20/06/2010

Bureau des assassinats

Par Pierre Béguin

london[1].jpgLe soir du 21 novembre 1916, dans sa luxueuse demeure californienne, couvert de plus de gloire et d’argent que n’importe quel autre écrivain de son temps, Jack London décide, pour hâter sa fin, d’avaler plusieurs doses de drogues mortelles. Il a quarante ans. Ainsi le prétendent du moins ceux qui soutiennent la thèse du suicide…

Parmi ses écrits inachevés se trouve un manuscrit commencé vers 1910 et assortis de notes relatant un dénouement possible. Le roman porte un titre superbe, Le Bureau des assassinats (The Assassination Bureau Ltd), qui désigne en fait une étrange œuvre de bienfaisance. Moyennant finance, cette société secrète assassine à la demande, pour autant que l’élimination des futures victimes soit une bénédiction pour la société. Aversion ou intérêt ne suffisent pas à l’établissement du contrat. Intraitable en matière d’éthique, le Bureau travaille selon des critères moraux très exigeants. Ainsi, avant de satisfaire son client, doit-il apporter une preuve irréfutable de mauvaise conduite de la victime désignée. Une fois déposée la demande d’assassinat, le prix réglé comptant, la preuve démontrée que cette personne fait du tort à la société, la mécanique meurtrière s’enclenche et ne peut être neutralisée en aucune manière: «Un ordre donné est un ordre exécuté. Nous ne pouvons exercer autrement notre activité. Nous avons nos règles, sachez-le!» précise le fondateur de cette étrange société, un certain Dragomiloff. C’est lui qui mène l’enquête sur la cible, c’est lui qui décide si l’assassinat est socialement justifié, c’est lui qui donne l’ordre d’élimination. Un être est considéré comme nuisible uniquement parce que Dragomiloff l’a jugé tel, une mort est considérée comme juste uniquement parce que Dragomiloff en a décidé ainsi. Quel que soit le statut social de la victime – commissaire de police, banquier, syndicaliste, dame de la haute société – si Dragomiloff juge qu’elle est brutale, sans scrupule, briseur de grève, avide, le contrat est exécuté. Sinon, faute de preuves suffisantes, l’argent est remboursé au client, moins 10% pour couvrir les frais de gestion. Les affaires sont florissantes…

Un jour, un jeune homme pénètre dans le Bureau pour présenter une demande d’assassinat très singulière: il paie le prix du meurtre d’une personnalité publique très importante qu’il ne nomme pas expressément. La demande est acceptée, à condition bien entendu que la culpabilité de la cible soit avérée. Alors seulement le jeune homme révèle l’identité de la victime: Dragomiloff en personne. Le Bureau ne revenant jamais sur sa décision, Dragomiloff se voit contraint d’accepter la demande de son propre assassinat et, donc, d’enquêter sur sa conduite afin de décider, en toute conscience, si son élimination est socialement justifiée. Car la logique du Bureau des assassinats est si parfaitement conçue qu’elle ne peut être neutralisée que par la destruction de son créateur…

Près d’un siècle plus tard, l’idée de Jack London qu’un mécanisme social peut atteindre un tel degré de perfection dans son activité fanatique que seule l’élimination de ses créateurs permet de le détruire ne manque pas de réincarnations modernes. Bijou de suspense et d’humour grinçant, le roman est resté inachevé en 1916 (reconstitué et publié en 1963) mais le Bureau n’est plus vraiment imaginaire. Il peut avoir pignon sur rue, par exemple, être multinational, afficher fièrement sa raison sociale, se dissimuler derrière un écran d’innombrables actionnaires anonymes, revendiquer des assassinats ou des attentats barbares politiquement justifiés, protéger ses prédateurs sexuels ou financiers, ses mécanismes envahissent tous les domaines de l’activité humaine partout où le profit est possible, la purification souhaitée, le fanatisme affiché; il reste indifférent aux conséquences qu’il initie, aux vies qu’il écrase, aux écosystèmes qu’il détruit, insensible à l’élimination de tous ceux qu’il considère comme les fléaux de la société; il accumule le plus souvent les bénéfices en quantité illimitée sans égard pour les coûts qu’il engendre en terme de destruction et de vies, dès lors que son action est autoproclamée bénéfique à la société… Cette structure mercantile que nous avons élaborée comme moteur économique de notre société libérale, conçues pour atteindre son but à n’importe quel prix, abouti le plus souvent à des bénéfices dont nous sommes destinés à être progressivement exclus. En dernière instance, même les plus riches et les plus puissants ne survivront pas à l’épuisement qu’ils auront programmé. Alors, comme dans le roman de Jack London, ces systèmes, aussi perfectionnés soient-ils, se détruiront eux-mêmes par la liquidation inévitable de leurs créateurs. Mais ce qui est plus inquiétant encore dans toutes ces résonances contemporaines du Bureau des assassinats, c’est que chacun d’entre nous, soumis à l’enquête de Dragominoff, serait certainement – et le plus souvent à juste titre – déclaré socialement nuisible, donc justement éliminé…

Jack London exprimait en ces termes cette logique paradoxale de Dragomiloff dans laquelle pourtant tout le monde peut se reconnaître: «J’ai rencontré des gens que la brutalité des combats de boxe rendait fous d’indignation et qui, en même temps, étaient partie prenante dans le commerce d’aliments frelatés qui tuent chaque année plus de bébés que n’en a tué Hérode lui-même de ses mains sanglantes. Tel rédacteur, qui publiait des annonces vantant des spécialités pharmaceutiques et n’osait pas imprimer dans son journal la vérité sur lesdites spécialités de peur d’en perdre le budget publicitaire, m’a traité de démagogue crapuleux parce que je lui disais que son économie politique datait et que sa biologie était contemporaine de Pline…»

Le 22 novembre 1916, après un jour d’agonie, Jack London s’éteint dans sa luxueuse demeure californienne acquise grâce aux droits d’auteurs issus de l’édition capitaliste qu’il méprisait tant. Quelques mois plus tôt, il avait rendu sa carte au parti socialiste «à cause de son manque de combativité et de son désintérêt de la lutte des classes…»

 

 

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