30/03/2012

Le Siegmaringen de Céline

par Alain Bagnoud

article_CA_line.jpg

C'est grâce à une hallucination due à la fière que, dans le début D'un château l'autre, reviennent à Céline les souvenirs de Siegmaringen. Comme s'il fallait un état tout à fait exceptionnel pour faire revivre un moment si exceptionnel.

La mise en scène est habile. Céline se décrit sur son lit, en train de se tourner et de se retourner, et les scènes arrivent l'une après l'autre, font partie de ce délire, ont un côté hallucinatoire. Tout est vrai, sans doute, mais la fièvre donne une portée outrancière aux événements.

La description des toilettes, par exemple: Ferdinand et Lili ont une chambre à l'hôtel Löwen, en face des wc. Un peuple immense en proie à la diarrhée (mauvaise alimentation) et gorgé de bière vient s'y soulager, ça forme des ruisseaux énormes qui suivent le corridor et envahissent la chambre du docteur.

Autres scènes insensée : les descriptions de la gare surpeuplée, la promenade de Pétain et de ses ministres, à la queue-leu-leu selon la hiérarchie, et le demi-tour impeccable après qu'un fou qui s'est proclamé amiral les arrête devant le Danube pour éviter les sous-marins ennemis...

A ces scènes à la Bosch s'opposent les lieux. Une petite ville de conte de fée, son château jadis habité par les Hohenzollern, les bois autour. Et au-dessus, la RAF et les déluges de feu!434658.jpg

Il y a une inflexion dans D'un Château l'autre, un changement de ton, quand on passe des rencontres personnalisées du château aux scènes collectives de Siegmaringen. Les foules, les soldats du Reich en transit dans la gare qui chantent sur trois tons, les monceaux de femmes enceintes, les Français de la milice, les malades, les fous, les foules, avec comme attributs, la pisse, le foutre et la diarrhée.

Chez les individus, ce ne sont plus les matières qui sortent du corps, mais les sons, des sons faux. Des dialogues irrésistiblement drôles et de mauvaise foi.

29/03/2012

Antonio Tabucchi, écrivain du monde

images-1.jpeg

par Jean-Michel Olivier

L'Italie vient de perdre l'un de ses plus grands écrivains, Antonio Tabucchi, décédé à Lisbonne, sa ville d'adoption. Je l'avais rencontré il y a plusieurs années, lors de la parution de son roman sans doute le plus connu, Pereira prétend (porté au cinéma, avec Marcello Mastroianni dans le rôle-titre). C'était un homme d'une grande douceur, d'une intelligence aiguë et d'une ironie mordante. Voici l'entretien qu'il m'a accordé.

Dans « Pereira prétend »*, Antonio Tabucchi met en scène un personnage étrange qui raconte, avec une minutie jalouse, un moment tragique de son existence et de l'histoire européenne : le fatidique mois d'août 1938. Sur fond de salazarisme portugais, de fascisme italien et de guerre espagnole, on découvre l'histoire de la prise de conscience d'un vieux journaliste solitaire, témoin plus qu'acteur de l'Histoire. Paru l'année dernière en Italie, « Pereira prétend » a reçu un accueil enthousiaste, tant de la presse que du public, et vient d'être adapté au cinéma dans un film où l'on retrouve face à face Marcello Mastroianni et Daniel Auteuil.

— Avant d'enseigner à l'Université de Sienne, vous avez suivi des cours à l'École des Hautes Études de Paris. Quelles sont vos affinités avec la pensée françaises ?

— Quand j'étais jeune étudiant à l'Université, j'ai décidé de passer un an à Paris. C'était le début des années soixante. L'Italie, en ce temps-là, était un peu provinciale et l'on n'y n'enseignait que les classiques : Goldoni, Manzoni… Mon séjour parisien m'a permis d'élargir considérablement mon horizon : c'est là que j'ai connu Diderot, Flaubert, Mallarmé, et que j'ai connu le cinéma, le théâtre…

— On a l'impression que votre œuvre a d'abord été reconnue en France, puis seulement en Italie. Est-ce vrai ?

Vous savez, en Italie, on se méfie beaucoup des écrivains qui s'intéressent au monde — et pas seulement à l'Italie ! La connaissance que j'ai reçue de la France est un peu retombée sir l'Italie. C'est à ce moment-là que mes compatriotes se sont dit : “Finalement, si Tabucchi est apprécié en France, il doit être intéressant.”

— La France, comme on sait, est un pays entièrement centralisé, et ne reconnaît que ce qui vient de Paris. Est-ce la même chose en Italie ?

Non, l'Italie, c'est la dispersion. Naples ne vaut pas plus que Milan, ou Florence, ou Turin, ou Venise, ou Rome. C'est d'ailleurs pourquoi les écrivains italiens ne parviennent pas à constituer un groupe. Cela serait très facile si on vivait dans un pays comme la France, où toute l'intellectualité vit à Paris: Mais pour nous c'est très difficile d'avoir des contacts avec les autres écrivains. Je vis à Florence, un grand ami à moi vit à Venise, un autre à Rome… L'Italie demeure un pays extrêmement régionaliste.

— Est-ce que Nocturne indien, le film qu'Alain Corneau a tiré de votre magnifique roman, vous a emmené de nouveaux lecteurs ?images-2.jpeg

— Oui, mais en France, plus qu'en Italie ! La raison en est simple : en Italie, le cinéma américain jouit d'une suprématie presque absolue. Les films européens — et surtout français — ont beaucoup de peine à toucher un large public. C'est très dommage. Quant au film de Corneau, il a été projeté dans le circuit des ciné-clubs. Il a connu un important succès critique, mais est resté ignoré par le grand public. C'est le problème d'un pays comme l'Italie qui regarde constamment vers l'Amérique, en essayant de lui ressembler, en copiant ses désirs, ses habitudes, sa culture.

Quelle est la position des intellectuels italiens, et des écrivains en particulier, devant l'arrivée au pouvoir de quelqu'un comme Berlusconi ?

— Je crois que les écrivains italiens n'apprécient pas beaucoup Berlusconi, mais très peu le disent. Devant cette manifestation d'arrogance, qu'on subit tous les jours à la télévision ou ailleurs, je trouve les intellectuels très timides. En revanche, l'Italie peut compter sur un journalisme très combattif, qui s'oppose à cette omnipotence de la nouvelle droite — qui d'ailleurs ressemble étrangement à l'ancienne.

Est-ce que vous vous considérez comme un écrivain cosmopolite ?

Tabucchi---Pereira.jpeg— En tant qu'écrivain, en tant qu'artiste, je pense que j'appartiens au monde. Je pense aussi qu'un banquier de Genève ou un pêcheur de l'Inde sont animés par les mêmes sentiments : l'amour, la joie, la tristesse, le désir… J'écris sur des choses universelles et je me suis toujours refusé à faire la chronique de l'immédiat. Ce qui m'intéresse, c'est l'homme dans ses manifestations, toutes ses manifestations, et je peux rencontrer n'importe où un personnage qui fascine, que ce soit en Inde ou en Afrique, dans mon village ou à Genève.

— Chez Pessoa, est-ce ce côté universel de la conscience qui vous attire ?

— Oui. Pessoa a réussi à créer un univers romanesque au moment où les romans, en Europe, traversaient une crise profonde. Avec la poésie, il a créé un espace tout à la fois théâtral et romanesque, qui met en scène des personnages jouant leur vie. Donc il a reconstruit, avec une pirouette, le romanesque au XXème siècle, comme Kafka ou Joyce l'avaient fait avant lui.

Propos recueillis par Jean-Michel OLIVIER

L'œuvre d'Antonio Tabucchi est publiée aux Editions Bourgois et Gallimard, de L'Ange noi aux Rêves de rêves, en passant par Le Fil de l'horizon, Petits malentendus sans importance et, bien entendu, Nocturne indien.

* Pereira prétend a été traduit par Bernard Comment.

28/03/2012

Henry Dunant rafraîchi!

SERGE BIMPAGE a le plaisir d'annoncer que son livre "Moi, Henry Dunant, j'ai rêvé le monde" paraît en livre de poche chez L'Age d'Homme.

Publié à l'origine chez Albin Michel, il a reçu le Prix 2003 de la Société littéraire de Genève.

Il s'agit de la biographie romancée la plus complète consacrée au fondateur de la Croix-Rouge parue en langue française.

