30/03/2010

Small is beautiful

par Pascal Rebetez

 

Je n’aime pas le Cirque Knie. Je n’aime pas sa lourdeur, sa pesanteur nationale, son côté « palais fédéral » du spectacle ambulant, sa discipline, ses chevaux tournant en rond.

J’aime le cirque et surtout les petits, les passagers, ceux avec les bouts de valise et de carton. J’étais à la Première genevoise du cirque Starlight dans la cour de la Caserne. Les Cubains nous ont envahis ! Il y en a partout, des acrobates et des jongleurs, des clowns et de ravissantes danseuses : on rit d’abord au second degré, tant ce qu’ils nous montrent a déjà été vu en mieux et en gros plan à la télé ou au cirque Knie, puis l’émotion gagne peu à peu : on est happé par l’humain bondissant qui nous raconte des histoires d’équilibre et d’efforts concentrés contre la pesanteur.

Et puis, patatras et par hasard, on me demande d’aller sur scène jouer les porteurs. J’y arrive péniblement : il y a des photos témoin prises par un gars, Jean-Claude Péclard, qui a décidé de suivre pendant quatre mois la tournée du cirque Starlight. Il en rend compte en images et en petites légendes sur  son blog  http://tout.romandie.com/

J’aime les petits cirques et les grandes folies. Tout ça est à voir à Genève jusqu’au 5 avril.

SAUVE-QUI-PEUT

 

Par Antonin Moeri

 

 

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Deux huis clos dans “Cours du soir”: un bar, un living-room. Le type qui nous raconte l’histoire sirote une bière. Son mariage vient de capoter. Il est au chômage, n’a rien mangé de la journée. Quelques tabourets plus loin, deux femmes de quarante ans environ. Elles ne savent pas lire. Elles suivent des cours d’alphabétisation. Le narrateur, lui, sait lire. Il dit qu’il veut devenir prof, qu’il suit des cours au Collège d’Etat. Ces deux mots font tilt dans la tête d’une des deux quadras qui dit à l’inconnu qu’il ressemble à Patterson, le prof qui enseigne là-bas et qui leur donne des cours d’alphabétisation. Elle a une idée: Si on lui rendait visite? Il faut une voiture. L’inconnu dit qu’il en a une, “mais je l’ai pas là”. Comme il n’a plus un rond, il se fait offrir à boire. Il propose d’aller chercher l’auto chez ses parents.

Dans le living-room, le père du narrateur est assis en pyjama devant la télé. La mère est absente, elle travaille dans une brasserie. Les deux quadras s’impatientent dans la rue. “Laisse-les attendre, d’ailleurs, ta mère a emporté les clés”, dit le père. Le fils de l’ex-bûcheron songe au passage d’un livre qui l’a fortement impressionné: l’histoire d’un type qui fait un cauchemar. Plus tard, le chômeur ira dans la brasserie où travaille sa mère, pour y manger un sandwich. “Les deux bonnes femmes n’étaient plus là quand je suis sorti, et il n’y avait guère de risques pour qu’elles soient là à mon retour”.

Les paroles prononcées par les personnages assis au bar relèvent d’un discours socialement admissible. Elles servent plutôt à frimer. Ce que le chômeur n’ose dire dans le cadre d’échanges autorisés, il le chuchote à l’oreille du lecteur: “J’ai vidé mon verre en espérant qu’elles allaient me payer le coup”. Si le chômeur accepte de bavarder avec les deux inconnues, c’est parce qu’elles ont un peu d’argent. Le reste est balivernes. Les paroles autorisées ne servent qu’à voiler les stratégies qu’on élabore pour survivre. Dans la débandade, chacun se tire d’affaire comme il peut. Heureusement, il y a des écrivains comme Carver pour le raconter.

 

 

“Cours du soir”, in”Tais-toi, je t’en prie”, de R.Carver, Livre de Poche, 2004

 

28/03/2010

Apologue chilien

Par Pierre Béguin

De Viña del Mar,vina[1].jpg le bus nous a déposés à Reñaca, le long de la plage bordée de bougainvillées violettes. Face à la mer, les maisons semblent se cacher. On n’en voit que les grilles et une partie du toit. C’est pour ça qu’elles font rêver, seulement pour ça, parce qu’on ne les voit pas. Nous avons marché encore, longtemps, bien plus loin que la plage, où les falaises tombent à pic dans l’eau comme un rideau brodé d’oiseaux que la mer agresse en assauts violents et incessants.

C’est là qu’elle se dresse, cette étrange bâtisse. Sorte de construction peslagienne, enchevêtrement de murs, de galeries, d’escaliers, de décrochements. Ensemble anarchique plus que baroque. Des tours greffées comme des excroissances, comme des symptômes d'une maladie qui rongerait ces vieux murs gris où se dessinent quelques lézardes. On eût dit qu'elle s'était déréglée, emportée par sa folie. Doña Loren l'examine d'un air songeur.

— On raconte des choses sur cette maison... C'est un étranger, un Européen, comme vous, qui l'a fait bâtir. Ça ne pouvait être qu’un Européen, d’ailleurs, vous allez comprendre… Au début, la maison était une construction normale, comme toutes les autres, ici. Un jour, une vieille chiromancienne de Santiago lui a prédit qu'il mourrait dès que sa maison serait achevée. Alors l'homme s'est mis à boire, du pisco, de la vaina, dans les cafés de l'Avenida Valparaíso. Il a décidé qu'elle ne serait jamais terminée, cette demeure, qu'il y aurait toujours un mur, une tour, une terrasse, un toit à construire ou à détruire. On se moquait de lui ici, parce que sa maison devenait ridicule, et ivre, comme lui, comme son existence! C'est son fils qui a décidé d'arrêter cette mascarade, parce que la folie de son père lui retombait dessus. On disait ici: «c'est le fils du fou!» Un jour que son père était parti, il a prévenu les ouvriers qu'ils ne devaient plus revenir. C'est pour ça qu'il y a encore cette tour, vous voyez, sur le coin gauche...

Elle s'interrompt un instant pour me désigner du doigt la charpente fissurée d'une tour inachevée. Puis elle laisse tomber brusquement :

— L'histoire raconte que le lendemain, l'homme est mort, subitement, sans raison, exactement selon la prédiction de la chiromancienne!

Je la regarde, songeur. Elle conserve sur son visage la gravité et le mystère qu'elle avait dans la voix en me racontant cette histoire. Une voix qui résonnait dans la paresse du vent et la monotonie du soleil couchant comme le son d'un violoncelle. A mon air dubitatif, elle se fend alors d'un large sourire:

— Il faut dire que l'étranger, au moment de mourir, il avait 85 ans!

Elle savoure un instant l’effet de sa chute par un bref éclat de rire, avant de reprendre très sérieusement:

— Le fils, lui, il ne s'est jamais remis de la mort du père. Il se croyait responsable. Alors il a quitté le pays, laissant la maison comme ça, à l'abandon. Certains prétendent qu'il a mis fin à ses jours...

D'un accord tacite, nous rebroussons chemin, laissant le bruyant silence du temps emporter dans son souffle la folie de ces murs. Au pied de la falaise, on entend toujours la mer s'énerver contre les rochers.

