29/12/2012

Testament d'une race VI

Par Stanislas Kowalski 

6. Le général

Seules trois compagnies sur dix participèrent à l’attaque, car leur général avait vu le piège. Il s’élança au galop pour s’interposer devant les autres en hurlant l’ordre de rester sur place. Il fit cabrer son cheval avec violence et renversa l’officier le plus avancé. Les Locustes hurlaient de plus belle, le traitaient de lâche et exigeaient d’aller au secours de leurs camarades. Il désigna de son bâton trois d’entre eux, parmi les plus solides et les plus furieux, et leur ordonna de sortir des rangs. C’était une ordalie, à un contre trois ! Il descendit de cheval et engagea le combat. Il tua un par un trois de ses meilleurs guerriers pour sauver tous les autres. Je ressentis pour lui une grande et sincère admiration. Fin stratège, meneur d’hommes au charisme exceptionnel, combattant hors pair, il était vraiment un chef accompli, et l’ennemi le plus dangereux qui fût.

Ce soir-là, nous prîmes une décision que je trouvais douloureuse. Il fallait assassiner ce si grand général. De toute urgence.

Nous sortîmes à trois pour nous infiltrer dans leur camp. Nous étions légèrement vêtus de noir et pour plus de discrétion encore, nous n’avions pris que des poignards noircis et passés dans la ceinture sans leurs fourreaux de fer. J’avais pris avec moi des hommes sûrs, intelligents et d’un courage éprouvé. Nous nous connaissions bien et étions capables de communiquer d’un simple geste. C’étaient des amis. C’étaient des amis d’enfance. C’étaient des hommes de bonne famille. C’étaient… Oh ! je ne me rappelle plus leur nom. J’avais pourtant promis… Je ne me rappelle plus. J’avais juré d’honorer leur mémoire. Excusez-moi. Je ne sais plus quoi écrire…

[…]

J’étais vraiment fou en ce temps-là ! Quel orgueil insensé me poussa donc à ordonner ce coup de main contre le général en noir et à y participer moi-même ? Après tout, les raisons mêmes qui me faisaient juger ce général excessivement dangereux auraient dû m’interdire, en tant que responsable d’une place forte, de risquer ainsi ma vie. Je n’ai pas raisonné ainsi à l’époque. Ai-je même seulement raisonné ?

Enfin, j’y étais. Nous avions réussi à pénétrer jusque dans sa tente, en n’égorgeant que deux sentinelles en des endroits discrets. Sur les murs de toiles se projetaient vaguement quelques ombres assoupies, car il avait accordé à ses hommes de faire de grands feux pour se réconforter. Dans la pénombre on distinguait assez bien le sobre mobilier de campagne. Il était de qualité mais sans ostentation. Pourtant un détail frappa mon regard : une fibule, accrochée à son manteau noir soigneusement posé sur une chaise. Une aigle d’or, fortement stylisée ouvrait légèrement ses ailes, et de son œil gauche trois rubis alignés descendaient jusque sur sa poitrine. Comme saisi d’étrange façon, je m’étais arrêté pour contempler l’objet, oubliant presque ma mission. Il m’avait semblé si ancien, si chargé d’un pouvoir, plus qu’un bijou de grand prix, un artefact magique. Tout à coup, un boucan de tous les diables. Je ne sais si…

Le général se dressa sur son lit et encore nu, s’empara d’une épée et engagea le combat. Il cria pour appeler la garde, non comme on appelle au secours mais comme on avertit un ami. La suite est confuse, je parvins à m’enfuir, mes compagnons ne le purent pas. En arrivant derrière nos remparts, je tenais dans ma main la fibule du général. Je ne sais comment ni pourquoi je m’en emparai, mais ce fut mon plus beau trophée, le seul dont je n’ai jamais pu me résoudre à me défaire, même dans les moments de grande détresse. Est-ce vraiment un trophée, d’ailleurs, ou n’est-ce qu’un larcin ? Il garde encore auprès de moi son mystère douloureux.

Au petit matin, les corps de mes deux amis nous furent rendus, non mutilés, mais sur leur bras droit on avait tatoué une aigle et trois larmes de sang.

 

28/12/2012

Testament d'une race V

par Stanislas Kowalski

 

5. La bataille de l’aven

«  Très bien, on maintient le plan prévu. La moitié des hommes autour de l’aven. Un groupe prêt à attaquer au fond. Les autres sur les remparts pour donner le change.

- Mais ils vont attaquer les remparts, protesta une sentinelle.

- Je sais ce que je fais. »

De fait, comme je l’avais prévu, les soldats devant les remparts attendirent impatiemment le signal venu de la force d’infiltration.

Ceux-ci passèrent sans encombres et, de mon poste d’observation, j’attendais le moment opportun pour ordonner le massacre. Ils avançaient en rangs serrés et peu avant de sortir ils éteignirent leurs torches. Ils sortirent leurs épées et commencèrent à s’engager dans l’aven. Mais alors que la moitié restaient dans la grotte, je sentis comme un flottement parcourir leur unité. L’officier donna un ordre et aussitôt ils se mirent en position défensive. Ils avaient vu les pieux et avaient senti le danger. Il fallait attaquer. Maintenant tout le succès de la bataille reposait sur Borfier et sur ses hommes. Ils seraient obligés de se battre dans le souterrain. Les Locustes qui étaient à découvert furent vite massacrés. Quant aux autres, Borfier allait-il pouvoir les repousser dans l’aven ou fallait-il que nous descendions pour les engager nous aussi dans la grotte ? J’hésitais. Dans la grotte nous perdions l’avantage de la position et les ennemis allaient se battre jusqu’à la mort. Mais si je n’intervenais pas nous risquions de perdre nos meilleurs hommes avec Borfier.

Heureusement, Borfier eut un de ces traits de génie fulgurants et providentiels. Ayant tué un ennemi, pendant que ses hommes continuaient de combattre, il lui coupa la tête et en lacéra les joues. Puis il lança cette horreur de toutes ses forces au milieu des soldats ennemis en poussant un cri effrayant. Le cri résonna dans toute la caverne et je dois dire qu’à la sortie, il avait encore quelque chose qui vous glaçait le cœur. Je te laisse imaginer ce que ressentirent les pauvres gars qui reçurent la tête mutilée de leur camarade, dans la pénombre et l’angoisse. Ce fut la déroute. Ils se précipitèrent en désordre vers la sortie la plus proche, où ils furent massacrés. Borfier n’apparut pas tout de suite sur leurs talons. Il m’expliqua : « Il y a beaucoup de types piétinés à l’intérieur. Il fallait bien s’assurer qu’ils étaient finis ! »

La journée, elle ne l’était pas. Il restait encore une phase à notre plan.