Dunant Poche.pngA cette occasion, je vous convie à un apéro-lecture-discussion.

jeudi 29 mars à 18h, à la librairie du Rameau d'Or

17 bd Georges-Favon

Au plaisir de nous y retrouver!

27/03/2012

de sang froid

par antonin moeri

 

 

Mohamed.jpg

 

 

Celle qui le défendait devant les tribunaux parle d'un ado "gentiment crâneur, attachant, maladroit". Elle semble même avoir été touchée par ce garçon qu'elle sentait abandonné et dont "le rapport aux adultes était marqué par une grande politesse, une certaine délicatesse". MM avait commis des délits mineurs et son avocate ne l'a jamais entendu proférer "un discours qui puisse faire imaginer sa future dérive".

Naturellement, les médias se sont emparés de l'affaire du tueur de Toulouse avec leur habituelle jouissance voyeuriste. Si un cordon de sécurité n'avait pas été tiré autour de l'immeuble où se terrait le jeune tueur, les journalistes auraient filmé de tout près l'ado recevant une balle de sniper en plein front et sa chute sur le bitume ou le gazon, son corps inerte, devenu enfin cadavre au grand soulagement de tout un chacun. Mais en aurait-on su davantage sur ce gamin des cités qui a versé dans l'innommable, l'abjection, la barbarie? Après les auteurs s'étant saisi des affaires Romand, Dick Hickock, Perry Smith, Fritzl et Youssouf Fofana (Tout tout de suite, prix Interallié 2011), quel écrivain ira interroger les agents du RAID, les proches de MM, fouiller les archives de la police et des tribunaux toulousains pour imaginer le roman sur celui qui a froidement abattu Imad, Abel, Mohamed, Jonathan et trois enfants du Collège juif Ozar-Hatorah?

25/03/2012

François Bon: Rolling Stones, une biographie

Par Pierre Béguin

Rolling stones1.PNG

rolling stones4.PNG

 

 

 

 

 

 

 

Qu’est-ce qui différencie une biographie sur les Rolling Stones écrite par François Bon des dizaines, voire des centaines d’autres déjà parues?

Tout. Et c’est ce que nous allons démontrer.

Le style d’abord, celui d’un écrivain, un vrai (et non pas du traditionnel journaliste de service), constituerait en soi une raison suffisante, même pour ceux qui n’ont jamais compté parmi les fans des Rolling Stones (c’est mon cas), de se lancer dans ce millier de pages passionnantes retraçant de manière exhaustive et minutieuse la construction d’une légende déjà solidement ancrée dans nos mythologies modernes: l’histoire romanesque du plus grand groupe de rock.

Car là réside surtout l’objectif de François Bon: interroger notre mythologie, celle des générations dont les repères, depuis les 60’s, sont intimement (exclusivement?) liés à la musique rock, de ses sources à ses prolongements (après les Rolling Stones, il s’attaquera à d’autres légendes comme Led Zeppelin et Bob Dylan).

Interrogation sur les mythologies modernes, donc, mais aussi questionnement sur le processus de création et ses alchimies mystérieuses qu’il cherche à saisir, le travail de François Bon va bien au-delà de l’alignement des faits, des potins d’arrière-boutique ou autres pseudo révélations. Jamais hagiographique, ni dithyrambe ni palinodie, la biographie construit patiemment, détail par détail, jusqu’à l’élaboration du mythe, ce destin exceptionnel, sans cesse secoué par les scandales (sexe, alcool, drogue), où ceux qui s’inondent de gloire oublient avec une indifférence stupéfiante les victimes qu’ils ont contribué à fabriquer (Brian Jones, mais aussi Gram Pearsons (The Byrds), Ian Stewart, le Sixième Stone, et bien d’autres dans cette énorme constellation Rolling Stones qui pouvait inclure des musiciens comme Eric Clapton, Jimmy Page, Ry Cooder ou Ian MacLagan), ou simplement laissent sans scrupule au bord du chemin, après les avoir pressés jusqu’au trognon, les indésirables, les désormais inutiles ou les concurrents qui auraient pu faire de l’ombre aux rois Richards et Jagger (les procès contre le groupe pour «vol artistique» furent nombreux, à commencer par Mick Taylor, le successeur de Brian Jones avant Ron Wood). Les glimmer twins, décidément, sont des types dangereux pour qui s’accrochent à eux. Mais le mythe est aussi à ce prix.

Au prix également de nombreuses distorsions de vérités, conscientes ou non, que les membres du groupe et leur entourage proche créent et entretiennent à foison, au point que tous se rapportent spontanément, lors d’interviews, à ces récits extérieurs plutôt qu’à leur mémoire personnelle. Ainsi la légende prend-elle le pas sur la réalité, compliquant à l’extrême la tâche du biographe. François Bon effectue là un travail de bénédictin pour démêler le vrai du faux, mettant en scène sa propre enquête et édictant les règles même du genre qu’il rénove en l’investissant: «Le biographe doit composer avec ces traces éloignées, les rapporter à la comptabilité et la chronologie des télégrammes et billets d’avions (…) et savoir ce qui, dans le flou des versions, quand ce flou est entretenu par le protagoniste lui-même, ramène un peu de visible et de concret ». Et plus loin: «Les livres se citent les uns les autres et les protagonistes eux-mêmes, quand on les interroge, répéteront ces versions existantes, sur la foi de l’imprimé». Preuve qu’on n’est pas forcément soi-même le meilleur dépositaire en mémoire de ce qu’on représente. Et obstacle supplémentaire à surmonter pour cette rareté qu’est le biographe consciencieux: qui croire si l’on ne peut se fier ni aux principaux protagonistes, ni aux témoignages des proches, ni aux livres déjà imprimés sur le sujet? Ainsi le doute, la mise à distance, la suspicion sont-ils compagnons inséparables du biographe honnête, et François Bon n’hésite pas à les exposer: «Pas question de prendre ces assertions pour parole d’évangile».

rolling stones5.PNGDeux anecdotes parmi des dizaines d’autres qui soulignent cette tâche monstrueuse. Pour témoigner de la tournée américaine de 1972, les Stones demandent à un journaliste (Robert Greenfield), un cinéaste (Robert Frank) et un écrivain (Truman Capote) d’inscrire la tournée dans la légende, comme Louis XIV demandait à Racine et à Boileau de fabriquer son Histoire. Le groupe (Charlie Watts et Bill Wyman se sont distancés de ces provocations infantiles) va alors s’ingénier à pratiquer l’excès systématique simplement parce qu’il a payé un écrivain pour le raconter et un cinéaste pour le filmer. Tel ce soir où Truman Capote les a rejoints au Kansas, accompagné par la sœur de Jackie Onassis, une princesse Lee Radziwill, qui partage sa chambre. Comme par hasard, une caméra a été installée dans le couloir quand Keith Richards cogne à la porte au milieu de la nuit en beuglant: «Princess Radish, come on! you old tart, there’s a party downstairs». Capote n’ouvre pas. Les autres font alors éclater des boîtes de concentré de tomates sur la porte…

On laissera au journaliste le soin de l’hagiographie quand le romancier, on le comprend, versera dans le pamphlet: «Mick Jagger is about as sexy as a pissing load (aussi sexy qu’une pissotière)». Mais entre les excès soigneusement mis en scène par les uns, les légitimes ressentiments et les flatteries obligées des autres, comment fixer la vérité? Ainsi de cette fille dans l’avion, durant cette même tournée, levée à bout de bras et sucée là, en plein ciel, devant quinze types, qu’on renverra par un vol commercial retour et qui finira par porter plainte (on calmera l’affaire avec un chèque). Keith Richards: «Dès que ça a été filmé, une grande partie on l’a fait comme une performance. La fille dans l’avion c’était seulement à cause de la caméra (…) Robert Frank disait: Je n’ai pas de scènes d’orgie, ou bien: Je n’ai pas de beuverie, et jusqu’à un certain point on devait les lui fournir». Le film au titre révélateur, Cocksucker blues, ne sera jamais diffusé, même si de larges extraits ont circulé sous le manteau, apportant sa petite contribution à la légende en faisant passer l’artifice pour la vérité, la provocation pour l’authenticité.

Autre particularité qui fait aussi la saveur de cette biographie: François Bon glisse des éléments autobiographiques en filigrane (c’est la mode actuellement dans le genre), des bribes de vie liées de près ou de loin aux Rolling Stones mais qui ouvrent le texte à une toute autre lecture. Voilà que notre propre biographie émerge peu à peu en négatif, celle que l’histoire du rock et de ses légendes a contaminée inévitablement. Et bientôt, à l’imposante et glorieuse biographie en majeur des Rolling Stones se substituent sur le mode mineur les souvenirs de notre enfance, de notre adolescence, et le rappel finement décrit du contexte qui les a façonnés.

