20/06/2013

Emmanuel Carrère versus Édouard Limonov

DownloadedFile-2.jpegParmi les écrivains français contemporains, Emmanuel Carrère est sans conteste l'un des plus importants. Chacun de ses livres est un étonnement. Qu'il trace le portrait de Jean-Claude Romand, serial killer et imposteur de nos contrées, dans L'Adversaire*, ou qu'il nous promène de France et en ex-URSS, dans Un roman russe**, sur les traces de son grand-père mystérieusement disparu pendant la guerre (parce que collabo), Carrère a le chic pour embarquer le lecteur dans un voyage qui le ne laisse jamais indemne. Ni l'écrivain, ni le lecteur, d'ailleurs. Écrire, pour Carrère, c'est mener une enquête sans compromis à la fois sur les autres et sur soi. C'est rechercher une vérité inavouable. Et affronter, au cours de l'instruction, tous les démons qu'on porte dans son âme (un mot très russe et carrérien).

C'est le cas de Limonov***, le dernier livre d'Emmanuel Carrère, Prix Renaudod 2011. Le projet de départ est simple, mais ambitieux : dessiner la figure d'un poète russe, fils d'un agent de renseignement, devenu clochard, puis majordome d'un milliardaire à New York, images.jpegcoqueluche littéraire à paris, mercenaire dans les Balkans, opposant à Poutine, prisonnier, pendant quatre ans, d'un camp de redressement, etc. Ce poète s'appelle Édouard Limonov****. Il est né en 1943. Dans son pays, c'est un star. Il pourrait être le grand frère d'Emmanuel carrère.

Car c'est bien de fraternité qu'il s'agit ici. Comme dans L'Adversaire, mais en plus réussi encore, Carrère dresse le portrait d'un monstre qui le fascine. Ici un poète génial et débauché ; là, un homme qui a tué femme et enfants pour ne pas (s')avouer la vérité. Limonov est un personnage de roman. Sa vie aventureuse se prête à tous les types de récits : l'épopée, la tragédie, la comédie, la fable burlesque. Et Carrère joue de toutes les ficelles, sur tous les registres, aidé en cela par les écrits autobiographiques de Limonov qui a tenu la chronique scrupuleuse de ses excès et de ses égarements.

DownloadedFile.jpegSuivant son modèle pas à pas (Carrère a lu tous les livres de Limonov et passé beaucoup de temps à parler avec lui), l'auteur retrace sa vie de l'intérieur. Une vie en miroir, qui reflète la sienne et l'éclaire d'une lumière crue. Carrère aussi s'est rêvé voyou et poète génial, mais, fils de bonne famille (sa mère, Hélène Carrère-d'Encausse, est secrétaire de l'Académis française), il a été élevé dans le caviar et la soie, a suivi des études classiques et n'est jamais allé faire le coup de poing en Serbie ou en Tchétchénie.

La grande force de Carrère, c'est cette tension, jamais abolie, entre le sujet et l'objet. La vie qu'il raconte n'est pas la sienne (pour reprendre le titre d'un de ses livres) ; et pourtant, combien d'échos, de références, de passerelles entre la vie de Limonov et celle de Carrère, qui s'est rêvé agitateur d'idées et sans doute terroriste !

C'est un grand livre que ce Limonov, empathique, violent, profond, drôle, romanesque à souhait (on pense à Alexandre Dumas), plein de rebondissements et de fausses pistes. L'histoire d'un homme qui rêve de révolution et de littérature et essaie de mener de front ces deux combats. Un voyou perdu dans l'immense bordel de l'après-communisme en Russie, et suivi comme son ombre par l'inspecteur Carrère, qui relève les preuves et les indices.

Le plus curieux et le plus fascinant : cette histoire, qui est celle d'un homme seul — marginal, desperado au grand cœur, poète maudit — est aussi notre histoire. Elle raconte Limonov, la Russie et le chaos moderne, la Roumanie et la guerre des Balkans. En un mot, c'est notre histoire à tous depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Un livre à ne pas manquer !

* Emmanuel Carrère, L'Adversaire, P.O.L. et Folio, 2000.

