15/06/2010

vide plein de promesses

 

 

 

par antonin moeri

 

 

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En faisant de l’ordre au grenier, je tombe sur une caisse contenant des livres à couverture jaune. Il y en a de Perec, Juan Rulfo, Nelly Sachs, Sciascia, Kerouac, Chalamov, Borges, Gombrowicz. Ce sont des auteurs que Maurice Nadeau découvrait et faisait lire. Le genre d’éditeur qui compte. En 1967, il fait paraître le récit d’une singulière aventure. Celle d’un étudiant pauvre qui décide de lâcher prise, de sombrer dans une léthargie libératrice, où les minutes ne comptent plus, où le courrier n’est plus ouvert, où les numéros de téléphone, les adresses, les sourires et les signes de reconnaissance s’effacent. Errances dans les rues de Paris, au bord de la Seine, le long des quais où les «pêcheurs assis, immobiles, suivent des yeux l’inflexible dérive des flotteurs».

Cette léthargie est une manière de se réapproprier le monde, de désarticuler les stéréotypes et bousiller les balises communément admises, de poser un regard neuf sur les autobus qui passent et de tendre une oreille de verre aux murmures, chuchotements, craquements et autres «sifflements de serpents pétrifiants». Entièrement écrit à la deuxième personne du singulier, ce récit entraîne le lecteur dans un «vide plein de promesses» dont on n’attend rien, où l’on survit «comme une huître, comme une vache, comme un escargot, comme un rat». L’écriture est si belle qu’on croit entendre Rimbaud. «Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais». «Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots». Les noms propres ne servent pas simplement à désigner telle ou telle réalité. Ils déroulent leurs sonorités dans une suave orchestration de carnaval. Oberkampf, Vercingétorix, Château-Landon, Bourdelle,  Batignolles, Pantin, Barbès, place Clichy où «des foules impatientes lèvent les yeux vers le ciel».

L’étudiant pauvre qui a décidé de lâcher prise rappelle Bartleby que Perec convoque à la fin de son récit. Si le Bartleby de Melville se laisse mourir de faim, notre pauvre Dedalus veut reprendre pied sur la terre ferme des vivants. Avant quoi, il nous aura entraîné dans une rêverie où l’exclu est navire et passager à la fois. Le verbe «dormir» développe le sens figuré de «rester inactif». C’est donc par antiphrase que Georges Perec a intitulé son livre «Un homme qui dort».

 

 

 

Georges Perec: Un homme qui dort. Edition Les lettres nouvelles, 1967

 

Commentaires

Merci, Antonin, de réveiller Georges Perec pour nous! Amitiés.
Pierre

Écrit par : Pierre Jean Ruffieux | 15/06/2010

Pierre, je vous envoie un mail

Écrit par : antonin | 15/06/2010

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