraiment un début de solution pour les engorgements genevois, même s’il s’apparenterait alors davantage à un métro de ceinture, seule solution vraiment efficace. Mais le tracé actuel ne résoudra pratiquement rien. Car c’est là un troisième mensonge, ou une première grosse sottise: on ne peut pas prétendre résoudre un problème de trafic local par une solution qui porte sur le trafic de transit. C’est exactement ce qui s’est passé avec le contournement de Plan-les-Ouates où l’autoroute devait épargner la construction d’une route d’évitement. Résultat? Le centre du village est toujours aussi engorgé, preuve de l’insuffisance de la solution adoptée. Maintenant, l’évitement n’est plus réalisable et l’on parle d’un embranchement autoroutier au sud du village… A cours d’arguments dans une de nos discussions, un politicien a fini par reconnaître que CEVA n’était pas fait pour les Genevois: «Les Genevois ont le tram» a-t-il affirmé. D’accord, mais qu’on le dise clairement. Et qu’on procède logiquement: soit CEVA ne profite pas vraiment aux Genevois et l’on serait en droit de reconsidérer notre participation, soit on l’adapte aux nécessités cantonales. Dans le premier cas, faire assumer par les citoyens un déficit annuel d’exploitation prévu à 32 millions (et qui se révélera bien entendu supérieur à ce montant) relève de la pure escroquerie. A plus forte raison pour un train qui n’est pas fait pour eux. Il n’y a donc aucune raison que les CFF, principaux bénéficiaires du projet, ne l’assument pas. Au demeurant, on est en droit de se demander comment un projet aussi vital pour Genève peut engendrer un tel déficit d’exploitation. Aurait-on déjà prévu des wagons aussi vides que les gradins du Stade de la Praille? Tant il est vrai que les navettes de bus mises à disposition des frontaliers à Veyrier n’ont pas tenu 6 mois, faute d’occupants…

Au reste, il est surprenant de constater que les certitudes affichées publiquement par certains élus, essentiellement de droite, sur le CEVA se teintent de doute en aparté. De toute évidence, il y a association d’intérêts interpartis: la droite soutient CEVA en contre partie de quoi la gauche s’engage à soutenir la traversée de la Rade, seule véritable jouet de l’entente qui n’a toujours pas digéré l’échec du projet en votation dans les années 90. Pourquoi ne conjugueraient-ils pas leurs efforts pour une fois? Moi, pour tout vous dire, je verrai bien la liaison Cornavin Eaux-Vives Annemasse par une traversée de la Rade. Si la solution du barreau sud aurait, entre autres mérites, celui d’aller chercher les usagers là où ils arrivent vraiment (à Bardonnex) pour les emmener là où ils se rendront en plus grand nombre dans le futur (aux Acacias) – et cela sans prétériter ceux d’Annemasse –, il me semble que, quitte à relier deux points, autant que ce soit par la ligne la plus courte. Elle permettrait enfin une traversée rapide de la ville plutôt que d’opter à chaque fois pour de longs contournements. Songez qu’on se rend plus rapidement à pied de Rive à la Gare, le tram, pourtant nettement plus coûteux, préférant musarder comme à son habitude du côté de la Coulouvrenière. Et Cornavin, par cette liaison directe 90 ans après sa reconstruction, serait enfin une Gare… Mais ne rêvons pas! Le jour où Genève choisira les bonnes solutions, elle s’appellera Lausanne. A propos, il paraît que leur métro fait rames pleines à la satisfaction de tout le monde, qu’ils vont même l’agrandir et qu’ils projettent la construction d’un nouveau stade de… 10000 places. Y a pas à dire, sont moins cons que nous, les Vaudois!

19/11/2009

C'est celui qui dit qui y est!

Par Pierre Béguin

 

Ainsi donc Charles Beer aurait piqué une grosse colère? Il paraît qu’il aurait accusé les militants d’avoir précipité la chute du parti socialiste aux dernières élections…

Une colère bien inutile tant il est vrai qu’il n’y a vraiment pas de quoi s’énerver d’une défaite socialiste: celle-ci ne changera de toute façon rien au paysage genevois et à son inefficience politique. Une colère toute stratégique aussi, tant il est vrai que, s’il fallait trouver  un responsable à cet échec, Charles Beer s’imposerait comme une évidence. Et notre élu le sait parfaitement. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il s’énerve. Une manière de détourner l’attention et de rejeter sur d’autres une responsabilité qu’il devrait endosser. Tout d’abord parce que Charles Beer n’est pas une locomotive pour son parti. Pour preuve, il est de loin le plus mal élu des conseillers sortants. Nul doute que si Véronique Pürro eût figuré sur la liste des verts emmenée par David Hiler, elle aurait été élue. De même, si Michèle Kunzler eût côtoyé Charles Beer sur la liste socialiste, elle aurait bu la tasse. Ensuite, parce que Charles Beer – et ceux de son parti qui l’ont soutenu – est responsable du choix des candidats, et de l’exclusion des autres prétendants. Je l’ai dit ici même il y a une quinzaine de jours, j’aurais préféré que le parti socialiste (et les autres partis itou) proposassent plusieurs candidats plutôt que ces arrangements détestables. Mais il ne fait aucun doute qu’une liste Charles Beer - Manuel Tornare (politiquement très incorrecte car parfaitement machiste!) aurait permis aux socialistes de conserver leurs deux sièges. Comme quoi les quotas peuvent se révéler à double tranchants! Remarquez, moi, au fond, je n’y tenais pas tant que ça, aux deux sièges socialistes! C’est surtout que je tenais encore moins aux deux sièges libéraux. Au fond, si je propage l’information selon laquelle Charles Beer aurait piqué une grosse colère, c’est pour souligner que, donc, ça se passe comme ça chez nos politiciens… comme dans un préau d’école primaire: c’est celui qui dit qui y est!