** Emmanuel Carrère, Un roman russe, P.O.L., 2007.

*** Emmanuel Carrère, Limonov, P.O.L. et Folio, 2011.

**** Édouard Limonov a écrit une trentaine de livres, dont la plupart sont traduits en français. Je recommande Le poète russe préfère les grands nègres (Ramsay, 1980), Journal d'un raté (Albin Michel 1982) ; Oscar et les femmes (Ramsay, 1985) ; La Sentinelle assassinée (L'Âge d'Homme, 1995).

14/06/2013

35 ans des Editions de L'Aire au Rameau d'Or

Rencontre Littéraire


pour les 35 ans des Editions de L'Aire



Intervention de l'éditeur Michel Moret


Présentation du livre collectif d'hommage à Yvette Z'Graggen: Souvenirs d'Elle (avec la participation de Nathalie Brunel, Annick Mahain, Pierre Béguin, Jean-Michel Olivier, Janine Massard, Véronique Wild et Françoise Fornerod)

Lecture d'auteurs des Editions de L'Aire:

Bastien Fournier (Pholoé), Alphonse Layaz (Frontières et Le Tableau noir), Pierre Béguin (Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure)

Nombreux invités, apéritif


Vendredi 14 juin 2013, dès 18 h 00, entrée libre

Librairie Le Rameau d'Or, 17 bd Georges Favon, Genève

(www.rameaudor.ch)

13/06/2013

Les Mensch de Nicolas Couchepin

Par Alain Bagnoud

On sait que pour son dernier roman, Les Mensch, paru aux Editions du Seuil, Nicolas Couchepin s'est inspiré d'un fait divers : une famille qui ne pouvait pas se payer de vacances les a passées dans sa cave, cachée au regard de tous.

Si ce point de départ est intéressant, c'est par comparaison avec ce qu'est devenu le livre. Nicolas Couchepin transcende en effet complètement l'anecdote pour en faire une histoire onirique, baignée dans une atmosphère qui frise le fantastique, et tourne autour de cette cave mystérieuse.

Celle-ci est en quelque sorte l'inconscient de la maison. La grand-mère l'avait fait combler, quand Théo, le père, était enfant, parce qu'elle ne supportait plus le vide sous ses pieds. Voilà la version officielle. Le lecteur en découvrira une autre, plus tard, quand tout le monde ressortira de ce sous-sol que le père et son fils auront recreusé, aménagé comme une grotte ramifiée, pour s'y enfouir.

Ce fils, Simon, est un personnage à part : handicapé, guetteur de renards et mangeur de terre. Les autres membres de la famille, comme tous ceux qui gravitent autour d'elle (les parents de Théo, une voisine qui joue du piano...), sont des gens qui paraissent tout à fait banals en apparence, qui semblent surgis du quotidien, de ceux qu'on croise chaque jour sans les remarquer. Il n'y a rien de proprement extraordinaire dans leur histoire, si on excepte de petits détails comme la maison qui rétrécit. Et encore peut-on se demander si ce rapetissement n'est pas simplement lié à la perception du père, Théo, au malaise qui l'habite, qui lui fait quitter nuit après nuit le lit conjugal pour se réfugier dans le grenier, sur un petit lit qui a surnagé du désastre de la cave - on comprendra pourquoi et comment à la fin du roman.Nicolas Couchepin

Ces personnages se révèlent dans quatre monologues, qui mettent en scène le père, la mère, la fille adolescente, et la vieille voisine dont les ratiocinations finales bouleverseront complètement le récit, transformeront la vision que le lecteur s'était faite peu à peu de ces gens et des événements qui leurs sont advenus.

C'est là tout le talent de Nicolas Couchepin. En suivant ces êtres sans histoire, on découvre des gouffres en eux, des visions du monde singulières, des folies. Et on ressort du roman avec une certitude, renforcée par la généralisation que suggère son titre : la normalité n'est qu'une fiction, chacun de nous, même le plus effacé, le plus conforme, porte en lui un univers singulier, décalé, inadapté et somptueux.



