30/11/2010

Que désigne ce mot: littérature?

 

 

 

 

par antonin moeri

 

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Le narrateur de «La Cour des grands» s’appelle Xavier Chaubert. Moniteur de judo, il rêva d’une carrière de champion international. Zut! Anschwanden lui passe devant le nez. Faudra se contenter des seconds rôles. Xavier décide alors d’écrire sous pseudo des romans de gare qui se vendront par dizaines de milliers. Et voilà que les auteurs suisses sont invités à l’Escapade: quatre jours (dans le nord de la France et à Paris) de lectures, dédicaces, conférences, rencontres, débats. Le rêve!!!!!!

Le hic, c’est que l’ordinateur s’est trompé: trois auteurs people ont été invités en même temps que l’illustre Montavon qui, lui, fait une «vraie carrière», est auréolé d’une «vraie gloire». Montavon sait ce qu’écrire veut dire, il édite ses livres chez Gallimard, il songe sérieusement au Nobel, il ne peut accepter de signer ses oeuvres à côté de vulgaires pitres de province. Ce mépris, il le manifestera au cours des quatre jours, mais un cataclysme va l’anéantir: la perte du cahier contenant ses derniers poèmes. Chaubert y découvrira une dizaine de poèmes «douloureusement accouchés (...) sur l’approche terrifiante de la mort».

Il y a, dans ce roman, des moments de délire, des descriptions de repas flaubertiennes, des évocations superbes de corps féminins, d’un rameur sur l’eau (trois pages à couper le souffle), de personnages qui, au fil du récit, deviennent bouleversants, en particulier celui de l’écrivain nobélisable, pathétique avec sa soif de reconnaissance, ses stratégies machiavéliques, sa vanité de paon foireux, son irrémédiable solitude, ses rages enfantines. Il y a une énergie rare dans le geste de Bovard (en dépit de quelques facilités dans la gauloiserie), qui rend palpitante la lecture de ce roman. On tourne les pages comme celles d’ «Europa» de Tim Parks (dont le cadre spatio-temporel rappelle celui de «La Cour des grands»: un voyage en car, qui dure trois jours, de Bologne à Strasbourg avec des intellos qui ne croient plus en rien), on tourne les pages avec une jubilation que l’auteur vaudois sait communiquer au lecteur.

Est également posée, ici, la question de la littérature, ou plutôt de ce que peut désigner ce mot. Question qu’on peut légitimement poser à une époque où les livres de Marc Lévy valent infiniment plus que ceux de Michon, et où les mémoires de Zidane valent infiniment plus que les nouvelles d’Annie Saumont. A cette question, Bovard ne donne pas de réponse. Il la met «juste» en scène.

 

 

Jacques-Etienne Bovard: La Cour des grands, Ed.Campiche 2010

 

26/11/2010

Dubath au Saint-Bernard

Par Alain Bagnoud

 

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Pour Jean-Yves Dubath, la ligne droite n’est jamais le plus sûr moyen d’aller d’un endroit à l’autre.

Il nous promène dans ses livres à la manière d’un Rousseau méditatif, qui herboriserait dans une vaste forêt, choisirait le sentier le plus tortueux mais le plus pittoresque, quitterait à chaque instant sa route pour nous désigner une plante rare ou curieuse, se perdrait, se retrouverait ou presque, pour mieux s’égarer encore, évidemment. Ainsi faite de détours, d’arrêts, de digressions, la flânerie dans les livres de Dubath est ondoyante, sinueuse, divertissante, aventureuse, déconcertante, délicieuse.

Dubath a déjà publié plusieurs livres. Dans Gainsbourg et le Suisse, notre auteur contait sa rencontre avec le chanteur célèbre. Noël, héros très helvète se passe dans les milieux de la lutte suisse. Gazmend en guerre traite, plus ou moins, de la guerre du Kosovo ou du moins d’un Kosovar nommé Gazmend. (Les deux derniers livres publiés sous le pseudonyne de Jean-Yves Bénévent).

Après tous ces sujets variés, Jean-Yves Dubath nous revient avec un thème sérieux. Historique. Napoléon Bonaparte.

Ou plutôt pas tout à fait. Car la mise en scène de Bonaparte et le Saint-Bernard est raffinée: le narrateur, un personnage actuel, est engagé par Monsieur Oth pour donner des leçons particulières à sa fille, et stimuler son goût de l’étude. Il tombe amoureux d’elle, et finit par l’étrangler avec sa cravate.

Oh, bien sûr, je simplifie! Si vous croyez que Dubath se permet une intrigue claire, linéaire, vous ne connaissez pas notre auteur!

Le narrateur, donc, pour intéresser Mademoiselle Oth (quand elle est encore vivante), lui parle du passage de Bonaparte au Saint-Bernard. Vous savez, lorsque le consul a traversé les Alpes pour retourner se battre en Italie.

La vérité historique? La voici, version Wikipédia: « C’est avec la traversée des alpes par l'armée de réserve le 13 mai 1800 que Napoléon intervient dans la deuxième campagne d’Italie, déclenchée par la reprise de Milan par les Autrichiens. Il fallait surprendre les Autrichiens du général Melas et fondre sur eux en profitant de l’effet de surprise. Avec son armée de réserve il passe le col du Grand-Saint-170px-Delaroche_-_Bonaparte_franchissant_les_Alpes.jpgBernard, le corps du général Moncey franchit le Saint-Gothard et le corps du général Turreau se dirige vers le col de Montgenèvre. Le 18 mai, Bonaparte quitte Martigny et se met en route vers le Grand Saint-Bernard. Le 20 mai, habillé d’un uniforme bleu que recouvre une redingote blanche et coiffé d’un bicorne couvert de toile cirée, il monte une mule, et escorté par le guide Dorsaz, il traverse les sentiers escarpés du sommet alpin.

Du 15 au 21 mai, les troupes gravissent les monts et acheminent des tonnes de matériel et l’artillerie logée dans des troncs d’arbres évidés pour en faciliter le transport. L’artillerie fut retardée au fort de Bard par la résistance des Autrichiens, mais le reste de l’armée fut au rendez-vous de la première bataille importante à Montebello. »

Tout ceci ou presque, on le retrouve chez Dubath. Mais haché, disposé dans un ordre bien personnel.

