23/11/2010

Ô terrible jeunesse!

 

 

 

par antonin moeri

 

 

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À part ceux de Billie Holliday et de Robert Johnson, je connais très peu le blues. Et puis, les groupes d’amis dans lesquels on se fond, et dont on pourrait avoir la nostalgie quelques années plus tard, je n’en ai jamais connu. J’étais donc mal barré pour apprécier pleinement le dernier roman d’Alain Bagnoud. Il y rappelle les années 80, celles où le héros quitte son village valaisan natal, entre à l’université et découvre la ville, ses bars, ses filles, ses rumeurs, ses lumières, ses odeurs et ses drames. Ce héros est partagé entre un monde rural dont les valeurs le hérissent, mais où une certaine authenticité le séduit et un monde urbain où les perspectives s’élargissent, où une autre langue peut se construire, où le clavier peut s’étendre. Genève n’est pas Paris ni Londres ni New York mais des silhouettes étranges s’y croisent dans certaines pénombres, les richetons y affichent leurs insolentes certitudes, Rastignac peut y nourrir de vraies ambitions.

Ce qu’il y a de plus étonnant dans ce livre, ce sont les mille et une observations, notations, descriptions de lieux et de personnages. En quoi Bagnoud affirme et développe son talent de romancier. Mais ce qui touche un lecteur de ma sorte, c’est la musique presque lancinante, une forme de nostalgie que le blues doit certainement exprimer, en tout cas celui qui m’est familier, celui de Billie Holliday et, surtout, celui de Robert Johnson qui murmure l’épopée d’un malandrin courant éperdument vers la femme adorée. Et le malandrin de tomber sur les genoux, au comble de l’épuisement, dans un carrefour. Et c’est à genoux, au milieu de ce carrefour, que le malandrin module son chant qui n’a rien de triste mais vous saisit à la base même du tronc.

Une des trames du livre mène le lecteur dans ce qu’on pourrait appeler une enquête. Stupéfait par la révélation d’un de ses meilleurs amis, dont il admire les dessins et les peintures et qui représente pour lui un modèle dans le domaine de l’art, le narrateur sombre dans ce genre particulier d’abattement que le réel peut nous réserver. «J’ai couché avec un mec», lui a dit cet ami admiré qui, depuis «toujours», aimait les garçons. Le trouble que chacun peut ressentir devant une sexualité autre fait chez le narrateur tomber les barrières de protection que ses représentations avaient, jusque là, maintenues droites.

Ce que Bagnoud a ressenti dans ces années où tous les possibles semblaient sourire, c’est sans doute ce qu’il a voulu recréer dans un climat d’écriture qu’on n’oublie pas, auquel on voudra revenir et qui fait, dans la lumière des sunlights, résonner les torsions de cordes et les glissandos discordants d’une jeunesse que l’artiste sait préserver. Rimbaud, une fois de plus, avait raison: «On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans».

 

Alain BAGNOUD: Le blues des vocations éphémères.

Editions de L’Aire, 2010

 

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