31/05/2013

Rencontre littéraire avec Pierre Béguin

 

Le mardi 4 juin à 20 heures

 

Pierre Béguin sera l’invité de l’Association Lire à Saint-Julien pour une soirée discussion, lecture, débat et échange avec le public autour de son dernier livre

 

Vous ne connaîtrez ni le jour ni l’heure.

 

qui aborde la probléatique de la mort assistée.

La rencontre aura lieu à la bibliothèque du centre Jules Ferry, 2 avenue de Genève (en face de la Mairie), à Saint-Julien-en-genevois.

 

 

 

30/05/2013

La part secrète de Léo Ferré

couv_butor_0.jpgCertains artistes passent leur vie à édifier leur statue. Amoureusement. Soigeusement. Comme on se regarde dans une glace. Ils bâtissent leur légende. Au sens premier du terme : ce qu'il faut lire de leur vie. Céline le misanthrope. Chessex le pasteur défroqué. Bouvier le voyageur. Baudelaire le dandy misogyne. Nerval le ténébreux. Et Léo Ferré, l'anar irréductible. Quelquefois la statue est si parfaite que tout le monde y croit. Les détracteurs comme les admirateurs. Cela évite les questions embarrassantes. Le génie est unique et indivisible…

Pourtant, la vie des créateurs n'est pas toujours celle que l'on croit. La vache enragée, certes, mais aussi les hôtels 5 étoiles, la solitude hautaine, mais aussi les courbettes et les mondanités, l'Amour majuscule, mais aussi la veulerie et les trahisons, la Femme inaccessible, mais encore « l'intelligence des femmes, c'est dans les ovaires. Ça a tout pris » (Léo Ferré)…

On a toujours pris soin de séparer la vie et l'œuvre d'un grand créateur. Pourquoi ? Sans doute par idéalisme. Nous voulons tous garder la meilleure image d'un écrivain ou d'un chanteur. C'est rassurant. Pourtant, chaque créateur porte en lui une part maudite, obscure, inavouable.

Le grand, l'immense Léo Ferré, idole de mes vingts ans, n'échappe pas à la règle. À vrai dire, je le pressentais depuis longtemps. S'il est un artiste qui a voulu créer un personnage, c'est bien lui, avec sa chevelure léonine, sa voix profonde, ses clins d'œil appuyés.

Sa belle-fille, Annie Butor, publie aujourd'hui un livre de souvenirs, Comment voulez-vous que j'oublie*, qui est un témoignage d'amour et de douleur. C'est aussi un réquisitoire contre l'homme qui a effacé de sa vie toute trace de Madeleine, la Muse qui lui a inspiré ses plus belles chansons, qui l'a encouragé, consolé, porté à bout de bras dans les jours difficiles.leo_ferre030.jpg

Annie a 5 ans lorsque sa mère, le 6 janvier 1950, rencontre au Bar Bac un artiste de 33 ans aussi exalté que déprimé: c'est Léo Ferré, qui court les cachets en se produisant dans de petits cabarets rive gauche.

« Les affaires de Léo allaient si mal qu'il était sur le point de tout abandonner, raconte Annie Butor en interview. Ma mère est tombée amoureuse, l'a encouragé à continuer, a emménagé avec lui dans une chambre d'hôtel du Quartier latin. Pendant 18 ans, ils ne se sont plus jamais quittés. Nous étions un clan, un roc. Ils me traînaient partout, je dormais sur des banquettes de restaurant. L'été, nous pouvions passer deux mois entiers reclus, sans voir personne, Léo me considérait comme sa fille. J'avais 15 ans lorsqu'il a écrit pour moi Jolie môme... »

Ce livre bouleversant, qui tient à la fois de la confession et de l'exorcisme, a provoqué en France des réactions passionnées, sur les blogs (voir ici l'excellent blog d'Antony Boyer ici) et dans les journaux (voir ici l'article consternant de Pascal Boniface dans le Nouvel Observateur).

Au fond, on ne touche pas à la Statue du Commandeur. Sujet tabou. Poètes, circulez, il n'y a rien à voir…

Que raconte ce livre impie aux yeux des vieux gardiens du temple ?

