23/03/2013

Au royaume des aveugles, le spéculateur est roi

 

 

 

Par Pierre Béguin

 

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Ainsi donc nos autorités ont enfin compris ce que tout citoyen lambda un tant soit peu informé des conditions immobilières sur Genève savait depuis très longtemps. Que la vente d’appartements à prix contrôlé, car construits sur des terrains agricoles récemment déclassés, faisait l’objet d’une spéculation hallucinante de la part de promoteurs, architectes, régisseurs, et plus généralement de toute personne bien placée pour profiter de biens immobiliers vendus quasiment deux fois moins chers que le prix du marché (entre 6000 et 6500 francs le m2).

Dix ans d’attente seulement avant que ces appartements ne soient libres de toute contrainte, et puissent être revendus deux fois leur prix d’achat! On ne s’étonnera jamais assez de la naïveté du législateur qui, à vouloir favoriser l’accès à la propriété, fait en réalité le lit des spéculateurs. L’affaire est si juteuse qu’une bonne partie de ces biens destinés à la classe moyenne ont été acquis par les plus riches et les plus puissants avec, à la clé, la perspective d’une véritable fortune. Je connais un promoteur qui s’est gardé un immeuble entier (le mieux placé) sur les trois qu’il a construits à prix contrôlé, avec l’aide de l’Etat. Dans dix ans (plus que six en fait), les appartements seront vendus librement et le bénéfice se chiffrera par dizaines de millions (« Que voulez-vous, mon bon Monsieur, c’est Genève et son territoire exigu!» prétextera-t-on alors pour justifier les prix exorbitants). Que celui qui s’était inscrit en vain pour un appartement à prix contrôlé à Cologny, à la Chapelle-les-Sciers ou ailleurs, ne s’étonne pas! Promoteurs, régisseurs et autres spéculateurs sont passés par là....

François Longchamp assure qu’il va prendre des mesures urgentes. Je crains le pire. Outre que le terme «urgent» semble mal approprié concernant des pratiques spéculatives qui durent depuis des années, je redoute qu’il ne se trompe de cible. Mais évitons le procès d’intention et attendons le résultat des cogitations du législateur! Le cas échéant, j’en garde sous la plume...

Cela dit, puisque nos autorités ont enfin ouvert un œil, pourrais-je les aider à ouvrir l’autre? Dans les zones industrielles, la pratique est exactement la même depuis toujours, et personne ne s’en offusque. Même pas besoin d’attendre dix ans pour réaliser son bénéfice! Un terrain à prix contrôlé (entre 180 et 220 francs le m2), une fois acquis et transformé en locaux industriels, peut se monnayer à prix libre (un promoteur parlait de 6000 frs le m2 pour des locaux industriels vides!) Qu’on impose un prix de vente bas au propriétaire pour favoriser l’industrie ou l’artisanat, je le comprends. Mais qu’on n’impose rien en contre partie au promoteur qui en fait l’acquisition, c’est malhonnête et idiot. On donne généreusement au second ce que l’on prend au premier. Comme pour les appartements mentionnés plus haut, l’acquéreur reste in fine l’unique bénéficiaire des contraintes subies par le propriétaire du terrain. Il est vrai qu’à Genève, l’idiot, c’est surtout celui qui n’est pas promoteur. Quant au malhonnête...

Car c’est là l’ultime question. Il faudrait savoir pourquoi, dans notre cher canton, le promoteur semble jouir d’un statut privilégié. Même en ayant mis à sac l’immobilier il y 25 ans, avec les deux ancêtres de la BCGE et le déficit de l’Etat dans la foulée, il continue de profiter des largesses des lois. A moins que le shérif Frank Longfield ne sorte enfin son flingue pour mettre de l’ordre dans ce far west immobilier...

 

 

 

 

 

21/03/2013

Les chroniques amoureuses de Bastien Fournier

images.jpegC'est un petit livre au titre intrigant qu'on peut glisser facilement dans sa poche : Pholoé*, le dernier livre de Bastien Fournier, n'est à proprement parler ni un roman, ni une confession, ni un recueil de poésie. Mais plutôt une chronique amoureuse dont l'héroïne, Pholoé, apparaît quelquefois dans le fil du récit pour mieux jouer à disparaître. Le livre est construit comme une suite d'instantanés photographiques, très précis, lumineux, sensuels, qui cherchent à capter l'essentiel d'un personnage, d'un paysage ou d'une atmosphère. 29 brefs chapitres, ciselés, intenses, qui parlent de départ, de passade, de tisane, de la difficulté à saisir l'autre dans son malheur secret.