 

26/03/2010

Jacques Laurent, Histoire égoïste

Par Alain Bagnoud

Jacques Laurent, Histoire égoïsteLa lecture d'Histoire égoïste avait été une sorte de révélation pour moi, quand j'avais 20 ans. Dans cette autobiographie de Jacques Laurent, j'ai appris qu'on pouvait avoir flirté avec l'extrême droite, avoir appartenu à l'Action française, avoir collaboré au gouvernement de Vichy, avoir polémiqué pour que l'Algérie reste française, et être un homme passionnant dont la fréquentation (en tout cas littéraire) pouvait être très fructueuse.

C'était tout à fait contraire à l'esprit de l'époque. Vers la fin des années 70, dans les lycées et les universités, l'opinion générale était, en gros, il faut le rappeler, que tous les hommes de droite étaient des profiteurs, des salauds, et que leurs idées étaient simplement au service de leurs intérêts.

A l'époque, je m'étais promis de relire ce texte à un âge vénérable, pour vérifier si son bénéfice était lié à ma surprise ou à sa qualité. Eh bien, aux deux.

Pour utiliser un terme qui n'avait pas cours au moment où il a été publié (1976), l'auteur est non-politicaly correct. Il y a dans sa position un curieux mélange de provocation (on sait qu'il a exagéré sa participation au régime de Vichy pour agacer ses contradicteurs) et de fausse naïveté.

Il attribue par exemple sa réputation d'affreux réactionnaire au simple fait qu'il a polémiqué contre Sartre et plus particulièrement contre la notion de littérature engagée. Mais sa biographie est un peu plus révélatrice de valeurs qu'il a défendues tout au long de sa vie, soutenues, on veut bien le croire, par l'amour de l'histoire et de la culture française.

Elles sont abondamment illustrées. Comme, dans son livre, Jacques Laurent ne vise pas à une confession, mais à une histoire des idées générales à travers sa trajectoire, ce sont toutes les polémiques des années 30 aux années 70 qui y résonnent - et dont la plupart, il faut l'avouer, sonnent comme des curiosités historiques. Notre auteur défend Maurras, Pétain, l'Algérie française, glorifie le soutien des Américains au Vietnam du sud et s'amuse de mai 68 dans lequel il voit un retour des idées des années 30. Une position, on le voit, assez claire.

Mais enfin comment ne pas apprécier quelqu'un qui s'attaque aux deux écrivains dominants de son époque, l'un de gauche, l'autre de droite, parce qu'ils se soumettent aux dictats d'un pouvoir?

En 1951, Jacques Laurent publie Paul et Jean-Paul, dans lequel il déboulonne Sartre en démontrant, textes à l'appui, que sa théorie de l'engagement est la même que celle de Paul Bourget, théoricien du roman à thèse qu'il met au service de la morale conservatrice chrétienne. En 1964, Mauriac sous de Gaulle, dans lequel il dénonce l'aplatissement du maître devant le général, lui vaut un procès et une condamnation pour « offense au chef de l'Etat ».

Jacques Laurent serait donc, plutôt que le fasciste qu'on a souvent vu en lui, un de ces anarchistes de droite qu'on arrive difficilement à définir mais qui accueilleraient dans leurs rangs Roger Nimier ou Marcel Aymé. Un homme qui refuse la littérature de l'engagement mais qui n'a pas peur de s'engager dans les causes perdues.

Le plus important peut-être: le style. Laurent affirme qu'il veut plaire plutôt que convaincre, et il y réussit: écriture chatoyante, accents à la Chateaubriand parfois, rapidités à la Stendhal, et un accent qui n'appartient qu'à lui.

 

Jacques Laurent, Histoire égoïste, Folio

 

25/03/2010

L'amour des cendres*

images.jpegpar Jean-Michel Olivier

Ce soir, Iris a mis son blazer Ungaro, sa jupe trench et ses sandales en daim. Elle a rangé son rouge à lèvres, son mascara et son portable dans sa minaudière en satin assortie aux sandales. Et moi j’ai mis mon costume en lin flambant neuf Lucas Delli et les baskets Versace qu’Iris vient de m’offrir. Elle est suspendue à mon bras. Liberté éblouie. On se balade dans la grande rue de Maputa au milieu des motos pétaradantes, des vendeuses de coquillages et de batik, de quincaillerie bidon. On croise des types en catogan habillés à l’européenne qui tirent sur leur kretek et lorgnent les femmes blanches à la retraite. Des filles astiquées comme des vases en vermeil sucent des glaces au jasmin. Dans une boutique, la voix d’Avril Lavigne fait trembler la sono. Together. On suit un groupe d’hommes et de femmes qui se dirigent à pas lents vers la plage. Ils sont en habits de cérémonie. Les femmes portent sur la tête des grands plateaux chargés d’offrandes de fruits, de fleurs, de galettes de riz. Les hommes fument des cigarettes en rigolant, puis vont rejoindre l’orchestre de gamelan qui se prépare à jouer.

« Allons voir de plus près, dit Iris, intriguée. J’ai toujours rêvé d’assister à une crémation. »

C’est bizarre, mais j’accompagne Iris dans la foule bourdonnante. Autrefois, dans mon village, on enterrait debout, dans un trou creusé par les jeunes gens, un volontaire vivant auquel on plantait un clou dans le crâne et au-dessus duquel on élevait une terrasse qu’on entourait d’arbres. Sur cette terrasse étaient ensuite sacrifiés périodiquement des animaux, et l’abondance régnait pour toujours au village. Mais c’était il y a longtemps. Avant la construction du grand barrage.

« Ici, me dit Iris, les familles conservent parfois des mois ou des années le corps du défunt avant de le brûler, car ils n’ont pas les moyens de payer la cérémonie. Le jour venu, on débarrasse le squelette de toute souillure (car le feu ne peut purifier que les os). On confectionne des effigies du mort, composées de deux visages. L’un est taillé dans une feuille de palmier, l’autre dessiné sur un petit morceau de bois de santal. Ces effigies sont déposées au milieu des ossements qu’on emballe dans des draps blancs… »

On entend battre le tambour sur la plage. Des hommes soulèvent le cadavre et, par un escalier de bambou très raide, le hissent jusqu’en haut d’une tour à plusieurs étages. Puis on se rend en procession jusqu’au cimetière. Des hommes aspergent le chemin avec de l’eau lustrale. Des enfants suivent en chantant et en agitant des tessons de miroir. On traverse un ruisseau. Tout le monde éclabousse son voisin en riant. Les démons qui ont horreur de l’eau s’enfuient dans la forêt. À chaque carrefour, un homme tire un feu d’artifice, on fait trois décrire cercles à la tour bringuebalante. Les gourdes de vin de palme passent de bouche en bouche. Une odeur de sueur et de vin se mêle à l’odeur de l’encens qui brûle autour du corps. On fait encore trois fois le tour du cimetière. On libère des pigeons de leur cage (ils montreront le chemin du ciel à l’âme du mort). On va chercher le corps du mort. On le dépose dans un sarcophage qui a la forme d’un taureau ou d’un lion ailé ou d’un éléphant pourvu d’une queue de poisson.

Au milieu du cimetière, surmonté d’un immense baldaquin, il y a un échafaudage en bambou. Un prêtre et sa sœur, juchés sur l’échafaudage, dirigent la cérémonie.

