28/03/2010

Apologue chilien

Par Pierre Béguin

De Viña del Mar,vina[1].jpg le bus nous a déposés à Reñaca, le long de la plage bordée de bougainvillées violettes. Face à la mer, les maisons semblent se cacher. On n’en voit que les grilles et une partie du toit. C’est pour ça qu’elles font rêver, seulement pour ça, parce qu’on ne les voit pas. Nous avons marché encore, longtemps, bien plus loin que la plage, où les falaises tombent à pic dans l’eau comme un rideau brodé d’oiseaux que la mer agresse en assauts violents et incessants.

C’est là qu’elle se dresse, cette étrange bâtisse. Sorte de construction peslagienne, enchevêtrement de murs, de galeries, d’escaliers, de décrochements. Ensemble anarchique plus que baroque. Des tours greffées comme des excroissances, comme des symptômes d'une maladie qui rongerait ces vieux murs gris où se dessinent quelques lézardes. On eût dit qu'elle s'était déréglée, emportée par sa folie. Doña Loren l'examine d'un air songeur.

— On raconte des choses sur cette maison... C'est un étranger, un Européen, comme vous, qui l'a fait bâtir. Ça ne pouvait être qu’un Européen, d’ailleurs, vous allez comprendre… Au début, la maison était une construction normale, comme toutes les autres, ici. Un jour, une vieille chiromancienne de Santiago lui a prédit qu'il mourrait dès que sa maison serait achevée. Alors l'homme s'est mis à boire, du pisco, de la vaina, dans les cafés de l'Avenida Valparaíso. Il a décidé qu'elle ne serait jamais terminée, cette demeure, qu'il y aurait toujours un mur, une tour, une terrasse, un toit à construire ou à détruire. On se moquait de lui ici, parce que sa maison devenait ridicule, et ivre, comme lui, comme son existence! C'est son fils qui a décidé d'arrêter cette mascarade, parce que la folie de son père lui retombait dessus. On disait ici: «c'est le fils du fou!» Un jour que son père était parti, il a prévenu les ouvriers qu'ils ne devaient plus revenir. C'est pour ça qu'il y a encore cette tour, vous voyez, sur le coin gauche...

Elle s'interrompt un instant pour me désigner du doigt la charpente fissurée d'une tour inachevée. Puis elle laisse tomber brusquement :

— L'histoire raconte que le lendemain, l'homme est mort, subitement, sans raison, exactement selon la prédiction de la chiromancienne!

Je la regarde, songeur. Elle conserve sur son visage la gravité et le mystère qu'elle avait dans la voix en me racontant cette histoire. Une voix qui résonnait dans la paresse du vent et la monotonie du soleil couchant comme le son d'un violoncelle. A mon air dubitatif, elle se fend alors d'un large sourire:

— Il faut dire que l'étranger, au moment de mourir, il avait 85 ans!

Elle savoure un instant l’effet de sa chute par un bref éclat de rire, avant de reprendre très sérieusement:

— Le fils, lui, il ne s'est jamais remis de la mort du père. Il se croyait responsable. Alors il a quitté le pays, laissant la maison comme ça, à l'abandon. Certains prétendent qu'il a mis fin à ses jours...

D'un accord tacite, nous rebroussons chemin, laissant le bruyant silence du temps emporter dans son souffle la folie de ces murs. Au pied de la falaise, on entend toujours la mer s'énerver contre les rochers.

 

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