24/02/2011

L'idole aux trois visages*

349057970.19.jpgNe riez pas : je suis le dernier spécimen d’une génération sacrifiée. Oui, parfaitement. Sur l’autel d’une déesse implacable dont j’ai subi, de plein fouet, le triomphe éclatant, puis le déclin inexorable. L’idole à laquelle j’ai sacrifié ma jeunesse — comme beaucoup d’autres de ma génération (comme on ne choisit pas son nom, on ne choisit pas son époque non plus) — a trois visages : marxisme, psychanalyse et féminisme.
Le marxisme, d’abord. La dialectique entre les dominants et les dominés, la lutte des classes, le rêve d’un avenir radieux qui serait comme le paradis terrestre retrouvé. La psychanalyse, ensuite : la dialectique entre le conscient et l’inconscient, la force de retour du refoulé, le rêve d’une harmonie entre le monde et moi. Le féminisme, enfin : la dialectique entre l’homme (dominant) et la femme (dominée), la lutte implacable de sexes, le rêve d’une égalité qui passerait par un renversement des rôles et des valeurs.
Déboulonnée, comme les statues de Saddam Hussein ou de Moubarak, l’idole aux trois visages exhibe aujourd’hui ses ruines encore fumantes. Celui (ou celle) qui se réclamerait du marxisme passerait au mieux pour un naïf ; au pire pour un dangereux criminel. Comment peut-on parler de lutte des classes à une époque où l’ambition la plus élevée est de posséder une Rolex à trente ans ? Où les fameuses « classes sociales » chères à Marx, si distinctes et antagonistes à son époque, ne tendent plus à former aujourd’hui qu’une tribu indifférenciée de bobos ? Où la seule chose qu’on attend avec impatience n’est pas la révolution, mais le tout dernier modèle de smartphone ? Et l’avenir radieux ? No future ! Nous vivons un présent éternel dont les seuls diktats sont : consommer davantage, faire la fête à tout prix et rester éternellement jeune…
Divisée par les conflits entre disciples plus ou moins reconnus du Maître, la psychanalyse, dans le meilleur des cas, s’est recyclée en thérapie alternative, développement intérieur. Rêves new age. Que reste-t-il de l’inconscient à une époque où les neurosciences, qui ont si bien cartographié notre cerveau, n’ont pas décelé la moindre trace de ça ou de surmoi ?
Comme Dieu, l’inconscient était une hypothèse intéressante. Mais s’il n’existe pas ?
Calquée sur le modèle marxiste, la lutte féministe a subi, également, bien des outrages. Dans un pays gouverné par une majorité de femmes (quatre femmes sur sept conseillers fédéraux), peut-on encore parler de sexe dominé ou dominant ?  Si oui, par un renversement complet, le sexe dominé alors n’est plus le même. Bien sûr, l’égalité (salariale, entre autres) n’est pas acquise. Le combat mérite d’être mené. Mais le discours des féministes de la première génération, repris par une Isabelle Alonso, semble aujourd’hui bien désuet. Non seulement passé de mode, mais à côté de la plaque.  Je veux que mon homme fasse la vaisselle ! — OK. Et ensuite ? — Qu’il change les couches de bébé ! — OK. What next ? Qu’il me laisse conduire sa Mercedes le dimanche ! — Pas de problème…
L’avenir du marxisme ? Bouché. Les lendemains de la psychanalyse ? De plus en plus inconscients. Le furur du féminisme ? Derrière nous.
À défaut d’instaurer de nouvelles valeurs, le temps nous a ouvert les yeux. L’idole aux trois visages est tombée de son socle. Des enfants dansent sur les ruines. La musique est légère et entraînante. Et la vie continue…
Est-ce vraiment un mal ?