Ainsi, en cette année 1974, «les équilibres du monde se sont déplacés (…) Après Exile on Main Street, moi-même ne suivais plus qu’à peine les nouveaux avatars des Rolling Stones: on découvrait cette année-là le folk, Marc Perrone me vendait à Bordeaux un accordéon diatonique, avec un magnétophone cassette à piles j’enregistrais de vieux musiciens routiniers du Poitou». Et dans cette anecdote de l’auteur sur lui-même, c’est surtout notre propre biographie qui surgit et qu’on entend se plaindre de l’oubli où on la laissée. Car dans ces mêmes années 73-74, étudiant à Londres, moi aussi je découvrais le folk dans les arrière-salles enfumées des pubs, je me condamnais au sandwich quotidien contre le disque rare chez Dobell’s folk sur Shaftsbury Avenue, ou au jeûne contre un vieux banjo d’occasion près de Tottenham Court Road, je rêvais de l’inaccessible Martin D 35 à 1850 francs (je revois encore l’étiquette), j’ignorais l’existence des premières rengaines d’ABBA, des paillettes ou du rythme naissant du disco avec ce son énorme de batterie (sorte de charleston ouvert en contretemps sous une basse qui noie tout) sur lequel pourtant je n’allais pas tarder à m’éclater. Pour l’heure, je préférais cheminer religieusement along the coaly Tyne à l’écoute des chants de mineurs de fond dont les voix rauques, accompagnées du seul Northumbrian pipe ou du tin whistle, me semblaient le gage de cette absolue authenticité musicale qu’on recherchait alors.

Dans l’arc lémanique, le festival folk d’Epalinges précédait, en date comme en renommée, celui de Nyon, futur Paléo. On y campait le vendredi et samedi (et pour mieux copier la technique de John Renbourn, on avait «emprunté» les lorgnettes maternelles réservées à l’opéra). François Bon: «Les festivals d’été sont dans leur maturité. En France, on en a de très beaux où écouter pendant trois jours, près de Vierzon ou dans le Gers, en venant simplement avec son duvet, les meilleures pointures de la musique folk (…) Je ne suis même pas sûr de l’intérêt que nous pouvions garder, ces années-là, pour nos amours d’adolescence que furent les Rolling Stones. Il était de si bon ton, déjà, de dire que les Stones n’étaient plus ce qu’ils furent».

Cest vrai! Les Rolling Stones étaient alors comme un rendez-vous clandestin avec son propre passé: inavouable, ringard, artificiel. Pour autant, la musique folk nous ayant fait redécouvrir l’art des accords ouverts (ah! l’inimitable Renbourn), on reprenait sur une guitare sèche ceux, brutaux, de Street Fightin’ Man ou du Jumpin’ Jack Flash pour épater les filles, avant de les faire craquer avec Cat Stevens ou Maxime le Forestier dans la douceur d’une maison bleue au diapason de nos désirs.

Mais qui pourrait oublier le disque hexagonal en hommage à Brian Jones (où l’on a rajouté au dernier moment Honky Tonk Woman) avec ces cinq faces écrasées contre une vitre invisible sur fond bleu? Et ces instants de nos treize ans quand, le vinyle légèrement souple posé délicatement sur le microsillon en spirale, l’aiguille abaissée doucement, mais après l’inévitable bruit criard des sillons qu’on raye, surgissait le riff de la guitare et ces paroles qui, mieux qu’aucune autre, avaient su capter l’air du temps: I can’t get no satisfaction?

Alors oui! L’histoire des Rolling Stones, c’est beaucoup celle de ces cinquante dernières années. C’est Notre histoire. Et le détour magique par ces mille pages que nous offre François Bon jusqu’à cette société normalisée et sans légende qui désormais nous gouverne, vise surtout à comprendre, avec nos armes de pensée et de langage, notre propre et modeste énigme dans un monde qui nous fut donné et que nous avons traversé comme des pierres qui roulent…

 

François Bon, Rolling Stones, une biographie, Livre de Poche, Fayard, 2002

23/03/2012

H majuscule et minuscule

Par Alain Bagnoud


Le texte ci-dessous a été écrit pour la Maison de Rousseau et de la littérature (40, Grand-Rue, Genève), où il a été lu le samedi 17 mars dans le cadre de la manifestation Rousseau et moi, lectures de textes inédits d’écrivains romands, avec la saxophoniste Juliane Rickenmann. Il est publié dans le journal littéraire Le Persil en compagnie des textes d'autres auteurs romands (Anne Brécart, Benoît Damon, Yves Laplace, Catherine Lovey, Guy Poitry, Daniel de Roulet, Marie-Jeanne Urech, Dominique Ziegler, Pierre Chappuis, Claude Darbellay, Claire Genoux, Michel Layaz, Amélie Plume, Thomas Sandoz, Pierre Voélin, Alexandre Voisard). Journal en vente dans tous les bons lieux (10 francs).

 

 

Rousseau.jpgJe crois en l’amitié. Jean-Jacques Rousseau aussi y a cru. Ce qu’il pensait d’elle, c’est qu’elle devait être un réservoir de vertus. Quel choc alors, quand il a constaté à plus de quarante ans que les amis sont tracassiers parfois, cancaniers souvent, médisants, prêts à faire votre bonheur malgré vous et à vous expédier où vous n'avez nulle intention et nul goût d'aller. Qu'ils se régalent des intrigues et des commérages, trouvent leur bonheur à fabriquer les unes et propager les autres.

Diderot querelle Rousseau afin qu’il accepte la pension royale proposée après le Devin du village, pour le bien de Thérèse et de sa mère, dit-il. Le même Diderot indiscret, brouillon, dirigiste, se choque de voir Jean-Jacques à l'Hermitage parce qu'il aime Paris et qu'il veut que son ami l’y rejoigne, insiste pour qu’il accompagne Mme d’Epinay à Genève, donne des ordres et des conseils, se mêle de tout. Ce que Rousseau ne peut pas comprendre, c'est que dans tout ça, les amis vous considèrent comme une partie d'eux-mêmes, ce qui fait qu'ils vous traitent sans égards particuliers, qu'ils valorisent ce qui leur ressemble et veulent réformer ce qui se différencie d'eux.

Bien entendu, il y a aussi autre chose qui sépare essentiellement nos deux écrivains. Deux positions éthiques inconciliables font que chacun deviendra l’envie ou le remords de l’autre. Deux positions entre lesquelles chacun de nous doit choisir. Voilà qui m’intéresse beaucoup.

Diderot croit qu’on peut transformer les choses de l’intérieur. Jean-Jacques donne l’exemple de la vertu et refuse de se compromettre dans le monde. Il pense qu’on ne doit pas sacrifier le profit à la morale, se frotter complaisamment au pouvoir tout en faisant la révolution dans son cabinet, que l’implication sociale conduit forcément à une hypocrisie développée par les lois et les institutions, liée au développement des sciences et des arts qui « étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer. »

Au départ, dans une sorte d'âge d'or indéfini, quand l’Etat n’existait pas encore, dit le Discours sur les sciences et les arts il y avait la franchise rustique, la liberté originelle, la pauvreté, la vertu. Les vraies valeurs. Amour de la liberté, de la patrie, de la religion, frugalité, simplicité. Toutes ces qualités morales qui se sont perdues. Nombreux exemples, partout dans l'histoire. Et pas besoin de philosophie pour les connaître ! Les « principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs » ?

On peut en douter, évidemment. Comme aussi de la valeur de ces valeurs. Peu importe. L’important, c’est que ce fantasme original lié à l’esprit romain et sourcilleux de Jean-Jacques, à son ignorance des accommodements, à ce refus des alternances, des complexités, des paradoxes humains, lui fournit une conception de l’Homme vertueux, majusculé, idéal. Et voir l'homme tel qu'on voudrait qu'il fût et non tel qu'il est peut amener un gouvernement qui impose aux citoyens de se plier à des règles incompatibles avec leur nature compliquée.

Il y a dans la quatrième partie de la Nouvelle Héloïse un projet de codification de la société idéale. A Clarens, l'organisation de la domesticité, de ses loisirs clos, oblige à la vertu, aux jeux et aux exercices dominicaux. Bien sûr, les domestiques n'y sont pas forcés, mais celui qui s'en va seul, échappant au groupe, se fait remarquer: « nous regardons ce goût de licence comme un indice très suspect, et nous ne tardons pas à nous défaire de ceux qui l'ont. » Nous défaire de ceux qui l’ont.

