29/11/2011

canapé des confidences

 

 

 

par antonin moeri

 

 

 

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Les scènes de cul, c’est pas mon fort. Je m’y suis pourtant essayé. J’ai lu la chose devant un jeune poète talentueux. Il a dit: J’aime ta séquence, c’est pas facile de raconter ça. J’avais adopté le point de vue de Loulia. Je me sentais mieux dans la peau d’une femme pour évoquer le frisson et les organes. Pour raconter ces secondes où tout bascule dans l’inconnu, Eric Holder choisit la crudité du sexe.

Ainsi voit-on le membre que Youssef exhibe en pleine classe ou accompagne-t-on Francis dans une chambre où celui-ci, tétanisé («il hochait la tête, s’épongeant le front, écoutant avec honte ses propres gémissements»), va jouir «comme il ne jouirait sans doute plus jamais». Charles, 21 ans, découvre l’amour tarifé avec une fausse blonde dont le bébé dort à côté et dont le mari, chauffeur routier, travaille la nuit. «Cambrée, la tête renversée en arrière, les seins tressautant, elle se griffait les flancs. Elle ne s’entendit pas japper son plaisir, des cris rauques qui firent craindre à son partenaire que le bébé se réveillât».

Dans une des plus belles nouvelles, «Aurore à Paris», une attachée de presse raconte au narrateur comment elle tomba amoureuse d’un petit Polonais roux, avec qui elle vit toujours, 25 ans plus tard. Lors d’un cocktail dans une galerie d’art, Aurore rencontre Joseph, un courtier élégant, superbe Libanais qu’elle décide de s’offrir. Le courtier l’emmène chez lui, où un jeune réfugié lit Baudelaire. Champagne. Elle a aussitôt envie de connaître la vie de Pawel. Le Libanais caresse ses hanches. Pawel lui ôte ses bas, sa phalange glisse dans le sillon de ses fesses. «Elle accepte tout ensemble celui qui dévore sa bouche, son oreille, celui qui se glisse profondément en elle, prenant appui sur l’envers crémeux des cuisses qu’il a repliées sur ses seins». Elle mord Pawel à la bouche. C’est avec lui qu’elle connaîtra l’extase pendant que Joseph se branle, vautré dans un fauteuil.

Laetitia Bercoff travaille dans le culturel. Elle organise des salons du livre. Elle vit depuis vingt ans avec un homme plus âgé qu’elle, «un ingénieur souvent à l’étranger». Elle a sorti un livre au Seuil. Un employé de la commune, Virgile, lui rend des services: il lui installe le nouveau sèche-linge, soigne son jardin, lui empile des stères dans le bûcher. Un jour, en empilant des tuiles, Virgile tombe sur un nid de guêpes. Deux insectes s’insinuent dans son pantalon. Plusieurs piqûres. Après avoir cherché l’Aspivenin, Laetitia déboutonne le pantalon de l’homme à tout faire. La dernière inflammation se trouve sur le testicule gauche. Fascinée par le membre de taureau, elle ne peut s’empêcher de le gober. Dans la chambre d’amis, elle saisit le gourdin qu’elle veut sentir dans son ventre. Ses jambes à elle, il les écarte, les maintient en hauteur par les talons. «Agenouillé au milieu, il ne remue, à petits coups de ventre, que la pointe dans l’anneau. Il l’élargit par degrés si discrets...» «Elle s’épouvante de ce qui la traverse. Pas au fond, il ne va pas... Si!» Le narrateur trouve Laetitia changée au salon du livre, «sur le qui-vive, rapidement agacée». Quand Laetitia partira en Italie avec son mari, Virgile poussera le cri de Tarzan en levant le pouce.

La posture qu’adopte Holder dans ces nouvelle est à la fois distante et d’une infinie tendresse. Ces instants où tout bascule dans l’inconnu sont narrés avec une précision d’entomologiste. Jamais le lecteur ne se sent voyeur, mais plutôt entraîné dans un vertige. Ce vertige qu’il a connu quand... «Embrasez-moi» est un livre magnifique de grâce et de légèreté, qui pulse à chaque page, d’une férocité roborative, qu’on a envie d’offrir à ses amis et, surtout, qu’on brûle de relire pour retrouver Cathy, Marie, Blandine, Aurore, Brigit, Pauline et Laetitia. Quel bonheur de pouvoir se dire: ce genre de livre existe!

 

 

ERIC HOLDER: EMBRASEZ-MOI, Le Dilettante, 2011

 

27/11/2011

Je m'indigne

Par Pierre Béguin

Grand soir.PNGDepuis qu’un homme respectable, à la trajectoire et à l’âge respectables, a lancé ce mot d’ordre respectable sur quelques pages, il est de bon ton de s’indigner.

- Qu’est-ce que tu fais cet après-midi?

- Je crois que je vais commencer par m’indigner un petit coup avant d’aller au Starbuck café. Et toi?