Nicolas Couchepin, Les Mensch, Le Seuil

11/06/2013

joanna sivestri

par antonin moeri

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Celle qui dit JE dans cette nouvelle a 37 ans. Elle agonise dans une clinique de Nîmes. Un détective chilien lui pose des questions au sujet d’un type dont elle se souvient à peine, un type qui en aurait tué un autre dans le milieu du cinéma X. Elle pourrait s’en souvenir comme elle se souviendrait d’un fantôme. Comme elle se souvient de 1990, la meilleure année de sa vie, quand elle s’est rendue à Los Angeles pour y tourner des films porno, quand elle a voulu revoir une grande star de ce genre de cinéma, Jack Holmes, «un type maigre, très grand, avec un long nez et de longs bras poilus», qu’elle avait aimé plus tôt dans sa vie.

Plus maigre que jamais, Jack vivait retiré, dans une villa délabrée. Fatigué et faible, il faisait «des efforts pour garder les yeux ouverts». Joanna a touché sa queue «grande et froide comme un python», un sabre «qui avait déchiqueté le cul de Marilyn Chambers». Ils ont essayé de faire l’amour, mais Jack était à sec. Il savait qu’il allait mourir. Or ils ont réussi à le faire, mais difficilement, avec une capote.

Jack a fait son apparition sur les lieux du tournage. Joanna ne l’a pas tout de suite vu, car elle était en train de sucer la pine d’un acteur pendant qu’un autre la sodomisait. Elle aurait aimé que Jack vienne avec elle en Italie, où il avait tourné des films avec la Cicciolina. Et un jour, dans la cour de chez Jack, Joanna s’est évanouie, elle a perdu le contrôle de sa vessie. «Je t’appellerai au téléphone, lui dit-elle, ce n’est pas la fin du monde».

Tout ça, Joanna le raconte au détective chilien venu à Nîmes pour enquêter sur la mort d’un photographe que Joanna aurait connu, un certain R.P.English, qui aurait commis des horreurs et qu’elle aurait rencontré sur un de ses nombreux tournages. «Vous en avez gardé un souvenir, dit le détective, c’est déjà quelque chose». «Joanna Sivestri» est une des 17 nouvelles de «Appels téléphoniques». Elle a retenu mon attention, car elle annonce le grand roman «Les détectives sauvages», où les deux héros n’existent qu’à travers les propos tenus, devant des détectives hors champ, par des gens qui ont plus ou moins connu les deux poètes. Parce que le mot SIDA n’est jamais prononcé ou écrit et parce que le lecteur sent comme un gaz létal planer sur cette histoire. Joanna agonise. Elle parle de Jack qui était au bout du rouleau. Ils ont été des stars du porno. Ils meurent dans le froid, la solitude et l’indifférence mais, aussi, dans une sorte de gaieté, celle des gens qui ont connu l’émerveillement, la sidération de l’amour.

 

Roberto Bolaño: Appels téléphoniques, Bourgois, Titres, 2008

06/06/2013

Mue d'amour

images.jpegVoici un petit livre vif et drôle, bien écrit, qu'on savoure avec bonheur et gourmandise. Ça s'appelle Mue*. C'est le second roman de Mélanie Richoz, ergothérapeute et écrivaine fribourgeoise, qui a déjà publié Tourterelle, aux mêmes éditions, l'an dernier.

Un livre bref, oui, mais pas si court que cela. Il tourne autour de la rencontre improbable d'un éditeur blasé et coureur de jupons et d'une jeune femme jouant les réceptionnistes, qui passe son temps à lire au guichet d'un hôtel. Très vite (Mélanie Richoz aime l'action), ces deux lecteurs vont se croiser, s'aimer, écrire ensemble une belle histoire de corps et d'âme qui, à défaut d'être éternelle, sera intense et marquera les amants dans leur chair…

« Je tombe sans cesse amoureuse. Où que j'aille. De n'importe qui. je suis une sorte d'arc réflexe de l'émotion, l'émulsion du sentiment. Une ventouse à aimer. Et je fais l'amour de suite. Sans patience, sans retenue, sans limite. »Unknown-1.jpeg

Ce que recherche les protagonistes de cette histoire banale et forte, c'est l'éblouissement : la fulgurance d'un corps à corps qui les exalte et les sauve d'eux-mêmes. Tous deux, d'une certaine manière, vivent leurs rêves de lecture. Ils brûlent d'impatience de lire le même livre, qui est le livre du désir. Les mots du corps. Les tremblements. Les vertiges. Les cris d'angoisse et de plaisir. Ils se retrouvent et se découvrent dans cette grammaire des corps toujours à inventer.