J’ordonnai tout d’abord à mes hommes de prendre une collation. Lorsque le soleil fut haut, j’allai voir les sentinelles sur les remparts. J’observais les unités ennemies. Avaient-elles bougé depuis ce matin ? Non, elles étaient restées l’arme au pied en attendant un signal de plus en plus improbable. Les soldats locustes, jeunes ou vieux, étaient manifestement fatigués et exaspérés. Pendant que l’essentiel de mes hommes prenaient leurs positions défensives, je demandai aux soldats les plus endurcis une préparation macabre. Ils tranchèrent les têtes des ennemis vaincus et les plantèrent sur des piques très longues, puis ils démembrèrent quelques corps. Cela fait, je fis placer les piques sur les remparts et jeter les corps de l’autre côté. Quant aux membres découpés nous les lançâmes au loin, avec des frondes et d’autres engins. Un frisson d’horreur parcourut l’armée ennemie. Nous leur prodiguâmes l’insulte.

L’horreur se changea en furie. Plusieurs compagnies lancèrent spontanément l’assaut, comme je l’avais prévu. Leur attaque mal coordonnée se brisa naturellement sur nos fortifications et nous en fîmes un grand massacre. La colère ne compense pas longtemps la fatigue et se transforme vite en épuisement. De ceux qui avaient chargé, bien peu parvinrent ensuite à s’enfuir.

 

 

 

27/12/2012

Testament d'une race IV

 Par Stanislas Kowalski

4. Le piège

Voici comment nous procédâmes.

Nous avions repéré un jeune officier qui semblait se morfondre à son poste. Il était visiblement fâché de devoir supporter la grossièreté de ses hommes et la banalité de la vie des camps. Nous l’avions souvent entendu se plaindre de la bêtise de ses pairs lorsque nous menions des missions d’espionnage. Bref, il avait toutes les qualités requises pour tomber dans le piège. Il nous fallait en effet quelqu’un d’assez fin pour repérer l’occasion que nous voulions lui offrir et d’assez orgueilleux pour être imprudent. Avec tous ses talents, nous nous étions presque pris d’affection pour lui.

Un jour donc, où ce jeune homme avait la tâche bien peu exaltante d’assurer l’approvisionnement en eau, nous fîmes sortir par la grotte une chèvre toute parée comme pour un sacrifice à la mode de chez nous. Notre shaman poussa même la ruse jusqu’à blesser l’animal afin que son sang pût servir de piste à nos adversaires. Je ne sais pas où ce saint homme avait appris tant de perversité…

Toujours est-il que l’animal eut l’effet escompté. Les soldats en campagne manquent rarement une occasion d’améliorer l’ordinaire. Aussi ne manquèrent-ils pas la présence de la chèvre. Borfier, qui accompagnait le shaman par mesure de précaution, me raconta la scène. L’animal fut d’abord aperçu par un petit soldat poilu et vulgaire. Il s’approcha discrètement comme une lionne s’approche de sa proie… mais d’une allure assez pataude. A le voir jouer, faire le geste de griffer avec sa main comme un grand prédateur, et montrer les chicots qui lui servaient de crocs, Borfier ne put s’empêcher de sourire.

« J’ai failli tout faire foirer quand il a bondi ! Le con ! Il est tombé la tête la première sur le cul de la chèvre ! Je jurerais qu’il y a laissé une dent. Il gueulait comme un porc en se tenant la mâchoire ! J’ai failli éclater de rire ! Heureusement qu’il gueulait trop fort pour m’entendre ! Là-dessus tous ses potes se radinent. Tu aurais dû les voir poursuivre la pauvre bête dans tous les sens avec des cris de monstres et les babines retroussées. Ils faisaient un boucan de tous les diables. Je commençais à me dire que le plan avait foiré et que je devrais me contenter de cette tranche de rigolade, quand notre cave – l’officier – est arrivé, furax. Tu l’aurais vu, tout rouge, tout rond, tout jeune devant ces brutes épaisses et poilues. Eh bien, les gaillards n’en menaient pas large devant lui !

- Dis donc, qu’est ce qui te prend de parler ainsi ? Un peu de tenue !

- Désolé ! C’est à cause d’eux. A les voir comme ça… ça m’a donné envie de…

- Eh bien, oublie ces envies ! On ne s’en portera que mieux. Va au fait !

- Bon, l’officier a demandé d’où venait la chèvre et a paru intrigué. Ils ont fait quelques pas dans la grotte puis ils ont reculé prudemment. Le cave, pardon la dupe, avait l’air très intéressé. C’est tout ce que je peux dire pour l’instant. »

Nous finîmes donc nos préparatifs dans le souterrain. Borfier s’était chargé de la partie la plus dangereuse. La grotte formait à un certain endroit une patte d’oie bien orientée, de sorte qu’on ne pouvait voir l’embranchement qu’en venant du village mais pas en venant de l’extérieur. Borfier s’y embusqua avec quelques hommes pour couper la retraite du détachement qui viendrait par là. Avec d’autres hommes, je fis préparer une grande réserve de pierres et d’armes de jet au sommet et je préparai le fond de l’aven avec des pieux disposés en cercle. Je pensais ainsi empêcher nos ennemis de manœuvrer ou de chercher un abri sous un surplomb. Cette idée était mauvaise, comme nous le verrons plus tard.

 

 

 

 

26/12/2012

Testament d'une race III

Par Stanislas Kowalski

3. La reconnaissance

 

Ce jour-là, je m’engageai pour la première fois dans le monde souterrain, si proche de nos maisons. Trois hommes nous accompagnèrent dans cette reconnaissance, mais seuls Borfier et Hiérodule semblaient sans inquiétude. Les autres s’étaient soumis à la nécessité et se sentaient comme écrasés par des puissances démoniques. Comment rendre compte de notre angoisse ? J’ai peur que tu me trouves ridicule. Ca allait bien au-delà du fait d’avoir des tonnes de roche au-dessus de la tête ou d’avancer dans le noir. C’était surtout le sentiment d’une transgression, d’un viol. Nous commettions un crime rituel et mon voisin me fit promettre, s’il lui arrivait quelque chose de sortir son corps afin qu’il échappât aux puissances infernales. Il me murmura sa demande à l’oreille, de peur que les autres n’entendissent. Je pris un air digne mais je n’en menais pas large.

