03/04/2011

Extension des nouvelles tyrannies

Par Pierre Béguin

Pour les enseignants, l'Email professionnel s'appelle EDU. Oui, je sais, c'est moche. Mais comme l'Email qu'il désigne l'est aussi, on peut au moins dire que c'est approprié. Moi, EDU, ça me rappelle un des premiers feuilletons que j'ai vu à la télévision dans ma prime enfance: Monsieur ED, le cheval qui parle. Il y était donc question d'un cheval, un vrai, qui parlait, qui riait en découvrant ses gencives, laissant apparaître alors ses énormes dents. Et donc, bien évidemment, celui dans la classe qui possédait la plus belle paire de dents se voyait immédiatement affublé du surnom de Monsieur ED. En général, il le supportait très mal...

Donc, comme Monsieur ED le cheval qui parle, EDU parle. Ça ne rit pas, mais ça parle. Et ses dents sont acérées. Chaque fois que je consulte l'abominable «boîte EDU» - bien trop souvent pour moi mais pas assez pour mes collègues et mon employeur - une interminable liste de messages en caractères gras, pour bien me montrer que je ne les ai pas encore consultés et que je devrais m'en sentir coupable, défilent sous mes yeux dépités ou irrités selon mon humeur. Les trois quart des messages sont purement informatifs et ne revêtent aucun intérêt. Les autres, noyés dans la masse d'où ma patience doit les extraire, sont urgents. Car telles sont les caractéristiques essentielles d'un Email professionnel: c'est un fourre-tout bordélique à souhait que l'usager doit sans cesse remettre en ordre, c'est inutilement chronophage et c'est une tyrannie quotidienne par l'urgence qu'il impose.

- As-tu lu le message que je t'ai envoyé sur EDU ce matin?!

- Comment! Vous n'avez pas consulté votre «boîte EDU» aujourd'hui!

- T'as oublié la réunion! Pourtant, ça fait deux jours que la convocation figure sur ton Email! Faut consulter ta «boîte EDU» de temps en temps!

Et ces mots «boîte EDU» provoquent immanquablement le même effet sur mes nerfs que les mots «vin chaud» ou «planter de bâton» sur ceux de Jean-Claude Dusse - les initiés comprendront, les concernés se méfieront, les autres passeront immédiatement au paragraphe suivant...

C'est comme ça dans les salles des maîtres (et ailleurs aussi, je suppose). Au point que, avant de saluer mes collègues le matin, je leur demande d'abord, narquois, s'ils ont consulté leur «boîte EDU». Eh oui! Ce qu'on demande surtout à un prof, maintenant, c'est de bien fermer sa gueule et de bien ouvrir sa «boîte EDU». Quitte à consacrer une bonne demi-heure quotidiennement à cet appel d'air d'informations dans lequel s'engouffrent surtout les plus inutiles ou les plus polluantes.

Mais, davantage que la perte de temps, c'est la tyrannie qu'exerce sur l'employé un Email professionnel qui est redoutable. Un copain employé de banque me racontait qu'il n'est pas rare que des messages urgents (entendez: pour lesquels l'émetteur exige une réponse urgente, c'est-à-dire tous) soient envoyés après 20 heures. En cas de non réponse immédiate, on sait que vous n'êtes pas friand d'heures supplémentaires. Et un mauvais point! Un! L'Email, c'est l'œil de Moscou sous l'apparence trompeuse d'une technologie qui devrait - nous dit-on - nous faciliter l'existence mais qui nous l'empoisonne copieusement. Je vous parie que, bientôt - si ce n'est déjà le cas - on va mandater à grands frais des nouveaux spécialistes ès Email qui arriveront à la conclusion que l'employé perd trop de temps inutilement à consulter sa boîte Email. Sont quand même forts, ces spécialistes!

