19/02/2010

Haruki Murakami, Kafka sur le rivage

kafka_sur_le_rivage_murakami.jpgPar Alain Bagnoud

J’ai eu un peu peur, en me mettant à parler de cet ouvrage, de recevoir la même volée de bois vert que lorsque j’avais donné mes impressions sur Les Amants du spoutnik. Les admirateurs de Murakami s’étaient manifestés. « Un crime de lèse-majesté », avait dit un commentateur, alors qu'un autre, avec une grandeur tout irénique, m'incitait à poursuivre mon effort: " Avancez un peu plus loin dans cette œuvre, lisez Chroniques de l'oiseau à ressort et Kafka sur le rivage, décantez lentement, immersion et, peut-être, au bout, capterez-vous quelque chose d'autre qu'un style pour adolescent..."

Je ne pouvais que suivre ce conseil, quoique taraudé par les doutes. Est-ce que Kafka sur le rivage allait me valoir le pilori encore une fois ?

Puis en le lisant, j’ai découvert que j’aimais le texte, même si j'y ai retrouvé ce qui m’avait retenu dans l’autre. Beaucoup d’application. Un humour un peu niais. Un onirisme parfois adolescentaire.

Mais enfin, le livre tient le coup dans son étrangeté.

C’est un roman fantastique. Soumis à la prophétie de son père, qui lui déclare qu’il tuera son père, qu’il couchera avec sa mère et sa sœur, Kafka, jeune adolescent de 15 ans, fugue et se rue vers son destin tel un nouvel Œdipe. L’autre personnage principal, un vieil idiot qui a perdu son intelligence après un coma vécu pendant la deuxième guerre mondiale, mais qui sait parler avec les chats, se met aussi en route. Leurs chemins ont le même but et aboutissent au même lieu. Dans l’intervalle, on aura croisé un homme qui tue des chats pour fabriquer des flûtes avec leur âme, des pluies de poisson ou de sangsues, un bibliothécaire né dans un corps de femme, un camionneur qui découvre la musique classique…

La vraie histoire, bien entendu, se passe dans un autre plan que le réel. De la série d’éléments bizarres, tous ne sont pas expliqués, le lecteur reste sur des incertitudes, des doutes, des doubles explications, ce qui est la caractéristique du fantastique. Mais Murakami postule que derrière l’irrationnel de la vie, il y a un ordre, caché, secret, qui se dévoile par fragments, qu’il est impossible de reconstituer en entier, impossible de comprendre aussi, mais qui communique avec le nôtre et influence l’homme, même si celui-ci, qui est mené la plupart du temps, dispose d’une marge de liberté qui peut changer son destin.

 

Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, Folio

Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud

18/02/2010

Les fantômes de Catherine Lovey

images.jpegPar Jean-Michel Olivier

Catherine Lovey aime les filatures et les enquêtes difficiles. Comme ses précédents ouvrages, Un roman russe et drôle* prend, dès les premières pages, la forme d’une enquête, qui deviendra, un fil des chapitres, une quête de sens et de liberté. D’emblée, Catherine Lovey nous lance sur les traces d’un oligarque russe, Mikhaïl Khodorkovski, milliardaire arrêté par le pouvoir en place et envoyé, comme tant d’autres dissidents avant lui, dans un bagne de Sibérie. Le roman commence sur les chapeaux de roue : la scène d’ouverture — une sorte de garden-party estivale, en Suisse, où se retrouvent et se croisent une dizaine de personnages hauts en couleur — est une vraie jubilation. On pense à Tchékov, bien sûr, mais aussi à Tolstoï et à Dostoïevski auxquels l’auteur fait un clin d’œil complice. Vivante, pleine de fureur et de rire, cette longue scène  d'exposition met le roman sur les rails. Et le lecteur, appâté comme Valentine Y., l’héroïne du livre, a envie de tout savoir sur ce mystérieux oligarque emprisonné pour avoir contesté le pouvoir…

 

 

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La suite, comme souvent chez Catherine Lovey, est déroutante. À peine arrivée à Moscou, Valentine doit faire face à de nombreuses difficultés. Elle retrouve Lev, un ancien ami russe, puis Jean, puis Elena, que Jean a aimée autrefois, et qui tient une galerie d’art contemporain. La vaillante Valentine, comme bloquée dans son enquête, sombre dans le vague à l’âme (russe, bien sûr !). Au fil des pages, la figure du mystérieux oligarque, qui était le point d’ancrage du roman, semble s’évaporer, et presque disparaître. Comme si, désormais, seule comptait la quête aventureuse de Valentine. Comme si, en chemin, Catherine Lovey aimait à changer d’épaule son fusil…

La troisième partie du roman est encore plus élusive, puisque l’héroïne disparaît totalement de la scène. On assiste alors à un échange de lettres entre son ami Jean (qui a reçu quelques messages de Valentine avant qu’elle sombre dans le silence) et Ioulia Ivanovna qui se verra chargée d’enquêter sur la disparition de Valentine. Le roman, une fois encore, change de perspective : Valentine semble passer au second plan, tandis que les relations entre Jean et Ioulia, de plus en plus étroites, occupent le devant de la scène. Et la belle Valentine ? On ne saura jamais si elle a été victime d’une secte ou d’un règlement de comptes (l’enquête qu’elle poursuit n’est bien vue de personne) entre séides du pouvoir.