Le chemin était si long que nous en perdîmes la notion du temps. Nous avions l’impression d’être enfermés pour toujours dans le ventre d’un monstre et je me demandais si tout cela était bien utile. Même si nous nous en sortions, nos ennemis oseraient-ils à leur tour pénétrer dans cette panse ?

Ce fut un choc. Rien ne m’avait préparé à cela. Les dessins qui ornaient les parois de la salle ne ressemblaient à rien de connu. Nous les contemplions, fascinés, en nous demandant quels êtres avaient bien pu les faire, quels nains, quels monstres infernaux, quelle race non humaine… Ils étaient très anciens et c’était étrange, çà et là la roche semblait s’être formée par dessus. Je posai mes doigts sur ces dessins, d’abord timidement, puis plus franchement pour en suivre les lignes et tenter de les lire, car ces tracés abscons évoquaient quelque chose, forcément. Ils devaient renfermer un message mystique ou une puissance magique. En posant mes mains sur la roche froide, dans mon excitation, j’eus l’impression de ressentir une palpitation, comme la mana d’une puissance vivante venue du fond de la terre. Etait-ce ma folie ? Etait-ce le silence ? Dans les scènes de chasse ou de bataille, combats contre des êtres inconnus, des monstres prenaient vie sous la main de l’interprète. Je ne me rendis pas compte immédiatement que je pensais à voix haute. Mes compagnons me tirèrent de mes méditations. Je leur faisais peur.

Un peu plus loin, une autre salle, parfaitement circulaire celle-là, nous retint un instant. Au milieu, une sculpture ovoïde était posée sur un piédestal. Elle était de grande taille et gravée à sa surface d’entrelacs mystérieux, dont nous ne pûmes deviner la signification. Borfier nous fit remarquer que cela ressemblait à un œuf et Aganakte prit peur en imaginant la bête qui pourrait en sortir. Borfier prit un caillou et frappa la sculpture. « Ce n’est que de la pierre. » Mais le bruit résonna longtemps dans la grotte et plus encore dans nos têtes impressionnées. Nous convînmes tacitement de ne plus jouer avec ça.

A mesure que nous avancions, il nous sembla que nous devenions d’autres hommes. Nous avions passé une épreuve et empli nos esprits de sujets de méditation, qui allaient nous nourrir longtemps. Nous sentions confusément que nous avions vécu un événement qui nous distinguait de nos compatriotes et que cela nous conférait une mission particulière. Ce que nous faisions là devait signifier profondément quelque chose. Nous ne jouions plus seulement le succès de nos armes mais bien plus que cela. Le piège que nous nous apprêtions à tendre aux Locustes n’était plus une simple ruse de guerre mais un acte religieux, un sacrifice dans tous les sens du terme. Nous allions faire acte sacré en offrant des victimes aux puissances chtoniennes.

 

 

 

25/12/2012

Testament d'une race II

 Par Stanislas Kowalski

2. l’interrogatoire

La guerre fait rage depuis peu, après un succès limité, les défaites ont commencé à se succéder pour le pays de Mania. Un mercenaire ennemi a été capturé.

 

La mère, pourtant, était devenue folle et ce ne furent pas tant ses propos incohérents qui nous permirent de reconstituer la scène que le témoignage de deux jeunes gens, qui avaient alerté la troupe la plus proche et rendu possible la capture de ces monstres.

Qu’espéraient-ils donc de ces atrocités ? Nous faire peur ? Nous faire fuir ? Peut-être qu’au fond, ils n’en attendaient rien, plus rien. Etaient-ils foncièrement cruels, le sont-ils devenus ? Cela me fait mal aujourd’hui de me poser cette question… Reprenons nos esprits. Peu importe leurs motivations, s’ils en avaient. Tout ce que je peux te dire, c’est notre colère. Après cela, nous nous battîmes sans espoir de pitié, sans en montrer non plus.

Le garde, en entendant l’acte d’accusation, oublia son rôle et se mit en colère lui aussi. Il arracha les vêtements du barbare pour l’humilier. Celui-ci se redressa avec un sourire pervers. Son corps, même dépouillé, n’était pas vraiment nu. Il était entièrement couvert de tatouages. Essaie d’imaginer notre étonnement : c’était la première fois que nous voyions des dessins inscrits dans la peau elle-même ! Le garde passa machinalement ses doigts dessus pour se rendre compte. Il gratta un petit peu. Ce n’était pas de la peinture. La blancheur extrême de la peau, contrastant à peine avec les lignes bleues des tatouages, donnait à l’étranger un air cadavérique.

« Qu’est-ce que cela signifie ?

- Il ne vous répondra pas, intervint l’interprète. »

Au lieu de cela, en effet, l’homme gonfla sa poitrine comme pour nous défier.

« Et il n’a pas peur ?

- Vous voyez ce crâne sur sa poitrine, avec le corbeau. Ca signifie qu’il est déjà un prince du royaume des morts.

- Tiens donc…

- Ne vous moquez pas, les traits parallèles sur ses épaules et ses bras sont ses victimes.

- Tout ça ?

- Décidément vous êtes incorrigible ! Toutes ses marques ont été faites par des témoins oculaires… Elles ne concernent bien sûr que les ennemis morts les armes à la main. »

L’homme avait très bien compris l’objet de notre discussion et il mettait complaisamment en valeur les différents motifs que l’interprète expliquait. Il nous fallut un certain temps pour tous les détailler et je ne pouvais m’empêcher par devers moi d’être fasciné.

« Mais toi, l’interprète, comment sais-tu tout ça sur ces symboles ?

- J’ai appris à faire les tatouages.

- Ah ! »

Là-dessus, le conseiller du roi se mit en colère :

« Qu’a-t-il encore à dire pour se défendre ?

- Vous n’avez donc pas compris qu’il ne dira rien. Il estime qu’il n’a pas besoin de se défendre.