Une histoire d'amour belle et malheureuse. Une passion destructrice entre un homme et une femme fusionnels et narcissiques qui ne peuvent vivre l'un sans l'autre. Dix-huit années de bohème luxueuse, magnifique, créatrice de chef-d'œuvres. Un éclair, puis la nuit… disait Baudelaire. Une passion qui se délimte avec le temps. Les raisons du désamour ? L'alcoolisme de Madeleine, l'égoïsme de Léo… et l'invasion des animaux dont s'entoure le couple dans son château de Bretagne. Une vraie ménagerie. Vite ingérable. D'autant que le couple, fidèle à ses principes, se refuse d'intervenir dans l'éducation des animaux…

images-1.jpegAu premier rand des accusés : Pépée, une femelle champanzé que Madeleine et Léo ont recueillie un jour. C'est peu dire que Pépée prend de la place. Très vite, elle remplace leur fille, dans le cœur des amants comme à table, où elle mange, boit du vin et fume des cigarettes. Pépée est l'enfant que le couple n'a jamais eu. Et Annie, fille d'un premier mariage de Madeleine, ne peut qu'assister, impuissante, à cette trahison. Forte comme huit hommes, agressive, imprévisible, Pépée éloignera du couple même les amis les plus fidèles, comme Paul Guimard et Benoîte Groult (qui signe la préface du livre d'Annie Butor).

Étrange affection, tout de même, pour cette bête si bien domestiquée et demeurée sauvage ! Amour de substitution et mortifère !

Pépée, sous la surveillance de Léo, tombera un jour d'un arbre et c'est Madeleine qui tentera de la soigner. En vain. Pépée mourra, alors que Léo est en tournée, mort qu'il ne pardonnera jamais à Madeleine. Quelques mois plus tard, Léo s'enfuira définitivement.

Il y a beaucoup de douleur dans le livre d'Annie, témoin de près de vingt ans de la vie du couple fusionnel. Beaucoup de rancœur aussi, d'amertume, de violence. La violence d'une fille dépossédée (au sens propre comme figuré, car Léo l'a rayé de sa vie), blessée, meurtrie, qui veut effacer l'injustice faite à sa mère, trahie et traînée dans la boue par le poète et ses héritiers.

C'est un livre de réhabilitation aussi, qui ne cherche pas à salir la mémoire d'un grand poète, mais à rétablir une certaine vérité. À sa manière, Annie Butor éclaire la statue de Ferré, mais sous un autre jour, plus cru et plus cruel sans doute. Elle n'est pas un témoin objectif, bien sûr, et heureusement. Elle livre sa part intime de vérité.

Et tant pis si celle-ci fâche les admirateurs béats de l'anar statufié.

* Annie Butor, Comment voulez-vous que j'oublie, éditions Phébus, 2013.

29/05/2013

entretien Félix - Moeri

si vous voulez écouter le magnifique entretien que m'a accordé Jean-Marie Félix sur espace 2

 

http://www.rts.ch/espace-2/programmes/entre-les-lignes/

28/05/2013

tout fleurs et dentelles

 

 

par antonin moeri

 

 

Italo-Svevo.jpg

 

 

Un homme se souvient. Il a vingt-cinq ans quand un riche monsieur des Abruzzes vient s’installer à Trieste. Pourquoi Trieste? Parce que la loi autrichienne, au tout début du XX e siècle, autorise la chasse. Or Cima est un grand chasseur. Avec sa barbiche à l’espagnole, ce beau garçon n’attend pas longtemps pour se faire des amis et obtenir les faveurs d’une charmante Triestine (elle s’appelle Antonia) qu’il installe dans un ravissant petit appartement.

Il se dispute régulièrement avec Antonia. Le narrateur en profite pour intervenir dans leurs dialogues. Antonia éprouve une certaine attirance pour ce narrateur qui admire l’énergie, la détermination et la bonne santé d’Orazio Cima. Antonia et le narrateur s’entendent de mieux en mieux. «J’aurais volontiers couvert de baisers les mots qui s’échappaient de cette bouche rose». Elle le caresse du regard, il s’étire sous cette caresse «tel un chat fébrile et voluptueux». Le narrateur rêve de ressembler à Orazio pour pouvoir satisfaire tous les désirs d’Antonia. En attendant, il se contente d’éprouver un incomparable frisson quand elle pose ses mains blanches sur lui pour rectifier son noeud de cravate. Et quand il effleure cette chose moelleuse qui est la blanche poitrine d’Antonia, il entend la musique des sphères. Svevo atteint aux sommets de l’art narratif quand il décrit les sensations d’un homme que le désir fait fondre. Et ce, sans jamais renoncer à cette distance ironique qui est la marque du conteur inspiré.

La description du tablier «tout fleurs et dentelles» que porte Antonia la veille du jour où le narrateur ira chasser pour la première fois de sa vie (ce tablier qui excite tellement le narrateur), cette description et l’effet que produit ce tablier sur le narrateur («il lui confère un air de petite jeune fille») rendent presque comique l’amour fou qui envahit l’homme qui raconte l’histoire, un homme qui fume et boit autant qu’Orazio, l’homme tant admiré.