Le texte insiste sur des détails plaisants. Le nombre de bouteilles bues au col: 1172 pour le 16 mai, par exemple. Le nombre de sapins abattus (2037 à 6 francs pièce) et le nombre de mélèzes coupés (3150 à 8 francs 50) pour faire passer l’artillerie à quoi ils servaient de charriot-luge.

Et puis il y a l’histoire du narrateur et de Mademoiselle Oth! Il pourrait y avoir bien d’autres choses encore. On apprécierait tout autant.

Car les sujets que choisit Dubath témoignent surtout d’un art: celui qu’a notre auteur de faire de la littérature avec tout.

 

Jean-Yves Dubath, Bonaparte et le Saint-Bernard, Editions d’autre part

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud)

23/11/2010

Ô terrible jeunesse!

 

 

 

par antonin moeri

 

 

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À part ceux de Billie Holliday et de Robert Johnson, je connais très peu le blues. Et puis, les groupes d’amis dans lesquels on se fond, et dont on pourrait avoir la nostalgie quelques années plus tard, je n’en ai jamais connu. J’étais donc mal barré pour apprécier pleinement le dernier roman d’Alain Bagnoud. Il y rappelle les années 80, celles où le héros quitte son village valaisan natal, entre à l’université et découvre la ville, ses bars, ses filles, ses rumeurs, ses lumières, ses odeurs et ses drames. Ce héros est partagé entre un monde rural dont les valeurs le hérissent, mais où une certaine authenticité le séduit et un monde urbain où les perspectives s’élargissent, où une autre langue peut se construire, où le clavier peut s’étendre. Genève n’est pas Paris ni Londres ni New York mais des silhouettes étranges s’y croisent dans certaines pénombres, les richetons y affichent leurs insolentes certitudes, Rastignac peut y nourrir de vraies ambitions.

Ce qu’il y a de plus étonnant dans ce livre, ce sont les mille et une observations, notations, descriptions de lieux et de personnages. En quoi Bagnoud affirme et développe son talent de romancier. Mais ce qui touche un lecteur de ma sorte, c’est la musique presque lancinante, une forme de nostalgie que le blues doit certainement exprimer, en tout cas celui qui m’est familier, celui de Billie Holliday et, surtout, celui de Robert Johnson qui murmure l’épopée d’un malandrin courant éperdument vers la femme adorée. Et le malandrin de tomber sur les genoux, au comble de l’épuisement, dans un carrefour. Et c’est à genoux, au milieu de ce carrefour, que le malandrin module son chant qui n’a rien de triste mais vous saisit à la base même du tronc.

Une des trames du livre mène le lecteur dans ce qu’on pourrait appeler une enquête. Stupéfait par la révélation d’un de ses meilleurs amis, dont il admire les dessins et les peintures et qui représente pour lui un modèle dans le domaine de l’art, le narrateur sombre dans ce genre particulier d’abattement que le réel peut nous réserver. «J’ai couché avec un mec», lui a dit cet ami admiré qui, depuis «toujours», aimait les garçons. Le trouble que chacun peut ressentir devant une sexualité autre fait chez le narrateur tomber les barrières de protection que ses représentations avaient, jusque là, maintenues droites.

Ce que Bagnoud a ressenti dans ces années où tous les possibles semblaient sourire, c’est sans doute ce qu’il a voulu recréer dans un climat d’écriture qu’on n’oublie pas, auquel on voudra revenir et qui fait, dans la lumière des sunlights, résonner les torsions de cordes et les glissandos discordants d’une jeunesse que l’artiste sait préserver. Rimbaud, une fois de plus, avait raison: «On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans».

 

Alain BAGNOUD: Le blues des vocations éphémères.

Editions de L’Aire, 2010

 

21/11/2010

A intolérance, intolérance et demie?

Par Pierre Béguin

Le 19 octobre 2010, la chancelière allemande Angela Merkel (sous la pression populaire et à l’approche des élections) décrétait du même coup l’échec et l’enterrement du multiculturalisme. On peut certes douter que l’Etat allemand ait réellement adopté le «multikulti». Le problème s’est posé en réalité depuis que l’ancien ministre Schroeder a décrété la loi du sol, c’est-à-dire depuis que des étrangers mal – ou pas du tout – intégré pouvaient prendre la nationalité allemande. Quoi qu’il en soit, la Première Ministre exige dorénavant des immigrants qu’ils épousent les valeurs allemandes ou qu’ils quittent le pays. Après le revirement des Pays-Bas et des pays anglo-saxon, qui étaient allés les plus loin dans l’application d’une politique multiculturelle (en Angleterre, le multiculturalisme est devenu un mot assimilable à un juron depuis qu’on a découvert qu’il avait «accouché» de terroristes islamistes), la position allemande pourrait sonner définitivement le glas d’un modèle qui a influencé pendant près de quarante ans la politique européenne en matière d’intégration des étrangers.

Le multiculturalisme a connu son apogée dans les années 90, avant que les attentats du 11 septembre 2001, de Madrid en 2004 et de Londres en 2005 n’amorcent son déclin irrémédiable et n’annoncent le retour au modèle assimilationniste. Un modèle qui, tout autant que le multiculturalisme par ailleurs, a clairement montré ses limites. A l’image de la France…

Dans le Traité sur lvoltaire[1].jpga tolérance, Voltaire, selon le postulat que la tolérance amène la tolérance, loue les empereurs ou les pays, à commencer par les Grecs et les Romains, qui ont appliqué ce qui pouvait être considéré comme le socle du multiculturalisme, l’acceptation à part entière des autres cultures et religions: «Chez les anciens Romains, vous ne voyez pas un seul homme persécuté pour ses sentiments (…) Le grand principe du sénat et du peuple romain était: "Deorum offensae diis curae; c’est aux dieux seuls à se soucier des offenses faites aux dieux"». Quant aux Grecs, précise-t-il, à part Socrates («C’est le seul que les Grecs aient fait mourir pour ses opinions»), ils avaient «un autel dédié aux dieux étrangers qu’ils ne pouvaient pas connaître». De même, plus proche des Lumières: «Pierre le Grand a favorisé tous les cultes dans son vaste empire; le commerce et l’agriculture y ont gagné, et le corps politique n’en a jamais souffert».