J’ai fait tout faux

 par Pascal Rebetez

 

Selon l’ONU et ses experts (ex-pères ?), "la croissance démographique dans le monde est à l'origine de 40 à 60% des émissions de gaz à effet de serre depuis 1820. Une meilleure planification familiale pourrait avoir une influence sur l'évolution du climat".

Grosso modo, moins on est de fous polluants, plus ont rit, nous dit l'ONU..

Ne faites plus de gosses, maîtrisez Mesdames vos trompes, coïtez Messieurs en bonne figure interruptive ! Basta pour les objurgations antiques : « Allez et procréez », c’est terminé !

Qu’attend-on pour distribuer des primes aux inféconds, des semences gratuites aux stériles, des bonus aux séminaristes ?

Voilà pourquoi nous sommes si pauvres, descendants de fratries pullulantes - pardon la vie, pardon l’atmosphère - voilà pourquoi il nous faut nous repentir de tous ces enfants élevés au bon air frais, avec leurs grands poumons avaleurs d’oxygène - pardon la vie, pardon l’ONU, pardon l’organisation mondiale de la connerie en boîte !

Pour arriver à un milliard d’individus en moins en 2100, que ne nous imaginez-nous pas une bonne guerre mondiale du tri ? ou un solide virus exterminateur ?

Mais je sens que je caricature un avertissement qui a son poids de travail scientifique :

Moins on sera, mieux on vivra. Moins on erre, plus on se serre. Etc.

 

Père multiple, j’attends mon procès. Je retiens mon souffle.

Je dois me retirer.

18/11/2009

Des bienfaits de la littérature

Par Toto Mo

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Une nouvelle de Maupassant ne m’a pas laissé indifférent. Il y est question d’un notaire de province aimant la musique. Un jour, Maître Saval décide de monter à Paris pour écouter un opéra de Saint-Saëns. Il entre dans un café fréquenté par des artistes et entend prononcer le nom d’un jeune peintre qui va pendre la crémaillère. Maître Saval a tant admiré l’oeuvre de ce jeune peintre au dernier Salon qu’il aimerait être invité. Arrivé dans l’atelier, le notaire reçoit l’ordre de balayer la poussière, puis d’allonger cinq francs pour acheter des bougies. Finalement, l’amateur de musique sera traité de larbin par une foule d’invités impatients de faire la fête.
Il y a quelques années, un ami peintre m’a invité chez lui pour célébrer je ne sais plus quoi. Il venait d’acquérir une mince et longue demeure construite le long d’une route. Cet ami avait la chance de connaître quelques propriétaires de galeries dans diverses régions de la Suisse. Il lui arrivait de vendre des tableaux, ce qui ne lui permettait cependant pas d’entretenir une famille. Sa femme avait donc trouvé un poste de secrétaire dans une mairie. Le repas que ces gens m’offraient était un repas froid: salade de carottes et germes de soja, gruyère et pain complet, jus de pommes et eau du robinet servie dans un pot de grès. Je ne me souviens pas des propos tenus autour de la grande table ovale, mais je me rappelle avec précision le clin d’oeil que le peintre adressa à son fils. En arrivant, j’avais distingué derrière la maison un énorme tas de bois. “Il ne va tout de même pas me demander de...” me dis-je en voyant la silhouette dégingandée du fils grandi trop vite revenir une hache à la main. “On avait pensé que tu pourrais nous rendre ce petit service”, dit le peintre en arborant un sourire d’ange.
Lorsque je m’éloignai de la mince demeure, j’entendis l’artiste dire à son fiston: “C’est une chose que tu n’oublieras pas, Marc-Édouard, il faut savoir utiliser ses amis”. Cette situation n’est pas exactement celle imaginée par Maupassant, mais sa nouvelle “Une soirée” m’a rappelé l’invitation pour célébrer je ne sais plus quoi. Ne serait-ce pas un des rôles de la littérature que de faire rêver en confrontant les expériences, que de remettre en mémoire des lambeaux de souvenirs???

Guy de Maupassant: Contes et nouvelles, La Pléiade, tome 1, 1974

15/11/2009

Fiant Luces neve iam extinguantur

Par Pierre Béguin

 

