24/01/2012

Saumont scandale

ANTONIN MOERI

 

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L’idéalisation de l’enfant m’a toujours semblé suspecte. Quand il veut connaître ou savoir quelque chose, l’enfant est prêt à tout, à frapper, casser, blesser ou crever l’oeil d’un chat. A l’âge de sept ans, mon fils a lancé une pierre sur une grenouille, lors d’une sortie scolaire. Sa maîtresse nous a convoqués, ma femme et moi, elle a évoqué le caractère impossible de notre fils, elle nous a conseillés de prendre rendez-vous chez un psychologue.

Dans «Marie», Annie Saumont met en scène une gamine qui écrase les fourmis, accroche des vers de terre aux branches du groseillier, empale une chenille sur un piquant d’aubépine, donne un coup de pied au chien. Ce que Marie aime faire, c’est déranger le bon ordre de l’univers. Elle ne supporte pas la fille au pair qui s’occupe d’elle quand papa est en voyage d’affaires et que maman est en cure. Or maman s’entend très bien avec Louise, la fille au pair. Marie les a vues se caresser sur le lit conjugal. Elle menace de rapporter la chose à papa. Une vraie emmerdeuse cette gamine! Bientôt, une autre fille au pair va arriver, car Louise doit partir, pour aller retrouver maman dans sa station thermale. Marie a très envie de l’empoisonner, cette Louise qui finira par proposer à la petite garce de l’accompagner dans la jolie ville d’eaux. Mais maman est trop impatiente de revoir, de caresser Louise qui partira finalement seule à la gare.

Toute la cruauté de l’enfant ulcéré par les simagrées, la veulerie, les mensonges, les faux semblants et l’hypocrisie des adultes, cette cruauté impitoyable, raffinée, que les bonnes âmes voudraient ranger dans le placard d’un passé honni, cette férocité est subtilement, ironiquement montrée, racontée, mise en mots par un auteur qui ne craint pas de ridiculiser la nouvelle religion universelle de l’Enfant, cette sacralisation d’un enfant qui n’existe que sur les affiches publicitaires, dans les films idiots et le jargon des enseignants: c’est-à-dire une image, un stéréotype.

Je préfère de loin l’enfant qu’Annie Saumont met en scène. L’humour noir de cet écrivain n’interdit pourtant pas la tendresse. Une tendresse qui n’a strictement rien à voir avec le baratin compassionnel qu’on entend partout à longueur de semaines, de mois et d’années, dans cette fabrique de la positivité qu’Annie Saumont affronte, décortique, tourne en ridicule et piétine avec un malin plaisir qui n’est pas sans rappeler celui de Marie empalant une chenille sur un piquant d’aubépine.

Annie Saumont: «Moi les enfants j’aime pas tellement», Julliard, 2001

 

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