30/09/2012

Lettre à mon fils


par Pierre Béguin

 

 

C’est dans le conditionnel que se loge désormais la blessure...

Tu aurais eu dix ans en ce début d’automne même. L’âge du petit voisin au maillot bleu grenat de Lionel Messi qui ne cesse d’envoyer son ballon dans mon jardin, et de perturber mon travail d’écriture pour récupérer son bien. Est-ce parce que je t’imagine, maillot blanc de Cristiano Ronaldo, jouer avec lui que je supporte ainsi sans broncher le bruit lancinant du ballon frappé qui martyrise ma concentration?

Tu aurais eu dix ans et je ne sais rien de toi. Après ton décès, pour me consoler, certains ont prétendu que la blessure d’une mort aux premiers jours de l’existence, puisqu’exempte de vie commune et de souvenirs, se cicatriserait rapidement. Mais c’est précisément cette absence, ce vide, ce manque du partage qui est parfois douloureux. Qui étais-tu? Que serais-tu devenu? Quel chemin commun aurions-nous parcouru? Etrange sensation que de penser à quelqu’un sans pouvoir le visualiser, ni même savoir qui il est! Grand? Chétif? Studieux? Rebelle? Tu n’existeras jamais que dans ce halo d’interrogations...

Oui, c’est dans le conditionnel que la cicatrice peine à se refermer. Dans le présent, il y a tes deux sœurs et c’est le bonheur. Souvent, tu nous rejoins en silence. On n’en parle pas, mais on sait. «On dit qu’il est avec nous même si on ne le voit pas» avait conclu sentencieusement l’aînée quand on lui a expliqué qu’elle avait un grand frère au ciel.

Car elles savent. Elles ont toujours su. Ainsi va l’air du temps. Hier au mutisme, le postulat est aujourd’hui à l’aveu. On tient en grande suspicion tout secret de famille. On redoute les effets terrifiants du moindre non-dit. Plus de squelettes dans les placards! On ouvre tout. Ce qui est révélé devient par miracle inoffensif. Les mots, écrits ou simplement prononcés, auraient-ils ce mystérieux pouvoir cathartique?

Ainsi du moins n’es-tu pas qu’un conditionnel. Tu accompagnes tes sœurs de cette note grave qui donne le ton et prévient la cacophonie, conséquence de la légèreté de l’être et de son pathétique besoin de délire quotidien. Puisses-tu devenir dans leur conscience, comme tu l’es déjà dans la mienne, ce repère, ce retour à l’essence qui leur permettra de sortir des autoroutes de la facilité, des errances inutiles, des chemins amers, des impasses dangereuses. Cette borne qui ordonne et hiérarchise les valeurs. Cette permanence de l’essentiel dans ce défilé de futilités et de faux-semblants qui polluent l’air du temps et menacent de les emporter. Apprends-leur, comme tu me l’as appris, qu’il y a un futur après les pires douleurs, un lendemain radieux après les plus grandes obscurités, parce que chaque événement finit toujours par trouver sa place et sa fonction.

C’est le rôle que je t’ai accordé. C’est le pari que j’ai fait en écrivant ton histoire, cette histoire qu’on s’apprête à rééditer pour tes dix ans et par laquelle tu continues de vivre en moi...

 

Et nunc maneas in eis

 

Jonathan 2002, L'Aire bleue

 

28/09/2012

Sâdhu

 

Par Alain Bagnoud

 

 

Il faut courir, toutes affaires cessantes, aux cinémas Scala pour voir le dernier film de Gaël Métroz. Amateurs d'exotisme, de spiritualité, de belles images, d'histoire prenante, de personnages humains, amateurs de cinéma enfin, ceci est pour vous: Sâdhu.

 

De Gaël Métroz, on a déjà pu goûter Nomad's Land, dans lequel il se mettait sur les traces de Nicolas Bouvier. Ce jeune réalisateur voyageur avait traversé l'Iran en crise, le Pakistan, le Sri Lanka, avant de suivre sa propre route. Son nouveau film nous emmène en Inde.

 

Près des sources du Gange, il a rencontré Suraj Baba, un ermite qui vivait depuis huit ans dans une grotte. C'est un sâdhu, un sage, un saint homme, de ceux qui renoncent à tout, vivent dans le dénuement pour se libérer des illusions, se dissoudre dans le divin, avec pour but ultime d'arrêter le cycle des renaissances.

 

Le premier jour, le Suisse a aidé l'ermite silencieux à consolider le chemin de la grotte rongé par le fleuve. Le deuxième jour, Suraj Baba lui a dit trois mots. Petit à petit, la relation s'est consolidée au point que le réalisateur s'est installé dans une grotte adjacente qui servait au sage pour sa méditation.

 

Cette amitié improbable a eu des suites: les deux associés se sont rendus ensemble à la Kumbha Mela, la fête de la cruche, une rencontre qui réunit tous les 12 ans plus de 70 millions de pèlerins dans une ville sainte au bord du Gange.

 

METROZ-GAEL-249x300.jpgVoilà ce qu'on voit dans le film: Baba dans sa grotte, ses gestes quotidiens, puis son départ vers la fête. C'est ensuite que l'histoire bascule.

 

En se rendant à la Kumbha Mela, Sujar Baba avait pour but de confirmer ses vœux. Mais au lieu d'apaiser ses doutes, le pèlerinage les attise plutôt. Il faut dire qu'on se retrouve dans un capharnaüm incroyable,où se mêlent mysticisme, charlatanisme, rouerie, sainteté, apparence, rôles et profondeur spirituelle, un mélange détonnant.

 

Baba, troublé, décide alors de ne pas remonter dans sa grotte et de faire un autre pèlerinage, individuel celui-là, vers les lacs sacrés du Tibet.

 

Gaël Métroz le suit, caméra sur l'épaule. Leur compagnonnage dure finalement dix-huit mois. Une année et demie de voyage, à pied, en train, en bus, dans le dénuement, la pauvreté et les rencontres. Une année et demie qui se termine de façon bouleversante devant les lacs sacrés enfin atteints.

 

Un des grands intérêts du film est Suraj Baba lui-même, un homme lumineux, fraternel, qui se voulait chanteur de rock dans son adolescence et qui voyage avec sa guitare. On n'entend et ne voit que le Sâdhu, qui s'adresse à la caméra ou l'oublie. Gaël Métroz, lui, a pris le parti de ne pas apparaître dans le film et réussit à la perfection à trouver la distance juste avec celui qu'il accompagne.