Ce n’est pas le moindre charme de ce roman russe (comme dirait Emmanuel Carrère) et drôle que de balader ainsi le lecteur entre plusieurs niveaux de sens. Souvent mené dans une impasse, celui-ci est obligé d’interpréter et de se construire sa propre histoire pour se sortir d’affaire. En cela, c’est une réussite. Comme, d’ailleurs, le style vif et enlevé de Catherine Lovey, souvent proche du langage parlé. Il y a du rythme et une indéniable jubilation dans cette enquête originale qui font de ce roman une lecture à la fois surprenante et agréable.

* Catherine Lovey, Un roman russe et drôle, Zoé, 2010.

16/02/2010

Maupassant et Freud

 

 

Par Antonin Moeri



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À l’heure où les oeuvres de Freud entrent dans le domaine public et où vont foisonner de nouvelles traduction de “Malaise dans la culture”, de “L’interprétation du rêve” etc., je relis “Magnétisme” de Maupassant, nouvelle parue dans un journal le 5 avril 1882. Le nom du Docteur Charcot y apparaît (Guy de Maupassant assistait régulièrement à ses présentations de malades hystériques à La Salpêtrière).
Quelques messieurs se réunissent dans un appartement parisien pour boire, manger, fumer le cigare et parler de superstitions. Un grand coureur de filles réaffirme énergiquement son incrédulité. Le vigoureux garçon semble très sûr de lui. Pour le prouver, il raconte une première histoire, celle d’un gamin qui voit en rêve son père se noyer dans l’océan, près de Terre-Neuve. Un mois plus tard, on apprend la mort du pêcheur. Conclusion: les habitants d’Étretat voient dans cet accident un effet du magnétisme. Le coureur de jupons n’y voit, lui, qu’une coïncidence.
C’est en racontant la seconde histoire que notre Don Juan de service va trébucher, si j’ose dire. Il parle d’une femme terne, insignifiante qui, un soir, apparaît devant lui alors que, “la plume en l’air”, il cherche ses mots pour écrire une lettre à un ami. Il a le sentiment de toucher cette femme à qui il trouve tout à coup mille et une qualités, de l’étreindre dans un spasme fougueux, de la posséder avec une intensité telle que l’odeur de sa peau lui reste au cerveau et le cercle de son étreinte autour des reins.
Le lendemain, un désir véhément envahira notre héros “des pieds aux cheveux”. Ses sens seront à tel point déréglés qu’il ira se jeter voracement sur la femme du rêve pour calmer sa fureur. Quand les convives lui demandent quelle conclusion il tire de cette aventure, le conteur, cette fois, hésite. Il a perdu l’assurance dont il se targuait en début de soirée. Et le lecteur actuel se dit que, à une époque où l’existence de l’inconscient n’était pas encore inscrite dans le paysage mental des gens, où les mots castration, lapsus, pulsion, refoulement, borderline, acte manqué, fantasme, libido, transfert, surmoi ne faisaient pas partie du vocabulaire courant, Maupassant fut attiré par le jeu complexe des instincts, le travail des forces obscures, les couches inférieures du moi, l’impénétrable arrière-plan de l’existence. Il a pressenti l’importance de la psyché humaine que Freud explorera systématiquement quelques décennies plus tard. Il est évident que cette intuition, on la retrouve chez d’autres écrivains du XIXe siècle, en Russie, en Norvège, aux États-Unis par exemple.

14/02/2010

Scène de la vie ordinaire

Par Pierre Béguin

La scène se déroule en décembre dernier, peu avant les fêtes de Noël, au centre commercial de la Praille. Premier étage, café Martel.

Assis face à une amie d’Université que je revois régulièrement avec plaisir et la même complicité qui nous rapprochait durant nos études, je bavarde en dégustant un thé aromatisé, pour ainsi dire coupé de l’atmosphère fébrile qui m’entoure. Cette présence curieusement agitée dans mon dos, à la table toute proche, je l’avais pourtant entrevue sans qu’elle ne s’incruste vraiment dans ma conscience. Quand l’homme se lève, mon amie interrompt notre conversation pour me suggérer de vérifier les poches de ma veste, posée sur le dossier de la chaise. Je m’exécute aussitôt. Mon porte-monnaie est bien à sa place. Par précaution, je vérifie le contenu. Vide! J’aperçois alors furtivement, de dos, la silhouette franchir la porte ouvrant sur la terrasse où quelques malheureux fumeurs frappés du récent anathème démocratique bravent encore le froid pour satisfaire leur vice. Un rapide calcul mental m’indique que mon porte-monnaie contenait  environ 250 francs. Certainement, mon voleur a davantage besoin de cette somme que moi. Mais, pour dire la vérité, je suis avant tout vexé. Je n’ai tout de même pas bourlingué aux quatre coins du globe, dans des endroits souvent peu fréquentables, en ayant toujours su, à part un échec cuisant à Lima, éviter ou affronter les problèmes, pour me faire dépouiller comme un novice chez Martel à la Praille! Je dois laver l’affront. Je demande à mon amie, qui  a vu mon voleur de face, de l’identifier. Il est assis, seul, à une table, dans le froid, fumant tranquillement une cigarette, un verre vide posé devant lui. Je m’assieds à ses côtés et engage la conversation:

        Salut, ça va comme tu veux?