Au moment de partir à la chasse, l’amoureux hésite. Il aimerait s’assurer que l’ours qu’ils vont traquer n’est pas un ours domestique. De plus, il trouve ignoble qu’on ait inventé les armes à feu. Et Antonia de protester: «Gare si les fusils n’existaient pas! Les ours se promèneraient dans nos rues». La chute est sublime. Cette «nigaude», comme la qualifie Svevo, aura rappelé au lecteur la délicieuse violence d’un réel à tablier «tout fleurs et dentelles».

 

 

 

 

Italo Svevo: Le destin des souvenirs, nouvelles traduites de l’italien par Soula Aghion, préface de Mario Fusco, Rivages, 1985.

26/05/2013

Loin de soi, mais si proche de nous

 

 

Par Pierre Béguin

 

 

 

Silvia Härri.PNGPériode faste et entrée remarquée dans le landerneau littéraire romand pour Silvia Härri, récompensée coup sur coup par le prix des écrivains genevois pour son recueil de poésie Mention fragile (titre provisoire à paraître aux éditions Samizdat en automne 2013), et par le prix Georges-Nicole 2013 (attribué à un écrivain de langue française – Suisse ou résidant en Suisse, n’ayant jamais édité de fiction), pour son recueil de nouvelles Loin de soi, paru tout récemment aux éditions Bernard Campiche. Dix-huit textes courts - mais qui composent un ensemble étonnamment cohérent - et autant de voix renvoyant en négatif à des personnages en exil d’eux-mêmes, semblables au Cygne de Baudelaire, et tendant désespérément le cou «vers (ce) ciel ironique et cruellement bleu» qu’ils n’atteindront jamais.

Dix-huit figures solitaires, ou en situation de solitude: un écolier qui attend, angoissé, dans le préau de l’école que sa maman vienne le chercher, une vieille femme dans une maison de santé qui s’adresse au portrait de son défunt amour, une élève amoureuse d’une prof qui ne remarque que ses bonnes notes (sauf, à l’évidence, la dernière épreuve...), une jeune femme qui n’ose pas formuler les mots de rupture, une autre qui s’est construite, jusqu’à en devenir prisonnière, un profil idéal sur un site de rencontres... Autant de personnages incarnant le lieu d’une dérive, activée par la fatalité ou leur propre complexion, qui les a emmenés «loin d’eux-mêmes» dans une impasse; autant de personnages métaphoriques de cette parole peut-être libératrice en quête d'un récepteur, mais qui n’ose pas, ou qui ne peut pas, et qui finit par se retourner sur son locuteur comme le rouleau d'une vague; autant de personnages symboliques de cette impossibilité ontologique à communiquer; et, finalement, autant de bouteilles jetées dans une mer qui s’apprête à les engloutir. D’où ces dix-huit monologues ponctués parfois de douces colères, voire de soubresauts de révolte d’autant plus pathétiques qu’ils proviennent du terrain même qui a modelé leur situation, inexorablement stérile à toute révolte active (à une exception près: l'étudiant de Montana, aller simple).

Comme Baudelaire, on pense «aux matelots oubliés dans une île / Aux captifs, aux vaincus (...) A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve jamais...» Mais c’est avec infiniment de tendresse et de compassion assaisonnée d’humour que Silvia Härri peint de l’intérieur cette galerie de portraits de vaincus sur fond d’un monde qu’on devine à l’arrière plan impitoyable pour tous les égarés.

Un prix mérité et une reconnaissance qui nous réjouit pour Silvia Härri dont on attend déjà avec impatience le prochain livre.

 

Silvia Härri, Loin de soi, Ed. Bernard Campiche, 2013.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

24/05/2013

Valérie Poirier, ivre avec les escargots

Ce livre est né d'une circonstance heureuse. Il existe dans le canton de Neuchâtel une Association pour l'aide à la création littéraire (AACL), qui « vise à constituer, à raison d'un ouvrage par an, une collection d'auteurs neuchâtelois invités à traiter du thème du temps en résonance avec un lieu vernaculaire, nommé ou non, de leur choix. » Ce qui veut dire, en bref, qu'elle finance un auteur pour écrire sur la région.

Heureuse initiative, qui a donné des livres intéressants. On en trouve la liste sur le site des Editions d'autre part, qui les publie fidèlement depuis 2001.

Contactée par cette association, Valérie Poirier, qui vit actuellement à Genève et écrit pour le théâtre, est retournée à la Chaux-de-Fonds, où elle avait séjourné dans les années 70. Ce rapatriement est la matière du premier texte de son recueil, Ivre avec les escargots.

La narratrice retrouve la ville trente ans plus tard, arpente ses rues, repère des bâtiments qui évoquent ses souvenirs, retrouve des visages ou des personnes, confond la mère et la fille vieillie... Et c'est parti pour une suite de textes qui relatent ses années écoulées entre l'enfance et l'adolescence, lorsque la narratrice et sa mère habitaient dans la ville du haut.