L'héroïne, qui vit seule avec son père, cherche à fuir et s'égare, quelquefois, dans des rencontres sans lendemain. On retrouve Berlin et son Tiergarten. Les ruades des amants de passage. La tristesse qui s'en va et revient. images-1.jpegLe regard photographique de Bastien Fournier ne s'appesantit jamais sur les choses de la vie, les objets en particulier. Il se contente de les saisir dans leur présence muette, indifférente, comme dirait Sartre. Dans leur banalité, ils semblent jouer souvent un rôle important, qu'ils ignorent.

Auteur de plusieurs romans et de pièces de théâtre, Bastien Fournier (né à Sion en 1981) s'affirme déjà comme l'un des meilleurs écrivains valaisans (avec Alain Bagnoud, bien sûr!). Ses évocations de Pholoé, entre regard avide et brumes de la mémoire, hantent longtemps le lecteur.

* Bastien Fournier, Pholoé, roman, éditions de l'Aire, 2012.

19/03/2013

Au Rameau d'Or

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17/03/2013

Les voix du poème

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Damascènes
  
À Homs
Les Damascènes
Écrivent sous leurs ailes,
 
À Homs
Les Damascènes
Fuient le pain
Au cœur des enfants,
 
À Homs
Les anges du Roi
Sur la place publique
Brisent leurs ailes.
 
Anick Roschi

 

 


 

15/03/2013

Les Bêtises de Jacques Laurent

 

Par Alain Bagnoud

On est de nouveau là dans ces livres que j’avais aimés voici dix, vingt ou trente ans, et que je relis pour me rendre compte si mes goûts ont changé. C’est un peu à chaque fois la madeleine de Proust, et l’occasion de constater un écart. Très intéressant.

J’avais apprécié Les Bêtises de Jacques Laurent à la fin des années 70. Le roman avait obtenu le Goncourt en 71. C’était peut-être ça qui m’avait attiré. A moins que ce ne soit la réputation de l’auteur.

Il avait été royaliste, puis membre de l’Action française, avait travaillé pour le régime de Vichy, attaqué Sartre, milité pour l’Algérie française, etc. Moi, j’étais de l’autre côté, idéologiquement, mais je n’étais pas contre l’altérité.

Le livre avait été pour moi un grand moment. On a des souvenirs toujours vagues, mais je pense que ce qui me plaisait, ce qu’il m’en reste en tout cas, ce sont des impressions de liberté, et comme un goût d’aventure. Qui persiste à la relecture.

Les Bêtises est composé de plusieurs parties. La première se présente comme un début de roman, Les bêtises de Cambrai (BDC). On est au début de la guerre. Le jeune héros garde la ligne de démarcation sous les ordres d’un capitaine imbécile et manipulable. Il vit toutes sortes d’aventures libres et souvent érotiques.

La deJacques Laurentuxième partie, L’Examen des Bêtises de Cambrai, est le récit par l’auteur des BDC de l’écriture de son roman. Il y compare la réalité de sa biographie, qui constitue son matériel, avec ce qu’il en est devenu dans le texte. Il y a de l’Histoire aussi: l’occupation, la libération, les caves de St-Germain-des-prés, le début de l’existentialisme.

La troisième partie est un journal. L’auteur va faire la guerre d’Indochine, devient planteur dans ce pays, puis en Afrique, revient en Europe... On y trouve des aventures, des femmes...

Tout ça est sur le mode stendhalien, rapide, sans descriptions, mais avec toutes sortes de digressions et de morceaux d’écriture, de bravoure parfois.

Des questions reviennent: si on cède aux circonstances ou si on construit son destin, en quoi le hasard nous guide, quelles sont nos responsabilités par rapport à nos actes, qu’est-ce que l’action et qu’est-ce que l’écriture...

Bref, 572 pages serrées que je ne regrette pas d'avoir relues.