- Oh! moi, je me suis déjà indigné ce matin…

Mais quand, entassé, comprimé dans le tram 12 réduit curieusement à sa plus simple expression aux heures de pointe et qui se traîne lamentablement à l’image de Genève (Heureux qui comme les Vaudois disposent d’un beau métro… Et dire qu’on nous a refilé le CEVA comme une panacée! Là je m’indigne!) – quand, donc, comprimé dans le tram 12, je vois quotidiennement les indignés des Bastions braver le froid sous leurs tentes – même si, parfois, il n’y a guère que leurs tentes pour braver le froid –, je ne peux m’empêcher de rêver…

New-York, Madrid, Londres… Bon sang, mais c’est le Grand Soir! L’Internationale de l’indignation grâce à internet. Ça y est! I have a dream… Que les hommes, majoritairement, ont enfin compris que, sur le plan politique, en tant que citoyens, ils ont été privés de tout pouvoir, mais que, sur le plan économique, en tant que consommateurs, ils sont investis d’un pouvoir absolu dont ils n’ont pas encore pris la mesure. Le voilà le Grand Soir! Internet et une bonne organisation font l’affaire. Une concertation, un mot d’ordre sur le net, quelques cibles bien choisies (j’ai des noms! j’ai des noms!), des Banques, des entreprises pétrolières prises en otage d’un boycott international, et en avant la zikmu! D’accord, la révolution par la consommation – ou par le refus ciblé de consommer –, c’est moins glorieux que par les armes, mais c’est diablement plus efficace. Aristophane et Lysistrata revisités à la sauce financière!

Fin du rêve. Je me suis énervé. Forcément, mes pieds écrasés, mes côtes comprimées, et cette porte qui ne peut plus se fermer, cette voix enregistrée qui répète inlassablement qu’il suffirait de la dégager (et comment faire, pétasse!), ces arrêts qui se prolongent, ces trams trop petits… Ils le font exprès, c’est sûr!

Voilà! Finalement la rame s’est éloignée des Bastions, tout dou, tout dou, tout dou-oucement, comme semblent nous chanter les vaudois narquois. Passé Plainpalais, je ne suis plus en apnée. Difficilement, je reprends un semblant de respiration. Aux Augustins, j’inspire et expire normalement! Je me calme. Il me reste l’image des indignés sous leurs tentes. A Genève, à New-York, à Madrid… Il paraît qu’ils ne sont pas crédibles, qu’ils n’ont rien à proposer, qu’ils n’ont rien compris aux réalités, qu’ils n’ont pas de leaders, et même qu’un institut américain aurait proposé à Wall Street de lancer une campagne pour manipuler l’opinion publique et ternir leur action moyennant quelques centaines de milliers de dollars. Je vais donc les soutenir à ma manière en citant des indignés célèbres qui, sur leur renommée perchés, tenaient à peu près le même discours qu’eux. Toutefois, j’informe l’aimable lecteur que, pour agrémenter l’énumération, une erreur s’est malencontreusement glissée dans cette liste de citations lucides et prophétiques puisées justement sur internet. Trouvez-la:

Thomas Jefferson, troisième Président des Etats-Unis de 1801 à 1809: «Les instituts bancaires sont plus dangereux pour nos libertés que de grandes armées. Déjà, ils ont donné naissance à une aristocratie d’argent qui défie et nargue le Gouvernement. Le pouvoir d’émission devrait être retiré aux banques et restauré au Gouvernement et au peuple auquel il appartient (…) Si le peuple américain permet aux banques privées de contrôler l’émission de sa monnaie courante, par l’inflation d’abord et la déflation ensuite, la corporation qui grandira en son sein le privera de ses propriétés à tel point que ses enfants se réveilleront un jour sans foyers sur le continent même que leurs pères ont conquis

Lord Chief Justice of England en 1875: «L’issue qui s’est précisée de siècle en siècle et pour laquelle, fatalement, tôt ou tard, il faudra livrer une bataille décisive, c’est celle de la Nation contre la puissance bancaire

Woodrow Wilson, vingt-huitième Président des Etats-Unis de 1913 à 1921: «Le grand monopole de ce pays est le monopole des grands crédits. Une grande nation industrielle est contrôlée par son système financier émetteur de crédits. Le développement de la nation et toutes ses activités sont, par conséquent, entre les mains de quelques hommes qui arrêtent, contrôlent et détruisent toute liberté économique

William Jennings Bryan, membre démocratique du Congrès des Etats-Unis au début du vingtième siècle: «La puissance financière vit sur la nation en temps de paix et conspire contre elle dans l’adversité. Elle est plus despotique que la monarchie, plus insolente que l’autocratie, plus égoïste que la bureaucratie. Elle dénonce comme ennemis publics tous ceux qui critiquent ses méthodes ou font la lumière sur ses crimes

William Lyon MacKenzie King, premier ministre du Canada de 1921 à 1930, puis de 1935 à 1948: «Jusqu’à ce que le contrôle de l’émission des devises et du crédit soit restauré au gouvernement comme sa responsabilité la plus évidente et sacrée, toute référence à la souveraineté du parlement ou de la démocratie est inutile et futile (…) Une fois qu’une nation s’est séparée du contrôle de son crédit, les gens qui font la loi importent peu (…) les usuriers, une fois au pouvoir, détruiront la nation.»