« Regarde ! dit Iris, ils vont allumer le bûcher… »

Je commence à trembler. Le ciel est noir et vide. Autour de nous, les hommes poussent des cris éraillés.

Quelqu’un asperge encore une fois le corps avec de l’eau sacrée et le prêtre met le feu au bûcher. Iris se penche vers moi en frissonnant. Elle cache son visage contre ma poitrine. On dit que l’âme du mort se pose d’abord sur les feuilles d’un waringin, puis qu’elle émigre vers une fleur de lotus.

C’est l’heure des derniers adieux. Tout le monde s’accroupit, les mains jointes posées sur le front. L’orchestre se déchaîne sur ses gongs et ses tambours. Les enfants hurlent comme des loups et moi je tremble comme un enfant. Une fumée grise monte vers le ciel qui se déchire. Les femmes agitent des branches de palmier ou des feuilles de lontar. Devant nous, un homme est pris de convulsions et se roule dans la poussière. Je suis tétanisé de peur.

On entend un bruit mat : c’est le crâne du mort qui explose.

Puis on retire des cendres les ossements calcinés. On les enferme dans une jeune noix de coco. Tout le monde se rend en procession jusqu’à la mer et l’on confie aux vagues ce qui reste du mort, au milieu des prières et des pleurs.

« Avec un peu de chance, me glisse Iris, les ossements vogueront jusqu’au Gange… »

On s’assied dans le sable, on regarde les vagues déferler doucement, on s’embrasse et on a moins peur.

Avec des cris de joie, tous ceux qui ont participé à la cérémonie se jettent à l’eau. Chacun éclabousse son voisin. Chacun se rafraîchit et purifie son corps. La mer est noire comme le ciel. Les enfants crient autour de nous. Un prêtre charge les effigies du mort sur une pirogue à balancier, tandis qu’on brûle sur la plage la haute tour en bambou.

Je prends Iris par la main et je l’entraîne vers la mer. Elle balance ses sandales, sa minaudière, son blazer Ungaro. On se caresse. On s’embrasse. On entre dans l’eau tiède et peu profonde. Iris se colle à moi en frémissant. Elle me glisse à l’oreille des choses que je ne comprends pas. On a de l’eau jusqu’à la taille, puis jusqu’à la poitrine. Elle m’attire vers elle. Elle colle mon visage entre ses seins et tout son corps frissonne. J’entre en elle doucement. Iris ne s’ouvre pas : elle parle, elle saigne, elle est blessée.

* extrait d'un roman en chantier.

23/03/2010

"La peau du personnage"

Titre de la LECTURE PUBLIQUE.

 

 

Je lirai le début de BINGO (monologue d’un délinquant paru chez Bernard Campiche en 2009) et la nouvelle “Clémentine” (à paraître en septembre 2010 chez le même éditeur sous le titre “Tam-tam d’éden”).

 

 

Mardi 30 mars, à 20 heures,  5 Grand-Rue, à Rolle, premier étage, entrée libre

 

 

Antonin Moeri

 

 

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21/03/2010

Politique et argumentation II

Par Pierre Béguin

Ma note de la semaine dernière sur le statut de l’argumentation resterait incomplète si je ne précisais que, dans tout contexte argumentatif, interviennent trois types de données appartenant à ce qu’on pourrait appeler une macrostructure: les données égalitaires, les données psychologiques et les données légitimes. Ces données influent invariablement sur toute personne, émetteur ou récepteur, en situation d’argumentation, dans sa capacité à convaincre ou à être convaincu, et elles ont probablement bien plus de poids que l’argumentation elle-même.

- Les données égalitaires posent, notamment, le problème de la frontière entre l’argumentatif et le coercitif: quelle est l’influence du rapport de force – et à partir de quel moment est-il déterminant – dans l’interaction émetteur récepteur? Lors d’une votation l’année dernière, par exemple, le Conseil d’Etat a clairement outrepassé ses droits et utilisé le rapport de force pour verser du côté du coercitif, d’où l’annulation logique de la votation.

- Les données psychologiques renvoient à la représentation de soi et à son aptitude à argumenter? A ce niveau, sont à prendre en compte également toutes les interactions extra langagières: par exemple, la gestualité ou l’habillement, comme porter une cravate ou non, etc. En général, la droite joue davantage sur ce registre que la gauche. Révélateur…

- Les données légitimes renvoient au statut du débatteur, à sa légitimité ou son illégitimité d’argumenter? Une même argumentation, selon qu’elle est produite en situation de conférencier ou de simple convive à un repas, n’aura pas le même poids; ou en situation d’élu politique ou de simple citoyen). Les élus ou les partis usent, ou abusent parfois, de cette légitimité pour imposer leur point de vue. D’où quelques rebuffades du «bon peuple» qui n’aime guère qu’on l’infantilise. Les élus à l’exécutif, du moins, ne devraient-ils pas rester neutres, ne serait-ce que par stratégie?

Plus important encore, toute argumentation nécessite la construction de prémisses, une sorte de socle sur lequel on élève l’argument, une base partagée et admise par les intervenants, et s’exprimant par des connecteurs du type étant donnée que, vu que, etc. Ce sont parfois des postulats, mais le plus souvent, même si on peine à l’admettre, ce sont surtout des croyances partagées, des ignorances communes, des vanités ou des intérêts activés ou ménagés, voire des frustrations ou des compensations inavouables; bref, ces prémisses sont surtout d’ordre affectif et irrationnel. Il ne faut donc jamais perdre de vue que tout argument, aussi construit, rationnel, objectif soit-il, repose sur un socle instinctif, irrationnel, subjectif, qui le contamine irrévocablement. En politique comme ailleurs, l’argument pur n’existe pas. Le ridicule commence lorsqu’on feint d’ignorer cette évidence. A ce niveau, le libéral, en général, n’a pas d’égal. La capacité de refoulement aurait-elle une couleur politique?

Enfin, à l’un comme à l’autre bout de la chaîne argumentative, toute argumentation pose, dans ce qu’on appelle la visée perlocutoire (les intentions avouées et cachées), le problème de la sincérité du locuteur (que vise-t-il exactement? l’intention est-elle contenue dans l’argument? se cache-t-elle sous une fausse intention?) et de l’enjeu pragmatique (que fait le récepteur de cette argumentation, même dans le cas où il est convaincu?) Pour revenir à l’exemple des Fables, dans Le Corbeau et le Renard, la thèse de l’argumentation est: le corbeau a une belle voix; la conclusion: il doit l’utiliser; mais la visée perlocutoire est le fromage. Traduction dans le langage libéral aux dernières votations: la thèse de l’argumentation est de sauver le deuxième pilier; la conclusion: abaisser le taux de conversion; mais la visée perlocutoire est avant tout de permettre aux assurances de se renflouer après le marasme qu’elles ont elles-mêmes contribué à déclencher. Lorsque la thèse ne correspond pas à la visée perlocutoire, il y a insincérité du locuteur. Quel politicien inscrit cette visée au centre même de son argumentaire? Le pourrait-il d’ailleurs, tant la politique implique, de fait, l’insincérité comme gage d’efficacité. A ce petit jeu, autant au niveau des prémisses que de la visée perlocutoire, les libéraux m’ont toujours semblé les pires. Et pourtant, la concurrence ne manque pas. Opinion toute personnelle, je le conçois, et d’une affreuse subjectivité (rien à faire pourtant, c’est viscéral! Promis Docteur, j’y réfléchirai!) De là ma défiance, voire dans certains cas mon absence de considération, pour leurs représentants ou élus politiques (et non pas, au fond, pour des raisons idéologiques; à ce niveau, je suis résolument pragmatique dans les limites du cadre républicain; et si, parfois, je ne sais pas pour qui je vote, je sais toujours contre qui). Sur la récente question de la baisse du taux de conversion du deuxième pilier, nos amis les libéraux ont atteint l’odieux. Ou, pour dire les choses encore plus directement, ils se sont ouvertement foutus de notre gueule! A leurs dépens. Quand je disais que «le bon peuple» n’aime guère qu’on l’infantilise…

19/03/2010

Entrée des fantômes, de Jean-Jacques Schuhl

Par Alain Bagnoud

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Ceux qui ont aimé Ingrid Caven, Prix Goncourt 2000, ne seront pas trop dépaysés par Entrée des fantômes. Ils y retrouveront notamment Charles, le double de l'auteur, ainsi qu'un mélange de factuel et de romanesque.