12/03/2013

chacals et arabes

 

antonin moeri

 

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Le narrateur vient du Grand Nord. Il campe dans une oasis. Il se jette dans l’herbe, veut dormir. Une meute de chacals l’entoure tout à coup. L’une des bêtes vient lui dire que sa mère et sa grand-mère l’attendaient déjà, l’homme du Grand Nord et que l’intelligence se trouvait là-bas, dans le Grand Nord et pas ici, parmi les Arabes. Qu’eux, les chacals, n’avaient jamais craint les Arabes mais qu’ils ne pouvaient supporter leur présence. Ce qu’il leur faut, aux chacals, c’est «une vue lavée de leur présence jusqu’au fond de l’horizon». Les Arabes sont sales, puants, répugnants. «Leur barbe est une horreur, on crache de dégoût rien qu’à voir le pli de leurs yeux; et s’ils lèvent les bras, c’est l’enfer qui s’ouvre sous leurs aisselles». Le chacal demande au voyageur de leur trancher la gorge avec un petit ciseau couvert de rouille.

Alors intervient le guide arabe de la caravane en brandissant son fouet. La horde se disperse. L’Arabe dit au voyageur que ces chacals sont de vrais fous. Il a fait apporter un chameau mort. Les chacals s’en approchent «le ventre au ras du sol» et se jettent sur le cadavre. L’Arabe fait claquer son fouet, les chacals reculent. Le sang du chameau forme des mares fumantes. Les chacals reviennent. L’Arabe lève son fouet. Le voyageur arrête son bras. L’Arabe lui dit qu’il a raison, qu’il faut les laisser faire, que ce sont des bêtes admirables. «Et comme ils nous haïssent!»

Comment interpréter ce dialogue entre le narrateur et le chef des chacals qui veut nettoyer le territoire, qui veut que la gorge des Arabes soit tranchée? Selon un de mes amis, le chacal pourrait être un sioniste qui appelle l’Europe pour se débarrasser de la vermine et qui exige du narrateur une prise de position. Or ce narrateur, dit mon ami, ne peut se prononcer devant le déferlement de haine auquel il assiste malgré lui. L’aversion que les chacals ressentent devant les Arabes est tellement horrible que le voyageur voudrait fuir.

L’idée de nettoyage, de purification, de propreté, d’élimination dans un contexte ethnique (que des fous mettront en oeuvre au cours des XXe et  XXIe siècle) est une idée terrifiante, me disait l’ami qui a travaillé dans des régions du monde ravagées par ce type de conflits. Cet ami a tout de même avoué qu’on ne pouvait pas réduire «Chacals et Arabes» à cette unique interprétation. Comme je lui en fus reconnaissant!

 

 

Franz Kafka:  A la colonie disciplinaire et autres récits, BABEL, 1998

08/03/2013

Le Chevreuil de Patrice Duret

Par Alain Bagnoud

Un voyage aventureux et méditatif : c'est celui que propose Patrice Duret dans Le Chevreuil.

Le livre est paru chez Zoé en 2004. C'est un peu tard pour l'actualité littéraire, mais on sait que les bons textes ne se démodent pas.

Et celui de Patrice Duret en est un. Indubitablement. Reconnu comme tel: le livre a reçu le Prix Édouard Rod 2006 et le Prix Pittard de l'Andelyn-Découverte 2005

Patrice Duret est loin d'être un inconnu dans le paysage littéraire. Avant Le Chevreuil, il a écrit un roman, Décisif, chez Zoé aussi. Un autre récit a suivi : Les Ravisseuses, toujours aux éditions Zoé. Il est également l'auteur de plusieurs recueils de poésies. Et il est l'éditeur du Miel de l'ours, maison consacrée à la poésie, qui a notamment publié une anthologie du sonnet romand, dont on a parlé ici. Ça s'appelle 4 4 3 3.

Avec Le Chevreuil, Patrice Duret livre un récit de marche, sac au dos. L'intrigue est la suivante : en plein désarroi, à la fois amourePatrice Duretux et familial, un jeune père de famille quitte tout, laisse derrière lui confort, habitudes, responsabilités, et se lance sur les chemins.

À pied. Il dort dans la nature ou dans des abris de fortune, marche pour se retrouver, résoudre sa crise intérieure, choisir une destination et un avenir, conquérir du sens.