Bien, mais que se passe-t-il lorsque le postulat est démenti, lorsque la tolérance n’amène pas la tolérance? Voltaire n’élude ni le problème ni les exemples. En Chine: «Il est vrai que le grand empereur Young-tching, le plus sage et le plus magnanime peut-être qu’ait eu la Chine, a chassé les jésuites; mais ce n’était pas parce qu’il était intolérant, c’était, au contraire, parce que les jésuites l’étaient (…) C’en était assez pour lui d’être informé des querelles incessantes des jésuites, des dominicains, des capucins, des prêtres séculiers, envoyés du bout du monde pour prêcher la vérité, et ils s’anathématisaient les uns les autres. L’empereur ne fit donc que renvoyer des perturbateurs étrangers.» Il précise toutefois : «Mais avec quelle bonté les renvoya-t-il! Quels soins paternels n’eut-il pas d’eux pour leur voyage et pour empêcher qu’on ne les insultât sur la route. Leur bannissement fut un exemple de tolérance et d’humanité» (maintenant, c’est encore mieux, en tout cas plus rapide, on a des charters!) Ou encore au Japon: «Les Japonais étaient les plus tolérants de tous les hommes; douze religions paisibles étaient établies dans leur empire; les jésuites vinrent faire la treizième, mais bientôt, n’en voulant pas souffrir d’autres, on sait ce qui en résulta: une guerre civile. Les Japonais fermèrent leur empire au reste du monde, et ne nous regardèrent que comme des bêtes féroces». Quant aux Romains, s’ils n’eurent pas la bienveillance des orientaux, leur cruauté ne fut qu’une réponse à l’intolérance chrétienne. Et si Voltaire ne nie pas les martyrs («Les martyrs furent donc ceux qui s’élevèrent contre les faux dieux»), il précise qu’ils le furent en réponse à leur propre intolérance. Bref, pour le patriarche de Ferney, la sentence est claire: «Je le dis avec horreur, mais avec vérité: c’est nous, chrétiens, c’est nous qui avons été persécuteurs, bourreaux, assassins!».

Maintenant que les bourreaux et les assassins ne sont plus forcément tous dans le même camp, que la culpabilité et la pénitence (qui furent, comme certains le prétendent, une des racines du modèle multiculturel) ont fait leur temps, le moment semble donc venu pour l’Occident d’affronter ce paradoxe en apparence insurmontable auquel il est confronté dans la sauvegarde de ses valeurs: comment la tolérance doit-elle réagir face à l’intolérance lorsque cette dernière la menace dans ses fondements même? A tort ou à raison, la plupart des pays occidentaux ont livré leur réponse: dès lors que certains groupes ou individus ne jouent plus le jeu de la tolérance, c’est-à-dire dès que la reconnaissance des différences (ethniques, religieuses, etc.) ne peut plus s’exercer dans le cadre d’un projet de société commun et de respect de règles partagées qui transcenderaient ces différences, le modèle multiculturel n’est plus viable. Et la tolérance n’est plus une réponse à l’immigration, encore moins un moyen d’intégration, tout au plus une forme dangereuse d’angélisme. Logique imparable.

Dans son éloge de la tolérance, Voltaire prend position implicitement sur cette question: l’intolérance – mais est-ce de l’intolérance de ne pas tout accepter? – est une réponse légitime à l’intolérance de l’autre dès l’instant où celle-ci menace les fondements même qui lui donne la liberté de s’exprimer. Ainsi l’empereur chinois a-t-il agi avec grande sagesse en expulsant les jésuites sans les humilier, tout comme les Japonais en fermant leur frontière aux étrangers qui perturbaient l’harmonie de leur territoire. Donc, la tolérance se termine là où commence l’intolérance de l’autre. Une phrase qui n’échappe cependant pas à la vacuité des formules toutes faites: elle ne dit rien, ne résout rien, n’éclaire rien. Quelle est la norme, la référence? Comment juger de l’intolérance de l’autre? Comment estimer son potentiel de nuisance? Comment objectiver sa capacité à phagocyter ma propre existence? Comment faire la part de ma propre intolérance? Avec la radicalité du terrorisme et de l’intégrisme, la réponse est évidente. Mais entre gris clair et gris foncé?

Pour attendu, logique, légitime que puisse être le durcissement des pays occidentaux face à ce qui menace ses fondements démocratiques, il n’en reste pas moins vrai que notre seuil de tolérance, indépendamment des amalgames, des raccourcis et des préjugés qu’il produit inévitablement, est curieusement dépendant de notre PIB et des crises économiques successives qui ont laminé nos réserves. Et il est évident que la situation économique de l’Allemagne n’est pas étrangère à la déclaration d’Angela Merkel. Tolérant oui, tant qu’on peut se le permettre financièrement. Ou disons plutôt: tant qu’on peut en choisir le bénéficiaire. Les nantis de préférence, une sorte d’immigration sélective en quelque sorte. Donnant donnant. Pourquoi pas? me direz-vous, un peu de pragmatisme est salutaire en ces temps difficiles et qui veut faire l’ange fait la bête. Certes. Aucun pays n’a vocation de devenir l’arche de Noé d’un monde en perdition (ce qui ne justifie pas pour autant le repli identitaire ou les tendances isolationnistes). Mais l’amalgame du sécuritaire et de l’économique, la chancelière allemande s’est bien gardée de l’admettre. Dommage! La reconnaissance de nos propres limites et insuffisances aurait rendu plus crédible le renoncement programmé au modèle multiculturel. Après tout, et Voltaire ne cesse de le répéter, la véritable tolérance ne peut prendre racine que dans l’humilité. Et l’humilité, c’est d’abord de reconnaître puis d’assumer ses imperfections avant d’en accuser les autres, pour imparfaits qu’ils soient eux aussi.