Plus que de nouvelles, on pourrait parler d'un petit roman autobiographique éclaté, cohérent. On trouve une véritable unité dans ces fragments, unité de temps, de lieu, de thèmes, de ton, donnée par un regard, une expérience, une personnalité.

L'observation de Valérie Poirier a l'avantage de l'exotisme : née à Rouen en 1961, elle est française, ce qui marquait sa différence avec les gens du lieu. Autre singularité : elle vivait seule avec sa mère.Valérie Poirier

Ces petits décalages nourrissent une vision distante, ironique, pénétrante. Valérie Poirier fait revivre l'ambiance de ces année post-hippies, plus ou moins teintées d'ardeur révolutionnaire, enfoncées encore dans le conformisme des générations précédentes.

Ceux qui ne les ont pas vécues découvriront ainsi l'esprit d'une époque. Les autres s'y retrouveront avec plaisir, emportés par la langue de Valérie Poirier, qui ne s’embarrasse pas de nostalgie, vise plutôt au récit enlevé.

De plus, ces récit apportent postérieurement des découvertes à la gent masculine. Votre serviteur les a faites, qui est sensiblement de la même génération que l'auteure.

A maintes reprises, en la lisant, il a eu des révélations rétrospectives. Des mystères se sont éclaircis, des arcanes lui ont été révélées, des comportements lui sont devenus soudain clairs. « Ah, c'est comme ça qu'elles pensaient à l'époque ! »

Mais elles prenaient bien soin de cacher.

 

Valérie Poirier, Ivre avec les escargots, Collection lieu et temps, Editions d'autre part

17/05/2013

Encore chéri ! par Antonin Moeri

 

Par Alain Bagnoud


 

Encore-cheri---MOERI.jpgAntonin Moeri, éminent Blogreur, vient de publier un dernier recueil de nouvelles sous un titre bien choisi : Encore chéri ! Une bonne manière de savourer la langue de cet authentique écrivain.

 

Un homme explique sa visite à un masseur, qui se trouve être un ancien brigadier et accueille ses clients en rangers et veste de policier déboutonnée. Une amazone initie un jeune homme à la sodomie. Un taulard explique comment il a étranglé une joggeuse en training rose qu'il voulait seulement aborder. Un homme assiste au procès d'un escroc et observe la mère du prévenu. On retrouve aussi le « forcené de Bienne », Peter K, qui avait tiré sur des policiers plutôt que se laisser expulser de chez lui. Il y a aussi des sujets plus frais que ces faits-divers : des garçons amoureux, des jeunes couples attirés par Paris. Une grande variété de thèmes, donc, inscrits dans le réel.

 

Cependant, ce qui fait l'intérêt de ces textes, c'est moins leur objet que leur forme. On sait que Moeri travaille surtout sur le flux verbal. C'est là dedans que sont l'originalité et le talent de notre auteur.

 

La plupart de ses nouvelles sont ou comprennent de longs monologues. Le narrateur 234643346.jpgou les personnages y entament des confessions, dans lesquelles le langage est primordial, qui se développent, pourrait-on dire, plus selon une une logique du discours que pour exprimer un contenu.

 

Par exemple, dans La Traque, basée sur l'histoire de Peter K, Antonin Moeri s'attache moins à comprendre le fonctionnement mental de cet homme pourchassé, à faire un portrait de lui, à déterminer ses motivations, qu'à se mettre à sa place, lui donner la parole et laisser se développer un discours où l'intérêt est souvent dans des évocations soudaines, comme celle de l'origine de la maison, « une ruine que son grand-père avait achetée en revenant du Texas où il a conduit des diligences. »

 

On se souvient de ce que disait Nabokov : la littérature est dans les détails. Et chez Moeri, de ce côté-là, on est gâté. Des images précises surgissent, incongrues, surprenantes, savoureuses, souvent sous forme d'énumération.  Par exemple, dans une autre nouvelle liée elle aussi à une maison, L'Augustin, le narrateur observe les dents du propriétaire d'une demeure praticienne et l'imagine « dévorer des foies de sanglier, des langues de bœuf, des saucisses de Francfort, des jarrets de veau, des râbles de lapin et des rognons de porc. »

 

Le langage chez Moeri obéit aussi à des règles de tension. La musicalité de la phrase affronte des changements de niveau soudain qui intègrent des mots plus communs (siphonné, fils de pute ). L'énonciation tenue est questionnée par l'irruption de structures parlées (la suppression de l'adverbe de négation ne dans les dialogues, par exemple.) Les longs monologues sont soudain remplacés par des dialogues courts qui s'enchaînent comme un échange de balles de ping-pong...

