27/10/2013

Keith Richards Life

Par Pierre Béguin

 

keithrichards3.jpgEst-on forcément soi-même le meilleur dépositaire en mémoire de ce qu’on représente? A la lecture de l’énorme biographie de Keith Richards, Prix Norman Mailer 2011 (associé en la circonstance au journaliste américain James Fox), j’aurais tendance à répondre par la négative. Il est vrai que ma lecture a souffert de la comparaison avec le livre de François Bon Rolling Stones, une biographie dont j’avais fait un commentaire dans Blogres l’année dernière (ici). Si François Bon s’efforce de faire systématiquement la part entre la vérité et la légende – tout en admettant les limites d’une telle entreprise – Keith Richards, lui, s’ingénie à entretenir sa légende de «rocker mauvais garçon bagarreur défoncé, hantise absolue de toutes les belles-mères potentielles» pour en faire une épopée qui confine au mythe. «La vie la plus rock du siècle» titrait Les Inrockuptibles à la sortie du livre. Sous la signature du principal intéressé, l’assertion ne fait aucun doute. Ce qui, par ailleurs, n’enlève rien à l’incroyable destinée du plus célèbre des trompe-la-mort: mauvaise alimentation, vie à l’envers, absence de sommeil, tabac, orgies, alcoolisme et trips répétés à toutes sortes de drogues dures lui ont certes façonné une «gueule» mais n’ont à ce jour pas encore eu raison de cet increvable septuagénaire frais moulu qui roule des jours heureux de patriarche dans le Connecticut. Avec un tel curriculum vitae, moi pauvre nature avec mon sport et mes cinq fruits et légumes quotidiens, je n’aurais pas dépassé les trente ans. Keith Richards, lui, possède autant de vies qu’un chat, et lui aussi retombe toujours sur ses pattes...

Il faut dire que notre guitariste semble tirer sa force, et peut-être même une part de son génie, d’une complexion qui ne connaît que très rarement le doute (et c’est euphémisme). Les remises en question, les examens de conscience, les culpabilités lui glissent dessus aussi sûrement et rapidement que l’eau sur les plumes d’un canard. Fils de la rue (ou né dans la rue, comme disait l’autre qui lui ressemble sûrement un peu), il a appris la débrouille, le culot et la capacité de se sortir des traquenards et des embrouilles de l’existence. Le reste encombrerait inutilement la conscience et ne ferait qu’alourdir la pierre qui roule, la faisant chuter aussitôt dans le premier piège venu. Par exemple sur les raisons de sa brouille ave Mick Jagger ou de la noyade de Brian Jones, survenue trois semaines après que ce dernier a été viré du groupe sans ménagement, et qu’un certain Frank Thorogood, sur son lit de mort, confessa avoir provoquée : «J’imagine un scénario dans lequel il aurait été tellement puant avec Thorogood et son équipe d’ouvriers qui travaillaient à la rénovation de sa maison qu’il se serait mis à déconner avec lui, juste comme ça. Il serait tombé à l’eau et ne serait pas remonté. Mais de là à dire «J’ai buté Brian», moi j’appellerais ça un homicide involontaire, au plus. D’accord, tu l’as peut-être poussé à la taille, mais tu n’étais pas venu l’assassiner. Il avait fait chier les ouvriers, ce pleurnicheur de merde, mais qu’ils aient été là ou non n’aurait rien changé: il était à un point de sa vie où il n’en avait plus vraiment». Mais l’homme, malgré la gloire, la richesse et les vicissitudes traversées (et contrairement à son twin brother de chanteur), a su rester fidèle à lui-même, faute de l’avoir été parfois aux autres. Un mérite qui vaut bien une rédemption dont, par ailleurs, il se fiche éperdument.

L’intérêt du livre toutefois ne réside pas dans ces éléments purement autobiographiques, ni même dans ces longs passages où l’auteur s’étale – complaisamment ou en toute sincérité, c’est selon – sur son addiction aux drogues qui a transformé sa vie en une traque incessante par la police, le réduisant au statut de gibier aux abois jusque dans l’intimité de sa salle de bain. Non, c’est lorsqu’il parle musique, et essentiellement musique, que Keith Richards nous prend aux tripes. De ses influences, de sa conception, de la création, de la guitare surtout, unique objet de son culte. De sa découverte de l’open tuning par exemple (l’accord ouvert: la guitare est préréglée sur un accord majeur quelconque), qui faisait à l’époque la renommée des «riffs  Rolling Stones» (parmi les plus célèbres: Honky Tonk Women, Brown Sugar, Satisfaction ou Jumpin’ Jack Flash) et que nous essayions alors d’imiter pour épater les filles. Dans ces pages heureusement nombreuses, l’auteur se fait aussi passionné (et passionnant) qu’érudit: «C’est là que je suis tombé sur cette histoire de banjo. En gros, l’accordage ouvert à cinq cordes est né au début des années 1920, quand les magasins Sears-Roebuck ont commencé à vendre la guitare Gibson pour un prix modique. Avant ça, c’était surtout les banjos qui se vendaient. Mais la Gibson était un instrument vraiment correct, alors tous les mecs se sont rués dessus et l’ont accordée comme leur banjo, sur cinq cordes, parce que c’est ce qu’ils savaient faire. En plus, tu faisais des économies puisque tu n’étais pas obligé d’acheter la sixième corde..