«L’homme est resté seul comme créateur de sa propre histoire et de sa propre civilisation; seul comme celui qui décide de ce qui est bon et de ce qui est mauvais (…) Si l’homme peut décider par lui-même, sans Dieu, de ce qui est bon ou mauvais, il peut aussi disposer qu’un groupe d’homme soit anéanti.» Celui qui écrit ces mots n’y va pas par quatre chemins. Il proclame la supériorité des lois divines, leur préséance sur la sphère privée, et rend responsable des pires catastrophes le renoncement de l’homme à désirer le salut pour prix de la recherche de son propre bonheur. Cette solitude de l’homme sans Dieu le conduit aux pires comportements: «qu’un groupe d’hommes soit anéanti». Ce sont les purges, les génocides, Auschwitz. Ainsi donc Les Lumières – car c’est bien des Lumières qu’il s’agit dans l’allusion de la première phrase – seraient à l’origine non seulement du matérialisme des sociétés libérales mais aussi des idéologies du mal, les totalitarismes, le nazisme, le communisme. Le théocrate contempteur des Lumières qui tient ce discours anti-laïc n’est pas un extrémiste virulent justifiant son combat, c’est le Pape Jean-Paul II, bien plus modéré que son successeur, qui rédige son dernier livre Mémoire et identité quelque temps avant sa mort. Preuve que la hiérarchie de l’Eglise catholique n’a pas tout à fait renoncé à sortir le religieux de la sphère privée où le principe de laïcité, issu des Lumières, l’a confiné. Et même si sa position reste bien plus modérée, moins tragique et moins dangereuse que celle d’extrémistes d’autres religions, elle souligne tout de même la volonté des théocrates de ne pas rendre toutes les armes.

Deux siècles et demi plus tôt, Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique faisait «l’histoire du fanatisme et ses exploits»: quinze siècles d’horreur, peuples égorgés, rois poignardés «tyrans, bourreaux, parricides et sacrilèges violant toutes les conventions divines et humaines par esprit de religion». S’il apparente le fanatisme (terme inventé par Bossuet au XVIIe siècle) à «une peste des âmes» qui contamine faibles et ignorants, à «une maladie épidermique» de la religion presque incurable, à part peut-être par l’esprit philosophique qui «prévient les accès du mal», il admet que la raison et les lois se révèlent impuissantes face à des «enthousiasmes» délirants qui se persuadent d’être guidés par L’Esprit saint: «Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le Ciel en vous égorgeant?» demande-t-il.

Donc, pour les laïcs, les pires atrocités surviennent lorsqu’on place Dieu au centre de la sphère publique; pour les théocrates, les pires atrocités surviennent lorsqu’on exclut Dieu de la sphère publique. Et le pire, c’est que l’Histoire ne donne vraiment raison ni aux uns ni aux autres. Bien sûr, la laïcité s’est profondément enracinée dans nos mentalités et dans nos systèmes politiques occidentaux, au point que nous sommes tous convaincus – moi le premier – que la nouvelle virulence dont font preuve les théocrates de tout poil au tournant des XXe et XXIe siècle est la pire des gangrènes. Voilà pourquoi le problème des minarets ne se réduit pas à savoir s’ils vont concurrencer nos montagnes ou déparer nos vertes prairies. Et s’il ne fait aucun doute que l’Etat de droit, démocratique et républicain, doit leur accorder leur place à côté de nos clochers – il en va du respect de son esprit même – nous devons nous souvenir que les Lumières de la raison ont triomphé du pouvoir clérical non pas seulement par la plume des philosophes mais surtout au prix de beaucoup de sang versé. L’héritage est à prendre au sérieux et exige vigilance et fermeté. Comme le souligne Tzvetan Todorov, chantre des Lumières, dans son livre L’Esprit des Lumières: «Les maux combattus par cet esprit se sont avérés plus résistants que ne l’imaginaient les hommes du XVIIIe siècle; ces maux se sont même multipliés depuis. Les adversaires traditionnels des Lumières, obscurantisme, autorité arbitraire, fanatisme, sont comme les hydres qui repoussent après avoir été coupées, car ils puisent leur force dans des caractéristiques des hommes et de leurs sociétés tout aussi indéracinables que le désir d’autonomie et de dialogue (...) On peut donc craindre que ces attaques ne cessent jamais» Or, justement, le besoin de religion est indéracinable et il ne s’exprime pas toujours dans la tolérance… Veillons donc à préserver rigoureusement le principe de laïcité! A commencer par son application stricte dans nos écoles. Et surtout ne focalisons pas sur de faux problèmes et sur une cible unique – les extrémistes musulmans. On en viendrait à oublier d’autres dangers. Ainsi, les chrétiens fondamentalistes – les créationnistes – continuent sans polémique leur croisade anti-darwinienne par de nombreuses conférences, notamment à Genève et Lausanne. Ils ont déjà imposé leur enseignement dans de multiples universités américaines, ils s’implantent en Allemagne et profitent allégrement de la privatisation de l’enseignement pour se payer des chaires académiques un peu partout. Dans la plus complète indifférence… Et, si l'on en croit le journal Le Temps, dans les colonies de Cisjordanie se développe un fondamentalisme juif emmené par une soixantaine de rabbins dont Itzhak Ginsburg, un rabbin persuadé qu’il existerait un «ADN juif» supérieur à celui des non-juifs. Tiens, ça me rappelle quelque chose! Pas vous? Je me demande ce qu’en aurait pensé Jean-Paul II…

 

Que les Lumières soient et qu’elles ne s’éteignent plus!

13/11/2009

Bob Dylan vu par François Bon

Par Alain Bagnoud

bob_dylan.jpgFrançois Bon s'attaque à nos mythologies. Il a fait les Rolling Stones et Led Zeppelin. Il va faire Jimi Hendrix. Ici il fait Bob Dylan, ce qui est un moyen pour lui, comme pour ceux qui ont vécu à l'époque où Dylan était Dylan, de se retrouver eux-mêmes et d'esquisser un auto-portrait en utilisant les espoirs, les rêves et les icônes de jadis.