- Et que peut-il nous apprendre alors ?

- Croyez-vous qu’il soit homme à parler sous la torture ou à aider l’ennemi ?

- Puisque c’est ainsi, nous perdons notre temps. Qu’il soit pendu à la première heure demain. »

Les jeunes officiers commencèrent à récriminer mais le conseiller coupa court et s’en alla sans se retourner.

La pendaison n’eut jamais lieu. Le soir même, Karm disparut avec un grand nombre de jeunes soldats de bonnes familles. Le prisonnier aussi disparut et personne ne crut à une évasion. Deux semaines plus tard, on entendit parler des écorcheurs et d’une bataille qu’ils avaient remportée.

 

 

24/12/2012

Testament d'une race I

 Par Stanislas Kowalski

1. l’initiation

 

A l’âge de 16 ans, Kuntara est reçu dans la communauté des hommes. Il raconte l’événement.

 

Une fois ceints du pagne de cuir, nous descendîmes donc en procession, pendant que les mères entonnaient une complainte. Leurs pleurs étaient rituels mais ils avaient aussi une raison objective. Elles n’assisteraient bien évidemment pas aux épreuves mais elles savaient que certaines d’entre elles pouvaient être dangereuses. Les initiés de l’année précédente étaient chargés de les tenir à distance et de monter la garde au sommet de l’aven.

« Vous n’appartenez plus à vos mères, vous appartenez à la communauté des hommes. Et la communauté des hommes exige de vous des actes de courage et d’endurance. Prouvez votre valeur. »

La première épreuve consistait à escalader la paroi des démons, c’est-à-dire la face nord de l’aven, à prendre à son sommet un fanion rouge, puis à la désescalader. Cette deuxième partie de l’épreuve était de loin la plus difficile et la plus dangereuse. C’était d’ailleurs pour cela qu’il était impératif d’être ponctuel, il fallait réussir avant la nuit noire. Ce soir-là, un seul postulant échoua. Il se brisa les jambes. Nous restâmes impassibles, suivant la règle. Plus tard ses jambes guérirent mais jamais il ne fut reçu dans l’assemblée des hommes ou a fortiori au conseil.

Les anciens qui nous accompagnaient allumèrent les flambeaux au début de la deuxième épreuve. Ceux de la précédente promotion firent de même en haut et l’aven était comme couronné de lumière. Cette seconde épreuve consistait à se livrer sans broncher aux verges maniées par les autres postulants. Chacun avait son tour. C’était un honneur que d’être choisi pour passer le premier. Il était décerné par les anciens en fonction de notre comportement pendant la période probatoire, passée dans la forêt. Ce fut Karm qui fut élu. Outre le fait d’être distingué des autres, cela présentait l’avantage de modérer un peu leur ardeur. Chacun savait en effet qu’il pourrait se venger. Cependant, modérés ou non, les coups restaient de vrais coups. Un postulant qui aurait voulu tricher aurait été méprisé à vie. Hiérophante rythmait l’exercice en disant :

« Un peu d’humilité, est-ce trop demander ? Un peu de loyauté, est-ce trop demander ? »

Tout le monde passa cette épreuve dignement.

L’épreuve de l’esprit consistait à rappeler des légendes apprises durant l’année écoulée et à interroger un ancien, qui y ajoutait la partie ésotérique et en explicitait le sens. Ce que nous avions appris jusque là était connu de tous et pouvait être divulgué même aux femmes. Ce qu’on nous enseignait le soir de l’initiation était tabou et ne pouvait être répété au-dehors sous peine de mort.

Pour l’épreuve du don de soi, nous prîmes le poteau que nous avions sculpté pour l’occasion et qui nous avait occupés pendant toute une semaine de notre période probatoire. Il devait être le support de toute notre classe d’âge. Il était en quelque sorte notre puissance collective. Nous le portâmes tous ensemble jusqu’au trou ancestral, bien au centre de l’aven, où nous le fichâmes solidement. Il pénétra aisément dans l’orifice et se dressa bientôt fièrement en direction du ciel, comme auparavant les poteaux d’innombrables générations. Le nôtre était exceptionnellement grand et les anciens nous en avaient félicités. En effet, il s’agissait maintenant de nous faire nous-mêmes une blessure à la main ou au bras pour recouvrir le poteau de notre sang. Nous employâmes pour cela le couteau rituel en silex, réservé aux très grandes occasions. A l’aube, le lendemain, le poteau allait être monté en procession par tous les reçus jusqu’au seuil de la maison des hommes. Il resterait là pendant un an, comme exemple donné aux plus jeunes. Alors seulement, les meilleurs d’entre nous, s’ils se mariaient pendant ce temps, pourraient espérer être reçus au conseil. Une fois le poteau bien couvert, nous pansâmes notre blessure avec le fanion gagné plus tôt.

« Maintenant que vous avez offert votre sang à la communauté des hommes, invoquez la matrice, que l’homme ancien disparaisse, que l’homme nouveau renaisse. »

La suite n’était, à vrai dire, plus tellement difficile. Mais c’était impressionnant et c’était le moment suprême, la consécration tant attendue. Au fond de l’aven s’ouvrait une grotte. Pour la circonstance un énorme bûcher avait été dressé. Il fallait sauter à travers les flammes et entrer dans le monde souterrain. Les porteurs de flambeaux se rapprochèrent les uns des autres, de manière à former un chemin. Les postulants s’alignèrent à bonne distance. Je m’élançai le premier. Le bond était exaltant, je me sentais porté par une puissance mystérieuse. Derrière le feu, à quelques mètres dans la galerie, se tenait un homme entièrement couvert d’un habit de cérémonie et portant un masque très ancien et étrange. Je n’en avais encore jamais vu d’un tel modèle. L’homme, d’une voix solennelle, que je ne pus reconnaître, m’interdit d’aller plus loin et me félicita pour tout ce que j’avais accompli jusque là. Je m’agenouillai. Il prononça encore quelques paroles magiques, qu’il me fit répéter, invoqua les mânes de mes ancêtres, les appelant par leurs noms. Il m’attribua un nom secret, qui ne devait servir que dans une initiation ultérieure, si le cas se présentait, et pour obtenir mon passage auprès des dieux le jour de mon décès. Quand tout cela fut accompli, il me tendit enfin le bâton sculpté symbole de ma nouvelle vie. Je pris mon élan pour traverser le feu en sens inverse. Hiérophante m’accueillit par ces mots :

« La bête t’a englouti, la terre t’a enfanté de nouveau. »

Je pris un flambeau pour me mettre à côté des anciens et chanter avec eux la grave mélopée des guerriers. Les autres s’élancèrent à leur tour. Cela prit sans doute longtemps de les faire passer un à un. Mais tout à notre émotion, nous ne sentions pas le temps passer.

