19/02/2013

aventure littéraire

 

 

 

par antonin moeri

 

 

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Imaginons deux écrivains petits-bourgeois, du même âge, et tous les deux de gauche. A est célèbre, ses livres sont lus. B n’est pas célèbre, ses poèmes sont imprimés dans des revues marginales. L’auteur célèbre «pontifie sur tout ce qui existe avec une pesanteur scolaire, sur le ton de l’homme qui s’est servi de la littérature pour atteindre une position sociale et qui, de sa tour de nouveau riche, tire sur tout ce qui pourrait ternir le miroir dans lequel il s’admire».

B vient d’écrire un livre dans lequel il se moque de la célébrité de A. Au début, son livre passe inaperçu. Mais A publie, dans un des principaux journaux du pays, un compte rendu enthousiaste qui entraîne le reste de la critique. B se demande pourquoi A fait l’éloge de qui se moque de lui, lui qui se prend pour Unamuno.

B écrit un nouveau livre. A réagit si vite que B se demande comment A a pu lire son livre dans un délai si bref. Il appelle la responsable commerciale de sa prestigieuse maison d’édition. A est venu chercher le livre quelques jours auparavant. B relit le compte rendu élogieux. Il se demande comment renvoyer l’ascenseur à A. Lors d’une soirée chez la comtesse de Bahamontes, on lui dit qu’un ami l’attend dans le jardin. B imagine qui ça peut être: un éditeur, un directeur de revue, A, une écrivaine qui désire le connaître?

Au lendemain de cette soirée qui eut lieu à Madrid (B habite à Barcelone), B ne cesse d’appeler A. Sur le répondeur, les voix de A et d’une femme disent qu’ils ne sont pas là. B imagine la femme d’après sa voix. Il imagine A d’après sa voix. Il se demande pourquoi «ils parlent comme s’ils jouaient une pièce de théâtre». Serait-ce pour  «expliciter la joie qui les ravit en tant que couple?»

En décidant d’écrire cet article, mon idée était d’évoquer le talent de satiriste de Bolaño car, dans une première lecture, je n’avais vu que la mise en scène d’un prince des lettres imbu de lui-même, chez qui l’autosatisfaction ruisselle sur des joues parcheminées. Ce qui apparaît dans une seconde lecture, c’est l’importance que Bolaño accorde à tout ce qu’imagine son auteur peu connu, à toutes les pensées que le moindre incident, le moindre signe ou la moindre contrariété déclenchent chez un personnage sans doute jaloux du succès de A mais qui sait reconnaître, chez ce parvenu imbuvable, la médiocrité d’une prose qui suinte la tristesse.

Quand B se rendra chez A, il découvrira un homme replet, grand, pâle, au sourire timide, qui lui demandera: Comment vas-tu? Très bien, dira B. Le foisonnement de pensées contradictoires que déclenchent la jalousie, la colère, l’envie, la frustration intéresse davantage Bolaño que la carrière météorique d’un homme qui «pontifie sur tout ce qui existe». C’est donc le point de vue de B que choisit Bolaño. Celui d’un double, pourrait-on dire. Ce qui lui permet d’éviter les complaisances de l’auto-fiction et de balancer dans l’arène un constat, plutôt cinglant, qui condamne le lecteur à l’incertitude, à un malaise propice à la réflexion.

 

 

Roberto Bolaño: «Appels téléphoniques», Bourgois, Titres, 2008, 7 euros.

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