27/09/2011

de sang froid

 

par antonin moeri

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Quand j’ai entendu à la radio qu’une voiture piégée avait tué huit personnes à Oslo et qu’un jeune homme en avait tué soixante-neuf autres sur l’île d’Utoya, j’ai retenu mon souffle. Comme chacun, j’ai songé aux victimes de ce massacre innommable, mais mon attention se porta ensuite sur le tueur: un blond de trente-deux ans aux yeux bleus, ambitieux et optimiste, créatif et pragmatique, doué et déterminé, d’une intelligence exceptionnelle et parfaitement intégré socialement, qui prépara pendant deux ans et dans les moindres détails cet acte d’une barbarie que les belles âmes voudraient révolue.

Me suis alors dit que les médias offriraient une explication de cette tuerie qui ne me satisferait pas. Seul un romancier de talent, me dis-je, pourrait raconter cette «folie»-là. J’ai songé à Norman Mailer, Truman Capote, Dostoïevski, Emmanuel Carrère. J’ai surtout voulu lire «Le journal d’Edith» de Patricia Highsmith qui s’est intéressée au naufrage d’une journaliste de gauche et à Cliffie, son fils aboulique, déscolarisé et violent, qui va peu à peu se transformer, au fil des pages, en un monstre capable de tuer.

Comme les pédagogues bien intentionnés, Edith recherche constamment chez son fils les actes plus ou moins méritoires qu’on pourrait mettre à son actif. Elle n’aime pas le «réel» et préfère la fuite dans l’imaginaire. Elle va imaginer son fils faisant une carrière d’ingénieur, épousant une fille ravissante, élevant une fillette chou chou. Or il lui arrive tout de même de constater chez ce fiston des comportements singuliers: il essaie d’étouffer la chatte sous l’édredon, il se jette un soir de Noël dans le fleuve, il adore les films d’horreur, il se masturbe dans ses chaussettes que maman s’empressera de laver, il passe ses journées devant la télé en buvant de la bière ou du scotch, il échoue systématiquement aux examens, il participe à un viol collectif, il déteste qu’on le critique, il colle son oreille contre les portes pour surprendre les conversations et donner libre cours à une paranoïa grandissante.

Et voici que le père de Cliffie, succombant au démon de midi, quitte le domicile pour aller s’établir avec une jeune et pulpeuse secrétaire. Cliffie prend peu à peu sa place. Comme sa mère déteste les conflits et préfère se réfugier dans une chambre pour rédiger des articles édifiants ou sculpter des bustes, Cliffie n’a aucune peine à imposer sa loi. Quant au vieil oncle de l’ex-mari qui refuse d’aller en maison de retraite et ne quitte plus son lit, il développe chez Edith et Cliffie un sentiment de haine: après une première tentative d’assassinat, Cliffie mettra fin aux jours de George en lui faisant avaler un mélange de codéine, d’aspirines et de somnifères. Pressentant la manoeuvre et désirant cette mort de toute son âme, Edith attendra de longues heures avant d’appeler un médecin. Après la levée du corps, Cliffie boit triomphalement une tasse de scotch. Heureux, il propose de nettoyer la chambre du défunt. Son sourire je-m’en-foutiste plaît tellement à sa mère qu’elle décide de le protéger, quoi qu’il arrive. Sur quoi les deux complices se jettent sur un flacon de scotch. Lorsque Cliffie allumera son transistor, elle se surprendra à aimer cette musique pop qu’elle avait toujours détestée. Pour la première fois de sa vie, Cliffie fera de l’ordre dans sa chambre et offrira ses services pour repeindre la maison.

Dans son journal, Edith imagine que son fils, désormais grand ingénieur, va de succès en succès, flanqué d’une ravissante épouse au visage pâle, aux yeux marron. Elle tricote pour leur bébé un manteau blanc. Comme la réalité (Cliffie travaille occasionnellement dans un bar) ne correspond pas à son fantasme, elle sculpte un buste du fiston et continue d’écrire le roman du fils qui travaille au Koweit, grimpe dans la hiérarchie et travaille à de vastes projets de barrages et d’irrigation. Or le vrai Cliffie, les gens le considèrent comme l’idiot du village. Elle, Edith, les gens la considèrent comme une cinglée qui devrait consulter. Et le 5 avril, jour où elle doit recevoir son ingénieur de fils, l’épouse de celui-ci et leurs deux enfants, c’est un médecin qui débarque pour donner à Edith les adresses de psychiatres. Elle ressent cette visite comme une intrusion et se tue en chutant dans l’escalier.

La trajectoire de Breivik n’est pas celle de Cliffie, mais le naufrage que décrit Highsmith pourrait ressembler à celui de Breivik. Un père absent, ignorant totalement l’existence d’un fils qu’il voit comme un dangereux serpent, a une fonction dans l’histoire de ces deux personnages, l’un fictif, l’autre réel. Et pour raconter l’effrayante épopée du tueur d’Oslo, il me plaît d’imaginer Patricia Highsmith dans une prison de haute sécurité en Norvège, posant des questions au blondinet qui s’est retranché du monde pour réaliser son «idée».

Patricia Highsmith: Le Journal d’Edith, Livre de Poche, 1992

 

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