Le roman est composé de deux parties en miroir. La première met en scène un mannequin cocaïné genre Kate Moss. Dans une ambiance mystérieuse, fantastique, le personnage suit un jeu de piste étrange qui ne se termine pas.

Un stylo qui se déboîte et à travers lequel on voit des scènes lie ce texte à la deuxième partie. Le narrateur, dandy boiteux et oisif, y mange dans un restaurant chinois où Raoul Ruiz lui a proposé plus d'une année plus tôt le rôle du chirurgien dans un remake du film Les Mains d'Orlac. Puis notre homme reprend un trajet nocturne qu'il a effectué avec Jim Jarmusch dans le but de réaliser un interview un peu décalé pour Libération.

Tout ça est prétexte à des souvenirs, à des hommages aux disparus jadis aimés: Jean-Pierre Rassam, inversé en Mazar, le producteur de films agité, ou Jean Eustache, fantômes revenus.

Entrée des fantômes est baroque. Non pas à cause d'une des surcharges qu'on lie à ce genre, mais à cause des contrastes, des combinaisons. Les styles se mélangent, le procédé de composition s'apparente au collage. Le réel et l'imaginaire se fondent, comme le futile et le magistral, le mondain et le tragique, le snobisme et l'essentiel.

Livre à lire. Il y a de la littérature, là.

Jean-Jacques Schuhl, Entrée des fantômes, Gallimard

18/03/2010

Prix Rod 2010

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par Jean-Michel Olivier

Après Alexandre Voisard en 2008, le Prix Rod distingue cette année deux très bons écrivains romands : Olivier Beetschen, poète et animateur de la Revue de Belles-Lettres (photo de gauche) pour son recueil Après la comète* (voir ici) et Jil Silberstein (photo de droite), journaliste et écrivain au long cours, pour son récit Une Vie sans toi** (voir ici).1915680420.4.jpeg

Fondé en 1996 par Mousse Boulanger et Jacques Chessex, ce (double) Prix Rod 2010 sera remis samedi 20 mars à 11 heures à l'Estrée, à Ropraz, un charmant village vaudois entre Lausanne et Moudon.


Venez fêter les lauréats avec nous !

Il y aura de la musique (la guitare de Gabor Kristof), un apéritif offert par la commune et la littérature sera à l'honneur toute la journée !

16/03/2010

BANAL???

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Par Antonin Moeri

 

 

Une prof m’a invité à passer la soirée chez elle. Appartement coquet dans la vieille ville. Masques du Burundi. Lectrice de Spinoza, cette femme ne boit que du lait et collectionne les vieilles lampes. Elle m’a demandé si je connaissais le sens du mot « banal ». Euh…, dis-je fort embarrassé, je crois que ce mot veut dire sans personnalité. Oui, dit-elle, mais au Moyen-Âge il qualifiait une personne soumise au droit d’usage fixé par le seigneur. Puis, le terme a qualifié une personne qui se met à la disposition de tout le monde. De nos jours, l’adjectif est passé au sens figuré que tu viens de mentionner. Elle évoque alors une collègue à voix douce qui parle de ses élèves sur un ton administrativo-procédurier. Elle me dit qu’elle la trouve insignifiante et qu’elle correspond à ce qu’on attend actuellement des profs : personnages interchangeables qui s’expriment par clichés et qui, pour toute défense, invoquent le devoir d’obéissance au système, des gens qui craignent les parents d’élèves et qui, au nom du Bien, sont prêts à tout : contrôle, intimidation, délation. Je sentais une sorte de dépit dans les propos de cette femme qui préfère parler aux délinquants de toutes sortes. Alors seulement, dit-elle, j’ai le sentiment d’avoir en face de moi des êtres humains. Elle raconte qu’un jour de fête (désormais obligatoire pour tout le monde), elle voit des ados se rassembler. Un jeune mec au crâne rasé, canette de bière à la main, dit à un employé qui veut lui interdire l’accès à l’établissement : « Me touche pas, merdeux, ou je te pète la gueule. » Le garçon sent l’alcool à distance. Son frère est en tôle mais lui, il vient d’en sortir, il a braqué une vieille dame en Suisse allemande. Voyant sa collègue à voix douce courir au secrétariat, la lectrice de Spinoza continue de parler calmement avec le crâne rasé. « Z’êtes la seule avec qui j’accepte de causer, z’êtes une meuf bien, vous, au moins ». Deux flics de proximité se présentent, une splendide demoiselle aux gestes souples et un jeune moustachu avenant. Ils l’emmènent au poste, le crâne rasé qui a terminé sa bière en gloussant des insanités. Ils lui feront remplir un formulaire, le laisseront dans une cellule cuver son « vin ». Après quoi, il retrouvera la rue et les lois qui régissent le macadam. La lectrice de Spinoza m’a demandé quel comportement d’adulte eût le mieux convenu à cette situation pour ne pas relever du « banal ». Je ne voyais pas ce qu’elle voulait dire. Je lui ai suggéré de travailler dans un centre pour ados récalcitrants. Elle m’a dit qu’elle n’était pas formée pour ça. J’ai dit que je la comprenais. Elle m’a offert un verre de lait froid. Je lui ai caressé une épaule. La face illuminée par le plus beau sourire, elle accepta ma caresse.