 

Bien construit, bien filmé, émouvant, serein, profond, Sâdhu a tout pour ravir chaque spectateur. Voici sa présentation officielle :

 

« Après 8 ans passés dans une grotte dans l’Himalaya, Suraj Baba, le protagoniste, cherche encore son chemin entre occident et orient, société de consommation et dépouillement, vie familiale aisée et solitude austère, réussir dans la vie et réussir sa vie. Assimilant ces apparents contraires, il désamorce nos clichés sur ce que l’on nomme généralement «l’orient» ou «la spiritualité orientale». Sa quête initiatique ne l’emmène justement pas à choisir entre la solitude ou le monde, entre son passé au sein de la société et l’austérité de son présent. Il cherche plutôt à concilier les deux, à être «à la fois dans et hors du monde».

 

C'est tous les jours aux Scalas : 14:30, 16:45, 19:00, 21:10.

 Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud

27/09/2012

Rendez-vous au Rameau d'Or

jeudi 27 sept-1.jpgComment appelle-t-on la sortie d'un livre ? Vernissage ? Naissance ? Suspension de crémaillère ?

En tout cas, c'est une fête. Orgie de mots et de vins du terroir…

Elle aura lieu jeudi soir dès 18 heures à la librairie du Rameau d'Or (17 boulevard Georges-Favon, à Genève) et sera par l'excellente Anne-Catherine Clément, journaliste à radio-Cité, qui mettra à la question trois auteurs de l'Âge d'Homme : l'écrivain (et musicien) lausannois Antonio Albanese, pour Le Roman de Don Juan, Olivier Vanghent pour L'Entresort, et votre serviteur, pour Après l'Orgie, second volet de L'Amour nègre, paru en 2010.

L'entrée est libre, bien sûr, et les vins délicieux.

25/09/2012

angot scandale

 

par antonin moeri

 

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Je n’avais jamais lu un livre d’Angot. On m’en avait parlé. Je ne fus donc pas surpris en lisant d’une traite, entre trois et quatre heures et demie du matin, ce récit fulgurant qui vient de sortir sous le titre «Une semaine de vacances». Je fus plutôt aspiré dans un tourbillon de phrases courtes au présent, autant de coups de fouet sur mon épiderme délicat. Expérience saisissante, unique dans la littérature actuelle de langue française. Mais comment parler de cette longue scène de sexe interrompue par des repas fins, l’achat du «Monde» dans un kiosque et d’un tube de vaseline dans une pharmacie? D’abord le point de vue. Un narrateur externe donne à voir ce huis-clos où un personnage domine l’autre en prétendant l’éduquer, le former, l’ouvrir au monde. Le lecteur assiste à un rite d’initiation pervers qui n’est pas sans rappeler «La philosophie dans le boudoir» du divin Marquis.

 

Ça débute comme ça: un type assis sur la lunettes des chiottes. Il place sur son sexe érigé une tranche de jambon. «Tu veux goûter?» qu’il demande à sa fille (environ 15 ans, elle lit Cesbron). Elle s’agenouille et croque dans la viande jusqu’à la garde. Le type donne des ordres qui devront être suivis à la lettre: lever les yeux, le regarder en serrant le goulot avec les lèvres, saisir les testicules par en-dessous, se retourner, présenter ses fesses. Il compare les seins de sa fille à ceux de sa femme, de sa maîtresse, d’anciennes amantes. Il en compare les qualités et les défauts. «Continue, ne t’arrête pas, c’est bon, mhhhh». La fille obtempère sans dire mot. Elle est sous la coupe de ce linguiste brillant qui considère avec mépris les masses incultes et blablateuses. Un homme qui n’est jamais décrit mais dont le lecteur connaîtra les vêtements et les grosses lunettes de myope. Un intellectuel qui maîtrise parfaitement la langue française, qui notait dans un carnet, dès l’enfance, les expressions des paysans, collabore à la revue Vie et Langage, écoute Albinoni et Mozart en voiture, condamne toute vulgarité, lit des livres en italien et en allemand, ne supporte pas les écarts de langage ni les prononciations fautives.

 

«Tu vas voir, c’est très bon, tu vas aimer. C’est pour toi. Pour ton plaisir», répète souvent le singulier pédagogue à sa fille au cours de cette semaine de vacances en Isère. Il lui apprend les différentes postures à adopter (comme celle du 69) après l’avoir emmenée dans une librairie à Grenoble et avoir attiré son attention sur un roman de Thomas Mann et un livre de Robbe-Grillet. Un accord est conclu entre elle et lui. Il ne la déflorera pas mais il lui demande de dire «Je t’aime papa» quand il fourre son nez, puis sa langue dans le vagin humide. La fille prend peur quand les exigences du père se précisent. C’est que son rêve, à lui, est d’enfoncer sa gaule dans l’anus étroit de l’adolescente. Elle lui dira qu’elle l’aime et l’admire quand il aura réalisé son rêve. Il le lui répète. Il ne veut que son bonheur, à elle. 

 

Toutes ces scènes, comme d’ailleurs les visites d’églises et les repas pris dans de bons restaurants, sont décrites au scalpel, sans la moindre complaisance ni la moindre intervention du narrateur ni la moindre explication psychologique. Le lecteur est sommé de coller son oeil au trou de serrure, si j’ose dire, et d’éprouver les frissons glacés d’une Eugénie soumise, obligée de consentir aux exigences d’un maître en érection quasi perpétuelle.


J’ai entendu une lectrice dire de Christine Angot «C’est une nymphomane qui gratte sa plaie». Je trouve la formulation un peu hâtive, car cet auteur nous confronte, en tout cas dans ce petit livre, à une violence courante, qui est celle de la domination d’un individu sur un autre. En l’occurrence celle d’un intellectuel qui avoue à sa fille qu’elle est la seule personne au monde en qui il ait confiance, la seule avec qui il ne joue pas un rôle, la seule qui méritât sa précieuse présence et sa non moins précieuse semence, un intellectuel qui, au moment où sa fille prend enfin l’initiative de parler d’elle-même en racontant un rêve qu’elle a fait la nuit précédente, s’emporte et conduit l’impertinente à la gare «pour qu’elle prenne un train et rentre chez elle». En osant raconter ce rêve, elle ouvre pour la première fois la bouche. Et elle parlera désormais. À son sac de voyage posé dans le hall de gare. Ce qui ouvre ce récit sidérant sur un espace possible, peut-être celui de l’écriture qui permettra de dire la violence infligée. Le profil de ce «papa» devrait intéresser les psychiatres. Angot en fait le personnage abject, monstrueux d’un compte-rendu clinique qui laisse le lecteur pantois, l’ayant fait chavirer, ce lecteur, dans sa dévoration des courtes phrases au présent.