On apprend effectivement beaucoup sur Bon dans ce livre sur Bob. Peut-être plus que sur Dylan. Tout a été dit sur le personnage. Il n'y a pas de révélation possible mais, chez Bon, une nouvelle manière d'envisager les choses.

Il retravaille le portrait du génie, un caractère rebelle forcément, dur, calculateur peut-être, en même temps fermé sur lui-même et ouvert aux tendances de l'époque. Ce qui finit par lui donner cette aura planétaire et cette réputation de génie.

Mais il y a un prix à payer pour tout ça. Ou du moins Dylan en a payé un: la solitude, le mutisme, le never endig tour, les 14 maisons qu'il possède alors qu'il semble vivre dans une caravane posée sur sa gigantesque propriété de Californie...

Son ambition et son insatisfaction le poussent en avant, le font à chaque fois déplacer les lignes et prendre des virages quand on ne s'y attend pas. Le goût de l'urgence et de l'événement provoqué, dangereux, font qu'il ne répète pas avant un concert ni même avant les disques majeurs, montrant les accords aux musiciens quelques minutes avant de jouer, enregistrant deux prises seulement....

Mais le travail est antérieur. Dans la formation et l'écriture: apprendre par cœur toutes les chansons de Woodie Guthrie, passer son temps sur des machines à écrire... La lecture, l'influence des poètes ont donné à Dylan des moyens d'expression que n'ont pas les autres folk-singers de l'époque (et ils abondent, on voit chez Bon que Dylan n'est pas une génération spontanée)...

Cette belle biographie terminée, tout le mystère reste entier. On veut réécouter les disques, on a plongé dans une époque, on a tourné autour d'un personnage sombre, habité, perdu. Décortiquer a posteriori les raisons de telles paroles, les influences de telle musique est possible.

Mais ce qui échappe toujours, c'est le moment de la décision, et son moteur: ce qu'on appelle la création.


François Bon, Bob Dylan, une biographie, Le livre de poche

Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud

11/11/2009

Noir c'est noir

Par Antonin Moeri

 

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Evelyne n’a pas été soumise dans son jeune âge à une autorité écrasante. Elle me l’a souvent dit. Son père ne lui a pas imposé des valeurs rigides qu’elle aurait dû intérioriser sans examen critique. Bonne élève, elle comprenait aussitôt ce que la prof attendait d’elle. Douée pour défendre un point de vue et développer une idée hardie, elle obtint ses certificats et ses diplômes avec une renversante facilité. En discutant avec elle l’autre soir (célébration du quarantième anniversaire de son mari, un homme qu’elle a rencontré au Mamco), je fus surpris par son attitude. Elle travaille actuellement dans un cabinet d’avocats réputés. Son père est propriétaire d’un restaurant gastronomique dans la région de Sierre. Pour célébrer le quarantième anniversaire de son beau-fils que sa fille aime, il avait préparé des canapés au foie gras flambé.
Evelyne ne supporte pas l’homme que sa soeur a épousé. En présence de cet homme, elle baisse les yeux, s’en tient aux formules d’usage. Elle ne s’intéresse pas à sa vie, ni à ce qu’il aime, ni aux études qu’il a entreprises. Son regard glisse doucement vers les reproductions de Roublev, vers les figurines en cuir que les gamins vendent aux touristes égarés dans le souk de Marrakech. Evelyne n’est pas une femme bornée. De son séjour récent à Calcutta, où elle est tombée dans une bouche d’égout, elle m’a parlé en riant aux larmes. Elle a relu plusieurs fois Le ravissement de Lol.V.Stein. Elle adore la peinture de Baselitz, les installations de Krähenbuhl et les quatuors de Janacek. Mais avec Alpha, le courant ne passe pas. Je lui ai demandé pourquoi elle avait construit une représentation négative du Noir. Elle m’a longuement regardé au fond des yeux. Je sais pas, pas envie de me prendre la tête pour ça.
Un peu plus loin, Alpha et Brigitte dansaient, étroitement enlacés. En quoi la construction imaginaire d’Evelyne pouvait-elle refléter le réel? pensai-je. Dans la pénombre, Brigitte et Alpha bougeaient harmonieusement. Quand Alpha posa ses lèvres sur celles de Brigitte, Evelyne s’est brusquement levée: “Je reviens, je vais aux chiottes”.

08/11/2009

Magouille blues

Par Pierre Béguin

 

Si la démocratie suisse est l’une des plus anciennes et des plus représentatives au monde, elle repose tout de même sur cet étonnant paradoxe: elle est sûrement la seule démocratie dirigée, à ses différents étages, par des politiciens qui n’ont pas été élus par le peuple. Au niveau fédéral, le peuple n’élit pas les Conseillers fédéraux, c’est constitutionnel. Au niveau cantonal, le peuple n’a pas le choix de ne pas élire les Conseillers d’Etat, c’est implicite et finalement assez vicieux, ledit peuple, sous le couvert d’un acte électoral citoyen, ne faisant en réalité qu’entériner le choix des partis.