14/03/2010

Politique et argumentation I

Par Pierre Béguin

On argumente beaucoup dans les tragédies de Racine (ou plutôt, on plaide, surtout contre Dieu). On argumente beaucoup dans les comédies de Molière. Mais c’est surtout dans les Fables qu’on trouve le tableau le plus complet du statut de l’argumentation. J’y pensais récemment lors des débats sur la baisse du taux de conversion du IIe pilier. Car on argumente beaucoup dans nos sphères politiques. Jusqu’à l’absurde. Surtout quand deux camps radicalement opposés se déchirent en s’appuyant sur le même argument, ou – devrais-je préciser – sur les mêmes peurs. Mais est-ce encore de l’argumentation? Oui, si l’on appelle argumentation toute conduite humaine, individuelle ou collective, produisant un discours dans le but de modifier les dispositions ou le comportement d’un récepteur singulier ou pluriel. Les Fables de la Fontaine posant donc clairement toutes les données du statut de l’argumentation jusque dans ses contradictions, nous pouvons y relever un certain nombre de principes dont semblent s’être emparés nos politiciens:

1. L’argumentation est toujours l’arme du faible. Le plus faible – ou celui qui se trouve en situation de faiblesse – a recours à la parole parce que sa force n’est pas suffisante (une seule exception: le Loup et l’Agneau, mais pouvons-nous considérer comme argumentation la maladresse et la mauvaise foi évidente du loup dont l’objectif est de museler sa conscience de prédateur). La parole reste donc essentiellement un substitut à un comportement de force, quand elle ne correspond pas uniquement à un projet de ruse. Le fort – ou celui qui se trouve en situation de force (cf. Le Lion et le Rat) – n’argumente pas, il impose ses désirs ou ses instincts. Le cadre démocratique a précisément pour fonction de gommer cette donnée naturelle. Mais elle ne l’efface pas complètement. Lorsque l’argumentation correspond à une donné inégalitaire – ce qui est presque toujours le cas – le coercitif l’emporte systématiquement sur l’argumentatif. Ainsi crie-t-on haro sur le baudet non pas parce que l’âne est le plus coupable – il ne l’est pas – mais simplement parce qu’il est le plus faible (Les Animaux malades de la peste). Dans sa tourmente économique et diplomatique actuelle, par exemple, la Suisse en sait quelque chose. Au niveau national ou cantonal, les médecins, sous la puissance du lobby des assurances, commencent à le comprendre, comme l’ont compris les enseignants dans les années 90.

2. Un argument pertinent n’est jamais efficace. Ou s’il l’est, il ne s’impose pas par sa cohérence. L’agneau raisonne de manière parfaitement cohérente et imparable; pourtant, le loup le mange «sans autre forme de procès». Lorsque la situation est inégale – ce qui, je le répète, est presque toujours le cas –, et qu’elle correspond à une situation de vie ou de mort (au propre comme au figuré), une argumentation pertinente, visant l’intellect et non l’affect, est sans effet sur le comportement du destinataire.

3. Un argument inepte peut être efficace. Le cerf, sur le point d’être condamné à mort par le lion (Les Obsèques de la lionne), se sort à son avantage du péril par une argumentation totalement loufoque, sans cohérence ni pertinence rationnelle, mais qui a parfaitement cerné les postulats – disons plutôt les croyances – et la vanité du lion. Il n’y a donc aucun lien de causalité directe entre la pertinence interne – ou la non pertinence – d’un argument et son efficacité – ou son inefficacité. Les débats politiques en sont une parfaite illustration.

4. Le plus souvent, le «parler vrai» est non seulement inefficace mais il peut être dangereux. Tout simplement parce que, comme le dit Céline, «la vérité c’est pas mangeable». Le cerf pourrait-il dire au lion en deuil que, s’il ne pleure pas la mort de la lionne à ses obsèques, contrairement à tous les courtisans hypocrites, c’est parce qu’elle a fait tuer sa femme? Le cygne pourrait-il expliquer au cuisinier sur le point de l’égorger que, s’il le confond avec un oiseau, c’est parce qu’il est complètement saoul et idiot (Le Cygne et le cuisinier)? La vérité n’étant pas acceptable, il faut mentir. Puisqu’il faut mentir, autant que le mensonge soit le plus agréable. Et tout mensonge n’est agréable que s’il touche la vanité et les intérêts du destinataire. Nos politiciens ont adopté ce raisonnement; dès lors, prenant résolument le contrepied de cette affirmation de Camus dans L’Homme révolté: «Nous n’avons pas besoin d’espoir, nous n’avons besoin que de vérité», ils semblent adopter cette maxime: «Le citoyen n’a pas besoin de vérité, il a besoin d’espoir». Il en va de leur réélection.

5. Un argument est donc efficace s’il réunit les conditions suivantes:

a) Il n’est pas sincère.

b) Il joue sur l’affectif (par exemple les peurs) davantage que sur l’intellect.

c) Il parvient à cerner les postulats, les croyances ou les attentes du destinataire.

d) Il vise la vanité ou les intérêts du destinataire.

En ce sens, il s’apparente au discours publicitaire dont il retient les caractéristiques essentielles (le Renard ferait un bon publicitaire). Les politiciens actuels ont parfaitement intégré ces données et calqué en conséquence leur argumentaire sur ce modèle. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’on trouve de célèbres publicitaires reconvertis en conseillers politiques. Le politicien est devenu un produit de marketing qu’on vend comme on fait la promotion d’un film ou d’une lame de rasoir. Une votation itou, quel qu’en soit l’objet. A la télévision, nombreuses sont les émissions qui mélangent allégrement politique et variété.

Le statut de l’argumentation dans les Fables met donc en évidence une vérité élémentaire: dans un monde mené par l’instinct (l’intérêt et la vanité sont les instincts les plus répandus), où les seuls rapports sont les rapports de force, le cas échéant de ruse, où la seule raison est la raison du plus fort, le rationnel, le raisonnement, reste l’arme du faible, et une arme complètement inefficace tant qu’elle se veut sincère. La parole vraie est non seulement sans effet, elle est avant tout dangereuse lorsque le mensonge est une nécessité absolue pour survivre. Donc, puisqu’il faut mentir, autant que le mensonge soit agréable au destinataire (jugez de la stratégie suisse dans le conflit avec la Lybie à l’aune de ce raisonnement!) Dans les Fables, la seule argumentation efficace est, soit celle qui s’apparente à un beau mensonge qui aurait cerné les caractéristiques du destinataire (c’est-à-dire le discours publicitaire et son avatar, le discours politique), soit une «argumentation» de type extra langagière comme le chant du cygne au cuisinier qui aurait remplacé la parole par un comportement ou une production de pure séduction. En ce sens, le «parler doux» est bien plus efficace que le «parler vrai». Les politiciens qui se «peopolisent» ou qui ouvrent de plus en plus leur cour aux artistes et aux chanteurs l’ont bien compris. Bientôt, le concert remplacera la campagne politique, la chanson se substituera au débat. Le pire, c’est qu’on y gagnera. Après tout, puisqu’ils doivent mentir, autant qu’ils nous fassent rire. Et en Suisse, à ce niveau, nous sommes particulièrement mal servis…

 

12/03/2010

Sommes nous tous des criminels?

 

Par Alain Bagnoud

 

grafitti-fun-crime.jpgCe n'est pas moi qui pose la question. C'est André Kuhn, qui a un cv long comme le bras: professeur de criminologie et de droit pénal aux Universités de Lausanne et de Neuchâtel, ancien juge d'instruction, directeur d'études scientifiques, collaborateur scientifique à l'Office fédéral de la justice, etc.

A toute question, réponse. Celle-ci prend la forme d'un petit livre passionnant publié par les Editions de l'Hèbe, et qui remet en question quelques clichés sur le crime.

Il y a bien sûr certains renseignements qui ne sont pas des surprises. Le profil type du criminel, par exemple répond à deux caractéristiques. 1: c'est un homme. 2: il est jeune. Peu de délits avant 15 ans, et ça baisse significativement dès 25 ans.