Le moment fondateur du multiculturalisme est l’adoption, en 1971, d’une charte par le Canada qui décide de se définir par ce modèle. D’un point de vue sociologique, le multiculturalisme qualifie un pays dans lequel réside des groupes qui sont, se perçoivent ou sont considérés comme porteurs de différences culturelles. D’un point de vue politique, c’est un système qui prend en compte les spécificités culturelles des individus avec la reconnaissance officielle de la différence et un Etat qui met en place les structures permettant aux étrangers de vivre leur culture (ou leur religion). D’un point de vue philosophique enfin, il signifie que l’on considère qu’une démocratie favorisant les différences culturelles est moralement supérieure à un modèle qui les nie ou qui les évacue de la sphère publique.

Qui définit la différence culturelle comme phénomène privé, le concept de citoyenneté étant au-dessus des différences culturelles et s’incarnant dans les valeurs de la République.

 

19/11/2010

Chasser l'idéologie...

Par Pierre Béguin

Décidément, les socialistes n’apprendront jamais. Quand on est stupide…

L’énorme baffe qu’ils s’étaient prise lors de l’initiative pour une caisse maladie unique (dont, personnellement, je ne crois une seconde qu’elle puisse être une solution) n’a pas suffi. Cette initiative aurait pourtant passé comme une lettre à la poste s’ils n’avaient pas commis la sottise de vouloir l’assortir d’un financement par les impôts. Au lieu de s’en tenir à la première proposition et de gagner cette votation haut la main, ils n’ont pu résister à troquer le pragmatisme contre l’idéologie. Avec la défaite cuisante et attendue qui a sanctionné cette sottise. Eux-mêmes ont d’ailleurs reconnu leur erreur et promis qu’on ne les reprendrait plus.

Et voilà qu’ils recommencent avec leur nouvelle initiative sur la fiscalité. Au lieu de s’en tenir à une seule proposition – fixer un plancher au rabattement fiscal – qui remporterait certainement l’adhésion du peuple, ils sont rattrapés par leur vieux démons idéologiques: une augmentation de l’impôt sur la fortune à 5% (au lieu du 1% existant) dès deux millions de fortune déclarée. Impossible dès lors de prétendre que seul 1% de la population serait touchée: un smicard ou un retraité qui aurait hérité d’une maison de famille à Genève, par exemple, aurait de grande chance, au prix délirant de l’immobilier, d’être taxé sur sa fortune d’une somme que ses maigres revenus ne suffiraient pas à payer. Cette situation, en réalité, peut concerner beaucoup de monde. Et ce n’est pas un hasard si les débats se focalisent sur la première proposition et occultent allégrement la seconde. Je soupçonne fortement les socialistes de dévier l’attention des citoyens sur un leurre (le plancher fiscal qui ne concerne que quelques cantons et, effectivement, une toute petite minorité) pour faire passer une augmentation d’impôts en relevant fortement la taxation sur la fortune (qui va concerner beaucoup de monde). Mon ami Alain Bagnoud, à lire sa dernière note sur Blogres qui ne prend en considération que la première proposition, me semble s’être laissé prendre au leurre. Du moins, confirme-t-il par son exemple la thèse qu’il défend: avec la maison familiale et les vignes qui l’attendent en Valais, je me demande s’il n’a pas voté contre ses intérêts. Indécrottable idéaliste, Alain! (j’espère que tu prendras cette pique avec humour…) Si certains se laisseront prendre, la plupart ne tomberont pas dans le panneau, comme semble l’indiquer les sondages. Et les socialistes pourraient recevoir une nouvelle baffe pour les mêmes raisons que lors de leur précédente initiative sur l’assurance maladie. Des raisons qu’ils avaient pourtant parfaitement identifiées. Si ce n’est pas de la bêtise…

L’impôt sur la fortune, s’il déclenche par son appellation même un stupide réflexe anti-riches, est un impôt parfaitement inique, puisqu’il n’est ni plus ni moins qu’une double taxation qui peut se révéler dramatique dans beaucoup de situations de la vie courante, des situations qui ne concernent pas que des riches mais aussi des gens simplement dans la moyenne. Il devrait être supprimé sans autre forme de procès au profit d’un fort relèvement de la TVA sur les produits de luxe. Je me demande d’ailleurs pourquoi les libéraux, si prompts à s’attaquer aux impôts, n’ont pas lancé d’offensive dans ce sens. Je les soupçonne de s’être arrangés avec les socialistes, du genre «on ne s’attaque pas à l’impôt sur la fortune mais vous ne vous attaquez pas à la TVA». Bref, avec les libéraux comme avec les socialistes, on s’attend au pire, on est encore surpris…

Moi, pour tout dire, je confirme par l’exemple la thèse d’Alain Bagnoud: j’ai voté contre mes intérêts pour l’initiative socialiste. Parce que ce dumping sur l’imposition est dangereux, parce que les arguments mensongers des libéraux m’énervent davantage encore que la sottise – ou la stratégie idiote – des socialistes, et parce que je ne parviens pas à me débarrasser d’un dernier fond d’idéalisme que je sais pourtant stupide et que le cynisme ne parvient pas à contenir. Mais je ne serais pas fâché pour autant que la gauche se ramasse une nouvelle fessée. Dans tous les cas, j’attends sereinement l’issue de la votation: quel que soit le résultat, je serai dans le camp des gagnants. Pour une fois…

 

La mort de l'intérêt personnel

Par Alain Bagnoud

 

MurBerlin.jpgC’était clair dans les années 90: les idéologies, c’était fini. On avait eu la chute du mur de Berlin l’effondrement du communisme, on se retrouvait avec un mode de fonctionnement qui n’était plus une science des idées mais une nature: le libéralisme.

L’échange, le marché, le renvoi de tout à la norme financière, l’intérêt personnel, c’était cohérent, évident, normal, nous disait-on. L’homme y tendait automatiquement.

