08/07/2010

Vie et légende de Marguerite Duras

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par Jean-Michel Olivier

Rarement, dans la littérature française, un écrivain aura mêlé à ce point — jusqu'à les rendre indiscernables — sa vie et son œuvre. Comment faire la part du témoignage « vécu », du fantasme ou de l'imagination pure dans l'œuvre de Marguerite Duras, passée maîtresse, on le sait, en fabulations de toute sorte, jusqu'à faire de sa vie une parodie de son écriture ? Laure Adler réussit cet incroyable tour de force*.

D'abord une question, qui n'est pas une critique, ni même un procès d'intention : à quoi bon consacrer une biographie à un écrivain qui, d'avance, rejette toute explication biographique de son œuvre et déclare par exemple ceci : « Pourquoi écrit-on sur les écrivains ? Leurs livres devraient suffire. » ?

Cette question, au lieu de l'éviter ou de la repousser avec désinvolture, Laure Adler la place en permanence au centre de son travail. Et c'est ce qui fait l'extrême valeur de sa monumentale biographie (« enquête » devrait-on dire) sur Marguerite Duras. Un travail exemplaire par son ampleur, tout d'abord, car rarement un biographe aura été aussi loin dans l'exploration matérielle d'une existence.


Mais exemplaire, la recherche de Laure Adler l'est également par son propos, toujours critique, même dans les passages où elle épouse au plus près les méandres d'une vie toute entière consacrée à écrire (c'est-à-dire à l'absence de vie propre, au vertige et au vide). Exemplaire encore par le regard — empreint d'affection, mais toujours vigilant — qu'elle porte à son « sujet », qu'elle nomme tantôt Duras et tantôt Marguerite, dans une étroite distance, qui est celle, par exemple, des bonnes photographies.

Exemplaire, enfin, parce que l'immense travail de Laure Adler, loin de restituer par le détail (et combien de détails !) la vie somme toute banale d'un « grand écrivain » s'attache d'un bout à l'autre de son livre à retrouver l'élan (l'origine, la ligne de force) d'une écriture qui, contrairement à ce qu'on croit, se cherche constamment, hésite et doute en permanence d'elle-même, même aux moments de la plus grande notoriété, après le succès de L'amant, lorsque cette écriture devient quasiment autoparodique.

Comme de toute (bonne) biographie, on est en droit d'attendre de celle de Laure Adler des révélations importantes sur la famille, les attachements affectifs ou idéologiques, les bonnes et les mauvaises fréquentations de Marguerite Duras, femme intenable s'il en fût.

Qu'on se rassure : le livre de Laure Adler — et c'est encore une de ses forces — éclaire d'un jour nouveau plusieurs épisodes de la vie de MD.

L'enfance indochinoise, en premier lieu, sur laquelle elle a tant écrit, la mère tyrannique, le frère aîné sans cesse occupé à faire le mal et le frère cadet fragile, timide et silencieux (que Marguerite, un jour, initiera aux joies du sexe !). Dans ce carré maudit, où manque essentiellement le père (mort en France, dans le Lot-et-Garonne, près du château de Duras, sans avoir pu revoir les siens), Marguerite est constamment écartelée entre ses frères, comme elle sera écartelée, pendant longtemps, mais bien plus tard, entre deux hommes (Dionys Mascolo et Robert Antelme, par exemple) ou encore deux éditeurs (Gallimard et Minuit). Cette enfance complètement déboussolée (sur laquelle vient se greffer la faillite maternelle, si bien décrite dans Un barrage contre le Pacifique), Laure Adler en restitue à la fois la couleur et la tristesse, immense et silencieuse. Au passage, elle nous livre un portrait de l'« amant chinois », petit et laid, le visage creusé par la petite vérole, qui ne ressemble guère au portrait fortement idéalisé que trace MD dans L'amant, ni surtout au top model que Jean-Jacques Annaud a cru bon d'engager dans le film éponyme !

Paris, l'occupation

Marguerite Duras a dix-neuf ans quand elle débarque à Paris, fraîche émoulue de l'Indochine. La même année, Hitler accède au pouvoir en Allemagne. Après des études de droit (brillantes et appliquées), elle entre au ministère des Colonies comme auxilliaire. C'est d'ailleurs dans le cadre de ce ministère qu'elle publiera, en avril 1940, avec son collègue Philippe Roques, son premier livre, L'Empire français, un essai « militant » qui doit apprendre à chaque Français qu'il possède des colonies dont il peut s'enorgueillir ! Bien entendu, MD effacera ce premier livre de toutes ses bibliographies futures.

Impossible, faute de place, de revenir sur l'extraordinaire amitié-amour qui reliait MD à son mari Robert Antelme (miraculé des camps, que François Mitterrand est allé sauver de la mort) et à son amant Dionys Mascolo (dont elle a eu un fils, Jean, à la fin de la guerre). Impossible aussi de rendre avec toute l'ambivalence nécessaire l'attitude de MD pendant la guerre : travaillant pour un Comité du Livre étroitement surveillé par les Allemands et, en même temps, servant de boîte aux lettres et de messagère pour les membres de la résistance. Sachez seulement que Laure Adler n'occulte aucune pièce du dossier, ni les plus glorieuses, ni les plus accablantes.

Après la guerre, MD poursuit une trajectoire si singulière (elle n'appartient à aucun groupe, elle se brouille avec tout le monde) que sa vie toute entière sera portée par l'écriture. Son seul soutien, entre deux hommes qui la quittent ou la trompent, sera l'alcool, qui l'aidera à achever ses livres, et qui a pris, comme elle aime à le dire, la place d'un Dieu qui n'existe pas. Là encore, la biographe restitue avec fidélité, dans une juste distance, cette traversée périlleuse de la langue, que MD marquera à jamais de son empreinte.

Le succès, tard venu et écrasant, n'arrivera qu'avec L'amant, en 1984, livre qu'elle n'aimait pas et qu'elle tentera de récrire plusieurs fois. La suite on la connaît, comme la fin, d'ailleurs, dans le silence et la maladie, car l'écrivain, au terme de sa vie, a décidé de tout rendre public, dans une sorte d'exhibitionnisme forcené et un peu pitoyable.

« Même morte, je continuerai à écrire » menaçait la Duras qui aimait à jouer les sorcières. Avec l'immense quantité de documents qu'elle a légués à l'IMEC (pas moins de seize cartons !), il se peut bien, en effet, qu'on n'ait pas fini de la lire. Car avec Marguerite Duras, on n'en a jamais fini !

* Laure Adler, Marguerite Duras, Biographies-Gallimard, 1998.

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