La déviance juvénile des garçons serait donc normale, dit notre auteur. Et elle se termine un jour. Sauf si on fout les ados en prison. Le système judiciaire « a une fâcheuse tendance à « stigmatiser » les gens, c'est-à-dire à les étiqueter comme criminels, faisant ainsi perdurer le statut de criminel dans le temps. »

D'ailleurs, les prisons sont pleines d'étrangers. Mais oui, en fait, pourquoi surpeuplent-ils nos geôles? Et c'est partout la même chose! En France, ce sont les maghrébins, en Suisse les Albanais, au Canada les Mexicains, etc. Ces individus respectent-ils moins les lois que nous?

Pas du tout, dit André Kuhn. Les statistiques montrent que ceux qui commettent des délits sont, on l'a vu, jeunes et du genre masculin, mais aussi de niveau socio-économique défavorisé, de formation modeste et plus grands que 175 centimètres. Or, la migration est majoritairement composée de gens qui satisfont à ces critères. Les vieux et les riches restent chez eux (sauf Johnny, d'accord, et deux ou trois de ses copains). Donc, écrit Kuhn, « si l'on compare le taux de criminalité des étrangers à celui des nationaux du même sexe, de la même classe d'âge, de la même catégorie socio-économique et du même niveau de formation, on observe qu'il n'existe aucune différence entre eux. »

Ce petit livre démontre aussi en passant que durcir la loi ne sert pas à grand chose en matière de prévention. Il vaut mieux par exemple augmenter la rapidité avec laquelle une sanction est prononcée. Il s'interroge sur les châtiments, montre les manières diverses qu'ont les différentes sociétés de résoudre les conflits nés d'une infraction pénale...

Je ne vais pas tout résumer. Juste ce qu'il est nécessaire de savoir pour répondre à la question du titre. Car on ne peut rester sur un tel suspense. Surtout quand la chose est si claire: oui, nous sommes tous des criminels.

Nous commettons tous des actes déviants, incivilités par exemple, ou infractions à la circulation routière. Mais « chacun d'entre nous est persuadé que lui-même ne commet pas d'acte criminel, puisqu'il ne vole rien et n'agresse pas physiquement autrui ». Conclusion: « la plupart d'entre nous appliquons deux définitions différentes à la notion de criminalité, selon que nous considérons celle qui nous vise ou celle que nous sommes susceptibles de commettre ». N'est-ce pas?

Sommes-nous tous des criminels? André Kuhn, La question, Editions de l'Hèbe

11/03/2010

Thierry Vernet, dans l'ombre de Bouvier

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Par Jean-Michel Olivier

Du mythique voyage vers l’Orient entrepris en 1953 par deux Genevois intrépides et rebelles, on n’avait que le témoignage de l’un d’entre eux : l’extraordinaire Usage du monde de Nicolas Bouvier, devenu la bible des routards et des globe-trotters. Aujourd’hui, on découvre l’autre visage de ce périple, grâce à Thierry Vernet, peintre, mais aussi écrivain, compagnon de route de Bouvier. C’est un éblouissement*.

Un volume imposant, tout d’abord, plus de sept cents pages, illustré de dessins magnifiques, dans lequel on se lance comme dans un voyage au long cours. Des lettres envoyées à ses proches, restés en Suisse, qui sont parfois de véritables romans, alternant les descriptions de lieux, de visages, de musiques, et les instantanés de la vie quotidienne du routard : les rencontres, les incidents, les surprises, les découvertes. Quand Vernet entreprend son périple, il a vingt-six ans, laisse à Genève une fiancée prénommée Fioristella (elle-même peintre de talent) et voyage seul. C’est à Belgrade, en juillet 1953, qu’un ami genevois le rejoindra, Nicolas Bouvier, surnommé Nick. Ensemble, ils vont entreprendre un grand voyage qui les mènera jusqu’à Ceylan, à bord de la fameuse Topolino. Là-bas, leurs routes se sépareront, Vernet rentrant en Suisse pour se marier et Bouvier poursuivant seul son périple vers le Japon. Du séjour à Ceylan, Bouvier rédigera, pendant plus de seize ans, dans la sueur et le whisky, le très beau Poisson Scorpion, véritable entreprise de désenvoûtement.

Mais Thierry Vernet ? Souvent dans l’ombre de Bouvier, qui s’est approprié ce voyage entrepris pourtant à deux, il se révèle un écrivain de la meilleure veine, multipliant les bonheurs d’expression et jouissant d’un don d’observation hors du commun. Dessinant, écrivant tous les jours (ses croquis étonnants ont illustré L’Usage du monde), il garde en toutes circonstances — à la différence de son compagnon cyclothymique — un moral d’acier. Son mot d’ordre est toujours le même : « sortir de soi-même ». Il l’appliquera jusqu’au terme du voyage, ornant ses lettres de dessins ou d’aquarelles qui en font de véritables œuvres d’art.

C_VERNET_Noces_MY.jpgUn second volet de l’œuvre écrite de Vernet est aujourd’hui disponible, à l’Âge d’Homme, sous le beau titre de Noces à Ceylan.** On connaît les péripéties qui ont mené l’auteur du Poisson-Scorpion sur l’île maléfique de Ceylan. Son ami Thierry doit le rejoindre, mais il tarde un peu. Il a une bonne raison pour cela : il vient d’épouser sa fiancée, Fioristella Stephani. C’est précisément cet épisode que Vernet raconte, par le texte et le dessin, dans cet ouvrage qui est le complément de Peindre, écrire, chemin faisant.

Au voyage de Bouvier, dont L’Usage du monde offre un témoignage décanté et stylisé, les lettres de Thierry Vernet forment une sorte de contrepoint. Comme un autre regard, à la fois généreux et profus, étonné et radieux. Parallèlement aux lettres publiées par L’Âge d’Homme, paraît un magnifique ouvrage, aux Éditions Somogy et Galerie Plexus***, qui rend justice (enfin !) au talent du peintre Vernet. Accompagné d’une présentation subtile et fouillée, signée Jan Laurens Siesling, ce livre contient de nombreuses reproductions de portraits et de natures mortes, réellement exceptionnels. Un ouvrage indispensable pour mieux connaître ce Genevois discret, mais intrépide et épris d’absolu, qui est décédé d’un cancer en octobre 1993.

 

* Peindre, écrire chemin faisant par Thierry Vernet, illustré de nombreux dessins, introduction de Richard Aeschlimann et texte de Nicolas Bouvier, L’Âge d’Homme, 708 pages, 2006.

*** Thierry Vernet, Noces à Ceylan, L’Âge d’Homme, 2010.

** Thierry Vernet, peintre par Jan Laurens Siesling, Éditions Somogy et Galerie Plexus, Paris et Chexbres, 2006.

09/03/2010

PSYCHOSE ??