Avec ça, se développait quelque chose que les moralistes déploreraient: l’individualisme, l’égoïsme. Les hommes semble-t-il, ne pensaient plus qu’à leur profit.

Eh bien, cette période, c’est terminé.

Je l’ai déduit en m’interrogeant sur les motivations des électeurs suisses, qui votent systématiquement contre leurs intérêts. Prenons déjà les soutiens aux partis.

La grande majorité de ceux qui suivent l’UDC, parti d’extrême-droite agrarien, vient du peuple. Or, la politique économique de ce parti les appauvrirait fortement. Même chose avec les électeurs du Parti socialiste: les pauvres, qu’ils défendent, ne votent pas pour eux, et c’est la classe moyenne qui les soutient. Cette classe moyenne, pourtant, serait défavorisée si les principes du PS étaient appliqués en bloc.

Même chose encore avec les deux initiatives qui seront votées le 28 novembre en Suisse.

Les derniers sondages montrent que la majorité du peuple va refuser l’initiative populaire «Pour des impôts équitables.» Elle demande l’introduction dans la Constitution fédérale de dispositions minimales concernant les barèmes et les taux d’imposition des personnes physiques, ainsi que l’interdiction des impôts dégressifs.

Affiche_Oui_initiative_impots_equitables.jpgOr, si je cite les arguments du comité interpartis qui soutient l’initiative: « Seul 1% des contribuables helvétiques – les plus aisés, établis dans les paradis fiscaux de Suisse centrale - seront touchés. Grâce à l’initiative, les 99% restant profiteront d’un allégement de la charge fiscale globale, mais aussi du rétablissement de la justice devant l‘impôt. »

On retrouve le même paradoxe en ce qui concerne l’initiative dite « sur le renvoi des étrangers criminels » qui exige le renvoi automatique des personnes étrangères condamnées, indépendamment de leur statut et de la gravité de l’acte commis.

Xénophobe, contraire aux normes fondamentales des droits humains, inapplicable même, cette initiative va, selon les sondages, être plébiscitée par le peuple. Or elle fera de la Suisse la honte de l’Europe et rendra nos rapports avec les autres pays très délicats.

Conclusion: là encore, les gens votent contre leur intérêt. L’égoïsme, on le voit, c’est terminé. On est bel et bien revenu à cette chose qu’on avait annoncée comme définitivement morte: l’idéologie.

Et je me demande, tout compte fait, si l’intérêt personnel, ce n’était pas mieux...

 

16/11/2010

L'Interallié à Jean-Michel Olivier

Alain Bagnoud, Pierre Béguin, Serge Bimpage, Antonin Moeri et Pascal Rebetez ont la fierté de vous annoncer que leur collègue  et compère de Blogres, Jean-Michel Olivier s'est vu décerner le Prix Interallié 2010 pour son roman L'Amour nègre, publié aux Editions de Fallois. Ils se réjouissent de ce succès et souhaitent une fructueuse carrière à ce roman palpitant et satirique (voir notamment ici).

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Jean Genet à vingt ans

 



par antonin moeri

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Je me demande quel besoin je satisfais en pénétrant dans une librairie d’un pas décidé, avec l’idée d’acheter un livre contenant des informations sur la vie de telle ou tel auteur. C’est comme si j’allais y trouver un secret, dans ce livre, un secret qui permettrait d’expliquer le génie littéraire de telle ou tel auteur. Les romans de Genet ont toujours suscité chez moi une excitation. Mais d’où viennent ces phrases hypothétiques dont la place dans l’énoncé font tanguer le sens, ces phrases tarabiscotées, à la fois élégantes et triviales, où le téléscopage des mots fait swinguer la prose, ces anaphores à la fois joviales et sophistiquées qui, en érotisant la langue, suggèrent une urgence, une angoisse, parfois une incantation, une litanie? On songe à des littératures du moyen-âge, aux métaphores du Coran, au lyrisme hérissé, anguleux, sauvage de Rimbaud, aux interminables sinuosités mélodieuses de la phrase proustienne.

Qu’apprend le lecteur dans le petit livre du journaliste Louis-Paul Astraud? Que Jean Genet est né en 1910, qu’il a été confié à l’Assistance publique, qu’on a voulu en faire un typographe, qu’il a souvent fugué, qu’il a volé et détourné de l’argent, qu’il a énormément menti après avoir appris à cacher sa nature véritable, qu’on l’a enfermé dans une prison pour mineurs et une maison de redressement, que les médecins ont finalement diagnostiqué un dérangement cérébral en écrivant avec le plus grand sérieux dans le rapport médical: «L’enfant présente un certain degré de débilité et d’instabilité mentales qui nécessitent une surveillance spéciale».

Jean Genet fut, pendant trois ans (entre seize et dix-neuf ans), enfermé dans ce qu’on appelait alors une «maison d’éducation surveillée». Cette période de sa vie et la description de cet établissement (son fonctionnement, ses règles et son quotidien: une société divisée en trois groupe: les marles, les vautours et les cloches) constituent la partie la plus intéressante de cette enquête publiée «Au Diable Vauvert» dans une collection consacrée à la jeunesse des grands écrivains classiques. Les pages évoquant ces années d’enfermement sont précieuses, car c’est dans ce séjour forcé à l’ombre des caïds et des kapos de service que Genet puisera son matériau pour élaborer, quinze ou vingt ans plus tard, des romans aux titres somptueux: Miracle de la Rose, Notre Dame-des-Fleurs.

À Mettray, les macs se disputent les nouveaux arrivants qu’ils violent à l’envi. L’ado Genet sait se défendre, s’imposer, trouver protection auprès d’un marle qui va l’aimer et «l’instruire». Pour éviter de passer pour une lope ou un enculé, l’ado va se construire un personnage de dur taciturne et sérieux, il va s’astreindre à viriliser ses gestes, il ne croisera plus les jambes quand il s’assiéra. Lors d’une de ses nombreuses fugues quand il avait seize ans, il circule en train sans titre de transport valable, le contrôleur remet le resquilleur à la gendarmerie qui le confiera à la colonie agricole de Mettray, où le jeune Genet passera, je le répète, presque trois ans. C’est dans cette «colonie pénitentiaire» qu’il ressentira ses premières émotions d’artiste, c’est dans ce bagne, cet enfer, ce gris paradis de ses amours adolescentes, plein de plaisirs volés et furtifs, qu’il aurait commencé à écrire. Ce lieu aurait permis, plus tard, le jaillissement de sa personnalité artistique. Jean serait-il devenu Genet s’il n’avait pas été arrêté dans le train sans titre de transport? se demande l’auteur de cette petite bio. A cette question, seul Dieu pourrait répondre.