 

 

Christine Angot: Une semaine de vacances, Flammarion, 2012


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24/09/2012

Deorum offensae diis curae


Par Pierre Béguin

 

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«C’est aux dieux seuls à se soucier des offenses faites aux dieux».

Tel était le grand principe du sénat et du peuple chez les anciens romains. Et voilà pourquoi on n’y trouvait pas un seul homme persécuté pour ses sentiments (les martyrs chrétiens le furent avant tout en réponse à leur propre intolérance).

Mais le latin et sa culture se perdent. Dommage en ces temps de caricatures comiques ou de court métrage imbécile...

 

21/09/2012

Au temps de l'adolescence de Candide Rossier

Par Alain Bagnoud

 

Candide Rossier, né en 1930, n'est pas un inconnu pour moi. Dans la fin des années 70, au collège de Sion, il était un de mes enseignants. Mais il était difficile de se douter, à l'époque, que, sous la cuirasse professorale, il dissimulait une sensibilité proustienne.

Celle-ci le fait se retourner aujourd'hui sur les années de son adolescence, qui s'est déroulée à la fin des années quarante, en Valais. Dans une langue maîtrisée, il relate cette période où son amour de la lecture et de l'écriture s'est développé.

Le livre raconte en effet une trajectoire personnelle liée aux livres. Il est donc d'abord un chant d'amour à la langue française, qui passe par Ramuz principalement et conduit l'adolescent à l'écriture.

Fils de paysan qui a créé son domaine et compte sur ses rejetons pour lui servir de bras, Candide Rossier n'était pas destiné à une autre carrière que celle de la terre. Ce sont les textes approchés et lus à l'école primaire qui lui ont fait aspirer à des études, ce qui n'allait pas de soi.

Finalement, son père lui a permis l'Ecole normale, qui le formerait comme instituteur. Question de classe sociale.

On voit dans son livre les fils méritants du peuple, destinés à devenir régents, qui arrivent à Martigny par le train. Quand ils descendent, leurs places dans les wagons sont reprises par les fils de bourgeois de la ville, qui partent eux jusqu'à Saint-Maurice pour étudier au Collège de l'Abbaye, devenir avocats ou médecins et occuper ensuite les positions qui leur reviennent de droit.

Cet exemple des mœurs de l'époque n'est pas le seul à nous faire revivre l'esprit d'une période révolue. Car Au temps de l'adolescence est également un document, un témoignage fourmillant de petits faits significatifs, qui illustrent une société disparue.

Ce qui frappe en effet dans le livre, c'est le contexte de l'époque et ses valeurs, habilement suggérées au travers des épisodes qui construisent le récit. On y sent une rigidité sociale, donc, mais également un enracinement des gens dans leur culture et leur terroir, des relations familiales serrées, une manière de vivre axée sur les valeurs du travail et de la religion. Une forte méfiance de la culture aussi, et principalement des livres, livres libérateurs, livres proposant une ouverture, qui sont, pour cela, interdits aux écoliers ou aux étudiants, sauf à passer par le contrôle d'un professeur censeur qui vérifie leur forme, leur contenu, et confisque sans état d'âmes tout ce qui ne correspond pas aux critères de la morale bien-pensante qui règne sur le canton.

A noter que ce livre a été précédé par un premier volet autobiographique, également paru aux Editions de L'Aire, et qui racontait les années précédentes de Candide Rossier. Son titre: Au pays de l'enfance.



Candide Rossier, Au pays de l'enfance, Editions de L'Aire

Candide Rossier, Au temps de l'adolescence, Editions de L'Aire


Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud

20/09/2012

Hommage à Yvette Z'Graggen

 

images.jpegL’un de mes grands regrets, c’est d’avoir peu connu Yvette Z’Graggen (née en 1920, de père suisse-allemand et de mère hongroise, et décédée ce printemps). Bien sûr, nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. Je l’ai invitée à venir parler de ses livres devant mes élèves du collège. Je l’ai croisée, ici et là, lors d’une rencontre d’écrivains. Je garde d’elle le souvenir d’une femme constamment à l’écoute, sur le qui-vive, si j’ose dire, élégante, à l’œil brillant de curiosité et de malice. Mais je n’ai pas le sentiment de l’avoir véritablement connue.

Heureusement, il y a ses livres !

Nombreux, divers, originaux. Une œuvre militante, mais jamais limitée, qui vivifie la mémoire des femmes.

Car toute l’œuvre d’Yvette Z’Graggen, qui a trouvé un grand écho en Suisse romande, est un questionnement minutieux du passé. Et en particulier de l’histoire des femmes, si souvent méconnue ou refoulée.

Passé commun dans Un Temps de colère et d’amour (1980) ou Changer l’oubli (1989), quand l’écrivaine genevoise se penche sur le silence des sombres années de guerre. Mémoire individuelle, aussi, quand Yvette cherche à revisiter, pour mieux en comprendre les secrets, le passé de sa propre famille.

    C’est bien de cela qu’il s’agit dans Mémoire d’elles*, paru en 1999. Dans ce récit, tout commence par deux lettres exhumées du silence, et datées de 1915 et 1916, dans lesquelles Jeanne, la grand-mère maternelle, écrit à sa fille Lisi (la propre mère d’Yvette Z’Graggen). images-1.jpegDes lettres exaltées, bouleversantes, pathétiques, qui disent à la fois le malaise de vivre et la souffrance d’aimer. Lisant et relisant ces lettres, les seules sauvées d’une correspondance perdue, Yvette Z’Graggen va se glisser peu à peu dans le corps de Jeanne pour comprendre son tourment : la maladie inexorable (et encore sans nom) qui l’éloigne des siens et la rend étrangère à elle-même.

    Bien vite, le drame se dessine : c’est celui d’une fille « née trop tôt dans une société rigide, corsetée de conventions et d’interdits ».

Son destin est tracé : il ressemble au destin de toutes les femmes de cette époque : le mariage avec un homme ayant une bonne situation, les enfants à élever, les tâches ménagères. Mais Jeanne rêve d’autre chose : du grand amour d’abord, « un don total, un partage sans réserve », de voyages, de liberté. Le plus étrange sans doute (mais il n’y a jamais de hasard), c’est qu’elle rencontre cet amour dans la personne d’un dentiste viennois, jeune et séduisant, qu’elle va aimer jusqu’à la déchirure.

    Élevée dans la peur, entre un père irascible et une mère effacée, Jeanne va bientôt donner naissance à une petite fille, Lisi, qui bouleverse son existence. Une nouvelle terreur l’habite. Elle peuple ses nuits de cauchemars. Elle l’empêche de s’occuper, comme elle le désirerait, de son enfant. Comme elle s’éloigne de cette petite fille qu’elle chérit, elle s’enferme lentement dans le silence, devient méconnaissable, est internée à plusieurs reprises.