Par Antonin Moeri




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Imaginons une chambre à coucher, un bébé dans un berceau entouré de deux femmes (la grand-mère et la mère nommée Phyllis) et de trois fillettes (Alice, Carol et Clara). Tout ce petit monde s’excite autour du nouveau-né. On lui chatouille le menton, on lui pose un baiser sur le front, on lui caresse un bras, on se demande à qui il ressemble. De qui a-t-il hérité le nez, les lèvres, les yeux, les petites mains si fines? Clara affirme qu’il ressemble à papa. Mais alors, à qui ressemble papa? Alice prétend que papa ne ressemble à personne. Les larmes aux yeux, la mère dit: “Mais il faut bien qu’il ressemble à quelqu’un”. Phyllis et ses trois filles se retournent pour regarder le géniteur attablé à la cuisine, qui leur présente un visage exsangue, dépourvu de toute expression.
C’est une des nouvelles les plus énigmatiques de Carver. Le père ne participe pas à la joie de la famille. Aurait-il de graves soucis? Ne désirait-il pas ce quatrième enfant? Et pourquoi la mère se met-elle à sangloter lorsqu’on évoque la présence de son mari? Serait-il alcoolique? Au chômage? Malade? Il a pourtant repeint le berceau de frais. Pourquoi ne vient-il pas s’amuser avec le bébé? Et pourquoi la mère s’étonne-t-elle que son enfant soit en si bonne santé?
Un petit détour par Google s’impose. On y apprend que Phyllis est le nom d’un personnage légendaire. Il s’agit d’une femme qui se fige, à un moment donné, devant l’immensité de la mer. L’attirance est trop forte. Un abîme insondable s’ouvre à ses pieds et Phyllis entre dans un état catatonique. L’état d’inertie motrice et psychique du personnage de Carver est suggéré, et le prénom qu’il lui attribue permet de mieux comprendre le sens de cette scène. Imaginons un père exsangue fixé dans son univers et une mère figée au bord de l’abîme, incapables tous deux de reconnaître le caractère morbide de leur syndrome. Peut-être une manière de mettre en scène un cas de psychose?

07/03/2010

Mafia rouge

Par Pierre Béguin

La Panaméricapreuve[1].jpgine, au carrefour de la route de Matamoros, quelque part en Amérique latine.

Un camion transportant des produits congelés au logo d’une multinationale européenne ne peut éviter une voiture dont la conductrice n’a pas respecté le stop. Devant l’attroupement qui se forme inévitablement, le chauffeur du camion, pourtant dans son bon droit, propose spontanément un arrangement à l’amiable plutôt curieux: il paie lui-même les dégâts si la conductrice étourdie renonce à appeler la police. Cette dernière, un peu étonnée, refuse, alléguant être au bénéfice d’une assurance qui nécessite le témoignage d’un policier pour s’activer. Alors, à la grande stupeur des badauds par l’accident alléchés, le chauffeur monte dans son camion, s’empare d’une arme et se tire une balle dans la tête…

Le geste reste inexplicable jusqu’à ce que la police, arrivée sur les lieux du drame, ouvre le compartiment frigorifique du camion et découvre 10 cadavres d’enfants vidés de leurs organes.

Les autorités n’ont pas communiqué le fait divers à la presse, peut-être pour éviter un mouvement de panique, précise la personne qui, sur le net, rapporte ce drame en espagnol. Cette anecdote atroce, tragique, mais qui ferait un excellent incipit de roman ou de film, me renvoie exactement dix-huit ans en arrière.

1992. Je réside alors pour plusieurs mois à Barranquilla, en Colombie. A l’époque du carnaval, cette ville côtière plutôt paisible, où Garcia Marquez a fait ses premiers pas de journaliste, est brusquement secouée par un énorme scandale: des dizaines de cadavres vidés de leurs organes sont retrouvés dans la morgue de la faculté de médecine de la mal nommée Université Libre. Les victimes sont principalement des cartoneros – des sans-papiers vivant du recyclage. L’enquête met à jour un énorme trafic d’organes à l’échelon international, impliquant mafieux, médecins, policiers, avocats et, probablement, politiciens. Très vite, le scandale s’étouffe, la presse se tait, l’histoire est oubliée. Seuls quelques sous fifres porteront le chapeau. Deux ans plus tard, je retourne à Barranquilla pour enquêter sur cette affaire dont s’inspirera mon roman Joselito Carnaval. Trois semaines durant, dans un cabinet d’avocat, j’ai pu consulter à ma guise tout le dossier de l’instruction (rien n’est impossible en Colombie si l’on sait comment ouvrir les portes). Des milliers de pages édifiantes qu’on aurait pu croire teintées d’humour très noir pour autant qu’on oubliât un instant qu’elles relataient des faits dramatiquement réels. Une page plus particulièrement s’est ancrée dans ma mémoire: on y précisait la destination des organes prélevés sur les victimes. Si la plupart était envoyée à la frontière mexicaine avant d’être acheminée – on peut le supposer – dans des cliniques privées américaines, les autres partaient pour l’Europe dans des laboratoires privés de recherche scientifique. Au service de la science, donc!

Je suis toujours étonné du silence suspect qui entoure la mafia rouge. Personne n’ignore pourtant son existence, pas davantage qu’on ignore les énormes profits retirés du commerce illégal d’organes. Car le paradoxe reste saisissant: un homme sans aucune valeur pour la société ou l’économie est estimé pour ses organes à plus de cent mille dollars. Cherchez l’erreur. Ou quand le nettoyage social rejoint le recyclage social...

Au début des années 90, une journaliste française enquête dans le monde entier sur les cas les plus édifiants de trafics d’organes. Le documentaire filmé fait grand tapage. Il obtient le prix Albert Londres. Avant d’être rapidement décrédibilisé et relégué aux oubliettes sous l’accusation que la journaliste aurait payé des témoignages de victimes. Vrai ou faux, je confirme par expérience, en Colombie du moins, qu’il est très difficile de faire parler un témoin ou une victime sans contre partie financière. Parfois, quelques bières suffisent. Ce qui, dans tous les cas, n’enlèvent rien à la pertinence ni à la véracité d’un témoignage qui constitue souvent la seule richesse de victimes en ce sens tout à fait légitimées à le monnayer. D’autant plus que le témoignage n’est pas sans risque. Dans le cas du documentaire cité plus haut, on peut se demander qui a obtenu la preuve du bidonnage, comment est obtenue cette preuve, et pourquoi elle est autant montée en épingle au point d’évacuer le contenu même du film. Poser ces questions, c’est y répondre.

organes[1].jpgDans certaines banlieues de Bogota, à la limite où commencent les territoires des tugurios – les bidonvilles – le passant peut s’étonner d’un alignement de petites cliniques ophtalmologiques guère plus grandes qu’une devanture de magasin. Pourquoi autant de petites cliniques? Pourquoi précisément à cet endroit? L’humanité frapperait-elle aux portes de la pauvreté? Prendrait-on autant soin de la cornée des déshérités, surtout de celle des enfants? Il est vrai que les problèmes ophtalmologiques sont légions dans les tugurios de Bogota. En insistant un peu, ce même passant pourra croiser des enfants aux yeux brouillés regardant on ne sait où. Comme chez les aveugles de Baudelaire, «la divine étincelle est partie». A cause d’une fièvre pernicieuse pourtant dûment soignée dans ces cliniques, prétend la rumeur…

La dernière fois que je me suis rendu à Bogota, il y a certes plusieurs années, ces cliniques existaient toujours, au su et au vu de tout le monde…

 

 

 

05/03/2010

Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie

Par Alain Bagnoud

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Bartleby et compagnie est une suite de notes de bas de pages. Le corps du texte n'existe pas. C'est bien normal quand il s'agit de dire l'impossibilité d'écrire.

Bartleby , on le sait, est un personnage de Melville, un employé de bureau qui ne lit rien, ne fait rien. Quand on lui demande un récit ou un geste, le plus simple soit-il, il répond invariablement:

- Je préfèrerais ne pas le faire.

