30/09/2012

Lettre à mon fils


par Pierre Béguin

 

 

C’est dans le conditionnel que se loge désormais la blessure...

Tu aurais eu dix ans en ce début d’automne même. L’âge du petit voisin au maillot bleu grenat de Lionel Messi qui ne cesse d’envoyer son ballon dans mon jardin, et de perturber mon travail d’écriture pour récupérer son bien. Est-ce parce que je t’imagine, maillot blanc de Cristiano Ronaldo, jouer avec lui que je supporte ainsi sans broncher le bruit lancinant du ballon frappé qui martyrise ma concentration?

Tu aurais eu dix ans et je ne sais rien de toi. Après ton décès, pour me consoler, certains ont prétendu que la blessure d’une mort aux premiers jours de l’existence, puisqu’exempte de vie commune et de souvenirs, se cicatriserait rapidement. Mais c’est précisément cette absence, ce vide, ce manque du partage qui est parfois douloureux. Qui étais-tu? Que serais-tu devenu? Quel chemin commun aurions-nous parcouru? Etrange sensation que de penser à quelqu’un sans pouvoir le visualiser, ni même savoir qui il est! Grand? Chétif? Studieux? Rebelle? Tu n’existeras jamais que dans ce halo d’interrogations...

Oui, c’est dans le conditionnel que la cicatrice peine à se refermer. Dans le présent, il y a tes deux sœurs et c’est le bonheur. Souvent, tu nous rejoins en silence. On n’en parle pas, mais on sait. «On dit qu’il est avec nous même si on ne le voit pas» avait conclu sentencieusement l’aînée quand on lui a expliqué qu’elle avait un grand frère au ciel.

Car elles savent. Elles ont toujours su. Ainsi va l’air du temps. Hier au mutisme, le postulat est aujourd’hui à l’aveu. On tient en grande suspicion tout secret de famille. On redoute les effets terrifiants du moindre non-dit. Plus de squelettes dans les placards! On ouvre tout. Ce qui est révélé devient par miracle inoffensif. Les mots, écrits ou simplement prononcés, auraient-ils ce mystérieux pouvoir cathartique?

Ainsi du moins n’es-tu pas qu’un conditionnel. Tu accompagnes tes sœurs de cette note grave qui donne le ton et prévient la cacophonie, conséquence de la légèreté de l’être et de son pathétique besoin de délire quotidien. Puisses-tu devenir dans leur conscience, comme tu l’es déjà dans la mienne, ce repère, ce retour à l’essence qui leur permettra de sortir des autoroutes de la facilité, des errances inutiles, des chemins amers, des impasses dangereuses. Cette borne qui ordonne et hiérarchise les valeurs. Cette permanence de l’essentiel dans ce défilé de futilités et de faux-semblants qui polluent l’air du temps et menacent de les emporter. Apprends-leur, comme tu me l’as appris, qu’il y a un futur après les pires douleurs, un lendemain radieux après les plus grandes obscurités, parce que chaque événement finit toujours par trouver sa place et sa fonction.

C’est le rôle que je t’ai accordé. C’est le pari que j’ai fait en écrivant ton histoire, cette histoire qu’on s’apprête à rééditer pour tes dix ans et par laquelle tu continues de vivre en moi...

 

Et nunc maneas in eis

 

Jonathan 2002, L'Aire bleue

 

Commentaires

Très émouvant !

Écrit par : djemâa | 30/09/2012

merci Pierre pour ce très beau texte, qui me touche profondément

Écrit par : am | 30/09/2012

Magnifique! Ces mots pour le dire si bien choisis ... surtout quand il s'agit de l'inexplicable, l'inconnu absolu, le trou béant de l'absence d'un être irremplaçable, même inconnu ... Une question : quelle place et quelle fonction attribuez-vous à ce tragique évènement?

Écrit par : Roxane | 30/09/2012

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