L’autre me regarde négligemment sans répondre, impassible. J’enchaîne:

        Tu me dois 250 francs!

Son visage ne trahit ni surprise ni émotion. A cet instant, étrangement, j’ai l’impression de m’amuser comme un gamin, comme si je venais de croquer dans ma propre madeleine et que des sensations du bon vieux temps remontaient à la surface. Mon adolescence peut-être! Je poursuis sur le même ton de ferme assurance, un sourire entendu en coin, mes yeux plantés dans les siens.

        Tu sais bien, les 250 francs que tu viens de me piquer dans mon porte-monnaie…

Sans se démonter, et toujours sans un mot, il sort son porte-monnaie, l’ouvre et en extirpe trois misérables billets froissés de 20 francs en secouant la tête.

        Pas là! dans ta veste, tes manches ou tes poches!

Cette fois, il me répond sur un ton faussement dégagé:

        Alors tu crois vraiment que je t’ai volé 250 francs!

        Je ne crois pas, j’en suis sûr! Aussi sûr que tu vas me les rendre!

A vrai dire, je ne suis sûr de rien. Mais je comprends qu’il a laissé passer sa chance. S’il s’était levé à ma première accusation, s’il était parti aussitôt, dans le doute je n’aurais probablement rien fait  pour le retenir. Maintenant, je sais que je tiens mon voleur et mon argent, c’est une question de temps. Je lui propose un marché:

        Tu me donnes mes 250 francs et on n’en parle plus, je te laisse partir.

Il secoue la tête. Il gagne du temps. Il réfléchit… La scène menace de s’éterniser mais, quoi qu’il arrive, j’ai maintenant l’intime conviction que je ne le laisserai pas filer. Il l’a compris. C’est mon amie qui va débloquer la situation. Elle s’était contentée jusque là de nous observer, debout, à deux mètres de la table, non loin de la porte, son téléphone portable dans la main:

        Bon, alors j’appelle la police. Mais avant je prends une photo…

Pratique, au fond, ces petits appareils multi fonctions! Au mot «photo», l’autre perd subitement sa tranquille assurance. Il se lève d’un bond:

        Non! pas photo! Pas de photo!

Je me lève tout aussi précipitamment pour m’interposer. On ne sait jamais…

        D’accord! Pas de photo! Mais c’est 250 francs…

Joignant le geste à la parole, je tends la main, la paume ouverte pour y recevoir l’aumône exigée. Il me regarde, se répète la somme à lui-même et se met à fouiller ses poches en se tordant bizarrement de côté, comme s’il y cherchait vainement quelque chose. Un instant, je crains qu’il ne sorte une arme. En réalité, il essaie de me cacher ce que j’entrevois furtivement. Des liasses de billets froissés en boule dans ses poches, ses manches, sous son pull, et ailleurs probablement. Quelques milliers de francs, de toute évidence. Décidément, la pêche a été miraculeuse. Voilà pourquoi il n’avait pas quitté le tea-room après avoir vidé mon porte-monnaie. Aucune raison d’interrompre une si belle moisson avant la fermeture du centre commercial! Tous ces consommateurs fébriles, les poches pleines en quête de cadeaux! Une aubaine! Mieux vaut rendre 250 francs – une broutille – et fuir avec le reste. Si j’avais su… Comme promis pourtant, la somme dûment restituée, je le laisse partir, ce qu’il fait cette fois avec une précipitation non dissimulée. Sur la terrasse, deux ou trois hommes, seuls, assis chacun à une table, fument tranquillement, l’air absent. Je me demande s’ils ne participent pas à la même moisson monétaire que mon voleur. Quelle autre raison auraient-ils d’affronter le froid aussi longtemps, devant un verre vide, en allumant cigarette sur cigarette? Je réalise soudain quel poste d’observation idéal offre cette terrasse: à travers les grandes baies vitrées, on a tout loisir de repérer, à l’intérieur, le futur pigeon sans paraître suspect. Comme quoi l’interdiction de fumer dans les lieux publics, en leur fournissant un alibi sur mesure, améliore considérablement la stratégie des voleurs. Retour de manivelle, en quelque sorte!

Sur le chemin qui me ramène à la maison, un doute me taraude l’esprit. J’essaie de comptabiliser précisément les mouvements d’argent que mon porte-monnaie a connu durant cette journée. La conclusion tombe sans équivoque: il ne pouvait en aucun cas contenir plus de 220 francs. J’avais donc volé au moins 30 francs à mon voleur…

Vous qui prenez le thé chez Martel à la Praille, si vous apercevez dehors, sur la terrasse, malgré le froid, un type assez grand, mal rasé, les cheveux en bataille, assis tranquillement à une table et fumant une cigarette devant un verre vide tout en jetant des regards en coin à l’intérieur, dites-lui que je lui dois 30 francs. Et que je les ai bus à sa santé…

 

 

 

 

 

 

 

12/02/2010

Balzac, Une ténébreuse affaire.

Par Alain Bagnoud

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Proust a fait de la scène finale de ce roman un pastiche. Ce n'est pas la seule chose qu'il ait reprise à Balzac, pour qui son personnage, le baron de Charlus, éprouvait beaucoup d'admiration. La scène de séduction du narrateur par Charlus, par exemple, est calquée sur celle de Lucien de Rubempré par Vautrin (voir ici).