Petit à petit, le trouble se décante. Le dénuement clarifie les choses. Le voyageur se transforme en vagabond mais atteint une sagesse personnelle, au fur et à mesure qu'il s'éloigne des événements du monde.

Le texte fait alterner carnet de voyage et commentaires. Les impressions, les rencontres, les événements vécus, retracés par des notations fines, sont analysés par un narrateur plus mûr, plus serein : le voyageur lui-même, mais quelque temps plus tard, qui a pris du recul.

Au final, Le Chevreuil fait partie de ces livres qui vous donnent des désirs d'action. Fasciné par ce voyage physique et spirituel à la fois, le lecteur sent l'envie l'envahir. Marcher pour se conquérir. Marcher pour se clarifier. Marcher et écrire.

 

Patrice Duret, Le Chevreuil, Zoé

07/03/2013

Mère éternelle

par Jean-Michel Olivier

th.jpegDans nos mythologies, la femme est toujours double. Elle a le visage d’Ève, première en date, tentatrice au serpent, initiatrice des des plaisirs défendus. La Femme, par excellence. Mais elle a également le visage de Marie, jeune vierge pas si effarouchée, qui épouse Joseph, un homme qui pourrait être son père, avant de donner naissance au Christ sauveur, et d’accomplir une mission qui la dépasse. Marie, la Mère par excellence.

 Dans un livre étonnant d’émotion, de retenue et de sincérité, une jeune romancière romande, Mélanie Chappuis, revient sur cette figure centrale de notre imaginaire et de nos vies. Si le père, pour l’enfant, demeure toujours une question (Joseph le sait très bien, lui qui accueille, dans sa famille déjà nombreuse, l’enfant d’un autre), la mère, au demeurant, n’est jamais une énigme. Et pourtant ! En se glissant dans la peau de Maryam, sur le point d’accoucher, Mélanie Chappuis nous fait revivre, charnellement, les derniers jours de sa grossesse, la mise au monde magique et les premiers instants de tendresse partagée avec cet enfant-roi qu’elle a porté en elle neuf mois durant et qui, bientôt, par une volonté supérieure, va lui être enlevé. « C’est un fils, a dit l’ange. Je vais pouvoir m’inventer en tant que mère. »

 Tout le mystère de la maternité est là : c’est l’enfant qui permet à la femme de s’inventer en tant que mère. C’est une chance et un risque. DownloadedFile.jpegMélanie Chappuis décrit à merveille cet amour inconditionnel, d’âme et de corps, qui est un désir de fusion. « Nous ne formons qu’un tant que tu bois mon sein, tant que tu dors près de moi. » Une chance unique, pour Maryam, d’échapper à sa famille et de conquérir sa liberté. Mais un risque aussi. Cet enfant de l’amour, conçu par le beau Barabas, puis adopté par le vieux Joseph, sa tête est bientôt mise à prix par un décret du roi Hérode qui veut faire assassiner tous les nouveaux-nés du pays. Car des mages lui ont dit que parmi ces enfants se cachait probablement un futur dieu…

 Peu de jours après l’accouchement, Maryam est obligée de fuir. C’est le retour en Égypte, d’où les Juifs sont partis quelques centaines d’années plus tôt. Mélanie Chappuis nous fait revivre cet exil, la nouvelle vie précaire qui commence pour Maryam et son enfant appelé à devenir, modestement, le fils de Dieu.

 64450_535113613194958_1764780251_n.jpgÀ la fusion charnelle des premiers mois succède un lent détachement. Dans son roman au titre provocateur, Maculée conception*, Mélanie Chappuis fait la part belle à l’amour fusionnel. Mais c’est aussi le récit d’une dépossession. Si la mère n’appartient pas à l’enfant, l’inverse est vrai aussi. Tel est le prix de la liberté. D’autant que cet enfant n’est pas n’importe qui ! Et pas seulement celui de Maryam. Il appartient à Dieu et à son peuple. Il vient sauver le monde. Même si personne ne le sait, ses jours, déjà, sont comptés sur la terre. Maryam, mère charnelle et éternelle, ignore encore qu’elle va lui survivre.


 * Mélanie Chappuis, Maculée conception, Éditions Luce Wilquin, 2013.

