29/02/2012

Féminisme et littérature III

Par Pierre Béguin

Les années 80 marquent la véritable entrée en politique de la femme. Mais attention! Comme s’il fallait justifier ontologiquement ce qui n’est finalement qu’une justice républicaine, elle fait de la politique «autrement», c’est-à-dire «mieux» que les hommes. Ses motivations pour la chose publique sont bien plus nobles, plus désintéressées que le vil carriérisme mâle, tant il est convenu – n’est-ce pas? – que la femme n’aime pas le pouvoir. Son lien ombilical avec la génération de demain est gage de compassion et bienveillance. Son atavisme domestique, curieusement (re)mis en évidence, l’a préparée de longue date au sens pratique, par opposition aux mâles qui n’en ont aucun, c’est bien connu (car la femme travaille 70 heures par semaine, toutes les statistiques l’affirment. Diable! 70 heures! De quoi vous culpabiliser les derniers bastions phallocrates et propulser ces dames au rang de sauveurs de la République). Dire qu’elles sont plus créatives, plus intuitives, plus sensibles relève de l’évidence. Plus souples, plus «psychologues», plus adaptables aussi. D’ailleurs, la vulgate psy ne cesse d’en abreuver ses lectrices consentantes dans tous les magazines féminins. Toute différence est acceptée et valorisée pour autant qu’elle penche du côté de la femme. Sinon, sus au macho!

Un déferlement d’amour maternel envahit les instances de l’Etat avec d’autant plus d’intensité niaise que nos sociétés vont mal. L’homme a échoué. Puisqu’on n’a rien trouvé de mieux pour sauver le monde, essayons la femme! Et voilà nos politiciennes aux ovaires salvatrices soudainement investies de travaux dignes d’Hercule: supprimer les guerres, instaurer la concorde entre les peuples ou, plus difficile encore, gérer les problèmes de la police genevoise. Et gare à elles en cas d’échec!

La campagne présidentielle de Ségolène Royale fut le point d’orgue de cette guimauve matricielle. En tenue blanche immaculée au milieu des sombres dinosaures de son parti, la «mère de famille» apparaît toute suintante de bons sentiments en «madone auréolée de son abnégation quasi sacrificielle». Le paradis existe, il est féminin, Ségolène est sa prêtresse et l’enfant son messie (encore heureux qu’elle ne nous ait pas fait le coup une seconde fois!) L’enfantement comme expression nombriliste! A quand une «Pregnant pride»? De la très loufoque «grossesse militante» de Sandrine Salerno aux actrices qui se font photographier, l’air béatement épanoui, le ventre rond fièrement découvert ou leur progéniture dans les bras, sous le titre «La maternité a changé ma vie», la pauvre Simone (de Beauvoir) aurait de quoi se lamenter dans sa tombe. Et pourtant, la nouvelle vague féministe, plus efficacement que la philosophe, a remplacé la puissance paternelle par la puissance maternelle. A l’image du couple «Brangelina», où le pauvre type a toujours l’air de suivre en se demandant ce qu’il fait là.

Bon! On y a gagné la disparition du père Fouettard et une belle revanche sur des milliers d’années d’oppression. C’est déjà ça. Et maintenant? Tiens! Et si on effaçait toute trace de la lignée paternelle? Suffit de supprimer la transmission automatique du patronyme, le principal lien symbolique que le père noue avec son enfant, faute d’une vérité biologique certaine. Le paradoxe est que celles qui demandent au père de s’associer à la grossesse en les envoyant suivre des cours pour respirer comme des phoques et «pousser» comme des malades, de manier les couches-culottes et de se transformer en père kangourou, sont aussi, en partie du moins, celles qui œuvrent à la disparition programmée de l’instance paternelle.

Badinter1.jpgCombien de femmes (et d’hommes) ont assis leur notoriété sur le cadavre de l’émancipation qu’elles (ils) ont dépouillé de tout sens pour nourrir leur carrière? C’est cet état des lieux qu’établit Elisabeth Badinter dans un brillant petit essai intitulé Fausse route. Un titre évocateur pour une condamnation du nouvel ordre moral féminin constitué en ligue de vertu à coup d’oukases, d’anathèmes et de diabolisations. Car mettre sur le même plan les affres de la bourgeoise occidentale peinant à concilier vie privée et vie professionnelle, ou les dérives de publicités sexistes – cf. ma note sur Blogres: Sandrine Salerno et les ligues de vertu, ou les récents, et non moins grotesques, coups de gueule de quelque députée opportuniste – avec des femmes frappées, martyrisées et violées non loin de chez nous pour quelque crime d’honneur relève de l’indécence et souligne les renonciations aux véritables objets du combat féministe.

Puisse-t-on lire dans cet essai l’augure, comme dans le mouvement Ni Putes ni soumises, d’un féminisme enfin débarrasser de ses obsessions différentialistes, refusant la posture victimaire et identitaire? L’auteur (avec «e» ou sans «e») de L’un est l’autre veut y croire. Et nous avec elle…

(A suivre)

Elisabeth Badinter, Fausse route, Odile Jacob 2003

 

 

28/02/2012

Féminisme et littérature II

Par Pierre Béguin

Il est très compliqué pour une société démocratique de penser en même temps l’égalité et la différence, et de ne pas céder, pour régler le problème, à la facilité d’assimiler le désir d’égalité au désir d’indifférenciation.