C’est cette folie à jamais mystérieuse dont Yvette Z’Graggen essaie de démêler les fils, en renouant, comme elle le dit, avec sa mère et sa grand-mère.

Autrement dit : une part mystérieuse d’elle-même.

On retrouve ces thèmes (le secret, la douleur, l’aspiration et le combat pour la liberté) dans tous les livres d’Yvette Z’Graggen. Au fil des ans, l’écrivaine genevoise a bâti une œuvre riche et solide, qui ne cesse d’interroger ses racines invisibles, et l’Histoire.

    images-3.jpegIl n’y a pas si longtemps, au tournant du siècle,Yvette Z'Graggen nous livre son journal de bord de l'an 2000. Il porte un beau titre, emprunté à un poème d'Eluard : La Nuit ne sera jamais complète**. C'est l'occasion, pour elle, de réfléchir non seulement sur le temps qui passe, les événements politiques (les élections yougoslaves, les tueries en Palestine, les catastrophes écologiques), mais aussi sur sa propre vie, — une vie constamment à l'épreuve de l'Histoire.

C'est ainsi qu'Yvette Z'Graggen revient sur les fameuses années silencieuses de la drôle de guerre : cette Suisse qui accueille d’un côté, souvent généreusement, ceux qu'elle rejette de l'autre sans pitié. Chaque événement de l'an 2000, minime ou gigantesque, résonne toujours intérieurement : c'est l'occasion pour Yvette Z'Graggen de s'interroger sur son œuvre, les rencontres fugitives de sa vie, les rapports familiaux, en particulier avec sa fille et son petit-fils, les ennuis de santé qui la privent peu à peu de cette liberté de mouvement à laquelle elle tient tant. Mais si le corps s'engourdit lentement, la liberté de pensée et d'écriture est toujours souveraine.

Son dernier livre, Juste avant la pluie***, paru l’année dernière, reprend sur le mode ludique ce jeu entre réalité et fiction, mémoire et imagination. images-2.jpegOn peut le lire, également, comme une manière de testament littéraire.

De construction singulière, le livre se compose de deux parties. Dans la première, l'auteur imagine une ultime « autobiographie du possible ». Comme elle le fait ailleurs, elle met en scène, en 1938,  une jeune fille de dix-huit ans (c’est l’âge d’Yvette cette année-là), juste avant la tourmente nazie. Cette jeune femme, éprise de liberté, va braver les interdits de la morale bourgeoise avec la même détermination intrépide que les nombreuses « sœurs de papier » qui l'ont précédée. Ces « sœurs de papier », qui peuplent toute son œuvre, Yvette Z’Graggen les convoque dans la seconde partie du livre pour les soumettre à un questionnement impitoyable.

DownloadedFile.jpegYvette nous offre ainsi, au travers de ses héroïnes, cinquante ans de réflexion sur la condition féminine en milieu bourgeois, ses heurs et ses malheurs au fil du temps, et « une conclusion originale, comme l’écrit justement Pierre Béguin (photo de gauche), à une œuvre qui ne l'est pas moins. »

J’ai peu connu Yvette Z’Graggen, et je le regrette. Mais elle laisse derrière elle une œuvre riche et singulière, composée de récits, d’essais et de romans, une œuvre qui n’a pas fini de nous interpeller, et qui nous accompagnera longtemps.

 

  * Yvette Z’Graggen, Mémoire d’elles, l’Aire, 1999.

** Yvette Z’Graggen, La Nuit ne sera jamais complète, L'Aire, 2001.

*** Yvette Z’Graggen, Juste avant la pluie, récit, L’Aire, 2011.

 


18/09/2012

on rigole pas

 

par antonin moeri

 

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Comment ne pas être d’accord avec Philippe Muray lorsqu’il dit que la transformation du monde s’est accélérée à un rythme fou ces quinze dernières années et qu’on ne peut plus utiliser les habituels concepts ou catégories pour décrire ou parler de ce monde en mutation? J’observe cette accélération quand je séjourne dans un village vigneron que j’aime. Ainsi un local où travaillait un oenologue a-t-il été transformé, modernisé. Le nouveau locataire, homme énergique aux cheveux gris, levé à l’aube, on le voit, à toute heure du jour et du soir, à sa table de travail. Il est chargé de vendre dans le monde entier de gigantesques portes ultra-sécurisées pour les garages d’avions à réaction. Un peu plus bas dans la ruelle, un magasin où le client trouvait de délicieuses tommes de chèvre et des pains succulents a également changé de locataire. Deux femmes robustes, fumeuses invétérées de Marlboro, très sûres d’elles et parlant fort se sont installées dans ce lieu. Elles aussi sont très disciplinées. Elles sont chargées de recruter des jeunes filles au corps souple et aux mensurations idoines qui veulent gagner quelque argent en exhibant leurs bras, leurs épaules et leurs jambes sur le capot rutilant des voitures exposées dans tel ou tel salon. Les deux fumeuses de Marlboro examinent également avec beaucoup d’attention les dossiers de danseuses et autres créatures de rêve qui désirent poser devant l’objectif d’un photographe mandaté par telle ou telle revue de mode.

 

Et ce matin, sur la terrasse du Café du Port, trois demoiselles ont pris place derrière moi. Je venais de boire un délicieux ristretto et voulais lire «Le Monde des Livres». Peine perdue. La conversation des demoiselles m’empêcha de lire. J’aurais pu changer de place. J’ai choisi de rester. Registre de langue actuel avec les «genre», «entre guillemets», «cool», «booster», «finaliser», «un truc de ouf», «produit/service» et les intonations qui accompagnent désormais ces mots. Chacune un bloc devant elle. Un stylo à la main. Elles devaient minutieusement préparer des journées de découverte pour un groupe de touristes. On leur ferait visiter, à ces touristes, une cave de vigneron (on y boirait un verre, c’est compris dans le forfait), une cabane de pêcheur (on y mangerait un filet de féra au chasselas), plusieurs vignobles (il faudrait plusieurs bouteilles d’eau minérale dans le petit train qui emmènerait le groupe à flanc de coteaux), une fromagerie sur les hauts (ceux qui le veulent pourraient y goûter un morceau de Gruyère). Il ne fallait surtout pas oublier le questionnaire qui sera remis à chaque touriste avec un stylo pour répondre aux questions, le tout emballé avec quelques cartes postales et des bonbons à la menthe dans une jolie chemise cartonnée qu’une des jeunes filles se chargerait de réaliser dans les plus brefs délais. Et attention à ne pas poser des questions trop précises comme: Qui est le Major Davel? Qu’est-ce que le chasselas? Il faut des questions plus générales, dit une des demoiselles qui venait de faire une mauvaise expérience avec des groupes de touristes visitant les chutes du Rhin. Des questions du style: Quelle est la capitale de ce beau pays? Que produit-on surtout dans ce pays? Comment s’appelle le lac? Fallait vraiment faire attention à ça pour ne pas commettre d’impair. Une des trois demoiselles, à propos du Rhin, avait eu le culot de demander à des touristes hindous dans quel canton ce fleuve avait sa source. Les demoiselles étaient très concentrées, très compétentes. Pas le moindre humour ou la moindre ironie mais un esprit tendu vers l’objectif à atteindre.