A la fin d'Une ténébreuse affaire, donc, on se retrouve dans un salon parisien, des dizaines d'années après les faits qui constituent l'intrigue principale du roman. De Marsay, devenu premier ministre, raconte le dessous des choses. Il y a deux épisodes.

Dans le premier, quatre gentilshommes émigrés, qui ont conspiré contre Napoléon, sont sauvés par leur cousine. Mais elle a le tort d'humilier en passant Corentin, créature de Fouché et policier génial. Ça s'était passé juste avant la bataille de Marengo. Bonaparte, premier consul, était attendu au tournant. S'il perdait la bataille, ses alliés, dont Fouché et Talleyrand, étaient tout prêts à se retourner contre lui, et par exemple à rappeler les Bourbons. Ils s'étaient alliés à Malin, lequel avait fait les proclamations imprimées.

Mais Napoléon vainc. Pour se débarrasser des preuves, et voici le deuxième épisode, Fouché fait enlever Malin par par son homme de main génial, Corentin, qui fouille le château et détruit les papiers compromettants.

Cette histoire, Balzac l'a prise dans l'Histoire. La mésaventure était arrivée non pas à Malin, personnage inventé, mais au sénateur Clément de Ris.

Seulement, Balzac brode, entremêle la grande Histoire à la petite, personnelle, domestique, montre l'influence qu'a celle-là sur celle-ci. Il invente que subtilement, Corentin fait porter le chapeau aux quatre jeunes aristocrates et à leur fidèle domestique. Michu est exécuté. Les gentilshommes doivent s'engager dans l'armée impériale pour avoir la vie sauve. Trois périssent, l'un est blessé.

C'est génial. Un brassage, un talent pour l'intrigue, un montage subtil, des portraits extraordinaires, toute cette vie balzacienne.

Mais quand même, quelque chose m'agace. Une idéologie qui s'incarne dans un personnage. Michu. Le domestique qui s'est sacrifié pour ses maîtres, s'est fait passer ou un jacobin, a voulu racheter leur château pour eux, a tenté de tuer Malin qui le lui a soufflé, et finalement meurt sur l'échafaud de façon édifiante, heureux de le faire pour eux, quoique innocent, s'étant sacrifié complètement, n'ayant d'autre existence que la leur, n'étant que l'ombre de leur ombre, de leur main, de leur chien.

Je déteste ce mépris de Balzac pour les petites gens, et principalement pour les paysans, gens négligeables qui ne peuvent selon lui avoir une valeur que s'ils se dévouent entièrement à leurs maîtres, se sacrifient pour eux, deviennent leurs esclaves, leurs objets.

 

11/02/2010

Les derniers mots de Maître Jacques

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Par Jean-Michel Olivier

À quoi reconnaît-on, ici comme ailleurs, un grand écrivain ? À la force de son style, d’abord, unique et forcément inimitable. À cette petite musique des mots qu’il fait chanter, et qui n’appartient qu’à lui. À la solidité de ses livres, ensuite, à leur architecture secrète, au jeu des thèmes et des obsessions personnelles, à la souplesse et à la résistance de son œuvre. À la coïncidence, enfin, de son propre univers avec certains moments mystérieux de l’Histoire.

Il me semble qu’en Suisse romande (c’est-à-dire dans la littérature française) un écrivain appartient à cette famille. Il s’appelle Jacques Chessex et son dernier livre, Le dernier crâne de M. de Sade*, en est l’illustration brillante. Jamais sans doute l’auteur de L’Ogre, unique Prix Goncourt suisse, n’aura atteint une telle clarté de style et une telle acuité d’expression. En un mot : une telle musique. Exemple : « Le crâne de M. de Sade n’a pas besoin d’ornement. Il est ornement lui-même, de volume concentré, d’ordre élevé, de magie intense, de hantise sonore et de silence où retentissent, et fulgurent, l’orgueil de la Raison et le vol de l’aigle. » On sait qu’au fil des livres, le style de Chessex — volontiers « baroque » et surchargé à ses débuts — s’est épuré, allégé, libéré de la chair pour tendre plus en plus vers l’os, le cœur invisible de l’obscur, qu’il cherche à atteindre. Son livre précédent, Un Juif pour l’exemple, montrait déjà comment un style peut s’épurer pour aller droit à l’essentiel.

Le style, donc, marque du grand écrivain.