Il en va de même pour le combat féministe de ces cinquante dernières années. Toujours un peu empêtré dans ses revendications catégorielles, il ne s’est jamais vraiment départi de cette tension entre deux pôles: nier les différences, jugées oppressantes et forcément au bénéfice de l’homme – amplifier les différences pour fonder l’idéologie victimaire, encenser le destin biologique de la femme pour consacrer sa supériorité ontologique et célébrer la grande kermesse humanitaire de la féminité, seule capable de mettre un terme aux crimes des sociétés machistes. Dans les deux cas, la concurrence entre les sexes, pour ne pas dire la compétition, voire la logique revancharde, a tendance à l’emporter sur le consensus. Parfois, reconnaissons-le, au prix de tartuferies invraisemblables dont les années 80 et 90 nous offrent une liste édifiante.

La tendance à féminiser les termes épicènes n’est pas la moindre. Au prix d’affreuses distorsions lexicales et d’absurdités étymologiques, quelques féministes se sont employées à écorcher la langue pour la faire coller à l’idéologie du moment. L’administration étatique, sous l’impulsion de quelque magistrate, s’est immédiatement mise au goût du jour. Et l’on a vu alors passer en salle des maître(sse)s des formulaires «politiquement corrects» qui étaient des monuments de drôlerie… ou de stupidité, selon l’humeur du lecteur (trice). Heureusement, le vent épicène semble faiblir et le courant décliner!

De même les vaticinations sur le féminin ou le masculin des mots. Ridicule débat qui oublie que les genres ne véhiculent aucun symbole ni idéologie subversive, qu’ils sont le fruit d’une pure convention, que tout développement, par exemple, sur les valeurs féminines de la lune et celles masculines du soleil ne résistent pas à la barrière de roestis où les genres s’inversent (der Mond et die Sonne). Sans parler du neutre qui domine outre Manche…

Quoi qu’il en soit, les piacub.jpgrogrès de l’humanité se mesurent dorénavant à l’aune de l’émancipation féminine, émancipation qui elle-même se mesure essentiellement aux pouvoirs qu’acquièrent nos consœurs et, surtout, à celui qu’elles retirent aux hommes. Finie la lutte des classes! Le sous-prolétariat exploité! Dans les années 80, face à l’essor du pan-libéralisme et au déclin du monde communiste, l’opposition hommes-femmes reste le seul paradigme de la domination. Et une riche bourgeoise sera toujours plus exploitée qu’un mineur de fond. La femme devient le porte-drapeau de l’idéologie victimaire qui s’est répandue dans cette période. Chaque homme doit faire son mea culpa public et confesser sa honte d’appartenir à une lignée d’hormones barbares. Il est ringard, caduc, triplement disqualifié: le passé l’accable, le présent l’accuse, le futur l’exclut. Il doit payer pour sa rédemption, surtout à son divorce, afin d’alimenter un assistanat qui, soudainement, n’est plus contradictoire avec émancipation (lire à ce sujet L’Empire du ventre de Marcela Iacub, juriste spécialisée en bioéthique et chantre du post féminisme, qui montre comment le système judiciaire éjecte le père pour laisser la place centrale à la relation mère-enfant). Des chanteurs de variété, dégoulinants de sincérité bêlante, célèbrent le genre qu’ils n’ont pas à grands coups de «Femmes je vous aime», de Julien Clerc à Sardou et son inénarrable «Femmes des années 80» en passant par Renaud et sa Miss Maggie: «Car aucune femme sur la planète n's'ra jamais plus con que son frère ni plus fière ni plus malhonnête à part, peut-être, Madame Thatcher». On avait connu Renaud plus inspiré en pourfendeur de clichés…

Le délire identitaire tourne au délire féminolâtre. On ne s’adresse plus aux femmes que sur le ton de la flagornerie et des ronds de jambes. Qui oserait émettre une critique, une réserve, sans risquer l’émasculation? Au cinéma, elles ne sont plus que juges, flics de choc, espionnes, présidentes, PDG, femmes d’affaires redoutables. Et lorsqu’un psychopathe de cent kilos agresse dans son appartement une de ces frêles créatures, elle l’estourbit en tour de main bien avant que son mari ou son petit copain, toujours en retard d’un épisode telle la cavalerie inutile, ne puisse jouer les sauveurs de service comme aux temps éculés de Gary Cooper. Partout, il faut rendre ce message bien visible: la femme n’a plus besoin de l’homme, elle est son avenir et «fait des enfants toute seule».

(A suivre)

Marcela Iacub, L’Empire du ventre, Fayard 2004

 

 

 

 

 

 

27/02/2012

Féminisme et littérature I

Par Pierre Béguin

Les premières opérations du chercheur, ou de l’analyste, est de répertorier, classer, nominaliser des catégories, aussi arbitraire puisse être cette démarche. Littérature et féminisme n’échappent pas à cette règle.