Une leçon pour qui voudrait mieux connaître l’individu ultra sérieux en phase avec les nouveaux impératifs. Quant au fabricant d’événementiel qui loue un appartement avec cuisine agencée en face du bureau de placement des divines créatures féminines, je vous en parlerai une autre fois, car il mérite à lui seul un papier.


 

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16/09/2012

Candide et le CEVA

 

Par Pierre Béguin

 

CEVA1.PNGC’est comme ça à Genève: on s’attend au pire, on est encore surpris. Avec le début des travaux du CEVA, on réalise qu’en matière de trous, on n’avait encore rien vu.

Moi, j’ai particulièrement apprécié cette feuille d’information, signée conjointement par le canton de Genève et les CFF, et distribuée aux automobilistes à leur sortie forcée de l’autoroute de contournement. On nous y explique brièvement les raisons des perturbations engendrées par les travaux du CEVA au Bachet, perturbations qui vont durer près d’une année, avant de nous réconforter par la présentation des incroyables avantages que nous procurera ce nouveau RER «performant, confortable et rapide» qui nous permettra, fin 2017, d’atteindre Annemasse en 13 minutes depuis la nouvelle gare.

En voilà une nouvelle qu’elle est bonne! Parce que vous vous rendez souvent à Annemasse, vous? Pas moi, sauf en de rares occasions dans la zone industrielle où, justement, le RER ne se rend pas. Annemasse, où personne ne va, en 13 minutes donc, mais Rive, où tout le monde va, toujours à 30 minutes en tram. Ça c’est de la bonne politique! Et pourquoi pas dans la foulée éventrer toute la Côte pour y installer un RER permettant aux genevois d’atteindre Goumoins-le-Jus en 20 minutes?

Heureux qui comme les genevois auront un beau CEVA! Ou ironie extrême dans la définition du bonheur? Je pense à Cunégonde, grosse et laide désormais après avoir été réduite en esclavage, violée, éventrée et laissée pour morte, mais devenue, par voie de conséquence, une excellente pâtissière. Résultat bien dérisoire en regard des malheurs traversés. Amère leçon. Sûr que Voltaire se serait délecté de la sottise du CEVA et qu’il n’aurait pas manqué de tourner en dérision la plus énorme des Genferei.

En attendant, comme Candide dans sa métairie, on se consolera en songeant qu’après tous ces trous, ces éventrements, ces perturbations, ce vacarme, ces énervements et ce gouffre à milliards qui monopolise toutes les dépenses de l’Etat, on pourra enfin, à l’aube 2018, se rendre à Annemasse en 13 minutes...

Non, vraiment! On se réjouit...

 

14/09/2012

Après l'orgie de Jean-Michel Olivier

 

Par Alain Bagnoud


olivier_orgie_270-z.jpgAprès le succès de son roman L'amour nègre, Prix interallié 2010, Jean-Michel Olivier continue avec délectation son exploration de la société du spectacle. Avec Après l'orgie, il signe un deuxième volet sur des thèmes proches de son précédent livre, mais dans une forme assez différente, dialoguée, et avec des épisodes qui visent à creuser satiriquement les choses jusqu'à l'excès.

 

D'abord les parentés entre les deux romans. Ce terme de parenté est à prendre dans un sens propre puisque Après l'orgie raconte l'histoire de la sœur adoptive du personnage principal de L'amour nègre. On se souvient que celui-ci, Adam, avait été arraché à l'Afrique par un couple d'acteurs célèbres ressemblant étrangement à Brad Pitt et Angelina Jolie, puis avait été envoyé chez un autre acteur qui rappelait assez précisément Georges Clooney. Cet exil lui avait été imposé à la suite de quelques frasques. Il avait notamment couché avec sa sœur adoptive, Ming, qui était tombée enceinte de ses œuvres.

 

Ces faits sont rappelés au début d'Après l'orgie, ainsi que leur prolongement. Adam, à la fin de L'amour nègre, avait retrouvé le pensionnat suisse où Ming avait été conduite après son avortement. Mais leur rencontre attendue échoue et Ming se lance dans toutes sortes d'aventures.

 

Accidentée, elle va être transformée par la chirurgie esthétique qui en fait une femme superbe et méconnaissable. Devenue un top model de haut niveau, elle est l'égérie d'un couturier génial et provocateur, petit homme malingre dans lequel on reconnaît sans peine John Galliano. Sa route aléatoire l'amène à rencontrer de nombreux amants (elle couche même avec son père adoptif), qui convoitent son image refaçonnée et sans fond, des amants dans lesquels le lecteur averti reconnaît pas mal de personnalités.

 

Car Après l'orgie est aussi un roman à clés. Cet aspect est encore plus sensible dans la deuxième partie du livre. Ming se retrouve dans la sphère de Papi, le chef du gouvernement transalpin, septuagénaire et lissé par la chirurgie esthétique, devient veline, présentatrice de télévision à succès, est bombardée Ministre italienne de la Communication, s'occupe des plaisirs du chef et lui organise une dernière orgie démesurée et fellinienne, dans laquelle errent tous les people de la planète, pour exciter les sens du vieillard qui veut encore jouir.

 

On tique parfois devant ces épisodes outranciers avant de se rendre compte qu'ils ne sont même pas exagérés : chacun peut y reconnaître des personnalités et des nouvelles du monde transmises par le bavardage des médias. A travers eux, Jean-Michel Olivier brasse avec euphorie des thèmes très contemporains : mode, politique spectacle, perfection physique, chirurgie esthétique, tyrannie de l'image, désir de jeunesse, sexualité débridée, starification, adoption, inceste... Des thèmes qui prolongent son précédent livre et rangent son écrit parmi les satires (« écrit dans lequel l'auteur fait ouvertement la critique d'une époque, d'une politique, d'une morale ou attaque certains personnages en s'en moquant » - dictionnaire du cnrtl).

