02/11/2010

SEXUALITE INDECISE

 

par antonin moeri

 

 

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J’ignore si l’homosexualité masculine dégoûtait Hemingway, mais je trouve d’un très mauvais goût la nouvelle où il en est question: «La mère d’une tante». Par contre, l’homosexualité féminine est évoquée dans une nouvelle d’une extrême délicatesse: «La métamorphose». L’auteur y met en scène deux jeunes gens très beaux, bronzés, qui sont seuls dans un café parisien, assis à une table dans un coin, à la fin de l’été. Elle a une peau douce et veloutée, des cheveux blonds coupés court, des mains très fines. Son vis-à-vis, elle l’appelle Phil.

 

 

Phil est amoureux de cette jeune femme. Il fixe «la courbe de sa bouche, le modelé de ses pommettes, ses yeux et la naissance de ses cheveux autour du front, près de l’oreille et sur la nuque». Apparemment, il s’est passé quelque chose. Il lui dit qu’elle aurait pu se mettre dans une autre gonfle. Elle lui dit qu’elle est désolée et qu’elle reviendra s’il a besoin d’elle. Elle lui répète qu’elle l’aime mais qu’elle est obligée de partir. (Le barman pense au cheval sur lequel il a misé.) Elle dit à Phil qu’il ne pourra pas lui pardonner quand il saura ce qui s’est passé. Il trouve que c’est du vice, de la perversion. «Je préférerais que tu n’emploies pas de mots pareils», dit-elle, «tu n’as pas besoin de donner un nom à ça».


Elle dit qu’elle reviendra tout de suite après. «Quand tu reviendras, tu me raconteras», dit Phil d’une voix étrange. Phil a changé d’avis au cours de la conversation. Il se dit que ce pourrait être intéressant d’écouter la jeune femme (qu’il aime) lui raconter comment elle se sera abandonnée dans les bras tremblants de son amie. «Me voilà un autre homme, dit Phil au barman, le vice est une chose très étrange». Il peut enfin aller prendre place entre deux clients assis au bar.


Découvrant ce texte où il n’y a pratiquement que des dialogues, le lecteur a aussitôt le sentiment qu’un mouvement inexorable a commencé. Quelque chose se passe dans la tête de l’amant qui, au début, dit «Je la tuerai» et qui, à la fin, dit «Quand tu reviendras, tu me raconteras». Nous avons affaire à une brève éducation sentimentale. Celle qui éduque a une coupe de garçon. Elle a pour elle la jeunesse, la beauté, la liberté, l’ambiguïté. La jalouse et exclusive possession semble lui faire horreur. Ce dont semble se rendre compte Phil qui acquiert ainsi une autre dimension, peut-être plus humaine. Il trouve alors sa place parmi ses «semblables».


Cette atmosphère d’éternelle adolescence peut susciter chez le lecteur une agréable rêverie. Même s’il se demande pourquoi la sexualité de cette fille reste flottante. Indécision passionnée qui envahit son discours et confère à la réalité environnante une instabilité, instabilité intimement liée à la présence de l’inconnu, de l’immaîtrisable, du risque. Intranquillité déclencheuse d’écriture.

 

 

 

E.Hemingway: Nouvelles complètes, QUARTO, 2004

 

Commentaires

Merci de nous donner à voir, et à nouveau de me donner envie de lire, cette "Métamorphose"...

Écrit par : l'Absente | 04/11/2010

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