Mais aussi la force du récit, mené ici de main de maître, qui tourne autour d’un objet perdu, puis retrouvé, à la fois relique sacrée et fétiche obsessionnel : le crâne (l’os encore !) du divin Marquis. Dans ce roman unique et bouleversant, Chessex décrit les derniers jours du marquis de Sade, emprisonné à l’asile de Charenton. Nous sommes en 1814. Il a 74 ans. Il est vieux et décrépi, rongé de l’intérieur comme de l’extérieur. Il a été condamné à mort par la Révolution, mais on a eu pitié de lui et sa peine a été convertie en emprisonnement. Il reçoit la visite de ses maîtresses et d’une jeune fille de 15 ans, Madeleine, à qui il fait subir des outrages auxquels elle semble prendre un grand plaisir. Il aime à la fouetter, à la torturer avec des aiguilles et à manger ses excréments. Ces fameuses scènes « sales » qui ont valu au livre de Chessex d’être emballé sous cellophane, sont écrites dans une langue somptueuse. Et l’on comprend pourquoi Chessex, obsédé par question de la chair et de la sainteté, s’est plu à retrouver dans sa cellule le divin Marquis : « Nous n’avons pas la même idée de la sainteté. Vous attendez des martyrs, vous les vénérez, vous en faites vos intercesseurs… Nous pensons qu’il y a la sainteté de l’absolu. Du dépassement des limites, du retournement et de la transgression de la Nature et du divin. Saint, saint, saint ! Trois fois saint est M. de Sade… » On sent Chessex fasciné par le marquis de Sade comme un peintre peut l’être par son modèle. Chez le divin embastillé se retrouvent l’obsession du plaisir, le goût de la transgression, la fatalité du Mal, mais aussi, bien sûr, la folie de l’écriture. Car tous les deux sont écrivains. Avant tout et surtout. C’est dans la langue et par la langue qu’ils se retrouvent complices et frères en sainteté.

Un roman, donc, construit comme une pièce de théâtre. Avec une première partie « historique » (l’évocation des derniers jours de Sade à Charenton), suivie d’une partie presque « policière », où l’on voit le narrateur, écrivain lui aussi, se lancer à la poursuite du crâne maudit. Il court, il court, le crâne de M. de Sade ! Il passe son temps à disparaître et à réapparaître. Enterré, exhumé, vendu aux enchères, volé, retrouvé, dérobé à nouveau ! Pour réapparaître enfin dans un château de Bex, où le drame final se dénouera. Comme on tranche la tête d’un condamné à mort…

Le dernier crâne de M. de Sade est un grand livre par la force de son style et la rigueur de sa construction. Mais il y a plus : littéralement imprégné par la présence de la mort, il préfigure aussi celle de l’écrivain. En décrivant le dernier combat — nécessairement perdu — du marquis, on dirait que Chessex pressent, prévoit, appelle presque sa propre mort. Il y a ici une coïncidence fulgurante entre la vie et l’œuvre d’un homme qui, décrivant les derniers jours d’un réprouvé orgueilleux et impie, sent la mort s’approcher et, silencieusement, le prendre par la main. On sait que le livre se termine sur quelques vers du poète allemand Eichendorff, ainsi traduits : « Comme nous sommes las d’errer ! Serait-ce enfin la mort ? » La mort est et a le dernier mot du livre. Et de l’œuvre même de Jacques Chessex. Qui aura écrit sa vie, comme sa mort, ultime marque du démiurge.

* Jacques Chessex, Le dernier crâne de M. de Sade. Grasset, 2010.

09/02/2010

Génie comique

Par Monsieur Antonin

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“Normance” s’étant très mal vendu, Gallimard demanda à Céline de rompre le silence, de jouer le jeu, de faire reconnaître son génie en expliquant sa démarche par écrit. Ce que fera un Céline jubileur, au sommet de sa forme, dans un de ses textes les plus hilarants. C’est le cri de joie du sarcasme. Il y met en scène un auteur en quête d’un interviouweur. Comme l’État-Major de Gaston est overbooké, il se rabat sur un quidam sournois méfiant qui lui donne rendez-vous dans un square. On dirait du Beckett.
Le prof chargé de poser des questions est mutique. Or l’agrégé à lunettes a un manuce en lecture chez Gallimard, un petit Goncourt qui marine, un ”pensum proustique ou antiraciste”. Le lui rappeler va le stimuler. Cette fois, on ne parlera pas de politique, on ne parlera que d’art, c’est-à-dire de style. L’auteur, pressé par son éditeur de rompre le silence, se présente comme l’inventeur d’un petit truc: capter les ondes émotives à travers le souvenir du langage parlé.
Il trouve son interviouweur tellement mou qu’il le traite de tous les noms. En vérité, ce n’est pas un agrégé, c’est un colonel que Paulhan lui a envoyé. Bientôt, le Colonel Réséda ne mâchera plus ses mots: ”Vous êtes qu’un vieillard scléreux, rabâcheur, aigri, prétentieux, fini! Le pire Tartuffe des Lettres françaises!” Il devient nerveux, il a le sentiment d’être surveillé. Il veut s’en aller. L’autre le retient, lui dit sa haine des bourgeois jouisseurs qui ne font jamais leur vaisselle. Le colonel se tortille, se trifouille la braguette. Il est un peu prostatique. L’urine lui dégouline des cuisses. Les passants se posent des questions.
L’auteur convoque alors la célèbre image du métro émotif pour expliquer comment il travaille. C’est dans le gouffre sale et puant du métro, “le grand avaloir des fatigués”, qu’il embarque tout son monde, pour foncer directement au but, en plein système nerveux, grâce à ses rails profilés. Réséda patauge dans sa pisse. “Les rails qu’ont l’air droit le sont pas du tout. Ils ne sont droits que dans l’émotion”.
Pour mieux définir son style, l’auteur convoque une seconde image, celle du bâton qu’il faut courber ou casser avant de le plonger dans l’eau pour qu’il paraisse droit. Le colonel se met à délirer. “C’est un assassin. Il a dévissé tous les rails. Au secours!” L’auteur appelle un taxi pour conduire le colonel chez Gaston. On achète des roses pour les offrir au célèbre éditeur. Les flics surveillent le manège de nos deux énergumènes. Dans un bar, Réséda avale d’un trait le kirsch d’un client, un blanc gommé, un grand cognac. Ça tangue dur. L’auteur préfère rentrer chez lui pour fignoler l’interviouwe. Il ne fait pas confiance à ce charogne interviouweur, à ce cabotin biaiseux, à “ce sale ourdisseur faux cochon”.
Ce qui frappe à la lecture des “Entretiens avec le Professeur Y”, c’est le choix que fit Céline. Pour emporter l’adhésion du lecteur, il aurait pu opter pour le registre sérieux grave byzantin, couper en quatre les plus ténus cheveux. Pas du tout. Il choisit la dérision, la farce, le théâtre, le cirque. J’ai dit qu’on se croyait dans un roman ou une pièce de Beckett. J’aurais pu ajouter: dans un film de Buster Keaton. Le puissant génie comique de Céline explique en partie l’intense plaisir qu’on ressent en lisant ce texte.