05/03/2013

amuleto

 

 

 

antonin moeri

 

 

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Dans le monologue halluciné que Roberto Bolaño intitule «Amuleto», celle qui dit JE se demande pourquoi elle a quitté Montevideo. Est-ce la folie qui l’a poussée au voyage? Est-ce la culture? Est-ce un amour débordant? Elle arrive à Mexico dans les années soixante et offre ses services à des poètes qu’elle admire: nettoyer le plancher, laver les fenêtres, faire les courses. Ce sont des souvenirs qu’elle ressasse, car Auxilio Lacouture, la mère des poètes mexicains, se terre dans son bunker: les toilettes de l’université assiégée en 1968 par les soldats qui ont violé l’autonomie universitaire. Elle y restera treize jours, dans ces toilettes, sans manger, à convoquer des souvenirs et à imaginer l’avenir, pour résister aux forces dites de l’ordre, qui sont en réalité des forces de mort.

Le lecteur se demande à qui parle Auxilio. «Chers amis», dit-elle et on pourrait l’imaginer s’adressant à nous comme elle le faisait quand elle s’adressait à ses jeunes amis poètes pour raconter une anecdote, un fait divers, une vision, une promenade, une rixe ou un rêve. Quand cette femme grande et maigre nous parle, elle a perdu ses dents et c’est de ce trou (sa bouche édentée) que sortent les phrases de ce discours délirant où passé, présent et futur se mêlent, pendant que le rayon de la lune passe d’un carreau à l’autre de la fenêtre des toilettes et que la recluse tourne les pages d’un livre de poésie posé sur ses genoux.

Éprise de beauté, Auxilio aime les peintres, les poètes, les actrices. Elle aime rencontrer des gens, faire l’amour, passer des nuits blanches, boire de la tequila, manger des fromages français, parler avec un spécialiste du théâtre moderne qui se rend à Cuba pour rencontrer Fidel Castro, parler d’Ezra Pound, Céline, Cortazar, Kafka, Rimbaud, Gombrovicz et Genet. Mais l’art, l’amour de la poésie et de la littérature peuvent-ils nous sauver de la médiocrité, du mal?

Le lecteur a le sentiment que Bolaño, en mettant en scène cette grande femme maigre, pas encore édentée quand elle est assiégée dans les toilettes de l’université de Mexico, a voulu non pas prouver mais suggérer que la mémoire, les livres, les rêves, l’écriture, la transmission des oeuvres et la nuance peuvent être une forme de résistance à la violence politique, aux monstruosités de l’Histoire, et qu’au chant du bouc qui monte le long des barres d’habitation on peut préférer un chant qui nous parle de la bravoure et des miroirs, du désir et du plaisir.

Ce chant, c’est l’amulette d’Auxilio. Amulette qui donne son titre à un livre précieux qu’on relira bientôt dans un train ou un avion, en montagne ou sur une île, un de ces livres qui change notre vie, comme me disait hier soir un jeune éditeur passionné, fin et talentueux.

 

 

 

Roberto Bolaño: AMULETO, éditions du Rocher, 2008

03/03/2013

Un soir pour 3 poètes à la Compagnie des Mots

godel 1-1.jpgNotre café littéraire du lundi 4 mars s’annonce exceptionnel ! Consacré à la poésie, il aura pour invités Vahé Godel, Isabelle Sbrissa et Sylvain Thévoz. Tous trois poètes genevois remarquables, dont la voix résonne au-delà de nos frontières.

De la poésie de Vahé Godel, Jacques Chessex disait : « La folie arménienne de Godel a fécondé son inspiration première. Il en résulte une œuvre unique, belle, audacieuse… ».

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Sur ses propres textes, Isabelle Sbrissa annonce : « Ils mettent en relation le corps, le désir et la langue. Dans ces pages doubles, j’entends aussi une voix que pour la première fois je suis d’accord de reconnaître. »


Quant à Sylvain Thévoz, évoquant son dernier ouvrage Nos possibilités d'impasses sont innombrables, il affirme : « Titre fort, qui ne renie pas le sentiment d'une régénérescence permanente, mais la plombe d'une errance presque désespérée qui la relativise et la met toujours en danger. »

Venez rejoindre pour cette soirée unique, animée par Serge Bimpage, également marquée par le comédien Vincent Aubert.