Dans cette optique, à l’aube du XXIe siècle, la déjà très ancienne querelle des femmes initiée par Christine de Pisan au début du XVe siècle (Dit de la Rose et La Cité des Dames) semble prendre quatre orientations distinctes:

- L’option culturaliste qui s’est développée au cours du XXe siècle, plus spécialement à partir des années 1950, comme une réponse à la domination masculine dont la stratégie principale consistait (consiste toujours?) à s’appuyer sur de fausses évidences biologiques. La différence sexuée ne serait alors qu’une pure construction culturelle imposée dès l’enfance par une éducation et un enseignement différenciés selon les sexes dans le but de perpétuer la domination ancestrale. C’est l’option Simone de Beauvoir dans Le deuxième Sexe, cautionnée par les postulats existentialistes.

- agacinsky.jpgL’option naturaliste, très tendance à partir des années 1980-1990, d’abord à gauche de l’échiquier politique (le mouvement de libération de la femme a toujours été récupéré par la gauche: «Je suis socialiste, donc féministe» disait Jospin), qui se place, au contraire des culturalistes, sur le même terrain biologique que les discours essentialistes auxquels elle s’oppose. La femme a bel et bien un destin biologique qui, loin de la reléguer aux rôles subalternes, la propulse légitimement sur l’avant scène politique, et même économique: son utérus et ses deux chromosomes X fondent sa supériorité en ce qu’ils lui permettent d’accueillir l’Autre en elle, lui conférant ainsi, par essence, une richesse de dispositions inconnues des pauvres chromosomes XY. Voilà pourquoi elle est doublement l’avenir de l’homme. C’est l’option Sylviane Agacinsky dans Politique des sexes, grande inspiratrice du féminisme dans les années 90 et égérie de la politique féministe jospinienne.

Le point d’achoppement repose donc sur la différenciation sexuée mais les deux options se rejoignent dans leur aboutissement: la disqualification du mâle comme oppresseur, voire comme prédateur naturel des femmes.

Entre ces deux extrêmes, entre celles (ou ceux) qui estiment que tout est culture, que la différence des sexes n’est qu’un effet de civilisation, qu’«on ne nait pas femme, on le devient», et celles (ou ceux) pour qui la biologie confère à la femme un destin spécifique par son rôle même de procréatrice, il reste un vaste espace pour des options plus nuancées. C’est pourtant par les extrêmes que se développent outre Atlantique deux nouvelles tendances:

- Le concept du genre, tout droit sorti des universités américaines et largement influencé par le behaviorisme. Genre, qui se substitue à sexe, permettant par là-même de sortir des contradictions dans lesquelles tourne le discours féministe, désigne un fait psychologique par lequel on se sent homme ou femme et l’on adopte les comportements propres à l’une ou l’autre de ces identités. En fin de compte, seuls nos actes produisent l’illusion d’une essence. En littérature, le concept devient gender studies, débarqué dans nos latitudes universitaires sous l’appellation peu contrôlée de littérature genre. Judith Butler en est la grande prêtresse et Trouble dans le genre la Bible.

- Plus récent encore, le concept du queer qui transcende non seulement les sexes mais aussi les genres, émanation de ceux qui se considèrent «transgenre» et de certaines lesbiennes radicales. Appelons cela l’option «indifférentialiste», si l’on me passe ce néologisme. Queer, en Angleterre, désigne l’homosexuel, mais en Amérique, sans exclure le sens britannique, tout en le réduisant à une insulte, le terme est plus vague, désignant l’étrange, le bizarre, l’inclassable (odd en Angleterre). Pour le queer, le genre ne fait que précéder le sexe. Les deux restent soumis au cadre normatif imposé par le discours dominant qui fait de l’hétérosexualité et de la différence hommes-femmes la norme soumettant les minorités (homosexuels, femmes, noirs, etc.) à ses intérêts ou à ses désirs. Tout un courant du féminisme contemporain, sorte d’hypertrophie à la sauce américaine de l’option culturaliste, est largement imprégné de cette idée que la différenciation sexuée n’existe que dans les diktats de la société machiste. L’homme hétérosexuel n’est qu’un agresseur potentiel et toute relation sexuelle impliquant une pénétration de facto associée à un viol. Le mâle «sexué» est clairement la cible à abattre. Le livre King Kong théorie, de Virginie Despentes, se fait l’écho de la tendance queer.

Il n’est pas inutile de garder en mémoire ces distinctions lorsqu’on veut rendre compte de la littérature féministe et des postulats sur lesquels elle repose.

(A suivre)

Bibliographie

Christine de Pisan, La Cité des Dames, Stock / Moyen Age

Simone de Beauvoir, Le deuxième Sexe, Folio essais

Sylviane Agacinsky, Politique des sexes, Seuil 1998

Edith Butler, Trouble dans le genre, la Découverte / Poche

Virginie Despentes, King Kong théorie, Grasset 2006

 

 :

26/02/2012

Féminisme ou féminocratie?

Par Pierre Béguin

feminisme.jpgUne collègue écrivain – pardon! écrivaine –, peu après la création de «Blogres» à propos d’une note sur les quotas, m’envoyait un mail dans lequel elle précisait notamment: «Je reste rêveuse en lisant la composition de votre groupe de Blogres… Grands dieux, m’imaginerais-je qu’un beau jour vous vous êtes réunis et vous avez décrété: "pas de femmes parmi nous !" (…) Eh oui, même dans votre esprit progressiste, le masculin reste la norme».