 

Tout ceci donne aux nouvelles d'Encore chéri ! leur saveur et leur étrangeté, et créent un style reconnaissable entre mille. Ce qui est, on le sait, la véritable marque d'un écrivain.

 

 

Antonin Moeri sera à La librairie le Parnasse le mercredi 22 mai à 19 h pour une rencontre autour de son livre. On pourra également l'entendre à la radio dans Entre les lignes (RTS2) le mercredi 29 mai de 11 h à midi, et dans l'émission Vertigo (RTS1)

 

16/05/2013

La douce folie de Ted Foster

Souvent, dans la littérature romande, on respire mal. L’air y est rare. Quelquefois on étouffe. Il y a des barreaux aux fenêtres. Des murs partout. La porte est verrouillée de l’intérieur. Et même, parfois, une corde est préparée au salon pour se pendre. Le monde entier se limite à une chambre. Pourquoi écrire ? Comment sortir de sa prison ?

DownloadedFile.jpegDans son dernier livre, Jon Ferguson, peintre, écrivain et coach de basket (il a entraîné à peu près tous les clubs de Suisse romande) prend le problème à rebrousse-poil. Et si la vraie libération, justement, passait par la prison ? Et si, pour devenir enfin celui qu’on pressent être, il fallait lâcher prise, comme on dit, se réfugier dans le silence et se faire interner ?

C’est l’étrange expérience que Ferguson raconte dans La dépression de Foster*, un roman bref et incisif, qui se passe en Californie, où l’auteur est né en 1949. Un matin, Foster aperçoit sur la route un serpent mort, écrasé par une voiture. Deux jours plus tard, le serpent a disparu, mangé par un autre animal ou lavé par la pluie. Cet événement banal va déclencher chez Foster une crise profonde, aussi brutale qu’inattendue. Il s’enferme dans le silence. Il fait le vide en lui. Peu à peu, il se déconnecte du monde des vivants.

Dans l’asile où on l’interne, il mène pendant 18 mois une vie de Chartreux, refusant d’adresser la parole à quiconque. Il n’est pas malheureux. DownloadedFile-1.jpegAu contraire, médecins et infirmières sont aux petits soins. Il mange à heure régulière. Il fait de longues promenades dans le parc. Il reçoit de temps à autre la visite de sa première épouse. Sa seconde femme, Glenda, vient également le visiter, avec sa petite fille, Gloria. Elles se doutent de quelque chose. Mais quoi ? Foster est-il vraiment fou ou joue-t-il la comédie de la folie ? Et pourquoi garde-t-il le silence ?

DownloadedFile-2.jpegOn reconnaît, ici, les interrogations du philosophe. Car Ferguson, en grand sportif, est féru de philosophie — Nietzsche en particulier, auquel il a consacré un petit livre**. Et le serpent qui provoque la crise de Foster ressemble au cheval maltraité qui plongea Nietzsche dans la démence, un certain jour de janvier 1889, à Turin. À partir de ce jour, le philosophe allemand ne prononça plus un mot, se contentant de jouer et chanter de la musique.

Un psychologue, humain, plus qu’humain, va débrouiller les fils de sa folie et sortir Foster de son mutisme. Reprenant la parole, Foster devient « normal ». Il peut réintégrer le monde des humains, même si, au fond de lui, il est cassé. Il renoue avec sa famille (qui marche très bien sans lui). Il retrouve Maria, l’infirmière mexicaine qui venait le retrouver dans sa chambre, la nuit, pour lui prodiguer des gâteries. Il devient cuisinier dans un fast-food.

Que de questions, dans ce petit roman provocant et léger, sur la folie, la destinée humaine, le mariage, la dépression, le bonheur sur la terre !

« Nous naissons tous fous ; quelques-uns le demeurent », écrivait Beckett. C’est le destin de Ted Foster, qui a traversé le silence, pour devenir lui-même.

 

* Jon Ferguson, La Dépression de Foster, roman, Olivier Morattel éditeur, 2013.

** Jon Ferguson, Nietzsche au petit-déjeuner, L’Âge d’Homme, 1996.

09/05/2013

encore chéri!

 

"Encore chéri !" d'Antonin Moeri

 

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Douze. C'est un nombre symbolique.

 

Celui des tribus d'Israël, des apôtres de Jésus, des mois de l'année, des signes du zodiaque...

 

Douze, c'est le nombre de nouvelles du dernier recueil d'Antonin Moeri. Ce ne peut être un hasard...

 

Deux d'entre elles ont paru dans le numéro de décembre 2011 de la revue littéraire en ligne Coaltar. Les autres sont inédites.

 

Dans ces nouvelles, l'auteur ménage ses effets et ne ménage pas le lecteur. Je ne crois pas que cela sera pour lui déplaire quand il s'y plongera...