Georges W Bush Jr, quarante-troisième Président des Etats-Unis de 2001 à 2009, immédiatement après les attentats du 11 septembre 2001: «Il est vital de continuer à consommer, à acheter, pour prémunir l’économie contre la menace d’un effondrement

Cherchez l’erreur, indignez-vous un bon coup… et boycottez les TPG, ça fera de la place!

 

 

25/11/2011

Antonin Moeri en poche

Par Alain Bagnoud

 

Décidément, les écrivains de Blogres vivent une rentrée littéraire active. Après Serge Bimpage, Pierre Béguin et votre serviteur, c’est au tour d’Antonin Moeri de sortir un nouveau livre. Il s’agit d’une reprise en camPoche de deux romans publiés en 1990 et 1991 à L’Age d’Homme, L’Ile intérieure et Les Yeux safran.

 

Moeri_2007_grand.jpgQuand j'avais lu ces livres, j'avais été frappé par l'originalité de cette voix neuve. L'écriture y est servie par une distance ironique qui rend certains passages d'une drôlerie irrésistible. Elle est précise et joue sur des expressions toutes faites reprises avec ce même tremblement qu'on trouve chez Flaubert lorsqu'il utilise des clichés: un écho de pièce vide fait résonner les mots, empêche qu'on les prenne au premier degré mais refuse le deuxième degré souligné, reste entre deux.

Dans L’Ile intérieure, Moeri ne découpe pas son texte en paragraphes. Ce n'est pas gratuit, ça donne un rythme et une signification par le refus de hiérarchiser, de dissocier les événements: ils se retrouvent au même plan et concourent ainsi à la description de l'absurdité.

Le même effet se trouve dans son premier texte publié, prix de la revue [vwa], et dans son premier roman: Le fils à maman (Poche suisse), de même que s'y retrouvent des thèmes et le type de narrateur-personnage: un être falot, pâle, maigre, névrosé. Ici, c'est un acteur raté que handicapent des difficultés respiratoires. Le roman l'oppose à sa sœur, qu'il aime d'une manière ambiguë, musicienne exceptionnelle, pure, privilégiée, active. On y trouve aussi des discours sur l'écriture, sur l'artiste et sa fonction (jeter des perles aux pourceaux, leur dispenser une sorte de luminosité intense) et toutes sortes d'épisodes liés par aucune nécessité autre que l'écriture et la vision singulière du narrateur.

Ça commence dans une soirée mondaine, prétexte à impairs et présentation du personnage. Puis on voit le frère, la sœur lui propose de partir à Djerba, il y croise quelques personnages singuliers.

Dans Les Yeux safran, il s’agit d’autre chose. Safran, c'est la couleur de la mort : celle de la mère du narrateur, atteinte d'un cancer, et qui s'éteint petit à petit devant lui tandis que sa peau jaunit. Insomniaque et perdu, le fils s'efforce de capter, avec une extrême attention, les réactions intimes que les souvenirs ou les rêves sur elle provoquent.
Cette agonie et cette mort provoquent un déclic : le narrateur se met à écrire pour reconstruire son existence.
Les souvenirs évoquent Louis, l'ami d'enfance qui apprenait à fumer dans une cave, à voler à l'étalage ou à embrasser Caroline. On retrouve les portraits chargés dans lesquels Moeri excelle : un athlétique contrôleur de chemins de fer, « homme aux yeux globuleux d'un bleu transparent fichés aux extrémités d'un visage massif comme des boutons de culotte sur le masque burlesque d'un épouvantail ». Un intellectuel : « Quand on lui demande de décrire ses occupations, il répond en enlevant ses fines lunettes de son auguste nez : je fais de la recherche. Sur quoi tout le monde se tait. La phrase a été martelée avec une telle assurance qu'on se dit : quelle surprenante arrogance de roquet chez cet âne accoutumé au silence ».

C'est que Moeri, à l’époque, en voulait aux individus plus qu'à la société. Fidèle disciple de Handke et de Thomas Bernhard, il empruntait à ce dernier l'invective et l'indignation. Dans le livre, il s'attache aux personnages, les suit dans l'avion, sur la plage, marchant. Tourne autour des images, recherchant des états de musique et de délire verbal. Pour écrire ensuite, la nuit, en vacances, en altitude, après un grand effort physique, dans des conditions de malaise existentiel et de solitude, des histoires vengeresses.

 

Antonin Moeri, L’Ile intérieure, Les Yeux safran, romans, CamPoche

22/11/2011

humour british

 

par antonin moeri

 

 

 

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Je me souviens très bien. Un comédien qui fait, comme on dit, carrière à Paris, avait lu un texte de Ludwig Hohl que j’avais traduit avec la veuve de ce dernier. C’est après cette lecture étonnante que parut sous les sunlights une araignée d’eau dont je me suis demandé ce qu’elle faisait là. Elle hésita sur ses longues pattes avant de lire un texte qui me fit beaucoup rire (cette lecture apparemment improvisée avait été prévue par la maîtresse des lieux).