Aïe! me suis exclamé tout de go, voilà «Blogres», à peine né, déjà symboliquement investi par les féminocrates du pouvoir oppresseur du phallus, cette hydre toujours insidieusement renaissante. Voilà «Blogres», par la composition essentiellement masculine et vigoureuse de ses membres, réduit à l’incarnation d’une association misogyne reléguant la femme au rang d’éternelle victime de l’ordre phallocratique, lequel devrait être à tout prix être éradiqué, mis à bas, anéanti. Voilà cinq ou six copains réunis par le même goût des belles lettres assimilés à d’affreux primates aveuglés par leur libido dominandi en train de se gratter les burnes au réveil tout en se demandant s’ils allaient consacrer leur journée à chasser le cerf, à sabrer la gueuse ou à envahir la Pologne.

Certes, il faut bien l’admettre, nous incarnons les quatre piliers de l’ordre dominant: l’intellectuel mâle blanc hétérosexuel. Mais tout de même. Je me suis donc interrogé. Un groupe d’homme peut-il encore exister sans être a priori et par définition suspect? Serait-il coupable-né par décret féministe? Devrait-il se dissoudre dans le féminin ou, par un «juste» retour de manivelle – la fameuse «discrimination positive» qui constitue le nouvel oxymore du fémininement correct – s’y soumettre entièrement pour obtenir sa grâce et gagner sa rédemption?

Puis, très vite, je me suis désintéressé de la question, conforté par une coupable impression dont – je l’avoue – j’ai par moments peine à me départir à la lecture de certains propos féministes radicaux: que l’on abandonne trop souvent la réflexion à des personnes qui semblent vivre les rapports homme-femme sur un mode problématique, un peu comme si on confiait la rubrique gastronomique à des anorexiques. Oui, je sais, c’est là l’ultime parade du macho qui ne sommeille jamais vraiment! J’en demande humblement pardon.

Pour prouver ma bonne foi et requinquer dans les cieux internautes les étoiles ternies de «Blogres», mais loin de l’opportunisme gluant des féminolâtres et des tartufes de plateaux télévisés toujours prompts à confesser leur honte d’être des hommes (j’ai les noms!), j’ai décidé de consacrer une suite de billets à la littérature «féministe», accompagnés d’une bibliographie élémentaire pour inciter des lecteurs (trices) novices en la matière à mieux comprendre la genèse et les tendances actuelles de cette noble cause. Une cause que «Blogres» ne pouvait décemment continuer à passer sous silence sans être désigné, à juste titre cette fois, bastion phallocrate et livré à la vindicte de légions furibondes estampillées doubles chromosomes X. Mes compagnons de plume et d’agapes, qui ne sont pas impliqués dans cette démarche, me remercieront certainement de leur avoir sauvé les choses!

A demain donc, si vous le voulez…

23/02/2012

Jean-Marc Lovay, Chute d'un bourdon

Par Alain Bagnoud

 

 

web_LOVAY_5--469x239.jpg

Il y a une rumeur qui court, au sujet de Jean-Marc Lovay. Personne n'aurait jamais pu finir un seul de ses livres.

C'est un peu péremptoire. Moi-même qui vous parle...

Et même, d'accord, admettons que ce soit vrai. Les livres de Lovay ne sont pas des romans policiers où tous les éléments mis en place en cours de lecture ont un intérêt en fonction d'une fin. Ils fonctionnent différemment.

Par exemple, Lovay dit volontiers qu'il n'écrit qu'un seul grand livre. Chaque parution serait donc... quoi? un chapitre? Admettons. Mais on voit bien qu'il est possible d'entamer un texte sans avoir lu tout ce qui précède. Il y a d'ailleurs des thématiques propres à chacun des volumes qu'il laisse publier.

Dans Réverbération, il s’agissait de Krapotze, « ancien meilleur apprenti pleureur final », qui se présentait au poste de Grand Suicideur. Chute d'un bourdon, son dernier opus, sorti il y a quelques mois chez Zoé tourne autour de l'Accordéon, « conglomérat expérimental » dont « les bâtisses étaient serrées sous une immense toiture de façon à pouvoir se retenir de respirer comme l'accordéoniste qui bloquait le soufflet de son instrument chaque fois que les gaz se mélangeaient à l'innocence de l'air pour en faire une martiale atmosphère. »

Cet Accordéon est une représentation du travail, du travail douloureux, observé et perçu par un narrateur changeant. Autour de lui, on trouve quelques personnages, l’employeuse Pie-Ronde, un perroquet, un bourdon. On éprouve une présence de la nature, un rapport à la machine. Mais il est impossible évidemment de résumer une quelconque histoire qu'on y trouverait.

Tous ceux qui ont fait l'expérience de se plonger dans un texte de Lovay ont éprouvé que le sens, la logique, le rationnel, chez lui, s'effondrent au fur et à mesure de la lecture. Ça ne veut pas dire que cette lecture n'a pas d'intérêt, que le lecteur ne puisse goûter ces textes et en tirer un profit, le goût d’une certaine résistance, d’une ouverture, d’une liberté intérieure. jean%20marc%20lovay%20le%20chute%20d%27un%20bourdon--227x170.jpg

Parce que c'est très beau, Lovay. En tout cas, moi, je suis sensible à cette langue hypnotique, somptueuse, imagée, oxymorique.