Mon bulletin de vote est là, sous mes yeux. Désolé, mais quel liberté me laisse-t-on à part le bouffon de la République dont on comprend l’aigreur mais pas le sens d’un engagement en fin de compte ni comique ni parodique, ou le prophète dont on ne comprend rien? Seul David Hiler s’impose vraiment (et j’ai peur qu’à force d’être plébiscité de partout il n’attrape la grosse tête et n’évolue plus qu’entre mépris et condescendance – c’est un mal qui peut contaminer nos Conseillers dès leur deuxième mandat). Si je n’en vois qu’un qui s’impose, j’en vois surtout beaucoup qui ne s’imposent pas mais que les partis, et leurs petites magouilles pré électorales, vont nous imposer de toute façon. En fait – je vous en fais le pari – ces arrangements – le choix limité des candidats sur les listes de partis – sont tels que si le sadique de Romont lui-même figurait sur la liste de l’entente, il aurait toutes les chances d’être élu. Donc les partis choisissent les candidats, les font élire et réélire, et si ces mêmes partis n’avaient pas fixé une limite à leurs mandats, il est également à parier que tous mourraient grabataires en face des canons ou au café Papon. Ainsi, Laurent Moutinot, dont tout le monde s’accorde à dire qu’il n’a strictement rien fait, a pu passer 12 ans tranquille dans la vieille ville avant que son parti ne l’envoie ailleurs jouir de sa confortable retraite. Comme le chantait Renaud: «‒Maman quand j’serai grand / J’voudrais pas être étudiant / ‒Alors tu s’ras politicien / ‒Ah oui ça j’veux bien!» Il est vrai que les partis peuvent aussi décider de mettre fin prématurément au mandat de leurs représentants si ces derniers échouent à imposer les objectifs qui leur ont été fixés. Un exemple? Philippe Joye. Rapidement placé sur la rampe médiatique, traînant des casseroles telles qu’il reste pieds et poings liés à l’objectif unique pour lequel l’entente l’a fait élire, il a pour mission, en pleine crise qui rend exsangues des entreprises genevoises, d’ouvrir les vannes immobilières que Grobet s’entêtait jusque là à contrôler, plus particulièrmeent de faire passer la traversée de la Rade en votation. Problème: le peuple refuse la traversée. De rage, il est liquidé par ses propres troupes: quelques mois avant les élections – ô coïncidence! – une desdites casseroles sort dans les journaux. Et son parti, et l’entente d’entente, la bouche en cœur, de jouer aux vierges effarouchées trompées «à l’insu de leur plein gré»: «On ne savait pas! On nous aurait menti?» Messieurs, un peu de sérieux! Moi, simple citoyen à l’écart de l’arène politique, je le savais dès le début (les avocats, ça parle!); alors vous qui l’avez choisi!

On me rétorquera que les choix du peuple ne sont pas forcément meilleurs que ceux des partis. C’est exact. Si éliminer par les urnes un candidat proposé par les partis traditionnels constitue déjà en soi un exploit, les Genevois ont fait mieux dans l’histoire des votations cantonales: ils ont réussi à évincer un des meilleurs candidats de ces dernières décennies – Bernard Ziegler – pour le remplacer par un des pires – Gérard Ramseyer – avec des conséquences si désastreuses sur le Département de Justice et Police que le canton en paie encore le prix actuellement. Chapeau bas! Il fallait le faire. Mais la démocratie est ainsi faite que seul le peuple a le droit légitime de se tromper. Et, en l’occurrence, il fut bien aidé par l’entente qui avait sottement décidé de briguer le monopole de l’exécutif… Une magouille historique de connerie!

Il reviendrait donc à la presse de faire contrepoids au pouvoir des partis. Mais quand on croise le soir, au resto, un journaliste – parfois une jeune journaliste toute émoustillée – dînant en tête à tête avec un Conseiller d’Etat comme un couple d’amoureux, on se dit que, pour la distance critique, il faudra attendre. En fait, à Genève, la presse c’est La Tribune. Et notre Julie reste indéfectiblement fidèle à son rôle de paillasson approbateur de la politique genevoise. Voyez les pages Portrait Election par lesquelles le quotidien nous présente les candidats. J’ai sous les yeux celle du 29 octobre avec Charles Beer. Déjà la photo prête à rire. Pose hugolienne, regard tonique vaguement hollywoodien, à la fois conquérant et rassurant, genre père de la patrie, avec, en arrière-fond, le Cycle de Cayla fraîchement rénové. Ne lui manque plus que la truelle, à notre candidat. Et puis le titre! Charles Beer consulte jusqu’à plus soif (ça sent le recyclé après le départ de Cramer). Mais le clou, c’est le texte! On nous dit par exemple que Charles Beer écoute beaucoup… mais on ne nous dit pas qu’il entend peu. Et que nous apprend au fond ce portrait? Que notre chef du DIP affirme avoir obtenu la paix scolaire. Preuve qu’il entend peu. Pour le reste, qu’il aime la brasserie La Chênoise et le Mamco, et qu’il possède «des origines allemandes, des ancêtres artistes, d’autres industriels» en plus «d’un arrière grand-père arménien – figure de l’indépendance – et un grand-père hongrois, juif et laïque». Y a pas à dire, avec un tel pedigree, il ratisse large, notre candidat. Espérons qu’il ne s’aliène pas les votes des Genevois d’origine turc ou de confession musulmane. Surtout, avec des questions pareilles, le candidat a le beau rôle. Franchement Monsieur le journaliste – à moins qu’on ne vous récompense par un poste de secrétaire de département, comme cela s’est vu par le passé (j’ai les noms! j’ai les noms!) – ne pensez-vous pas qu’il y aurait d’autres questions plus pointues à poser sur le bilan de Charles Beer à la tête du DIP? Qu’est-ce qu’on en a à f… d’apprendre qu’un candidat a pour aïeul le vieil homme du Toggenburg ou un guerrier massaï! En quoi cela nous aide-t-il à voter? Pour la promotion des futurs élus, les partis s’en chargent par des tout ménages; inutile de les dupliquer dans la presse! La manipulation médiatique s’accompagne aussi d’une grossière partialité. Je ne souhaite pas – mais alors pas du tout – l’élection d’Eric Stauffer, ce genre de personnage étant d’ailleurs aussi dangereux au pouvoir qu’il peut être utile dans l’opposition. Mais, sincèrement, consacrer presque 4 pages pleines, comme ce fut le cas dans La Tribune du 5 novembre, à fustiger les mensonges du candidat MCG, n’est-ce pas exagéré? S’il fallait consacrer 4 pages à chaque mensonge de politiciens, dont la plupart mente autant qu’Eric Stauffer, nous aurions déboisé l’Amazonie depuis belle lurette. Et si La Tribune devait maintenir le même équilibre pour les mensonges de tous les candidats à l’exécutif, elle atteindrait l’épaisseur d’un annuaire téléphonique.