Quand tout fut achevé, Hiérophante prit une dernière fois la parole, d’une voix forte, ferme et lente :

« Puisque vous avez donné votre sang à la communauté des hommes et que vous êtes renés à une vie nouvelle, vous êtes devenus membres à part entière de la communauté des hommes. Vous êtes autorisés désormais à porter une épée à la guerre, à bâtir votre maison, à prendre femme, à assister aux conseils, à égorger les boucs sur les autels sacrés. »

Nous poussâmes alors une grande clameur qui avertit tout le village de notre succès. Puis nous nous couchâmes au fond de l’aven pour y passer la nuit, tandis que les anciens remontaient en silence.

 

23/12/2012

Testament d'une race

Pendant les vacances, nous accueillerons sur Blogres un jeune auteur, Stanislas Kowalski. Né à Lyon en 1979, Stanislas est diplômé de lettres classiques, enseignant, et l’un des rédacteurs du webzine Sanqua (http://www.sanqualis.com/) où il réfléchit, dans ses articles, sur les cultures lointaines et les technologies du futur.

 

Blogres se propose de publier chaque jour un extrait de son premier roman, Testament d’une race, où il relate une guerre du côté des perdants, dans une sorte d’épopée inversée. A travers les yeux d’un survivant, il montre les illusions d’un peuple isolé qui croit que tout est acquis.

 

L’auteur a décidé de publier lui-même ce roman dont la vente, au début du moins, se fera essentiellement sur Internet. Nous espérons que Blogres lui servira de vitrine et nous vous donnons rendez-vous dès demain pour une série d’extraits, en vous souhaitant de bonnes fêtes et une excellente nouvelle année de lecture...

 

 

 

18/12/2012

la peur, référence majeure

 

 

par antonin moeri

 

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Pour mettre en mots et en scène l’engourdissement dans un temps qui traîne, qui peine à passer, Marguerite Duras choisit le Café de la Marine à Quillebeuf. La narratrice a peur. Ce sont des Coréens, précocement atteints par l’obésité, assis sur la terrasse, qui lui font peur. Ce sont des gens qui sourient comme des enfants quand ils tuent des chiens à coups de bâton. Or cette peur a un sens. Pour la narratrice, c’est la référence majeure. Pas de littérature sans peur. Comme si on avait besoin de se sentir menacé pour trouver les mots qui serviront à raconter.

Le lecteur comprend que la narratrice et son compagnon ont connu l’amour, du moins un amour particulier, une histoire qui n’en finit pas de mourir. Un couple d’Anglais accoudés au bar de la Marine permettra d’écrire cette histoire de peur, de perte, d’abandon et de solitude. Perchés sur leurs tabourets, l’Anglais boit une Pilsen noire, l’Anglaise un bourbon. On regarde le fleuve. Vous regardez le fleuve. Nous regardons le fleuve. La patronne de l’établissement dit aux Anglais qu’elle va quitter Quillebeuf pour aller en Afrique reprendre un dancing près d’Abidjan. L’Anglais, que la patronne appelle Le Captain, parle des îles de la Sonde, de Java et Sumatra, d’où il revient avec son énorme yacht. Qui sont ces gens?

Par un artifice surprenant, le lecteur va apprendre l’histoire de l’Anglaise. Le Captain parle à une petite iguane qui est en réalité sa femme. Née dans une riche famille protestante, elle tombe amoureuse du Captain mais ses parents refusent le mariage. Ils vont vivre dix ans dans le logement de fortune du Captain, au bout de la propriété familiale, où ils commencent à boire. Un jour elle écrit des poèmes, que lui ne comprend pas. Il se sent trahi. Il ne supporte pas qu’elle ait une vie parallèle. Et le poème le plus beau, celui auquel l’Anglaise tient le plus, où il est question des lumières jaune sanglant qui tombent dans une cathédrale et où la petite fille que l’Anglaise vient de perdre est évoquée, ce poème elle ne le retrouve plus. Ayant découvert en lisant ce poème qu’il n’existait pas dans l’univers de sa femme, le Captain l’a jeté au feu. Désormais, elle somnolera. Lui, il la rendra responsable de tout ce qu’il ne comprend pas d’elle. Un jeune employé découvrira ces poèmes que le père de l’Anglaise a édités. Il les aimera et conclura que le Captain est un criminel qui a assassiné celle que le jeune employé appellera Emily L.

Le Captain est angoissé à l’idée de retourner sur l’île de Wight où sa femme a grandi et écrit. Cette angoisse, la narratrice s’en saisit pour raconter son histoire qui n’en finit pas de mourir avec le jour qui jette ses dernières lueurs dans le Café de la Marine. Elle avait promis qu’elle écrirait cette histoire. La souffrance aura-t-elle disparu quand ce sera dans un livre? On ne peut répondre à cette question, mais on peut dire son émotion à la lecture d’un roman somptueux, d’une beauté sidérante, qu’on ne peut que relire en rêvant de l’estuaire où passent les pétroliers, en imaginant le Café de la Marine où se croisent des touristes, des Coréens obèses au sourire cruel, des matelots, des Anglais alcooliques, une vieille femme en compagnie d’un jeune homme blond.

 

 

 

Marguerite Duras: Emily L., Editions de Minuit, 1987

14/12/2012

Benoît Damon, Trois visites à Charenton

Par Alain Bagnoud

Benoît Damon, Trois visites à CharentonOn sort de Trois visites à Charenton avec la conviction que Michel Audetat ne se trompait pas tellement, quand il commençait ainsi un article : « On sort de Trois visites à Charenton avec la conviction que c'est un grand livre » (voir ici).

Il y a en effet quelque chose dans le roman qui nous conduit dans la langue d'une époque, c'est-à-dire, finalement, dans cette époque. Le tour de force de Benoît Damon, c'est que son écriture ne mime pas la manière de parler de la Révolution. Elle l'évoque et la recrée tout en restant contemporaine.