* texte à paraître en avril prochain dans Petit traité de
désobéissance féministe
, de Stéphanie Pahud (éditions Arttesia)

20/02/2011

Bons baisers de Genève

Par Pierre Béguin

 

On fait grand cas de l'affaire des logements loués à vil prix dans le canton de Genève. La contagion, plus rapide encore qu'en Afrique du Nord, atteint déjà les autres cantons, ce qui ne manque pas de nous rassurer. On aurait pu croire à une nouvelle genevoiserie. Au mieux ce sera une romanderie. Bref, il paraît que ce dossier ne relève pas simplement de l'incompétence ou de la paresse mais qu'il recouvrirait toute une série d'infractions pénales, d'abus d'autorité, de gestion déloyale des intérêts publics, voire, peut-être, de corruption. Non!? Si! Au fond, un peu comme pour le scandale de la BCG mais avec des sommes dérisoires en comparaison. La politique genevoise n'a jamais eu le sens des proportions, ce n'est pas nouveau. Le MCG, comme on pouvait s'y attendre, a donc saisi la justice. Mark Muller, comme on doit s'y attendre, peut dormir tranquille. Même pas besoin d'interrompre sa sieste ministérielle. Au fond, un peu comme le procès de la BCG pour lequel on a toujours été certain, soit qu'il n'aura jamais lieu, soit qu'il débouchera sur des acquittements en série. Pourtant, le verdict est simple. Même moi j'ai les noms!

Pour cette affaire de logements à très bas prix, je biche d'autant plus qu'il s'agit d'un libéral. Vous savez, les libéraux ce sont ces gens extrêmement compétents dans tout ce qui touche à la finance et toujours très prompts à donner des leçons de bonne gestion des biens publics. Sur ce sujet, y en a pas deux comme eux! Tous des experts, des premiers de classe, nos amis les libéraux! Quant aux autres... Que voulez-vous, mon bon Monsieur, tout le monde ne peut pas être touché par la grâce des Lumières libérales, comme Hamlet se paye le luxe d'un spectre révélateur! Bon, là on les entend un peu moins, nos amis, et leur silence me remplit d'aise. Encore que. Il en faut plus pour leur ôter leur superbe. Tel celui qui, drapé dans une arrogance hiératiquement libérale, répond aux critiques en désignant la mauvaise gestion socialiste du parc immobilier de la ville. Comme dans un préau d'école! L'enfant s'absout en prétextant que son camarade a fait pire...

Il est vrai qu'avec les socialistes, ils ont beau jeu: «C'est pas d'ma faute, c'est mon prédécesseur!» s'exclame le conseiller administratif en charge du désastreux dossier de la Plaine de Plainpalais. Je ne sais pas pour vous, mais moi, quand j'ai découvert son nouveau revêtement, à la Plaine de Plainpalais, la première chose que je me suis dite c'est: «Mais comment vont-ils faire pour la nettoyer?» Toute personne normalement constituée, avec trois neurones et une once de bon sens, s'est sûrement posé la même question. Et bien pas eux! Ils n'y avaient pas pensé, dis donc! Y a pas à dire, ils sont quand même forts!

Ce qu'il y a de bien avec la politique, c'est qu'elle nous fait nous sentir très intelligents. Un coup de mou? Une image négative de soi? Suffit de regarder notre microcosme politique et ça repart! Le pire, c'est qu'on ne va pas vers le mieux à voir certaines coquilles vides à grande gueule qui occupent le terrain médiatique et les listes électorales. L'autre jour, à l'heure de l'apéro, dans un wine bar à la mode, un de ces va-t-en campagne fait son apparition. A ma table, il aperçoit deux connaissances. Qu'il s'empresse de saluer d'une chaleureuse poignée de main et d'un sourire non moins chaleureux. Je ne le connais que par presse interposée. Il ne me connaît pas. Mais comme je lui tends la main pour saisir la sienne qu'il tend à toutes celles qui passent à sa portée (vous suivez?), il a un doute. Alors, ne voulant prendre aucun risque de froisser des susceptibilités et de perdre une voix: «Salut mon ami, comment vas-tu? Ça fait plaisir depuis le temps!» Et pendant deux minutes, à l'aide de formules passe-partout parfaitement maîtrisées, il me parle, même de moi, comme si j'étais son ami de longue date, au point que je me suis mis à en douter moi-même. M'étonnerait qu'il maîtrise ses dossiers, celui-là! Trop occuper à assurer son élection!