«Mon coeur bat la chamade, si la chamade est le roulement de tambour qui annonce qu’une ville capitule». «Mais mon geste, s’il perd en noblesse, à devenir secret augmente ma volupté». «Eux aussi je veux les mêler, têtes et jambes, à mes amis du mur, et avec composer cette histoire d’enfant». Ce ne sont pas les phrases d’un taulard habituel. Combien de riches heures de lecture enamourée a-t-il fallu pour construire une langue de respiration aussi ample. De sa formation littéraire, de sa fréquentation des poètes et des artistes, Astraud ne dit pratiquement rien, car seule l’intéressait cette période de la vie qui prend fin à 26 ans, quand Genet fuit la France et parcourt l’Europe, couvert de vermine et de poux, mendiant, volant, se prostituant: Espagne, Italie, Autriche, Tchécoslovaquie, Pologne, Allemagne, Belgique, voyage au bout de l’abjection dont Genet, en le transposant dans «Journal du voleur», fera une cosmogonie sacrée.

Le mystère est là, dans les pages de ce journal. La malédiction qui lui vient de sa naissance, du fond de son passé et de celui de sa mère, cette malédiction, il en fera sa mission, comme dit Sartre. On sent qu’il l’a choisie, cette malédiction, pour l’ériger en une valeur suprême qui lui permettra d’accéder à un genre de sainteté. D’où le titre que Sartre donne à son essai: "Saint Genet, comédien et martyr".

 

 

Jean Genet, une jeunesse perdue, de Louis-Paul Astraud,  Edition Au diable Vauvert, 2010

 

Jean-Paul Sartre: Saint Genet, comédien et martyr, Gallimard, 1952

 

12/11/2010

François Beuchat, Le moineau dans un bocal

Par Alain Bagnoud

 

Quand on lit les textes de François Beuchat, on aimerait vivre sa vie. Ce qui est moineau_120x170.gifun paradoxe absolu: il ne lui est jamais rien arrivé.

Né en 1945 dans le Jura, notre auteur vit encore avec sa maman dans la maison de son enfance, à Nidau, près de Bienne, en 1945. Le grand voyage de sa vie l’a conduit à Genève, pour le début d’études de lettres que la mort de son père lui a fait abandonner. Depuis lors, François Beuchat se promène et écrit.

Il a publié un recueil d'aphorismes et de poèmes, Ballade en rose et noir (Ed. du Panorama, 1988). Puis plus rien pendant dix-sept ans. Il a d’ailleurs fallu des circonstances exceptionnelles pour que son œuvre refasse surface.

Chaque mercredi, à la Galerie, 15 rue de l’Industrie, à Genève, des auteurs lisent leurs textes. En 2002, la nièce de Beuchat, qui s’occupe de ces Lectures publiques, l’a invité à y présenter quelques extraits.

Ils ont produit une forte impression sur les auditeurs présents. Des rumeurs flatteuses sont remontées jusqu’à Pascal Rebetez. Intrigué, l’éditeur de D’autre part a pris contact avec l’auteur et découvert sa production somptueuse et étendue.

Et encore, on ne connaît rien de ce qui a été écrit avant 1980: tout a été détruit. L’œuvre ultérieure de Beuchat, elle, occupe 5000 pages dactylographiées. Il s’agit de séquences, fragments d’un grand tout inachevable et sauvé par la mémoire.

Il y a toute une trabeuchat.jpgdition derrière cette prose qui s’impose si naturellement, tendue entre deux univers poétiques. La chanson et ses refrains d’une part, telle qu’on peut la trouver dans Hugo. D’autre part le somptueux appareil de l’alexandrin dont on peut repérer le rythme majestueux dans nombre de textes.

Cette virtuosité, que Beuchat fait oublier, est au service de la vie et de ses moments d’exceptions, captés avec sensibilité, justesse, ferveur. C’est dans la lucidité de l’insomnie que cet homme qui a tout sacrifié à l’écriture trouve ses textes.

Evidents, poétiques, ils se présentent comme des dons. En eux s’opère la restitution de moments, de scènes, de visions, d’images. Leur lecture offre au lecteur une beauté nostalgique et illuminée.

L’oeuvre est publiée sous le titre général Fragments du roman d’une vie. Sa deuxième partie, Le moineau dans un bocal, vient de paraître.

 

François Beuchat, Le moineau dans un bocal, Editions d’Autre part

 

François Beuchat lira certains de ses textes mercredi 17 novembre sous le titre Insomnie du miroir

A La Galerie, 13 rue de l’Industrie aux Grottes, Genève

Publié également dans Le blog d'Alain Bagnoud

Rencontre

SOCIÉTÉ GENEVOISE DES ÉCRIVAINS

La règle du « Je »

 

Rencontre avec trois auteurs

 

Alain Bagnoud

François Hussy

Anne-Lou Steininger

 

Mercredi 17 novembre 2010

18h30-20h

 

A la librairie Le Rameau d’Or

17 Bvd Georges-Favon

tél. 022 310 26 33

 

Une verrée clôturera la soirée

 

08/11/2010

Tam tam d'Eden

Si vous voulez écouter l'émission de Jean-Marie Félix, Zone critique, où quatre livres sont parlés, dont Tam Tam d'Eden d'Antonin Moeri.

 

http://www.rsr.ch/#/espace-2/programmes/zone-critique/

Tam tam d'Eden

Un bel article de Jean-Louis Kuffer sur Tam Tam d'Eden d'Antonin Moeri, paru dans le quotidien 24 heures.

http://www.24heures.ch/antonin-moeri-arrive-cote-2010-11-04

07/11/2010

Imagine

Par Pierre Béguin

drapeauGE[1].jpgImagine un collège genevois.