Son livre, situé en 1822, raconte des événements arrivés en 1793-94. Rassurez-vous, ça n'a rien du roman historique costumé : pas de grandes mises en scènes avec personnages célèbres qui échangent des propos avalisés par l'Histoire, pas de grandes machinerie théâtrales, pas d'intrigues pleines de révélations.

Un fait divers lui a servi de base. En novembre 1822, le peintre romantique Théodore Géricault (1791-1824) décide d'exécuter dix portrait d'aliénés et se rend trois fois à l'hospice de Charenton.

Benoît Damon imagine qu'un de ses modèles, enfermé depuis dix ans, personnage truculent et plein de faconde, accepte de poser pour autant qu'il puisse monologuer tant qu'il le veut.

On découvre ainsi que son histoire est liée à la Révolution. Le fou se présente comme un « fils de la guillotine », et justifie cette assertion par le récit de sa génération et de sa naissance. Il a été conçu le 21 janvier 1793, jour de la mort de Louis XVI, est né neuf mois plus tard, le jour exactement où Marie-Antoinette est exécutée : un mouvement de danse de la foule dans laquelle sa mère est prise a provoqué l'accouchement.

Sa destinée individuelle étant ainsi indissolublement liée avec les événements historiques, l'aliéné se retrouve avec les cadavres des roi et reine comme fondation. Ce qui, pour un homme à la recherche de son origine, et plus singulièrement de ses parents, comprend-on, a de quoi ébranler.

Dès lors, il est persuadé qu'un complot, organisé par le pouvoir, veut le priver « de la voie royale où m'avait poussé la destinée. » Par le moyen, notamment, de l'enfermement à Charenton, où il croise un autre interné célèbre : le Marquis de Sade.

Ses discours manipulateurs et digressifs recréent une période, des images, un esprit : rituel des exécutions, cérémonies publiques exaltées, union par le sang versé. Ce fou parle d'un monde devenu publiquement et collectivement fou. Dans la Révolution et la Terreur issues des Lumières, la seule égalité finalement réalisée est celle de la mort.

Benoît Damon a publié cinq livres avant Trois visites à Charenton (La Farine, Seuil, Un Air de pipeau, Seuil, Le Cœur pincé, Champ Vallon, Le Passage du sableur, L'Arpenteur, Gallimard, Un grain de pavot sous la langue, L'Arpenteur, Gallimard). Seule la grande discrétion qui est la marque de cet écrivain genevois empêche que son œuvre soit reconnue comme elle le mérite.

 

Benoît Damon, Trois visites à Charenton, Champ Vallon, 2012

13/12/2012

L'année Rousseau

images-2.jpegNé à Genève, il y a 300 cents ans, et mort en France, à Ermenonville, en 1778 (avec un passeport prussien !), Jean-Jacques Rousseau aura mené la vie d’un vagabond, tantôt adulé par les grands de ce monde et tantôt pourchassé pour ses idées progressistes. On se souvient que sa bonne ville natale, à l’exemple de Paris, a brûlé deux de ses livres, L’Émile et Le Contrat social, sur la place publique, en 1762. Il a refusé les honneurs et les compromissions. Il s’est battu, sa vie durant, pour son indépendance irréductible. Il a aimé des marquises et des comtesses, mais a passé trente ans avec Thérèse Levasseur, une blanchisseuse qui ne savait ni lire, ni écrire, selon la légende, et qu’il a épousée, lui, l’adversaire farouche des conventions.

L’année qui se termine aura été l’année Rousseau. Publications et republications (dont l’œuvre complète en version numérique chez Slatkine). Colloques. Pièces de théâtre. Opéras. Films et téléfilms. N’en jetez plus, la cour est pleine ! Il y aura eu à boire et à manger dans cette frénésie commémorative. images-4.jpegDu bon, et même du très bon, comme le livre de Guillaume Chevevière, Rousseau, une histoire genevoise (Labor et Fides), et la pièce de Dominique Ziegler, Le trip Rousseau. images-3.jpegUn opéra plutôt moyen : JJR (Citoyen de Genève). Une série de courts métrages : La faute à Rousseau, où le meilleur côtoyait très souvent le pire. Mais Rousseau n’était-il pas l’adversaire acharné du spectacle ?

Moi qui ai eu la chance de parler de Rousseau à New York, à Paris et en Californie, j’ai pu me rendre compte de l’extraordinaire actualité de sa pensée, qu’elle soit politique (elle a influencé le mouvement Occupy Wall Street et celui des Indignés), pédagogique (on lit encore L’Émile dans tous les instituts de formation des maîtres), musicale ou botanique (on considère Jean-Jacques comme le précurseur de l’écologie). Sans parler, bien sûr, de son influence littéraire. Son roman épistolaire, La Nouvelle Héloïse, a fait pleurer des générations de lectrices. Et les Confessions, chef-d’œuvre d’introspection rusée, a montré la voie à ce qu’on appelle aujourd’hui l’autofiction, représentée par Annie Ernaux, Delphine de Vigan ou Christine Angot.

images-6.jpegCette année aura été également celle de Jean Starobinski, écrivain et critique genevois qui vient de fêter ses 92 ans et de publier, coup sur coup, trois livres extraordinaires. L’un sur Rousseau*, le deuxième sur Diderot** et le dernier sur l’histoire de la mélancolie***. Que serait Jean-Jacques sans Staro, comme l’appelaient ses étudiants ? Le professeur genevois a contribué, comme nul autre, à faire (mieux) connaître, la pensée de Rousseau : l’importance du regard dans son œuvre, son désir constant de transparence, ses ruses pour séduire ses contemporains tout en les accusant, son tempérament mélancolique.

Oui, il faut relire Rousseau, tous les jours, comme Starobinski nous le conseille : c’est une mine, un trésor d’humanité, de liberté et de poésie.

* Jean Starobinski, Accuser et séduire, Gallimard, 2012.