Décidément, je me demande bien où ils vont les chercher, leurs candidats. Alors qu'il y en aurait d'excellents au Café du Commerce. A commencer par moi...

 

18/02/2011

L'enfant prodigue, par Jean-Louis Kuffer

Par Alain Bagnoud

 

vernissage-lenfant-prodigue-L-kZPo_3.jpegCe livre est une symphonie. Vastes mouvements, reprise des thèmes, ressources multiples d’un écrivain au sommet de son art, jubilation de la langue...

Il s’agit d’y recréer une enfance. De tourner, plutôt, autour de l’enfance, autant celle du narrateur petit que sur ce qu’il y a d’enfance en lui plus tard, ou ailleurs, autour de lui, dans la danse ou le rire de sa fille par exemple.

C’est une autobiographie et c’est un roman. Les connaissances de Kuffer auront de la peine parfois à dissocier ce qui appartient à l’une ou de l’autre. Ça n’a pas la moindre importance. On se trouve dans l’autofiction, comme Proust en faisait, c’est-à-dire dans un texte où, outre le plaisir romanesque, on peut trouver aussi un intérêt vif à voir pointer ici ou là l’oreille de l’auteur. On est, surtout, dans la littérature.

Le texte commence par quelques scènes fortes (le jardin, la maison flottante, les visages), puis germine et bourgeonne organiquement, rythmé par la découverte de mots, LUMIÈRE, DEHORS, DEDANS, ÂME, CELA, qui coagulent les grands thèmes du livre, lequel est structuré plus particulièrement par celui du double.

Les deux frères en sont un avatar, comme les faces opposées du narrateur: moi l’un etkuffer_jean-louis_120x150.png moi l’autre. Le double: une manière d’englober les divers aspects de l’existence, de faire cohabiter des antithèses, ou plutôt de les constater en tant que composantes essentielles de la vie - et de la langue.

Cette langue que Kuffer travaille dans la pâte en même temps qu’il lui insuffle un rythme de danse. Il montre dans L’enfant prodigue une liberté, un souplesse rares. Inventivité, légèreté et épaisseur tout à la fois. Polyphonie aux plaisirs de lecture multiples.

Et scènes fortes, voire bouleversantes: la mort de Pilou enfant, le martyre d’Augustine, personnages du Quartier des oiseaux... La sexualité, l’amour, la poésie, les lectures, la paternité... Des moments qui construisent peu à peu le destin du narrateur, captivé par la beauté du monde et sa profondeur, pris dans l’écriture et la peinture qui lui servent à restituer l’aube ou à apprivoiser le passé et la mort.

 

Jean-Louis Kuffer, L’enfant prodigue, Editions d’autre part

 

15/02/2011

accrocher le lecteur

 

 

par antonin moeri

 

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Dans un lieu non défini, quelqu’un raconte à un quidam l’histoire de Mme Amandon. C’est que M.Amandon fut un jour muté et on ne sut jamais pour quelle raison. Mme Amandon, tout le monde la connaissait à Perthuis-le-Long. Elle organisait des oeuvres de bienfaisance, trouvait de l’argent pour les pauvres. Elle dut cependant inventer des stratégies subtiles pour satisfaire son besoin d’entretenir une vraie flamme chez l’amant qu’elle renouvelait tous les trois ans. Ces amants, elle les cueillait dans l’armée.

Pour trouver l’élu de son coeur, elle organisait un bal au cours duquel elle signifiait clairement au lauréat l’intensité de son désir. Elle lui donnait alors rendez-vous un soir sur deux à l’hôtel du Cheval d’or où, sous le nom de Clarisse, elle louait une chambre depuis huit ans. A qui voulait des explications, elle répondait que, tous les soirs, elle devait se rendre à une réunion de bienfaisance.