Que sont nos démocraties devenues? En Suisse, les forces vives qui devraient l’alimenter en ont confisqué l’esprit pour le détourner dans le sens unique de leurs intérêts: le peuple n’élit pas vraiment ses dirigeants, la presse quotidienne ne joue pas son rôle, les lobbies phagocytent le Parlement pour faire passer des lois uniquement favorables au milieu économique, les banques, les assurances ou autres multinationales pharmaceutiques dirigent le pays en sous main, et j’en passe. Ah si pourtant! Je peux m’exprimer librement, écrire ces mots sans risque. Et, pour avoir vécu quelque temps en Colombie où l’acte de parole est loin d’être anodin, je dois admettre que c’est déjà énorme. N’empêche, on pourrait faire mieux à bon compte. Il suffirait, par exemple, que le parti socialiste me donne le choix entre Manuel Tornare et Charles Beer au lieu de faire lui-même ce tri. J’aurais ainsi l’impression d’une certaine liberté de vote, pour relative qu’elle soit. Car il ne fait aucun doute que Charles Beer sera réélu, comme tous ses compères qui rempilent à l’exécutif, même si – et je suis bien placé pour le savoir – rarement un chef du DIP n’aura autant fait l’unanimité contre lui, dans le secondaire du moins (à part peut-être Martine, mais elle, elle était spécialement élue par ceux qui n’enseignaient pas pour emm... ceux qui enseignaient; et il faut bien admettre que ce fut une exceptionnelle réussite).

Evidemment, le risque de cette magouille pré électorale, c’est que le peuple se rebiffe dans les urnes comme il l’a fait pour les législatives. Et opte donc, pour exprimer sa liberté de choix, pour des candidats ne figurant pas sur les listes des partis traditionnels. Qui, eux, n’ont toujours pas compris que, s’ils donnaient vraiment le choix au peuple, ce dernier serait beaucoup plus discipliné au jour J des votations. Pour tout vous dire, moi, au fond, je me demande parfois si je ne souhaiterais pas une surprise le 15 novembre, même si je redoute qu’elle soit mauvaise. Souhait déçu d’avance: le peuple est moins téméraire pour l’exécutif qu’il ne l’est pour le législatif…

Allez! Pour relativiser mes propos et parce qu’on se trouve sur un blog censé parler avant tout littérature, je laisse le mot de la fin, que je m’adresse en priorité, à La Rochefoucault: «Il est plus facile de paraître digne des emplois qu’on n’a pas que de ceux que l’on exerce».

 

 

06/11/2009

Minarets: oh oui!

Par Alain Bagnoud

swisstxt20091015_11359802_5.jpgLe 29 novembre, donc, on votera en Suisse. Je rappelle que des représentants de l'extrême-droite, l'UDC et l'Union démocratique fédérale (UDF), ont lancé une initiative, qui a abouti, pour introduire dans la Constitution une interdiction de construire des minarets.

Je voulais faire un papier là-dessus. Un texte objectif qui confronte les arguments pour et contre. Une vraie petite dissertation. Mais quelle difficulté! Il a fallu insister, c'était un exercice de style complexe. Car si les motifs pour refuser l'initiative abondent, il faut se battre les flancs pour en trouver de favorables. Mais enfin, j'ai réussi: et voici quatre raisons pour voter oui à l'initiative.

1: Nous porterons des coups très durs à la religion. L'islam pour commencer, mais les autres suivront. La suite obligée étant bien sûr de détruire les clochers, bulbes, coupoles, etc. Aucune tolérance. La religion évidemment est le mal, Voltaire le disait déjà. Interdire les minarets est un premier pas intéressant. Nous nous occuperons des différents clergés ensuite.