De même lorsqu’il nous livre en toute franchise, et sans complaisance parfois, les modalités de la création made in Rolling Stones, eux qui n’étaient au début pas du tout des compositeurs. Keith Richards raconte à ce propos que leur impresario les a enfermés un soir, lui et Mick Jagger, dans une cuisine jusqu’à ce qu’ils composent quelque chose à l’image des Beatles. Le lendemain matin, ils ont pu sortir avec «de la pure daube», selon l’avis de Keith lui-même. Il a raison. Une de leurs premières compositions, c’est une ballade à l’image de Yesterday (As Tears Go By). En lisant la page où Keith Richards en parle, je n’ai pu résister à l’envie de la jouer sur ma guitare. Si la mélodie et l’accompagnement tiennent bien, le texte (à l’exception du premier vers «It is the evening of the day») est une addition de clichés que le premier adolescent venu oserait à peine imaginer. Ce n’est pas Keith Richards qui me contredira, lui qui avoue qu’ils ont brodé à peu près n’importe quoi à partir de ce premier vers qui s’était imposé. D’ailleurs, refusant d’enregistrer eux-mêmes cette chanson, ils l’ont refilée à Marianne Faithful qui, contre toute attente, en a fait un tube. Leur «patte», ils l’a trouveront plus tard, à partir des «riffs» en accords ouverts imaginés par Keith et autour desquels Mick écrira des paroles parfois médiocres, souvent inspirées: «I can’t get no satisfaction» par exemple – aussi sûrement que le slogan «Parce que je le vaux bien» concentre l’essence de notre époque – a su saisir en quelques mots cette marée de désirs surchauffés, cet ouragan de feu qui fut l’essence des sixties et que quatre ou cinq adolescents maigrichons ont catalysé. De l’art de composer des chansons...

On comprend pourquoi les Stones sont restés une formation de musiciens avec un chanteur à l’avant scène, au contraire des Beatles qui étaient avant tout un groupe vocal où chaque membre était capable de tenir la voix lead («avec une petite aide de mes amis» toutefois, chantait Ringo Starr). On comprend aussi pourquoi les pierres roulent toujours. Keith Richards et Mick Jagger ont engendré une machine qui les dépasse infiniment et qu’aucun d’eux, séparément, n’est capable d’incarner. D’où les tentatives ratées de carrière solo. Tous deux sont prisonniers du mythe et, au-delà de l’amitié, malgré les envies d’indépendance, malgré les ego, malgré les rivalités et les dissensions, malgré la haine parfois, ils ne peuvent exister qu’ensemble. Comme des frères jumeaux...

 

Keith Richards, Life, Prix Norman Mailer 2011, trad. Points Poche, octobre 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Yeah ! Toutes nos vertes années dans un riff de guitare… Merci pour ce papier, Pierre. J'étais plutôt Beatles, moi, gentil garçon chantant les rues de Londres. Mais, depuis, je me suis rattrapé, vive les Stones et surtout le grand Keith, né un 18 décembre, comme moi !

Écrit par : jmo | 27/10/2013

"Moi aussi Jean-Michel, j'étais Beatles mais je le suis resté... et je joue toujours les rues de Londres, même si elles ont bien changé depuis "nos vertes années", comme elles devenues plus "sauber und ordentlich", hélas!"

Écrit par : Pierre Béguin | 27/10/2013

Certes. Il n'en demeure pas moins que, côté "daube", certaines paroles des chansons des Beatles atteignent parfois une sorte d'acmé "pop/variété" qui propulse les Stones du côté de Lautréamont.

Écrit par : Lionel Chiuch | 28/10/2013

Ai-je écrit le contraire? Ee fait, les Beatles - plus psrticulièrement John Lennon - se sont mis à écrire des textes un peu plus élaborés après leur rencontre avec Bob Dylan. Et Dylan, avec les sifflets que l'ont sait, à s'accompagner d'un "band" après sa rencontre avec les Beatles. C'est du moins ce qu'ils prétendent...

Écrit par : Pierre Béguin | 28/10/2013

Dans les années 60, plutôt attiré par les Stones, c'était mon côté bad boy! J'avais l'impression que les Beatles dénaturaient le vrai bon vieux rock'n roll. Aujourd'hui, alors que je suis resté croché sur le pur rock (Eddie Cochran, Little Richard. etc), curieusement je préfère nettement les Beatles aux Stones...évolution...?

Écrit par : Duval | 28/10/2013

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