Scène des vendanges. Le soir, tout le monde se rassemble, possédants, ouvriers, dans une salle où « la douce égalité [...] rétablit l'ordre de la nature » « chacun se lève indifféremment pour servir, sans exclusion, sans préférence » Mais: « la présence de maîtres si respectés contient tout le monde. » D'ailleurs, bien entendu: «  s'il arrive à quelqu'un de s'oublier, [...] il est congédié sans rémission dès le lendemain. »

Ces maîtres très malins se préservent d'avance de la révolution: « pour prévenir l'envie et les regrets, on tâche de ne rien étaler aux yeux de ces bonnes gens qu'ils ne puissent retrouver chez eux... »

Plus loin, on trouve une description des héros du travail: on teille du chanvre, sépare la filasse de l'écorce, la chenevotte, qu'on ramasse en tas pour y mettre le feu. « Mais n’a pas cet honneur qui veut; Julie l'adjuge en présentant le flambeau à celui ou celle qui a fait ce soir-là le plus d'ouvrage [...]. L'auguste cérémonie est accompagnée d'acclamations et de battements de mains. ».

Donc, proclamation d'égalité alors que les maîtres dirigent en cachant leurs privilèges, et célébration des héros du travail stakhanovistes.

Mais plutôt que remâcher quelques agacements, pourquoi ne pas me remettre aux Confessions. Son premier mot. Je. « Je forme une entreprise... » Dans cette phrase à structure binaire (deux époques, deux pronoms relatifs, doublet négatif), il y a ce je central, placé entre le passé et le futur, poursuivi et désirant. Un je qui veut montrer « la vérité de la nature », ce qui est-delà des apparences, plus vrai qu'elles.

« Moi seul », dit-il. Moi seul est unique, moi seul va se retracer tel qu’il est, avec ses différences, ses écarts, mais de cette manière, il va révéler quelque chose à ses semblables. Oui, c’est ainsi que Rousseau appelle les autres. Ses semblables. Ils sont uniques eux aussi, une identité non identique, mais nul n'est meilleur ni pire que Jean-Jacques, que chacun, que tous, que moi. A l’intérieur, il y a la grande fraternité humaine du composite, un peu de bon, un peu de mauvais, des élans, des chutes, à l’extérieur le poids des circonstances.

On est bien loin de l’homme idéal, vertueux, originel. On est dans un projet d'artiste d’un nouveau genre, qui transformera la littérature. Une subjectivité face au monde. Et une ambition énorme. Arriver devant la trompette du jugement dernier avec un livre à la main. Ça va devenir le rêve de tout écrivain. Un livre qui justifie toute une existence. Chateaubriand, cet héritier direct, se demande s’il l’a réussi quand il trace les derniers mots des Mémoires d'outre tombe, le 16 novembre 1841 à six heures du matin alors que la lune « pâle et élargie » se couche. « Maintenant, je peux mourir », dit Marcel Proust à Céleste Albaret au début du printemps 1922, après qu’il lui a annoncé avoir écrit le mot Fin au bas d’une page.

Mais bien entendu, il y a toujours des choses à dicter, à compléter, à refaire. Le livre n'est jamais fini.

Rousseau n'a pas terminé le sien. L'objectif était trop ambitieux. Le livre monumental qu'on apporte au jugement dernier mais, c’est le problème, c’est l’aubaine, qu’on ne peut s’empêcher aussi de dérouter pour son propre plaisir de conteur.

« Je sais bien que le lecteur n’a pas grand besoin de savoir tout cela », écrit Rousseau à la page 46 de l’édition du Livre de poche, « mais j’ai besoin, moi, de le lui dire. Que n’osé-je lui raconter de même toutes les petites anecdotes de cet heureux âge, qui me font encore tressaillir d’aise quand je me les rappelle! Cinq ou six surtout... Composons. Je vous fais grâce des cinq; mais j’en veux une, une seule, pourvu qu’on me la laisse conter le plus longuement qu’il me sera possible, pour prolonger mon plaisir. »

Son plaisir. Et le nôtre.

22/03/2012

New York, aller-retour

420465_10150666724248346_741223345_9113852_842542776_n.jpg

Je viens de passer une semaine à New York dans le cadre d’une délégation genevoise (à laquelle s’est joint, pour quelques jours, the former President of the Swiss Confederation, Pascal Couchepin) venue défendre, en Amérique, les « idées globales nées à Genève ». Sous ce titre ronflant, on range aussi bien les idées de Jean-Jacques Rousseau, dont on fête cette année le 300ème anniversaire de la naissance, que Henry Dunant ou Jean Piaget. Faisaient partie de cette délégation, outre votre serviteur, des personnalités aussi diverses que l’écrivain Michel Butor, (sur la photo avec sa fille Agnès, son petit-fils Salomon et Olivier Delhoume) l’ancien patron de la TV Guillaume Chenevière (auteur d’un excellent livre sur Rousseau*), la journaliste Thérèse Obrecht, le blogueur Stéphane Koch ou encore le pianiste de jazz Marc Perrenoud.

Pendant une semaine, nous avons multiplié les rencontres et les débats (les Américains adorent débattre de tout), les concerts, les spectacles, en défendant, le mieux possible, ces « idées globales nées à Genève ».

Et qu’avons-nous constaté ? Que ces idées, nées au XVIIIè, XIXè ou XXè siècle, à Genève et ailleurs, sont toujours d’une actualité brûlante.

Un débat, particulièrement intéressant, était intitulé « Occupy Rousseau ». Il mettait en présence, en anglais, des lecteurs de Rousseau (au rang desquels Pascal Couchepin a fait très bonne figure), des sénateurs américains et des représentants du mouvement « Occupy Wall Street » (dont l’équivalent, en Europe, serait le mouvement des Indignés). Étonnant de voir à quel point les fusées lancées par Rousseau (sur la démocratie, le contrat social, l’inégalité) éclairent encore aujourd’hui notre monde. Chacun s’y réfère. Chacun en discute âprement. Ces idées sont vivantes, aux États-Unis comme partout dans le monde.

images.jpegUn autre débat, passionnant, a tourné autour de l’éducation. Les idées défendues par Rousseau dans son Émile (1762) sont-elles toujours d’actualité ? Et celles de Pestalozzi ? Et de Jean Piaget ? N’est-il pas dangereux, comme Jean-Jacques l’a prôné, de placer l’enfant (ou l’élève) au centre de l’école ? On constate, aujourd’hui, que les idées de Rousseau sont entrées dans les mœurs. En Europe comme en Amérique. Et qu’elles sont devenues, en matière d’instruction, la pensée dominante. Le Citoyen de Genève en serait le premier surpris !

Certes, nous vivons dans un petit pays qui a tendance à se replier sur lui-même. Un pays qui, depuis quelques années, a mal à son image. Pourtant, les idées nées dans ce pays sont universelles. Elles traversent les frontières et les époques : Rousseau, mais aussi Jung, Frisch, Le Corbusier, Cendrars et cent autres. C’est la vraie carte de visite de la Suisse. Non l’argent sale des banques. Ni les montres ou le chocolat. Ni même les coucous. Mais la richesse culturelle incroyable de ses quatre langues, de ses vingt-six cantons, de son histoire. Certains, à New York ou ailleurs, jugent même cette histoire exemplaire.

20/03/2012

l'étrangère et le conscrit

 

antonin moeri

Maylis-de-Kerangal2.jpg

 

 

Ça se passe dans un train, entre Novossibirsk et Vladivostok. Il y a de jeunes conscrits qui «déconnent gonzesses et récits de bitures». Il y a Aliocha qui «fume comme un malade», collant son nez contre la lucarne arrière du convoi. Deux appelés lui cassent la gueule pour s’amuser. Aliocha frappe l’un d’eux au visage. Le voyage est imposé à Aliocha. Il doit rejoindre une caserne à l’autre bout de la Sibérie. Il a peur. Il aimerait s’enfuir. Il rencontre Hélène, une Française qui ne craint pas de monter dans un transport de troupe. Ils n’ont pas de «langue commune mais une gestuelle primitive, amorce de pantomime dont ils se débrouillent». Elle boit de la vodka. Il la suit dans son compartiment (il y a un wagon première classe dans ce transsibérien), où «ça sent le propre et les affaires de l’étrangère». Hélène fuit l’homme qu’elle a aimé et qu’elle n’aime plus. Elle regarde Aliocha dormir, «les ongles rongés, le duvet cendré au-dessus de la lèvre supérieure, la chaîne autour du cou et le médaillon en pendentif». Ils sont désormais complices, car elle a caché la présence d’Aliocha aux surveillantes. Elle le dérobera au contrôle sourcilleux du lieutenant chargé de retrouver «ce petit con». Une employée fera de même en dissimulant Aliocha dans les toilettes. Le convoi finira par arriver à Vladivostok où la même employée prendra une photo d’Hélène et Aliocha, «et sur l’écran ils ont les mêmes visages».