Vila-Matas en fait le symbole des écrivains qui renoncent à écrire. Ces gens victimes de « ce mal endémique des lettres contemporaines, cette pulsion négative ou cette attirance envers le néant qui fait que certains créateurs, en dépit (ou peut-être précisément à cause) d'un haut niveau d'exigence littéraire, ne parviennent jamais à écrire; ou bien écrivent un ou deux livres avant de renoncer à l'écriture; ou encore, après avoir mis sans difficulté une œuvre en chantier, se trouvent un jour littéralement paralysés à jamais. ».

Ces personnages abondent dans l'histoire de la littérature. Villa-Matas, les recense par l'entremise de son narrateur, un bossu qui a commis un roman sur l'impossibilité de l'amour 25 ans plus tôt – puis a cessé d'écrire.

Son incroyable érudition sort de toute la littérature mondiale des Barleby en masse. On retrouve par exemple Kafka, Walser, B.Traven, Hofmannsthal, Beckett, Hölderlin, Marbœuf, Rimbaud, Salinger. Mais aussi bien d'autres auteurs dont on n'a jamais entendu parler.

Au point qu'assez rapidement, le doute s'installe. Qui parmi ces écrivains surgis de l'inconnu existe? Qui est une création de Vila-Matas? Quelle citation est correcte, quelle est inventée de toutes pièces?

Impossible, bien entendu de tout vérifier. Vila-Matas nous perd ainsi dans un labyrinthe de papier et de littérarité. Ça ne ressemble à rien. C'est fascinant, érudit, savant, ludique et jubilatoire.

 

Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie, Titre 98

04/03/2010

Evaristo Perez en trio

images.jpegComme elle est fertile en écrivains, la Suisse romande est aussi une terre incroyablement riche en musiciens. Elle a hébergé les plus grands, comme Stravinski, et accueille, chaque été, le plus important festival de jazz du monde à Montreux. C'est là, précisément, que le pianiste genevois Évariste Perez a joué, comme il s'est déjà produit à Cully, à Rome ou au Paleo. Excusez du peu !

Né en Suisse en 1969 d’une famille originaire de Barcelone. diplômé du Conservatoire de Genève, il découvre le jazz à l’AMR avec Michel Bastet, puis se perfectionne en Italie avec Franco D’Andrea, Enrico Pieranunzi et Paolo Fresu, ainsi qu’en Suisse avec Misha Mengelberg, Fred Hersh. Il joue ensuite avec la Fanfare du Loup, Diana Miranda et l'extraordinaire Erik Truffaz.

Si je vous parle de lui aujourd'hui, ce n'est pas parce qu'il a été mon élève (au collège de Saussure, si !). Mais parce qu'il vient de sortir un disque fantastique. Ça s'appelle Why. Sans point d'interrogation. Il comporte une dizaine de morceaux, tous très réussis, qui sont autant dde compositions personnelles ou de reprises de standards. Évariste est accompagné de Cédric Gysler à la contrebasse et de Tobie Langel à la batterie. Il y invite même l'excellent saxophoniste new-yorkais Ohad Talmor.

Pourquoi Why ? Tout simplement parce qu'Évariste Perez y déploie une musicalité rare, que ce soit dans le sublime Nicole, aux harmonies evansiennes, ou encore dans Les moutons volants ou le subtil et décalé Tous les chats sont gris. images-1.jpegDans chaque morceau, on est au cœur du vivant, du sensible, de l'essentiel. On pense à Keith Jarrett ou Bille Evans pour les envolées lyriques. Mais il ne faut pas écraser Perez sous les références inutiles. Sa musique déploie ses propres ailes. Et ces ailes nous emmènent loin, et très haut.

Un dernier mot sur les standards : rien de plus périlleux, pour un pianiste, que de livrer sa propre version de morceaux entendus mille fois. Et bien, là encore, Evariste Perez s'en sort très bien. J'adore son Ain't Misbehavin' de Fats Waller, joué ici sur un tempo très lent et bluesy. Et ces Feuilles mortes sont riches en inventions et en couleurs. Vraiment un très beau disque !

On peut se le procurer sur le site de l'artiste ici.

 

02/03/2010

CAP AU PIRE

Par Antonin Moeri

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Raconter des histoires est un don. Il y a des gens qui savent vous captiver en racontant des histoires. Je ne sais pas à quoi cela tient. Mais ce don n’est pas donné à tout le monde. Le père d’un ami m’a raconté que Charles-Albert Cingria était capable de tenir un auditoire en haleine pendant des heures. Cette prouesse fascinait le père de mon ami et, tout en écoutant le conteur, il observait attentivement les mains du truand qui sortait de prison, le profil du tailleur de chemises, les épaules du voleur à la sauvette qui tenait sous son charme l’auteur de La Reine Berthe. Même si ces deux auteurs n’ont strictement rien à voir sur le plan du style et des sujets, je ne peux m’empêcher de songer à Charles-Albert lorsque je lis certaines nouvelles de John Cheever.
Dans une petite ville proprette de l’Est des Etats-Unis débarque un jour un couple qui a l’air sympa. Pour l’accueillir, le voisin Charlie l’invite à boire un verre. Gigi, le nouvel arrivant sombre dans l’ivresse. Il enlève la plupart de ses vêtements. On le chasse. En ramassant les habits de son mari, madame avoue en gémissant que c’est toujours comme ça. Et pourtant, Gigi gagne peu à peu le respect des habitants. Un soir, invité chez des gens, il monte sur la table et se lance dans une gigue. Un autre soir, chez d’autres gens, il jette au plafond le plateau de fromages et se pend au lustre. Malgré tous ces débordements, Charlie se prend d’amitié pour Gigi. Il aimerait l’aider.
Ayant déménagé au bout d’un an à peine, Gigi se casse la hanche. Charlie rend visite à cet ami qui se déplace sur un chariot d’enfant. L’épouse de Gigi est partie pour Noël avec les mômes. Les deux larrons boivent du whisky. Charlie craint pour cet homme charmant qui pourrait refaire une chute ou mettre le feu à la maison. Cas de conscience. Comment pourrait-il laisser cet estropié à sa solitude? Or il doit rentrer malgré la neige abondante. Trois heures de route difficile. À la maison, le téléphone sonne. C’est Gigi qui appelle au secours. Charlie raccroche et remplit son verre. Sa conscience le tourmente. La détresse de Gigi le hante, le ronge, le détruit peu à peu. Il refuse de parler à un psy ou à un pasteur. Il perd son travail et finit par appeler le camion de déménagement rouge écarlate.
Cette descente aux enfers est racontée avec un humour placide, beaucoup de grâce, de légèreté et un désespoir apaisé. Une implacable fatalité pèse sur ces pages. Une fatalité qu’il faut accepter, la nature humaine étant ce qu’elle est. Cheever ne décrit pas des individus tels qu’ils devraient ou pourraient être, tels qu’il voudrait qu’ils soient, mais tels qu’ils sont. Qu’il suffit de croiser ou d’écouter dans les ruelles, au café, au garage ou sur la plage. Mais alors, me direz-vous le sourcil tremblant, pourquoi cet auteur ne se révolte-t-il pas contre cette situation?

Pourquoi ne nous invite-t-il pas à rendre le monde meilleur?




John Cheever: Déjeuner de famille. Edition Joëlle Losfeld 2007