Je retrouve ce rire en lisant les textes de Laurence Boissier que les éditions d’autre part viennent de publier, car la dérision et l’auto-dérision dominent le propos. Qui est de raconter le monde, à travers les yeux (par exemple) d’une maman peintre qui conduit sa fille à l’école et son fils à la crèche, va faire un sudoku dans un bistrot puis rejoint son atelier, situé dans un immeuble en rénovation et dans un quartier en pleine restructuration. Elle doit déménager ses toiles. Et voilà que la gamine sort de l’école et le gamin, il faut le chercher à la crèche. Ni une ni deux, les deux gosses montent sur la charrette.

Il est difficile de raconter une histoire de Laurence Boissier, car en fait d’histoire, il n’y en a pas. Tout est dans la manière de narrer les choses, avec une précision d’entomologiste, un humour british et des commentaires inattendus. Une assistante s’assoyant sur le tabouret d’un cabinet dentaire, l’auteur précise «à califourchon sur un tabouret trop haut», et commente «une longue pratique des bars à vins, apparemment». Il s’avère que la demoiselle ne parle pas français. Peu importe, puisqu’elle se sent dans son élément et qu’elle a déjà donné sa démission. Ce personnage, comme tant d’autres, est campé avec tendresse, dans un carrousel qui tourne de plus en plus vite. L’assistante s’est trompée. Elle a confondu les flacons. Le Tricalonium 400 se répand dans les veines de la patiente qui colle sa bouche contre celle du dentiste. «En partant, elle remarque qu’il lui faut remettre son pantalon rouge».

Elliptique, c’est l'adjectif qu’on emploie je crois pour qualifier ce genre de style. Raconter le plus en disant le moins. Mais avec une ironie à froid et un humour «Arsenic et vieilles dentelles» qui font de ces textes de Laurence Boissier un bijou qui devrait être beaucoup plus parlé, comme dit Yves Velan, c’est-à-dire: dont les journalistes culturels devraient parler.

 

 

Laurence Boissier: Cahier des charges, éditions d’autre part, 2011

 

18/11/2011

Don DeLillo, Great Jones Street

Par Alain Bagnoud

 

9782742797653FS.gifBucky Wunderlick, une superstar du rock des années 70 en a assez. Il quitte son groupe en pleine tournée, disparaît et se réfugie dans une piaule sur Great Jones Street, New York.

Les rumeurs commencent à courir parmi ses fans survoltés, orphelins du messie. On le voit un peu partout. Lui reste dans sa chambre à ne rien faire, à regarder passer les heures, à écouter le sourd bruissement du monde, terré entre un écrivain besogneux et une mère qui s’occupe de son fils infirme.

Crise spirituelle, quête existentielle: Bucky est en pleine déroute. Mais on ne va pas le laisser tranquille, il compte trop pour le marché et se voit rattrapé par l’époque.

Une de ses ex le rejoint. On stocke chez lui une drogue nouvelle. Son producteur essaie de récupérer des bandes qu’il a enregistrées et qui peuvent changer radicalement la musique. Toutes sortes de personnages issus de la mouvance pop essaient de le manipuler: trafiquants, managers, musiciens, communautés marginales.

Bucky se laisse faire, ne proteste pas, étrangement passif. Chacun attend quelque chose de lui, tous veulent qu’il se plie à leurs projets sans qu’on sache très bien savoir quel rôle il accepte de jouer dans leurs intrigues.

images?q=tbn:ANd9GcREFWfK8O-buKcfpcA3Udp7hu0a4eiiXVVGLAzbchS4liDFfpA-C’est une plongée dans la pop culture des années 70. Pas un témoignage, un déchiffrage du monde à travers la drogue, la paranoïa, les intérêts et l’insensibilité, dans l’écriture sourde, virtuose, parfois opaque, aux dialogues fulgurants, qui est la marque de DeLillo

Gread Jones Street a été publié aux Etats-Unis en 1973, mais il paraît cette année seulement chez Actes Sud. C’est le troisième roman de DeLillo, né en 1936, un des romanciers américains actuels les plus en vue.

 

Don DeLillo, Great Jones Street, Actes sud

 

15/11/2011

choses vues

 

 

par antonin moeri

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Il a raison Béguin à propos de «Transports». «Une écriture de type behaviouriste qui s’attache aux comportements, aux gestes, à l’extériorité, sans jamais s’aventurer dans l’intériorité des personnages». Je ne sais pas si Bagnoud, comme Hemingway ou Simenon, revendique l’influence de Dashiell Hammett, dont l’écriture sèche, visuelle, désencombrée est un modèle d’efficacité. Dans «Transports», pas d’intrigue, de détective ni de meurtrier, mais un regard posé sur des gens du XXI e siècle, des gens que vous pouvez croiser dans un train de banlieue, une télécabine, un café portugais, un abribus, sur le quai d’une gare ou une terrasse de bistrot. «Des minettes court vêtues et multiculturelles avec des collants noirs, des bijoux en toc». Avec le même détachement sont décrits les personnages sur des affiches publicitaires. «Des hommes et des femmes en slips blancs s’y examinent les jambes avec admiration». Et quand on croise «un islamiste médiatisé interdit d’enseignement parce qu’il prône la lapidation des adultères», on enregistre pareillement la chose. Heureusement, il y a l’humour, qui sauve tout. On ouvre le journal et «on tombe sur une réclame pour se faire raffermir les fesses». Ou bien on imagine comme «il serait agréable de pondre des vers de mirliton et de les entendre déclamer dans une fête. Ensuite on me mettrait une couronne de lauriers en carton et on me proclamerait prince des poètes».