 

Un jeune garçon, réservé, timide, écrit des lettres énamourées à la plus belle fille de sa classe, dont le père est plus riche que le sien:

 

"Ce sont des dizaines de lettres qui furent écrites dans ce style qu'adoptent les amants ou les fous."

 

Une jeune femme est toute fière d'avoir ramené chez elle un beau mec. Quelque temps après, elle décide de se conduire avec lui comme une vraie salope sans trop savoir pourquoi:

 

"J'avais besoin de ça pour me sentir exister."

 

Un homme agonise sur un trottoir. Des passants s'adressent à lui sans qu'il ne comprenne ce qu'ils lui disent. Dans ses derniers moments, une langue continue d'aller et venir sur sa joue, un dernier instant bonheur:

 

"J'ai tout de même senti sur ma joue cette langue de chien, chaude, humide et délicieuse."

 

Un misanthrope habite une belle maison, qui intrigue le narrateur. Du coup il airmerait bien en savoir plus sur son propriétaire, qui lui répond d'une voix cinglante:

 

"Je veux bien parler de la baraque, mais le reste, motus, compris."

 

Un forcené, détenteur de trois flingues, refuse qu'on saisisse la vieille maison familiale et descend tout ce qui bouge et qui voudrait le contraindre à se rendre:

 

"Je ne céderai pas. C'est ma maison. La seule chose à laquelle je tienne. Je sauverai ton honneur, papa."

 

Le compagnon d'Odile en a marre d'elle. Elle s'achète de belles fringues et rentre de plus en plus tard de son travail, où elle doit sans doute draguer son chef. Dans un parc il rencontre un repris de justice fauché comme les blés. Il refuse pourtant net la proposition que le compagnon d'Odile lui fait:

 

"Je veux pas finir ma vie à l'ombre. Je veux tout faire pour mener une vie normale. Faut être complètement sonné pour envisager un pareil truc."

 

Un taulard se livre à un quidam qui voudrait écrire sur son cas. Il raconte comment son oeil a été attiré par une joggeuse en training rose, qu'il ne savait pas comment aborder. Il voulait seulement lui parler, mais cela ne s'est pas passé comme il voulait:

 

"Quelqu'un l'avait étranglée. Son oeil vert, je dis son oeil vert parce que l'autre était fermé, son oeil vert, injecté de sang, me fixait, comme si la dame avait voulu m'accuser."

 

Il devait comparaître au tribunal, non pas comme prévenu, mais comme juré. Finalement il n'avait pas été retenu, mais, ayant pris un congé pour ça, il était resté pour assister à l'audience au cours de laquelle le prévenu devait être jugé pour vol, par contumace:

 

"J'ai alors vu une petite femme d'un certain âge, assise sur une chaise, les épaules agitées par des spasmes, la tête penchée, on aurait dit qu'elle souffrait d'un torticolis aggravé par les frasques de son fils qu'elle avait imaginé d'une irréprochable honnêteté."

 

Sacha, étudiant en droit, converse avec Lou, étudiante en philo. Il lui raconte Paris tel qu'il la voit par les yeux d'une mystérieuse femme, Lara Krieg:

 

"Pourquoi m'avoir parlé de cette Lara je-ne-sais-plus-comment?

- Parce que tu ne connaissais pas Paris. J'ai très envie de visiter cette ville avec toi."

 

Il sèche l'école. Son père lui a offert une belle montre, de haute précision, pour son anniversaire. Cette montre l'obsède:

 

"Ce n'est pas un tic-tac qu'elle fait sur la table, c'est une sorte de tsig-tsig très doux. On dirait qu'elle me regarde. Elle est couchée sur le flanc."

 

Des hommes ont le fantasme de la masseuse nue sous sa blouse. Lui c'est le fantasme du brigadier masseur, en rangers et veste déboutonnée:

 

"J'ai presque peur quand il se penche au-dessus de ma tête, que son torse peu poilu effleure mon front et qu'il tire brusquement ma cage thoracique vers lui."

 

Léonore a fière allure "avec ses longs cheveux blonds, ses yeux bridés et ses bottes camarguaises". Elle est "flanquée d'un animal monstrueux". Elle sera sa première fois, et une fois mémorable:

 

"Tu sais, ce que j'aime faire, c'est former les jeunots, les initier, leur apprendre les joies, les vraies joies! Je trouve ça extra."

 

Il la revoit de nombreuses années plus tard...

 

Un jeune garçon peut aussi être sentimental, comme une fille. Une femme se comporter comme un mec. La mort être merveilleuse. Un homme riche garder jalousement un jardin secret. Un repris de justice vouloir se ranger. Un taulard, peut-être fou, ne plus savoir ce qu'il a fait réellement. Un homme devenir forcené quand on touche à son passé. Un homme présent à une audience ne garder que l'image de la mère du prévenu. Un homme ne savoir dire les choses que très indirectement à la femme qu'il désire. Un écolier tranquille en apparence être très destructeur dans la réalité. Un homme fantasmer très fort grâce à un autre. Une jeune femme experte dans les plaisirs d'adultes retomber en enfance quand elle subit des ans l'irréparable outrage.