Avec un scénario aussi simple, j’allais dire aussi bête, Maylis de Kerangal crée une ambiance suffocante où l’écriture compte plus que l’intrigue. Elle invente une langue où chaque phrase déploie une histoire: «pentes décisives tapissées de résineux sombres qui dévalent vers les rails, royaumes des ours», où le soutenu côtoie le trivial (le vulgaire, oups) dans un rythme endiablé qui n’est pas exactement celui du train roulant à 60 km heure mais qui est celui d’une fuite éperdue, trépidante, vers une improbable liberté, vers un eldorado de pacotille. On dirait un conte de fées: une bourgeoise de trente-cinq ou quarante ans s’éprend d’un jeune conscrit vingt ans crâne rasé, musclé, s’exprimant dans une langue de rêve. On dirait un film dont les images ne peuvent se former que dans la tête du lecteur, grâce à un pouvoir d’évocation lyriquement inspiré et d’une redoutable efficacité. Un petit livre magnifique qui fut, à l’origine, une commande radiophonique.

Maylis de Kerangal: Tangente vers l’est.  Verticales, 2012

 

16/03/2012

Une biographie de Mme de Warens

Par Alain Bagnoud

 

Varens.jpgJudicieusement publiée en cette année où on célèbre le tricentenaire de la naissance de Rousseau, la biographie de Madame de Warens par Anne Noschis commence par toutes sortes de détails intéressants qui concernent la vie quotidienne à Vevey dans les premières années du XVIIIème siècle.

On se retrouve avec celle qui est encore Françoise-Louise de la Tour du Pil (née le 31 mars 1699) au milieu de ce qu'Anne Noschis appelle « le deuxième cercle ». Dans le premier, on a tout ce qui touche au pouvoir direct, géré, rappelons-le, par Berne, qui occupe le canton de Vaud depuis 1536 et y place un bailli. Le deuxième est constitué par la petite noblesse vaudoise, tentée par le piétisme, doctrine où la piété personnelle prend le pas sur l'orthodoxie doctrinale. C'est aussi une manière de résister à Berne. Le troisième cercle se compose du peuple, qui, maltraité partout, se fiche de savoir qui le dirige.

Le livre de Noschis fourmille de détails sur ce deuxième cercle et sa manière de vivre : comment s'y organise la vie domestique, quels sont les ustensiles de cuisine, les aliments consommés, les menus, comment on s'y habille, ce qu'on y fait, etc.

Ceci, c'est avant que Françoise-Louise ne quitte Vevey et son mari, ne se réfugie dans les États de Savoie, n'abjure le protestantisme et ne rencontre celui qui la rendra mondialement célèbre : Rousseau.

Anne Noschis, passionnée d'histoire, fouilleuse d'archives, a écrit des romans historiques sur des femmes inconnues ou méconnues. Ils sont publiés sous le pseudonyme d'Anne Faussigny à L'Age d'Homme. Elle est également l'auteur d'une pièce sur Villon, Moi, François Villon, escholier... jouée au Théâtre de Beausobre, à Morges, en 1995. Madame de Warens est sa première biographie. Une biographie minutieuse et qui contient un scoop.

En suivant la dame après sa conversion à Annecy, puis à Chambéry, le lecteur apprend quelque chose dont Jean-Jacques ne s'est jamais douté : Françoise-Louise était un agent secret.

Ça semble romanesque. Ça l'est.

Mais c'est vrai. Anne Noschis le démontre en citant des lettres et des documents.

Mme de Warens, donc, après qu'elle a quitté le protestantisme, demande la protection du roi de Sardaigne. On sait qu'elle touche une pension pour son rôle de convertisseuse, puisque, en pleine concurrence féroce entre le catholicisme et le protestantisme, c'est à elle qu'on adresse les réformés qui renoncent à leur religion. Mais elle est également chargée de préparer la conquête du Pays de Vaud par le roi de Sardaigne. Il a des ambitions, historiquement fondées prétend-il, sur la région.

Son arrivée pourrait être considérée comme une libération du joug des Bernois. C'est du moins ce que pensent Mme de Warens et ses acolytes. Mais le roi Victor-Amédée abdique en faveur de son fils, dont les ambitions territoriales se portent ailleurs, et c'est la fin du projet.5750022.jpg?time=1331625050

Tout ça, y compris voyages, parfois sous une fausse identité, correspondance suivie et crépage de chignons entre agents secrets, se passe sous le nez de Jean-Jacques et pendant les années exactement où il vit avec maman. Il ne s'en doutera jamais.

Par contre, il connaît et admet les mœurs libres de maman. Nous connaissions déjà quelques-uns des amants de la dame par les Confessions : quatre avérés et d'autres suggérés. Mais malgré son libertinage, Rousseau affirme qu'elle n'a jamais fait commerce de ses charmes.

Ce qui est faux, si on en croit Anne Noschis. Mme de Warens aurait pratiqué occasionnellement la galanterie, qui consistait à s'assurer la protection d'un vieux monsieur bien placé en échange de quelques faveurs... Elle aurait été, en d'autres termes, entretenue discrètement.

C'était une solution provisoire à des problèmes de fonds récurrents, dus à sa pension royale qui n'arrivait pas toujours, à sa générosité, à ses entreprises chimériques, à ses affaires incessantes et pas toujours fructueuses...

Une catholique convertie ! me direz-vous. Quel exemple !

Mais l'époque semblait assez tolérante. Anne Noschis parle de la complaisance de l'évêque du lieu qui savait fermer les yeux sur les écarts de conduite du clergé, pour autant qu'ils fassent leur travail correctement.

Décidément, dans ce siècle libertin, il n'y a que le pauvre Rousseau qui ne profite pas de la vie !

 

 

Anne Noschis, Madame de Warens, Editions de L'Aire

13/03/2012

fête funeste

 

 

ANTONIN MOERI

68845-terrorisme-terroriste.jpg

 

 

Une nouvelle de Poe se passe à la cour d’un brave roi. Son fou ou bouffon de profession est nain, boiteux, gras, rond et massif, les bras prodigieusement musclés, de puissantes dents épouvantablement rangées. Ce nain subit sans mot dire railleries, humiliations et injures, jusqu’au jour où, révolté par une odieuse injustice, il pète un câble et imagine un stratagème pour assouvir sa vengeance. Ce personnage, appelé Hop-Frog, ne se déplace qu’avec des tortillements et des sauts. Il est flanqué d’une danseuse presque aussi petite que lui, Tripetta. Tous deux ont été enlevés dans leur pays d’origine pour divertir le brave roi adipeux. Comme ce roi et ses ministres s’ennuient, ils n’ont qu’une obsession: faire la fête. Le roi force Hop-Frog à boire du vin. Tripetta supplie le roi d’épargner son ami. Le roi frappe Tripetta et lui jette à la figure le contenu de sa coupe.

Hop-Frog a une idée. «C’est vraiment un jeu charmant, quand il est bien exécuté». Pour que le roi et ses ministres ressemblent aux orangs-outangs de ce jeu charmant, ils sont enduits de goudron, couverts de lin et enchaînés. Le nain fait descendre du plafond le crochet qui sert habituellement à suspendre un énorme lustre, crochet qu’il ajuste à la chaîne des singes et qu’il fait remonter au plafond. L’assemblée se tord de rire et le boiteux met le feu aux orangs-outangs. Ainsi Hop-frog s’est-il vengé de l’agression du roi sur Tripetta, qu’il va rejoindre sur le toit. On pense qu’ils sont retournés dans leur pays d’origine.

