29/01/2013

le marigot des lettres

 

par antonin moeri

 

 

 

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Roberto Bolaño imagine une petite encyclopédie où il invente et répertorie des auteurs. Il y a une trentaine de bibliographies fictives. Ce sont des portraits qu’on pourrait dire psychologiques et qui font ressortir des traits communs: narcissisme, haine, auto-glorification, ressentiment, médiocrité, complaisance, solitude, frustration, barbarie. Les oeuvres que ces gens ont créées peuvent être mineures, ambitieuses, ridicules ou hyper-sophistiquées, des oeuvres qui ont pu retenir l’attention des médias ou passer totalement inaperçues.

L’un de ces auteurs occupa des postes subalternes à la télévision et dans un journal. Il réussit même à devenir rédacteur en chef. Il a traduit l’essai d’un philosophe français. Un autre écrivit un livre de nouvelles qu’aucune maison d’édition n’accepta. Il écrivit un roman policier que personne n’a pu comprendre. Il s’en alla à Paris où il se pendit dans une chambre d’hôtel. Gustavo Borda fut le plus grand écrivain de science-fiction guatémaltèque. Il tomba amoureux de plusieurs actrices qui le ridiculisèrent en public. Il considérait les juifs et les usuriers comme coupables de tout. Il parvint à vivre de sa plume à Los Angeles, où il expliqua aux journalistes sa passion pour les personnages grands, blonds, aux yeux bleus, qui conduisent des vaisseaux spatiaux.

Tous ces écrivains, qui ne sont pas des monstres (à part Ramirez Hoffman) ont plus ou moins été fascinés par les thèses nazies. Ils n’incarnent pas le mal absolu. Ils ont subi des échecs et des frustrations comme chacun de nous en subit, mais ces échecs et ces frustrations les ont conduits dans une impasse où le rêve de grandeur vire au cauchemar. Roberto Bolaño ne s’érige jamais en procureur. L’ironie domine dans cette encyclopédie. Le comportement de ces clowns persuadés que leur génie sera reconnu un jour peut provoquer un rire que le lecteur réprime d’un air songeur. 

Ce que montre surtout l’auteur, ce sont les travers ridicules du monde dit littéraire, avec ses combines, ses coups bas, ses manigances, les stratégies pour accéder à la reconnaissance, les audaces, l’intelligence pratique, les flagorneries et les actes de désespoir. Un monde où il est rarement question de la chose en soi, où il n’est presque jamais question du travail, au sens où l’entendait Ludwig Hohl. C’est en quoi «La littérature nazie en Amérique» se lit comme un roman comique dont je conseille la lecture à ceux qui aiment les parodies grinçantes et les coups de sonde dans le marigot des lettres.

 

 

 

Robert Bolaño: La littérature nazie en Amérique, Bourgois, 2006

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