Imagine un élève au profil perturbateur et agressif. C’est facile si tu essayes…

Imagine échec scolaire, absentéisme chronique, impertinence, réactions hyper agressives…

Imagine une réunion de crise entre la direction du collège et les parents de l’élève.

Imagine les conclusions de l’entrevue et les décisions prises.

Imagine que l’élève bénéficie au plus vite d’un soutien psychologique, d’un coach scolaire et d’un répétiteur.

Imagine qu’il lui soit accordé un temps supplémentaire, sur demande des parents, pour faire ses épreuves.

Imagine que cette demande devienne réglementaire dès formulation par le psychologue d’un diagnostic clair.

Imagine qu’en contre partie l’élève promette de ne plus diriger son agressivité contre des personnes, et qu’il se contente, en cas d’irruption de violence, de frapper le mur des WC, si possible.

Imagine que ce cas se multiplie. Imagine…

Tu y es? Voilà! Tu aurais une genevoiserie du DIP.

Eh bien imagine maintenant que tu es un professeur de ce collège. Imagine…

Tu pourrais dire que je suis un vieux réactionnaire …

On continue?

Imagine un cycle d’orientation.

Imagine des travaux nécessaires à son extension.

Imagine que lesdits travaux s’éternisent au désagrément de tout le monde depuis des années.

Imagine alors que le CTDI (ex travaux publics) demande à des entreprises de travailler le samedi.

Imagine que lesdits travaux, mal coordonnés comme de bien entendu, n’entrent pas dans la catégorie des exceptions qui permettent une dérogation officielle.

Imagine donc la maréchaussée déboulant le samedi pour interrompre les travaux et dresser des contraventions ad hoc.

Imagine nos képis envoyant logiquement les contraventions au maître d’œuvre, le CTDI.

Imagine maintenant une comptable du CTDI en charge des écritures d’enregistrement et de paiement des amendes.

Imagine à qui elle les paie. Imagine…

Là, tu aurais une genevoiserie du CTDI.

Tu pourrais dire que je suis un vieux grincheux …

Encore?

Imagine une banque cantonale genevoise.

Imagine le pire scandale avec copinage généralisé, association de malfaiteurs et tout le toutim.

Imagine que ledit scandale enrichisse quelques particuliers et qu’il coûte trois milliards à la collectivité.

Imagine une instruction qui s’éternise. Imagine un procès dont on sait d’avance qu’il aboutira à des non-lieux à profusion malgré les effets de manche du Procureur avant son élection….

Imagine le juge récusé peu après le début du procès. Oui, je sais, là ça devient très difficile à imaginer. Mais c’est possible si tu essayes…

Imagine les six derniers mois de procédure passer à la trappe. Imagine le procès suspendu, enlisé. Jusqu’à la prescription des faits. Jusqu’au ridicule…

Imagine maintenant un magistrat qui supprime indûment des amendes pendant ses mandats.

Imagine le montant des amendes à trois mille francs sur vingt ans.

Imagine un procès rapidement mené avec, au bout, la condamnation du magistrat.

Imagine… Tu y es? Là tu aurais non seulement une genevoiserie de la Justice mais carrément tout l’esprit de Genève.

Allez! Imagine maintenant les prochaines élections… Imagine… Ça va déjà mieux, non?

Tu pourrais dire que je suis un vieux populiste…

M ais je ne serais pas le seul… hélas!

Rassure-toi, tout cela n’est que délire de l’imagination. Tout le monde sait que dans notre chère République, ces choses-là ne peuvent se passer. Simple question de compétence. Même si le doute me tiraille un peu quand je pense au futur CEVA…

Alors je fais comme tout le monde, j’y pense et puis j’oublie…

 

05/11/2010

Anne Botani-Zuber, Aline ou les cahiers de ma mère

Par Alain Bagnoud

 

couv-annebotttani.jpgLe roman commence à Vissoie, dans le Val d'Anniviers, en 1946. Aline, jeune femme née dans une de famille paysanne, étouffée par la morale et les règles de comportement de sa vallée, cherche sa voie. Epouser le premier garçon qui veut bien d'elle, faire des enfants et reproduire l'existence de sa mère ne lui convient pas.

Elle demande à ses parents la permission de travailler comme sommelière, se place chez des avocats de Sierre, puis dans une épicerie villageoise. Un garçon l'embrasse, elle ne le supporte pas, fait une crise de folie mystique, on appelle un capucin pour chasser le démon.... Et la voici de nouveau en ville.

Ses changements d'humeur (on prononcera plus tard le mot de maniaco-dépression), ses envies de liberté lui rendent la vie difficile. D'autant plus que, finalement mariée (un mariage non consommé parce qu'elle ne sait rien de la sexualité), elle fait ce qu'il y a de pire à l'époque: elle divorce.

Ensuite commence son émancipation. Celle-ci passe par l'éloignement de sa région, par les livres qui la cultivent, par du militantisme pour le vote des femmes, par un destin de fille-mère, par la rédaction, enfin, de son autobiographie.

C'est elle que nous lisons dans la plus grande partie du livre. (Les dix dernières pages sont de sa fille, qui explique comment elle est en possession des cahiers.)

Une lecture étonnante. Anne Bottani-Zuber a réussi le tour de force de mimer à la perfection le langage valaisan de ces années quarante et cinquante, si bien qu'à l'exception peut-être de la fin, on n'entend pas la voix de l'auteure. C'est virtuose, bluffant.

L'imitation de ce langage particulier est en effet tellement scrupuleuse que sans le mot roman qui orne la couverture, sans les noms différents ou les remerciements, on serait persuadé de se trouver dans un récit de vie. Il semble tout à fait évident que celle qui a écrit les cahiers est réellement une paysanne valaisanne qui a eu un accès progressif à la culture.

