20/04/2010

Mission de l'école

Par Antonin Moeri

art_violence_scolaire.jpg

 

 

 

 

Quand Elodie pose sa tête sur la table et refuse de remplir la fiche que Madame Deshusses lui propose, celle-ci devrait s’asseoir à côté de l’adolescente, lui parler doucement et, surtout, l’écouter attentivement. Lorsque Madame Deshusses demande aux élèves de lire à haute voix une page du roman africain qu’ils sont en train d’étudier, Elodie se dresse brusquement et, très excitée, hurle d’une voix tonitruante: “J’veux lire!” Enchantée par cette proposition, Madame Deshusses répond avec enthousiasme:”D’accord Elodie, tu liras le début du chapitre quatre”.

- Quoi! Tout ça! Ah non! C’est beaucoup trop long! Ah non! C’est trop chiant!

La fille avait été absente trois jours, car elle fréquente l’école de manière irrégulière. L’assistant social avait glissé dans l’oreille de Madame Deshusses que le papa était un homme brutal, qu’ayant l’habitude d’insulter sa femme il avait été mis à la porte du domicile conjugal et qu’il habitait désormais dans un deux-pièces, juste en face. Elodie aurait peur de descendre dans la rue et...

Cette raison avait déjà été invoquée à l’école primaire, ce qui expliquerait les humeurs d’Elodie, son goût pour l’esquive, la provocation et le mensonge, sa tendance à pousser les institutrices et les instituteurs dans leurs derniers retranchements. Le dossier scolaire contient quelques remarques intéressantes à ce sujet:”Monsieur Duverrier ne sait comment retenir l’attention d’Elodie qui est bloquée dans un refus défensif actif. Il lui est, par conséquent, difficile de transférer sur l’apprentissage un désir personnel d’apprendre”.

S’occuper d’élèves qui ne veulent ou ne peuvent pas apprendre fait partie des missions de l’école publique, lit-on dans les nouvelles directives scolaires. Voilà un projet ambitieux, généreux et noble qui fait des enseignants des travailleurs sociaux.

 

 

 

Commentaires

Et même des prêtres de la Société, non?

Écrit par : rm | 20/04/2010

oui, à peu près, ou bien des gardiens de musée un peu nerveux, extrêmement emm... par les montagnes de paperasses, oui, les traces, les traces, mais ne nous plaignons pas, nous trouvons encore quelques heures pour lire Maupassant. Mais comme la vie ne passe plus par la littérature, par le symbolique, il reste le travail social. Donc...

Écrit par : toni | 20/04/2010

Je pense quand même que l'autorité des enseignants ne vient pas de ce qu'ils affichent une "mission de service public", car ça, c'est plutôt pour rassurer, convaincre, séduire la population, à mon avis. L'autorité des enseignants vient plutôt de la Connaissance. Or, paradoxalement, sans autorité véritable, les enseignants ne peuvent en réalité rendre aucun service concret.

Écrit par : rm | 20/04/2010

Mais de quelle Connaissance parlez-vous, Rémi. Surtout avec un C majuscule. S'agirait-il d'une gnose? S'il s'agit de la connaissance littéraire, on peut imaginer un passionné de Maupassant, qui connaît toutes les subtilités de ce type de narration, toutes les ficelles, une partie de son "génie" inventif. Saura-t-il, ce connaisseur, réduire Maupassant à un savoir scolaire? Je m'y colle chaque année, j'adore ça, et il y a des "apprenants" qui découvrent. N'est-ce pas sublime? Il faut peut-être que le médiateur vibre de tous ses nerfs tendus pour construire un savoir vendable. Vielleicht. Peut-être. Maybe. Maybe. Maybe. Vielleicht. Fortasse, me souffle ma fille qui vient de rentrer du cycle en zone sensible.

Écrit par : toni | 20/04/2010

Je ne pensais pas à la gnose, qu'il est important de connaître, en tant qu'enseignant, si on a un cours à délivrer sur la question, comme il est important de connaître Maupassant si on enseigne le français (mais les écrivains obligatoires, en tout cas en France, c'est plutôt Molière, et aussi Victor Hugo, en théorie). En fait, l'autorité qu'on tire de la Connaissance, c'est celle qui vient de ceci, que l'élève a le sentiment d'être face à quelqu'un qui sait des choses qui sont importantes pour sa vie, même s'il ne sait pas exactement comment il pourra utiliser ce qu'il apprend: quelqu'un qui sait des choses qui peuvent avoir une vraie influence sur sa vie, soit sur le plan professionnel, soit sur le plan moral. C'est la Connaissance avec un grand C. Peu importe que cette Connaissance insère mieux dans la société l'individu, ou l'aide à vivre dans sa solitude. Cela peut être les deux. L'assistant social aide à l'insertion nécessaire dans le tissu professionnel. Mais les connaissances que délivre le professeur ne sont pas forcément d'ordre pratique. Elles s'adressent à l'humain en général. C'est du moins mon sentiment.

Écrit par : rm | 20/04/2010

MMe Deshusses, c'est votre nouveau pseudo, Antonin?

Écrit par : Incardo | 21/04/2010

Non non cher Incardo (c'est joli ce nom Incardo) ce Madame Deshusses est une trouvaille de ma part. Je veux dire que nous devons donner des noms fictifs à nos personnages pour ne pas encourir les foudres de l'inquisiteur. D'ailleurs, vous l'aurez compris, s'il y avait lieu de trouver une quelconque ressemblance avec une personne réelle, ce serait pure coïncidence. Merci de me poser la question, je me demande qui se cache derrière cet étonnant pseudo.

Écrit par : toni | 21/04/2010

Qui ce cache derrière ce pseudo? Je suis Madame Deshusses, Antonin.

Écrit par : Incardo | 23/04/2010

Les commentaires sont fermés.