Un été caniculaire où Mme Amandon éprouve des ardeurs insensées, elle propose à son amant de le voir deux soirs de suite. Mais l’aubergiste, croyant que la chambre 11 est libre ce second soir, propose celle-ci pour quelques heures à un touriste qui vient de manger un plantureux repas, de boire un litre de vin et plusieurs absinthes. Pris de congestion, le touriste meurt dans le lit de la chambre 11. Vers neuf heures arrive Mme Amandon. Dans la pénombre, elle jette fiévreusement ses bottines et sa jupe par terre, son corset sur le fauteuil, mais garde ses bas noirs pour aller rejoindre l’amant couché qu’elle baise à pleine bouche. Le froid de la chair inerte la remplit d’épouvante. Elle quitte la chambre en hurlant. Il lui est difficile d’expliquer la situation aux gens. Un commissaire de police interroge Mamzelle Clarisse et son amant arrivé entretemps. Il leur «rendit la liberté, mais ne fut pas discret». Le mois suivant, M.Amandon est muté.

Le lecteur peut se demander si cette nouvelle relève du genre réaliste. Mme Amandon est-elle un personnage commun? Une femme qui se fait passer pour une sainte et qui satisfait en cachette ses désirs les plus irrépressibles, cette femme est-elle une femme ordinaire? Sans doute. L’adultère relève du banal plus que de l’exceptionnel? Par contre, l’histoire du cadavre dans le lit, sur lequel se jette la femme déchaînée, cette histoire est moins vraisemblable. Elle relève d’une structure paroxystique. Ce qui intéresse ici l’auteur, c’est de choquer son lecteur (à une époque où l’image n’exerçait pas encore sa virulente tyrannie).

La mise en scène du morbide, du trash, du gore était sans doute déjà un argument de vente. Les journaux où Maupassant publiait ses textes se vendaient bien.

Guy de Maupassant: Toine, Folio, 1993

 

13/02/2011

Rimbaud le fils

Par Pierre Béguin

michon[1].jpgRimbaud le fils de Pierre Michon fait partie de ces fictions biographiques dont j'avais parlé lors d'un précédent billet (voir Agonie et renaissance du personnage fictif). A l'opposé des énormes biographies à la sauce anglo-saxonne qui tendent vers l'objectif, l'exhaustif, le factuel, ce texte court revendique ses lacunes, ses manques, ses hypothèses, ne focalisant que sur les années d'écriture. Pas - ou très peu - de dates et des éléments biographiques énoncés parcimonieusement comme s'ils étaient déjà connus du lecteur. Pierre Michon entend aller au-delà du factuel. Il fait de la biographie de Rimbaud un lieu de questionnement sur l'acte créateur, la fonction de la poésie et l'éclosion du génie. Son postulat figure tout entier dans le titre. On ne peut espérer comprendre Rimbaud le poète, le génie, que si l'on prend en considération sa problématique de filiation: une naissance sous le double signe de l'absence du père, de son abandon (un capitaine à l'armée qui restera à jamais fantomatique) et de l'omniprésence d'une mère toute de bigoterie, d'austérité et de souffrances.

Rimbaud se réfugie en poésie comme sa mère en religion. Plus précisément, il s'y réfugie comme une réponse à la bigoterie de sa mère doublée d'une quête insatiable du père. S'inscrivant dans une filiation canonique qui va de Malherbe à Banville en passant par Hugo et Baudelaire, et qui ne cesse de réchauffer l'alexandrin, il entre en poésie en tant que fils de à la recherche d'un père incarné.

Le premier fut Izambard, son professeur, dont le nom ne survit que par son fils putatif mais qui a le mérite de sortir Rimbaud de l'influence de sa mère. Toutefois, la mère chassée, répudiée, si elle disparaît du nombre des créatures visibles, se réfugie dans l'inconscient du fils, dans ce cagibi obscur et jamais ouvert en nous-mêmes. Pierre Michon émet l'hypothèse que l'explosion de l'alexandrin, la recherche du vers libre, est encore une tentative du fils, cadenassé par une austérité intériorisée et, donc, d'autant plus redoutable, de lutter contre cette «femme triste qui grattait, cognait et délirait dans son enfant».