2: Nous empêcherons une prolifération incontrôlée, favorisée déjà par le laxisme actuel. N'oublions pas qu'il y a déjà quatre, oui, j'ai bien dit quatre, minarets dans l'ensemble de la Suisse. Mais que fait la police des constructions? Que le Conducteur et futur Gouverneur de Genève, de la Suisse, du Monde: Eric Stauffer, l'homme des chiffres (voir ici), mette un peu d'ordre dans tout ça! Car il a toutes les solutions, il éradique les dealers, il annihile les mendiants, il construit des logements, il donne du travail à tout le monde, il console les veuves et les affligés, il guérit les écrouelles, il soulève les montagnes, suffit de lui demander.

3: Nous soutiendrons grâce à notre vote Oskar Freisinger, le grand poète d'extrême-droite, qui a été l'un des premiers à éructer contre les minarets. Voir ici. Nous remettrons dans les médias cet homme en perte de vitesse, considéré comme un guignol par l'UDC lui-même, son propre parti, qui lui préfère désormais les bien sérieux Yvan Perrin, policier neuchâtelois, et Yves Nidegger, ancien mooniste.

4: Il y aura ensuite plein d'attentats de fanatiques islamistes contre la Suisse, et nous pourrons enfin montrer notre capacité de résistance et de lutte. Nous ferons la preuve de notre caractère intransigeant et guerrier, ce qui ne s'est plus vu depuis 1515, date de la bataille de Marignan, dernière à laquelle la Suisse a participé. Que nous avons perdue. Mais n'oublions pas que nous n'avons plus rien perdu depuis.

Mes arguments vous ont convaincu? Je peux vous assurer que moi, en tout cas, au moment de voter, je n'aurai pas la moindre hésitation.

Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud

 

03/11/2009

E la nave va

Par ANTONIN MOERI

 

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Lisant le dernier livre de Marie-Claire Dewarrat, “Chroniques d’altitude”, je me demandais ce qui faisait la marque d’un écrivain. Est-ce la colère, l’empathie, la lyrisme, la nuance, le style? C’est peut-être dans les comparaisons (qui sont des images) que l’on reconnaît une patte. Les larmes me sont venues lorsque je suis tombé sur celle-ci, à propos d’une patiente avançant avec des béquilles dans une clinique valaisanne de réhabilitation: “Elle tangue un peu, de-ci, de-là, comme ces petites barques maladroites que leurs rames maintiennent à peine dans le roulis mais qui avancent, vaille que vaille, avec constance”.
Et puis, il y a le traitement des stéréotypes, la distance ironique privilégiée par l’auteur: “la limite des neiges que la littérature romanesque et celle des offices du tourisme qualifient systématiquement d’éternelles”. Il y a le sens aigu de l’observation: le tablier noir à rayures blanches que portent les serveuses de la salle à manger des curistes de première classe. L’ado privé de parole et de coordination musculaire qui, juché sur le cheval Liberté, éprouve les joies de l’hippothérapie.
Il y a aussi un monde à critiquer. Le nôtre. Ce paradis incolore, inodore, hygiénisé, mémorisé, archivé, numérisé où le sujet acronymisé attend, “assis dans sa merde, sa pisse et sa nostalgie que quelqu’un puisse s’échapper d’un colloque pour venir le changer”. Ce paradis feutré où les psychologues souriantes, bardées de diplômes internationaux, vous conseillent de lâcher prise alors qu’à côté survit avec des tuyaux dans les orifices l’homme que vous avez aimé, cet éden où les employées hyper-compétentes, belles, sûres d’elles, affables, élégantes, préparent les programmes de thérapies du lendemain, quand le patient au bout de ses forces devra “crapahuter d’un étage à l’autre au gré des changements de dernière minute”. Cet éden où l’on ne fait pas appel à la dignité de l’être humain mais à la catégorie dans laquelle on l’enferme pour pouvoir s’occuper de choses plus urgentes.
Et il y a les énumérations à la Novarina, le rythme, la cantilène, les mille baisers de la grand-mère, le vol des choucas dans le ciel embrasé, les mots enfin trouvés pour chanter la beauté de la nuit, évoquer “la puérile magie des signes”, cette “traînée d’or qui se déployait de là-haut, en s’élargissant, vers la Terre”. Les mots enfin trouvés (même créés) pour faire de cette clinique high-tech juchée sur les sommets helvètes un paquebot rutilant qui vogue imperturbablement sur les flots d’un océan poussif.
A ces “Chroniques d’altitude”, j’ai donné mon adhésion sans réticence. Parmi les livres publiés et lus cet automne, je trouve que c’est un des plus beaux.

 

Marie-Claire Dewarrat: Chroniques d'altitude, Edition de l'Hèbe, 2009

01/11/2009

Qui a peur du grand méchant DIP?

Par Pierre Béguin

 

loup2[1].jpgUne anecdote représentative des dérives «pédagogistes» actuelles – disons plutôt de l’opportunisme politique, exacerbé en ces temps d’élections, conjugué à la peur aussi pathologique que pathétique du DIP devant les exigences des parents – commençait à circuler dans les salles des maîtres des collèges. Une anecdote qui versait dans la caricature et dans le comique, au-delà de ce qu’elle désignait d’une manière de délabrement que subit peu à peu l’Institution. Au point que je m’en emparai aussitôt pour en faire un billet à publier dans «blogres». Il aurait dû être celui du 18 octobre. Il aurait dû… Car, par prudence et respect pour la «source» de cette anecdote, je lui ai soumis le texte au préalable, un texte d’où noms, références et détails avaient été évidemment caviardés, et qui ne comportait au fond rien de bien méchant (il a été publié dans ce même blog des billets bien plus pointus et polémiques sur le sujet). A ma grande surprise, l’enseignant refusa net, terrorisé par les possibles mesures de rétorsions qu’on pourrait lui faire subir.