Il y a deux manières de l'apprécier, me semble-t-il, qui dépendent de la vitesse qu'on adopte. Soit on lit assez rapidement, comme le fait Lovay lui-même (à la dix-huitième minute de l’émission Entre les lignes qui lui est consacrée et dans laquelle il répond à quelques questions) et on est capté par la longue phrase, ramifiée, rythmée par les oppositions sémantiques, souple mais charpentée. Soit on ralentit et on devient alors sensible aux éclatements de mots, aux surprises verbales, au surgissement des expressions et des images.

Et bien sûr, il y a encore un autre rythme à prendre, dans une macrostructure différente, si l'on veut démentir la rumeur. Ne pas tenter d'arriver au bout du livre en un après-midi, ou une nuit. Le poser dans un endroit de chevet, le reprendre régulièrement, à raison de quelques pages à chaque fois, et se laisser aspirer, enlacer, bercer. Jusqu'à la fin.

On n'aura peut-être pas appris alors qui est l'assassin de la vieille dame, mais on sera plus riche, et peut-être que la vie nous semblera plus large. Parce qu'on aura exploré une langue et une individualité singulière.

 

Jean-Marc Lovay, Chute d'un bourdon, Editions Zoé

21/02/2012

CORDICOPOLIS

Par antonin moeri

 

Pierre (3).jpg

 

 

On nous bassine avec la crise depuis plus de vingt ans. Ce mot est répété à toutes les sauces, sur toutes les ondes et tous les écrans. Ce serait une fatalité contre laquelle nous devons prendre les armes. Cette crise est comparée aux pires épidémies, choléra, peste, sida. Epidémies qu’il faut contrer en utilisant les grands moyens: déstabiliser les moins performants, dégraisser les effectifs, nettoyer les poches de comportements archaïques, exclure ceux qui ne sont plus aptes, susciter un climat de peur. Et ce avec le sourire du mâle satisfait, dont la bonne conscience illumine son visage à la fois bouffi et tendu.

La guerre prônée partout a besoin de guerriers qui y participent avec zèle. Ainsi ai-je vu une dame qui adorait le théâtre et la poésie accéder au poste de directrice dans une école, l’équivalent d’une DRH. J’ai vu les traits de son visage se durcir au fil des ans et sa conception du monde (de gauche) fondre dans une vision managériale qui implique une rupture. Cette DRH ne voulait plus d’une prof en burn out qui avait demandé un congé maladie et recourait aux médicaments pour survivre. La DRH fit en haut lieu un rapport négatif sur cette pauvre prof qui désirait pourtant reprendre son activité, qui revint un jour et qui, craignant désormais de ne plus être à la hauteur, bredouillait, s’agitait, tremblait, transpirait beaucoup. Six mois plus tard, on lui souhaita un bon départ en organisant un raout sympa.

Dans «121 curriculum vitae pour un tombeau», Pierre Lamalattie décrit avec ironie cette guerre saine. Lors d’une réunion de service, Le Goff (un cadre sup) déstabilise une employée qui fait une intervention, il lui reproche son incompétence. «S’il y en a qui ne s’intéressent pas aux élèves, ils n’ont qu’à aller voir ailleurs». Les collègues prennent leurs distances avec cette fonctionnaire qui donnera bientôt sa démission. Et pour soigner son image de marque, Le Goff entre les mots-clés discours/obsèques dans Google, il reprend les phrases des éloges funèbres de Bérégovoy et de Séguin pour écrire son propre discours d’adieu centré sur la question des valeurs humaines. «Vous avez incarné les vraies valeurs pour nous tous». Emotion dans l’assemblée. Applaudissements nourris.

On assiste à d’autres scènes de ce genre dans le magnifique roman de Pierre Lamalattie. Ces scènes lucidement observées, ironiquement rapportées  ou malicieusement imaginées disent une chose: la machine de guerre économique ne pourrait fonctionner sans l’adhésion de certains individus à des valeurs qui n’ont rien à voir avec les valeurs invoquées dans les éloges funèbres ou les discours d’adieu. C’est en quoi le geste de Lamalattie est remarquable. Il n’incrimine pas un système mais le zèle avec lequel les individus, pour réussir leur ascension dite sociale, sont prêts à dénoncer, disqualifier, calomnier, pousser dehors et trancher dans le lard. Ce sont le plus souvent des individus à problèmes, manipulateurs, ternes, déçus, tristes et procéduriers. Cette focalisation sur les soldats de la guerre saine donne une dimension tragi-comique au roman de Pierre Lamalattie, qui ne se pose pas en rebelle de salon mais en observateur très attentif du «coeur humain».

Pierre Lamalattie: «121 curriculum vitae pour un tombeau», L’Editeur, 2011

 

17/02/2012

Les carrefours sentimentaux de Georges Ottino

Par Alain Bagnoud

On se demande parfois à quoi servent les rencontres d’écrivains. Eh bien, justement, à rencontrer des écrivains. C’est ainsi qu’il y a déjà quelques jours, le 31 janvier exactement, lors de l’inauguration de la nouvelle MRL (Maison de Rousseau et de la Littérature), on m’a présenté pour la première fois à Georges Ottino dont j’avais déjà lu quelques textes et dont l’agréable conversation m’a donné envie d’ouvrir le dernier en date de ses ouvrages parus.

Né en 1925 à Genève, ancien professeur apprécié, Ottino est en effet l’auteur de 11 livres publiés en deux salves. Les trois premiers ont paru chez Gallimard entre 1955 et 1958. Les huit autres sont à L’Age d’Homme et s’échelonnent entre 1991 et aujourd’hui.