Le deuxième père fut Théodore de Banville, poète parnassien, dont le rôle fut d'aider à accoucher le génie. Un choix qui ne doit rien au hasard. Outre le fait qu'il fut un ami de Baudelaire - donc pour Rimbaud un substitut au Prince des poètes -, Banville était lui aussi un génie précoce qui n'a pas vraiment éclos. Avec Rimbaud, Banville voit passer son propre génie comme une promesse de résurrection. Passage éclair. Rimbaud s'est déjà choisi un nouveau père en Paul Demeny dont la fonction se limitera à n'être qu'un simple récepteur de la fameuse lettre du voyant. Une lettre qui, par ailleurs ne contient rien de bien nouveau: Hugo, Gautier, Baudelaire  et surtout Nerval étaient déjà tous «voyants» à leur manière. Rimbaud le voyant reste désespérément un fils de.

Comme il le restera lors de ses passages à Paris. Les poètes parnassiens qui l'accueillent ou qu'il fréquente dans les cafés sont tous des fils de qui ont cru tuer le père lors de la révolution romantique de 1848. Fils de voués à rester des fils de en l'absence de Roi: Victor Hugo en exil, Baudelaire mort, il n'y a personne pour donner le sacre. Rimbaud ne peut donc être le fils des Parnassiens que le temps d'un éclair, d'un malentendu, le temps que ce passage du poète les fasse tous se sentir vieux, avant de se choisir un seul père et de l'isoler du groupe.

Là encore, cette  élection ne doit rien au hasard: avec son devoir en poche (Le Bateau ivre), il va faire exploser le destin de Verlaine et permettre au génie des Poèmes saturniens de survivre au mariage, à la paternité et à l'embourgeoisement programmé dans lequel il était en train de s'enliser. Le temps d'une saison à Londres et d'un enfer lui aussi programmé. Car ce nouveau père trop efféminé, trop ivrogne, trop peureux, met Rimbaud hors de lui. L'Art est un ogre qui dévore tout. L'artiste ne doit pas avoir peur d'être dévoré, voire de dévorer à son tour. Rimbaud le sait. Verlaine ne représente pas cet idéal. Encore attaché aux liens bourgeois, à sa femme, à son enfant, il n'est qu'une incarnation déchue du père. Et si l'homosexualité occasionnelle de Rimbaud, selon Pierre Michon, fut avant tout un moyen de retrouver «physiquement» le père, d'avoir le sentiment de le tenir pour une fois contre lui, il ne va pas tarder à le «descendre» plus sûrement qu'avec deux balles de révolver. A Camden Town, il écrit Une saison en enfer comme un adieu aux vers, une mise à mort de son enfance et du Parnasse de son adolescence, avant de lâcher la poésie pour un absolu plus absolu et de quitter l'Europe dans la vengeance pour achever définitivement la mère.

Rimbaud, enfin, n'est plus un fils de. Il ne conserve au bout de sa quête qu'un seul maître, lointain, évanescent, inatteignable comme son père biologique: le désert.

 

Pierre Michon, Rimbaud le fils (Gallimard 1991 / Folio 2009)

 

11/02/2011

Robert Caze, Le martyre d'Annil

Par Alain Bagnoud

 Jules Bastien-Lepage

Robert Caze était un naturaliste. Aussi l'intrigue de son roman, Le Martyre d'Annil n'étonne-t-il pas ceux qui sont accoutumés à ce genre.

Annil est bâtarde, fille d'une travailleuse agricole qui ne peut se souvenir qui a été le géniteur tant elle a eu d'amants. Enfance misérable et travailleuse avec comme seule poésie le catholicisme.

La mère meurt quand Annil est encore fillette. Elle est placée par le curé chez un vieux propriétaire rapace et lubrique qui lui fait subir toutes sortes de turpitudes sexuelles. Quand il décède, les héritières la chassent.