** Jean Starobinski, Diderot, un diable de ramage, Gallimard, 2012.

*** Jean Starobinski, L’Encre de la mélancolie, Le Seuil, 2012.

11/12/2012

La stupeur de se savoir composé d'immondices

 

 

par antonin moeri

 

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Le monde du crime fascinait Duras. Elle aimait les voyous, les hors-la-loi, les braqueurs, les prostituées. Un de ses amis, Georges Figon, a passé quinze ans derrière les barreaux. Elle en parle dans «La vie matérielle». Elle l’a écouté pendant des heures, des journées, des nuits. Ces quinze ans à Fresnes, Figon aurait voulu les raconter dans un livre. Mais comment faire pour raconter ça à des gens qui ne sont jamais allés en prison?

 

Il faudrait, dit Duras, qu’entre «celui qui a vécu la chose racontée et celui qui l’écoute, il y ait des lieux communs de l’existence, le travail, le métier, la morale etc.» Figon a été heureux en prison quand il fomentait un livre sur l’existence des prisonniers, sur l’appareil judiciaire qu’il connaissait bien, sur le personnel pénitentiaire. Or Figon «s’est embourbé, perdu, dans la véracité des faits, le bourbier du réel». Pour réussir son coup, il eût fallu tout oublier et tout réinventer. «Il aurait fallu qu’il triche, qu’il refasse tout pour les autres de ce qu’il avait subi, lui».


Cet oubli, cette réinvention, cette mise en fiction ou tricherie, Figon n’a pas su les mener à bien. Il n’a pas réinventé l’interminable nuit du prisonnier qui ne trouve pas le sommeil et à qui on refuse les somnifères, les hurlements et les menaces proférées pour obtenir des cigarettes. Il n’a pas imaginé les couloirs éclairés au néon, les portes qui claquent, le cliquetis des serrures, les hommes à la promenade ou au réfectoire, les brimades, les complicités avec les gardes. La fidélité de Figon à l’événement l’a éloigné de la possibilité du roman. Pour réussir dans cette entreprise, l’homme Figon aurait dû renoncer à sa «pureté».


Ce qui retient l’attention dans ce passage de «La vie matérielle», outre la fascination de MD pour l’univers du crime, c’est sa capacité à se glisser dans le camp de ceux qui se sont délibérément mis en marge de la société, à se mettre dans la peau du hors-la-loi. Ce n’est pas un goût pervers du pittoresque qui l’attire dans les tribunaux, où se déroulent des procès d’assises, dans les prisons, vers le fait divers et l’histoire des accusés, ce n’est pas un simple désir de fraternité, c’est une nécessité, une manière de sonder la chambre noire qui grouille de crotales, de scorpions et de mygales, et dont la porte, dans telle ou telle circonstance, peut brusquement s’ouvrir.


Peut-être parce que la littérature, pour reprendre les mots de Bataille, se doit de plaider coupable. Si elle s’éloigne du mal, disait l’auteur de «La part maudite», elle devient vite ennuyeuse. Duras a sans doute connu la stupeur de se savoir composée d’immondices. Elle ne cesse de dire cette stupeur dans le Barrage contre le Pacifique, dans l’Amant de la Chine du Nord, dans L’Amante anglaise.

 

 

Marguerite Duras: la vie matérielle, Folio, 2012

07/12/2012

L'abécédaire de Michel Moret

 

Par Alain Bagnoud

Lundi passé, Michel Moret était invité par la Compagnie des mots à l'occasion de la sortie de son dernier livre, Abécédaire d'un homme libre. La rencontre, conduite par notre ami Serge Bimpage, a permis de retracer la trajectoire atypique de cet homme libre et de faire mieux connaissance avec ses croyances et ses valeurs.

Trajectoire atypique : ou comment un fils de paysan devient un des éditeurs les plus importants de Suisse romande. Michel Moret a arrêté ses études à 15 ans pour s'occuper en urgence de la ferme paternelle, située dans l'enclave catholique de Ménières, au milieu de la Broye fribourgeoise. Enfin libéré de ces obligations, il fait un apprentissage de facteur.

Mais les livres l'attirent. Il lit les 500 livres de poches qui existaient à l'époque, et dans l'ordre de leur numérotation, s'il vous plaît ! Cet intérêt le décide, à 22 ans, déjà chargé d'une famille, à faire un apprentissage de libraire. Il est chargé ensuite de la formation de ses jeunes collègues, puis, à 34 ans reprend le fond des Editions Rencontre, en sommeil depuis 6 ans. Il crée les Editions de L'Aire en 78, avec une devise reprise de René Char : « Que le risque soit ta clarté. »

La suite est connue. Moret mène son entreprise de main de maître, solide dans le beau temps comme dans les turbulences. 1500 titres paraissent. Ses auteurs principaux sont Yvette Z'Graggen, dont les ventes importantes donneront une assise à la maison, Adrien Pasquali, qu'il découvre, Jacques Mercanton, dont les œuvres complètes coûteront cher à l'entreprise, ou encore Maurice Chappaz, Corina Bille, Alice Rivaz, Jacques Chessex ou Gaston Cherpillod, pour citer quelques grands anciens. Beaucoup d'autres auteurs encore vivants de nos jours, bien entendu, qu'on peut retrouver sur le site de L'Aire.

Moret a également publié cinq livres, dont le contenu tourne autour de sa vie d'éditeur. Le dernier, juste paru, s'appelle donc Abécédaire d'un homme libre. Il s'agit d'un petit dictionnaire personnel et portatif. « Au fil de mes lectures, » explique l'éditeur, « certains mots clignotent dans ma tête et j'ai eu l'envie d'en Michel Moretcoucher quelques-uns sur du papier d'une manière concise. En résulte une pochade libératrice pour l'auteur et peut-être ludique pour le lecteur. »

On apprendra ainsi que l’œuf est l'origine du monde, qu'il faut aimer la vie plus que le sens de la vie, que Io est un bovidé qui fait le bonheur des cruciverbistes... et bien d'autres choses encore.