L’auteur est toujours le témoin oculaire ou auriculaire des faits qu’il relate. Les instantanés du quotidien ne sont jamais perçus par un autre personnage, le souci étant de coller au monde qui nous entoure, cet univers multicolore et divers, où se croisent les puissants et les indigents, les braillards et les déprimés, les Américaines aux doigts manucurés et les papas torchons, les déménageurs et les Chinoises transplantées, les Ethiopiennes à percing et les Asiates en baskets rouges, les jolies petites Kosovares et les intellos sûrs d’eux.

Pas de narrateur dans «Transports» puisqu’il n’y a pas d’histoire à raconter, à prendre en charge. «J’aimerais n’être plus rien que le regard qui contemple ces chaussures rouges en forme de souris». C’est un foyer mobile de perceptions qui opère comme un charme. Car celui qui voit, entend et sent ne se soucie plus du regard des autres. Son désir: saisir le monde, non pas dans sa volonté, mais dans sa représentation. «J’aimerais percer le mystère des gens grâce à leur apparence». Une énigme dont Bagnoud va essayer de trouver le mot en sortant le carnet de sa poche ou l’ordi de sa fourre, en décrivant ce qu’il voit, ici, là-bas, en notant les vertiges et les moments hors du temps, en se demandant ce qu’écrire veut dire, quelle posture adopter devant les mélèzes somptueux, une immigrée congolaise qui a connu l’esclavage, «une pub de fringues qui fait miroiter des rabais», quel sens donner à tout ça. Pourquoi écrire? A cette question, l’auteur et moi-même ne saurions répondre comme le fit Céline «Pour payer mon loyer», ou comme le fit Viala «Pour bouffer». Alors nous continuerons de prendre des notes, avec «le sentiment que quelque chose peut être sauvé».

Alain Bagnoud: Transports, L’Aire, 2011

 

11/11/2011

Le début de D'un château l'autre

Par Alain Bagnoud

 

installation.jpgAu début de D'un château l'autre, Céline se trouve dans une situation où se reconnaîtront pas mal de ceux qui se piquent d'écrire.

Son dernier livre, Normance, a été, de son propre aveu, un four. Les lecteurs n'en aiment ni le fond (le bombardement sur Paris raconté dans Normance n'a pas existé), ni la forme (les lecteurs s'ennuient). On lui parle toujours du Voyage au bout de la nuit, qui date d'une vingtaine d'années, qui est son premier livre et son dernier grand succès. Les pamphlets, bien sûr, entre deux, ont été un triomphe, mais il s'agit pour tout le monde de les oublier.

Du coup, Céline accuse son éditeur, Gallimard, Achille Brottin dans le roman: il ne fait rien pour faire connaître ses textes, il ne les pousse pas, il les oublie dans sa cave. Achille accuse notre auteur d'avoir perdu sa verve. On ne s'amuse plus en le lisant, alors que, pourtant, il fait toujours rire en parlant.

Voici ce que développe Céline, avec quelques descriptions de la banlieue où il vit désormais, quelques rappels de ses prisons au Danemark, quelques considérations sur son métier de médecin, qui sont une manière aussi d'attirer la sympathie: il pratique gratuitement, sans demander d'honoraire, ce qui d'ailleurs ne suffit pas pour lui attirer une clientèle.

La solution, il va la trouver. Elle vient lentement, on la voit accoucher. Pour la forme, encore plus d'oralité, de trouvailles comiques et de rythme. Pour le fond, puisqu'on lui reproche d'être infâme, il va parler de l'endroit où on considère qu'il l'a été le plus. Sigmaringen.

(Siegmaringen dans le roman).

Pour y arriver, il faut une transition efficace. Ce sera une hallucination due à la fièvre.

Le narrateur, en visite chez une de ses rares malades, voit un bateau mouche amarré sur la Seine. Des morts essaient d'y entrer, sont refoulés implacablement s'ils ne peuvent pas verser leur obole. Le propriétaire s'appelle Caron. L'acteur Le Vigan, ami de Céline qui l'a suivi à Sigmaringen et qui l'a défendu pendant son procès avant dfuite.jpge se réfugier en Argentine, est chargé d'encaisser le droit de passage.

Ce délire permet l'ouverture. On avait, dans les premières pages, une situation bloquée. L'après-guerre (la prison au Danemark, le pavillon de Meudon) et la fin de la guerre en France, symbolisée par les vols dont Céline a été victime: il affirme qu'on a vidé son appartement rue Girardon et volé ses manuscrits.

