09/03/2010

PSYCHOSE ??

Par Antonin Moeri




1603-3-psychose.jpg




Imaginons une chambre à coucher, un bébé dans un berceau entouré de deux femmes (la grand-mère et la mère nommée Phyllis) et de trois fillettes (Alice, Carol et Clara). Tout ce petit monde s’excite autour du nouveau-né. On lui chatouille le menton, on lui pose un baiser sur le front, on lui caresse un bras, on se demande à qui il ressemble. De qui a-t-il hérité le nez, les lèvres, les yeux, les petites mains si fines? Clara affirme qu’il ressemble à papa. Mais alors, à qui ressemble papa? Alice prétend que papa ne ressemble à personne. Les larmes aux yeux, la mère dit: “Mais il faut bien qu’il ressemble à quelqu’un”. Phyllis et ses trois filles se retournent pour regarder le géniteur attablé à la cuisine, qui leur présente un visage exsangue, dépourvu de toute expression.
C’est une des nouvelles les plus énigmatiques de Carver. Le père ne participe pas à la joie de la famille. Aurait-il de graves soucis? Ne désirait-il pas ce quatrième enfant? Et pourquoi la mère se met-elle à sangloter lorsqu’on évoque la présence de son mari? Serait-il alcoolique? Au chômage? Malade? Il a pourtant repeint le berceau de frais. Pourquoi ne vient-il pas s’amuser avec le bébé? Et pourquoi la mère s’étonne-t-elle que son enfant soit en si bonne santé?
Un petit détour par Google s’impose. On y apprend que Phyllis est le nom d’un personnage légendaire. Il s’agit d’une femme qui se fige, à un moment donné, devant l’immensité de la mer. L’attirance est trop forte. Un abîme insondable s’ouvre à ses pieds et Phyllis entre dans un état catatonique. L’état d’inertie motrice et psychique du personnage de Carver est suggéré, et le prénom qu’il lui attribue permet de mieux comprendre le sens de cette scène. Imaginons un père exsangue fixé dans son univers et une mère figée au bord de l’abîme, incapables tous deux de reconnaître le caractère morbide de leur syndrome. Peut-être une manière de mettre en scène un cas de psychose?

Commentaires

Antonin, je n'ai pas lu la nouvelle dont vous parlez. Si je peux me permettre un regard de professionnel sur ce que vous en dites, il me semble qu'on se trouve là devant une scène mélancolique, au sens fort du terme il s'entend, et on peut bien parler alors de psychose.Ce père paraît dévitalisé, incapable d'investir la vie qui naît car elle ne peut que lui rappeler l'omniprésence de la mort. Bien sûr, on peut aussi imaginer que l'auteur a transposé sur cet homme la folie stuporeuse de Phyllis, et on serait alors dans une histoire de psychose du post-partum, cette terrible incapacité d'une mère à s'engager dès la naissance dans le lien avec son nouveau-né.
Ce mot juste pour vous dire un petit bonjour. Je suis bien conscient que porter un regard clinique sur un texte qu'on n'a pas lu touche à l'imposture!
Amitiés.
PJR

Écrit par : Pierre Jean Ruffieux | 09/03/2010

C'est un des textes les plus énigmatiques de RC
Vous le trouvez dans Tais-toi je t'en prie (Livre de poche)
Comme toutes les nouvelles de RC elle ouvre à l'infini les lectures ou les interprétations
De plus, c'est une nouvelle de trois pages, c'est tout à fait incroyable.
Les nouvelles de RC restent pour moi un mystère, tant leur apparente simplicité est désarmante.
J'espère que vous allez bien et que la bise n'empêche pas trop votre progression.
Merci pour stuporeux j'ai dû ouvrir le grand robert j'ai élargi mon capital linguistique stuporeux stupeur comme ces mots sonnent magnifiquement à mon oreille car l'écriture est surtout une affaire d'oreille, plus que de vision prétendent certains. Ce serait à vérifier.
Buona notte

Écrit par : tomoto | 09/03/2010

Les commentaires sont fermés.