25/04/2010

Je tue donc je suis

Par Pierre Béguin

 

poveda2[1].jpgEn automne dernier sortait sur les écrans l’extraordinaire documentaire La Vida Loca de Christian Poveda, journaliste franco-espagnol assassiné au Salvador en septembre 2009, victime de son œuvre.

L’auteur a enquêté plus de deux ans sur les Maras, ces gangs qui sèment la terreur en Amérique centrale et dont on trouve des traces jusqu’au Canada (et même maintenant en Espagne prétendent certains). Trafic en tout genre (armes, drogues, prostitution), kidnappings, cambriolages, rackets, meurtres, le marero (membre d’une Mara, de l’argot marabunta qui désigne en Amérique centrale des colonies de fourmis rouges terriblement voraces), dont l’âge oscille entre 8 et 30 ans, ne se réclame d’aucun idéal politique, religieux, idéologique ou racial, si ce n’est le culte de l’ultra violence. Allié au sentiment d’appartenance collectif, l’acte de tuer devient un véritable mécanisme identitaire. Je tue donc je suis. Le marero ne se conçoit lui-même qu’en tuant ou en étant tué, et il ne vit que dans cette perspective. Tout autre sentiment est identifié à de la faiblesse: «Ils n’avaient pas de couilles, ils nous ont laissé la vie sauve alors qu’ils avaient des flingues et pas nous». Ce radicalisme a peut-être coûté la vie à l’auteur du documentaire. Pour avoir aussi rappelé que les mareros sont des jeunes abandonnés, désœuvrés, désabusés par la vie et, d’une certaine manière, victimes de la désocialisation libérale et de la déstructuration familiale, Christian Poveda leur aurait restitué une forme d’humanité qui aurait pu attenter à leur réputation de caïds impitoyables, seul gage de leur identité et de leur survie face aux autres gangs.

vallejo[1].JPGCe documentaire m’a renvoyé au sublime roman La Vierge des tueurs, de l’écrivain colombien Fernando Vallejo. Sorte de randonnée mortelle, dans une ville de Medellin hallucinée, d’un homosexuel et d’un jeune sicaire qui sème les cadavres sur son passage avant d’être fatalement tué à son tour. Medellin – connue en Colombie sous le nom de Metrallo (par allusion à mitraillette)– où la mort est ce qu’il y a de moins chère, de plus commun, où l’on pouvait voir sur les hauteurs surplombant un ravin et quelques bananiers desséchés l’écriteau «INTERDIT DE JETER DES CADAVRES», Medellin, que l’auteur décrit d’une prose rapide comme une rafale de mitraillette et extraordinairement évocatrice de certaines villes actuelles, voire prophétique des villes du futur: «Les trottoirs? Envahis par les étalages de camelote qui bloquaient le passage. Les téléphones publics? Démolis. Le centre? Dévasté. L’Université? Démantelée. Ses murs? Profanés par des proclamations haineuses «revendiquant» les droits du «peuple». Partout le vandalisme et la horde humaine: des gens, toujours des gens, encore plus de gens, et comme si nous n’étions pas assez, de temps en temps une bonne femme enceinte, une de ces putes de chiennes pondeuses qui pullulent dans tous les coins avec leur panse impudique dans l’impunité la plus monstrueuse. C’était la populace envahissant tout, détruisant tout, cochonnant tout avec sa misère crapuleuse. «Place, racaille puante!», Medellin donc se transforme en un monde de morts qui reflète clairement une des fins possibles de notre espèce. Car la loi de Medellin sera bientôt celle de notre monde, prophétise l’auteur: «Ni à Sodome ni à Gomorrhe ni à Medellin ni en Colombie il n’y a d’innocents; ici tout ce qui existe est coupable, et s’il se reproduit d’autant plus. Les pauvres fabriquent encore plus de pauvres, la misère plus de misère, et plus il y a de misère plus il y a d’assassins, et plus il y a d’assassins plus il y a de morts. C’est la loi de Medellin, qui régira dorénavant la planète Terre. Prenez-en note.» Ce que prédisait déjà Georges Bernanos de la pauvreté au siècle dernier. Certaines villes, comme Saõ Paulo, ont d’ailleurs déjà troqué leurs ghettos de pauvres contre des ghettos de riches.  

Une amie colombienne revenant d’un séjour à Medellin, dont elle est originaire, me signale avec fierté que sa ville a bien changé depuis quelques années. J’en prends acte. Mais je crains qu’entre temps Metrallo n’ait assuré sa descendance, aidé par la rapacité mais aussi l’angélisme et la naïveté occidentale. Comme le souligne  ce passage du documentaire de Christian Poveda où l’on voit une boulangerie confiée à l’entière responsabilité d’une Mara… sous le parrainage d’une ONG.

 

 

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