Je l'avoue, cette caractéristique m'a fait réfléchir. Le récit de vie se présente comme une expérience personnelle alors que le roman affiche des visées générales. Il y a sans doute entre les deux genres une position narrative un peu différente. Les romanciers procèdent souvent plus par une recréation de langage que par une imitation fidèle. On en a des exemples. Ramuz l'a fait pour la Suisse romande, Céline pour l'argot de Paris, ou, plus proche de nous, Noëlle Revaz pour le milieu paysan dans son Rapport aux Bêtes.

Ceci, d'ailleurs, n'enlève évidemment rien aux qualités du livre d'Anne Bottani-Zuber, ni aux enseignements de l'histoire exemplaire qu'elle raconte.


Anne Botani-Zuber, Aline ou les cahiers de ma mère, Editions de L'Aire

Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud

03/11/2010

Le peintre en lettres

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par Pascal Rebetez

 

 

Grégoire Müller aime l’écriture et – à l’enseigne des éditions de l’Aire – il a déjà publié il y a treize ans son récit de vie à New York Ramblings et des poèmes en 2007, Nada mas.

Or, par besoin de cadrer, le peintre de La Chaux-de-Fonds a mis le quotidien de 100 journées de l’an dernier en un journal qu’il intitule Insoumis. Drôle de titre, et au pluriel, voyez-vous, car le peintre peint, bien sûr, même s’il vend si peu que parfois les fins de mois restent en travers du pinceau. Pluriel, parce que le peintre vit avec sa femme, insoumise elle aussi, et ce n’est pas tous les jours dimanche, quand une de ces deux filles, en plus, se jette dans  les excès de sa recherche personnelle, forcément insoumise, elle aussi.

Pluriel, le quotidien de l’artiste l’est à bien des égards, parce qu’il n’évite pas – et c’est l’énorme intérêt du volume – de tout dire de ses jalousies comme de son narcissisme. Grégoire Müller le peintre n’aime pas le joli, la déco, l’emballage. Il gratte au plus près de la réalité. Et c’est crasse parfois le quotidien, c’est rude aussi, mais – à l’inverse – c’est aussi de bons repas, des rencontres fécondantes, c’est surtout la pratique de l’atelier qui s’organise souvent en refuge, parce que le quotidien agresse parfois littéralement le poète, le peintre.

Insoumis est puissant comme le réel, ça se lit d’un souffle. Ça fait du bien, parce que ça ose dire, le monde comme l’intime.

Insoumis, Cent jours de la vie de peintre, Editions de l’Aire, 2010.

LECTURE

Lectures publiques

 

Les auteurs lisent leurs œuvres

 

les mercredis à 19h00

 

3 novembre

Daniele Morresi

Voce / Voix

lecture bilingue italien / français

 

 

10 novembre

Antonin Moeri

Ramdam

17 novembre

François Beuchat

Insomnie du miroir

 

 

la Galerie, 13 rue de l’Industrie aux Grottes, Genève

02/11/2010

SEXUALITE INDECISE

 

par antonin moeri

 

 

lesbianisme.jpg

 

 

J’ignore si l’homosexualité masculine dégoûtait Hemingway, mais je trouve d’un très mauvais goût la nouvelle où il en est question: «La mère d’une tante». Par contre, l’homosexualité féminine est évoquée dans une nouvelle d’une extrême délicatesse: «La métamorphose». L’auteur y met en scène deux jeunes gens très beaux, bronzés, qui sont seuls dans un café parisien, assis à une table dans un coin, à la fin de l’été. Elle a une peau douce et veloutée, des cheveux blonds coupés court, des mains très fines. Son vis-à-vis, elle l’appelle Phil.

 

 

Phil est amoureux de cette jeune femme. Il fixe «la courbe de sa bouche, le modelé de ses pommettes, ses yeux et la naissance de ses cheveux autour du front, près de l’oreille et sur la nuque». Apparemment, il s’est passé quelque chose. Il lui dit qu’elle aurait pu se mettre dans une autre gonfle. Elle lui dit qu’elle est désolée et qu’elle reviendra s’il a besoin d’elle. Elle lui répète qu’elle l’aime mais qu’elle est obligée de partir. (Le barman pense au cheval sur lequel il a misé.) Elle dit à Phil qu’il ne pourra pas lui pardonner quand il saura ce qui s’est passé. Il trouve que c’est du vice, de la perversion. «Je préférerais que tu n’emploies pas de mots pareils», dit-elle, «tu n’as pas besoin de donner un nom à ça».


Elle dit qu’elle reviendra tout de suite après. «Quand tu reviendras, tu me raconteras», dit Phil d’une voix étrange. Phil a changé d’avis au cours de la conversation. Il se dit que ce pourrait être intéressant d’écouter la jeune femme (qu’il aime) lui raconter comment elle se sera abandonnée dans les bras tremblants de son amie. «Me voilà un autre homme, dit Phil au barman, le vice est une chose très étrange». Il peut enfin aller prendre place entre deux clients assis au bar.


Découvrant ce texte où il n’y a pratiquement que des dialogues, le lecteur a aussitôt le sentiment qu’un mouvement inexorable a commencé. Quelque chose se passe dans la tête de l’amant qui, au début, dit «Je la tuerai» et qui, à la fin, dit «Quand tu reviendras, tu me raconteras». Nous avons affaire à une brève éducation sentimentale. Celle qui éduque a une coupe de garçon. Elle a pour elle la jeunesse, la beauté, la liberté, l’ambiguïté. La jalouse et exclusive possession semble lui faire horreur. Ce dont semble se rendre compte Phil qui acquiert ainsi une autre dimension, peut-être plus humaine. Il trouve alors sa place parmi ses «semblables».


Cette atmosphère d’éternelle adolescence peut susciter chez le lecteur une agréable rêverie. Même s’il se demande pourquoi la sexualité de cette fille reste flottante. Indécision passionnée qui envahit son discours et confère à la réalité environnante une instabilité, instabilité intimement liée à la présence de l’inconnu, de l’immaîtrisable, du risque. Intranquillité déclencheuse d’écriture.

 

 

 

E.Hemingway: Nouvelles complètes, QUARTO, 2004