Lundi 4 mars, Auberge de la Mère Royaume, Place Simon-Goulart, de 18h30 à 20h.

Attention, accès difficile en raison des travaux alentours.

Bienvenue à tous, Serge Bimpage, président de la Compagnie des Mots.

01/03/2013

Roberto Bolaño, 2666

 

Par Alain Bagnoud

Roberto Bolaño, 2666

2666 est-il terminé ? Impossible de le dire. 1300 pages en folio, un texte aux ambitions globalisantes, une leçon romanesque et cette question : que serait devenu le livre si Bolaño avait vécu un peu plus?

Roberto Bolaño, né en 1953 au Chili, est mort en 2003 en Espagne après une vie de voyages, ou d'errance, c'est selon. En beatnik asumé, il a exercé des quantités de petits travaux (gardien de camping, plongeur, etc.), a considéré la poésie comme un exercice frénétique, a créé son propre mythe, qu'il a notamment mis en scène dans Les Détectives sauvages, où il se portraiture sous le nom de Belano.

C'est à 38 ans qu'il a décidé d'écrire des romans. Pour des questions financières. La poésie paie beaucoup moins et Bolaño avait désormais un enfant à charge. Ont suivi plusieurs livres. (Amuleto, Étoile distante, Nocturne du Chili, La Littérature nazie en Amérique Des putains meurtrières, Anvers, Appels téléphoniques, Le Gaucho insupportable, Monsieur Pain, etc.) Enfin, 2666.

Le roman parle de violence et de mal. Son centre géographique se trouve dans la ville de Santa Teresa, calquée sur Ciudad Juarez, où des centaines d'assassinats de femmes sont commis depuis des années, impunément. Le texte se compose de cinq parties.

Quatre universitaires férus d'Archimboldi, un grand romancier allemand qui s'est fait invisible, se retrouvent au gré de colloques, se lient, s'aiment, forment un ménage à trois, se séparent, et plusieurs d'entre eux se retrouvent à Santa Teresa où Archimboldi a été signalé.

Un autre universitaire basé, lui, à Santa Teresa, occupe la deuxième partie du livre. Il se souvient de sa femme folle, observe sa fille ravissante et sa vie qui s'effiloche.

On s'attache ensuite à un journaliste noir qui vient commenter un match de boxe dans la ville. Il rencontre la fille de l'universitaire et la tire des mains des narcos.

La quatrième partie parle des crimes. Bolano y décrit les cadavres de femmes retrouvés, meurtres pour la plupart non élucidés, et évoque des enquêtes dont la plupart n'ont pas abouti.

La cinquième, enfin, décrit la vie d'Archimboldi. L'écrivain allemand, qui a été pris dans la deuxième guerre mondiale, a disparu ensuite, un peu à la manière d'un Thomas Pynchon. Finalement, on apprend qu'il est effectivement parti pour Santa Teresa, afin d'assister son neveu accusé d'être le tueur en série responsable des crimes.

Roberto BolañoEn rédigeant le livre, Bolaño craignait que sa mort ne soit proche. Son foie était défaillant. Il était en attente de greffe. Son souhait était que les cinq parties de 2666 soient publiées séparément, l'une après l'autre, chaque année. Pour des motifs pécuniaires.

Il pensait ainsi assurer mieux l'avenir de ses enfants. On lui a désobéi. On a bien fait sans doute. Si les histoires peuvent se lire séparément, l'ensemble fait résonner des thèmes, produit du sens.

Roberto Bolaño disait qu'il y avait un centre caché dans son livre. Ce n'est peut-être pas une histoire mais un sentiment, un mélange de sentiments, une appréhension de l'univers : terreur, crainte, vitalité, gaspillage, beauté, cruauté, puissance anarchique et profuse de la vie, croissance et absurdité, présence continuelle de la mort et du mal, nécessité du changement.

Tout ceci est peut-être suggéré par le titre, étrange, mystérieux.

Dans les Détectives sauvages, Bolaño parle d'une révolution qui aura lieu dans les années 2600. Quant à 666, c'est un chiffre connu des lecteur de l'Apocalypse de Saint Jean. Le nombre de la Bête.

 

Roberto Bolaño, 2666, Folio