Que ceux qui ne sont pas d'accord avec moi et veulent argumenter s'abstiennent. Ceci est un billet d'humeur avec toute la mauvaise foi qui en caractérise le genre. Et je ne suis pas d'humeur à être contrarié sur ce point. Que ceux qui s'étonnent qu'un tel sujet soit abordé dans un blog littéraire se rassurent. J'y arrive. Outre à Monsieur ED, et de manière toujours aussi personnelle et subjective, lorsque je dois sacrifier au rituel et que je m'apprête à faire une petite descente à la «boîte EDU», je pense à Houellebecq, et ça me coupe quelque peu mes effets. Plus précisément, je pense à Extension du domaine de la lutte, dont le héros, et ce n'est pas un hasard, est un informaticien désabusé. La vie moderne ne cesse d'étendre son domaine de lutte, elle nous accule dans notre sphère privée qu'elle ronge comme une peau de chagrin, qu'elle noie sous de vaines obligations, qu'elle détruit par de futiles complications. Si l'écriture ne soulage guère, car l'écriture est lutte elle aussi, il nous reste la lecture, prétend Houellebecq. C'est son pouvoir absolu, miraculeux. Nous soustraire du domaine de la lutte le temps d'un livre. Un moment privilégié et une position privilégiée qui nous donne la jouissance de contempler cette lutte absurde sans avoir à y participer.

Alors faites comme moi: gagnez du temps, supprimez vos messages Email avant de les avoir lus et prenez un livre! Un vrai... Mieux encore, faites comme mon copain Dudu (auquel EDU me renvoie également): prenez votre retraite!

«Une vie entière à lire aurait comblé mes vœux; je le savais déjà à sept ans. La texture du monde est douloureuse, inadéquate; elle ne me paraît pas modifiable. Vraiment, je crois qu'une vie entière à lire m'aurait mieux convenu.» (Michel Houellebecq, in Extension du domaine de la lutte)

 

Commentaires

Merci pour ce joli billet d'humeur. Et, rassurez-vous le blog est un bon sujet littéraire, qui fait écho à la plaisanterie de Kundera. Car, l'Email, qui paraît inodore et anodin, pollue tant nos existences qu'on finit, comme vous le dites si bien, par avoir envie de rendre nos tabliers. Bel exemple de tyrannie qui se déguise sous l'apparence de simplification et de progrès!

Écrit par : michèle Roullet | 03/04/2011

Je suis d'accord avec vous, bien sûr, pour le lien entre la technologie et l'assujettissement au travail, comme je l'indique ici: http://remimogenet.blog.tdg.ch/archive/2011/02/25/9d08fe2abab0951cb3fb549346db1bc9.html . En plus, dans la "Tribune" de ce week-end, on une déclaration étrange, ou même stupéfiante, d'un architecte adepte des bâtiments entièrement automatisés, pour ce qui est de l'aération, du chauffage, etc., et dont les fenêtres sont par conséquent scellées: "Dans un grand groupe où travaillent des gens de diverses nationalités, les perceptions et les besoins sont multiples. Les gens n’ont pas les mêmes envies ou habitudes. Un système centralisé permet d’éviter les conflits tout en économisant de l’énergie, ce qui est essentiel actuellement." C'est l'esprit d'équipe, qui est créé par la mécanisation. Cependant, pour la partie littéraire, je lis, sans doute, et j'ai beaucoup lu, mais je ne crois pas possible de ne faire que cela, ni de se retirer du monde par un autre moyen, et je ne crois pas non plus que la texture du monde ne soit pas modifiable, je pense que c'est une illusion du matérialisme, qui du reste favorise l'inertie face à la mécanisation générale du monde, seule dynamique qui s'accorde précisément (et paradoxalement) avec l'idée que la texture du monde est fixée pour l'éternité, parce qu'elle prétend reprendre cette texture: mais si elle peut l'amplifier, c'est bien qu'elle peut le modifier.

Écrit par : RM | 03/04/2011

Erratum: "on PEUT LIRE une déclaration étrange".

Écrit par : RM | 03/04/2011

Ton copain Dudu (y en a-t-il un autre?) a en effet trouvé la bonne solution!
Tu imagines....
Juste une petite question....en quoi "auquel EDU me renvoie également"???

Écrit par : Duval | 03/04/2011

Simple question de sonorité, rassure-toi

Écrit par : Pierre Béguin | 03/04/2011

Ouf!!!!!

Écrit par : Duval | 04/04/2011

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