 

Jean-Michel-Olivier-est-l-auteur-d-une-vingtaine-d-ouvrages_-%2528Photo-AFP%2529.jpgMais contrairement à L'amour nègre, qui racontait l'histoire d'un Candide moderne que l'on suivait au jour le jour, la vie de la jeune Ming est livrée au lecteur dans une forme différente. Elle est racontée par le personnage principal lors d'une suite de séances où elle confie les divers épisodes de son parcours à un psychiatre, qui ne sait s'il doit la croire ou non. Un psychiatre qui va se faire manipuler par Ming jusqu'à un retournement de situation final. Un psychiatre qui, entre parenthèses, va faire bondir tous ceux de sa profession tant ses interventions sont atypiques.

 

Mais l'essentiel, pour Jean-Michel Olivier, on le sent, n'est pas le réalisme psychologique mais une description du présent qu'il mène avec jouissance et entrain. Le présent non tel qu'il existe dans notre quotidien personnel, évidemment, mais tel qu'il est offert dans les potins de Voici, Gala, Public, Entrevue, ou les pages people des journaux. Le présent tel qu'il est proposé par ces médias comme un idéal de fête et de réussite.

 

La citation de Jean Baudrillard qui est mise en exergue du livre explique d'ailleurs le projet :

 

« Ce fut une orgie totale, de réel, de rationnel, de sexuel, de critique et d’anti-critique, de croissance et de crise de croissance.
Nous avons parcouru tous les chemins de la production et de la surproduction virtuelle d’objets, de signes, de messages, d’idéologies, de plaisirs.
Aujourd’hui, tout est libéré, les jeux sont faits et nous nous retrouvons collectivement
devant la question cruciale : QUE FAIRE APRÈS L’ORGIE ? »

 

La réponse, justement, d'après Jean-Michel Olivier, est à la fin de celle que Ming organise pour Papi, et dans lequel elle lui fait un cadeau... disons ultime.


Jean-Michel Olivier, Après l'orgie, Editions de Fallois/L'Age d'Homme


Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud

 

12/09/2012

Le prix Edouard Rod à Yvette Z'Graggen

 

yvette z'graggen

Créé par Jacques Chessex en 1996 en l'honneur de l'écrivain Édouard Rod et décerné tous les deux ans, le prix Edouard Rod sera remis ce samedi 15 septembre 2012 à L'Estrée, Ropraz, à 11h, à Yvette Z'Graggen (1920-2012) à titre posthume pour son livre Juste avant la pluie (Vevey, Édtions de l'Aire, 2011).

C'est une bonne occasion pour tous les admirateurs de cet auteur de se réunir autour de son dernier livre.

11/09/2012

millet - breivik

 

 

par antonin moeri

 

 

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Avant de se retirer du monde et de passer à l’acte, le tueur norvégien Anders Breivik était du genre optimiste, pragmatique, déterminé, ambitieux, motivé, performant, créatif. Il travaillait dur. Jeune homme brillant et d’une intelligence exceptionnelle, il avait, selon une source proche du dossier, une capacité d’analyse hors norme. D’une grande curiosité, il a voyagé dans vingt-et-un pays. Enfant de divorcés et parfaitement intégré socialement, Breivik avait tout, écrit Richard Millet dans son ironique «Eloge littéraire de Breivik», du petit bourgeois américanisé. «L’air d’un gendre idéal, il ne porte pas de piercing, de tatouages, de dreadlocks. Hétérosexuel, il aime le snowboard, la bière Budweiser, les parfums Chanel, les chemises Lacoste». Ce «gendre idéal» a lu Hobbes, Burke, Orwell.

 

Millet nous présente Breivik comme «un enfant de la ruine familiale autant que de la fracture idéologico-raciale que l’immigration extra-européenne a introduite en Europe depuis une vingtaine d’années». La dérive du tueur d’Oslo s’inscrirait «dans une grande perte d’innocence et d’espoir caractérisant l’Occident». Dans un univers chamboulé, mondialisé, métissé, multipolaire, multiculturel et multiracial, il aurait sombré dans un abîme identitaire et ce naufrage l’aurait poussé à massacrer des jeunes Norvégiens travaillant, selon le tueur, «à la dénaturation de la nation norvégienne». Selon les experts et les journalistes, Breivik aurait pris les armes pour défendre des valeurs qui seraient celles de l’extrême-droite européenne. Il serait le «parangon du ‘facho’ passé à l’action terroriste après avoir ‘pété les plombs’».


Millet inscrit la tuerie d’Oslo dans une suite de massacres de masse perpétrés ces quinze dernières années en Angleterre, en Suisse, en France, en Allemagne, en Finlande et nous rappelle que ce genre d’horreur ne se produit pas que sur le sol américain. Jamais l’auteur de cet essai ironique ne justifie ou ne défend les actes de Breivik (s’il l’avait fait, aucun éditeur sensé n’aurait accepté de l’éditer) mais il cherche à comprendre les motivations, le délire de ce «gendre idéal». Ce qui gêne le lecteur, c’est que Millet compare la préparation sophistiquée, méticuleuse de cet acte injustifiable au geste littéraire et considère Breivik comme un «écrivain par défaut». Ce rapprochement me met mal à l’aise. Mais qu’un romancier puisse se dire interpellé par le naufrage de ce petit bourgeois désorienté, perdu, amer, haineux et sans doute psychotique, ne surprend pas. 


D’aucuns pensent que Breivik n’a pas agi seul pour monter cette entreprise terroriste et qu’il n’a pas écrit seul son manifeste de 1500 pages. Ce qui remettrait en cause la version de Millet, pour qui ne compte que l’abîme identitaire de l’individu Breivik. Ce serait aux enquêteurs norvégiens de répondre à cette question. En attendant, on pourrait imaginer un Norman Mailer, une Patricia Highsmith, un Dostoïevski ou un Truman Capote interrogeant ce naufrage dans un roman, seule forme rêvée sans doute pour pointer chez le lecteur cette prédisposition à l’horreur qui pourrait être la sienne, pour rendre compte d’une expérience ayant à voir avec ce que Georges Bataille nommait «le mal»?

 

 

 

Richard Millet: 

 

«Langue fantôme, suivi de Eloge littéraire d’Anders Breivik», Edition Pierre Guillaume de Roux.


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09/09/2012

Un scandaleux transfert de propriété

Par Pierre Béguin

 

On aura tout entendu!

transfert.PNGDe la proposition la plus cyniquement stupide, celle de l’UDC qui veut rendre l’assurance maladie facultative, à la plus inutilement lancinante, celle des socialistes et leur incontournable caisse unique, en passant par la suppression des hautes franchises, l’interdiction de modifier une franchise pendant trois ans, l’établissement de réseaux de soins (qui aboutiraient inévitablement à un rationnement desdits soins et à une médecine à plusieurs vitesse), chacun y va de sa solution. La plupart du temps au seul bénéfice des compagnies d’assurance.