Son dernier recueil de nouvelles, Carrefours sentimentaux, date de 2010. Une définition tirée du Petit Robert et mise en exergue explicite ce titre: « Carrefour: Endroit où se croisent plusieurs voies ».

Souvent construites sur des monologues intérieurs qui permettent les analepses du souvenir, ces nouvelles tenues et légèrement ironiques parlent effectivement de croisements affectifs, à l’exception d’Opus 4, qui contient une dénonciation un peu convenue de certaines supercheries de l’art contemporain. Des nouvelles avec parfois des références délicieusement obsolètes. Les allusions à l’homosexualité à travers Gide et Rimbaud, par exemple, laisseraient pantois des personnages non lettrés.

C’est que le monde de Georges Ottino est un monde de culture: peinture, littérature, musique. Un bon exemple en est la nouvelle, Un virtuose, la plus longue du recueil, qui raconte une aventure amoureuse entre une amatrice de musique et un pianiste professionnel. Une histoire qui se finit mal.

C’est le cas en général dans ce recueil, quand les rencontres n’échouent pas tout simplement, par la faute des circonstances ou par la volonté délibérée d’un des partenaires. Une prise de contact sensuelle dans le train se conclut piteusement, un admirateur platonique provoque un drame involontaire, un musée fermé empêche un jeune garçon de retrouver sa surprenante amoureuse...

Ottino explore avec élégance ces moments où quelque chose peut se passer, changer notre vie, et s’interroge sur les circonstances de ces moments que nous ne maîtrisons pas. Pas de réponse définitive, bien sûr. Mais, comme le dit la dernière phrase du livre: L’enquête continue.

Georges Ottino, Carrefours sentimentaux, Nouvelles, Contemporains, L’Age d’Homme, 2010

 



11/02/2012

Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure

LECTURE PUBLIQUE

 

Pierre Béguin lira des extraits de son dernier roman à paraître

VOUS NE CONNAITREZ NI LE JOUR NI L’HEURE

Le mercredi 22 février à 19 heures à la Galerie, 13 rue de l’Industrie, dans le quartier des Grottes à Genève.

Entrée libre

10/02/2012

Marie-Jeanne Urech, Le chat qu’il tenait en laisse comme un chien

Par Alain Bagnoud

 

César Bonvoyage cultive des roses. Mais le soleil disparaît. Pour le faire revenir, Bonvoyage place chaque jour un caillou peint en bleu sur un autel dédié à la vierge.

Quand la colline est devenue toute bleue sans aucun résultat, il se résout, lui le casanier, à partir en voyage jusqu’à la capitale, sur l’ancienne voie royale, pour rendre visite à Chrosostophe Oggre, fonctionnaire immortel qui est le seul à pouvoir l’aider. Son chat Bolivar l’accompagne, tenu en laisse et tout blanc.

En chemin, le cultivateur de roses affronte la violence et le deuil, et découvre finalement que la création est le moyen de donner un sens à l’absurde, de réenchanter le monde.

Cette histoire poétique donne un beau livre. Bel objet et beau contenu.

RédiMarie-Jeanne Urechgé lors d’un voyage en Amérique du Sud (le lieu mentionné est Quito, en Equateur), continent dont le réalisme magique a inspiré le récit. Ecrit par Marie-Jeanne Urech dont on avait déjà apprécié les derniers textes (voir ici, ici et ici).

Il a été imprimé par Aencrage & co, à Beaume-les-dames sur un papier ivoire 160 grammes, composé à partir de caractères mobiles en linotypie en Aster de corps 10, tiré sur une presse typographique et broché selon une technique artisanale. Sa couverture, sur papier vergé blanc 220 grammes, de S.P. & J.B.B, est inspirée par un tableau de Caspar David Friedrich, Le voyageur au-dessus de la mer de nuages. Pour en savoir plus: www.aencrages.com

Marie-Jeanne Urech, Le chat qu’il tenait en laisse comme un chien, récit, Aencrages & co

07/02/2012

la gifle du mardi

antonin moeri

 

gifle2.3.jpg

 

Celui qui parle est un enfant. A la sortie de l’école, un grand l’attend. V’lan une baffe. Les larmes coulent. Le grand s’est mis dans la tête de dresser le gniard. Après la baffe du mardi, le grand se montre sympa, il raconte tout plein de choses. Le grand apporte les bobines pour la séance de cinéma du mercredi. Un jour, la baffe est plus forte. Marque sur la joue. Le gamin dit à sa maman qu’il a reçu le ballon en pleine poire. Heureusement, pendant les grandes vacances, plus de baffe du mardi. On va à la campagne chez marraine. On se roule dans l’herbe. On taille des sifflets dans des baguettes de noisetier. On se bourre de prunes et de mûres. On enfonce des bâtons dans les taupinières. On touche du doigt le pis des vaches comme on toucherait une quéquette.

Un jour, papa maman viennent en visite. Ils racontent qu’un mec, poursuivi par la police après un vol, est tombé d’un toit et s’est brisé la colonne. A la rentrée des classes, le gamin appréhende la gifle du mardi. Il a le coeur chamboulé. Mais le mardi, le grand n’est pas là, près de la grille. Et un autre mardi, il est là, dans un fauteuil roulant. Le gniard s’en approche tout près. On dirait qu’il regrette l’époque où il prenait une gifle en pleine poire. Le grand n’est pas paralysé des bras. Il n’a qu’à lever la main.