Entre deux, un trou. Grâce à la barque de Charon, on va enfin pouvoir passer de l'autre côté. En Allemagne, avec le gouvernement français en exil. Chez les futurs morts. Et on va pouvoir comparer.

D'une part les vertueux qui pillent les affaires des absents, de l'autre les infâmes confinés par les nazis dans une petite ville et en attente de leur destin.

Et on verra bien, c'est ce que semble suggérer Céline, qui sont les plus monstrueux.

 

08/11/2011

l'amour toujours

par antonin moeri

 

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Je ne suis pas fana de littérature de voyage. C’est plutôt un genre qui me fait bâiller. Le livre de Bimpage n’en relève pas puisqu’il s’agit d’une remémoration. Une remémoration pleine de sens, car le voyage dont il est question est lié à ce qu’il est convenu d’appeler un «amour de jeunesse». Cette époque palpitante de l’existence ouverte sur tous les possibles.

Le protagoniste se nomme Anteo, celle qu’il a aimée Nomia. Mais comment raconter ce voyage en Amérique du Sud «sans sombrer dans l’anecdote?» C’est le pari que fait l’auteur genevois en convoquant «ces instants fugaces qui valent une éternité» mais que seule une attention flottante peut ressaisir. De fait, Anteo tient une galerie d’art à Genève, galerie peu fréquentée. C’est le va-et-vient entre le fascinant voyage initiatique et la stase genevoise qui fait surgir les questions essentielles: désir, hasard, mort, résurrection, bonheur, sexe, rêve, douleur, jouissance, possession, beauté, folie, Dieu, espace, temps. C’est ce va-et-vient qui fait resurgir les moments d’extase quand, sur la lave d’une île par exemple, apparaissent après l’amour les tortues géantes, les otaries, les iguanes à carapace antédiluvienne.

Le quinca Anteo part au Cambodge avec Solange sa compagne. C’est là-bas que se poursuivra la remémoration. L’amour paroxystique étant voué à l’échec, le protagoniste se souvient qu’il s’est rendu seul sur l’île de Pâques, puis à Tahiti: bars, fêtes, pêche sous-marine, le joint qu’on se passe de main en main, le frisson sous les mains expertes d’une fille de seize ans qui fait si bien craquer les vertèbres. En Thaïlande, il s’abandonne dans une fumerie d’opium. Effet immédiat: il revoit Nomia, «fraîche et désirable (...), sein tendu qu’elle se laissait laper avec des petits cris de protestation».

Vous l’aurez compris, c’est l’Amour que Bimpage interroge, cet élan vers l’Autre ou l’Ailleurs que connaissent les humains avec plus ou moins d’intensité, cet élan qui en crucifie certains, qui en magnifie d’autres ou qui, canalisé dans quelques limites choisies, peut susciter une oeuvre. Un livre par exemple, comme celui qu’on vient de lire, subtilement construit, finement rédigé et où l’auteur sait donner libre cours à une phrase ample, parfois délirante, qui pourrait très bien se passer des références aux célèbres compositeurs, romanciers, poètes et metteurs en scène de cinéma.

Serge Bimpage: Le voyage inachevé, L’Aire, 2011

 

06/11/2011

Un tramway nommé désillusion

Par Pierre Béguin

Transports.PNGA quelle posture nous contraint la lecture de Transports, le dernier livre d’Alain Bagnoud? Au fil des textes qui se succèdent, et dont le rythme est donné par la juxtaposition d’instantanés, nous accompagnons des poses, des faits, des paroles, des gestes en apparence anodins.

En surface, le texte se présente comme un ensemble de clichés pris sur le vif du réel dans les transports publics (trams, trains, bus, et même téléphériques), ou les endroits qui en constituent les étapes (gares, cafés, arrêts de bus). Derniers lieux démocratiques où s’égalisent les différences, où marginaux, travailleurs, bourgeois, jeunes, vieux, pauvres, aisés se côtoient sans se rencontrer, sans se parler, sans se comprendre, chacun dans sa bulle ou «chez» son Natel, comme disait Nougaro de l’automobile. Des lieux où l’absence d’agressivité n’est que la marque d’une profonde indifférence («Comment tant d’individus peuvent-ils tenir dans un espace si étroit sans qu’ils s’entretuent?»), des lieux où passe, s’attarde, erre, selon les heures du jour ou de la nuit, une population hétéroclite, nomade, «multiculturelle», une sorte de microcosme de l’humanité soustraite uniquement de sa partie la plus privilégiée. Un point d’observation idéal. En artiste, Bagnoud ne s’y est pas trompé.

Un texte impressionniste donc, où se dessine, par traits légers ou petites touches successives, le portrait d’une modernité dont on ne perçoit ni sens ni cohérence. C’est que l’auteur adopte une écriture de type «behaviouriste», qui s’attache essentiellement aux comportements, aux gestes, à «l’extériorité», sans jamais s’aventurer dans l’intériorité des personnages. Ainsi désincarnée, amputée de ses motivations, sentiments ou intérêts qui en justifieraient les actions, cette humanité semble réduite à l’absurdité de ses mouvements répétés sans rimes ni raisons. D’où une vague impression de nausée, judicieusement contenue par l’humour du trait et la dérision du portrait.