 

Toutes les histoires qu'Antonin Moeri raconte sont, certes, des histoires caractéristiques de notre époque, mais elles réservent bien des surprises comme dans la vraie vie. L'imprévisible est éternel...

 

Des dialogues permettent de respirer un peu après de longs paragraphes, dont les phrases sont suffisamment courtes toutefois pour ne pas essoufler le lecteur et, au contraire, le tenir en haleine.

 

Une fois refermé le livre, nous pouvons nous dire que la forme de la nouvelle en accentue le caractère dense. Ce qui ne peut pas nous laisser indemne, mais nous offrir matière à réflexions sur l'humaine condition et à interrogations sur le pourquoi de certaines de nos actions.  

 

Francis Richard

 

Encore chéri! et autre nouvelles, Antonin Moeri, 160 pages, Bernard Campiche Editeur

 

 

05/05/2013

Concours Poetika


CoNcOuRsPoEtiKa 

Thème libre. Inscription jusqu'au 31 mai 2013 sur le site : www.poetika17.com
 
Premier Prix : une tablette tactile ou un chèque de 100 euros
+ 2 entrées au Grand Parc du Puy du Fou
+ autres invitations de nos partenaires

Autres prix :
Deux entrées adultes au Grand Parc du Puy du Fou
Une croisière promenade sur la Charente valable pour 2 personnes
Des invitations pour les châteaux, parcs et musées nationaux et Région Poitou-Charentes
Des invitations au Zoo de la Palmyre, au Paléosite, à la Corderie Royale, aux Grottes de Matata et du Régulus, au Parc Viticole du Cep Enchanté, au Musée des Commerces d'Autrefois, etc
Un livre-photos sur la Charente Maritime (Editions Sud-Ouest)
Diplômes

A vos plumes ! 

03/05/2013

Hommage à Yvette Z'Graggen

couv_zgraggen.jpgCe soir, sur le stand des Editions de l'Aire, au Salon du Livre, à 18 heures, présentation de Souvenirs d'Elle, un recueil de témoignages et d'hommages à Yvette Z'Graggen, cette grande écrivaine qui nous a quittés en avril 2012. Ce livre rassemble des textes d'Annik Mahaim, Pierre Béguin, Janine Massard, Véronique Wild, Françoise Fornerod et votre serviteur.

Voici ma contribution à cet hommage collectif.

L’un de mes grands regrets, c’est d’avoir peu connu Yvette Z’Graggen (née en 1920, de père suisse-allemand et de mère hongroise, et décédée ce printemps). Bien sûr, nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. Je l’ai invitée à venir parler de ses livres devant mes élèves du collège. Je l’ai croisée, ici et là, lors d’une rencontre d’écrivains. Je garde d’elle le souvenir d’une femme constamment à l’écoute, sur le qui-vive, si j’ose dire, élégante, à l’œil brillant de curiosité et de malice. Mais je n’ai pas le sentiment de l’avoir véritablement connue.

Heureusement, il y a ses livres !

Nombreux, divers, originaux. Une œuvre militante, mais jamais limitée, qui vivifie la mémoire des femmes.

Car toute l’œuvre d’Yvette Z’Graggen, qui a trouvé un grand écho en Suisse romande, est un questionnement minutieux du passé. Et en particulier de l’histoire des femmes, si souvent méconnue ou refoulée.

Passé commun dans Un Temps de colère et d’amour (1980) ou Changer l’oubli (1989), quand l’écrivaine genevoise se penche sur le silence des sombres années de guerre. Mémoire individuelle, aussi, quand Yvette cherche à revisiter, pour mieux en comprendre les secrets, le passé de sa propre famille.

    C’est bien de cela qu’il s’agit dans Mémoire d’elles*, paru en 1999. Dans ce récit, tout commence par deux lettres exhumées du silence, et datées de 1915 et 1916, dans lesquelles Jeanne, la grand-mère maternelle, écrit à sa fille Lisi (la propre mère d’Yvette Z’Graggen). images-1.jpegDes lettres exaltées, bouleversantes, pathétiques, qui disent à la fois le malaise de vivre et la souffrance d’aimer. Lisant et relisant ces lettres, les seules sauvées d’une correspondance perdue, Yvette Z’Graggen va se glisser peu à peu dans le corps de Jeanne pour comprendre son tourment : la maladie inexorable (et encore sans nom) qui l’éloigne des siens et la rend étrangère à elle-même.