Ils sont rares les auteurs qui savent se mettre dans la peau d’un enfant. Il y a Salinger bien sûr, qu’Annie Saumont a traduit. Elle a sans doute appris chez l’auteur américain cette manière particulière d’adopter le point de vue d’un gosse. Son parler. Son coup d’oeil. La rapidité de sa pensée. Sa spontanéité. Ses sensations. La nouvelle intitulée «La gifle du mardi» est, en ce sens, un chef-d’oeuvre. Pas un mot de trop. Pas une lourdeur syntaxique. Pas le moindre bluff d’écriture («Ah comme j’ai du talent!») Une construction à la fois sobre et sophistiquée dans laquelle apparaît Ginette, la copine du grand. L’auteur fait dire à cette fille, «Les branches d’un arbre sont des bras suppliants lancés vers le ciel». Phrase qui reviendra comme un leitmotiv, conférant à ce texte un caractère élégiaque qui contraste avec l’effet scalpel qu’Annie Saumont privilégie dans sa manière dérangeante de relater les faits. Annie Saumont est un auteur qu’une critique du Monde qualifiait, en 2001, de «meilleure nouvelliste française». Je suis près de partager cet avis.


Annie Saumont: «Moi les enfants j’aime pas tellement», Julliard, 2001

 

05/02/2012

Printemps occidental

Par Pierre Béguin

Les découvertes technologiques ont alimenté les révolutions plus sûrement que les idéologies. La découverte de l’imprimerie, en soustrayant la Bible au seul contrôle de l’Eglise catholique, a permis de répandre la Réforme et les idées nouvelles. L’invention du télégraphe a largement contribué à communiquer sur tout le territoire européen la révolution romantique de 1848. La radio a joué un rôle essentiel durant la seconde guerre mondiale. L’électroménager et la pilule, au moins autant que le début des trente glorieuses qui exigeaient de nouveaux bras dans l’économie, ont permis l’explosion des mouvements féministes et l’avènement de «la femme moderne». Quant au «printemps arabe», on sait ce qu’il doit à la «toile»…

Une révolution significative semble souvent consécutive d’une découverte technologique. Ou, plus exactement, toute découverte technologique importante semble déboucher sur une révolution. Car modifier les habitus, par le décalage ainsi produit, c’est aussi donner une perspective critique à ce qui, auparavant, paraissait acceptable ou intangible.

Jusqu’à l’année dernière, rares étaient ceux qui avaient pris conscience de l’énorme potentiel révolutionnaire du Net, entre Twitter, Facebook et autres nombreux forums de discussion. Le printemps arabe fut un premier signe clair, mais il nous paraissait logique, voire souhaitable, et c’était loin de chez nous. La guerre déclarée entre les partisans d’une liberté absolue de l’espace internet et les Etats qui veulent réguler la «toile», empêcher des téléchargements sauvages de contenus protégés, voire intervenir de manière musclée pour fermer certains sites (avec, bien entendu, l’arrière pensée de se donner les moyens de contenir des foyers de pensées jugées subversives) en est un autre. Et les actes de résistance des premiers, dignes de la guérilla, montrent qu’ils ne cèderont pas et que leur potentiel de révolte a de quoi inquiéter les seconds, les inciter à lâcher du lest et à «accompagner» le mouvement au lieu de s’y opposer de force.

Le mouvement des «indignés» et, plus récemment, en Espagne, la fronde populaire «Yo no pago» (je ne paie pas) soulignent la nouvelle capacité d’organisation des masses et précisent clairement la direction que prend peu à peu cette révolte qui gronde partout dans le monde: c’est bien la toute puissance néolibérale initiée au début des années 80 sur le modèle anti keynésien de l’Université de Chicago et du prix Nobel Milton Friedman qui est en train d’être sérieusement menacée, ébranlée sur ses bases, et peut-être, dans un futur proche, détruite. Du moins si l’on entend par néolibéralisme l’intrusion d’une idéologie du profit et de la performance dans chaque strate de l’activité humaine, dans chaque relation sociale entre individus, aux dépens de toutes les autres valeurs qui encadraient la société et qui en fondaient «le vivre ensemble». En colonisant l’espace social par le mercantilisme systématisé, en atomisant la personne par le culte du profit, le néolibéralisme n’offre finalement au monde que le commerce comme valeur absolue, que l’idéal de la performance comme réalisation de soi, que l’obsession des belles voitures, des piscines privées ou des crèmes amincissantes comme stade ultime du progrès humain, que le nombrilisme, le narcissisme infantile («parce que je le vaux bien!») et le bien-être égotiste comme religion, qu’une dictature aux allures de libération comme modèle politique. Pour les exclus de la fête, la promesse de plus de pain et, surtout, de beaucoup de jeux. Et pour objectif avoué l’élimination de tout ce qui s’oppose à l’extension généralisée de la consommation comme principale activité sociale, et sa célébration comme horizon radieux d’une humanité enfin libre et béate, pleinement épanouie dans des supermarchés ouverts 24 heures sur 24.