Voilà pour la surface. Car l’important semble ailleurs. Derrière tous ces personnages qui hantent les transports et lieux publics, qui en occupent le premier plan, il faut induire celui par qui ces personnages sont vus. Le perçu renvoie à celui qui perçoit, l’impliquant et le désignant en creux. Comme si l’état d’âme du photographe importait plus que le sujet photographié. En ce sens, le texte ne se réduit pas à des tranches de descriptions mais à une succession d’états de conscience qui font émerger peu à peu, en négatif, un narrateur et son histoire. Dans Transports, ce n’est pas le sujet qui construit son objet, mais l’objet qui désigne le sujet.

D’abord relégué dans les coulisses ou dissous dans la neutralité du «on», le narrateur envahit peu à peu l’espace pour en occuper la première place. Si nous sommes contraints de voir par ses yeux sans le voir vraiment, c’est lui, avant tout, que nous découvrons en filigrane d’une galerie de portraits hétéroclites, lui dont on accroche brièvement la silhouette au hasard d’un reflet dans la vitre d’un tram.

Cette émergence d’un «je» qui se met progressivement en scène trace un parcours contenant son propre échec. Le parcours d’une désillusion: «Je n’y arrive plus. Prendre facilement des notes (…) A force est venue l’impression que ça se répète. Les mêmes gens, les mêmes trajets, les mêmes phrases». L’échec commence par l’entreprise littéraire elle-même pour s’étendre bientôt au statut de l’écrivain: «Je ne pensais pas que vouloir devenir écrivain, c’était également ça. Etre appelé parfois dans une autre ville (…) Dans le meilleur, on vous glisse une enveloppe. Souvent, le trajet seul est remboursé, en deuxième classe, en demi-tarif. Il arrive aussi que ce n’était pas prévu, ils n’y ont pas pensé, ce sera difficile». Mais il contamine très vite d’autres secteurs pour s’attaquer à l’âme: «Puis dans ces trains, je compare ma vie avec celle dont je rêvais», «Je sais qu’il est temps de changer de vie. Mais il me semble que retrouver le poison en moi ne me mènerait à rien».

Bagnoud.PNGQui parle? Qui est ce «je» désabusé faisant une sorte de bilan de sa vie au travers du portrait de ses semblables, de la masse desquels il n’est pas parvenu à s’extraire comme ses rêves de jeunesse l’avaient imaginé? Un écrivain déçu, un professeur désillusionné, un bourgeois qui s’encanaille dans les zones floues des transports publics où s’agglutine les laissés-pour-compte, les marginaux, les hors normes, un propriétaire de vignes qui se donne bonne conscience en feignant l’empathie envers les déshérités ou les mendiants roms pour s’en dédouaner aussitôt: «Moi, je suis un nanti et je trouve, par confort, que la charité est égoïste». Qui? Bagnoud bien sûr, mais aussi vous, moi, tout le monde. Avoue-le! Tu ne la voyais pas comme ça, ta vie!

Ces Transports, à l’image de l’existence, ne mènent nulle part. Ils reviennent immanquablement au point de départ, comme le souligne l’éternel retour des forains dans les scènes initiale et finale, symbole du vain divertissement face au vide de l’existence. Pourtant, entre ces deux scènes, deux différences de taille: l’irruption, à la fin, du tragique par la mort accidentelle d’un adolescent téméraire dont seul le casque reste au bord de la route, et l’interrogation angoissée sur la solitude et l’exil irrémédiables du vieillard auquel le «je» semble s’identifier par projection. On pense à Gaspard de la nuit, du dijonnais Alyosus Bertrand, où le retour des petits ramoneurs savoyards marquait le rythme des saisons, des us et coutumes qui donnaient sens au réel. Sauf qu’entre 1841 et 2011, la modernité s’est repue du sens des traditions pour n’en laisser qu’une triste carcasse sur laquelle ne se pose plus que le conformisme des distractions de masse. La fête terminée, «il semble que rien ne se soit passé de ce qu’on voulait qu’il se passe». Conclusion d’un premier instantané déjà prophétique des suivants…

«Est-ce que les choses nous dévoilent d’autres aspects si on les observe souvent?» s’interroge le narrateur, énonçant ainsi le fondement même de son entreprise littéraire. Non, semble-t-il répondre. Du moins «quand on est hors jeu et le monde dans sa représentation». Car le véritable lieu du tragique reste l’absence totale de communication, de communion, entre les êtres. Narrateur, personnages, chacun est posé l’un à côté de l’autre, dans sa cage de verre, construisant sa propre réalité fantasmée ou enfoncé dans une solitude ontologique qui annihile toute possibilité d’empathie. Le narrateur, pour s’extirper de cette absurdité, en vient à souhaiter sa dissolution dans l’informe ou l’abstrait, «n’être plus rien que le regard qui contemple ces chaussures rouges en forme de souris», pour le moins son émancipation des contraintes temporelles, «vivre dans le présent, loin des regrets et des projections».