L’acte est perpétré lors d’un bal masqué organisé par des gens qui «sentent le besoin de quelque chose dans le sens de la folie», des gens qui ne pensent qu’à s’amuser, qui ne se soucient pas des raffinements ou «ombres de l’esprit». Ils ont perpétuellement besoin de quelque chose de nouveau, d’extraordinaire. Ils forcent les participants à être gais. On pourrait imaginer une transe psychédélique, une soirée hardcore ou une rave party, une de ces grandes ruées dans quelque entrepôt abandonné, dans une forêt, sur une plage ou dans une grotte, où s’éclater est obligatoire et où les décibels sont si élevés que converser est impossible.

Cette rave aurait ses héros et ses saints, qu’on admirerait bouche bée. Et voici qu’un beau blond aux yeux bleus, pour venger je ne sais quelle infamie, sortirait un fusil d’assaut de son sac de sport et flinguerait une centaine de ravers innocents. Heureusement, la police veille, les teufs sont sévèrement gardées. Hop-frog ne pourrait réaliser son plan funeste dans un pays idyllique comme le nôtre! Amen!

 

11/03/2012

Quatre cent mille entartés

Par Pierre Béguin

entarté2.PNG«Victime d’attentats pâtissiers /Ah! Qu’est-ce qu’il nous a fait marrer /Le philosophe des beaux quartiers /La chemise blanche en décolleté»

Si les nombreux entartages de BHL ont fait se marrer Renaud, il faut bien admettre que celui de Martine Calmy Rey fut beaucoup moins comique. Moi, je serais plutôt d’accord avec notre ex Ministre pour affirmer que le pauvre type, dans ce cas, c’est davantage l’entarteur. D’ailleurs, à tout prendre, politicienne pour politicienne, entartée pour entartée, j’eusse préféré que la crème en badigeonnât une autre (c’est un avis personnel). Mais c’est d’autres cibles plus judicieuses qui auraient dû attirer la tarte. S’il le veut, je lui fournis même la pâte et la crème avec les noms. La responsabilité politique de Mme Calmy Rey est peut-être engagée, pas sa responsabilité pénale.

Si, donc, je condamne le geste mal centré, je comprends néanmoins le ressentiment qui l’a guidé. Car dans l’affaire de la BCG, c’est près de quatre cent mille citoyens qui ont été salement entartés, voire pire. Et plutôt deux fois qu’une, la seconde par une parodie de justice à la Beaumarchais (tiens! justement, on donne Le Mariage de Figaro au théâtre; la fameuse scène 15 de l’acte III pourrait faire rire jaune les genevois). On avait beau s’y attendre, ça fait quand même mal par où ça doit passer (cf. mes articles des années précédentes sur le sujet: Dépannage et copinage et Le Silence des agneaux). A 7000 francs la tarte, ça fait cher le litre de lait. Décidément, tout fout le camp!

Si la rapidité est la meilleure amie d’une bonne instruction, celle de la BCG fut un modèle de lenteur et d’incompétence. Quand la Justice révèle ainsi son impéritie, on peut toujours craindre des réactions citoyennes déplacées. Tant qu’elles se limitent aux tartes à la crème, ce n’est pas trop grave. Mais à considérer le délitement de Genève ces dix dernières années, je redoute des dérapages plus sérieux, opportunément préparés par la logorrhée de certains partis politiques.

En attendant que le pire arrive (et le pire arrive toujours un jour), maintenant que l’histoire de la BCG est close, qu’elle a rejoint dans l’Histoire cantonale l’affaire Medenica et celle des tours de Plan-les-Ouates pour contribuer à la renommée de Genève en tant que République bananière, comme Renaud, «je fais un rêve»:

«J’veux des entarté.PNGentarteurs par milliers /J’vais moi-même apprendre le métier /C’est pas les cibles qui vont manquer»

Alors Messieurs les futurs entarteurs: Des tartes, des tartes, oui mais de la BCG!

 

 

 

09/03/2012

Pierre Lamalattie, 121 curriculum vitae pour un tombeau

Par Alain Bagnoud

 

9782362010521FS.gifJe comprends pourquoi Antonin Moeri m'a passé ce livre. Nous sommes tous les deux des amateurs des romans de Houellebecq. Et là, quand on commence le roman de Pierre Lamalattie, 121 curriculum vitae pour un tombeau, on se dit tout de suite: « Mais il y a quelque chose. Une parenté. Un ton. Une écriture. »

Du coup, quelques clics sur internet nous apprennent que Houellebecq et Lamalattie sont deux vieux amis. Ils ont fait Agro ensemble quand ils étaient jeunes, se sont liés, fréquentés. Chacun a servi de modèle à l'autre. Lamalattie a inspiré le peintre Jed Martin dans le dernier Houellebecq, La carte et le territoire. Houellebecq est représenté sous le nom de Jonas dans le roman de Lamalattie.

C'est un portrait désopilant. Jonas peut se passer de tout, même de sexe, mais pas de fromage. Le camembert est sa seule profonde et indispensable volupté érotique. Scène avec Jonas qui mange du fromage dans la voiture de Pierre (le narrateur du roman de Lamalattie), et Pierre qui lui arrache son fromage et l'expédie par la fenêtre. Scène où Pierre revient de vacances et se rend compte que Jonas a passé les siennes dans l'internat, sans sortir, sans voir personne, en pyjama, avec pour tout viatique une pile de camemberts.

Ce qu'ils ont surtout en commun, c'est un style. Un ton détaché, des phrases simples, une ponctuation qui place toutes les incises entre deux virgules. Un humour aussi.

Cependant Pierre Lamalattie n'est pas un clone de Houellebecq, un pasticheur. Il a sa matière à lui, son originalité, sa manière de considérer le roman. Il n'est pas autant pessimiste que le prix Goncourt 2010, chez lui, l'art est une consolation et une interprétation satisfaisante de la vie, et il y a des moments intenses qui valent la peine d'être vécus. Ceux qui n'aiment pas Michel peuvent lire Pierre avec profit. Comme l'écrit avec pas mal de malice Eric Nauleau, ce serait Houellebecq qui aurait écrit un bon roman.

Pierre, donc, le personnage principal du livre, oriente les jeunes gens à temps partiel et occupe une autre fraction de sa vie dans un ministère où il rencontre les employés et les patrons d'entreprises qui vont mal. A mi-temps il peint. Cette activité se développe au point qu'il envisage de s'y consacret et demande un congé pour le faire. Au début du roman, on a accepté son projet d'exposer dans une église 101 portraits. A la fin du roman, il y a le vernissage de son travail.

Entre les deux, on trouve des descriptions hilarantes et angoissantes de ses milieux professionnels et des langages managerials qui leur donnent une forme et s'imposent comme une sorte de nouveau fascisme soft, fascisme étant entendu ici au sens de modèles de comportements imposés à tous, sans qu'il soit possible de se mettre à l'extérieur.

Un nouveau responsable arrive et prend dans sa ligne de mire les employés qui lui déplaisent et qu'il fait craquer les uns après les autres. Une jeune cadre s'impose en maîtrisant mieux que tous les codes et en les utilisant avec virtuosité...802004.jpg

Un autre fil rouge du livre suit la mère du narrateur, réfugiée d'abord dans un asile de province, qui tente d'abord une résistance vitale contre la déresponsabilisation programmée, puis décline et meurt.

Le narrateur trouve dans ces scènes des personnages à peindre, qui vont lui servir de modèle pour ses 101 tableaux, qu'il agrémente de brefs curriculum vitae irrésistibles. Exemples:

Jeanne-Marie,

Quand elle était jeune,

elle militait pour la libération sexuelle,

maintenant, elle combat

pour le respect de la dignité de la femme.

Ou

Jonas

A 21 ans il était pourtant très gentil...

Ce sont ces portraits qui donnent au livre une dimension supérieure, et justifient l'ensemble du texte. Des portraits réellement peints par Lamalattie, qu'on peut trouver dans un livre publié par le même éditeur.

 

Pierre Lamalattie, 121 curriculum vitae pour un tombeau, L’Éditeur

06/03/2012

VOYAGER DANS SA CHAMBRE

 

 

Antonin Moeri

41462.jpg

 

 

 

Jacques Mercanton raconte dans un petit livre un voyage à travers le pays de Vaud qu’il fit en compagnie de Joyce. Celui-ci s’est étendu sur la banquette du train et, étant aveugle, il pria Mercanton de lui dire à haute voix les noms des villages qu’ils traversaient. La musique des syllabes des noms de villages dans la bouche de l’écrivain lausannois suffisaient largement à Joyce pour entreprendre son voyage à lui, sa traversée d’un pays de Vaud sans doute plus palpitante que celle du touriste armé d’un BlackBerry dernier cri, l’oeil rivé sur le moindre clocher, la moindre auberge et le moindre tas de fumier.