D’une anecdote l’autre… Ce refus est lui aussi symptomatique d’un certain climat qui s’est peu à peu instauré depuis l’ère Brunschwig Graf dans les collèges. On donne la parole à tous les «acteurs» de l’enseignement, des parents aux élèves – qui ne se font pas faute d’en abuser parfois – mais on la retire soigneusement aux enseignants… qui eux-mêmes n’osent pas la prendre, tétanisés par un pseudo devoir de réserve dont les contours sont aussi flous que pernicieux. De deux choses l’une: soit les différents organes de direction du DIP sont des monstres staliniens prêts à purger les écoles de toutes velléités contestatrices, soit les enseignants – une partie d’entre eux du moins – sont des conformistes par prudence ou des pleutres tremblants derrière leur fiche de paie malgré leur garantie d’emploi. Et au risque de me faire beaucoup d’ennemis, je pense qu’il y a plus de la seconde hypothèse que de la première. Toutefois, si nous nous arrêtons un instant sur la première de ces hypothèses, nous nous  souviendrons alors que, dès le premier article publié ici dans «blogres» et qui égratignait quelque peu l’image du DIP, une sonnerie en provenance de la direction générale retentit aussitôt dans le bureau du directeur du Collège Calvin, et une voix dans le combiné exprima le ferme souhait que ce ledit directeur sache mieux à l’avenir «retenir ses troupes» (notons la métaphore militaire). Dans le même sens, il semblerait (je souligne le conditionnel, qu’on confirme ou infirme ces lignes) que nos autorités aient exigé de La Tribune qu’elle muselle certains propos tenus dans ses blogs et jugés trop outranciers. Cette paranoïa du pouvoir contre les écrits, consubstantielle à toute forme de pouvoir à toutes les époques, m’a toujours paru surprenante, à plus forte raison dans le cadre démocratique où la liberté que revendiquent les blogs devrait être au contraire un signe de bonne santé du système. Car enfin, que peut craindre l’autorité étatique de quelques articles critiques? Que peut-elle redouter de quelques blogueurs qui trouvent enfin un espace pour s’exprimer librement, même vertement? A plus forte raison, dans d’autres contextes plus policés où l’acte critique devient affaire vraiment sérieuse, que peut craindre le pouvoir contre des êtres, certes courageux, mais faibles et désarmés, lorsqu’on dispose d’une police, d’une armée, d’une justice corrompue et d’une grande quantité de prisons? Même Napoléon redoutait Mme de Staël! Quel que soit le contexte, cette paranoïa semble souligner a priori la peur aussi ridicule qu’absurde d’«un géant qui craindrait les chatouilles», selon l’expression de Michel Tournier. Mais ce serait oublier que le pouvoir – toutes les formes de pouvoir – repose avant tout sur un ensemble d’artifices psychologiques destinés à emporter le consentement moral du citoyen et dont l’appareil médiatique doit se faire le porte parole ou la caisse de résonnance. Cette dimension est aussi forte dans nos démocraties que dans un régime tyrannique. Or c’est précisément ce consentement plus ou moins extorqué (lisez par exemple les portraits de nos futurs élus dans La Tribune et vous comprendrez ce que je veux dire) et les artifices qui entretiennent cette manipulation du citoyen par les partis et la presse que des blogs – difficilement contrôlables – viennent ébranler, au risque d’enrayer la belle mécanique politique. Même s’il peut toujours compter sur le sommeil servile d’une bonne partie de la population, le géant est d’autant plus furieux qu’il ne peut frapper.

Puisqu’on parle de sommeil servile, revenons maintenant à l’apparente pusillanimité d’une partie du corps enseignant. Le phénomène mériterait d’être étudié au-delà de ce que j’en écrivais l’année dernière ici même sous le titre Du blog comme exutoire. En ce sens, j’ai toujours trouvé rassurant, voire revigorant – et malgré les réserves que je nourris encore en regard de la radicalité de certaines positions – que des enseignant(e)s se soient dressé(e)s vigoureusement (sic), que ce soit par ARLE ou REEL notamment, contre les volontés de leur hiérarchie, contre la main mise de la FAPSE sur l’enseignement ou contre certaines caricatures de commissaires du peuple qui errent encore dans les salles de classe. Enfin, on entendait une autre voix. Cette variété d’opinions avait quelque chose de rassurant, de salutaire, là où l’uniformité ne cessait d’inquiéter. Elle a pour le moins permis le débat. Et maintenant que l’une de ces voix a gagné la tribune politique, espérons qu’elle saura se faire entendre, ne serait-ce que pour secouer la léthargie pusillanime de certains enseignants qui ne cessent de geindre en aparté dans les salles des maîtres tout en tremblant devant l’autorité. Qu’elle les décomplexe, qu’elle leur permette en fin de compte de s’exprimer, toutes tendances confondues, après trop d’années de mutisme. C’est peut-être la priorité absolue dans ce département qui a besoin de retrouver du sens par la parole rendue à celui ou celle qui reste, en dépit de l’opportunisme politique ou de la mode constructiviste, l’acteur principal de l’acte pédagogique...