Elle part vers Toulouse à pied, s'évanouit sur la route et manque se faire écraser par un charriot. Le roulier, Jeanbernat, la recueille. Ils s'aiment. Mais amolli par la sensualité, Jeanbernat cesse de travailler et sombre dans l'alcoolisme.

Elle doit travailler pour lui: elle décharge des sacs de grains, puis vend des journaux. Rencontre un étudiant qui en fait sa maîtresse. Evidemment, il la lâche sans un sou.

Elle retourne vers Jeanbernat, juste à temps pour s'interposer dans une rixe et recevoir un coup de couteau fatal à sa place.

Maintenant, les points forts: la description de Toulouse, magnifique. La sensualité de Caze, qui s'exprime dans un érotisme discret, mais aussi dans les descriptions de la nature ou des objets. Sa révolte enfin, toujours frémissante.

Caze est décidément un très bon écrivain qui, comme l’écrivait Virgile Rossel « aurait vite passé au premier rang des romanciers contemporains", s’il n’était pas mort des suites d’un duel, à 33 ans.


Robert Caze, Le Martyre d'Annil, Société jurassienne d'Emulation & Du Lérot éditeur, 2010


Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud


10/02/2011

Édouard Glissant, chantre du métissage

Un grand poète nous a quittés : Édouard Glissant. Poète de la diversité, du « tout-monde » et de la « créolisation » Élève du grand Aimé Césaire (dont on a pu lire un éloge de la négritude ici), Glissant, né à la Martinique en 1928, s'est peu à peu distancé du maître pour créer une œuvre originale, aux confins de la poésie et de la philosophie, une œuvre forte, récompensée très tôt par le prix Renaudot (La Lézarde, 1958), puis reconnue comme l'une des plus importantes de la francophonie.

Ce qui frappe, dans cette œuvre singulière, marquée par la philosophie de Gilles Deleuze et Félix Guattari (en particulier sur la notion de  « rhizome », opposée à celle de « racine »), c'est sa richesse et sa diversité. Romancier, poète, philosophe, constamment préoccupé par des questions d'éthique et de politique, Glissant s'est fait « l'ethnologue de lui-même », en même temps qu'il s'est défié de toute autorité. Circulant d'un genre à l'autre, il a donné aux lettres martiniquaises plusieurs chef-d'œuvres, dont le roman Tout-monde (Gallimard, 1995) et la longue suite poétique des Indes (Le Seuil, 1965), épopée qui retrace, pas à pas, le parcours des esclaves africains jusqu'aux « Indes », le lieu de leur aliénation). Il est l'auteur de nombreux essais et pièces de théâtre. Et de passionnants entretiens avec Patrick Chamoiseau, Rafael Confiant ou encore Lise Gauvin.

Pour ma part, je recommande la lecture des Entretiens de Baton Rouge (Gallimard, 2008) avec Alexandre Leupin, ancien assistant à l'Université de Genève et professeur à l'Université de Louisiane. Ils permettent de se familiariser avec la pensée de Glissant, avec le « tout-monde » et sa fameuse notion de « créolisation ». Ils donnent les clés pour lire une œuvre originale, forte et moderne.

Quant à ceux qui voudraient réentendre la voix du poète, voici un document récent et toujours d'actualité.

 

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Glissant : le Tout-Monde contre l'identité nationale
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08/02/2011

Nuances des synonymes

 

 

 

 

par antonin moeri

 

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L’autre soir, au cours d’un raout réunissant des gens passionnés de littérature pointue, j’entendis une dame d’origine bulgare dire à un grand blond chaussé de Magli confortables.

  • Les vrais synonymes n’existent pas.
  • Ah bon? Que voulez-vous dire?
  • Si un second terme pouvait désigner exactement la même chose que le premier terme, les hommes ne se seraient pas efforcés d’inventer ce second terme. Si ce dernier est apparu dans l’usage, c’est que les hommes voulaient parler d’une chose légèrement différente.

