13/12/2009

Konrad Lorenz, Escalade et désescalade

Par Pierre Béguin

A propos des bagarres qui ont émaillé la traditionnelle fête de l’Escalade des collégiens, je lis dans la Tribune l’inévitable passage qui ponctue tout article relatant ce type d’événements. Le journaliste donne la parole à un passant, une mère de famille de préférence, qui s’insurge contre les brutalités policières: «Ils maintenaient un jeune à terre en lui appuyant brutalement sur la tête. J’ai pris des photos, les policiers m’ont menacée. L’un d’eux m’a même saisie par le cou. Je ne sais pas si je vais déposer plainte, mais j’aimerais qu’il s’excuse.» Je ne remets en cause ni la véracité, ni la sincérité, ni même la pertinence du témoignage. Comme cette mère de famille, j’aurais été indigné; je le fus d’ailleurs en circonstances analogues. Je pense simplement à cet exemple que donne le psychanalyste Paul Watzlawick, du Mental Research Institute of Palo Alto, dans son essai Une Logique de la communication (Points Seuil 1972): dans le jardin d’une maison de campagne, exposé par endroits à la vue des promeneurs de la contre allée, un homme barbu se traîne accroupi à travers le pré, en dessinant des huit, et regardant sans cesse par-dessus son épaule, cancanant de surcroît continuellement. Nul doute que le passant, observant ce manège, ne conclue au comportement totalement incompréhensible ou, pour dire le mot, à l’état d’aliénation avancée de notre barbu. Mais ce passant ignore deux choses essentielles: les herbes hautes dans lesquelles évolue le pseudo fou cache des canetons qui le suivent docilement et, surtout, que ce barbu au comportement d’aliéné n’est autre que l’ethnologue Konrad Lorenz se livrant précisément à des expériences d’imprégnation sur des canetons, une fois qu’il se fut substitué à leur mère. Konrad Lorenz lui-même n’était évidemment pas dupe de la méprise. Il précise à ce propos dans son fameux essai Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons (Flammarion 1968): «Je me félicitais de la docilité de mes canetons et de la précision avec laquelle ils me suivaient en se dandinant, quand tout à coup je relevai la tête et vis le long de la barrière du jardin une rangée de visages tout pâles: un groupe de touristes debout le long de la barrière fixait sur moi des regards horrifiés.»

Quel rapport, me direz-vous, entre un policier appuyant brutalement la tête d’un étudiant et Konrad Lorenz s’adressant à ses canetons? Leur dénominateur commun réside dans le fait que ces scènes demeurent peu compréhensibles tant que le champ d’observation n’est pas suffisamment large pour qu’y soit inclus le contexte dans lequel elles se produisent. Je ne doute pas une seconde que le jugement de cette brave mère de famille – et de toute autre personne – eût été totalement différent si elle s’était trouvée le vendredi matin dans la cour du Collège Calvin et qu’elle eût assisté au comportement ahurissant d’excités mus par des réflexes claniques les plus primaires (oui, c’est promis! je ne parlerai pas des couteaux) et que même la police anti émeute ne parvenait pas à intimider (sur Facebook, Calvin semble avoir été désigné comme une cible d’attaques pour les stupides raisons que l’on devine). Chacun se fait son idée de la réalité en se basant sur une monade artificiellement isolée à la relation qui existe entre les différentes parties d’un système plus vaste. Et dans son ignorance, sa précipitation ou son désir d’assaisonner l’événement, le journaliste témoigne d’une réalité qui n’est, en fin de compte, que la résultante des compromis, détours et aveuglements réciproques, à travers quoi passe l’information. Ou la désinformation…

Commentaires

Désolé, mais je ne vous suis pas: en quoi ce qui a pu se passer avant autorise-t-il un policier à menacer une photographe et à la saisir par le cou?

Votre silence sur ce point justifie-t-il le comportement du policier?

Écrit par : Johann | 13/12/2009

D'accord avec vous: pour une raison que j'ignore (influences post soixante-huitardes encore vivaces, influences gauche caviar?), le fait est que la Tribune continue encore et toujours de sembler trouver la violence normale.

Par contre, si jamais un policier tord le bras d'un violent pour arriver à l'arrêter, alors là, oh la la!

Écrit par : antoineb | 13/12/2009

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