Dans ce parcours savoureux, le lecteur lève souvent le nez pour goûter le poivre d'une définition ou la méditer... Car Moret, l'anticlérical qui prophétise que toutes les religions disparaîtront par manque d'amour, fait montre d'une sagesse sereine. Un mysticisme tranquille, apaisé, montre ici et là le bout de son nez, entre le A (« ABEILLE : Il faut quatorze mille heures à une abeille pour produire un kilo de miel, le même temps qu'à un écrivain pour écrire un roman de deux cents pages (les deux ont à peu près la même valeur matérielle). ») et le Z (« ZIGZAG : Parcours emprunté par le voyageur sans objectifs ou par le lecteur d'un abécédaire ! »)

 

Michel Moret, Abécédaire d'un homme libre, L'Aire

05/12/2012

Patrick Roegiers, un Belge heureux

DownloadedFile.jpegLes peuples heureux n'ont pas d'histoire, dit-on. C'est le cas de la Suisse, dont l'histoire est secrète, pour ne pas faire trop d'envieux. C'est le cas, également, de la Belgique, petit pays de 9 millions d'habitants, coincé entre la France, l'Allemagne et les Pays-Bas, dont on sait peu de choses, finalement. Grâce à Patrick Roegiers — écrivain, journaliste, spécialiste de photographie — cela risque bien de changer…

« Ce sont les artistes qui font un pays. Et les hommes politiques qui le défont. » Ce credo, Roegiers l'applique à la lettre dans son dernier roman, Le bonheur des Belges*, qui aurait dû avoir le Prix Goncourt, si les jurés lisaient les livres qu'ils reçoivent. Mais c'est une autre histoire…

Dans ce roman au souffle picaresque, Roegiers passe en revue (et à la moulinette) toute l'histoire de son pays, qu'il a quitté il y a 25 ans, pour s'établir en région parisienne. Il se glisse dans la peau d'un garçon de onze ans, sans prénom ni parents, qui va revisiter l'histoire et la géographie de la Belgique. Dans chaque chapitre (il y en a 9), il rencontre un personnage fameux qui l'entraîne à sa suite. DownloadedFile-2.jpegAinsi a-t-il pour guide Victor Hugo qui l'accompagne sur la morne plaine de Waterloo et refait, pour lui, la sanglante bataille. Quelle faconde ! Puis il rencontre le grand Jacques Brel, qui a donné ses lettres de noblesse au « plat pays », comme la Malibran lui a donné naissance. DownloadedFile-1.jpegQuelle puissance !

On se rend, par la suite, à l'exposition universelle de Bruxelles (1958), dont l'attraction était l'Atomium, qui reste encore dans toutes les mémoires (dont la mienne). On file le train aux champions de la petite reine (le vélo a été inventé par et pour les Belges, non ?), aux Merckx, de Vlaminck, Vandenbroucke, Van Steenbergen, Van Loy, etc.

Autant dire qu'on file un train d'enfer. Le lecteur, époustouflé, peine parfois à retrouver son souffle. Quel rythme !

On croise Hugo Claus, auteur du Chagrin des Belges, dont le livre de Roegiers est le pendant joyeux. Mais aussi Verlaine, à peine sorti de prison après avoir tiré sur son jeune amant, Arthur Rimbaud. Et puis Nadar, qui nous emmène faire un tour dans sa nacelle et prendre des photos. Et Tintin, bien sûr, avec son ami Gaston Lagaffe, symboles mêmes de la fantaisie belge. On croise le fantôme de Simenon et l'ombre inquiétante de Marc Dutroux. Quelle imagination !

Bref, on ne s'ennuie pas, mais pas du tout, dans le dernier roman de Patrick Roegiers. Il est bourré de vie et de couleurs comme une toile de Breughel (dont il parle longuement, avec une érudition savoureuse).

images-2.jpegRien à dire : la Belgique est un grand pays. Elle a donné des myriades d'artistes et de sportifs, des chanteurs, des peintres, des architectes, des écrivains. Roegiers les fait revivre dans une langue éblouissante, jouant sur tous les styles et les registres (théâtre, poème, récit épique). Plus qu'un éloge de la Belgique, son roman est une ode à la langue — à toutes les langues, puisqu'ici le français se mélange souvent au flamand, à l'anglais, à l'allemand.

On rêve d'écrire, un jour, le Bonheur des Suisses…

* Patrick Roegiers, Le Bonheur des Belges, roman, Grasset, 2012.

04/12/2012

lire à voix haute

 

antonin moeri

 

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Lu cette nuit plusieurs fois un même texte. Succession de phrases courtes sans mots de liaison. On appelle ça je crois parataxe. Mais alors, comment se fait-il que je fus aspiré dans un tourbillon que je ne saurais évoquer sans résumer la chose.


Un homme serait assis dans l’ombre d’un couloir. À quelques mètres de lui, une femme couchée. Sous la soie, le corps nu ruisselle de sueur. Elle ouvre les jambes. L’homme fixe les lèvres du sexe écartelé «dans sa plus grande possibilité d’être vu». L’homme sort du couloir, éjacule sur le visage de la femme, inonde ses seins. De son pied, il fait rouler le corps avec brutalité. Ébloui par le soleil, il pose son pied sur un sein et dit «Je t’aime». Il appuie fort. Elle crie. Il serait retombé dans son fauteuil. Elle pénètre dans la fraîcheur du couloir. Elle lui dit «Je t’aime». Elle s’accroupit pour la mettre à nu. La prend dans sa bouche. De ses mains elle l’aide à venir. «Il crie doucement une plainte d’intolérable bonheur». Il la repousse, s’allonge sur elle et la pénètre. Elle désire être frappée. Le brouillard monte. Il commence à gifler. Elle dit que oui, que c’est ça. Il frappe de plus en plus fort, sur le visage, les seins. L’homme insulte et frappe. Le ciel se couvre. D’autres gens semblent regarder. Un orage d’été se prépare. L’homme pleure couché sur le corps de la femme.


Résumant la chose, on ridiculise, on tue ce qu’a voulu Marguerite Duras: mettre le lecteur dans tous ses états. Pas tellement par ce qui est raconté, mais par la manière d’agencer les mots de tous les jours dans une phrase sans fin, de modifier les points de vue (car il y a une femme qui assiste au spectacle pour essayer d’en rendre compte et, parfois, c’est son point de vue qui est adopté). Par la manière de mettre en scène des morceaux de corps. Relisant ce texte au milieu de la nuit, j’eus envie de l’entendre sur une scène. Ça s’appelle «L’homme assis dans le couloir». C’est paru chez Minuit en 1980 (36 pages). Je me demande si ça se trouve encore en librairie. Je l’ai trouvé dans un coffre, au grenier, chez une femme qui vient d’acheter une vieille maison, dans la banlieue parisienne.