Cette conversation me laissa songeur et, rentré chez moi, je courus dans ma bibliothèque. «Les nuances des synonymes» confirma la thèse de la dame d’origine bulgare. Pourquoi le mot clope et pourquoi le mot cigarette pour désigner le même objet? C’est que, dans notre divine époque hygiénico-législative, «la cigarette est un objet de mort, la clope un objet de plaisir», nous dit M.Bertrand. La cigarette tue, c’est écrit sur tous les paquets. On culpabilise à mort (si j’ose dire) les fumeurs de cigarettes. Ce sont des assassins en puissance alors que les fumeurs de clopes retrouvent «le simple plaisir de fumer en toute innocence».

D’ailleurs, dit Rémi Bertrand, si on a inventé le patch contre la cigarette, on n’a pas encore inventé le patch contre la clope. Ce sont les épicuriens qui fument une clope. La cigarette est réservée aux stressés pressés d’en finir. Et l’auteur de ce délicieux ouvrage de conclure: «La clope c’est du bon temps; la cigarette, du temps parti en fumée».

En relisant ce délicieux ouvrage paru dans une collection dirigée par Philippe Delerm, j’ai un peu mieux compris ce que voulait dire la dame d’origine bulgare croisée dans un raout réunissant des gens sensibles à la nuance des mots.

Rémi Bertrand: Un bouquin n’est pas un livre. Ed.Points, 2006

 

 

 

 

06/02/2011

L'Amour nègre à la Mère Royaume

images-1.jpegDu nouveau à la Compagnie des Mots !

Pour offrir un plus vaste espace aux passionnés de littérature romande, la Compagnie des Mots recevra désormais ses auteurs au restaurant de la Mère Royaume, 4 Place Simon-Goulart (parking à la gare Cornavin).

Prochain rendez-vous à ne pas manquer : lundi 7 février, de 18h à 20h, la Compagnie accueillera Jean-Michel Olivier, prix Interallié 2010 pour son roman L’amour nègre.

Animation : Serge Bimpage
Avec la participation de Stéphanie Pahud, Maître assistante UNIL et de Pierre Cohannier, comédien.
Bar, possibilité de se restaurer après.
Renseignements : www.lacompagniedesmots.ch

ou 078 680 49 53

04/02/2011

La Partie d'échecs de Walter Weideli

Par Alain Bagnoud

 

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Le récit d’une grande histoire d’amour. Les succès d’un journaliste. Les mésaventures d’un auteur dramatique. Les péripéties clochemerlesques d’un village. Un retour sur une époque. Des réflexions sur le succès... Quel que soit l’angle par lequel on l’aborde, l’autobiographie de Walter Weideli, La Partie d’échecs, est passionnante.

La première scène montre l’auteur à 28 ans, au whisky dans une boîte de nuit genevoise. On est en 1955, il sort d’un premier mariage raté. Ce soir-là, devant les fandangos d’un ballet espagnol qui constitue l’attraction du cabaret, il fait la connaissance de Mousse, qui a 8 ans de plus que lui, qui est également divorcée. Le récit se termine 46 ans plus tard, par le retour de Walter à leur maison avec les cendres de Mousse dans une boîte en forme de livre. C’est assez dire que la relation entre les deux amants, puis époux, a été la grande affaire de leur vie à tous deux: une passion fusionnelle et réciproque.

Même si Walter Weideli était connu pour tout autre chose. Dans les années soixante, il crée le Samedi littéraire du Journal de Genève, en fait un phare intellectuel à l’esthétique réussie. Mais il n’est pas facile d’être de gauche dans un journal de droite. Weideli sombre finalement dans la dépression nerveuse et est poussé à la démission en 1969.

Entre temps, il a écrit plusieurs pièces de théâtre qui ont fait connaître son nom. L’une d’elle, Le banquier sans visage, sur la vie de Necker, (1964) a même été l’occasion d’une bagarre politique où tout ce qui compte à Genève s’est entredéchiré, et à l’occasion de laquelle est né le parti d’extrême-droit Vigilance.

s_7585f44dd9443a395c12ca1f9325acb3.jpgDevenu écrivain indépendant, Weideli fait des piges pour Construire, traduit Dürrenmatt et Canetti, imagine et écrit toutes sortes de scénarii prometteurs pour le cinéma et la télévision. Mais une sorte de destin contraire les empêche à chaque fois d’être montés.