C'est la grande réussite du roman de Mélanie Richoz : dire la mue de l'amour. Ce qu'il bouleverse en nous, chahute, fait crépiter, survolte et pétrifie, dépouille et ressuscite. On le voit : les mots ne manquent pas pour figurer l'extase, quelquefois silencieuse, des amants qui se retrouvent en douce dans la chambre numéro huit de l'hôtel de la Cigogne ! 

Il faut lire ce petit livre incandescent : il brûle encore longtemps après qu'on en a refermé les pages.

* Mélanie Richoz, Mue, roman, éditions Slatkine, 2013.

04/06/2013

scalpel moqueur

 

 

 

par antonin moeri

 

 

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Peut-on se fier au narrateur de cette nouvelle, quand il évoque un petit-bourgeois français qui manque d’argent et publie, dans des revues de province, des poèmes que personne ne lit? Ce petit-bourgeois désargenté lit avec orgueil Stendhal et Léon Daudet. Quand la France capitule en 1940, Henri Simon Leprince comprend qu’il fait partie de la catégorie des rancuniers, des plumitifs de bas étage. Les collaborateurs essaient de l’enrôler, lui offrent un poste, du prestige, ce que Leprince rejette. Il n’arrive cependant plus à écrire. Il rencontre des marginaux qui écoutent Radio Londres.

Homme courageux, Leprince entre en résistance et accomplit des missions délicates. Lui qu’on prenait pour un zéro tout rond, on commence à le courtiser. Les écrivains connus avant guerre commencent «à dépendre de lui pour leur couverture et leurs plans de fuite». Certains lui conseillent d’écrire des nouvelles, mais quand ils apprennent dans quels journaux putrides il a publié ses textes avant guerre, ils sont pris de nausée. Impossible pour eux de se défaire de l’image du chien galeux. Or Leprince n’est pas fasciste. Il n’appartient à aucune société d’écrivains.

Ils le voient comme un opportuniste qui a tourné sa veste au bon moment. Ils ne veulent pas voir en lui l’homme courageux qui a sauvé des vies humaines, protégé un poète surréaliste poursuivi par la Gestapo, poète qui ne lui dira jamais merci tant il considère cette larve avec mépris. Modeste et répugnant, Leprince survivra à la guerre et deviendra professeur dans un village de Picardie. Il écrit pour des revues littéraires. Il continue de voir des écrivains de Paris que sa présence incommode, irrite ou excite.

Dans chacune des 14 nouvelles qui composent ce recueil, on sent un auteur qui joue avec ce qu’on préfère ignorer: échec, médiocrité, ratage, mégalomanie. Pourtant, le scalpel moqueur de Bolaño n’épargne pas ce qu’on appelle les résistants, qu’ils aient été passifs, sympathisants ou actifs, ces «héros» qu’on retrouvera après la guerre en position de force dans les milieux littéraires parisiens et que Leprince continuera de voir ici et là. «Sa présence, sa fragilité, son épouvantable souveraineté servent à certains d’entre eux de stimulant et de rappel».

Je ne sais toujours pas si ce narrateur est fiable. En tout cas, il brouille avec malice et cruauté les idées reçues et les poncifs. Dans un style vif, intense, parfois lyrique, il nous propose un regard différent, qui n’a rien de compassionnel ou de sentimental (ah quelle horreur!), un regard décalé sur la vie, l’Histoire, la maladie, la folie, l’amour. Et pour ce regard décalé, je relirai vingt fois «Appels téléphoniques». N’est-ce pas un titre sublime?

 

 

«Appels téléphoniques», de Roberto Bolaño, Bourgois, 2008