Nous vivons à une époque où le récit de voyage est encensé. Ne nous parlez surtout pas de la chambre où vous tournez en rond avec vos aigreurs et vos borborygmes, parlez-nous je vous prie du désert de Gobi que vous avez parcouru, des crépuscules à Tahiti, de la traversée de la Californie que vous avez faite à moto, des minarets étincelants du Yémen que vous avez photographiés ou des rites séculaires de telle peuplade amazonienne que vous avez observée de près. Ce goût pour les relations de voyage à l’autre bout du monde m’a toujours semblé suspect, c’est pourquoi j’ai dévoré avec une voracité joyeuse l’essai de Pierre Bayard «Comment parler des lieux où l’on n’a pas été?»

Un livre m’intriguait énormément dans la bibliothèque paternelle: «Moeurs et sexualité en Océanie» de Margaret Mead. Je l’ouvrais souvent, au lieu de faire mes gammes au piano, et contemplais les images de filles nues. Un détail retint mon attention: le capuchon qui entoure le pénis des garçons. Tout ça m’excitait vivement et les scènes décrites par l’anthropologue américaine ne pouvaient que refléter une réalité concrète. Or Pierre Bayard nous apprend que Margaret Mead n’a séjourné que dix jours sur l’Île Samoa, préférant la villa d’un ami pour rédiger son livre à partir de témoignages de jeunes Samoannes émoustillées à l’idée de contribuer à une réflexion sur la liberté sexuelle des habitants de cette île.

En se basant sur les témoignages de jeunes informatrices qui venaient quotidiennement lui rendre visite, Margaret Mead a décrit une «île intérieure» qui lui servirait à faire avancer la thèse culturaliste qu’elle défendait et qui faisait alors rêver les Occidentaux. D’autres exemples (Marco Polo en Chine, Philéas Fogg autour du monde, Edouard Glissant visitant l’île de Pâques où il n’est jamais allé, Chateaubriand en Grèce et en Amérique) viennent corroborer l’hypothèse qu’il est littérairement beaucoup plus intéressant de décrire un lieu où l’on n’est pas allé que de décrire ce lieu après l’avoir systématiquement visité, exploré, photographié. L’invention étant plus passionnante que le document, le voyageur casanier faisant de plus belles descriptions que le pro du voyage, la puissance de l’imagination étant plus convaincante que l’observation participante.

Mais inventer un pays imaginaire pour déployer sa propre fantaisie peut relever de la mythomanie, comme ce fut le cas de Jean-Claude Romand, cet homme qui fit croire à sa famille qu’il était médecin et qu’il se rendait aux quatre coins du monde pour assister à des séminaires et à des colloques. Cet homme a construit un univers parallèle qui n’avait rien à voir avec l’habitacle de sa voiture rangée sur une aire de stationnement et dans lequel il feuilletait des prospectus d’agences de voyages et des guides de pays où le pseudo-docteur devait se rendre. On sait ce qu’il advint de ce mythomane. Emmanuel Carrère l’a plusieurs fois rencontré en prison avant de rédiger L’Adversaire, roman dans lequel l’auteur signale des points communs entre sa propre vie et l’existence falsifiée du tueur.

Pierre Bayard aurait pu ajouter Proust à sa liste de voyageurs casaniers. Proust qui préférait de loin la rêverie autour d’une ville italienne à la visite effective de cette même ville. Ce n’est pas pour contester ce que racontent les écrivains que Bayard propose de lire leurs récits sous un autre éclairage, mais pour apprécier ces récits «avec toute la force poétique et heuristique qu’ils possèdent dans l’invention des mondes possibles». Dans cet essai remarquablement écrit et allègrement mené, Bayard nous rappelle l’importance de la description littéraire, description qui peut se révéler utile quand vous devrez prouver, par exemple, qu’au moment de l’infraction, vous vous trouviez dans un lieu autre que celui où elle a été commise.

Pierre Bayard: Comment parler des lieux où l’on n’a pas été? Minuit, 2012

 

02/03/2012

Féminisme et littérature V

Par Pierre Béguin

Les «études genres» se sont développées à l’Université de Genève dans les années 2000. Très actif, et pour assoir logiquement sa légitimité, le groupe s’est investi notamment dans les séminaires de formation continue. La première année, la participation masculine était significative et dépassait largement la simple curiosité. Elle a rapidement décliné. Au point que, la troisième année, nous n’étions plus que trois «mâles» à fréquenter le séminaire à son ouverture, un seul (moi en l’occurrence) à sa conclusion. La qualité du séminaire n’était pas en cause. Il y avait autre chose. Une incongruité qui n’a soulevé, lors de la discussion finale, ni remarques ni étonnement chez ces dames participantes, plutôt satisfaites de se retrouver enfin «entre elles». L’année suivante, les «études genres» avaient disparu du programme, laissant place à «l’extrême contemporain».

polony.JPG«Cette éviction de l’homme, autant que celle du père, est bien la pire défaite du féminisme. Car être débarrassé des hommes n’est certainement pas le meilleur facteur d’équilibre pour les femmes» (et inversement, pourrions-nous ajouter). Telle est la thèse principale de l’excellent essai de Natacha Polony, L’Homme est l’avenir de la femme, un brillant «droit d’inventaire» des travers et excès du féminisme, servi par un style et un sens de la formule remarquables, et qui a largement influencé ma démarche dans cette série de notes (une démarche que j’aurais entreprise dès la lecture de ce livre si la rédaction d’un roman m’en avait laissé le temps; c’est chose faite et justice rendue). Des positions «post féministes» à lire sans tarder pour celles ou ceux qui m’ont suivi cette semaine. On y découvre son auteur (sans «e», elle y tient) débarrassé de ce côté «maîtresse d’école» qu’elle montre parfois dans son rôle de sniper (snipeuse?) chez Laurent Ruquier, et qui pourrait en irriter plus d’un (moi, je l’adore même en maîtresse d’école).

Cette entreprise d’éviction de l’homme que peut prendre la tendance radicale du féminisme, Natacha Polony en passe en revue les différentes manifestations. Ses dérives vers une remise en cause des catégories même de sexe et de genre (le concept queer dont nous avons parlé dans les notes précédents), le reformatage juridique, la suppression du patronyme, etc. Sans oublier le futur proche, les recherches scientifiques pour la création d’un utérus artificiel – l’ectogenèse (la gestation en dehors du corps de la femme) – fantasme absolu pour certaines, qui débarrasserait les femmes des contraintes de l’enfantement, source même de leur asservissement (la mode de l’adoption en série, pour certaines actrices, pourrait déjà s’inscrire dans cette logique). Stade ultime de la grande marche vers l’égalité (ou l’égalitarisme), l’utérus artificiel va libérer la femme du XXIe siècle plus sûrement que l’électroménager a libéré celle du XXe siècle. Sans compter que l’ectogenèse s’accompagnera inévitablement du clonage reproductif. «A ce stade la différence des sexes semblera un problème bien dérisoire» ajoute l’auteur. Non plus inégalité, non plus égalité, mais indifférenciation: «En faisant des hommes et des femmes des semblables, on occulte la question de l’égalité, qui se fonde justement sur la différence. C’est parce que les êtres sont différents qu’il est nécessaire de rappeler qu’ils naissent libres et égaux en droit. Eradiquer la différence hommes-femmes est une façon de ne pas régler le problème. Et prouve à quel point nous sommes incapables de penser l’égalité dans la différence et la préservation des spécificités de chacun». La vraie question est de savoir ce que l’être humain gagne ou perd à se détacher de sa part naturelle.

Indifférenciation ou indifférence? La tendance sexless, pour laquelle la sexualité n’est que perte d’énergie, de temps et d’argent, incarne cette seconde option qui dérive logiquement de la première. L’indifférenciation des sexes, mais aussi le bien-être matériel, voire la pornographie galopante accessible d’un clic sur le net, a atomisé séduction et plaisir. La science aidant, tout est prêt pour que l’homme et la femme existent indépendamment l’un de l’autre, en totale autarcie. La différence des sexes n’aura bientôt plus aucune raison d’être. Et le problème qu’elle pose sera définitivement réglé. Reste à connaître les effets qui émaneront de cet état de fait.