07/02/2010

Avatar

Par Pierre Béguin

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Non! Il ne s’agit pas ici du titre du célèbre film de James Cameron mais de celui d’une nouvelle de Théophile Gautier. Une nouvelle – je l’avoue – dont je n’eusse jamais parlé si le film éponyme ne battait pas tous les records d’affluence. J’espère ainsi lâchement profiter de cette confusion pour attirer sur Blogres de nouveaux visiteurs et faire exploser les statistiques afin d’améliorer notre dernier classement indigne dans la liste des meilleurs blogs de la Tribune. Comme Méphistophélès attire Faust en lui faisant voir l’image d’Hélène dans le miroir magique. C’est d’ailleurs par cette comparaison que Gautier annonce le piège par lequel le docteur Balthazar Cherbonneau attire le comte Olaf Labinski pour procéder, au moyen d’un baquet mesmérique, au transfuge de son âme. Car avatar, rappelons-le, c’est d’abord l’appellation donnée à chacune des incarnations de Vishnu. Et, par extension, au transfuge des âmes dans un corps étranger, opération sur laquelle repose conjointement la trame du film de James Cameron et celle du récit fantastique de Théophile Gautier. Les comparaisons ne s’arrêtent d’ailleurs pas là. Dans les deux cas, le héros souffre d’un mal que l’avatar doit guérir. La différence, on s’en doute, c’est que, dans le film, les multiples avatars permettent la renaissance du héros à un ordre nouveau où règnent bons sentiments et amour de l’autre, alors que, dans la nouvelle, ils aboutissent à sa mort.

Mais quel est ce mal incurable qui mine lentement Octave de Saville et auquel les médecins n’entendent rien? Le mal du siècle. Le mal romantique. Clairement désigné comme une forme de mélancolie. Dans la nouvelle, le mot lui-même est associé au soleil noir de la célèbre gravure de Dürer. Par un curieux avatar en écho, la gravure et l’oxymore qui lui est attaché ont inspiré le poème «El Desdichado» de Nerval, un poème de Gautier et, plus tard, de Victor Hugo. De même, Octave est le masculin d’Octavie, personnage éponyme d’une nouvelle des Filles du feu, dans laquelle la mélancolie du narrateur, en proie à un chagrin d’amour inconsolable, se double de celle de la jeune fille poursuivie par la fatalité. Gautier et Nerval ne sont pas amis d’enfance, ils n’ont pas signé des articles d’une même main (G.G. pour Gérard Gautier) sans que leurs œuvres respectives n’opèrent entre elles quelques avatars.

Donc, Octave de Saville est incurablement mélancolique à cause de son amour sans espoir pour la Comtesse Labinska. Incurablement, car la mélancolie, comme l’a très bien définie Freud, est le contraire du processus de deuil. Là où le sujet entreprend de se séparer de l’objet disparu, dans la mélancolie il lui est impossible de se détacher de l’objet perdu et de réinvestir ailleurs son énergie libérée, ce que finit par réussir le héros du film de James Cameron. Ayant le bonheur d’avoir réalisé l’impossible – la passion dans le mariage –, Prascovie Labinska ne parvient jamais à convaincre Octave de l’impossibilité de son amour. De désespoir, ce dernier consulte l’étrange docteur Cherbonneau – personnage type des récits fantastiques – qui lui propose de transfuser son âme dans le corps du comte Labinski, l’époux adoré de Prascovie, et celle du comte dans le sien. Le double avatar se déroule comme prévu. Sauf que la comtesse, très intuitive et éclairée par la force de l’amour, réalise la supercherie: elle reconnaît l’âme d’Octave dans le corps de son mari et refuse alors de se laisser approcher. Métamorphose inutile! L’étrange docteur Cherbonneau réitère donc l’opération en sens inverse. C’est là que tout se complique. Si le comte retrouve son âme, celle d’Octave s’envole et ne parvient plus à retrouver son corps originel. Diablerie du docteur? Sûrement. Car le Diable est le grand diviseur – en grec, «celui qui désunit». Ainsi, ultime avatar, Cherbonneau s’empresse de quitter son vieux corps pour venir animer le jeune corps d’Octave de Saville…

