17/04/2012

plaisir ou jouissance?

par antonin moeri

 

Thomas_Bernhard.jpg

 

 

Le célèbre journaliste allemand André Müller demande, entre autres, à Thomas Bernhard s’il pense au lecteur quand il écrit. TB répond qu’il ne pense à aucun lecteur, qu’il prend simplement «plaisir à écrire». Ce «plaisir à écrire» a retenu mon attention car j’ai entendu, l’autre jour, sur les ondes de la radio, un écrivain dire avec suffisance qu’il «jouissait» devant son ordinateur quand il en frappait les touches. TB compare l’activité «écrire» à celle du danseur, celle du joueur de ping-pong, celle du cavalier, du nageur ou de la femme de ménage. «Tout le monde, quelle que soit l’activité, arrive par la répétition obligatoirement à une perfection».

Et le célèbre journaliste d’enchaîner avec la question bateau: «Est-ce qu’écrire, ce n’est pas toujours rechercher un contact?» A quoi TB répond vivement: «Je ne suis pas un écrivain de trottoir qui entretient deux secrétaires pour répondre aux lettres et lécher le cul du premier imbécile venu. Ce qui me fait avancer, ce n’est rien d’autre que d’être le plus seul possible». Sur quoi l’auteur autrichien donne libre cours à sa haine des mères et des familles: «Les gens disent qu’ils vont avoir un petit poupon, mais en réalité ils ont un octogénaire qui pisse l’eau de partout, qui pue et qui est aveugle et qui boite et que la goutte empêche de bouger». Pour terminer, il reconnaît que sa situation ne peut être que celle d’un grotesque.

Je me demande si le «jouir» qu’évoque l’écrivain interviewé à la radio a quelque chose à voir avec le «plaisir» qu’évoque TB. J’imagine un vin de qualité qu’on boit à petites lampées et les phrases prononcées entre ces gorgées et je me dis, on pourrait qualifier ça de plaisir, alors que l’ivrogne levant allègrement le coude pour avaler d’un trait son gros rouge, on devrait avec Lacan qualifier ça de jouissance. Mais l’écrivain interviewé à la radio ne devait pas songer à cette nuance quand il a évoqué sa jouissance devant le clavier, il voulait simplement dire qu’il prenait son pied, tel un rocker qui prend le sien (de pied) en hurlant sous les sunlights de la salle des sports. Comparaison qu’apprécie l’auditeur radiophonique, car il peut se la représenter (cette comparaison).

T.Bernhard: Récits 1971-1982, Quarto, Gallimard,  2007

 

Les commentaires sont fermés.