Pas de quoi tenir en laisse les «foules sentimentales»! Et il fallait bien toute l’arrogance stupide des chantres du libéralisme pour croire qu’elles pourraient longtemps se contenter d’un tel programme. Pas en temps de crise, en tous cas! Le libéralisme était condamné à réussir pour se maintenir.

Ce formatage mercantile est donc destiné à être happé par le vide même de son programme. Et ce n’est qu’un début. Je l’ai déjà dit, répété, et j’en suis de plus en plus convaincu, Le Grand Soir viendra du Net et de la capacité de ses utilisateurs à s’organiser en cellules guerrières quand ils réaliseront l’énorme pouvoir qu’ils possèdent en tant que consommateurs, et qu’on leur a retiré en tant que citoyens. On assistera bientôt à des boycotts ciblés de telle entreprise pétrolière dont un cargo échoué aura souillé des kilomètres de rivages, à des attaques sur des organismes financiers ou des Banques peu respectueuses de l’éthique, voire à d’autres foyers de guerre pour des causes moins nobles. Il ne peut tout simplement pas en aller autrement, ne serait-ce que par le seul fait qu’on puisse aisément imaginer un tel scénario.

D’autant plus que, pour nettoyer le terrain de toute résistance à ses objectifs, le néolibéralisme a installé le règne de l’individu et de la logique privée triomphante au détriment des institutions républicaines chargées de constituer le corps politique comme garant du bien général (la destruction de l’école publique n’est qu’une variante de ce programme: souvenons-nous des attaques incessantes du parti libéral genevois contre l’école publique et les enseignants dans les années 90), consacrant ainsi l’autonomie de l’individu sur tous les cadres structurants. Et ce même libéralisme voudrait maintenant que ce qu’il a sciemment affaibli puisse contenir les débordements de ce qu’il a résolument fortifié!

La «toile» précipitant le déclin de la pensée unique paraît d’autant plus ironique qu’elle en fut une émanation importante, pour ne pas dire un des symboles phares. Ironique aussi la vision d’un futur parti libéral réduit à la taille d’un groupuscule de vieux combattants, à l’image… du parti communiste actuel. Quant à savoir s’il faut se réjouir d’une telle perspective, c’est une autre question. Personnellement, et même si je verrais d’un bon œil la chute de l’empire néolibéral, je crains que la mort des cellules cancérigènes n’entraîne aussi celle des cellules saines…

 

03/02/2012

Arnaud Maret, Les Ecumes noires

 

Par Alain Bagnoud

Arnaud Maret, Les Ecumes noires

A 25 ans, Arnaud Maret publie un roman de 500 pages.

Le fait déjà tient de l’exploit. Il y en a un deuxième dans Les Ecumes noires: le roman est habité par un souffle qui pousse le lecteur jusqu’au bout de l’histoire. Histoire ici est d’ailleurs à prendre dans ses deux sens: la fiction et l’étude du passé.

Le personnage principal s’appelle Julien Kelsen. Il est jeune professeur à l’Université de Fribourg, là où Arnaud Maret a obtenu justement un Master en histoire, avec, comme titre de mémoire: Le national-socialisme à travers le regard de la presse valaisanne francophone. Représentations de l'Allemagne et dérives antisémites à la lumière du facteur confessionnel, 1933-1938.

Ce qui n’est pas sans rapport avec le roman qu’il publie, comme on le verra.

Donc, en 1989, Julien Kelsen apprend que son père a été assassiné à Münich où il vivait. Abasourdi, il s’y rend, rencontre un commissaire humaniste nommé Hertling, et apprend que tout l’accuse de cette mort.

Si Hertling était un simple flic borné, Kelsen serait vite condamné pour parricide. Mais il parvient à se disculper et commence sa propre enquête, qui va réveiller quelques fantômes.

Pendant la guerre de 39-45, son père n’était pas exactement qui il croyait. Une photographie, puis la confession d’un de ses anciens complices font apparaître un épisode monstrueux, arrivé en Hongrie en 1944.

Pour comprendre, Kelsen fouille ce qu’il peut trouver, reconstitue une époque sombre, découvre un nouveau visage à son père. Il n’est pas seul à s’intéresser à son histoire. Une femme mystérieuse agit en coulisses, en parallèle de ses recherches, poursuivant une vengeance que Kelsen va peu à peu cerner, et dont la découverte va le transformer.

LArnaud Mareta forme du livre, comme on le voit, est celle d’un polar, dont les révélations successives font avancer l’intrigue et retiennent le lecteur. L’écriture est simple, claire, efficace, évocatrice.

Il y a bien évidemment quelques petites longueurs, comment n’y en aurait-il pas dans un livre de cette ampleur? Les trajets décrits, par exemple, dressent une topographie minutieuse des villes traversées. Le procédé est d’ailleurs utile au genre du polar: le ralentissement des événements exacerbe le suspense.

Réussite, donc, pour le prometteur Arnaud Maret, Valaisan originaire de Bagnes, né en 1986. Actuellement, il vit entre Fribourg, Lausanne et le Valais, poursuit des études de droit en parallèle de son activité professionnelle dans le domaine de la conservation du patrimoine écrit et sonore, annonce le quatrième de couverture. Et il écrit. On se réjouit de le suivre.

 

Arnaud Maret, Les Ecumes noires, Editions de L’Aire