Le peuple, lui, reste sceptique. Il a raison. Il a mis au rancart les réseaux de soins. Seuls quelques illuminés soutiennent la proposition udécéiste, et moins de 40% des sondés penchent pour la solution socialiste. Dont on ne voit pas par quel tour de magie elle pourrait contribuer à régler le problème essentiel de l’assurance maladie: empêcher les primes de grimper (on voit très bien en revanche comment elle pourrait contribuer à les faire exploser). Les deux solutions tiennent d’ailleurs davantage du dogme que du pragmatisme (les socialistes, sous couvert de caisse unique, espèrent en réalité étatiser le système). Et c’est bien pour cette raison qu’elles ne séduisent pas. Les gens veulent des soins et des primes qui ne grèvent pas leur budget en peau de chagrin. On n’est pas sorti de l’auberge! Malgré toutes ces incantations lénifiantes, les primes vont continuer d’augmenter. Bientôt, la moitié de la population sera subventionnée. Totale schizophrénie d’un système qui prévoit une assurance sociale à but non lucratif gérée par des entreprises privées, avec actionnaires et dividendes, et qui confie l’offre (générant la demande) à des médecins dont on ne voit pas pourquoi l’éthique serait supérieure à celle d’un garagiste (il faut bien faire tourner la baraque, non!)

Oui, on aura tout entendu. Sauf (à ma connaissance du moins) une proposition pourtant évidente qui, certes, ne règlera pas à elle seule le problème, mais qui pourrait donner un cadre plus stable à la Lamal: unifier les fonds de réserve, confier leur gestion à la Confédération et lier leur répartition en fonction du nombre d’affiliés à chaque caisse maladie. Actuellement, la gestion des fonds de réserve reste floue, et au seul pouvoir des assurances. La polémique sur les réserves des caisses maladie dure pourtant depuis des années. Rien ne bouge. On n’ose imaginer ce qui se trame dans ce puits à milliards. Et on craint le scandale national qui pourrait éclater un jour...

Dans tous les cas, leur gestion est absurde. Il est facile de démontrer comment elle contribue à l’augmentation des primes. Logique: plus une caisse maladie comprend d’adhérents, plus elle augmente ses fonds de réserve. Illogique: en cas d’exode vers une autre caisse maladie, la première conserve ses fonds de réserve, la seconde se voit dans l’obligation de les augmenter et, donc, d’augmenter ses primes. De là à en conclure que la première aurait intérêt à des exodes successifs, aussi massifs que ponctuels... C’est du moins la question que je me posais lorsque Mme Ruth Dreifuss, par ailleurs femme intelligente, sage et respectable, expliquait l’augmentation des primes d’assurance maladie par l’immobilisme des assurés qui, selon elle, ne jouaient pas le jeu de la concurrence. Et d’encourager le peuple dans cette voie qui ne peut qu’aggraver le problème. Nous prenait-elle pour des idiots? A titre d’exemple, en 2010, Assura, le vent en poupe grâce à des primes compétitives, craignait un rush de nouveaux clients, estimant que son taux de réserve de 35% pourrait alors fondre à moins de 12% et entraîner d’importantes hausses de primes menaçant sa compétitivité.

Car, en plus des frais administratifs engendrés par tout changement d’assurance, les fonds de réserve ajoutent aux dépenses à chaque mouvement. J’ai payé des primes depuis trente ans à l’assurance X. Qu’on m’explique pourquoi la part de fond de réserve que mes primes ont accumulé ne me suit pas automatiquement en cas de changement de caisse! Allez donc! Cadeau à l’assurance! Pire. Formidable – et inadmissible – transfert de propriété qu’on peut sans autre assimiler au vol légalisé d’un bien qui devrait de facto appartenir aux citoyens assurés.

Dans certains cantons – c’est le cas à Genève – des assurances ont transféré le surplus des fonds de réserve dans d’autres cantons pour éviter des augmentations de primes. La solidarité, d’accord! Mais tout de même, faudrait voir à ne pas exagérer! Si les primes sont calculées au niveau cantonal, pourquoi les réserves le sont-elles au niveau national? Seul le parti radical genevois, avant de devenir libéral, avait déposé une résolution demandant au canton de Genève d’exiger la transmissibilité des réserves accumulées par un assuré lorsqu’il change de caisse maladie. On a même pensé à prendre des mesures d’urgence consistant à faire introduire par le législateur fédéral une disposition dans la Lamal prévoyant l’appartenance strictement cantonale des fonds de réserve et l’interdiction de tout transfert dans d’autres cantons (qu’est-il advenu de tout cela?) Mais d’unification des fonds de réserve, il n’en fut jamais fait mention. On n’en veut pas, tout simplement. La véritable question est de savoir pourquoi.

Non pas une caisse unique donc, mais un fond de réserve unique, propriété des assurés et géré par la Confédération. Si la disparité des caisses maladie, et la concurrence qui s’ensuit, reste un garde-fou à l’explosion des primes, la gestion des fonds de réserve doit leur être retirée de toute urgence. Qu’on commence par là! On verra ensuite quel autre pas il convient de faire.

A moins que, privées de la manne des fonds de réserve, les compagnies d’assurance ne tiennent plus vraiment aux caisses maladie, si coûteuses et peu rentables, paraît-il...

Tiens, j’y pense! Moi qui croyais encore que les compagnies tenaient mordicus à conserver les primes d’assurance maladie de base pour servir d’appel d’offre aux assurances complémentaires, j’en viens à me poser cette question: la gestion privée des fonds de réserve, absurde pour le citoyen mais si profitable aux caisses, ne serait-elle pas pour quelque chose dans cette volonté de conserver, par tous les relais politiques possibles, la main mise sur les assurances maladie? Un scandaleux transfert de propriété? Non!? No me digas...

 

06/09/2012

Le Livre sur les quais à Morges

 par Jean-Michel OlivierDownloadedFile.jpeg

Heureux pays, décidément, que la Suisse romande ! Je ne parle pas ici de ses vins, qui chaque année s’améliorent, au point de rivaliser avec les grands crus français ou italiens. Non. Je parle ici de la cuvée littéraire 2012. Abondante. Diverse. Profonde. Gouleyante…

Il n’y a pas que la France, désormais, pour connaître une rentrée littéraire. Ses coups de cœur et de sang. Ses découvertes. Ses controverses passionnées. La Suisse romande aussi, et c’est une nouveauté, vibre au rythme des nouvelles parutions. Comme si, enfin, dans ce pays, la littérature devenait un objet de passion, d’échanges et de débats. Après des années de somnolence.