Projet vain. Fuite vaine. Mais il reste une acceptation possible dans l’humour et l’autodérision: «J’aimerais percer le mystère des gens grâce à leur apparence. Pourtant, lorsque je me regarde dans la glace, je me trouve un air de boxeur dandy qui aurait fini misérablement sa carrière et travaillerait comme videur dans une boîte de nuit. Raté, mais content de son gilet de velours».

Alain Bagnoud, Transports, l’Aire, 2011

01/11/2011

l'odyssée de Blondel

PAR ANTONIN MOERI

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J’aime découvrir un auteur dont j’ignore tout, vie, oeuvre, manies. Et voilà que je prends le stylo. Mais au nom de quoi je me permets ce genre d’exercice? Je ne suis pas journaliste salarié de tel ou tel quotidien ou hebdo. Oui, je saisis le stylo sans être intimidé par l’air du temps ou par ce qu’il faut dire. Serait-ce de l’ingénuité? Que non, madame! C’est un exercice très utile. Il me permet de découvrir des territoires inconnus, des univers insolites, des écritures nouvelles, des machines narratives habilement ou négligemment agencées.

Une amie qui travaille au «Temps» m’apporte une pile de livres récemment parus. J’en choisis un au hasard. C’est un JE qui parle au présent. Il nous entraîne dans ses pensées. Le père vient de mourir dans un accident de voiture. Le frère et la mère sont morts dans un accident de la route quelques années plus tôt. Funérailles sous le soleil. Le narrateur embrasse des peaux fripées et serre des mains calleuses. A vingt-deux ans, son existence n’a plus aucune importance. On se dirait dans «L’Etranger» de Camus. On sent que l’auteur avait un souci en écrivant ce livre: «trouver un ton détaché, sans pathos, pour que le lecteur l’accompagne».

Grâce à l’héritage, l’auteur-narrateur peut envisager un voyage. Dans la salle d’attente de l’ambassade des Etats-Unis, il croise Jean Echenoz. Cette rencontre n’est pas anodine, car Jean-Philippe Blondel admire les romans de Jean Echenoz. A San Francisco, il se promène avec Laure et Samuel dans la rue Jack-Kerouac. On loue une voiture. Il semble que Laure s’entende bien avec Samuel. Situation idéale pour se rappeler les soirées chez la grand-mère, quand on imaginait qu’on deviendrait astronaute, les tours en Solex avec maman, quand l’enfant mettait ses pieds dans les sacoches et croisait ses mains sur le ventre maternel. On monte une tente au bord de l’océan.

L’auteur n’a pas froid aux yeux. Il ne craint pas de se lancer dans des phrases du genre: «Le ciel est d’un rose pâle qui me crucifie», «Les pensées s’ouvrent au monde. Elles me questionnent», «la journée passe, bulle de savon irisée dans un décor jaune», «Même quand elle mourra, elle continuera de se mouvoir en moi», «Le soleil explose les boulevards». Cette dernière phrase retient l’attention du lecteur. On parle d’une bombe qui explose (sens propre), d’une colère qui explose (sens figuré) ou encore des ventes qu’Amélie Nothomb faisait exploser il n’y a pas si longtemps. Ce verbe utilisé transitivement est donc une invention de Blondel, il signale un pouvoir inventif. Il y a des images étonnantes dans ce livre: «Elles (les notes du piano) sont une pommade, un onguent. Elles détendent les muscles, montent le long des jambes». Je me suis demandé un instant comment des notes pouvaient monter le long des jambes mais la scène décrite m’a troublé: après avoir joué un morceau, la propriétaire du motel raconte sa vie cabossée au narrateur, dont la surprenante empathie touche soudain le lecteur. L’auteur-narrateur s’imagine vivant aux côtés de cette femme qui a fui un mari violent.

A Las Vegas, le trio se doit de descendre au «Stardust», parce que Woody Allen a intitulé un de ses films «Stardust memories». A la frontière mexicaine, il y a forcément un garde-frontière «avec ses lunettes de soleil, son chewing-gum, son uniforme impeccable, qui explique à quel point les Mexicains sont fainéants et voleurs». C’est le genre de chose qu’un auteur note pour plaire aux anti-racistes, ce qui est fort compréhensible à une époque où le cercle des lecteurs s’amenuise comme peau de chagrin.

La phrase «trouver un ton détaché pour que le lecteur m’accompagne», c’est Blondel qui la prononce sur Youtube. Je crois que son pari est gagné. On l’accompagne volontiers dans son périple. Son livre est d’une lecture facile. On se dit qu’une certaine littérature peut servir à ça: vous emmener dans un voyage sympa, mais surtout vous emmener ailleurs, dans un pays qui nous a longtemps fait rêver et qui ne fait plus tellement rêver.

Jean-Philippe Blondel: «Et rester vivant», Buchet-Chastel, 2011