11/12/2012

La stupeur de se savoir composé d'immondices

 

 

par antonin moeri

 

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Le monde du crime fascinait Duras. Elle aimait les voyous, les hors-la-loi, les braqueurs, les prostituées. Un de ses amis, Georges Figon, a passé quinze ans derrière les barreaux. Elle en parle dans «La vie matérielle». Elle l’a écouté pendant des heures, des journées, des nuits. Ces quinze ans à Fresnes, Figon aurait voulu les raconter dans un livre. Mais comment faire pour raconter ça à des gens qui ne sont jamais allés en prison?

 

Il faudrait, dit Duras, qu’entre «celui qui a vécu la chose racontée et celui qui l’écoute, il y ait des lieux communs de l’existence, le travail, le métier, la morale etc.» Figon a été heureux en prison quand il fomentait un livre sur l’existence des prisonniers, sur l’appareil judiciaire qu’il connaissait bien, sur le personnel pénitentiaire. Or Figon «s’est embourbé, perdu, dans la véracité des faits, le bourbier du réel». Pour réussir son coup, il eût fallu tout oublier et tout réinventer. «Il aurait fallu qu’il triche, qu’il refasse tout pour les autres de ce qu’il avait subi, lui».


Cet oubli, cette réinvention, cette mise en fiction ou tricherie, Figon n’a pas su les mener à bien. Il n’a pas réinventé l’interminable nuit du prisonnier qui ne trouve pas le sommeil et à qui on refuse les somnifères, les hurlements et les menaces proférées pour obtenir des cigarettes. Il n’a pas imaginé les couloirs éclairés au néon, les portes qui claquent, le cliquetis des serrures, les hommes à la promenade ou au réfectoire, les brimades, les complicités avec les gardes. La fidélité de Figon à l’événement l’a éloigné de la possibilité du roman. Pour réussir dans cette entreprise, l’homme Figon aurait dû renoncer à sa «pureté».


Ce qui retient l’attention dans ce passage de «La vie matérielle», outre la fascination de MD pour l’univers du crime, c’est sa capacité à se glisser dans le camp de ceux qui se sont délibérément mis en marge de la société, à se mettre dans la peau du hors-la-loi. Ce n’est pas un goût pervers du pittoresque qui l’attire dans les tribunaux, où se déroulent des procès d’assises, dans les prisons, vers le fait divers et l’histoire des accusés, ce n’est pas un simple désir de fraternité, c’est une nécessité, une manière de sonder la chambre noire qui grouille de crotales, de scorpions et de mygales, et dont la porte, dans telle ou telle circonstance, peut brusquement s’ouvrir.


Peut-être parce que la littérature, pour reprendre les mots de Bataille, se doit de plaider coupable. Si elle s’éloigne du mal, disait l’auteur de «La part maudite», elle devient vite ennuyeuse. Duras a sans doute connu la stupeur de se savoir composée d’immondices. Elle ne cesse de dire cette stupeur dans le Barrage contre le Pacifique, dans l’Amant de la Chine du Nord, dans L’Amante anglaise.

 

 

Marguerite Duras: la vie matérielle, Folio, 2012

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