Que s’est-il donc passé ?

On sait qu’en France la rentrée littéraire est un enjeu non seulement éditorial, mais aussi médiatique et économique. Chaque éditeur se doit de présenter un ou plusieurs ouvrages susceptibles d’entrer dans la grande course aux Prix. C’est une grande empoignade. On dispute, on se bat, on joue des coudes. À ce jeu-là, bien sûr, ce sont souvent les plus puissants (Gallimard, Grasset, Le Seuil, Albin Michel) qui gagnent. Mais, parfois, un éditeur indépendant, à force de ténacité, arrive à décrocher la timbale. Ce fut le cas de mon éditeur, Bernard de Fallois, ami de Simenon et de Marcel Pagnol, lorsque mon roman Amour nègre, déjouant tous les pronostics, reçut en 2010 le Prix Interallié.

En Suisse, donc, pas de Prix, pas de rentrée littéraire, pas d’empoignade ? Et bien, non, même en Suisse, les choses changent…

Depuis deux ans, une manifestation marque véritablement le début des festivités littéraires. Cela s’appelle Le Livre sur les Quais. On doit cette initiative à la Municipalité de Morges et à la géniale libraire Sylviane Friederich qui n’a pas ménagé son énergie pour mettre sur pied une sorte de salon littéraire qui n’est ni un salon, ni une foire. Mais un lieu de rencontre et d’échange entre auteurs et lecteurs.

Cette année, Le Livre sur les quais se tiendra du vendredi 7 au dimanche 9 septembre. Sous une immense tente. À deux pas du lac éblouissant. À cette occasion, plus de 200 écrivains, jeunes et moins jeunes, connus ou inconnus, signeront leurs nouveaux livres. Parmi les écrivains français : Jean-François Kahn, Marc Lévy, Philippe Besson et images.jpegDavid Foenkinos (avec qui j’aurai le plaisir de dialoguer samedi 8 à 15 heures dans la grande salle du Casino). Et parmi les auteurs indigènes, il faut relever l’impressionnante cohorte des jeunes loups talentueux, tels qu’Antonio Albanese, Joël Dicker (dont l'épatant dernier roman* fait partie de la première liste du Goncourt), Sabine Dormond, Anne-Sylvie Sprenger ou encore Quentin Mouron. Quelle fougue ! Il y a bien longtemps que la littérature romande n’avait été aussi vivace et prometteuse !

images-1.jpegCette année, l’invité d’honneur est la Wallonie-Bruxelles, qui enverra quelques-uns de ses meilleurs écrivains (dont Patrick Roegiers). Et la présidente d’honneur sera Nancy Huston, Canadienne installée à Paris, dont le dernier livre, Reflets dans un œil d’homme*, fait verser beaucoup d’encre et grincer bien des dents chez les féministes nostalgiques.

 

Ne manquez pas ce rendez-vous !

* Joël Dicker, La Vérité sur l'affaire Harry Québert, de Fallois/l'Âge d'Homme, 2012.

** Nancy Huston, Reflets dans un œil d’homme, Actes Sud, 2012.

04/09/2012

incipit

 

 

par antonin moeri

 

 

 

Les scènes d’ouverture dans les romans ont plus d’une fois retenu mon attention. Souvenez-vous des premières pages du roman «Sanctuaire» de William Faulkner, sans doute une des scènes d’ouverture les plus impressionnantes de la littérature occidentale. Une source jaillit à la racine d’un hêtre et s’écoule sur un fond de sable ridé par l’empreinte des remous. Un homme accroupi boit. Au milieu de son propre reflet, cet homme découvre l’image déformée du canotier de Popeye, une espèce de gringalet, cigarette au bec, visage blême. Un oiseau chante. «C’est un revolver que tu as dans cette poche?» - «Non, c’est un livre». Scène inoubliable que me racontait mon père avec une joie évidente quand nous marchions sur les cailloux tranchants d’un chemin alpestre.

Je songeais à cette scène d’ouverture en lisant le début de «L’après-midi de monsieur Andesmas» de Marguerite Duras. Cette fois, le lecteur est troublé. Le IL de celui qui débouche sur un chemin ne désigne pas un homme mais un petit chien roux qui «venait sans doute des agglomérations qui se trouvaient à une dizaine de kilomètres de là». Et c’est le point de vue du chien qu’adopte l’auteur pour lancer son récit. Le petit chien longe un précipice et, soudain flâneur, «hume la lumière grise qui recouvre la plaine». Il ne voit pas aussitôt le vieil homme assis dans un fauteuil en osier et qui, comme le chien, regarde l’espace vide illuminé devant lui. Ce sont les légers grincements du fauteuil sur lequel est assis le vieil homme qui attire l’attention du chien. Il dresse l’oreille et, alors seulement, il découvre la présence de Monsieur Andesmas.

C’est sans doute la première fois que l’animal voit cet homme, à cet endroit. Raison pour laquelle il regarde l’homme «de cette façon contemplativement fixe». Il s’en approche en remuant la queue. Alors Monsieur Andesmas imagine la vie de ce chien errant. «Il devait venir chaque jour dans cette colline, à la recherche de chiennes et de nourriture (...) Il faudra faciliter son existence difficile en lui donnant à boire». Le chien quittera discrètement la scène en effleurant de ses ongles les roches de grès.

On songe naturellement au magnifique roman de Virginia Woolf «Flush» que Duras devait avoir lu, et où la bio fictive d’une poétesse est racontée dans la perspective de son cocker. Mais ce que Duras réussit avec son redoutable talent de romancière, c’est de nous faire entendre le froissement des arbustes et des buissons, le halètement du petit chien, les légers grincements du fauteuil en osier, la respiration difficile du vieil homme. C’est de nous faire entrer, si j’ose dire, dans la peau de l’animal pour que le lecteur connaisse la surprise canine en découvrant que lui, le chien, n’est pas seul sur cette terrasse. Intimidé, il baisse les oreilles, remue la queue. Nous ne sommes pas dans l’univers de Kafka, de Darrieussecq, de Jon McGregor ou de Virginia Woolf qui placent le lecteur dans le foyer de perception de l’animal pour conter toute l’histoire, du début à la fin, mais les premières pages de «L’après-midi de Monsieur Andesmas» ont provoqué chez moi un plaisir de lecture que je n’oublierai pas de sitôt.

 

 

 

Marguerite Duras: L’après-midi de Monsieur Andesmas, Pléiade, 2012