L’homme ne peut se faire Dieu impunément. Octave n’est pas Zeus. On l’a compris, Avatar s’inscrit dans ces récits qui revisitent le mythe d’Amphitryon: Zeus, amoureux d’Alcmène, fidèle à son mari Amphitryon, prend l’apparence de l’époux adoré pour engendrer Héraclès. De même, Merlin permet à Uther de prendre les traits du Duc de Cornouailles pour posséder sa femme Igrayne et engendrer le futur Roi Arthur. De même, grâce au docteur Cherbonneau, Octave se métamorphose en mari de Prascovie pour se faire aimer de cette femme fidèle et pure. Mais, contrairement à Alcmène et Igrayne, Prascovie ne se laisse pas duper par les apparences et voit l’âme à travers le regard de l’amant passionné. Octave ne parvient pas à ses fins et en meurt. Pour les pauvres humains que nous sommes, le dédoublement est toujours catastrophique, comme ne cesse de le répéter la littérature romantique du XIXe siècle, avant que Freud ne conceptualise cette forme d’avatar sous le terme de schizophrénie.

Au début du XXIe siècle, grâce à Hollywood, l’avatar est enfin couronné de succès. Il était temps!

 

05/02/2010

Les Infortunes de la vertu, par le Marquis de Sade

Alain Bagnoud


428px-Sade-Biberstein.jpgOn reparle beaucoup du Marquis de Sade, dans ces régions, à cause du dernier livre de Jacques Chessex, Le dernier crâne de M. de Sade, que l'on trouve en piles dans toutes les librairies, sous cellophane publicitaire, et qui se vend avec abondance.

C'est le cas où deux écrivains se soutiennent mutuellement. La notoriété actuelle de Chessex, celle de Sade se réunissent et se conjuguent. Deux écrivains, car Sade, seigneur arrogant et libertin impie qui a donné un nom commun à la langue française, était surtout un auteur, qui se voulait tel, et qui avait deux faces.

Il a publié pendant la Révolution des oeuvres officielles signées et des oeuvres anonymes et clandestines, bien plus intéressantes que les autres. Je n'avais pas pensé grand bien des Crimes de l'amour. J'ai trouvé magnétique Les Infortunes de la vertu, première version (1787) de Justine ou les Malheurs de la vertu. Ce livre, écrit quand il était encore en prison sous la royauté, lui a valu la prison sous la Révolution puis l'enfermement chez les fous.

Parce qu'il est obscène, mais surtout subversif. La pauvre Justine veut faire le bien et ne récolte que tourments et malheurs alors que les méchants sont récompensés. Des dissertations rousseauistes démontrent que le mal est dans la nature et qu'il lui est indifférent. Zadig de Voltaire est cité pour prouver qu'il n'est pas de mal dont il ne naisse un bien.

Toute la machinerie fantasmatique est assez voilée dans Les Infortunes. Les pratiques elles-mêmes sont éludées, signalées simplement, paraphrasées, mais pas décrites explicitement comme le marquis s'acharnera à le faire au fur et à mesure des versions successives qui dilateront le texte. Le texte se construit sur des oppositions. Entre vertus publiques et vices privés, entre le désordre de la débauche et l'ordre des endroits où elle se pratique, maisons bourgeoises ou, emblématiquement, couvent réglé parfaitement, avec une minutie et une organisation qui accusent ce qu'on y fait.

C'est une question de mise en scène, mais aussi une démarche artistique. Il y a une figure de style qu'on peut accoler à cette esthétique, et c'est elle qui donne à la prose de Sade cette flamboyance: c'est l'oxymore.

Jacques Chessex, Le dernier crâne de M. de Sade, Grasset
Sade, Les Infortunes de la vertu, GF

Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud


04/02/2010

Écrire en Suisse romande (1)

Par Jean-Michel Olivier

images.jpegQuelle place occupe un écrivain dans la société d’aujourd’hui ? Quel est son rôle, sa fonction, sa responsabilité sociale ? Est-il un médiateur ou un provocateur ? Est-il vraiment un créateur, vivant d’air et d’eau fraiche, au-dessus de toute contingence matérielle ?

Ces questions sont au cœur du dernier livre de Jean-François Sonnay, Hobby*, qui essaie d’y répondre d’une manière à la fois humble et exigeante en s’appuyant sur sa propre expérience. Tout a commencé, pour Sonnay, en 1972, avec une pièce de théâtre, Le Thé, puis des essais, des recueils de contes, des romans, d’abord à L’Aire, puis à L’Âge d’Homme et enfin chez Bernard Campiche. Même si elle est trop peu connue, l’œuvre de Sonnay est riche et variée, intéressante à plus d’un titre.

Mais revenons à Hobby. Pour écrire ses livres. Sonnay a choisi d’exercer plusieurs professions « alimentaires », le plus souvent au CICR. Avec l’argent gagné dans ses missions autour du monde, Sonnay s’est offert des plages de liberté et d’écriture. Jugez plutôt : en trente ans, il aura travaillé 17 ans dans l’humanitaire et 13 ans comme écrivain à temps complet.

