16/11/2010

Jean Genet à vingt ans

 



par antonin moeri

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Je me demande quel besoin je satisfais en pénétrant dans une librairie d’un pas décidé, avec l’idée d’acheter un livre contenant des informations sur la vie de telle ou tel auteur. C’est comme si j’allais y trouver un secret, dans ce livre, un secret qui permettrait d’expliquer le génie littéraire de telle ou tel auteur. Les romans de Genet ont toujours suscité chez moi une excitation. Mais d’où viennent ces phrases hypothétiques dont la place dans l’énoncé font tanguer le sens, ces phrases tarabiscotées, à la fois élégantes et triviales, où le téléscopage des mots fait swinguer la prose, ces anaphores à la fois joviales et sophistiquées qui, en érotisant la langue, suggèrent une urgence, une angoisse, parfois une incantation, une litanie? On songe à des littératures du moyen-âge, aux métaphores du Coran, au lyrisme hérissé, anguleux, sauvage de Rimbaud, aux interminables sinuosités mélodieuses de la phrase proustienne.

Qu’apprend le lecteur dans le petit livre du journaliste Louis-Paul Astraud? Que Jean Genet est né en 1910, qu’il a été confié à l’Assistance publique, qu’on a voulu en faire un typographe, qu’il a souvent fugué, qu’il a volé et détourné de l’argent, qu’il a énormément menti après avoir appris à cacher sa nature véritable, qu’on l’a enfermé dans une prison pour mineurs et une maison de redressement, que les médecins ont finalement diagnostiqué un dérangement cérébral en écrivant avec le plus grand sérieux dans le rapport médical: «L’enfant présente un certain degré de débilité et d’instabilité mentales qui nécessitent une surveillance spéciale».

Jean Genet fut, pendant trois ans (entre seize et dix-neuf ans), enfermé dans ce qu’on appelait alors une «maison d’éducation surveillée». Cette période de sa vie et la description de cet établissement (son fonctionnement, ses règles et son quotidien: une société divisée en trois groupe: les marles, les vautours et les cloches) constituent la partie la plus intéressante de cette enquête publiée «Au Diable Vauvert» dans une collection consacrée à la jeunesse des grands écrivains classiques. Les pages évoquant ces années d’enfermement sont précieuses, car c’est dans ce séjour forcé à l’ombre des caïds et des kapos de service que Genet puisera son matériau pour élaborer, quinze ou vingt ans plus tard, des romans aux titres somptueux: Miracle de la Rose, Notre Dame-des-Fleurs.

À Mettray, les macs se disputent les nouveaux arrivants qu’ils violent à l’envi. L’ado Genet sait se défendre, s’imposer, trouver protection auprès d’un marle qui va l’aimer et «l’instruire». Pour éviter de passer pour une lope ou un enculé, l’ado va se construire un personnage de dur taciturne et sérieux, il va s’astreindre à viriliser ses gestes, il ne croisera plus les jambes quand il s’assiéra. Lors d’une de ses nombreuses fugues quand il avait seize ans, il circule en train sans titre de transport valable, le contrôleur remet le resquilleur à la gendarmerie qui le confiera à la colonie agricole de Mettray, où le jeune Genet passera, je le répète, presque trois ans. C’est dans cette «colonie pénitentiaire» qu’il ressentira ses premières émotions d’artiste, c’est dans ce bagne, cet enfer, ce gris paradis de ses amours adolescentes, plein de plaisirs volés et furtifs, qu’il aurait commencé à écrire. Ce lieu aurait permis, plus tard, le jaillissement de sa personnalité artistique. Jean serait-il devenu Genet s’il n’avait pas été arrêté dans le train sans titre de transport? se demande l’auteur de cette petite bio. A cette question, seul Dieu pourrait répondre.

«Mon coeur bat la chamade, si la chamade est le roulement de tambour qui annonce qu’une ville capitule». «Mais mon geste, s’il perd en noblesse, à devenir secret augmente ma volupté». «Eux aussi je veux les mêler, têtes et jambes, à mes amis du mur, et avec composer cette histoire d’enfant». Ce ne sont pas les phrases d’un taulard habituel. Combien de riches heures de lecture enamourée a-t-il fallu pour construire une langue de respiration aussi ample. De sa formation littéraire, de sa fréquentation des poètes et des artistes, Astraud ne dit pratiquement rien, car seule l’intéressait cette période de la vie qui prend fin à 26 ans, quand Genet fuit la France et parcourt l’Europe, couvert de vermine et de poux, mendiant, volant, se prostituant: Espagne, Italie, Autriche, Tchécoslovaquie, Pologne, Allemagne, Belgique, voyage au bout de l’abjection dont Genet, en le transposant dans «Journal du voleur», fera une cosmogonie sacrée.

Le mystère est là, dans les pages de ce journal. La malédiction qui lui vient de sa naissance, du fond de son passé et de celui de sa mère, cette malédiction, il en fera sa mission, comme dit Sartre. On sent qu’il l’a choisie, cette malédiction, pour l’ériger en une valeur suprême qui lui permettra d’accéder à un genre de sainteté. D’où le titre que Sartre donne à son essai: "Saint Genet, comédien et martyr".

 

 

Jean Genet, une jeunesse perdue, de Louis-Paul Astraud,  Edition Au diable Vauvert, 2010

 

Jean-Paul Sartre: Saint Genet, comédien et martyr, Gallimard, 1952

 

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