    Bien vite, le drame se dessine : c’est celui d’une fille « née trop tôt dans une société rigide, corsetée de conventions et d’interdits ».

Son destin est tracé : il ressemble au destin de toutes les femmes de cette époque : le mariage avec un homme ayant une bonne situation, les enfants à élever, les tâches ménagères. Mais Jeanne rêve d’autre chose : du grand amour d’abord, « un don total, un partage sans réserve », de voyages, de liberté. Le plus étrange sans doute (mais il n’y a jamais de hasard), c’est qu’elle rencontre cet amour dans la personne d’un dentiste viennois, jeune et séduisant, qu’elle va aimer jusqu’à la déchirure.

    Élevée dans la peur, entre un père irascible et une mère effacée, Jeanne va bientôt donner naissance à une petite fille, Lisi, qui bouleverse son existence. Une nouvelle terreur l’habite. Elle peuple ses nuits de cauchemars. Elle l’empêche de s’occuper, comme elle le désirerait, de son enfant. Comme elle s’éloigne de cette petite fille qu’elle chérit, elle s’enferme lentement dans le silence, devient méconnaissable, est internée à plusieurs reprises.

C’est cette folie à jamais mystérieuse dont Yvette Z’Graggen essaie de démêler les fils, en renouant, comme elle le dit, avec sa mère et sa grand-mère.

Autrement dit : une part mystérieuse d’elle-même.

On retrouve ces thèmes (le secret, la douleur, l’aspiration et le combat pour la liberté) dans tous les livres d’Yvette Z’Graggen. Au fil des ans, l’écrivaine genevoise a bâti une œuvre riche et solide, qui ne cesse d’interroger ses racines invisibles, et l’Histoire.

    images-3.jpegIl n’y a pas si longtemps, au tournant du siècle,Yvette Z'Graggen nous livre son journal de bord de l'an 2000. Il porte un beau titre, emprunté à un poème d'Eluard : La Nuit ne sera jamais complète**. C'est l'occasion, pour elle, de réfléchir non seulement sur le temps qui passe, les événements politiques (les élections yougoslaves, les tueries en Palestine, les catastrophes écologiques), mais aussi sur sa propre vie, — une vie constamment à l'épreuve de l'Histoire.

C'est ainsi qu'Yvette Z'Graggen revient sur les fameuses années silencieuses de la drôle de guerre : cette Suisse qui accueille d’un côté, souvent généreusement, ceux qu'elle rejette de l'autre sans pitié. Chaque événement de l'an 2000, minime ou gigantesque, résonne toujours intérieurement : c'est l'occasion pour Yvette Z'Graggen de s'interroger sur son œuvre, les rencontres fugitives de sa vie, les rapports familiaux, en particulier avec sa fille et son petit-fils, les ennuis de santé qui la privent peu à peu de cette liberté de mouvement à laquelle elle tient tant. Mais si le corps s'engourdit lentement, la liberté de pensée et d'écriture est toujours souveraine.

Son dernier livre, Juste avant la pluie***, paru l’année dernière, reprend sur le mode ludique ce jeu entre réalité et fiction, mémoire et imagination. images-2.jpegOn peut le lire, également, comme une manière de testament littéraire.

De construction singulière, le livre se compose de deux parties. Dans la première, l'auteur imagine une ultime « autobiographie du possible ». Comme elle le fait ailleurs, elle met en scène, en 1938,  une jeune fille de dix-huit ans (c’est l’âge d’Yvette cette année-là), juste avant la tourmente nazie. Cette jeune femme, éprise de liberté, va braver les interdits de la morale bourgeoise avec la même détermination intrépide que les nombreuses « sœurs de papier » qui l'ont précédée. Ces « sœurs de papier », qui peuplent toute son œuvre, Yvette Z’Graggen les convoque dans la seconde partie du livre pour les soumettre à un questionnement impitoyable.

DownloadedFile.jpegYvette nous offre ainsi, au travers de ses héroïnes, cinquante ans de réflexion sur la condition féminine en milieu bourgeois, ses heurs et ses malheurs au fil du temps, et « une conclusion originale, comme l’écrit justement Pierre Béguin (photo de gauche), à une œuvre qui ne l'est pas moins. »

J’ai peu connu Yvette Z’Graggen, et je le regrette. Mais elle laisse derrière elle une œuvre riche et singulière, composée de récits, d’essais et de romans, une œuvre qui n’a pas fini de nous interpeller, et qui nous accompagnera longtemps.

 

  * Yvette Z’Graggen, Mémoire d’elles, l’Aire, 1999.

** Yvette Z’Graggen, La Nuit ne sera jamais complète, L'Aire, 2001.

*** Yvette Z’Graggen, Juste avant la pluie, récit, L’Aire, 2011.