De plus, en 78, il quitte Genève pour le village de Sainte-Innocence, en Dordogne, ce qui le coupe de tous ses contacts. Weideli se retrouve alors de plus en plus confiné dans de petits travaux de traduction.

Comble de malchance: les villageois ne les acceptent pas, Mousse et lui. C’est la guerre quotidienne, usante, dans un milieu hostile, jusqu’à la mort de Mousse, en 2001.

Destin en dents de scie, on le voit, qui interroge notamment sur l’effacement rapide des réputations.

Weideli était un auteur célèbre, important, dans les années 60 et 70. Il cumulait les fonctions, membre du conseil de Pro-Helvetia, président de la section suisse de la SACD (société des auteurs et compositeurs dramatiques). Ses pièces provoquaient des scandales et des enthousiasmes. Mais qui, à part ses contemporains, connaîtrait son nom aujourd’hui si La Partie d’échecs n’avait paru?

 

Walter Weideli, La Partie d’échecs, Editions de L’Aire

Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud

01/02/2011

fêlure

 

 

par antonin moeri

 

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Elle avait de beaux cheveux noirs, la jeune actrice talentueuse dont le prénom me faisait rêver: Léonore. C’est elle qui me conseilla de lire “La fêlure” de Scott Fitzgerald. Un texte sur l’impossibilité d’écrire, me dit-elle d’une voix claire. Malade et alcoolisé au dernier degré, Fitzgerald accepta, sur la demande d’un rédacteur en chef, de rédiger cette saisissante confession. Léonore rêvait de la mettre en scène, cette saisissante confession.

L’homme qui parle est un écrivain à succès qui, la quarantaine approchant, sent toutes ses valeurs se dissoudre. Ne voulant plus voir personne, il somnole toute la journée, rédige des centaines de listes: villes, footballeurs, dadas, souliers, femmes. Tout lui demande un effort: brosser ses dents, recevoir des amis qu’il fait semblant d’aimer. Tout le remplit d’amertume: bruit de radio, publicité, silence de la campagne. Une seule chose lui fait du bien: voir une jolie Scandinave blonde assise sous une véranda. Il se souvient des lettres qu’il envoyait, vingt ans plus tôt, à une jeune fille d’une autre ville. Il se rappelle l’incroyable déception ressentie à Hollywood, cette usine à rêves d’une insondable vulgarité. Il s’endurcit et continue d’écrire en fourguant sa fausse monnaie. Il se fabrique un sourire. La conviction de sa voix, il la rend conforme à la conviction de son interlocuteur.

L’écrivain à succès n’éprouvera désormais plus de “sympathie pour le facteur, ni pour l’épicier, ni pour le rédacteur en chef, ni pour le mari de la cousine”. Il essaiera “d’être un animal aussi correct que possible”, il lèchera la main de celui qui lui jettera un os. Cette désintégration de la personnalité (“il ne me restait plus de “JE” - plus de base où établir le respect de moi-même”) est racontée par “le témoin rétif d’une exécution” dans le tourbillon d’un vide sidérant, qui aspire toute possibilité de bonheur, la moindre capacité d’illusion.

Le regard lucide, l’expérience douloureuse, l’élégance du geste, le refus du faux semblant et de toute ficelle trop épaisse confèrent à ce texte rédigé en 1936 une extraordinaire tension. Le ton, la langue sobre et précise, l’adresse et le thème (mise à l’écart à la fois subie et choisie) ne sont pas sans rappeler, ici et là, “Les Carnets du sous-sol” de Dostoïevski, autre “confession”proférée au bord du gouffre. Précipice au bord duquel vont certains écrivains.

“Sinon, on s’ennuie, on ronronne”, disait Scott Fitzgerald.

 

 

 

Francis Scott Fitzgerald: La fêlure, Folio, 1983