Comment est-il venu à l’écriture ? Par élimination. Après avoir abandonné tous les domaines où il ne se sentait « ni génial, ni capable de progrès », comme la comédie, la musique et le cinéma. Écrivain par défaut, donc, mais obstiné, exigeant, rigoureux. Ce qui ne lui a valu ni statut privilégié, ni protection sociale, puisque la profession d’écrivain n’est pas reconnue par l’administration fiscale (revenus littéraires insuffisants). Mais la littérature, pour Sonnay, fait partie de son engagement politique et social.

images.jpegDans Hobby, Sonnay revient à son tour sur l’incontournable « question romande ». Pour l’auteur, la littérature romande n’existe pas : « c’est la réalité humaine qui m’intéresse par-dessus tout et celle-ci n’a point de passeport. » Il s’en prend à la thèse de Daniel Maggetti sur « l’invention de la littérature romande** » au XIXe siècle. Disons d’emblée, sur ce point, que les arguments de Sonnay datent un peu, et nous semblent peu concluants (qui connaîtrait Bouvier ou Chessex, en France et ailleurs, par exemple, si l’on n’avait pas défendu, à une époque, la littérature romande ?). Il n’empêche. La discussion est stimulante. Où se situe donc Sonnay ? « De nationalité suisse et de langue maternelle française, j’écris en français, je publie chez des éditeurs suisses et me définis comme écrivain français ». Peu importe le passeport. Il appartient à la famille des Simenon, Cohen, Cherpillod ou Camus.

Sonnay revient ensuite sur son expérience humanitaire, qui n’est pas insignifiante, ni purement alimentaire. Les livres qu’il a écrits se sont nourris de ses missions. Et ces missions l’ont convaincu d’un sentiment de communion avec la création entière et de solidarité avec tous les hommes.

Jouant le jeu de la vérité jusqu’au bout, Sonnay n’hésite pas à dévoiler des chiffres qu’on tient d’ordinaire secrets : les ventes de ses livres. On apprend alors qu’elles oscillent entre 182 exemplaires vendus pour Le Tigre en papier*** et 1846 pour Les Contes du tapis Béchir. Ce qui, en comptant largement les droits d’auteur (qui représentent, en moyenne, entre 5 et 10% du prix de vente de l’ouvrage) lui aura rapporté 380 Frs pour le Tigre et 5538 Frs pour les Contes. Pas de quoi nourrir un homme, encore moins une famille. Mais cela donne une idée précise de la réception de certains livres en Suisse. On peut imaginer aussi la disproportion entre la somme de travail investi (une année, voire deux ans d’écriture) et les faibles résultats pécuniaires que l’écrivain peut en tirer.

En conclusion, Sonnay réaffirme son engagement littéraire et humanitaire. Sa colère contre les injustices et les impostures n’a pas faibli. Au contraire, elle a grandi avec le temps. Sonnay cite Edmund Burke qui disait : « Tout ce qu’il faut pour que le mal triomphe, c’est que les hommes ne fassent rien. » Écrire, c’est lutter contre cette impuissance et cette inertie. Partout et toujours. Une tâche assez noble, en somme.


* Jean-François Sonnay, Hobby, camPoche, 2009.

**  Daniel Maggetti, L’Invention de la littérature romande, Payot.

*** Jean-François Sonnay, Le Tigre en papier, camPoche, 2008.

02/02/2010

SUISSE MOISIE

Par Antonin

CASTRO.jpg




Des écrivains suisses se sont spécialisés dans un genre: dénoncer leur pays replié sur lui-même, peuplé de gens frileux, têtus, stupides, craintifs, incultes, cupides, méfiants, racistes et j’en passe. Le texte de ces écrivains donne souvent dans le cliché télévisuel, c’est-à-dire  l’absence de nuances. Dans “Hommage à la Suisse” (écrit en 1932, année de parution du “Voyage au bout de la nuit”), Hemingway s’est adonné à cet exercice de manière cocasse et féroce.
Buffet de gare de Territet. Un Américain de passage propose à la serveuse une partie de jambes en l’air pour trois cents francs. Prenant un air outré, celle-ci refuse. Un autre jour, un écrivain américain de passage commande un café. Il propose à la serveuse de faire la tournée des grands-ducs. Refus catégorique. L’Américain, qui vient de divorcer, offre à trois porteurs deux bouteilles du meilleur champagne. On parle du divorce, phénomène de société alors beaucoup plus répandu aux USA qu’en Suisse. Pour nos trois porteurs, le divorce est inconcevable. Quand il quitte l’établissement, l’écrivain épie par la fenêtre nos trois employés: au lieu de boire joyeusement la seconde bouteille de l’excellent champagne, ils demandent à la serveuse de remporter au bar la bouteille intacte. “Ça leur fait trois francs et quelques par tête”, se dit Johnson.
L’observation précise de la vie des vraies gens (expression d’une politicienne française passée au second plan) permet de raconter des histoires qui en disent plus que les stéréotypes véhiculés par la télé, les journaux et certains gendelettres. Je me disais, en lisant cet “Hommage à la Suisse”, que l’observation, quand elle tient à la fois de l’examen critique et de la contemplation, recueillait plus facilement mon adhésion. Avec très peu de moyens et un art consommé du dialogue, Hemingway offre l’image d’une certaine Suisse. Image qui, sur le plan littéraire, me semble plus efficace que les généralités proférées ici et là sur les banques, l’argent sale, la lâcheté des politiques, la frilosité, l’égoïsme, la peur, la xénophobie et le manque de maturité des habitants de ce petit pays plat, comme dit Georges Haldas.

 

Ernest Hemingway: Les Neiges du Kilimandjaro, Editions FOLIO