Le scénario est d’autant plus plausible que, selon Natacha Polony, la difficulté à se remettre en question est une sorte d’invariant dans le regard que les féministes portent sur elles-mêmes et qui finit par contaminer une bonne partie de la gente féminine: «Il leur est semble-t-il quasiment impossible d’admettre que les échecs du féminisme soient dus à autre chose qu’aux résistances de la société, donc à des horribles phallocrates (…) De même, si les femmes sont freinées dans leur carrière et n’atteignent pas des postes à responsabilités, c’est parce que les méchants misogynes les en empêchent. Pas du tout parce que, pour un certain nombre, elles choisissent de privilégier un rapport plus distant avec leur travail…» 

Le pire, c’est qu’une partie du féminisme a été récupérée par l’impérialisme mercantile, comme l’ont été avant le flower power, les punks ou Che Guevara. Et Natasha Polony de montrer avec beaucoup d’humour comment l’émancipation se termine dans un choix infini de pommades antirides et de crèmes amincissantes pour les moins jeunes, de rêves béats de Star Ac, de mannequinat ou de cinéma pour les plus jeunes. On est tombés bien bas, bien bas, comme le chante Brassens. Bref, «Entre celles qui se battent aujourd’hui pour faire payer aux hommes des millénaires d’oppression, celles qui croient qu’affirmer leur spécificité féminine est le summum de l’émancipation, et celles qui croient que la différence des sexes peut et doit s’effacer comme relevant par essence de la domination de l’homme blanc hétérosexuel, la "cause des femmes" a peu de chance d’être autre chose qu’une parodie».

Alors quelle autre perspective? Je laisse la conclusion à notre auteur: «En détruisant tous les acquis d’une véritable libération des femmes pour ne leur laisser que les hochets qui s’étalent sur le papier glacé des magazines, les sociétés occidentales ont renoncé à l’idéal des Lumières, dont un authentique mouvement féministe n’était que la continuation logique». Voilà qui est clair: le féminisme est un humanisme ou n’est rien. Il n’est pas à lui-même sa propre finalité. Il ne détruit pas, il n’éradique pas, il dialogue, il intègre les différences «fondées sur une haute idée de l’être humain comme individu responsable et autonome, sur le respect de l’humanité en l’autre et en soi-même, la pudeur et la dignité que les Grecs regroupaient en une vertu, l’aidôs, et la capacité à dépasser le cadre de sa propre vie pour s’inscrire dans une généalogie et une civilisation».

Beau programme. En attendant sa réalisation, on peut toujours s’en délecter à la lecture de L’Homme est l’avenir de la femme.

Natacha Polony, L’Homme est l’avenir de la femme, JC Lattès, 2008

A lire aussi absolument:

Corinne Chaponnière, Le Mystère féminin, Olivier Orban, 1989

Un essai qui traque les différentes représentations du corps féminin, modelé par les fantasmes de l’homme, au niveau littéraire, artistique, scientifique et théologique.

01/03/2012

Féminisme et littérature IV

Par Pierre Béguin

beauvoir.jpgLes mérites de l’auteur du Deuxième Sexe ne sont plus à souligner. Pourtant, les féministes de la deuxième génération n’ont pas ménagé leurs critiques envers la compagne de Sartre, accusée d’avoir voulu éradiquer la spécificité de la femme en l’affranchissant de son destin biologique et de sa fonction génitrice, considérée alors comme le point névralgique de sa soumission. Au fond, en voulant la conformer au modèle masculin, cette brave Simone serait passée à côté de ce qui constitue l’identité féminine et l’essence même du combat féministe.

De fait, pas davantage que leurs consœurs naturalistes, les culturalistes n’ont été avares de paradoxes et d’anathèmes. A titre d’exemple, puisque nous célébrons le tricentenaire de la naissance de Rousseau, rappelons que Jean-Jacques fut excommunié des théories éducatives par une bonne partie du féminisme du XXe siècle, et considéré comme un affreux philosophe misogyne, parce qu’il développait l’idée d’une éducation différenciée pour la fille et le garçon. Cette différenciation, à y regarder de plus près, n’est peut-être pas si misogyne que cela (elle est même revendiquée maintenant par certaines féministes sous le prétexte que les garçons freinent l’apprentissage des filles). Mais c’est le principe même d’une différenciation qui était considéré alors comme inacceptable. Il serait d’ailleurs édifiant d’étudier l’histoire du féminisme à la lumière des anathèmes qu’il a lancés. La recherche viendra probablement quand sera admis le droit d’inventaire…

L’exemple est révélateur. Dans ces années où se développent la mode et la coiffure «unisexe», admettre une différence entre les sexes est immédiatement perçu comme un abominable acte de domination. La femme est un homme comme un autre, au fond. Avant que la toute puissance consumériste ne trouve plus rentable d’inverser les termes de l’assertion. Le métrosexuel, homme débarrassé des oripeaux du machisme et converti aux «valeurs» féminines prônées par la doxa mercantile, avec son cortège de crèmes antirides, de thalassothérapies et de frénésie en périodes de solde, est enfin devenu une femme comme une autre.

La dérive, comme toujours, est intervenue au moment où le légitime combat féministe a tourné en idéologie. La «libération sexuelle», qui n’était au fond qu’une possibilité enfin offerte à la femme de cloisonner sexualité et reproduction, est devenue un mouvement de concurrence, de performance, d’identification, de défi. Et l’acte sexuel lui-même un acte symbolique d’émancipation qui, paradoxalement, a surtout profité au «mâle», conforté dans sa position de dominant et dans sa capacité de jouissance.

Curieuse époque où il fallait absolument passer par le phallus pour s’émanciper du pouvoir phallocratique, où le premier libidineux venu n’avait même plus à se baisser pour cueillir des fruits défendus qui lui tombaient tout crus dans la bouche, où le phallocrate le plus endurci adhérait spontanément à la cause féministe: «Libérez-vous mes demoiselles, nous sommes derrière vous!», où, pour les étudiants dont je faisais partie, «à poil orgasme!» était le cri de ralliement du dancing universitaire. On était soudain bien loin du droit de vote, de l’autonomie juridique, de l’autorité parentale partagée ou même de la maîtrise de son propre corps. On ne réfléchissait plus, on bandait sur des airs de libération. Le discours du plaisir avait envahi toutes choses jusqu’à la tyrannie. On devait jouir en lisant, en écrivant, en déféquant. La jouissance était devenue le mot d’ordre absolu et la finalité ultime des activités humaines. «Textes de jouissanceTextes de plaisir…» écrivait Roland Barthes dans une hiérarchisation significative, aussitôt reprise en chœur par tous les étudiants avertis. Toute forme d’indignation morale était considérée comme l’émanation d’une époque inférieure. On mesurait le progrès des mœurs aux panneaux des cinémas où l’on pouvait dorénavant lire en grosses lettres étincelantes: «Les suceuses» ou «Les branleuses»…

Le côté caricatural de cette période, dans les revendications et les comportements, tenaient principalement au postulat d’une absolue symétrie des désirs hommes-femmes, extension logique des postulats existentialo-féministes de Simone de Beauvoir. Et les petites Lou Andréas-Salomé des amphithéâtres, à vouloir imiter les prétendues transgressions, provocations ou exubérances de la compagne de Nietzsche et de Rilke, promue modèle d’émancipation par les vertus du cinéma sous les formes délicieuses de l’actrice Dominique Sanda, ont probablement rarement ressenti le frisson espéré en éprouvant les limites de leurs libertés nouvelles. C’est justement pendant ces années folles que l’iconoclaste Brassens chantait Quatre-vingt quinze fois sur cent

Car la symétrie des désirs est un déni de réalité, un de plus, hier soutenu par les sexologues, aujourd’hui nié par les mêmes sexologues. C’est bien d’asymétrie des désirs dont il faut parler. Même si les quelques résurgences de ce passé, telles la «célibattante» ou la «femme couguar» encensées comme icône féministe par quelques magazine qui en font leur beurre, entretiennent le paradoxe sans jamais l’aborder: peut-on échapper au pouvoir du phallus par le phallus? peut-on s’émanciper d’un modèle tout en voulant le concurrencer, voire l’imiter?

C’est aussi pour sortir de cette contradiction que l’individu fut bientôt sommé, jusqu’à criminaliser toute pensée de la différenciation, de flotter entre deux eaux, d’être «bi» ou «transgenre», «métrosexuel» ou «queer», bref tout ce qui tend à l’avènement de l’ordre nouveau représenté par l’androgynie narcissique.

Le paradoxe est surmonté certes, mais au prix de tous les dénis de réalité.

A suivre

Simone de Beauvoir, Le deuxième Sexe, Folio essais

 

 

,